Histoire des bourses de valeurs

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L'histoire des bourses de valeurs retrace les étapes de l'émergence d'espaces de valorisation des obligations puis des actions, du XIIIe siècle à nos jours. Par leur interconnexion, les cités commerçantes italiennes et celles de la mer Baltique créent des places bancaires, où s'échangent des effets de commerce, qui ne deviendront boursières que beaucoup plus tard. Grâce à un marché de l'épargne déjà international, les obligations prennent un formidable essor au XVIIIe siècle, sous forme de dette publique anglaise, française, autrichienne puis américaine, sophistiquée et soutenue par les banques centrales, les compagnies commerciales à monopole, dites « des Indes », ou le Trésor public. Les obligations dominent ainsi jusqu'au milieu du XIXe siècle les bourses de valeurs, car le financement des armements navals vénitiens et hollandais sous forme d'actions reste une exception.

L'émergence de la presse écrite et du télégraphe permet aux actions de prendre le relais vers le milieu du XIXe siècle, le développement des chemins de fer, de l'extraction de matières premières et précieuses s'ajoutant à celui des banques et des canaux. La Bourse reste affaire de territoires et concessions, même si elle se mondialise grâce à l'apparition du télégraphe et se passionne déjà pour les technologies (électricité, automobile, acier). Jusqu'au XXe siècle, les entreprises industrielles n'y prennent qu'une place minoritaire, avant d'y connaître ensuite un âge d'or, en profitant de leurs économies d'échelle. Ce siècle finissant voit aussi apparaître les échanges électroniques, puis décentralisés, la dématérialisation des titres et la montée de secteurs d'activité gourmands en capitaux (biotechnologies, informatique) pour qui les actions deviennent le principal mode de financement, grâce à des performances (capitalisation, hausse des cours) très supérieures à la moyenne.

Sommaire

XIIIe et XIVe siècles[modifier | modifier le code]

Les moulins du Bazacle, première société par actions[modifier | modifier le code]

La chaussée du Bazacle aujourd'hui

C'est en 1250 à Toulouse qu'est née la première société dont les actions pouvaient s'échanger, leur prix variant en fonction de la conjoncture économique. La Société des moulins de Bazacle regroupait 60 moulins flottants, dits à « nef », sur la Garonne, répartis entre trois lieux distincts : « La Daurade », « Le Château narbonnais » et « Bazacle ». La chaussée du Bazacle, faite de pieux de chêne, traversait en biais la Garonne, sur une longueur de 450 mètres. Toulouse, qui comptait entre 30 000 et 60 000 habitants, assurait les débouchés commerciaux de ces moulins flottants.

Chaque associé recevait un papier notarié, en contrepartie de sa participation. En fin d’année, il touchait en nature, c’est-à-dire en farine, sa part des bénéfices. Les rendements pouvaient atteindre entre 10 % et 25 % par an[1]. Les actions étaient échangées sur un marché libre, mais qui ne déboucha pas sur la création d'une vraie Bourse[2]. Chaque année, une assemblée générale élisait les administrateurs, le trésorier et le receveur des grains[3]. La Société des moulins de Bazacle est devenue « Société toulousaine d'électricité de Bazacle », reprise par EDF en 1946.

Venise, première place pour l'échange de parts dans des navires[modifier | modifier le code]

Le canal de Porta Nova, entrée de l'Arsenal de Venise

À Venise, le quartier du Rialto était proche d'une vraie bourse des valeurs, selon l’historien Fernand Braudel. Même si les obligations y dominent, les marchands du grand commerce mondial y échangent aussi des participations dans les galères vénitiennes, divisées en « carats », et mises aux enchères. Ce système de l’Incanto des galées du marché[4] a permis à Venise d'entreprendre à partir du XIVe siècle des aventures maritimes à très grande échelle. À son apogée, au milieu du XVe siècle, la ville armait une flotte évaluée à 6 000 galères vénitiennes, permettant des convois réguliers pour sillonner la mer Méditerranée. Ce système est créé dès 1283, sous régie d'État, deux ans après la difficile victoire de Chioggia contre Gênes. Il faut attendre 1315 pour les premières enchères à but commercial, concernant les lignes menant à l'Angleterre et aux Flandres[5]. L'État vénitien en créé en 1347 une troisième menant à Alexandrie, en 1374 une quatrième vers Beyrouth, en 1402 une cinquième vers Aigues-Mortes, puis en 1436 une reliant les ports de la côte africaine à l'Espagne. La création de cette « Bourse du Rialto » stimule la construction des flottes marchandes, qui nécessite, entre 1303 et 1325, le quadruplement de la superficie de l'arsenal de Venise, premier site industriel du monde, protégé par une enceinte secrète de 25 hectares.

Bruges, première place européenne, relie Baltique et Méditerranée[modifier | modifier le code]

La Grand-Place de Bruges.

Bruges était le grand partenaire commercial de Venise, au moment où la cité italienne a étendu son rayonnement, mais aussi un précieux partenaire financier. La première Bourse moderne aurait ainsi été créée au XIIIe siècle à Bruges[6], lorsque les représentants des comptoirs implantés dans la ville prirent l'habitude de se réunir devant l'hôtel de la famille Van der Buerse[7]. Les principaux comptoirs, appelés « nations », se partageaient les maisons sur la place Ter Buerse. Une nation était une association de marchands étrangers, qui louait le plus souvent ses propres bâtiments. Les marchands y échangeaient les monnaies de toute l’Europe et fixaient les prix futurs des marchandises, ce qui nécessitait d'anticiper l'évolution de l'offre et de la demande aux quatre coins du monde connu. « Des Espagnols, des Italiens, des Anglais, des Allemands, des Orientaux s’y rendent, bref, toutes les nations ensemble », racontent les carnets de voyage de Hieronymus Muenze, un médecin allemand de Nuremberg en 1495. Bruges a joué un rôle majeur dans la naissance du marché des valeurs[8]. Sur fond de déclin des foires de Champagne, elle a facilité aux Italiens l'accès à l’Europe du Nord, au croisement des empires commerciaux italiens et du réseau de villes commerciales de la Hanse.

XVe et XVIe siècles[modifier | modifier le code]

Anvers, première place mondiale, relie l'Inde à l'Amérique[modifier | modifier le code]

La Casa de la Moneda, où était frappé l'argent des mines de Potosí (Bolivie), convoyé à travers l'océan jusqu'à Anvers.

Le port de Bruges s'ensabla et Anvers prit le relais grâce à sa position à l'embouchure de l'Escaut, alors principale artère fluviale des Flandres et du Hainaut, les deux régions de l'Europe les plus riches. Anvers devient la capitale de l'imprimerie Plantin, profitant de l'invention de la presse à imprimer par Gutenberg en 1454. En 1508[9], la couronne du Portugal décide d'y installer la Feitoria de Flandres, pour ses navires qui reviennent chargés d'épices des Indes, en longeant les côtes africaines. Anvers leur fournit l'argent des mines autrichiennes du Tyrol, puis celui du Mexique, car elles appartiennent à l'Empire espagnol. Anvers n'a pas de véritable banque, ni même de flotte de commerce. Il n'y est pas question d'écrire les dettes dans un seul livre de comptes comme à Venise. La place flamande développe alors le principe de la lettre de change, document fiduciaire qui peut être escomptées[10]. L'achat à terme se développe : il arrivait « de plus en plus fréquemment » que la date des livraisons soient reportées, l'écart de temps « permettant d'escompter la hausse ou la baisse » du cours des marchandises[11].

Vers le début du XVIe siècle, les transactions se concentrèrent à Anvers, qui devient une place pour les négociants de tous les peuples et toutes les langues. La Bourse d'Anvers est un bâtiment, aujourd'hui disparu, de grande taille où se retrouvent marchands et financiers, espagnols et flamands, allemands et portugais, italiens et suédois. En 1592, apparait la première liste publiant les cotes des matières premières [12]. Très vite, les Espagnols amènent des marchandises de toute l'Amérique latine, en particulier du Potosí bolivien après 1560 et les convois portugais poussent jusqu'au Japon, nouant les premiers échanges dans la région de Nagasaki.

Lyon, première place des emprunts publics à long terme[modifier | modifier le code]

La Rue Mercière et ses voisines réunissaient une centaine d'imprimeurs de Lyon

Lyon fut en 1540 la première des bourses des valeurs régionales françaises, qui ont d'abord été des bourses de commerce. Toulouse remonte à 1549 et Rouen à 1566. « Création des marchands italiens » comme Laurent Capponi, venu de Florence, la place de Lyon centralise les nouveaux échanges sur les effets de commerce et l'escompte, qui font le succès d'Anvers à la même époque. Spécialiste du commerce de gros, grande organisatrice de foires depuis 1463[13], Lyon est « censée donner la loi à toutes les autres places d'Europe [14]. Vers 1550, c'est une grande ville de soyeux et la capitale de l’imprimerie européenne, avec près de 100 ateliers dans la rue Mercière et ses voisines, même si nombre de marchands français s'établiront ensuite à Anvers, nouvelle rivale[15]. Les banques italiennes de Florence et Lucques, implantées à Lyon, fusionnent : la Banque Gadagne est absorbée par les Capponi[16]. Elles prêtent aux souverains espagnols et français qui se combattent. Le banquier Albisse Del Bene, issu d'une famille d'exilés florentins est munitionnaire des armées et contrôle la levée des impôts dans toutes les régions de France[17]. Henri II lance à Lyon en 1555 le Grand Parti de Lyon, un emprunt de deux millions d'écus sur 11 ans, à intérêt de 16 %, « taux très supérieur aux précédents », de 12 % en moyenne[18]. Les trois-quarts de l'emprunt sont d'anciens crédits, rassemblés et refondus. Jusque là, le déficit royal était comblé par des emprunts à trois mois, renouvelés à l'échéance. La plupart des créanciers suisses le boudent, jugeant l'échéance trop longue : ils envoient seulement 29 000 écus à Lyon[19]. La nouvelle créance séduit cependant par sa clarté et sa visibilité. Mais deux ans plus tard, sa valeur chute : la banqueroute espagnole génère une défiance envers toutes les dettes publiques. Le 20 novembre 1557, peu après la prise de Cadix par des Anglais, Philippe II d'Espagne annonce qu'il cesse de payer les intérêts à ses nombreux créanciers, jusque-là rassurés par les colonies espagnoles du Mexique et du Potosi, hauts lieux de l’histoire des mines d'argent.

« Le bruit se répandit, grâce aux feuilles imprimées », aux « quatre coins de l'Europe [20]. Albisse Del Bene se fait le porte-parole de la communauté bancaire internationale. Il tente, sans succès, de convaincre Philippe II d'Espagne d'aménager sa dette[21]. Après le krach de 1557, la banque Capponi quitte Lyon pour Paris. En 1604, Sully, ministre des Finances d’Henri IV réduit de 40 % les montants du Grand Parti de Lyon et ramène de force le taux d'intérêt à 4 %.

La première nationalisation de dette, par Thomas Gresham[modifier | modifier le code]

Peu avant le krach de la dette française du « Grand Parti de Lyon », l'Angleterre décide en 1543 le Great Debasement, qui ramène la part d'argent dans les pièces de monnaie à 25% et déclenche la crise monétaire anglaise des années 1550. Pour faire baisser les prix, qui « avaient doublé ou triplé en quelques années »[22]Thomas Gresham propose à la reine Élisabeth Ire d'Angleterre de revenir aux parités antérieures et de créer un marché national[23], centralisé, pour ses emprunts. La reine, satisfaite, le nomme en 1560 ministre des Finances et lui demande de reproduire à Londres le fonctionnement de la Bourse de commerce d'Anvers. Le Royal Exchange est construit en 1565, pour accueillir les échanges qui avaient lieu rue des Lombards, fief des Italiens de Londres depuis le Moyen Âge. Les grands bailleurs de fonds partagent l'édifice avec une foule de petits spéculateurs et courtiers anglais[24], mais on y échange pas d'actions. Le lieu sera envahi un siècle plus tard par les négociants venus de Hollande, mal accueillis, qui s'installeront alors dans des cafés.

Ailleurs, les échanges ont lieu au sur un pont: Ponte Vecchio à Florence, Rialto à Venise, Pont au Change, à Paris, alors en bois, où prolifèrent des « courratiers » échangeant les centaines de monnaies émises aux quatre coins du Royaume. Un édit de Charles IX leur fixe des règles en 1572. Ils sont rebaptisés « agent de change » en 1639, même s'ils n'échangent ni actions ni obligations. Leur banc est rompu en cas de problème, d'où le mot « banqueroute ». Un bâtiment leur est édifié en 1613 sur le Pont Neuf.

XVIIe siècle[modifier | modifier le code]

Le siècle d'or néerlandais voit Amsterdam devenir la capitale mondiale de l'imprimerie, de la finance et de la navigation, grâce à l'afflux de réfugiés protestants, qui amènent leur or, et leur savoir-faire. Ils développent un marché financier sophistiqué, avec paiement à terme et options, où brillent deux sociétés très importantes : la Compagnie des Indes et la Banque centrale. Le même phénomène se produira à la fin du siècle à Londres, envahie par une armée hollandaise comptant des milliers de réfugiés protestants français.

Amsterdam : première cotation d'une multinationale[modifier | modifier le code]

Peinture de Hendrick Cornelisz Vroom, vers 1600 : départ de voiliers de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.
Années d'expansion de la Compagnie hollandaise des Indes 1641 1651 1659 1670 1680 1700 1725 1750
Nombre de navires hollandais aux Indes orientales 56 60 83 107 88 66 52 43[25]

La Flandre protestante est soumise en 1576 au Sac d'Anvers par les armées espagnoles. Elle fuit à Amsterdam, dont la population quadruple en quelques années et qui envoie en Asie 65 navires dispersés en 14 flottes, entre 1598 et 1602[26], atteignant le Japon, où les mines d'argent aideront leur commerce en Asie de 1638 à 1668[27]. Les immigrés juifs et protestants forment la majorité des 320 actionnaires de la Banque d'Amsterdam, créée en 1609, et jusqu'à 80 % de la population de Middleburg et Leyde, nouvelle capitale européenne de l'imprimerie, qui prend le relais d'Anvers. Parmi les premiers actionnaires de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, fondée en 1602[28], 38 % ont fui les guerres de religion[29]. Elle constitue un capital de 6,5 millions de florins, l'équivalent de 64 tonnes d'or[30], dix fois plus que la Compagnie anglaise des Indes orientales, fondée en 1600[31].

Le bâtiment de la bourse d'Amsterdam d'Hendrick de Keyser vu par Claes Jansz Visscher.

La valeur des actions s'envole, de 3 000 florins en 1602 à 15 300 florins en 1670, puis 36 000 en 1720. Les dividendes, fluctuant avec les cargaisons ramenées, représentent 7,84 % de la valeur boursière de l'action en 1670 puis 3,33 % en 1720[32]. La compagnie a deux comptabilités, l’une à Amsterdam, l’autre à Batavia. Les précieuses épices servent de monnaie en Occident, inspirant l'expression « payer en espèces ». Les actions sont d'abord échangées dans une rue, le Damrak. Puis la Bourse d'Amsterdam est bâtie en 1611 par l'architecte Hendrick de Keyser pour le conseil municipal. De brique et de pierre de taille, le bâtiment de 69 mètres sur 39, enjambe le canal du Rokin, avec un péristyle de 46 piliers numérotés « pour distinguer les places où se tiennent les marchands ». Ouvert au son d'une cloche, de midi à 14 h, il peut contenir environ 4 600 personnes[33]. Au départ, seules des actions à livraison immédiate étaient négociées, mais très vite options et contrats à terme les rejoignent. La spéculation à terme y fait ses classes[34].

Indice des prix standards des contrats de bulbes de tulipe

Le marché est animé par les immigrés juifs portugais et leur Gazeta de Amsterdam[35], diffusée deux fois par semaine, entre 1675 et 1702, en espagnol pour toucher la diaspora des juifs sépharades, implantée aussi à Curaçao, Livourne ou Bayonne, active dans l'histoire de la culture du cacao. C'est le plus ancien périodique de l'histoire juive. On échange aussi l'action de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales, qui s'empare d'une partie du Brésil portugais, tandis que la tulipomanie a lieu dans les bars et auberges. Entre novembre 1636 et février 1637, les prix des contrats d'achat de tulipes sont multipliés par douze, frénésie qui suscite moqueries et réprobation. À partir de février 1637, les prix s'effondrent en trois semaines : c'est le « krach des tulipes ».

Rentes constituées et Louis d'or, premiers placements refuge[modifier | modifier le code]

Les Compagnies européennes fondées au XVIIe siècle, nombreuses en France dans les années 1660, sont des monopoles, aux actions souvent nominatives, car il faut tempérer le risque militaire et maritime par un peu de sécurité pour leurs actionnaires. Le souci de sécurité des placements guide aussi la création an 1640 par Claude de Bullion, ministre des finances de Louis XIII, du Louis d'or, pilier d'un système monétaire qui s'impose même au marché des métaux précieux de Londres et tiendra jusqu'à la Révolution française[36]. L'or est recherché car le poids de l'argent extrait des mines du Potosi et du Mexique dépasse de 60 fois celui de l'or dans les années 1640.

Louis d'or de Louis XIII

Pour pallier l'absence de banques solides, les rentes constituées se développent aussi, même si Jean-Baptiste Colbert déteste « le rentier : économiquement il le perçoit comme un oisif parasitaire dont les capitaux ne s'investissent ni dans l'industrie ni dans le commerce, et politiquement, il le perçoit comme un danger[37] ». Il veut le forcer à investir dans les manufactures. Mais les quittances de rachat de la seconde moitié du XVIIe siècle, « résultant de la politique de remboursement des rentes engagée par Colbert, laquelle donne lieu à des édits spécifiques pour chaque type d’émission" ont finalement échoué. Les rentes constituées se développent plus que jamais après sa mort, au détriment des manufactures. La fiscalité y contribue : en cas d'échanges d'immeubles contre des rentes constituées, le lods et ventes, ou droit de 8 % (l'ancêtre du droit de mutation), n'était pas exigible[38]. Les rentes constituées subiront plus tard la concurrence de la dette publique, qui rapporte en moyenne 7,5 % en 1788, deux fois plus qu'en Angleterre (3,8 %), pourtant plus endettée de 50 %, pour une population trois fois moindre[36].

Révolution britannique, six fois plus d’entreprises cotées en une décennie[modifier | modifier le code]

La Glorieuse Révolution, menée en 1688 par une partie des britanniques, avec l'aide d'une armée franco-hollandaise dirigée par Frédéric-Armand de Schomberg chasse Jacques II d'Angleterre et déclenche la Révolution financière britannique : création de la Banque d'Angleterre, des compagnies d'assurances, comme le Lloyd's of London, et boom de la dette publique, pour financer la Royal Navy, via les Navy bills.

La Banque d'Angleterre, pompe d'amorçage de la dette publique, pour financer la "Royal Navy".

De 1688 à 1702, elle passe de 1 à 16,4 millions de livres[39]. De 1702 à 1714, elle triple pour atteindre 48 millions de livres sterling, dont la majeure partie pour la Marine. La Royal Navy compte 272 vaisseaux dès 1702, 77 % de plus que sous Cromwell. Son superviseur entre 1692 et 1699, Edmund Dummer, lui impose des formats standards, visés par le Parlement[40], pour rendre interchangeables les composants, en valorisant les innovations de Thomas Savery.

Savery publie dans la presse en 1702 un croquis de sa pompe inspiré de Denis Papin, qui rend viable bien des mines anglaises, travaux poursuivis par Thomas Newcomen.

Les chantiers navals de cale sèche de Portsmouth et Plymouth se développent, la valeur du premier étant triplée en dix ans[41]. Dès 1741, la flotte anglaise est trois fois celle de la France[42]. Le Board of Ordnance vérifie les contrats d'approvisionnement de la Royal Navy, dans une politique d'aménagement du territoire. Pilotée par la Banque d'Angleterre, la dette publique a un taux d'intérêt faible, grâce à une administration fiscale renforcée[43], collectant la Land Tax, proportionnelle aux surfaces possédées, qui représente 52 % de l'ensemble des recettes en 1696[44]. La Banque d'Angleterre sert aussi à sécuriser les country banks de province, créée par des bonnetiers, tisserands, brasseurs, meuniers ou commerçants en fer. Elles seront une douzaine dès 1750, puis 120 en 1784 et 290 aux environs de 1797[45]. La BLC, fondée en 1746 avec 100 000 livres, prête dès 1764 aux filatures de lin développées depuis 1697 par Louis Crommelin et 70 familles huguenotes à Lisburn, près de Belfast, puis en Écosse, qui en tire 22 % de ses exportations dès 1704. Les publications des 301 associés de la Société agronomique écossaise, créée en 1723[46], aident au triplement de la production écossaise entre 1730 et 1775, à 121 millions de yards, répartie entre Dundee et Glasgow, qui double ses exportations entre 1725 et 1738 grâce à une subvention de 2750 livres[47]. En 1742, Edward Cave valorise la fileuse à coton de Lewis Paul et lance les premiers entrepreneurs du coton britannique. Pour l'historien Robert Mandrou[48], l'une des principales innovations est « l'essor des sociétés anonymes par action, au détriment des compagnies à chartes détentrices d'un monopole d'État. » La Cité de Londres privilégie les "associations libres, constituées par les marchands, sur des bases financières précises et soumises aux seules règles du marché londonien, par l'intermédiaire de la cotation en Bourse. Dans la dernière décennie du XVIIe siècle, ces sociétés se multiplient, à tel point qu'en 1700, il s'en trouve 140 dûment recensées sur la place de Londres. Elles n'étaient que 24 en 1688. Leur prospérité draine les capitaux anglais et étrangers, en particulier hollandais". Elles capitalisent 4,5 millions de livres selon les travaux de William Robert Scott[49]. Le négoce des actions se concentre autour de City's Change Alley, dans deux cafés : Garraway's et Jonathan's, où le huguenot John Castaing publie en 1692 une première liste d'actions intitulée « Le cours des échanges et autres choses ». Le Jonathan's sera renommé « London Stock Exchange » en 1777, en s'installant dans un bâtiment dédié. Parmi les trois sociétés par actions créées dans les années 1700 dans le charbon de Newcastle, "The Blythe Coal Company". Son concurrent Charles Montagu (1658-1721) installe des wagons roulant sur 6 kilomètres de rails en bois et devient dès 1703 le premier producteur, avec 70 000 tonnes. Les Premiers entrepreneurs du charbon britannique profitent aussi des Aménagements de rivière en Angleterre et du brevet déposé en 1698 par Thomas Savery, qui diffuse dans la presse en 1702 un croquis simplifié de sa pompe à vapeur, améliorée en 1711 par Thomas Newcomen et produite à grande échelle grâce aux Premiers entrepreneurs de la fonte britannique, découverte en 1709 par Abraham Darby. Combinée au sulfate de fer de John Roebuck, de l'Université d'Édimbourg et de la Lunar Society, elle permet le placage au fer des boulets de canon pour les grosses commandes de la Royal Navy dès les années 1750. La presse, libérée de la censure, couvre les concours d'inventeurs et les débats du Parlement: de 1688 à 1692, 26 publications sont créées[50], concurrençant la Gazette de Leyde et la Gazette d'Amsterdam de Jean-Alexandre de la Font. The Athenian Mercury commença à paraître en 1691. Un pasteur français, Jean de Fonvive, gagne 600 livres sterling par an[51], avec son Post Man, alimenté par la diaspora des Huguenots[52]. Abel Boyer (1667-1729), arrivé de Castres en 1689, édite le Post Boy: 3 000 exemplaires contre 3 800 pour le Post Man, des chiffres énormes pour l'époque. Un troisième "quasi-quotidien", le Flying Post, sort aussi en 1695. Un autre huguenot, Pierre-Antoine Motteux, fonde dès 1692 le mensuel Gentleman's Journal[53]. En 1701, Norwich Post dispute le rôle de premier quotidien de l'histoire au Daily Courant fondé le 11 mars 1702 par le libraire Edouard Mallet au-dessus du White Hart pub à Fleet Street, et compile des nouvelles de l'étranger.

XVIIIe siècle[modifier | modifier le code]

L'Anglaise des Indes à Bombay en 1732, un placement apprécié des hollandais

Au XVIIIe siècle, les obligations règnent sur les bourses de valeurs, qui se sophistiquent: usage courant des options et ventes à découvert (France), restructurations de dette États-Unis ou fongibilité de la dette publique autrichienne et anglaise. Celle de l'Angleterre croît tout au long du siècle, les financiers hollandais étant rassurés par la solidité du système fiscal anglais et l'intervention de la Banque d'Angleterre, qui inspire ensuite la France et les États-Unis.

Placements des hollandais en 1782 Angleterre France Colonies Prêts intérieurs Change Or et argent
mlns de florins[54] 380 25 140 425 50 50

Après le siècle d'or néerlandais, Amsterdam recycle ses capitaux dans la finance, arbitrant entre les placements dans les différents pays, puis subissent la concurrence de la place de Genève. La présence des actions est d'abord limitée compagnies des Indes françaises et anglaises, dont les krachs affectent Amsterdamn, puis à l'engouement, à la toute fin du siècle, pour les assureurs français et les sociétés de canaux anglaises, qui complètent le réseau routier des Turnpike Trusts et celui des Aménagements de rivière en Angleterre.

John Law dissout la dette de Louis XIV dans le Mississippi[modifier | modifier le code]

À en juger par les nombreux trous d'aiguille : les derniers billets ont beaucoup circulé.

En 1698, 172 artisans écossais ont souscrit à la Compagnie du Darién du financier William Paterson pour une colonie commerciale visant les « mers du Sud », qui suit au Rendez-vous de l'île d'Or, les autobiographies des pirates du Panama, Lionel Wafer et William Dampier. Les 2 000 colons écossais sont décimés par la malaria mais le mythe perdure : des armateurs malouins bâtissent d’immenses fortunes sur les côtes du Chili et du Pérou, comme le cap-hornier Noël Danycan de l'Epine (1651-1731)[55], fondateur d'une Compagnie royale de la mer du Sud dès 1698. En 1711 émerge une compagnie des mers du Sud anglaise, dont Jean de Fonvive a mille actions. Ce sera le cœur la South Sea Bubble, vaste spéculation qui flambe jusqu'au krach de 1720. Un autre financier écossais, John Law de Lauriston, est appelé par la France en 1714 quand Louis XIV meurt en laissant une dette de 3,5 milliards de livres, soit dix années de recettes fiscales (en 2010, la dette publique française est 3 fois moins élevée, avec 3,5 années de recettes). S’inspirant de la Compagnie des mers du Sud, il crée une nébuleuse de sociétés autour de la Banque générale, au capital de 6 millions de livres, fondée le 2 mai 1716 sur le modèle de la Banque d'Angleterre. Ses 1 200 actions sont échangeables contre les créances sur l’État. Ses billets, convertibles en or, peuvent être reçus comme impôt. Jean Paris de Monmartel investit 300 000 livres[56] dans la Compagnie d'Occident de Joseph Paris Duverney, rachetée par la Compagnie du Mississippi, qui récupère aussi le monopole de la Compagnie de la Louisiane d'Antoine Crozat, première fortune de France. La « Mississippi » rachète aussi, grâce à une augmentation de capital, la Compagnie française des Indes orientales, puis la Banque Générale, rebaptisée « Banque Royale » la même année.

Cours de la Compagnie des mers du Sud lors du krach de 1720.

Des publicités attirent en Louisiane des Alsaciens, qui fondent la ville Des Allemands (Louisiane). Dès août 1719 se déchaînent les agiotages, rue Quincampoix, sous les fenêtres de la Compagnie du Mississippi, où on s'arrache ses actions : toutes les maisons, « morcelées en bureaux, se louèrent à des prix fous ». Un bossu se loua comme pupitre[36]. Une dame Chaumont, mercière à Namur, gagna 60 millions de livres et acheta la seigneurie d'Ivry-sur-Seine et l'hôtel de Pomponne[57]. Puis c'est devant l’Hôtel de Soissons, de l'un des spéculateurs menacés de ruine, Victor-Amédée Ier de Savoie-Carignan, où des baraques sont dressées pour y accueillir les agioteurs, et rue de l'Arbre-Sec. Le 30 novembre 1719, c'est la première baisse. Le 9 janvier 1720, le Régent exige que la Compagnie du Mississippi lui reprenne ses actions à 9 000 livres. John Law invente alors un instrument financier de plus, « les primes » : déposer 1 000 livres, donne le droit d'acheter l'action pour 10 000 livres pendant six mois[58]. Les spéculateurs les préfèrent aux actions, la rumeur espérant que ces dernières montent à 18 000 livres[59]. Vendre à 10 000 livres permettait d’acheter 10 « primes »[60], qui sont devenues l’objectif principal des spéculateurs. En février-mars 1720, lorsque l'action est encore à 9 000 livres, avec une tendance baissière, les étrangers revendent à terme, avec 30 % de « prime » [61]. Le 22 mars 1720, la rue Quincampoix est fermée. L'édit du 21 mai 1720 ordonne une baisse des actions à 5 000 livres, en 7 étapes jusqu'en décembre. Il est annulé le 27 mai, car le Parlement de Paris et les souscripteurs se révoltent[61]. Le château de cartes s’écroule le 17 juillet 1720. Dès cinq heures du matin, rue Quincampoix, une émeute oppose des milliers d'actionnaires : 15 personnes y périssent. Même scénario en août à Londres, lors du krach de 1720. L'action Compagnie des mers du Sud avait été multipliée par 9, épisode raconté par Daniel Defoe, Jonathan Swift et le physicien Isaac Newton.

Les premières obligations à haut rendement[modifier | modifier le code]

Au XVIIIe siècle, la spéculation à terme, à liquidation mensuelle, est devenue majoritaire[62], à la Bourse de Paris, dominée par les effets de commerce et une dette publique dont le service représente 50% des 620 millions de livres de dépenses du Roi de France en temps de paix[63]. Les textes officiels parlent d'un « jeu de primes », permettant de renoncer à une transaction si le cours n'est pas au niveau espéré. Variant de 4 % en 1754 à 10 % en 1771[64] le rendement obligataire moyen est de 6,5 %, deux fois plus qu'en Angleterre (3 à 4 % en moyenne)[63], pays dont la dette publique est pourtant plus élevée d'environ 50 %[36]. Paris cote une obligation différente pour chaque taxe, alors qu'il n'y a qu'une seule obligation à Londres, qui « publie régulièrement son budget et paie scrupuleusement ses créanciers »[36], tandis que Versailles « fait régulièrement banqueroute et cultive le secret comptable », selon l'ouvrage de Jacques Necker, L'Administration des finances de la France (1784)[65] », premier best-seller politico-financier, avec 12 000 exemplaires vendus en un mois[66].

Le suisse Jacques Necker vend 12 000 exemplaires de L'Administration des finances de la France (1784)
Année 1720 1758 1787
fiscalité anglaise (livres/habitant) 19 23 34
fiscalité française (livres/habitant) 8 9 12[67].

Dès 1721, il faut nettoyer le Système de Law, par l'opération du visa : 185 « agioteurs » frappés d'amende, 187 millions de livres d'obligations confisquées, deux fois plus que sous la Chambre de justice de 1716[68]. Les 20 morts de l'émeute de la rue Quincampoix obligent à déplacer la spéculation vers les jardins de l'Hôtel de Soissons[33], puis la réglementer par l'arrêté du 24 septembre 1724, qui plafonne à 60 le nombre d'agents de change, des « officiers ministériels » [69], cantonnés au rôle d'intermédiaire. La séance a lieu tous les jours, sauf les dimanche et fêtes, de dix heures à treize heures[33]. Les clients doivent leur remettre l'argent. Un bâtiment de 38 toises sur 21 (68 mètres sur 38) lui est réservé, au 6 rue Vivienne, dans le « Jardin de la Compagnie des Indes », aujourd'hui « Jardin Vivienne »[70], en contrebas de la partie de l'Hôtel de Nevers[33] où la Compagnie est installée depuis 1719[71], dans l'ex-"Galerie Mansart" réalisée pour les collections d'art antique du Cardinal Mazarin[72], aujourd'hui "Galerie de photographie" de la Bibliothèque nationale de France. Avant le krach de 1719, l'ensemble de l'hôtel de Nevers était occupé par la Banque générale de John Law. Son autre moitié, récupérée par l'Abbé Bignon, sera consacrée à la « Bibliothèque royale ». La traverse réservée à la Bourse est bordée d'un péristyle, percé d'arcades donnant sur la rue, encadrant un préau sablé et peuplé de bancs.

Tout proche, l'hôtel de l'Administration générale des loteries[73], à l'angle de la rue Vivienne et de la rue neuve des Petits Champs[74], et le Trésor royal. Tous deux remplacent la Compagnie des Indes à sa suspension en 1769. L'arrêté du 30 mars 1774 institue la criée à haute voix et un « parquet » de négociation, surélevé d'un mètre. La Caisse d'Escompte, ancêtre de la Banque de France, apparaît en 1776 au 8 rue Vivienne [75]. Les transactions s'accélèrent dans les années 1780[76].

La crise de l'East India en 1772 : du Bengale et l'Écosse à Londres, Amsterdam et Gênes[modifier | modifier le code]

Les comptoirs Européens en Inde

Entre 1753 et 1795, les financiers hollandais investissent dans 240 obligations sur les plantation des Caraïbes, garanties par les récoltes de sucre[77] mais aussi dans le commerce vers l'Asie. La Cie des Indes, seule société cotée à Paris, est un monopole royal, fragilisé par la guerre de Sept Ans : à la paix de 1763, la Banque Girardot doit lui lever 14 millions de livres, fonds de roulement encore insuffisant pour les achats d'indiennes de coton, car les métaux précieux manquent. Elle recourt à la Rente viagère, imaginée par Necker puis instaurée par l'Abbé Terray aux finances du royaume, pour supprimer les dettes perpétuelles. Finalement, Louis XV supprime son monopole et ouvre l'Asie au commerce privé en 1769.

Un an après, l'action de la Compagnie anglaise des Indes orientales chute à Londres et Amsterdam[78]. La famine au Bengale a causé[79] un à dix millions de morts, en raison de taxes excessives, de mauvaises récoltes de riz, de la guerre entre Anglais et Hindous. Plusieurs actionnaires s'effondrent, comme l'Ayr Bank, fleuron d'un système bancaire écossais poussé trop vite[80], mais qui résiste, grâce à sa chambre de compensation sélective : de nombreuses banques ont évité les emprunts de l'Ayr Bank, dont les 241 actionnaires sont mis à contribution, comme le prévoit le droit écossais. Seules huit banques familiales sont entraînées dans la faillite[81].

À Amsterdam, la Banque Clifford sombre le 28 décembre 1772 [82], laissant 5 millions de florins de passif. Enrichie par ses plantations au Suriname, elle s'était diversifiée vers le négoce d'actions et d'obligations russes, danoises, françaises et anglaises. La Banque d'Amsterdam lui apporte trois millions de florins, sans succès. La Banque d'Angleterre lui supprime tout escompte[83]. Une faillite d'un million et demi de piastres se produit par ricochet à Gênes en février. Trop recentrée sur la rente, Amsterdam perd alors son statut de capitale financière européenne[84].

En faisant défaut sur ses emprunts, la Compagnie anglaise des Indes orientales fragilise aussi son créancier, le Trésor britannique, qui finalement la renfloue par un privilège commercial en Amérique du Nord, le « Tea Act » de mai 1773, déclencheur de la Boston Tea Party et de la Guerre d'indépendance américaine. Autre conséquence, la fuite des capitaux anglais de 1774, sortie massive de pièces d'or et d'argent. Londres le prend avec flegme car « le haut de la circulation monétaire est déjà occupée (...) par les billets de la banque d'Angleterre et des banques privées », explique l'historien Fernand Braudel[85].

Une Compagnie des Indes renaît le 3 juin 1785. Le commerce avec l'Inde, porté par la conquête de cinq comptoirs lors du traité de Paris, est passé de 8 à 20 millions de livres.

Les grandes spéculations de la fin du règne de Louis XVI[modifier | modifier le code]

Après cinq ans de guerre d'indépendance américaine, une flotte française, venue en renfort, isole l'armée anglaise dans la Chesapeake. Les dépenses militaires gonflent la dette royale.

Entre 1760 et 1790, Saint-Domingue double sa production de sucre et décuple celle de café. Les profits sont recyclés vers l'immobilier puis vers les emprunts royaux[86] émis pour financer la participation massive de la France à la guerre d’indépendance américaine, via l'expédition Lafayette. Les spéculateurs gagnent leur pari sur la victoire franco-américaine. Charles Alexandre de Calonne, nouveau contrôleur des finances, estime qu'animer la spéculation sur des actions profitera aux emprunts royaux. La Caisse d'escompte est réorganisée. Le cours unitaire de ces 5 000 actions, tombé de 5 000 livres à 3 500 livres, monte à 8 000 livres[87]. Un bruit court : le dividende semestriel passe de 130 à 180 livres. Isaac Panchaud et Étienne Clavière publient des brochures prouvant que c'est illusoire. Les « baissiers » vendent 20 000 à 30 000 actions à terme. Calonne les entend : l'arrêté du 16 janvier 1785 exclut des dividendes les bénéfices provenant de l'escompte à plus d'un semestre. Pour ménager aussi les « haussiers », furieux, un second arrêté interdit huit jours après les transactions à terme de plus deux mois sur cette action[88].

Ces deux décisions déplacent la spéculation vers l'action de la Compagnie des eaux de Paris des frères Périer, exploitant depuis 1782 à Chaillot une pompe centrifuge importée d'Angleterre et celle de la Banque de Saint-Charles de Madrid, qui profite de la pénurie de monnaie métallique. Calonne est embarrassé, car il avait fait racheter à l’abbé d’Espagnac, par le Trésor royal, des actions de cette banque, dont il a été actionnaire[89]. Inquiet du scandale, il lance Mirabeau contre la spéculation.

Mirabeau, dont les pamphlets font la pluie et le beau temps à la Bourse

Résultat, les cours de la Banque de Saint-Charles de Madrid retombent, les spéculateurs se reportant sur la dette publique. Nerveux, Calonne interdit à personne d'autre que les agents de change d'en acheter ou vendre, même hors de la Bourse, dans les cafés[87]. Par l'arrêt du 7 août 1785, il interdit les titres étrangers et marché à terme, créant 60 postes supplémentaires d’agents de change[90].

Entre-temps, une nouvelle Compagnie des Indes orientales et de la Chine émet 20 millions de livres d'actions le 3 juin 1785, puis 17 millions de livres en 1787, pour armer une quinzaine de bateaux. Son action s'envole. Actionnaire, Étienne Clavière, recycle ses plus-values dans L'Entreprise de l'Yvette, créée par Nicolas Defer de la Nouere grâce à un pamphlet de Mirabeau. Concurrencée, la Compagnie des eaux de Paris voit ses actions s'effondrer dès l'été 1786. Elle réagit en se diversifiant, créant la Chambre d'assurance contre les incendies, au capital de 4 millions de livres. Le quatuor qui spéculait contre elle (Clavière, Brissot, De Batz et Delessert) créé trois mois après une rivale, la Compagnie d'assurances contre l'incendie[91], au capital de 8 millions de livres[92]. Toutes deux proposent des contrats d'assurance-vie. En 1787, Loménie de Brienne remplace Calonne. Il renvoie la spéculation à prime devant les tribunaux, par l'arrêté du 14 juillet 1787, met des bornes strictes à la cotation des emprunts royaux et exclut les compagnies privées de la Bourse, à l’exception de la Caisse d'escompte.

À Genève, croisement entre variole, mathématiques et rentes viagères[modifier | modifier le code]

Marat, Mirabeau et Cambon ont dénoncé à la Révolution française le recours aux rentes viagères pour financer la dette publique et ceux qui l'ont utilisée pour spéculer sur les progrès dans la vaccination et la démographie.

Quand le suisse Jacques Necker succède à l'Abbé Terray comme ministre des Finances de Louis XVI, Genève vient d'inventer une rente viagère sur des enfants: plus leur espérance de vie s'allonge, plus la rente se prolonge, prenant de la valeur. L'année précédente, en 1774, Benjamin Jesty a testé un vaccin amélioré contre la variole, qui cause encore le quart des décès[93]. Pour réduire l'aversion au risque des investisseurs, Genève imagine un panier de trente rentes sur la tête de trente fillettes. L'une d'elles est la fille[94] du médecin Louis Odier, qui conseille les banquiers de Genève. Une correspondance avec Anton de Haen lui a permis d'enquêter sur l'efficacité de la vaccination contre la variole à Londres depuis 1661, ville dont il extrapole les tables de mortalité. Louis Odier publie celles[95] pour Genève, en 1777 et 1778[96], s'inspirant du mathématicien Daniel Bernoulli, selon qui vacciner contre la variole augmente de 3 ans l'espérance de vie globale de la population.

Table de mortalité Antoine Deparcieux Théodore Tronchin Pehr Wilhelm Wargentin Thomas Simpson Leonhard Euler Johann Peter Süssmilch Daniel Bernoulli Louis Odier
Année 1746 1748 1749 1752 1760 1761 1763 1780
Nationalité Français Suisse Suédois Anglais Suisse Prussien Suisse Suisse

En 1763, le Parlement de Paris avait interdit d'inoculer la variole, craignant que cela contrecarre la volonté de Dieu[97] ou aggrave l'épidémie[98]. Louis Odier pense qu'il y a plus de variole tout simplement parce qu'il y a plus d'habitants. Il croit aux progrès combinés de la démographie et de l'actuariat. Le terme d'espérance de vie[99] vient d'être popularisé par son ami le mathématicien Nicolas Bernoulli, dont le frère Daniel Bernoulli, est précurseur des théories des Jeux et de l'aversion au risque, par le Paradoxe de Saint-Pétersbourg. Leonhard Euler vient d'inventer celui de "démographie mathématique"[100]. Parmi ses autres amis mathématiciens, François-Étienne de La Roche et Louis Necker, qui travaille à Marseille pour la Banque Girardot de Jacques Necker. Dès 1779, les progrès dans l'espérance de vie causent la faillite de la caisse des veuves du duché de Calenberg: 723 bénéficiaires pour seulement 3 700 souscripteurs[101].

Necker émet sept rentes viagères en trois ans. En 1777, à 10% sur une tête puis 8,5% sur deux. En 1779 sur trois et quatre personnes. Et surtout en 1780, sur trente têtes, au taux d'intérêt élevé de 10% en raison d'un gouffre financier: Louis XVI vient de s'engager dans la Guerre d'indépendance américaine. Pour éviter à tout prix d'augmenter les impôts[102] Necker emprunte au total 530 millions de livres en trois ans, dont 386 millions par des rentes viagères[103]. Il utilise aussi le mécanisme de la spéculation à prime, proche des options, pour tenter d'attirer des capitaux de Hollande, Gènes et d'Espagne.

La Révolution française découvre que l'espérance de vie classique d'une Rente viagère, vingt ans, sera probablement triplée par les "Trente immortelles de Genève". La première décède le 16 juillet 1788, amputant la créance d'un tiers[103] mais les 29 autres se portent comme un charme. Les rentes viagères, subissent la faillite des deux tiers, en y ayant fortement contribué. "Ruineuses, impolitiques, immorales"[104] elles organisent "la spéculation en ruinant le gouvernement"[105], juge Cambon, rejoint par Mirabeau. Marat fait paraître une "Dénonciation contre Necker". Le 26 juillet 1794, une violente polémique l'oppose à Robespierre sur le coût de ces rentes viagères[106], que Cambon veut liquider, ce qui risque de jeter des « bons citoyens » dans le champ de l'anti-Révolution selon Robespierre, guillotiné le surlendemain.

La canalmania des années 1790, première spéculation répartie[modifier | modifier le code]

Première page de la Richesse des nations, d'Adam Smith, dont l'œuvre a précédée la "Canalmania"

Dans le dernier quart du XVIIIe siècle, la croissance décolle dans le nord de de l'Angleterre. La Bourse suit le mouvement avec vingt ans de retard, et seulement pour les canaux, juste avant que la croissance soit stoppée par les guerres napoléoniennes. Sans que leurs producteurs soient cotés en Bourse, charbon, acier et coton deviennent moins chers, grâce aux bonds de la productivité. Les entrepreneurs du coton rivalisent d’inventions : Thomas Highs (1764), James Hargreaves (1765, Spinning Jenny), Richard Arkwright (1768, Water frame), Samuel Crompton (1779, Mule-jenny), Edmund Cartwright (1785, tisseuse à vapeur). Le coton représentait 4% des vêtements[107] contre 78% en laine et 18 % en lin. Sa production centuple et les proportions sont inversées.

Dès 1778, l’Angleterre recense 300 fileuses de coton, 14 ans après le brevet de Richard Arkwright, qui emploie emploie désormais 800 personnes à Manchester. En 1784, David Dale créé la ville-champignon de New Lanark. Cette région d'Écosse comptera 91 filatures dix ans après. Dès 1787, le coton fait vivre 320000 anglais, 44 fois plus qu'en 1768. L'essentiel est à Manchester, relié depuis 1734 à la Mer d'Irlande par le canal Min. John Kennedy (industriel) y est le premier filateur. Il consacre un livre à l’inventeur Samuel Crompton, puis explique dans un autre l'influence d'Adam Smith[108], qui a fréquenté à la Lunar Society les inventeurs imprégnés des Lumières écossaises de l'Université d'Édimbourg, tels que James Keir, Joseph Priestley, Josiah Wedgwood, James Watt, Matthew Boulton, Joseph Black, ou encore John Roebuck, à l'origine de progrès dans la fonte au coke avec Abraham Darby et John Wilkinson.

Dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) Adam Smith cite fréquemment le Canal du Midi, qu'il a visité[109], et défend la division du travail pour l'innovation technologique[110], à la base de la révolution industrielle anglaise[111]. La productivité est dopée par la machine à vapeur et la baisse des prix du charbon, qui circule sur les canaux pour un coût divisé par deux : un cheval suffit à tirer six barges de 30 tonnes. La spéculation se focalise exclusivement sur les 54 sociétés de canaux émettant des actions entre 1789 et 1792, pour un total six millions de sterling. Les souscriptions sont annoncées dans les journaux régionaux, qui décrivent une canalmania, loin de Londres. Chaque nouveau canal valorise le réseau de transport, constitué aussi des Turnpike Trusts, du cabotage commercial, permis par l'insularité de l'Angleterre, et des nombreux aménagements de rivières, tracés depuis un demi-siècle à grâce à des votes du Parlement permettant de dépasser les conflits de propriété: Aire and Calder Navigation (1703), Weaver Navigation (1721), Mersey and Irwell Navigation (1723), Navigation Douglas (1743), les écluses de la Tamise ou le Canal de Sankey (1757), reliant le charbon du Lancashire aux chaudières à raffiner le sel. Dès le premier quart du XVIIIe siècle, les voies navigables représentaient 1160 miles, plus aucun point n'étant situé à plus de 15 miles d'un transport par eau[112], permettant de bien desservir un marché intérieur anglais qui croît aussi grâce à la vaccination contre la variole.

Le capital des canaux est provincial, souvent très disséminé... et très peu échangé. Le règlement du Canal Manchester Bolton and Bury interdit de détenir plus de 5 actions. Lors de la création du Canal Leeds-Liverpool, 393 des 469 actionnaires n'en ont que 5. La moitié du capital et 71% des porteurs vient des comté du Yorkshire et du Lancashire. Six ans après, en 1795, 60% ont conservé leurs actions. En 1800 c'est encore 46%[113]. Achevé en 1816, ce sera l'un des plus rentables[114]. Il avait racheté la Navigation Douglas, promue dès 1712, par l'ingénieur Thomas Steers pour désenclaver les mines de Wigan et emporté par le Krach de 1720. Le Grand Junction Canal a lui 20 000 actionnaires, pour une capitalisation d'un million de sterling lorsqu'il est coté en 1793. La spéculation s'est accélérée sur la période 1791-1794. La Trent Navigation organise en 1792 une enchère de son action à 183 sterling contre 50 en 1777. Celle du canal Erewash, achevé dès 1779, monte de 50 à 674 sterling[113] grâce à son gros trafic de charbon.

Les actions de canaux chuteront en 1825, l'année qui voit une vingtaine de compagnies ferroviaires entrer en Bourse de Londres. Dès 1830, un sur deux n'est plus rentable. Mais l'Angleterre est le seul pays d'Europe à bénéficier de 6 000 kilomètres de voies navigables, dont un tiers de rivières aménagées et un tiers de canaux. Adam Smith est désormais éclipsé par l'agent de change David Ricardo, qui a fait fortune lors des spéculations des années 1800. En 1817, il publie Des principes de l'économie politique et de l'impôt, vantant l'avantage comparatif: chaque pays doit se spécialiser là où il dispose de la meilleure productivité.

Philadelphie devance New York et la domine pendant 47 ans[modifier | modifier le code]

Les 24 courtiers sous le platane d'Occident (buttonwood tree) à Wall Street à la fin du XVIIIe siècle.

Quand les Treize colonies obtiennent leur indépendance en 1784, leur dette ne vaut plus rien. Les ex-créanciers hollandais financeront pourtant en 1794 par des obligations l'achat de millions d'acres à l'Ouest de New York et de Washington[77]. La bourse de Philadelphie est née en 1790, sur Chestnut street[115], pour coter un emprunt fédéral de 8 millions de dollars, qui restructure la dette des nouveaux États-Unis[116]. Thomas Jefferson avait réclamé son refinancement et Alexander Hamilton obtenu en échange que Philadelphie soit capitale fédérale[117]. L'État détient 20% de la First Bank of the United States, banque centrale au capital de 10 millions de dollars, cotée en 1791 à Philadelphie. L'action atteint 195 dollars un an après avoir été émise à 100 dollars, puis retombe à 108 dollars[117]. Le banquier franco-américain Stephen Girard la rachète en 1811, pour financer la guerre de 1812. La Second Bank of the United States lui succède en 1816 avec un capital triplé, de 35 millions de dollars. Le nombre de banques s'envole: 232 en 1816, puis 338 en 1818, dont 40 fondées en un an dans le Kentucky[118], ce qui entraîne la crise bancaire de 1819, puis l'invention en 1825 à Boston du système Suffolk, chambre de compensation pour les billets de banque. En 70 ans[119], les introductions en Bourse totaliseront 500 millions de dollars à Philadelphie, qui restera la première Bourse américaine jusqu'à la Panique de 1837. New York est la première desservie par un service de paquebots vers l'Europe en 1817, puis en 1825 la première reliée au Lac Ontario par les 600 kilomètres du Canal Érié, financé par sept millions de dollars d'obligations de l'État de New-York, placées à l'étranger[120], comme l'avait souhaité dès 1811 DeWitt Clinton, candidat fédéraliste à l'élection présidentielle américaine de 1812. Mais sa croissance est moins rapide qu'à Boston et Philadelphie, car la Régence d'Albany limite le nombre de banques.

À New York, l'accord de Buttonwood réunit 24 courtiers le 17 mai 1792, sous un platane de Wall Street, pour prohiber toute commission inférieure à 0,25%[121]. Les Naval Acts de 1794 et 1798 créent à crédit l'US Navy, contre les pirates franco-cubains, les anglais ayant confisqué les navires de guerre américains à l'Indépendance. Dès 1798, les 24 courtiers cotent aussi leur première société privée, la "Compagnie d'assurance de New York"[122] de Charles M. Evers, au capital de 500 000 dollars, réparti en 10 000 actions[123]. Parmi eux, Benjamin Mendes Seixas, Ephraim Hart et Alexander Zuntz, de la Synagogue de Shearith Israel, investissent aussi dans la création de la Bank of Rhode Island. D'abord réunis au "Tontine's Coffe House", ils ouvrent en 1817 le New York Stock Exchange, sous la présidence de Nathan Prime[124]. Il ne côte que dix banques et 13 assurances, toutes locales[122]. En 1827, c'est 12 banques et 19 assurances[125], en plus de 8 emprunts publics. Les sociétés non-financières n'apparaissent qu'en 1830, avec la Mohawk and Hudson Railroad. En 1835, quand Gordon Bennett lance le New York Herald, doté des premières pages boursières, 3 opèrent dans l’éclairage au gaz et 8 dans le secteur mine/charbon, qui profite du succès du Canal Érié, ouvert en 1825.

XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, les actions ne représentent qu'une toute petite partie des bourses de valeurs, même si les états français, américain et belge utilisent la Bourse pour financer des banques centrales et des sociétés de canaux, secteur financé à 70% par la puissance publique[126] aux États-Unis. Les sociétés industrielles restent très rares. L'État pilote l'expansion du chemin de fer, en tant qu'opérateur en Belgique, propriétaire des terrains en France et régulateur attentif dans les pays anglo-saxons. En Angleterre, il représente 95% de la capitalisation des actions dès 1853. Grâce au dynamisme des multiples petites banques de la Nouvelle-Angleterre, les États-Unis sont le pays où les actions jouent le plus grand rôle, après la Belgique, malgré l'immensité des patrimoine fonciers, dès les années 1850:

Le tracé du Canal Érié (en bleu), percé de 1817 à 1825, grâce aux obligations de l'État de New-York
Décennie 1850' et décennie 1875-1885[127] France Angleterre États-Unis Allemagne Belgique
Dette publique (% des actifs) 4,4 et 7,8 12,8 et 7,2 3,2 et 2,1 2,3 et 4,9 NC
Obligations privées (% des actifs) 0,9 et 4 3 et 4,5 2,8 et 4,2 0,9 et 1 NC
Actions (% des actifs) 1 et 2,7 3 et 4 5,5 et 9,2 0,5 et 1 6,5 et 6,5

En Angleterre, la dette publique est détenue par 250.000 porteurs et dépasse 740 millions de livres au milieu du siècle, facilitant l'expansion Victorienne. Ensuite, elle progresse surtout en Allemagne, et en France, tout comme les actions et obligations d'entreprise. Aux États-Unis, les marchés d'actions profitent de la très forte croissance démographique, minière et ferroviaire après la Guerre de Sécession, qui permet des valorisations élevées. La part du rail dans les actions américaines passe ainsi de 15% en 1860 à 39% en 1900. Elle reviendra à 26% en 1912[128]. En Europe, la part des actions dans les actifs augmente partout vers 1880, la France étant le seul pays où elle reste inférieure à celles des obligations d'entreprise.

Les bourses belges et anglaises bénéficient très tôt d'une presse économique libre et exigeante envers les entreprises. Rien qu'à Londres, 52 journaux boursiers naissent en un siècle[129], parmi lesquels Le cours des échanges et autres choses[130] de James Vetenhall en 1803, le Financial and Commercial record en 1818 et le Circular to bankers d'Henry Burgess, hebdomadaire économique de huit page, lu dès 1828 dans les Country banks ou The Economist, né en 1843. La presse anglaise contribuera à révéler l'Affaire de l'Emma Silver Mine, société presque "vide" placée auprès d'investisseurs anglais en 1871, mettant hors-jeu le "Baron Grant" qui pilote de nombreuses introduction en Bourse à Londres[131],[132].

Les publications économiques se multiplient aussi avec la Révolution belge: L'organe de l’industrie et du commerce et L'Emancipation de Natalis Briavoinne en 1832, L'industrie et le commerce belges en 1858, Le courrier du commerce (quotidien) en 1865 ou La gazette de la Bourse en 1873. L'agent de change Armand Mandel fonde en 1868 la La Cote libre de la Bourse de Bruxelles et le Bulletin financier à Paris. Soutenu par L'Echo, il publie en 1869 des révélations sur le financier André Langrand-Dumonceau et sa "puissance financière catholique", mettant fin au financement européen de la Société Impériale des Chemins de Fer de la Turquie d’Europe[133]. La Belgique s'épargne ainsi les affres que vivra la France quinze ans plus tard, lors du krach de l'Union générale de Paul Eugène Bontoux, équivalent français d'André Langrand-Dumonceau. Installé ensuite à Paris, Armand Mandel y fonde Le Pour et le Contre, vigoureux ancêtre de la La Vie française. Il y dénonce très tôt le Scandale de Panama, relançant l'Histoire de la presse économique et financière en France muselée par la censure du Second Empire, sous lequel naît en 1854 La Semaine financière (Famille Rothschild), concurrencée en 1856 par Le Journal des actionnaires, bonapartiste, lié à la Caisse générale des actionnaires. Journal des chemins de fer reste alors une référence.

Révolution française et Empire : premières réglementations[modifier | modifier le code]

La Bourse est installée à la Révolution dans la basilique ND-des-Victoires (IIe arrondissement), future église des Petits-Pères

À la Révolution française, le législateur déplore que la Bourse ne soit « plus qu’un jeu de primes, où chacun vendait ce qu'il n'avait pas, achetait ce qu'il ne voulait pas prendre », où « l'on trouvait partout des commerçants et nulle part du commerce ». En cas de délit, biens confisqués, deux ans de prison, et exposition publique du coupable, avec un écriteau sur la poitrine mentionnant : « agioteur ». La corporation des agents de change est dissoute par la loi Dallarde de 1791[134]. Cette activité devient ouverte à tous, à la seule condition d'en faire son seul métier. La loi du 30 août 1795 limite la durée des séances boursières à une heure, entre 25 agents de change. Cinq d'entre eux sont chargés de publier les cours dans la presse, ou par affichage. L’arrêté du 21 février 1796 exige que les transactions soient proclamées à haute voix, avec nom et domicile du vendeur et du dépositaire. Les assignats, gagés sur les biens du clergé, ayant été abandonnés le 19 février 1796, le Directoire impose une « rente perpétuelle de 5 % », par la loi du 30 septembre 1797. La dette publique est autoritairement réduite des deux-tiers, partie qui n'est plus remboursable qu'en « bons de Trésorerie ».

Sous Bonaparte, la loi du 19 mars 1801 créé une « Compagnie des agents de change », au nombre de 71, dont 17 exerçaient avant la Révolution française [135]. Responsables sur leur fortune personnelle, ils ont le monopole de la négociation dans chaque bourse régionale : Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille, Nancy, Nantes, Paris et Toulouse. Le code du commerce de 1807 renonce à les placer sous la tutelle des marchands : ils sont officiers ministériels. Sur les 115 nommés entre 1801 et 1815, 30 démissionnent, 12 sont destitués, 4 se suicident[136]. La Compagnie créée en 1818 une « caisse commune », après avoir été forcée d'emprunter pour renflouer des membres. En quinze ans, la Bourse de Paris change quatre fois de lieu. Fermée le 27 juillet 1793, elle rouvre sous le Directoire, le 10 mai 1795 au Louvre. Fermée à nouveau le 13 décembre, elle est rétablie le 12 janvier 1796 dans l'église des Petits-Pères, devenue bien national, tandis que des échanges informels ont lieu au Palais-Royal, où la Bourse s'installe officiellement le 7 octobre 1807. Le 23 mars 1818, elle déménage dans un hangar sur le terrain de l'ex-couvent des Filles-Saint-Thomas[137], autre bien national, détruit après les exactions des "royalistes des Filles-Saint-Thomas", qui en avaient fait leur repaire. Sur ses ruines démarre en 1807 la construction du palais Brongniart, inauguré le 6 novembre 1826. C'est aussi l'année de l'ouverture, juste en face, du Théâtre des Nouveautés, futur Théâtre du Vaudeville. Le coût de la construction est couvert par les souscriptions des agent de change, le gouvernement et la mairie de Paris complétant.

Création de bourses à Milan, Madrid, Berlin, Tokyo, Hong-Kong[modifier | modifier le code]

La Palazzo mezzanotte, à Milan

Paris a été précédée par la Bourse de Milan, installée en 1801 dans le Palazzo dei Giureconsulti[138] et par la Bourse de Francfort, fondée en 1820[138] grâce aux efforts de Johann Jakob Bethmann (1717 – 1792)[139] et son frère Simon Moritz Bethmann. Première société cotée, la Banque nationale d'Autriche[140]. La "Francfort Wertpapier Boerse" créée en 1585[116] par des marchands pour établir un cours unique des monnaies, devenue une bourse aux effets de commerce au XVIIe siècle, centralise depuis la fin du XVIIIe siècle la négociation de la dette publique. La Banque de Bethmann innove: elle fragmente et revend, par appel à l’épargne publique, les prêts à François Ier d'Autriche[141], engrangeant des profits supérieurs à ceux de l’ensemble des autres banques allemandes. Ludwig von Meseritz, chroniqueur de la Diète réunie à Francfort à partir de 1815, passe à la chronique boursière dans Les Affinités électives, journal de Johann Cotta et Goethe[142]. La Bourse de Berlin, créée en 1739 et réformée en 1805, ne prend son essor qu'en 1823, via des obligations prussiennes émises à Francfort[143]. Elle réalise dans les années 1840 ses premières émissions d’actions ferroviaires[144], grâce à un programme public de construction des voies ferrées[145]. Francfort se limite aux obligations d’État. La Bourse de Madrid apparait en 1831[138]. La plus ancienne bourse suisse naît à Genève en 1850[146], suivie de Bâle (1866), Lausanne et Zurich (1873), Berne (1884), Saint-Gall (1887) et Neuchâtel (1905). Les trois premières relèvent d'abord de législations cantonales. En Asie, Tokyo est créée en 1878 par le ministre des finances pro-occidental Ōkuma Shigenobu, mais avec des employés en Kimono[147]. Hong Kong voit le jour en 1891, sous forme d'association de courtiers.

La "canalmania" française, premier grand retard sur Londres[modifier | modifier le code]

Canal de la Sambre à l'Oise, écluse d'Ors.
Année 1848 1850 1861 1869
Nombre total d'actions cotées à Paris[148] 57 61 67 141
chemin de fer 21 21 22 29
canaux 20 18 20 25
banques 16 5 12 21

La Bourse de Paris est longtemps restée cantonnée à trois secteurs, chemin de fer, canaux et banque, qui représenteront la totalité des actions françaises jusqu'en 1848 et encore 53% de leur nombre en 1868. Lors des guerres napoléonienne, elle tente de s'inspirer du succès de la canalmania anglaise. Les sociétés de canaux français valent 19 millions de francs, soit 16 % de la capitalisation boursière. Le reste est constitué de l'action Banque de France[149], qui vient d'être créée. Ensuite, la longueur des canaux français triple entre 1815 et 1848, grâce au plan Becquey du 5 août 1821[150]. En 1830[151], la Bourse de Paris cote canaux, dont 5 totalisent 62 % des investissements[152] : canal de Bourgogne, canal de Roanne à Digoin, Compagnie des quatre canaux, canal de la Sambre à l'Oise, pour amener le charbon belge du Borinage et canal Rhin-Rhône, achevé seulement en 1833. Les retards pris par le canal Crozat et le canal de Bourgogne au XVIIIe siècle pénalisent le réseau français. Les investisseurs s'en méfient.

Du fait de transactions rares, la volatilité des actions de canaux reste élevée : 23 % en moyenne entre 1822 et 1868, contre 13 % pour les autres actions[153]. Elle atteint même 34 % sur les actions de jouissance, seul vrai capital des canaux, le reste étant constitué d'« actions d'emprunt », en fait des obligations[154]. Sur un horizon d'un an, la hausse des cours moyenne ne dépasse pas 3 %.

Chili, Pérou, Bolivie, Mexique, Colombie : l'appel à Londres puis le krach[modifier | modifier le code]

Après 1808, l’Empire espagnol meurt. De nouveaux pays naissent, Argentine, Chili, Pérou, Bolivie, Mexique, Colombie. Après quinze années de guerres de libération, 26 sociétés minières[155] entrent en Bourse de Londres, souvent dirigées par les élites de ces nouvelles républiques[156]. Près de 12 millions de sterling sont levés. Des centaines de techniciens anglais viennent moderniser l'extraction d'argent-métal, dont a besoin l'économie anglaise après la famine monétaire des années 1800. Elle exporte en échange le coton de Manchester, faisant aussi la fortune des distributeurs, comme les frères Arnaud, qui ouvrent à Mexico en 1821 leur grand magasin. Au Chili, l'ex-ministre des relations extérieures Mariano de Egana, ambassadeur en Europe, négocie la reconnaissance officielle par Londres et un grand emprunt. La Compagnie du Pérou, capitalisée de deux millions de sterling, extrait du Cerro de Pasco un tiers de la production d'argent du pays. La partie orientale devient la Bolivie, fidèle à Simón Bolívar, qui nationalise des mines abandonnées, le 2 août 1825[157],[158], futur président colombien, et James Paroissien, médecin anglais devenu général bolivariste.

En Colombie, l'ingénieur des mines Jean-Baptiste Boussingault, conseiller de Bolívar, accueille 150 britanniques des mines d'or et d'argent de la Vega de Supia[159], sur un gisement remarqué en 1803 par son ami Alexander von Humboldt et mis en garantie par Bolivar auprès de créanciers anglais pendant les guerres de libération. En mars 1825, la CMMGRC, présidée par Lucas Alamán, ex-député de Guanajuato à Madrid et ministre mexicain, quadruple son capital. Deux écoles sont bâties dans la ville. À Real Del Monte, Pedro Romero de Terreros, comte de Regla construit un hôpital pour ses 150 techniciens anglais. La Bourse de Londres ne comptait que 156 sociétés en 1824, capitalisant 48 millions de sterling. Douze mois après, 625 autres ont souhaité lever 372 millions, dont 38 millions pour les mines et 52 millions pour les sociétés d'investissement[160] :

Guanajuato, ville-minière et berceau de l'Indépendance mexicaine
Société à capitaux anglais Pays capital (sterling) Personnalité Site important
Compagnie anglomexicaine Mexique un million comte Pérès Galvez Valenciana
Compagnie mexicaine des mines de Guanajuato et de Real de Catorce Mexique un million Lucas Alamán Guanajuato
CMRP Mexique un million Pedro Romero de Terreros, comte de Regla Real Del Monte
Compagnie du Pérou Pérou deux millions NC Cerro de Pasco
PLPPMA Bolivie un million Juan Garcia del Rio Potosi
mines d'or et d'argent de la Vega de Supia Colombie un million Jean-Baptiste Boussingault Mine de Marmaro
Compagnie du Chili Chili un million Mariano de Egana NC
Compagnie anglo-chilienne Chili 1,5 million Mariano de Egana NC

Sur 8,5 millions de sterling de minerai extraits en Amérique latine, la moitié l'est au Mexique, où Augustin Ier a accepté de s'exiler sans combattre. L'État de Guanajuato obtient sa constitution en avril 1824, se réjouit le diplomate anglais Henry George Ward[161]. Fondée en août, la Compagnie anglomexicaine a acheté quatre mines dont la riche Valenciana. L'extraction débute mi-novembre. À partir du 10 décembre, l’action triple en un mois. Mais il reste à pomper les galeries inondées de Zacatecas, louées au comte Pérès Galvez. Le quintuplement espéré de la production prendra quatre ans. Le mercure pour traiter le minerai manque, à la suite d'un effondrement sur le site producteur péruvien de Santa-Barbara. Les infrastructures de l’Empire espagnol ont parfois été détruites par les combats de l'Indépendance. Au Mexique, la production était réduite des 3/4 dès 1821, en Bolivie de moitié[162]. « Les machine à vapeur sont venues d'Angleterre, et avec elles les chariots nécessaires pour les transporter, rien n'était oublié si n'est les routes pour les transporter », raconte un rapport du 20 juin 1826 du consul français à Mexico[163]. « Les mines les plus riches, celle de Guanajuato par exemple, sont à trente lieues des forêts » permettant de les alimenter en combustible. Seul le Chili a des mines de charbon.

La demande pour les actions et les emprunts s'assèche. Le taux d'intérêt remonte. Fin novembre 1825, la Banque de Plymouth fait faillite. Le 5 décembre c'est celle de Peter Pole à Londres[164], lié à 44 Country banks. En tout, 59 banques anglaises sont menacées de faillite entre octobre et février[165]. Des épargnants veulent convertir leurs billet de banque en or. Du 12 au 13 décembre, les transactions financière sont paralysées. Le 15 décembre, la Banque d'Angleterre relève son Taux d'escompte à 5%. Le surlendemain, le cours des actions sud-américaines s'effondre, c'est la crise boursière de 1825. Le krach entraîne l'adoption en urgence du Bank Charter Act de 1826, réservant l'émission de billets aux banques ayant plus de six associés.

À la City de Londres, des actions pour des billets de banque[modifier | modifier le code]

La famine monétaire des années 1800 oblige l'Angleterre à suspendre la convertibilité de la livre sterling pendant deux décennies, avant de s'inspirer des États-Unis, où les associés des banques ne sont pas responsables sur leurs biens personnels, ce qui facilite la souscription d'actions. Dès 1825, le total des banques américaines à un capital deux fois et demie plus élevé que le total des banques anglaises[166]. Plus de la moitié sont en Nouvelle-Angleterre, d'une taille moyenne plus modeste que dans le reste du pays. Ainsi dès 1830, les États-Unis ont la même capitalisations boursière que l'Angleterre, et plus d'actions cotées, malgré 54% moins d'habitants. Il y a 8 sociétés manufacturières cotées aux États-Unis, au capital très concentré et très peu liquide[167], à la Bourse de Boston, contre aucune en Angleterre, et surtout 75 banques (dont 18 à Boston, 11 à Baltimore et 20 à New-York), d'un capital global de 179 millions de dollars, si on y ajoute les sociétés financées par les États[168]:

Nombre de sociétés par secteur en 1830 Banques Assurances Manufactures Mines Rail Canaux Eau et gaz
États-Unis 75 77 8 5 4 15 5
Angleterre 0 8 0 22 4 72 49

En 1835, 704 banques américaines ont émis pour 203 millions de dollars de papier-monnaie. La "planche à billets"[169],est dénoncée par le président Andrew Jackson, qui déclenche la Panique de 1837. C'est aussi l'année de la chute de la Régence d’Albany et de ses agréments bancaires, que les amis de Martin Van Buren vendaient contre des pots-de-vin. Le parti Whig décide qu'il suffit désormais d'un dépôt en titres, au Contrôleur de la monnaiePhiladelphie pour ouvrir une banque. Dès 1841, New York en compte, capitalisées de 10,7 millions de dollars. La Bourse de Londres accueille à son tour 30 banques entre 1833 et 1835, puis 59 en 1836, grâce aiu Bank Charter Act de 1833, qui exige un niveau minimum de capitaux propres[170]. Parmi elles, la National Provincial Bank et la Westminster Bank[171], au capital assez solide pour émettre massivement des billets de banque. Lors des consultations précédant l'acte de 1833, Henry Burgess, secrétaire de l’association des Country banks et directeur de l'hebdomadaire Circular to bankers défend cette politique expansionniste. Il explique qu'en cas de moindre émission monétaire, le montant total des lettres de change se trouverait aussi réduit, en se basant sur une étude auprès de 122 banques[172]. Dès 1844, la monnaie scripturale représente 55 % de la monnaie en Grande-Bretagne contre seulement 10 % en France[173] où l'on utilise quasiment que des pièces de monnaie. Les actionnaires parisiens s'y intéressent pourtant: les deux premières sociétés étrangères cotées à Paris sont la Banca Romana en 1834 et la Banque de Belgique en 1835[174]. Les banques françaises, familiales, ont pour seule concurrence les caisses d'épargne. Il faut attendre la Révolution française de 1848 pour la création de 65 "comptoirs d'escompte", ancêtres de la BNP[175]. L'État leur accorde un statut semi-mutualiste, en 1853[176]. Ils sont « bousculés par les récessions » car sous-capitalisés. Celui de Paris disparaît dans le krach causé par le Corner sur le cuivre de 1887[177]. Le Crédit mobilier et le Crédit foncier sont créés en 1852. Le premier, qui n'a que 60 millions de francs de capital, fait faillite dès 1867. Les banques de dépôt arrivent tard/ Crédit industriel et commercial (1859), Crédit lyonnais (1863), Société marseillaise de crédit (1864) et Société générale (1864), fondée sous le haut patronage de la Famille Rothschild, qui s'inspire[178] de la Société générale de Belgique, cotée à Paris, par « l'énormité de son capital[175] »: 125 millions de francs, soit autant que le Crédit mobilier après 12 ans d'activité[179]. Ensuite, de 1849 à 1870, les banques françaises émettent 16 fois plus d'actions que sur la période précédente[180]. Elles capitalisent 40 % de la Bourse de Paris lors de spéculation sur les immeubles Haussmann qui débouche sur la crise bancaire de mai 1873. Le krach de l'Union générale de 1882 ramène cette proportion à 25 %. La faillite du comptoir d'escompte[177] en 1889, puis celle de la SDCC en 1891 font peur. Quitte à prendre des risques, l'épargne française se tourne plutôt vers le transport maritime. Quitte à dépendre de l'immobilier, elle préfère les beaux immeubles des 4 « grands magasins » créés à Paris : Bon Marché en 1852, Louvre en 1855, Printemps en 1865 et Samaritaine en 1869.

Le charbon, grand succès mondial de l'indépendance belge de 1830[modifier | modifier le code]

Mine de Crachet Picquery créée à Frameries par fusion en 1856.

La Belgique devient dans la première moitié du XIXe siècle le 2e producteur mondial de charbon après l'Angleterre, en doublant sa production. Plusieurs centaines de puits belges existaient déjà autour de Liège, souvent sous forme coopérative. La Société générale de Belgique (SGB), fondée à la Révolution belge de 1830, investit les cinq années suivant dans une quarantaine d'entreprises, dont 15 aciéries et 7 mines de charbon, et les fait entrer en Bourse de Bruxelles. Parmi elles, la Société des hauts-fourneaux, usines et charbonnages de Marcinelle et Couillet, la Société des Produits de Flénu[181], au capital de 4 millions de francs[182], et la Société du Levant de Flénu. Les cours des deux dernières sont multipliés par 3,5 et 3,4 en vingt ans[183]. Stimulée par leur succès, la petite Compagnie des mines de Douchy française fait encore mieux : ses actions sont multipliées par 105 en un an[184],[185] après la découverte d'une veine de charbon près de Denain. Même s'il faudra attendre deux ans pour qu'elle produise un million de tonnes, les investisseurs prennent conscience que le gisement belge se prolonge vers l'ouest, jusqu'au Pas-de-Calais français. Grâce aux coulissiers, les Mines de charbon de Belgique sont cotées aussi à Paris, où dès 1840 les pigeons de Charles-Louis Havas apportent à midi les cours de l'ouverture à Bruxelles. Malgré le morcellement de leur capital, les mines belges et françaises se concertent pour réguler l'offre mondiale de charbon[186] et tempérer les fluctuation des prix de vente. La cotation en Bourse des multiples concessions minières, dont les frontières étaient souvent disputées, facilite les rationalisations et le partage des infrastructures, comme lorsque la Société générale de Belgique créée en 1856 la Société Crachet-Picquery.

Le rail en 1847, un jeu capital où la dette tue[modifier | modifier le code]

L'Angleterre vit dès les années 1820 une "Railway mania": le rail représente 20 des 115 introductions en Bourse en 1825[187]. Wall Street s'ouvre à son tour à la Mohawk and Hudson Railroad en 1830. La France n'accueille qu'en décembre 1836 la modeste ligne Paris - Saint-Germain-en-Laye. L'investissement ferroviaire en France est « en retard d'une décennie sur la Grande-Bretagne », selon l'historien Patrick Verley[188]. Un retard cependant moindre que pour les technologies du XVIIIe siècle, fonte au coke (trente ans) et tissage industriel (vingt ans). Entre 1835 et 1840, la capitalisation boursière française double, passant de 0,64 à 1,48 milliard de francs[189], dont 37 % pour les 20 compagnies ferroviaires[152]. Mais le réseau ferré français n'a toujours que 560 kilomètres en 1841. Il est financé surtout par des obligations, dans un pays habitué aux rentes constituées : les actions n'y représentent encore en 1840 que 2,7 % de l'épargne. Le coût des investissements et la concurrence font peur. Les dirigeants des compagnies ferroviaires privilégient une rentabilité financière pure, via la sous-capitalisation (partager les bénéfices entre un moindre nombre d'actions). La « railway mania » française n'émerge vraiment qu'en 1844 et culmine l'année du krach de 1847, mais sur un milliard de francs levé en actions, plus de 60 % vient d'investisseurs anglais[190]. Les capitaux propres dominent au contraire le financement du rail anglais : plus d'un milliard de francs en 1839, contre un demi-milliard d'emprunts. Au même moment, l'investissement total français est quinze fois moins élevé[191]. Résultat, dès 1841 le réseau anglais a 225 kilomètres de rail exploités par million d'habitants, 17 fois plus que la France[192]. Opéré par 200 compagnies différentes, il représente en 1845 la moitié des 9 200 kilomètres de rail en Europe[193], dont seulement un quart contrôlé par les 9 premières compagnies anglaises. En moyenne, leurs actions ont doublé depuis l'émission et leurs bénéfices représentent 5,5 % du capital investi[194].

Locomotive Seguin, 1829, à chaudière tubulaire
Décennie puis année Années 1830 Années 1840 Années 1850 km du réseau en 1850 km du réseau en 1870
% du rail dans l'investissement privé total (France) 0,8 % 6,7 % 12,7 % 3 000 en France 15 600 en France
% du rail dans l'investissement privé total (Angleterre) 9 % 28 % 15 %[195] 10 000 en Angleterre 24 900 en Angleterre

Les capitaux viennent "des régions minières et manufacturières du nord de l’Angleterre", observe Henry Burgess en 1835 dans le Circular to bankers[196]. La presse de Liverpool décrivent les enchères d'actions dès 1826[160]. Le London Stock Exchange ne s'y implique que lors de l’introduction en bourse du "Birmingham and London" et du "Grand Junction"[197]. Une bourse est fondée en 1845 à York par des passionnés de technologie[198], le chemin de fer étant suivi par plus de vingt journaux anglais[199]. Toutes les classes sociales s'y intéressent, note The Economist[160]. Dès janvier 1842, la loi créé la Railway Clearing House, qui mutualise les coûts (billets, contrôles, reversements d'une compagnie à l'autre) et institue des tarifs différenciés. Moins rentables mais plus prometteuses, les petites compagnies complètent les grandes, pour un maillage optimal du territoire. La Banque d'Angleterre soutient les créanciers des petites sociétés[200]. Les énormes quantités d’acier nécessaires à la construction des voies donnent une formidable visibilité à la sidérurgie anglaise, qui investit massivement pour bénéficier d'économies d’échelle. Ce système s'emballe en 1845, quand le parlement anglais autorise 248 sociétés ferroviaires, contre 37 en 1844 et 24 en 1843[201]. Dans les deux année qui suivent, 5 700 kilomètres supplémentaires sont posés en Angleterre et 960 kilomètres en France. La sidérurgie française a moins bien anticipé cette croissance rapide: les prix du rail d'acier grimpent de 25 % en un an, à 400 francs la tonne en 1846[202]. Parmi les causes du krach de 1847, ce coût des investissements, "sous-estimé"[175]. Le krach est plus sévère pour les chemins de fer français, comparativement plus endettés que les anglais car moins solides en capitaux propres : au 30 juillet 1847, leur cours ont perdu 50 % à 75 % en douze mois. La seule ligne à résister est la Paris-Lille de la Compagnie du chemin de fer du Nord. C'est aussi la seule bien capitalisée : 200 millions de francs apportés par 20 000 actionnaires en 1845[195]. La Compagnie du chemin de fer de Paris à Lyon est sous-capitalisée avec seulement 200 millions de francs, pour un parcours deux fois plus long. En faillite dès 1847, elle est nationalisée le 17 août 1848, à la demande d'Alphonse de Lamartine[203].

En 1851, beaucoup de lignes sont interrompues en rase campagne, emportées par des remboursements de crédits qui ont mangé leurs capitaux propres. Le réseau français n'a toujours que 3 870 kilomètres[204]. Cinquante ans après, ce sera 25 fois plus[205]. Pour remédier à ce retard, Napoléon III créé le Crédit mobilier en 1852, à partir des Caisses des actions réunies. Entré en Bourse en novembre 1852, avec un capital de seulement 60 millions de francs, il fera faillite en douze ans et déçoit rapidement: inutile d'y voir "une espèce de providence des compagnies de chemins de fer", note en 1862 l'économiste Raoul Boudon, selon qui "la spéculation a fait payer au public trois ou quatre fois le prix" des "quelques centaines de kilomètres" de rail apportés par le Crédit mobilier[206]. À partir de 1852, les compagnies ferroviaires émettent massivement des obligations portant un intérêt de 3 %, pour toucher un public "plus large mais plus timoré" que celui de la Bourse [207]. Ce n'est pas encore assez: Napoléon III doit garantir en 1857 un intérêt de 4,65 %, sur les "obligations nouvelles" de ces sociétés. La forte croissance économique mondiale des années 1850 relance le chemin de fer français, qui pèse 50 % de la capitalisation parisienne à la fin de la décennie, contre seulement 3,5 % pour le charbon et 5 % pour les autres mines. Par des fusions, Napoléon III le regroupe en 1857 en 11 compagnies [208]. La panique de 1857 en emporte plusieurs, dont la "Grand-Central", sous-capitalisée dès sa création en 1853, avec seulement 90 millions de francs.

Pony Express, pigeons, et télégraphe, les premiers liens inter-Bourses[modifier | modifier le code]

Photo d'un pigeon voyageur
Pigeon voyageur

Les années 1840 voient un essor parallèle du chemin de fer, des bourses régionales et du télégraphe électrique, qui permet à la presse d'informer sans trop de retard. Auparavant, elle peinait à amortir les coûts de collecte de l'information. Dès 1827, Arthur Tappan et Samuel Morse, du Journal of Commerce, achètent une Goélette pour intercepter les gros navires arrivant d'Europe, se faire lancer les journaux dans un panier, puis transmettre les nouvelles à Wall Street, par le Télégraphe Chappe. C'est aussi à Wall Street que le Pony Express New York - Philadelphie de Gerard Hallock amène dès 1833 les dernières nouvelles du congrès des États-Unis : huit cavaliers se relaient à bride abattue, transportant les décisions du gouvernement[209] américain, alors basé à Philadelphie, qui nationalise ensuite l'entreprise. La connexion entre bourses profite surtout à New York, où l'Associated Press est créée en 1848 par six quotidiens. Objectif, se procurer les nouvelles européennes avec un jour d'avance, dès l'arrivée des navires de la Cunard à Halifax, en Nouvelle-Écosse, première escale. Les six journaux se partagent les coûts du Pony express de Nouvelle-Écosse, reliant Halifax à Digby (Nouvelle-Écosse), à travers la Nouvelle-Écosse. Une goélette rapide traverse ensuite la petite baie de Fundy jusqu'à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick. Les nouvelles importantes y sont télégraphiées à Wall Street. À Paris, Charles-Louis Havas utilise à partir de 1840 plusieurs centaines de pigeons voyageurs, apportant les cours d'ouverture de la Bourse de Londres vers 14 heures et ceux de la Bourse de Bruxelles dès midi.

Le télégraphe électrique déploie ses premières lignes en 1845, mais sans les mêmes garanties de confidentialité. Spécialisé dans les nouvelles financières, Paul Julius Reuter en fait son arme, quand il concurrence son ex-employeur Havas en fondant en 1849 l'agence Reuters, d'abord à Aix-la-Chapelle, puis dans les locaux mêmes du London Stock Exchange en 1851, l'année de la pose du premier câble transmanche. Des carences d'information demeurent: Le 6 janvier 1863, en pleine Expédition du Mexique[210] Un journal texan affiché à la Bourse de Boston annonce à tort la prise de Puebla. Lors de la Crise de 1866, Paris apprend la victoire prussienne avec 48 heures de retard[211]. Quelques jours plus tard est posé le câble transatlantique[212], qui a tant manqué pendant la Guerre de Sécession.

En 1867, Thomas Edison, 20 ans, travaille de nuit sur le télégraphe de l'Associated Press dans le Kentucky, où il réalise sa première invention, une machine imprimant des cours de bourse à distance[213], perfectionnée la même année par Edward A. Calahan, qui imprime sur des bandes de papier de 1,9 centimètres de large, avec un son ressemblant au mot « tick » d'où le nom de « ticker » donné au codes des actions. Calahan fonde la Gold and stock ticker company, qui loue la machine pour six dollars par semaine, utilisée à partir de 1872[214] à Londres, où le pic de télégrammes quotidiens dans passe de 2.884 à 28.142 en trente ans et le nombre de liaisons directes avec des bourses provinciales sextuple. La proportion des sociétés de chemin de fer écossaises cotées à Londres comme à Glasgow passe de 22% à 62%[214]. Dès 1860, l'écart de prix, entre les deux places, pour une même, valeur avait été divisé par six en quinze ans, grâce au télégraphe, devenant même insignifiant dans la majorité des cas[214]. L'engouement pour le chemin de fer donne naissance dans les années 1840 à une trentaine de bourses régionales anglaises, abritant en général un télégraphe dans leurs locaux dans la décennie suivante.

1870 : Bismarck affole la "Petite Bourse" et multiplie les rentiers[modifier | modifier le code]

L'ex-Opéra LePeletier en 1864, contigu au Passage de l'Opéra où se tenait "La petite Bourse", organisée par les coulissiers.

La loi monétaire prussienne du 4 décembre 1871 oblige la France, vaincue de guerre, à à verser une indemnité de guerre de 5 milliards de francs, soit 25 % de son Produit intérieur brut, dans une nouvelle monnaie, le mark-or. Pour la payer, la dette publique française doit doubler: 4 millions d'inscriptions à son "Grand livre" seront enregistrées en 1880 contre 1,5 million en 1870[215]. Cela ne veut pas dire qu'il y a autant de porteurs, mais donne une indication sur la tendance à l'augmentation de leur nombre. Une nouvelle classe de rentiers apparaît, que les banques commerciales vont courtiser. La Bourse de Paris avait d'abord spéculé, jusque tard dans la soirée, sur les prémices de la guerre: en juillet 1870, l'ambassadeur de France approche le roi de Prusse dans le parc d'une station thermale à Ems: la France exige confirmation du retrait de la candidature de Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen au trône d'Espagne, après l'abdication de la reine Isabelle II. Cette insistance est présentée comme un incident diplomatique par une partie de la presse, en France comme en Allemagne. Via le télégraphe, l'agence Havas relaie la version des faits alarmiste donnée par l'Agence Continentale, dans laquelle vient d'investir Bismarck. Résultat, les émeutes nationalistes des 13 et 14 juillet 1870, à Berlin puis Paris. Au soir du 13 juillet, Bismarck fait distribuer gratuitement dans les rues de Berlin[216] plusieurs milliers d'exemplaires d'un numéro spécial de la Gazette de l'Allemagne du Nord, avec une caricature présentant l'ambassadeur de France humiliant le roi de Prusse[217],[218]. À Paris, dans la soirée, une "agitation extrêmement belliqueuse régnait non seulement parmi la foule compacte amassée à La petite Bourse" du passage de l'Opéra Le Peletier, où règnent les coulissiers, mais aussi "dans tous les cafés depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille", rapporte le correspondant du Journal de Bruxelles. Il voit arriver une manifestation de 700 étudiants, avec un drapeau sur lequel est inscrit "A bas la Prusse, vengeons nous !"[219]. Le lendemain de ces manifestations, Bismarck envoie sa circulaire aux ambassadeurs partout en Europe. Les manifestations de la veille les ont conditionnés. Le quotidien du soir La France donne la réponse française à la Gazette de l'Allemagne du Nord, comme il en avait l'habitude depuis mai, chacun des deux dénonçant l'activisme militaire de l'autre puissance[220].

La nouvelle que Bismarck refuse une audience à l'ambassadeur français en Prusse fait chuter la Bourse de Paris, selon la chronique du Figaro: On s'est laissé aller presque immédiatement au découragement le plus absolu, sous l'influence des bruits qui circulaient de toutes parts. On disait que le roi de Prusse avait refusé de recevoir M. Benedetti, et que le gouvernement prussien ne ferait aucune espèce de concession[221]. La France affirme le 14 juillet au soir que la France s'apprête à réagir par une déclaration de guerre à l'incident diplomatique, ce qui déclenche de nouvelles manifestations à Paris. La foule s'en prend à l'ambassade de Prusse. Les vitres volent[222]. Le ministre de la Guerre rappelle les réservistes, le soir même.

Hausses météorites et premiers ouvriers millionnaires à San Francisco[modifier | modifier le code]

Dès 1862, Mark Twain, 27 ans, couvre les mines d'argent du Nevada pour le Territorial Enterprise, journal de Virginia City.

La Bourse de San Francisco, qui inspire les écrivains Jules Verne et Robert-Louis Stevenson, ouvre en fanfare en 1862 grâce aux centaines de petites compagnies minières qui se partagent le Comstock Lode découvert trois ans plus tôt en plein désert du Nevada à Virginia City, sous les yeux du journaliste Mark Twain, venu de Carson City. C'est le plus grand gisement d'argent-métal de l'histoire, après le Potosi bolivien. La Bourse de San Francisco finance des nouvelles technologies[223], comme celles de Philip Deidesheimer, qui teste dès 1860 un système de gros « cubes » qui permet aux mineurs expérimentés d'ouvrir des cavités de taille voulue, en profondeur, ou encore le tunnel d'Adolph Heinrich Joseph Sutro, permettant de creuser une mine à 300 mètres sous terre, par une température de 70 degrés.

Les augmentations de capital sont massives et fréquentes, les effondrements boursiers aussi. On assiste aux premiers corners, contre la Bank of California, dont le fondateur se suicide dans la Baie de San Francisco. Avec un cours multiplié par 700, et une capitalisation boursière multipliée par 28000 entre 1870 et 1875, pour atteindre 750 millions de dollars[224], grâce à la découverte du filon du Big Bonanzza, la Consolidated Virginia mining company enrichit ses quatre actionnaires, des ouvriers qui avaient participé à la ruée vers l'or en Californie. Ils fondent la Banque du Nevada, puis couvrent San Francisco de constructions monumentales. Les investisseurs tentent sans succès de rééditer ces performances dans la Vallée de la Mort à Panamint City (Californie), en 1873, ou lors de l'affaire de l'Emma Silver Mine de 1871. D'autres ex-mineurs du Comstock Lode deviendront milliardaires à l'extérieur du Nevada, comme George Hearst, qui découvre Homestake Mining, plus important gisement de l'Histoire des mines d'or, lors de la Ruée vers l'or dans les Black Hills. Parmi eux aussi, Marcus Daly, créateur de l'Anaconda Copper à Butte (Montana), société qui développera après sa mort les gisements d'Andes Copper Mining et Chuquicamata au Chili. Tous deux fondent des empires de presse. Le géologue Hamilton Smith, un ancien du Comstock Lode[225] sera recruté en 1892 par la Banque Rothschild pour l'exploration aurifère en profondeur en Afrique du Sud.

La Bourse de San Francisco s'est inspirée de la Bourse de Boston et ses mines du Pays de cuivre, qui sont 24 dès 1864[226]. Dès 1837, le nouvel État du Michigan confie une revue annuelle du sous-sol[227] au géologue Douglass Houghton, explorateur de la péninsule de Keweenaw. Sa 4e édition déclenche un rush minier. Les terres achetées aux indiens sont revendues à une centaine de compagnies minières[228], dont la plus productive des États-Unis de 1845 à 1854. La Calumet et Hecla, présidée par le français Alexander Emanuel Agassiz, extrait la moitié du métal rouge américain à partir de 1871. Sa capitalisation boursière de 5 millions de dollars[226] explose, car elle multiplie par six sa production. L'action dépasserara mille dollars, peu avant la panique de 1907. Ses voisins estiment que le gisement se prolonge vers l'ouest, en biais, à une profondeur d'au moins 800 mètres, et creusent en 1882 les cinq puits de la Tamarack Mine, à une profondeur moyenne de 1 400 mètres, l'un d'eux dépassant 1 600 mètres, avec d'importants profits dès 1887.

Le krach de Vienne en 1873, première crise boursière internationale[modifier | modifier le code]

Custer, défié par les Sioux dans le Yellowstone, fait chuter les obligations ferroviaires

La crise bancaire de mai 1873, appelée « krach de Vienne », a déclenché la Grande dépression (1873-1896). Elle démarre une semaine après l'ouverture de l'exposition universelle de 1873, qui réunit 53 000 exposants, cinq fois plus que la moyenne de toutes les expositions universelles. Les 8 et 9 mai, plusieurs centaines de banques autrichiennes se déclarent en faillite, car l'excès de crédits hypothécaires a entraîné une énorme bulle spéculative immobilière. Leurs actions s'effondrent après s'être envolées. Les banques se méfient les unes des autres. Les prêts interbancaires s'assèchent. Faillites en cascades, déconfitures, suicides : certains spéculateurs ruinés mais encore astucieux, disparurent à temps de la circulation en abandonnant leur vieux costumes au bord de la rivière[229]. Avec Vienne, deux autres villes sont très touchées. Paris paie la note faramineuse des spéculations du baron Haussmann. Berlin se réveille aussi de l'intense spéculation immobilière déclenchée par l'indemnité de guerre de 1871, qui avait permis à l'Allemagne de recevoir un stock d'or égal à 25 % du PIB français.

Aux États-Unis, une émission d'obligations du chemin de fer de la Northern Pacific Railway échoue après le bilan mitigé de l'expédition de la rivière Yellowstone, menée par le colonel George Armstrong Custer, et émaillée de combats contre les Sioux[230], qu'il était censé pacifier. La compagnie y survivra, mais son principal créancier, Jay Cooke, légendaire financier de la guerre de Sécession et premier banquier américain, confesse des problèmes de solvabilité[230]: c'est la Panique du 18 septembre 1873. Wall Street ferme pour dix jours, 89 compagnies de chemin de fer américaines sur 364 cessent d'investir. Le marché était encore étroit: en 1869, New Yorkshire ne cotait que 145 actions et 162 obligations, chiffres multipliés par 3,5 et 6 au cours du demi-siècle suivant[231].

Les banques américaines manquent de monnaie, car l'argent-métal vient d'être démonétisé par le Coinage Act de 1873, pour freiner l'excès d'argent-métal généré au printemps 1871 par la découverte du Crown Point Bonanzza, sur le Comstock Lode du Nevada. La Bourse de San Francisco en avait profité. Mais elle subit en 1875 son propre krach, précipité par les mauvais placements de la Bank of California.

Suez, Panama, Russie, Mexique, Chili et coton US : le rayonnement mondial de Paris[modifier | modifier le code]

La ruine a touché brutalement les porteurs de l'obligation « coton américain » émise par le baron Émile d'Erlanger en 1865, pour 75 millions de francs à 8 %. Elle prévoyait un remboursement en coton des États-Unis, sous réserve que les États du Sud gagnent la guerre de Sécession[232]. La rétention du coton, qu'ils organisent, multiplie les cours par vingt en quelques mois, jusqu'à un record historique de 1,89 dollars la livre, resté inégalé deux siècles plus tard. Mais les cours s'effondrent avec l'abolition de l'esclavage.

Quelques mois plus tôt vacillait la Compagnie de Suez. Fondée dès 1858, l'année de la conquête de l'Indochine par Napoléon III, elle parie sur la croissance dans toute l'Asie: le canal divisera par deux la distance entre Londres et Bombay. Le Khédive Ismaïl Pacha apporte 44 % du capital, tournant ainsi le dos aux anglais : « Nous consentons à voir sans la plus légère alarme ces intrigues du prince ignorant qui gouverne au Caire » commente le Times de Londres[233]. L'autre moitié vient de 40 000 actionnaires français, souhaitant « autant faire acte de patriotisme que tenter une bonne, affaire » note le Journal de l’union des deux mers, bimensuel édité par Ferdinand de Lesseps[234], le directeur.

Compagnie de Panama - Emprunt obligataire à lots de 1888

Avec 200 millions de francs, Suez est sous-capitalisé. Les travaux devaient durer six ans... mais prennent du retard. Ferdinand de Lesseps suggère dès mai 1864 qu'une « Compagnie universelle de navigation » du banquier Salomon Oppenheim, cotée à Londres, prenne le relais[235]. Il faudra quatre ans en plus. Pour les finir, on lance en mai 1867 un emprunt obligataire de 100 millions de francs sur 50 ans, à 8 %. L’action chute dès l’inauguration de 1868. Elle affiche -60 % sur 13 ans en 1871, lors d'un nouvel emprunt. La compagnie est en faillite le 6 août 1876: Ismaïl Pacha l'a surendettée par ses dépenses, puis a bradé ses actions au gouvernement anglais pour 4 millions de livres, en 1875.

Ferdinand de Lesseps passe en 1880 à la Compagnie de Panama. Son projet coûte 47% de plus que celui d'Émile-Justin Menier au Nicaragua. Le chantier traîne, victime de la malaria, du relief accidenté, mais aussi de sous-capitalisation: seulement 300 millions de francs sur 400 millions de capital prévus. La Compagnie est liquidée le 4 février 1889, neuf ans après son lancement, malgré l'émission d’emprunts en 1888. Les 85 000 actionnaires et obligataires, sont ruinés. En 1892, Édouard Drumont révèle dans La Libre Parole les noms des politiciens et journalistes corrompus pour lever des fonds et obtenir des autorisations[236]. L’un des corrupteurs, le baron de Reinach, se suicide le 19 novembre. L’autre, Cornelius Herz, s'enfuit en Angleterre. Le scandale de Panama vaut cinq ans de prison à l'ex-ministre des Travaux publics Charles Baïhaut. Le canal sera achevé par les États-Unis, qui rachètent la concession en 1903. La presse française de l'époque n'a dénoncé le scandale qu'après-coup.

En 1888, un an avant la faillite de Panama, le premier tronçon du Transsibérien ouvre et quatre emprunts de 500 millions de francs-or sont émis. La conquête de la Sibérie intéresse aussi les belges, mais ils achètent plutôt des actions russes, dans la métallurgie (27,7 %), la mécanique (17 %) et le charbon (15 %)[237]. L’Angleterre, elle, consacre 92 % de ses placements extérieurs aux États-Unis et au Commonwealth[238]. La Russie doit se passer des capitaux prussiens, revenus vers l’Allemagne unifiée depuis la guerre de 1870, puis alliée en 1882[239] à l’Empire austro-hongrois et au Royaume d’Italie C'est la Triplice, que l'alliance franco-russe de 1892 tente de contrer, ce qui mènera à la Première Guerre mondiale. Dès 1904, la France compte 1,6 million de créanciers du chemin de fer, de l’État et des municipalités russes[240]. L'économiste Arthur Raffalovitch, représentant à Paris du ministère des Finances russe a distribué 6,5 millions de francs de pots-de-vin[241] aux journalistes parisiens, entre 1900 et 1914, pour assurer le succès d'une vague d'emprunt russe : c'est l'Affaire Arthur Raffalovitch. De 1888 à 1913, la France a prêté 12 milliards de francs-or à un empire au bord du gouffre financier[242]. Tous les emprunts russes seront répudiés après la Révolution de 1917.

Les Français ont eu plus de réussite avec la Compagnie du Boléo, qui construit un port artificiel et la ville de Santa Rosalia (Basse-Californie du Sud), en plein désert, sur un gisement à très forte teneur en cuivre (15 %), avec la bénédiction du président mexicain Porfirio Diaz. L'action est multipliée par 8 en 25 ans, atteignant 3 827 francs en 1910[243]. Un jeune centralien, Georges de la Bouglise a réalisé l’étude minière qui a décidé la banque Mirabaud et Cie à investir. Il part ensuite à Butte (Montana), puis fonde en 1899 la Société des mines de cuivre de Catemu, pour exploiter El Soldado, première des grandes mines de cuivre du Chili. El Teniente, Chuquicamata et Minera Escondida suivront.

Le krach de l'Union générale et l'affaire du Tonkin[modifier | modifier le code]

Dans le dernier quart du XIXe siècle, Les investisseurs investissent dans les services (banque, transport, distribution de gaz ou d'eau) et la dette publique, faute de valeurs industrielles. L'expansion rapide de Marseille fait de la Société marseillaise de crédit la seizième capitalisation boursière en 1891:

Palmarès des capitalisations françaises Banque de France Parisienne de gaz Crédit lyonnais Générale des eaux Générale transatlantique Cie d'éclairage Lebon Société générale Messageries maritimes Omnibus de Paris Mines de la Loire
Millions de francs 1891 810 387 320 177 175 118 117 115 108 105

L'Union générale, fondée en 1875 à Lyon par des banquiers catholiques et monarchistes, sombre après seulement 7 ans d'existence. Luigi Jacobini, secrétaire du pape, y avait investi 335649 francs. Paul Eugène Bontoux en prend la direction en 1878. Ex-chef de service chez Rothschild, ancien patron des chemins de fer autrichiens, il a perdu sa fortune à la Bourse de Vienne en 1873[244]. Il multiplie les acquisitions en Europe centrale, Afrique du Nord et Égypte, tout en spéculant par le rachat de ses propres actions. La Bourse s'envole mais le doute grandit. Un « match » acrimonieux démarre: les « baissiers », réunis autour de Rothschild contre les « haussiers » menés par le Crédit lyonnais d'Henri Germain[245]. Les premiers l'emportent : début janvier 1882, l'action est divisée par deux en quinze jours, c'est le « krach de l'Union générale », en défaut de paiement, qui disparaît. Condamné à cinq ans de prison, Paul Eugène Bontoux fuit en Espagne. S'ensuit une crise industrielle, avec en 1884 la grande grève des mineurs d'Anzin. Émile Zola s'en inspire pour deux romans : Germinal (1885) et L'Argent (1891)[245]. Le mutualisme bancaire se diffuse au même moment en province : la première Caisse du Crédit mutuel, sur le modèle de Raiffeisen, est fondée en 1882 en Alsace. En 1885, la première Caisse locale du Crédit agricole voit le jour à Salins-les-Bains (Jura). D'autres banques cotées font faillite: le Comptoir national d'escompte de Paris en 1889, après la plus grande spéculation de l'histoire du cuivre. Et en 1891 la Société des dépôts et comptes courants, victime des conséquences du Scandale de Panama. Les banques tentent ensuite de remédier à leur sous-capitalisation : elles émettent la moitié des 3,5 milliards de francs d'augmentation de capital réalisés par les sociétés françaises cotées entre 1890 et 1914. Leur part reviendra ensuite à 17% dans l'Entre-deux-guerres[215].

Les différents affrontements de la conquête du Tonkin
Année 1830 1848 1850 1861 1869 1880 1890 1900 1913
Nombre de banques cotées à la Bourse de Paris[148] 3 16 5 12 21 46 53 41 58

Résultat, les banques cotées pèsent le quart de la capitalisation française en 1890 et représentent même 4 des six premières capitalisations en 1901. Elles sont très actives dans la colonisation, dont la marche est scrutée par ce qui reste le marché directeur, celui de la dette publique. En 1885, c'est l'affaire du Tonkin, en Indochine, qui secoue la Bourse: une dépêche Havas confond la modeste retraite de Lang Son de l'armée française avec un abandon général du delta du fleuve Rouge. La fausse nouvelle, donnée « de bonne foi »[246] par le général Louis Brière de l'Isle, fait chuter la Bourse de Paris et le gouvernement de Jules Ferry, « au moment même où arrive une deuxième dépêche minimisant l'importance des combats »[247]. Dès le 26 août 1883, la Bourse avait commencé à inquiéter, redoutant une véritable guerre, avec de lourdes dépenses, puis découvrant le 9 septembre 1883 que le traité de paix franco-vietnamien n’était pas reconnu par la Chine[248].

Charles Dow et Eddie Jones, première idylle entre industrie et Bourse[modifier | modifier le code]

Les États-Unis inventent en 1896, le Dow Jones, premier indice entièrement industriel de l'histoire. Sa composition historique inclut dès le début General Electric, forte des recherches de Thomas Edison. Avant 1896, les sociétés industrielles étaient encore mal représentée sur les bourses. Les investisseurs découvrent qu'elles peuvent gagner des part de marché par la technologie, les marques ou l'innovation, pour engranger des économies d'échelle. Les États-Unis deviennent dix ans après leader mondial de l'acier, grâce à une production octuplée de 1880 à 1900, à 10 millions de tonnes[249]. La Conquête de l'Ouest assure des débouchés dans le chemin de fer. Quand la demande baisse, comme lors des faillites ferroviaires de 1893 les américains écoulent en Europe leurs excédents. Le boom de l'immigration profite aussi à l'agroalimentaire ou au fabricant de courroies pour tracteurs US Leather.

La foule à Wall Street pendant la panique d'octobre 1907.

Les journalistes Charles Dow (1851-1902) et Edward Jones avaient quitté en 1882 une agence de presse financière, le Wall Street Financial News Bureau, pour créer la société Dow Jones. Dans une petite pièce au sous-sol du numéro 15 de la rue Wall Street, ils rédigent des bulletins d'information, puis une feuille quotidienne : l’Afternoon News Letter et sa liste de onze valeurs américaines de référence, dont neuf chemins de fer, une compagnie de télégraphe, la Western Union, et la compagnie maritime Pacific Mail. Le 8 juillet 1889, ils fondent le Wall Street Journal : quatre pages, avec statistiques, cours des obligations et matières premières, les actions les plus actives, les bénéfices des sociétés de chemin de fer et des banques. L'abonnement, annuel, coûte 2 cents par jour. Ils créent d’abord en 1884 un indice "DJ Tranport", qui sera renommé "DJ Rail" en 1897[231]. Le 26 mai 1896, ils publient la première version composée strictement de valeurs industrielles : l'indice Dow Jones. Il n'y a plus aucune compagnies ferroviaires, même si Wall Street en comptait 53[250].

La plupart des "douze industrielles" dépendent pour leur chiffre d'affaires de la grande consommation. Elles constituent un pari sur la croissance démographique des États-Unis et l'augmentation du niveau de vie. L'une d'elles, la Tennessee Coal and Iron[251] contrôlera 60 % de l'acier américain dix ans plus tard. Visionnaire, Charles Dow avait prédit dès 1882 que « le marché des valeurs industrielles deviendrait le grand marché spéculatif des États-Unis ». Grâce aux économies d'échelles, les entreprises industrielles ont des potentiels de bénéfices bien supérieurs aux autres, même si elles sont plus exposées à la concurrence. Sa liste, populaire, leur donne visibilité et perspectives boursières. Les émissions d’actions de sociétés industrielles atteignent 2,24 milliards de dollars en 1899, contre 507 millions pour les chemins de fer. Elles contribuent à doper le volume d’échanges total à New York, qui passe de 57 millions en 1896 à 265 millions en 1901[231]. Et la croissance explosive de l'industrie américaine met fin à la Grande Dépression (1873-1896).

Paris et Londres se disputent les profondeurs aurifères d'Afrique du Sud[modifier | modifier le code]

L'Afrique du Sud a quadruplé sa production d'or dans les années 1890[252] grâce à l'exploitation minière en haute profondeur, et produira vingt ans plus tard la moitié de l'or mondial. Son potentiel gonfle la capitalisation à la Bourse de Londres, lorsque The Times publie en décembre 1892 le rapport d'Hamilton Smith[253], un ancien des mines d'argent du Comstock Lode, au Nevada[225], recruté par la Banque privée Edmond de Rothschild. La Revue sud-africaine d'Henry Dupont, le traduit en français[254]. Les mines d'or sud-africaines permettent aux coulissiers de réaliser 60 % du total des échanges à Paris dès la fin 1893. Le Figaro du 6 juillet 1895 donne les cours d'une quinzaine d'entre elles. L'action Robinson Deep Mine double de valeur au quatrième trimestre 1894 pour atteindre 194 francs[255]. Grâce au baron Jacques de Gunzbourg[256], banquier également implanté à Saint-Pétersbourg[257], un compartiment "mines d'or du Transvaal", hyperactif, est créé à Paris en janvier 1895.

« Il y aura profit à pousser jusqu'à 1 200 mètres la profondeur des puits[258] », rapporte, début 1894, le géologue Karl Schmeisser, envoyé du gouvernement de Prusse. Selon lui, le gisement peut rapporter 349 millions de sterling sur 14 ans, prévision proche des 325 millions estimés par Hamilton Smith[253]. Un autre ingénieur californien, John Hays Hammond, conçoit le barrage de Vierfontein pour alimenter en électricité les profondeurs. Il devient le « prophète de l'industrie minière », lorsque le gisement d'or sera atteint par Robinson Deep Mine à 600 mètres, exactement comme dans ses calculs. Une "Université du Witwatersrand" naît en 1896, précédée par la "South African Association of Engineers and Architects" en 1891. Jacques de Gunzbourg créé la CFMAS (Cofrador) et la Banque Française d'Afrique du Sud avec Nemours Herbault, ex-syndic de la Compagnie des agents de change, qui fondera trois ans plus tard la CGE. À l'été 1895, les actions de la Coronation Syndicate, dont l'objet consistait seulement à « lancer d'autres sociétés »[259], montent en quelques semaines de 10 livres à 2 000 livres[260]. En septembre, toute introduction en Bourse sur le Marché libre est interdite, pour freiner l'emballement.

L'industriel Cecil Rhodes veut faire de Johannesburg, ville-champignon de 100 000 habitants, un "Gibraltar de la finance"[261]. Mais les Boers refusent aux immigrés anglais le droit de vote et taxent les mines d'or. Cecil Rhodes, John Hays Hammond et Alfred Beit[262] lancent alors le raid Jameson de décembre 1895 : une armée privée échoue à renverser le gouvernement du Transvaal, ce qui déclenche la crise boursière des mines d'or sud-africaines de l'hiver 1895-1896, et affaiblit les coulissiers parisiens. Les agents de change dénoncent leurs origines juives, sur fond d'affaire Dreyfus. Un activisme actionnarial émerge: l'"Union des porteurs français de mines d'or et de valeurs transvaliennes", de Paul Leroy-Beaulieu, rédacteur en chef de L'Économiste français prend le parti des Boers[263], alors que l'échec du Raid Jameson est au contraire regretté par La Revue sud-africaine, qui vante son indépendance.

Blyde River Canyon dans le Transvaal
Société Rand Gold Fields Crown Robinson Sim Jack East Rand Randfontein
Rang 1898 (23e) (37e) (créée 1909 (49e) (59e) (64e) (88e)
Capi 1898 9,8 7,6 (créée 1909 4,4 4,3 3,8 2,5
Rang 1913 (20e) (56e) (21e) (fusionnée) (fusionnée) (44e) (49e)
Capi 1913 13,5 7,3 12,8 (fusionnée) (fusionnée) 6,26 5,5

Après la crise, l'extraction repart. Elle atteint 14,7 tonnes au cours du seul mois d'août 1899, son niveau annuel de 1890. Désormais assez abondant pour emplir les caves des banques centrales, l'or sud-africain garantit la confiance dans le papier-monnaie. Quinze ans après, les deep mining sud-africaines ont toutes progressé au palmarès de la Bourse de Londres, sauf Gold Fields qui a revendu des mines. L'Afrique du Sud produit un quart de l'or mondial dès 1899 (110 tonnes sur 461), plus de la moitié dès 1910 (255 tonnes sur 507) et ira jusqu'à 80 % en 1969[264], avec près d'un millier de tonnes. East Rand, pionnier de l'exploitation minière en haute profondeur » dès 1893, ira chercher de l'or jusqu'à 3,5 kilomètres sous terre en 1959.

XXe siècle[modifier | modifier le code]

Plus forte au XXe siècle qu’au XIXe siècle, la croissance économique mondiale se traduit une expansion spectaculaire de l'épargne dans les années 1900, dont Londres et Paris sont les plaques tournantes, puis par un doublement du nombre de société inscrites à la Bourse de Paris dans les années 1920, période qui voit les cours multipliés par 4,4[265] en France et 3,3 aux États-Unis, grâce aux progrès de la TSF, du pétrole, de l'automobile, de l'électricité et plus généralement de l'industrie. Dans les années 1950, le succès des matières premières accroît encore l'aura de la Bourse, qui est ensuite aspirée par plusieurs vagues de la révolution informatique, qui profite du développement économique sur tous les continents.

Année 1891 1901 1913 1928 1936
Nombre de sociétés cotées à Paris[266] 182 287 336 602 608
Capitalisation moyenne de ces sociétés (francs de 1913) 33,8 millions 31,4 millions 45,4 millions 32,6 millions 21,5 millions

La Place de Paris, centre financier mondial à la Belle Époque[modifier | modifier le code]

Emprunt russe de 200 roubles, 1898

Au tournant du siècle, les émetteurs du monde privilégient Paris pour sa capacité à s'intéresser à l'international: Suez, Panama, Boléo, Catemu, Banque ottomane, mines d'or sud-africaines. L'épargne française a été investie en dehors du pays[267] dans une proportion d'un tiers à la moitié, sur la période 1850-1914, pour l'essentiel dans les "valeurs à turban" et les emprunts russes.

Dans L'Argent, Émile Zola décrit cette grosse machine : prestigieux coulissiers assis autour de l'horloge sous les arcades, et modeste Bourse des pieds humides dans le jardin en contrebas. Le convoité marché à terme de la corbeille et le plus modeste Marché au comptant sont dans le Palais Brongniart, auquel il faudra ajouter en 1903 deux ailes. Tout autour de la place de la Bourse, sillonnée par les fiacres des remisiers[268], banques, médias, cafés et restaurants bruissent de rumeurs.

Le marché est d'abord centré sur la rente. Ce n'est qu'entre 1900 et 1930, que le nombre d'entreprises cotées à Paris triple, pour atteindre 600[269]. Tout se fera dans les années 1920. Dans un premier temps, ce sont des sociétés étrangères qui enrichissent la cote entre 1905 et 1914[270]. Trois fois sur quatre, elles émettent seulement des obligations, car Paris est encore essentiellement un grand marché obligataire, à dimension internationale. L'autofinancement reste le mode de financement dominant des entreprises françaises[271].

Année 1830 1848 1850 1861 1869 1880 1890 1900 1913
Obligations étrangères à Paris 11 29 21 53 80 113 138 203 303
Actions étrangères à Paris 0 0 5 24 25 24 40 60 129[272].

Dès 1903, les emprunts russes représentent 23,7 % des placements européens à l'étranger. Cette année-là, la France engrange à elle seule un milliard de francs de revenus financiers extérieurs [273]. Les porteurs de valeurs mobilières représentent 10 % de la population[274] mais dès 1911, près de 45 % des héritages français contiennent des actions ou des obligations[275]. Environ 2,5 millions de Français sont porteurs à la Belle Époque, l'immense majorité préférant encore les obligations. Le nombre de porteurs sera à peine supérieur 80 ans plus tard, en 1982: 3 millions, dont 1,7 million d'actionnaires.

L'internationalisation se poursuit dans les années 1910. En 1913, la valeur des sociétés cotées à Paris représente 78 % du PIB en France[276], mais d'autres estimations parlent plutôt de 40 %, pour les "sociétés françaises opérant en France". L'écart provient de l'énorme stock de titres étrangers détenus en France, en grande majorité des obligations. Il est passé de 10 milliards de francs à la fin du Second Empire, en 1870, à 43 milliards de francs en 1913 [271]. La Bourse de Paris liste 303 obligations étrangères en 1913, presque autant que les 310 obligations de sociétés françaises.

Affiche de l'Exposition coloniale de Marseille en 1906.
Capitalisation totale (mds de f) 1902 1913 1927
Valeurs françaises 64 70 283
Valeurs étrangères 66 71 113

Côté actions, la capitalisation des 129 valeurs étrangères à Paris dépasse celle des valeurs françaises, parmi lesquelles l'industrie est encore rare, avec seulement Schneider (9e) et Saint-Gobain(10e), parmi les 20 premières, même s'il y a 4 houillères: Compagnie des mines de Lens (4e), Compagnie des mines de Courrières (7e), Compagnie des mines de Vicoigne (16e), et Compagnie des mines de Béthune (20e). La Bourse de Paris est encore affaire de territoires et concessions. Ce sera seulement dans les années 1920 qu'elle pariera sur des sociétés industrielles, capables de gagner des part de marché par la technologie, les marque] ou l'innovation, pour engranger des économies d'échelle, comme le fait Wall Street dès les années 1900, grâce à la création en 1896 d'un indice exclusivement "industriel", le Dow Jones.

Une 2e grande banque d’affaires parisienne est créée en 1904, la BUP (13e capitalisation parisienne), spécialiste de l'émission de titres en Russie et en Europe centrale[277].

Les allégories des cinq continents, sur la façade du très international Comptoir national d'escompte de Paris, englouti lors du Corner sur le cuivre de 1887, recréé en 1897 puis transformé en BNP en 1966

Le rayonnement international de Paris est assuré par les agent de change, qui emploient 2 900 salariés en 1913, sans compter les prestigieux coulissiers[278], qui réalisent 60 % des échanges parisiens dès 1893[279]. La Bourse de Londres emploie elle 5 000 salariés en 1900. Florissante, la banque française représente 4 des 6 premières capitalisations parisiennes de 1901 et même sur 5 sur 6 en 1913:

Société Capi 1913 Rang 1913 Rang 1901
Banque de France 862 1re 1re
Crédit lyonnais 831 2e 2e
Société générale 817 3e 5e
Comptoir national d'escompte de Paris 436 5e 6e
Paribas 349 6e 10e
Banque de l'Union parisienne 182 13e créée en 1904
Crédit industriel et commercial 143 17e 18e

Années 1900 : l'hydroélectricité suisse dope les valeurs technologiques[modifier | modifier le code]

Au tournant du XXe siècle, l'hydroélectricité se diffuse d'abord pour produire de l'aluminium et des ferro-alliages. En 1886, l'électrolyse du chimiste Paul Héroult révolutionne la production d'aluminium, jusqu'alors monopolisée par la Compagnie des produits chimiques d'Alais et de la Camargue (CPCA), future Péchiney. Avec des capitaux suisses, il implante en 1892 une usine près de Modane. La CPCA le rejoint à Saint-Jean-de-Maurienne en 1897. Leur rivalité dope la production et le coût de revient chute de 80% en sept ans. Grâce à un four à arc électrique alimenté par le 1er grand lac hydroélectrique, le suisse Paul Girod invente de nouveaux métaux ultra-solides. Dès 1900, ses turbines détenaient 4 MW, soit la 2e puissance hydroélectrique des Alpes, après les 7 MW de la Société des forces motrices de l'Arve, implantée dans la vallée d'à côté, à Passy (Haute-Savoie), sous le Mont-Blanc[280], pour produire aluminium et ferrosilicium. En 1906, la France compte déjà 762 usines hydro-électriques, parfois interconnectées, comme à Ugine et Albertville: les torrents glaciaires prennent le relais de ceux qui s'assèchent l'été. L'Hexagone contribué au triplement en huit ans de l'offre mondiale d'aluminium[281], dont l'Europe assure 60 %[282]. En 1907, le prix du kilo tombe à 1,60 franc contre 19 francs en 1890. On l'utilise à la place du cuivre sur les toutes premières lignes à haute tension.

Le Barrage de la Girotte, percé en 1903 à 17 mètres sous la surface, pour alimenter les premiers fours à ferro-alliages
Sociétés cotées Usine de la chute de Froges Compagnie des produits chimiques d'Alais et de la Camargue Société des forces motrices de l'Arve
Puissance installée 60 000 CV (25 %) 35 450 CV (15 %) 13 000 CV (6 %)
Cours en 1909 1 355 francs 1 150 francs 1 250 francs
Hausse depuis l'émission 170 % 137 % 25 %[282]

La Panique bancaire américaine de 1907 sape ensuite les cours de l'aluminium et des aciers spéciaux. Mais en 1909, c'est le rebond. Et les parcours boursiers restent élogieux[282]. L'électrométallurgie pèse 17 % de la capitalisation boursière parisienne en 1909 contre 5 % en 1900[283]. La "Houille blanche" donne aux investisseurs français le goût de l'industrie. Six vallées "électriques" alpines émergent: Maurienne, Tarentaise, Romanche, Val d'Arly, bassin de Chedde, et L'Argentière-la-Bessée. Leurs nouvelles usines dévorent 57 % des 473 000 CV recensés en 1910 dans les Alpes[284], deux fois plus qu'en 1908.

La puissance de l'hydroélectricité permet de l'utiliser aussi pour l'éclairage et les tramway. Sur la Dordogne, le suisse, Adrien Palaz, achève en 1910 le barrage de Tuilières pour l'EESO, alimentant Bordeaux en courant bon marché, distribué par la Société d’éclairage électrique de Bordeaux, qui quadruple son capital entre 1910 et 1912[285]. Les collectivités locales puis l'État, via la loi du 15 juin 1906, veillent à la modération des tarifs : « cette politique tarifaire limita les possibilités d'autofinancement en restreignant les profits », selon l'historien André Strauss[286]. Le capital doit donc être trouvé en Bourse : les émissions d'actions et d'obligation des sociétés d'électricité quintuplent: de 31,5 millions de francs par an (1891-1904) à 168,8 millions (1905-1911)[287]. De 4,5 % du total des émissions d'actions à la Bourse de Paris, elles passent à 13 %. L'industrie découvre une nouvelle source de financement. La baisse des coûts réussie en France est exportée aux États-Unis, qui ne manquent pas de torrents à équiper. Adrien Badin, patron de la CPCA, fonde en décembre 1911 le groupement commercial, "L'Aluminium français" [288], qui bâtit une usine hydroélectrique de 50 MW, à Badinville[289], près de Salisbury (Caroline du Nord) et y produit 15 000 tonnes d'aluminium.

Les scandales Marconi et Reuters, en Bourse de Londres, après le drame du Titanic[modifier | modifier le code]

Un employé de Marconi en 1906.

Les progrès de la TSF sont l’œuvre de deux grands rivaux, Telefunken et Marconi, dont la filiale américaine entre en Bourse le 19 avril 1912 à Londres. Quatre jours avant, le paquebot Titanic fait naufrage. Environ 700 passagers sont secourus grâce au puissant SOS envoyé par le plus récent des équipements TSF de Marconi. Embarqués sur le Titanic, deux de ses employés, John George Phillips et Harold Sydney Bride, multiplient les SOS pendant les deux heures qui suivent le choc avec l'iceberg, avec l'énergie du désespoir. Le premier succombera dans l'eau glacée. Le second survivra avec les pieds gelés. L'entrée en Bourse de la Marconi s’effectue finalement à 3,5 livres l'action, trois fois ce qui avait été proposé dix jours plus tôt. L'action grimpe immédiatement à 4 livre sterling[290], avant de retomber quelques semaines plus tard[291] à seulement 2 livre sterling[292]. On découvre que Rufus Isaacs, ministre de la Justice du gouvernement d'Herbert Asquith, a revendu 7 000 actions à un prix deux fois supérieur à celui de leur achat deux jours avant. Son frère Godfrey Isaacs, nommé directeur général de Marconi sans aucune expérience dans la télégraphie, venait de décrocher un contrat pour la première radio d’État en Angleterre.

Affiche de Saved from the Titanic avec Dorothy Gibson, survivante du naufrage.

La presse écrite révèle aussi que le Titanic a été averti de la présence d'icebergs une heure avant le naufrage par un opérateur radio du cargo SS Californian. Mais il n’a pas été écouté : John George Phillips lui a demandé violemment de se taire, car il tentait de rattraper le retard pris dans l'envoi de messages personnels des passagers du Titanic, à la suite d'une panne des appareils la veille. Après le choc, les officiers du Titanic voient le cargo SS Californian, à seulement 15 kilomètres. Mais il ne répond pas aux fusées de détresse, considérant que le Titanic informe juste qu'il est bloqué par les glaces. Le Scandale Marconi, sur fond de délit d’initié, bat son plein en 1913. Cecil Chesterton, directeur du journal The New Witness, s'en prend à Godfrey Isaacs, qui le poursuit à son tour en diffamation. Son frère, l'écrivain G. K. Chesterton, est licencié le 1er février 1913 du Daily News. Le 14 février 1913, le quotidien français Le Matin met à son tour en cause Rufus Isaacs, avant de faire machine arrière.

Le gouvernement d’Herbert Asquith est de nouveau critiqué deux ans après, quand la compagnie Marconi tente cette fois de racheter l'agence Reuters, après le suicide, le 28 avril 1915, d’Herbert de Reuter. Le fils du fondateur[293] vient de subir le krach de sa British Commercial Bank, qui devait aider Reuters à créer un département « publicité » sur le modèle de sa rivale Havas[294]. L'incertitude sur l'avenir de Reuters inquiète la City de Londres. L'action Reuters est déjà sous pression depuis que Godfrey Isaacs a lancé en octobre 1910 la filiale Marconi Press Agency et diffuse le premier magazine distribué par la TSF, The Marconigraph. Elle passe de 12 à 3 livres[295]. Sous prétexte de conflit mondial, les fonds de la British Commercial Bank ont été gelés par le gouvernement, qui complique encore un peu plus la vie à Reuters en modifiant par ailleurs les codes et règles télégraphiques servant à l'agence de presse pour l'envoi de ses précieuses dépêches. En 1916, un directeur de Reuters, Roderick Jones, lance une OPA à 11 livres l'action contre 10 proposé par Marconi[296],[297], grâce à un prêt de 55 000 livres du beau-frère du premier ministre Herbert Asquith.

Le gouvernement lui impose la création du Reuter Agence Service, version musclée de l’Imperial News Service. À des fins de propagande, Reuters doit par exemple publier le 16 avril 1917 une histoire inventée par un journal belge sur une usine allemande accusée de transformer des corps humains en matériaux de guerre. Reuters-Australie demande confirmation qu'il faut signer Reuters sous la dépêche et Roderick Jones répond « oui »[298]. La perte de crédibilité qui en découle entraîne la création d’autres agences de presse au Canada, en Australie et en Asie. Elle amène en 1925 une coopérative, la Press Association, à acheter 53 % du capital d'un Reuters affaibli au début des années 1920, qui doit attendre 1984 pour redevenir une société privée.

Chevrolet contre General Motors, le raid qui mutiplie l'action par 28[modifier | modifier le code]

Le 31 juillet 1914, veille de la déclaration de guerre, la Bourse de New York ferme, jusqu'en décembre[231]. L'année suivante, Wall Street scrute l'ascension de l'automobile américaine à l'occasion d'un raid boursier sur General Motors. Début 1914, l'action GM valait encore 25 dollars[299]. Mais au début 1915 elle grimpe à 82 dollars... puis à 558 dollars[300], alors que sa part de marché est pourtant tombée à 5%, contre 22% en 1910. GM est concurrencée par Ford et Chevrolet, dirigée par William C. Durant, désireux de reprendre le contrôle de GM, dont il a été évincé en 1910 après l'avoir fondée en 1908. Durant s'était d'abord emparé du motoriste Buick, dont il avait augmenté le capital à 500 000 dollars en novembre 1904, utilisant son entreprise familiale de calèches en bois pour passer de 37 voitures en 1904 à 8 000 en 1907, l'année où Durant passe un contrat sur quinze ans avec Samuel McLaughlin pour produire également des Buick à Bowmanville, dans l'Ontario, les "Model F".

Une Ford T australienne
Années 1912 1913 1914 1915
Ford T produites 69 762 202 667 308 162 501 462

Tous deux croisent leurs participations, puis profitent des faillites causées par la Panique de 1907 pour racheter une dizaine de constructeurs et motoristes: Oakland (futur Pontiac), Cadillac ou encore Oldsmobile, qui avait lancé en 1901 le Curved Dash, premier modèle fabriqué en série. Buick devient General Motors en 1908, via une augmentation de capital, cette fois de 12 millions de dollars. Mais Durant est évincé deux ans après: inquiets de son ambition de produire 300 000 voitures, les banquiers le remplacent par Walter Chrysler. Grâce à un prêt de 50 millions d'euros de Samuel McLaughlin, Durant lance le 30 octobre 1911 la "Little 4 Car", vendue seulement 650 dollars. En seulement neuf mois[301], il en produit 2200 dans l'usine "Flint Wagon Works", acquise grâce à une augmentation de capital de 1,2 million de dollars, émise à 25% sous la valeur de l'action de sa nouvelle société[301], Little Motor Car, cofondée avec Bill Little, l'ex-directeur industriel de Buick. Le prix est abaissé un peu plus tard à 550 $. En 1913, Durant s'associe au prestigieux pilote et designer suisse Louis Chevrolet, pour bénéficier de sa notoriété. Ce dernier refusant le pari sur les économies d’échelle[302], Durant l'écarte en 1915, pour mieux s'inspirer d'Henry Ford, qui a multiplié ses ventes par sept en quatre ans, à 501 462 en 1915. Chevrolet réussit une croissance encore plus explosive: sa production décuple en trois ans, de 13 605 en 1915 à plus de 100 000 en 1917, grâce à un modèle vedette, la Chevrolet 490, vendue seulement 490 $. Négociée sur le Curb Market de New York, l'action Chevrolet s'envole... puis baisse, car Durant se sert des 80 millions de dollars[303] de capitalisation de sa nouvelle société pour partir à l'abordage des 60 millions de dollars de capitalisation de General Motors, soutenu par un "syndicat" d'acheteurs associant son ami Samuel McLaughlin et DuPont. En juin 1915[303], une assistante de Durant traverse les grands bureaux de GM avec un panier plein d'actions: son patron détient 52% du capital! La bataille se poursuit en janvier 1916, Chevrolet offrant cinq de ses actions par titre GM. Durant encourage son ami Samuel McLaughlin à acheter à 75 dollars l'action Chevrolet qui en vaut bientôt 97. En septembre, sur le Curb Market, les spéculateurs s'arrachent une option (finance) donnant droit à cinq nouvelles actions GM, échangeables en 1918 contre des actions Chevrolet et des usines canadienne de Samuel McLaughlin, pour sceller la fusion des trois sociétés[304]. L'action GM dépasse 700 dollars, multipliée par 28 en trois ans, ave 146 000 actionnaires dès les années 1920. Anxieux de conserver le contrôle de GM, Durant distribue un premier dividende en 1917, puis en 1919 un autre de 22 millions de dollars, sur un bénéfice de 60 millions de dollars. Il se lance dans de nouveaux achats d'actions, à crédit, détenant pour 35 millions de dollars d'actions GM, ce qui inquiète ses amis. Lors de la déflation de 1920, il est lâché par DuPont de Nemours, qui détient un quart du capital, et doit quitter la direction de GM. Henry Ford a de son côté trouvé sans difficultés les 75 millions de dollars pour acheter les parts de ses actionnaires minoritaires, grâce à 20 millions de dollars de trésorerie, le reste étant avancé par les banques[303], qui sont remboursées rapidement, Ford contrôlant 60% du marché américain dès 1923[305]. Dans les années 1930, GM prend l'avantage, grâce à ses nombreuses marques.

Le charbon en Bourse de Lille, de spéculations en pénuries[modifier | modifier le code]

La fosse no 2 des mines de Marles, fermée en 1974.

La France subit une pénurie d'énergie avant l'arrivée de l'hydraulique, ses gisements charbonniers étant exploités plus tardivement et moins intensivement qu'en Angleterre, en Allemagne et en Belgique. La « conquête de l'Ouest » du gisement franco-belge qui s'étire en longueur sur un axe est-ouest est lente. L'extraction s'étend à Denain seulement en 1835, via la petite Compagnie des mines de Douchy, dont l'action est multipliée par 105 en un an[184],[185], déclenchant la «  fièvre houillère de 1837 ». Louis Dupont (banquier) obtient une concession puis renonce. Après une découverte par hasard, en 1841 dans le Pas-de-Calais, les recherches sont menées par la Compagnie de l'Escarpelle, mais les concessions sont accordées par Napoléon III aux familles textiles d'Alfred Descamps-Danel et d'Antoine Scrive-Labbe, alliées à la famille Mathieu, déjà actionnaire de la Compagnie des mines d'Anzin et de la Compagnie des mines de Douchy[306].

Un dividende est versé dès 1857 par la Compagnie des mines de Courrières, pourtant encore en démarrage face à une forte demande. Il restera supérieur à 20 % du chiffre d'affaires[307] pendant un demi-siècle, période pendant laquelle toute augmentation de capital est évitée. L'action atteint 52 000 francs en 1875, 51 fois plus qu'en 1859. Celle de la Compagnie des mines de Lens, autre « affaire familiale », du « clan Scrive-Bigo-Danel »[308], vaut 44 700 francs, valeur multipliée par 22 sur la même période. Son statut de société civile commerciale dispense de publier toute information financière, jusqu'à la cotation à Paris de 1902[309]. La production a progressé moins vite : elle a sextuplé à Courrières et décuplé à Lens. Malgré ce succès, en 1880, les deux compagnies ne pèsent que 9% du charbon français, loin derrière la Compagnie des mines d'Anzin, leader mondial avec 2 380 000 tonnes, soit 2/3 du bassin nordiste, grâce à 19 fosses, 37 km de chemin de fer, 131 locomotives et 15 000 ouvriers, logés en partie dans 2 500 maisons. Les « minières » constituent jusqu'en 1910 l'essentiel de la Bourse de Lille, ouverte pour elles en 1861[310] et très peu liquide : seulement 3,4 % du capital change de mains chaque année. En 1913, quatre d'entre elles figurent au palmarès des premières capitalisations françaises[271] :

Société Cie de Lens (4e) Cie de Courrières (7e) Cie de Vicoigne (16e) Cie de Béthune (20e)
Capitalisation 1913 493 millions 340 millions 155 millions 138 millions

Quand la Compagnie de Lens divise son nominal par cent pour compter 86 000 actionnaires en 1912, contre 470 en 1890, ils ne se partagent qu'une infime fraction du capital[309]. Le négoce et l’industrie lillois sont alors actionnaires de 13 des 28 sociétés minières, et parmi les plus importantes[308]. La hausse stratosphérique de son patrimoine boursier, sans aucun augmentation de capital, reflète surtout une stratégie malthusienne : la production de charbon augmente de seulement 55 % en France entre 1890 et 1914[311], contre +180 % pour toute l'Europe[312]. La sidérurgie allemande profite mieux des Procédé Bessemer (1858) et surtout Thomas (1877), grâce à un charbon plus abondant, même s'il est moins rentable.

La Compagnie des mines de Courrières[313], autre géant de la Bourse de Lille, rogne sur ses dépenses au maximum, en ne creusant que des fosses simples, cumulant l'aération, la circulation des hommes, et l'extraction du charbon dans un même espace : c'est le cas de quatre de ses onze puits en service en 1905, à la veille de la catastrophe de Courrières[314], après laquelle sont recrutés 900 mineurs kabyles, selon la commission d'enquête d'Octave Dupont[315]. L'arrosage, pour plaquer les poussières de charbon, n'est pas pratiqué[316]. La Compagnie des mines de Bruay, au gisement très riche, sous les mini-nappes d'eau, attend les années 1910 pour percer trois des neuf puits nordistes profonds d'un kilomètre. La côte 1000 est atteinte d'abord en Lorraine, alors allemande. Le sous-investissement, conjugué aux défauts des gisements français[317], entraîne une pénurie de charbon, qui représente 80 % de l’énergie consommée : la France rêve très tôt de la houille blanche puis du nucléaire, les deux domaines où elle excellera plus tard. Premier importateur mondial avec 24 millions de tonnes de charbon[318] en 1914, la France en produit sept fois moins que l'Angleterre. Ce sera encore quatre fois moins qu'outre-Manche en 1950, lorsque les Charbonnages de France, nationalisés, emploieront 326 000 personnes contre 200 000 pour les sociétés minières en 1913[317] et 236 000 en 1936.

Le billet 10 francs Mineur de 1941.
Année 1871 1880 1890 1900 1913 1929 1938 1941 1944 1945 1949 1952
Production française de charbon (millions de tonnes) 13,2 19,3 26 33 40 49[319] 46 41 26,5 33[320] 51,2 55,4

La France des années 1920 décide d'occuper la Ruhr allemande, les Allemands ayant noyé les galeries de 18 des 19 sociétés minières françaises pendant la guerre, après les avoir obligé à se regrouper à la façon du Kohlensyndikat[317] de 1893, chargé de fixer les prix de vente et les quotas de production. Les compagnies de Liévin, Lens, Carvin, Meurchin, Béthune, Courrières, Drocourt, Dourges et Ostricourt ont créé fin 1919 la Société civile de dénoyage des houillères, financée par 250 millions de francs d'aides publiques. Les compagnies françaises lancent alors des emprunts par le biais du « Groupement des Houillères du Nord-Pas-de-Calais » et leurs premières augmentation de capital[321], pour reconstruire, jusqu'en 1925, puis investir, jusqu'en 1929. L'État leur offre aussi un réseau de distribution électrique provisoire, qui permet l'introduction du marteau-piqueur, et du couloir oscillant parcimonieusement, faute d'assez d'investissements électriques privés. En 1939, le charbon français coute 25 % plus cher qu'en Allemagne et 50 % plus cher en Grande-Bretagne[318]. La productivité est pénalisée par le manque d'investissements : seulement une tonne par homme et par jour en 1913 et 1,2 en 1929, puis 2,5 tonnes lors de la « bataille du charbon » qui suit de cinq ans la terrible Grève des mineurs du Nord-Pas-de-Calais (1941). Mais c'est trop tard pour rivaliser avec le nucléaire et les mines à ciel ouvert de Chine ou d'Australie : l'extinction minière s'accélère dans les années 1980.

La "Mégawatt Mania" boursière des années 1920[modifier | modifier le code]

Les erreurs malthusiennes du charbon français sont évitées lors de l'essor de la houille blanche des années 1920, sous la contrainte d'une fiscalité plus exigeante, qui pénalise la spéculation pour encourager l'investissement. La France passe de 7 000 communes électrifiées en 1919 à 36 500 en 1938[322], même s'il s'agit souvent de simple éclairage des rues. Sa consommation électrique, aluminium inclus, quadruple alors qu'elle double simplement en Europe[323]. La seule production hydroélectrique est multipliée par huit. Le secteur pèse 20 % des émissions d'obligations et surtout d'actions à la Bourse de Paris en 1930 contre 8 % dans la première partie des années 1920[324].Les obligations coûtent cher : 13 % de taux d’intérêt en moyenne pour les sociétés d’électricité, jugées risquées, contre 8 % à 9 % pour les taux de référence[325]. La Société Grenobloise de Force et Lumière doit même payer 17,5 % lorsqu'elle émet en mars pour 20 millions de francs d'obligations[326]. Les créanciers se méfient depuis la quasi-faillite de Paul Girod (industriel) en 1921. Sa ligne Ugine-Lyon à 55 000 volts, partagée avec la SGFL, est rendue obsolète par une nouvelle technologie à 170 000 volts. Et les 220 000 volts volts seront atteints dès le début des années 1930[322]. Cette Interconnexion électrique de grande capacité permet de relier les "deux France énergétiques": le sud hydraulique et le nord charbonnier[327]. Moins cher, l'hydraulique complète les centrales thermiques pour abaisser leur coût de revient. Ces dernières relaient l'hydraulique en saison de basses-eaux des torrents. Ensuite, les premiers lacs de barrage permettent de répondre aux pics de demande.

La Bourse de Lyon, capitale de l'hydroélectricité. La capitalisation des bourses régionales est multipliée par neuf entre 1914 et 1928[328]
Principales sociétés d'électricité, électrochimie et électrométallurgie en 1936 Rang parmi les capitalisations françaises Capitalisations en milliards de francs
Compagnie parisienne de distribution d'électricité 2e 1,04
Énergie électrique du littoral méditerranéen 5e 1,02
Alais Froges 10e 0,8
Etablissements Kuhlmann (électrochimie) 11e 0,8
L'Union d'électricité 12e 0,79
Electricité de Marseille 13e 0,76

La "France hydraulique" du sud a montré le chemin dès 1913 par trois réseaux locaux (EELM, EESO, et STEDA), soutenus par les fabricants Thomson-Houston et CGE. Au cours de la seule année 1926, l'électricité accélère: elle collecte 800 millions de francs, par 30 créations d'entreprises et 79 augmentations de capital[329]. Entre 1927 et 1930, on en compte en moyenne quatre fois plus qu'entre 1921 et 1926[324]. Des dizaines de petits barrages et quelques célébrités voient le jour: barrage du Chambon (1928), Barrage de Vezins (1929) et Barrage de Bissorte (1931). Pour lever des fonds, les filiales prennent le relais des maisons-mères[330]: plusieurs structures cotées en Bourse coexistent au sein d'un même groupe, afin de de réserver les activités en forte croissance (hydro-électrique et lignes à haute-tension), à la fois spéculatives et risquées, aux investisseurs avertis. L'Énergie industrielle s'empare par exemple en août 1930, sans l'absorber, de la Société Lyonnaise des Forces Motrices du Rhône[331], qui porte les projets du barrage de Tignes et du barrage de Jons. L'Union d'électricité crée la Société des Forces Motrices du Cantal pour le Barrage de Saint-Étienne-Cantalès, projet du plus grand lac artificiel d’Auvergne. La construction du Barrage de la Roche-qui-boit est achevée en 1919, l'année où démarre celle du Barrage d'Éguzon, le premier en béton, alimentant l’usine thermoélectrique de Gennevilliers[332]. Le projet est dirigé par L'Union d'électricité, via une filiale dédiée, "L'Union hydroélectrique"[333]. Selon l'historien André Strauss[286], les émissions boursières se sont « avérées indispensable » à ce développement, tout en jouant « un rôle important dans l'animation du marché financier. » Le Crédit lyonnais opérait 75 % des placements en 1900-1914 mais plus que 39 % en 1920-1929[283].

Trois groupes géants émergent : L'Énergie industrielle (EI) regroupe une centaine de sociétés, L'Union d'électricité (UE) environ 75 et l'ELM une trentaine[334]. Les deux dernières ont chacune plus de 20 000 actionnaires. L'UE, leader français avec 2 milliards de francs d'actifs en 1939, devant l'EI et ses 1,3 milliard de francs, augmenta six fois son capital entre 1921 et 1930, le portant de 5 millions à 350 millions de francs, dans une politique de grandes centrales et de ligne à haute-tension. Après le Krach de 1929, la consommation mondiale d'aluminium est divisée par deux en trois ans, à 140 000 tonnes[335]. Les producteurs alpins et pyrénéens recyclent leur énergie vers les villes. Péchiney renonce à produire de l'aluminium sous le barrage du Sautet, qui alimentera plutôt Paris[336], augmentant encore les besoins d'interconnexion électrique, ce qui suscite la création en 1930 de l'Union pour l’industrie et l’électricité, de Pierre Ailleret. Le moteur boursier toussant, les "décrets Laval" de 1935[337] imposent une baisse des prix de l'électricité. Ernest Mercier, PDG de l'EI, dénonce les « trusts thermiques qui sabotent la mise en valeur du potentiel hydraulique du pays »[338], préparant la création d'EDF, qui finalisera après 1945 plusieurs grands projets de barrages alpins (Serre-Ponçon, Roselend, Tignes).

La très forte croissance des « années folles »[modifier | modifier le code]

Les années 1920 sont l'âge d'or de la Bourse de Paris: volume d'échanges décuplé, amenant les agent de change à envisager de fermer le marché un jour par semaine pour écluser les retards de paperasse[265], et indice multiplié par 4,4 entre la fin 1921 et la fin 1928[339]. Sa performance dépasse même celle du Dow Jones, multiplié par 3,6[340]. Les États-Unis passent de 200 000 porteurs de titres en 1914 à 20 millions, grâce aux "Liberty Bonds" émis pour financer la guerre. Le New York Stock Exchange, concurrencé par le "Curb Market", lance des campagnes de publicité pour l'actionnariat[341]. Des "boutiques de Bourse" ouvrent partout. Le président Roosevelt en tire sa maxime: quand mon chauffeur de taxi commence à donner des conseils boursiers c'est qu'il faut vendre. Au cours de la seule année 1929, un million d’américains achète 300 millions d’actions à découvert, en profitant aussi des 8,5 milliards de dollars empruntés par les courtiers[342]. Dopée par l'endettement, la bulle spéculative se focalise sur trois secteurs : l'aviation, la Radiodiffusion et l'automobile[343].

L'action Radio Corporation of America est la plus échangée à Wall Street en 1929, après avoir décuplé en 4 ans

Le fordisme sature le marché auto dès 1930, avec un parc de 26,5 millions de véhicules, un pour cinq américains[344], grâce à un carburant bon marché. Les "champs pétroliers de Mésopotamie" perdus par l'ex-Empire ottoman[345] après la guerre sont partagés: la France en obtient le quart lors de la "conférence de San Remo" d'avril 1921 et réunit 87 sociétés dans la CFP en 1924. Le gisement texan de Spindletop, redécouvert le 13 novembre 1925, produit rapidement 700 000 barils/jour[346], plaçant les américains en position de force face à Royal Dutch et l'Anglo-Persian Oil Company, lors des négociations suivant la découverte d'immenses gisements en Iran[347]. La "radiomania" surfe sur les progrès dans la TSF. De 100 000 récepteurs écoulés en 1922, on passe à 2 millions dès 1924, puis 4,4 millions en 1929[348]. En mars 1926, un premier krach sectoriel fait baisser en moyenne de 90% les actions des 18 Startu de radio qui ont réalisé une introduction en Bourse, secteur où 25 augmentation de capital ont levé 38,4 millions de dollars. L'action Radio Corporation of America est la plus échangée en 1929 à Wall Street[349]. Elle a décuplé en quatre ans, à 114 dollars, soit 73 fois le dividende. L'aviation américaine est encore plus demandée: les augmentations de capital lèvent 300 millions de dollars sur la décennie. Au total, les entreprises américaines émettent pour 5,9 milliards de dollars d'actions en 1929, six fois plus qu'au milieu de la décennie.

En France, les augmentations de capital commencent plus tôt et sont plus massives. Le total des émissions double des années 1910 aux années 1920-1929[350], mais celui des seules actions est multiplié par huit: 20,6 milliards de francs sur 1915-1930 contre 2,6 milliards sur 1900-1914[351]. La sous-capitalisation du XIXe siècle est effacée. Mieux capitalisées que les américaines, les sociétés françaises résisteront mieux au krach de 1929. Leurs cours seront divisés par deux[352], quand ceux des américaines sont divisés par quatre[353]. Autre soutien pour la Bourse de Paris, la production industrielle quadruple entre 1919 et 1929[354]. Le PIB progresse de 49,8 % entre 1920 et 1930 contre 29,5 % pour celui des États-Unis, dont la croissance est pourtant dopée par l'expansion du pétrole au Texas et les économies d'échelle dans l'automobile.

L'avion C-46D fera en 1944 de Curtiss-Wright Corporation, entrée en Bourse en 1928, la 2e entreprise américaine, avec 180000 salariés. Entre 1928 et 1930, 124 avionneurs ont fait de même[348]
Trois grand pays industriels européens Angleterre Allemagne France
Hausse de la production manufacturière entre 1913 et 1928 6 % 18 % 39 %

En 1925, l'Angleterre annonce son retour à l'étalon-or, la livre étant passée à l'automne 1923 de 76 à 91 francs en dix semaines[355], permettant à la "Cité de Londres" de rester première place financière mondiale. L'économiste John Maynard Keynes fustige ce choix, car la parité d'une livre pour 4,86 dollars pénalise l'industrie anglaise[356]: sur une base 100 en 1913 son indice de production manufacturière n'atteint que 106 en 1928 contre 118 en Allemagne et 139 en France[357], où les disparités sectorielles sont fortes : 44 seulement pour l'indice construction navale, 100 pour la sidérurgie et 422 pour l'automobile[356]. L'indice global français était tombé à 57 en 1919 puis 50 en 1921, mais déjà remonté à 104 en 1924. Il a fallu 6 ans pour effacer la pénurie d'énergie causée par la reconstruction des mines du nord, que l'Occupation de la Ruhr n'a pas réglé, car elle a déclenché de l'instabilité socio-géopolitique et monétaire.

La production française d'hydroélectricité est multipliée par huit sur la décennie[358] et représente 20 % des émissions de titres français. L'électricité moins chère favorise les sociétés industrielle, qui en 1928 représentent 3 des 5 premières capitalisations françaises et 5 des 10 premières. Pour payer la dette de la guerre, la France a créé un impôt sur les plus-values et un impôt sur les sociétés[359], qui s'ajoutent à l'impôt sur le revenu la 1914. Portée à 50% dès 1920[360], puis majorée de 20 % en mars 1924 par la "Chambre bleue horizon", l'imposition marginale supérieure atteint 90 %, contre 2 % dix ans avant[361]. C'est la seule décennie où les dividendes, taxés au titre de l'impôt sur le revenu, rapportent moins que les obligations, et même deux fois moins en 1928.

Georges Claude, patron de l'Air liquide, société en forte croissance, à l'Institut de France en 1926.
Trente-sept ans de ratios financiers en France 1891 1901 1913 1928
Dividendes/cours[266] 4,3 % 4,4 % 3,7 % 3,39 %
Rendements obligataires 3,7 % 3,5 % 3,5 % 6,5 %
Prime de risque des actions 0,6 % 0,9 % 0,2 % moins 3,1 %

Du coup, les investisseurs comptent plutôt sur la hausse des cours permise par la croissance[362]. Sans espoir que cette fiscalité revienne vite à la normale, les entreprises n'ont d'autre choix que l'Intériorisation des bénéfices et d'investir, souvent via leur filiales régionales. L'intérêt pour les sociétés moyennes dope les sept bourses de province, dont la capitalisation est multipliée par neuf entre 1914 et 1928[279], pour atteindre 16 % de la capitalisation française contre 5 % en 1914[328]. Sur la période (1920-1935), la hausse (hors-inflation) des actions en France rapporte en moyenne 4 % par an, contre une inflation moyenne de 2 %, (plus avant 1929 et moins après).

Ugine et Citroën : héros de guerre et champions de la nouvelle industrie[modifier | modifier le code]

Les industriels les plus investis dans l'effort de guerre en 14-18, André Citroën, (2e constructeur automobile mondial), Ernest Cuvelette (mines de lens), Ernest Mercier (L'Union d'électricité) ou Georges Painvin (premiers aciers inox "Ugine" à bas prix), sont ensuite à la pointe de l'innovation. Chef de file[363] de ces "patrons poincaristes" à la fois liés à l'État et fascinés par l'industrie américaine, Louis Loucheur les a encadrés pendant la guerre au ministère de l'armement. "Ingénieurs renommés"[363] et "penseurs, du néo-capitalisme"[364] Henri de Peyerimhoff de Fontenelle, ils comblent les retards dans l'utilisation des technologies, qui "datent de la fin du XIXe siècle""[365] et lancent des politiques d'immigration et du logement.

Artilleur de guerre, André Citroën est dévasté par la mort le 15 octobre 1914 de son frère Bertrand, parti secourir un blessé lors d’un assaut mal soutenu par l’artillerie, faute de munitions[366]. Trois mois après, André Citroën présente à Louis Henry Auguste Baquet, directeur de l'artillerie au ministère de la Guerre, un plan ambitieux: fabriquer 5 000 à 10 000 obus Shrapnel par jour, au moment où l'ensemble des arsenaux nationaux ne peuvent dépasser 4 000 pièces, dans la plus grande usine de munitions de France, quai de Javel, avec cantines, services médicaux et crèches : 18 000 munitionnettes, produisent 55 000 obus par jour en 1917, onze fois plus qu'en décembre 1915. La guerre terminée, André Citroën créé sa société en janvier 1919. Et lance un modèle de grande série, la Citroën Type A, vendue 7 250 francs, moitié moins que la voiture la moins chère du marché. Il en vend 2 500 en 1919 et 20 000 en 1920, distançant Renault et Peugeot, puis creuse l’écart en multipliant sa capacité de production par 8 en 6 ans.

La Citroën Type A de 1919, vendue 2 fois moins cher que les autres voitures
Production de voitures chez Citroën 1919 1921 1923 1925 1927 1932
Production quotidienne 50 50 50 100 à 200 250 à 400 600
Nombre de salariés 4.500 4.465 9.000 16.300 31.200 NC

Une affiche du dessinateur Mich[367] vante la capacité de l'usine du quai de Javel. Citroën en ouvre d'autres à Clichy, Issy-les-Moulineaux, Levallois-Perret, Saint-Ouen, Suresnes, et le plus grand magasin d'automobiles du monde, Place de l'Europe (Paris), surplombant les voies ferrées sur 400 mètres. En 1927, Citroën double sa capacité de production et augmente son capital de 50 à 400 millions de francs, avec l’aide de la Lazard Frères[368], malgré sa « bancophobie » [369]. La même année, Renault, diminue sa production de 20%[370]. Lors du Krach de 1929 Citroën est la 5e capitalisation boursière française et le 2e constructeur mondial après Ford. L'usine est agrandie en 1932, pour produire 600 voitures par jour. Les ventes plafonnent à 400 et l'action tombe de 600 francs à dix fois moins en 1935[371], quand Michelin en prend le contrôle.

Citroën ayant popularisé en 1924 les carrosseries en acier inoxydable, Ugine-aciers invente en 1925 le Procédé Ugine-Perrin. Grâce à la 1re puissance hydroélectrique de France[372], la société avait produit en 14-18 la moitié des aciers spéciaux pour l'aviation, 4 000 blindages de chars, 7 000 tonnes de tôle pour l'artillerie, 4 000 éléments de canons et un million d'obus de 120 au 280 mm[373]. Le fondateur Paul Girod partage avec la Société de transports d'énergie des Alpes ses projets de ligne à haute tension. La croissance accélère avec un nouveau patron, Georges Painvin, le cryptanalyste qui avait cassé en juin 1918 le "code ADFGVX", permettant au maréchal Foch de contrecarrer l'offensive allemande vers Paris. Il soutient les recherches de son ami de l'École des mines René Marie Victor Perrin, grièvement blessé au front en 1915, dont l'équipe de jeunes ingénieurs produit de l’acier inox en une minute, contre plusieurs heures avant. Entre 1925 et 1930, Ugine double ses ventes, alimentée par le fer de la Société de l'Ouenza, projet datant de 1905, passe à 15 usines d'aciers inox, puis augmente sa puissance par un souterrain de 4,6 kilomètres, dérivant le torrent glaciaire du Bon-Nant vers le barrage de la Girotte, qui pallie l'assèchement des torrents non-glaciaires l'été. En 1948, Ugine-Aciers aura un capital presque aussi élevé que Péchiney et sa technologie valorisera le projet Fos-sur-Mer[374] en 1965. Pour attirer une main d'œuvre qualifiée venue de Vénétie, elle a bâti des logements qui inspireront la Loi Loucheur de 1928 sur le Logement social en France :

Je ne sais pas ce que je ferais sans Ugine, disait en 1917 le ministre de l’armement Louis Loucheur,auteur d'une loi sur le logement face à l'afflux de salariés immigrés en Savoie et dans les mines du Nord
Vallée d'Ugine 1906-1911 1911-1921 1921-1926 1926-1931
Gain de population 788 431 987 1197
Mines du Nord[375] % de salariés français % de salariés polonais Mlns de tonnes produites
Décembre 1921 64000 (83%) 3600 (5%) 10,9
Décembre 1923 67000 (61%) 32000 (29%) 15,2
Décembre 1926 78000 (60%) 42000 (32%) 24

Les succès savoyards dans les aciers spéciaux interpellent les maîtres de forges du Creusot: en février 1924, Eugène II Schneider porte son capital de 40 à 100 millions de francs[376], sans en informer la famille. Il investit dans l'électricité, l'acier et le béton[377]. Les activités électriques développées en 1926 à Champagne-sur-Seine sont capitalisées de 150 millions de francs en 1929, en association avec l'américain Westinghouse. Chez Pont-à-Mousson, Camille Cavallier joue sur les économies d'échelle, quitte à perdre un peu sur les prix et froisser les héritiers[378]. Le capital est doublé après l'entrée en Bourse de 1924. Une holding, à triple droits de vote, verrouille le contrôle[379]. Pendant dix ans, 8% à 14% du chiffre d'affaires seront investis chaque année en travaux[380]. Le Bureau des méthodes, veille à la productivité : couler une tonne de fonte ne prend plus que 35 heures en 1929 contre 45 en 1922. Pont-à-Mousson exporte la moitié de ses ventes, se renforce dans le mines de charbon, pour garantir la qualité de sa cokerie, et les usines de tuyaux: Brebach, Bayard, Périgor], Aubrives et Villerupt.

Un autre artilleur et administrateur d'Ugine, Ernest Cuvelette, a supervisé la filière "acier" dans l'équipe de Louis Loucheur pendant la guerre. Face à la pénurie de charbon, il équipe la Compagnie des mines de Lens, qui dope sa productivité. C'est la 3e capitalisation boursière française dès 1928. L'État et L'Union d'électricité du colonel Ernest Mercier, un autre proche de Louis Loucheur, lui offrent un Réseau de distribution électrique provisoire, pour faciliter l'Exploitation minière en haute profondeur. L'exemple vient de la Compagnie des mines de Bruay, épargnée par l'occupation allemande, qui a extrait 4,5 millions de tonnes dès 1917 contre 2 millions en 1914, puis recruté la première des mineurs westphaliens[381], habitués au marteau-piqueur[382], à qui elle bâtit 1 600 maisons en trois ans, après la conférence gouvernementale franco-polonaise du 5 juin 1920[382]. Dans la Rhur, occupée jusqu'en 1924, la Société générale d’immigration d'Henri de Peyerimhoff de Fontenelle recherche en priorité ces mineurs westphaliens. Venus en famille, suivis par leurs quotidiens, Narodowiec et Wiarus Polski, ils créent une quarantaine d'associations à Bruay-la-Buissière, Lens, Béthune, Courrières ou Liévin.

Chimie, auto, textile, agro-alimentaire, la bourse joue la société de consommation[modifier | modifier le code]

Jusqu'à la Première Guerre mondiale, le chemin de fer et la banque pesaient plus de la moitié de la capitalisation boursière française. Ce n'est plus que 22 % en 1928. Entre-temps, la fiscalité et la comptabilité sont profondément réformées par la loi fiscale de 1917[383], qui généralise la pratique des Amortissement comptable, autorisant les entreprises à déduire des bénéfices une quote-part de leurs investissements. Objectif, encourager les plus dynamiques et l'industrie. Les investisseurs découvrent qu'on peut y gagner des part de marché par la technologie, les marques ou l'innovation, pour engranger des économies d'échelle. La Bourse de Paris est ainsi bousculée par de nouveaux secteurs qui parient sur la croissance, innovent et augmentent leur capital : textile, cinéma, chimie, automobile et agro-alimentaire. Le nombre de sociétés cotées double en dix ans. Grâce à cet univers élargi, moins dépendant du crédit, la Bourse de Paris encaissera mieux le krach de 1929 que Wall Street. Les entreprises industrielles émettent 43 % des actions dans les années 1920, contre 14% dans les années 1890. Parmi elles, DMC (Mulhouse), augmente son capital en deux étapes, à 40 millions de francs[384], devenant la 11e capitalisation française en 1928, six ans après son introduction en Bourse. Nouveau leader mondial du fil textile, il ouvre plus de 100 sites industriels et commerciaux sur les cinq continents, avec 9 000 salariés dès 1929[384]. En 1928, trois chimistes ont aussi fait irruption au "Top 20" des capitalisations: Kuhlmann, Air liquide, et Rhône-Poulenc:

Le « Nouveau Quartier » de Mulhouse, siège de DMC, en pleine expansion internationale dans les années 1920.
Place au palmarès des 20 premières capitalisations. 1913 1928 1936
Air liquide (chimie, entré en Bourse en 1913) Absente 16e 6e
Etablissements Kuhlmann (chimie, entré en Bourse en 1916) Absente 13e 11e
Rhône-Poulenc (chimie) Absente 20e 8e

Le patron de Kuhlmann, Donat Agache, a financé sa diversification vers les matières plastiques, entre 1916 et 1930, par vingt augmentations de capital[385]. Une méthode adoptée par Paul Delorme, fondateur en 1902 de l'Air liquide, qui a pour doctrine: "Mieux vaut faire appel aux actionnaires-partenaires qu’aux banquiers". Sa stratégie de développement international est financée par la création de filiales[386]. Entre 1920 et 1929, il a collecté 70 millions de francs par émission d'actions, la dette représentant seulement 15 % du passif en 1930[387]. Autre succès, Rhône-Poulenc, né de la fusion en 1928 des Établissements Poulenc frères avec la Société chimique des usines du Rhône, qui dès 1922 a créé Rhodiacéta pour promouvoir les textiles synthétiques.

Félix Potin ouvre de nombreuses usines agro-alimentaires et emploie 8 000 ouvriers en 1927 contre 1 800 en 1906 (ici les entrepôts à Pantin) [388]
Capitalisation 1901 1913 1928 1936
Total banque + Chemin de fer (%) 61% 51% 22% 21%
Textile(mds de francs) 0,02 0,04 0,07 4,2
Chimie(mds de francs) 0,3 0,5 9,5 5,8
Alimentation(mds de francs) 0,18 0,22 3,8 2,5
Total 11,5 17,6 106,1 55,1

Les percées de DMC ou Citroën donnent des idées à des sociétés plus anciennes, comme Félix Potin, fondée en 1844, qui entre en Bourse après-guerre et investit dans des usines agro-alimentaires. Casino Guichard est lui entré en Bourse en 1910, douze ans après sa création. Son capital passe alors à 10 millions de francs, puis à 20 millions en 1925[389]. En 1929, il a 998 magasins, deux fois plus qu'en 1914[390], approvisionnées par 20 usines, 9 entrepôts et 2 000 salariés. Entre 1913 et 1928, la capitalisation de l’agro-alimentaire est multipliée par 17, contre 5,5 pour l’ensemble du marché. Une trentaine de sociétés du secteur[391], parmi lesquelles, Saint-Raphaël (Lyon) ou Olida, ont franchi le pas dans les années 1920. Leur capitalisation dépasse de moitié celle des 10 sociétés héritées de l'avant-guerre, dont Béghin-Say (Lille) et les Caves de Roquefort arrivées après 1900, et les 6 cotées dès 1891 pour une capitalisation totale de seulement 70 millions de francs (Bénédictine (Fécamp), Pastis Duval (Marseille), Glacières de Paris et Grands moulins de Corbeil). Ce tissu industriel et commercial renouvelé, profite à l'Agence Havas, dont le patron Léon-Prosper Rénier table multiplication par deux ou par quatre des budgets publicitaires des grands annonceurs[392]. Son capital passe de 37 millions de francs en 1922 à 105 millions en 1930[393].

Krach de 1929 et première séparation légale entre banque et Bourse[modifier | modifier le code]

Après 1929, la récession est plus profonde aux États-Unis, car le Krach y fut plus violent.

Le krach de 1929 perce la bulle spéculative très brutalement. Le jeudi 24 octobre 1929, les cours s'effondrent. À midi, l'indice Dow Jones a perdu 22,6 %. Une émeute éclate à l'extérieur du New York Stock Exchange, car les gardes du bâtiment et la police ont empêché des actionnaires d'entrer. La chute de 1930 à 1932 est supérieure à celle de l'année 1929. Au total, l'indice Dow Jones est divisé par neuf en moins de trois ans. Il passe d'un sommet de 381,17 points en septembre 1929 à seulement 41,22 points le 8 juillet 1932[394], au plus bas depuis sa création en 1896. La Bourse américaine devient extrêmement volatile. Sept des plus forts gains de l'histoire du Dow Jones ont lieu entre 1929 et 1933, dont le record de hausse journalière, le 15 mars 1933 : + 15,34 %. Et sept des dix plus fortes baisses sont aussi enregistrées avant 1939[395]. En France, Ivar Kreuger et Albert Oustric font faillite. Puis c'est l'affaire Stavisky.

Le président américain élu en 1932, le démocrate Franklin D. Roosevelt a l'idée de créer un gendarme de la bourse chargé de protéger les investisseurs contre les abus des sociétés et surveiller les informations publiées: la Securities and Exchange Commission, créée par la loi boursière de 1934. L'un des inspirateurs est l'économiste Benjamin Graham, père du concept de valeurs de croissance, qui rédige avec David Dodd le 1er grand traité d'analyse financière, "Security Analysis", future bible de l'investisseur Warren Buffet. La SEC est confiée à Joseph P. Kennedy, dont le fils John F. Kennedy sera élu président un quart de siècle plus tard. La SEC demande à Teleregister, qui deviendra Bunker Ramo puis Telequote-Nasdaq, de conserver les premiers historiques de cours et d'accélérer les transmissions.

Encore plus importante, la loi du Glass-Steagall Act de 1933 impose la séparation entre banques de dépôts et banques d'investissement, pour éviter que des banques n’utilisent les dépôts de millions d’épargnants comme caution des risques excessifs qu'elles prennent à la bourse[396]. Les enquêtes de Ferdinand Pecora, le jeune procureur de New York, sur les excès des banques convainquent le congrès de voter cette loi. Plus généralement, la relance voulue par le New Deal permet au PIB par habitant des États-Unis (déflaté selon la méthode Geary Khamis) de passer de 6 220 dollars en 1930 à 7 018 dollars en 1940[397], soit une progression de 11,8 % sur la décennie des années 1930. Les dépenses de relance budgétaire font temporairement monter la dette publique à 120% du PIB[398], record inégalé depuis.

Le cinéma parlant des années 1930, un décollage longuement préparé[modifier | modifier le code]

Le cinéma enchante aussi la Bourse dans les années 1920: Magic City et sa salle géante au quai d'Orsay, les Studios de Joinville d'Albert Kohan, Ernest Servaes à Marseille ou Gaumont, qui opère depuis 1911 le plus grand cinéma au monde, repris par la coentreprise "Gaumont-MGM", en 1925, à la mort de Louis Feuillade. Charles Pathé lance en 1923 le Pathé Rural, adapté aux cinémas ruraux qui poussent comme des champignons. Son capital double entre 1920 et 1925[399]. Des startups comme Société du Film en Couleurs Keller-Dorian et Francita font progresser la technologie de la couleur. Les producteurs américains dominent, grâce à leur vaste marché intérieur, où s'implante "Pathé Exchange", en 1922. Aux États-Unis, la Paramount et Warner intègrent les "Big Five", aux côtés de MGM, Fox et RKO Pictures.

The Lost World, produit en 1925 par la First National Pictures, trois ans avant l'OPA des frères Warner

Grâce à l'introduction en Bourse[400] de la Paramount et un emprunt chez Kuhn, Loeb & Company, Adolph Zukor acquiert 303 salles de cinéma sur les 14 000 existantes aux États-Unis, dont les Rivoli et Rialto de Broadway. Dès 1924, il ouvre le Paramount de Paris, le Plaza et le Carlton à Londres[401]. Wall Street apprécie, car ces salles en centre-ville constituent aussi un excellent placement immobilier.

Cinéma parlant 1929 1931 1938
Spectateurs en France 150 millions 234 millions 453 millions

Les frères Warner[402] contre-attaquent par un "coup de bourse": l'acquisition le 1er novembre 1925 du Vitaphone, grâce à un prêt monté par Goldman Sachs. La Paramount réplique en s'emparant en 1926 de "Balaban and Katz", rebaptisée "Paramount Publix", qui lui permet d'aligner dès 1928 plus de 1000 salles de cinéma aux États-Unis. L'achat est payé par un bloc d'actions Paramount, qu'elle s'engage à reprendre à 80 dollars l’action. Le cours ne dépassera jamais 78 dollars, tombant même à 50 dollars[403]. Warner Bros. aura le dernier mot: le 13 septembre 1928, elle contrôle 42 000 des 72 000 actions de la First National Pictures, qui avait signé en 1918 avec Charlie Chaplin le premier contrat d'un million de dollars. L'autre actionnaire, William Fox (producteur) est devancé. La Warner achète un an après ses 21 000 actions, 12 000 autres restant dans le public[404]. Warner croît au "parlant", car Le Chanteur de jazz, d'Alan Crosland, son second film sonore, a fait un tabac en 1927.

Le cinéma français, qui avait négligé les procédés de sonorisation d'Auguste Baron (ingénieur), brevetés entre 1896 et 1900, saisit sa seconde chance, sur fond d'émulation entre quatre procédés américains (Movietone, Phonofilm, Vitaphone et Phonophone). En 1929, l'année du premier "parlant" français (Les Trois Masques), vingt salles sont sonorisées. Ce sera 1 000 en 1931 et 4 250 en 1937. Le public suit: 150 millions de spectateurs en 1929, 234 en 1931 puis 453 en 1938. La Bourse anticipe ce succès. En 1929, les cinq administrateurs de Gaumont, relancée pour le "parlant", vendent 50 millions de francs les "actions plurales" qu'ils ont créées et achetées 1,25 million de francs en 1928. Mais Gaumont sera liquidée en 1934 et Pathé mis en faillite en 1936, face à la concurrence et une baisse d'audience.

Le nouvel essor boursier des années 1950[modifier | modifier le code]

La décennie 1950, la meilleure après les années 1990, voit New York tripler et la Bourse de Paris multipliée par 5,5. L'indice boursier Insee passe de 100 fin 1949 à 774 en avril 1962, une hausse moyenne de 18 % par an. Les périodes de baisse sont rares et courtes: la "stabilisation monétaire" d'Antoine Pinay en 1951 puis les tensions géopolitiques: indépendance du Maroc et de la Tunisie, guerre d'Algérie, Crise de Suez. Les entreprises françaises y financent leurs investissements comme jamais: entre 1949 et 1959, le nombre annuel d'émissions d'actions est multiplié par sept et les montants par trois[405]. Les obligations sont émises plutôt à taux variable, pour cause d'inflation: l'indice des prix augmente parallèlement de 68 % entre fin 1949 et juin 1958. La finance française reste très réglementée. Les Sicav ne sont autorisées qu'en mars 1964, à condition de jamais détenir plus de 5 % d'une entreprise[406]. En octobre 1969, l'Insee calcule que les actions ont rapporté 190 % en vingt ans contre +80 % pour les obligations et −66 % pour l'or[407]. L'Allemagne, l'Italie et le Japon vivent aussi une très forte expansion[408] et la priorité à l'investissement[409], phénomène appelé les Trente Glorieuses dans la grande majorité des pays développés. Vedette de la "Piazza Affari" milanaise, Fiat symbolise le "Miracle économique italien", des élections d'avril 1948 aux Jeux Olympiques de Rome en 1960: 700 000 automobiles en 1955, 10 millions cinq ans après[410]. Le fabricant de scooters Vespa n'est pas en reste. Entre 1945 et 1965, il s'en vendra 3,5 millions en Italie[410]. L'automobile américaine poursuit sur sa lancée des années 1920. En 1956, Goldman Sachs devient célèbre à Wall Street en pilotant l'introduction en Bourse de Ford, d'un montant record à l'époque, 700 millions de dollars[411], neuf ans après la mort d'Henry Ford, qui s'y était toujours opposé[412]. Le constructeur investit alors 250 millions de dollars dans la T-Bird et l'Edsel, la seconde échouant rapidement. Les années 1950 offrent aux États-Unis deux des meilleurs millésimes du Dow Jones:

L'invasion du Sinaï par Israël en 1956, après la nationalisation du Canal de Suez, n'entraîne qu'une baisse passagère à la Bourse
5 meilleures années 1933 1954 1935 1975 1958
Hausse du DJ[413] 63,7 % 43,9 % 38,5 % 38,3 % 33,9 %
5 pires années 1931 2008 1930 1937 1974
Repli du DJ[413] 52,7 % 33,8 % 33,8 % 32,8 % 27,6 %
Décennie Début Fin Hausse du Dow Jones[394]
années 1900 68,13 points 100,31 points 47 %
années 1910 100,31 points 79 points moins 21 %
années 1920 79 points 250 points 216 %
années 1930 250 points 150,1 points moins 39 %
années 1940 150,1 points 202 points 35 %
années 1950 202 points 679 points 236 %
années 1960 679 points 810 points 19 %
années 1970 810 points 838 points 3,4%
années 1980 838 points 2749 points 228 %
années 1990 2749 points 11460 points 317 %
années 2000 11460 points 10314 points moins 10 %

Alexandrie, Bruxelles, Saïgon, Paris, l’apogée du colonialisme minier[modifier | modifier le code]

La Bourse d'Alexandrie et celle du Caire formaient la 5e capitalisation mondiale grâce à la Compagnie de Suez

La forte croissance des années 1950 est gourmande en matières premières, principalement produites en Afrique et en Asie. Les sociétés coloniales bénéficient d'une nouvelle génération de cadres, parfois nés sur place, qui ont pris confiance pendant la Seconde Guerre mondiale. Le succès de la Compagnie du Canal de Suez dope la Bourse du Caire et la Bourse d'Alexandrie, déjà très actives[414] dans les années 1940. Elles forment ensemble la cinquième bourse du monde[415]. La Révolution égyptienne de 1952 et la Crise du canal de Suez de 1956 font fuir les capitaux, décidant Gamal Abdel Nasser, par pragmatisme plus que par idéologie, à nationaliser les grandes entreprises[416].

En France, l'Insee publie une étude annuelle sur la capitalisation boursière, pour « contribuer à la géographie des investissements ». En 1949, sur les vingt premières[417], onze exploitent des matières premières cotées sur le marché mondial, dans le pétrole, les mines et la métallurgie. Les deux premières ont leur siège d'exploitation à l'étranger. D'autres, comme Air liquide, Saint-Gobain, ou Michelin possèdent à l'étranger des filiales importantes.

A la Bourse de Bruxelles, les valeurs congolaises pèsent 44% de la capitalisation fin 1955 contre 28% en 1928
Rang[417] Société Capitalisation Secteur Rang Société Capitalisation Secteur
1re Cie Canal de Suez 32,6 milliards Canal 11e Cie générale d'électricité 7,7 milliards Industrie
2e Française des Pétroles 20 milliards Pétrole 12e Société Commerciale de l'Ouest africain 6,8 milliards Minerais
3e Air liquide 14,9 milliards Chimie 13e Péchiney 6,7 milliards Aluminium
4e Quilmes (bière) 13 milliards Bière 14e Michelin 5,9 milliards Pneus
5e Cie Shell Berre 12,5 milliards Pétrole 15e Société du Djebel Djerissa 5,7 milliards Mines de fer
6e Rhône-Poulenc 12,3 milliards Chimie 16e Société Le Nickel 5,6 milliards Mines de nickel
7e Saint-Gobain 12,2 milliards Matériaux 17e Peñarroya 5,6 milliards Minerais
8e Omnium nord-africain 9,7 milliards Minerais 18e Société Mokta El Hadid 5,1 milliards Minerais de fer
9e Banque de l'Indochine 7,7 milliards Banque 19e Compagnie des Mines de Huaron 5,1 milliards Minerai
10e Société de l'Ouenza 7,7 milliards Minerai de fer 20e Tréfileries et Laminoirs du Havre 4,2 milliards Métaux

À la neuvième place, la Banque de l'Indochine, l’un des deux principaux actionnaires[418] de la très rentable Société française des charbonnages du Tonkin[419]. En Algérie, 90 % de la production d'antimoine est réalisé par la Compagnie des mines de La Lucette. Les colonies et territoires d'Outre-Mer comptent 30 sociétés milliardaires en francs. La métallurgie en a 12: Aciéries du Nord-Est (4 milliards), Tréfileries et Laminoirs du Havre (4,2), Denain-Anzin (3,6), Louvroil-Montbard (3,5), Compagnie française des métaux (3,3), Schneider (2,2), Basse-Indre (2,1) ou encore Compagnie des forges et aciéries de la marine et d'Homécourt, Société d'Aubrives-Villerupt, Société des Aciéries de Longwy, Compagnie des forges de Châtillon-Commentry et Neuves-Maisons et Senelle-Maubeuge. La chimie et le pétrole sont aussi bien représentées : Société générale des Huiles de Pétrole (4,8), Établissements Kuhlmann (4,5), Berre (4,5), Boussois (2,5), Ugine (2,2), Raffinerie du Nord, Ripolin, Coty, Carbone lorraine, Engrais d'Auby, Nobel-Bozel. À Bruxelles, l'action de l'Union minière du Haut Katanga, qui avait porté son capital de 300 millions à 3 milliards après-guerre gagne 90 % en 1954[420]. Son gisement de cuivre, partagé avec la Zambia Copper Investment, produit un record de 300 000 tonnes en 1960, pour la partie belge. Il sera repris par la Gecamines six après la Crise congolaise. La progression totale des actions congolaises représente 2,5 fois celui des actions belges sur la période 1920-1955, et elles pèsent 44% de la capitalisation boursière fin 1955 contre 28% en 1928[421].

JFK face à la bulle sur l'électronique de 1961[modifier | modifier le code]

Joseph P. Kennedy, le père de JFK, avait dirigé le gendarme de Wall Street

De nombreuses jeunes sociétés de haute-technologie entrent en Bourse lors de la bulle spéculative sur l'électronique de 1959-1962, qui sera percée par le krach du 28 mai 1962. Dès 1958, Jack Kilby (Texas Instruments) et Robert Noyce, de la startup Fairchild Semiconductor, inventent presque simultanément le circuit intégré. C'est aussi l'année de l'entrée en service du TX-2, ordinateur conçu au MIT par Ken Olsen, fondateur de Digital Equipment en 1957, avec 70 000 dollars fourni par Georges Doriot, l'inventeur du capital-risque. Les débouchés commerciaux émergent rapidement: IBM commande 100 000 commutateurs à Texas Instruments dès 1960.

Les investisseurs sont fascinés par le premier superordinateur, conçu par une autre startup : Control Data, créée en 1957 à Minneapolis par des scientifiques de l'US Navy menés par Seymour Cray. Elle émet des actions à un dollar en 1958. Leur valeur atteint 150 dollars trois ans après[422], puis 300 dollars en 1964[423]. Son PER dépasse 200, pour seulement 1,6% du marché, contre 82% pour IBM. Des dizaines d'autres sociétés "électroniques" entrent en Bourse: Astron, Dutron, Vulcatron, Circuitronics, Supronics, ou Videotronics. C'est la "Tronics mania"[424]. Scantlin Electronics et Ultronics Systems imaginent des versions révolutionnaires du Teleregister des années 1930: le Quotron et le Stockmaster. La seconde s'allie à Reuters, pour diffuser un panier de services: cours en temps réels, dépêches, puis bases de données. Reuters s'en sert pour s'implanter aux États-Unis, lors d'une étape-clé de son histoire.

Module du TX-2, l'un des premiers ordinateurs à circuits intégrés, en 1958

Les courtiers font monter les cours des startups en comprimant la part du capital disponible en Bourse. C'est tout le marché boursier qui s'emballe: le Dow Jones prend 27% en 1961. Le président JFK craint une bulle spéculative. En septembre 1961, il rappelle aux PDG de la sidérurgie que leurs actions ont progressé de 397 % en 14 ans[425]. Et les met au défi d'augmenter leurs prix. Cela pourrait virer à "la guerre totale", répond au printemps l'un d'eux, PDG de Jones and Laughlin Steel[426]. Le 28 mai 1962, le Dow Jones perd 5,7%, emportant avec lui les valeurs-vedettes, IBM, Polaroid, ou Texas Instruments. Le label de disques Avco Records, tout juste créé, abandonne 20%. Les actions de l'acier ont perdu la moitié de leur valeur en deux ans.

Ce krach déclenche une enquête de la Securities and Exchange Commission. Selon elle, les teneurs de marché n'ont pas joué leur rôle. Les petits porteurs se retirent, 8% courtiers font faillite dans l'année[426], mais l'économie américaine reste en forte croissance. L'action IBM quintuple sur la décennie[427]. En août 1966, Ken Olsen réussit l'introduction en Bourse du futur leader mondial Digital Equipment, à 22 dollars, l'action: elle en vaut 50 huit mois après. Les 70 000 dollars des capitaux-risqueurs de 1957 ont quintuplé. En 1972, Seymour Cray collecte 10 millions de dollars, par l'introduction en Bourse de Cray Research, sa nouvelle société, qui concurrence les 56 000 salariés de Control Data, fondée par lui quatorze ans plus tôt.

De l'Affaire Bull à l'encerclement de l'empire IBM[modifier | modifier le code]

Apple lève cent millions de dollars en Bourse le 12 décembre 1980, quatre ans après sa création

À la Bourse de Paris, l'action Bull a décuplé, de 130 francs en 1958[428] à 1380 francs en 1960[429]... mais le krach du 28 mai 1962 efface la hausse. Numéro deux européen, Bull voit son ordinateur-vedette, le Gamma 60, écrasé par l'IBM 1401[430]. Sa dette obligataire est multipliée par six. L'État s'oppose à sa recapitalisation par General Electric à 200 francs l'action, préférant la brader pour 50 francs à des industriels français, CGE et CSF. C'est l'"Affaire Bull". Craignant une extinction progressive de l'entreprise[430], les cadres et les actionnaires se mobilisent pour que General Electric apporte son système d'exploitation GCOS et 50% du capital en 1964[431] puis 60% en 1966. Entre-temps, Bull n'a plus les moyens de suivre les besoins de clients en très forte croissance comme EDF. L'État investit dans le Plan Calcul et la rivale de Bull, la CII, fusion de trois petites sociétés privées, qui investit 20% de ses ventes dans la recherche[432], pour imiter puis s'allier avec Control Data, fondée par Seymour Cray, dont l'action avait été multipliée par 150. La CII envoie ses ingénieurs importer de Californie les projets d'informatique distribuée, basés sur le datagramme et le mini-ordinateur, promu aussi par DEC, des technologies ouvertes, relayées après 1982 par les logiciels UNIX[433], qui mèneront à Internet. En 1972, la nouvelle société recréée par Seymour Cray prouve que la puissance potentielle de l'informatique est sous-estimée. Les investisseurs découvrent aussi sa convivialité, le micro-ordinateur succédant au mini-ordinateur. Le 12 décembre 1980, le succès de l'Apple II permet à une startup vieille de quatre ans de réussir une augmentation de capital de 100 millions de dollars, la Bourse la valorisant 1,78 milliard de dollars[434]! Sur un millier d'employés, une quarantaine deviennent millionnaires. L'un d'eux arbore sur sa plaque d'immatriculation un "Merci Apple !"[435] Encerclé et dépassé aussi par un DEC devenu leader mondial, IBM rebondit sur le marché du PC, en cédant la place, pour les puces à Intel et pour les logiciels à Microsoft. Entre-temps, Bull, fusionnée en 1975 à la CII, n'a pas survécu à la crise de croissance causée en 1979-1980 par le succès du Mini 6, son nouvel actionnaire Saint-Gobain ayant voulu le marier de force[436] avec Olivetti, tout en ponctionnant sa trésorerie[437]. Olivetti est censée investir dans le Micral de R2E of America (acheté par Bull en 1978), mais refuse, après "un an de négociations stériles"[438], et en 1982, le lancement du nouveau Micral aux États-Unis capote, faute de moyens [439]. Toujours à contre-temps et pour masquer cette négligence envers R2E of America, l'État imposera en 1989 à Bull le rachat de ZDS, tout comme il avait favorisé en 1975 Honeywell pour se faire pardonner le "Niet" à General Electric de 1963, et suggéré le rachat d'Olivetti pour faire oublier l'abandon du projet européen Unidata, successeur de Multinational Data.

Les premières déréglementations de l'après choc pétrolier[modifier | modifier le code]

Article connexe : Gouvernement Thatcher.

En 1971, le coût de la guerre du Viêt Nam oblige le président américain Richard Nixon à vendre de l'or, puis supprimer l'Étalon-or. Pénalisés car leurs recettes sont en dollars, les pays arabes organisent une rétention du pétrole, pour faire monter les cours, puis créent les eurodollars, des dépôts en dollars à la Cité de Londres, défiscalisée par les réformes de Margaret Thatcher. Les banques s'en servent pour prêter à de nouveaux pays pétroliers, dont les gisements sont viables depuis la hausse du pétrole: Mexique, Venezuela, Indonésie ou Nigeria[440] investissement massivement mais leurs débouchés commerciaux s'effondrent juste après. Entre temps, les "vieux pays pétroliers" (Arabie, Libye et Iran), alliés à Nelson Bunker Hunt, ont cornérisé [441] 80% de l'argent-métal, qui monte de 6 $ à 54 $ par once, lors du Jeudi de l'argent[442] en janvier 1980. En septembre, la guerre Iran-Irak fait flamber le pétrole. Pour stopper cette spéculation et l'inflation, Paul Volcker, président de la Réserve fédérale américaine, remonte les taux directeurs, jusqu'à 20% en juin 1981. Le dollar flambe. La Banque centrale anglaise relève les siens à 16% en octobre 1981[443] déclenchant une récession : en 1982, le PIB américain baisse de 2% et la production industrielle anglaise de 10 %[444]. Le Mexique se déclare insolvable. C'est la crise de la dette des PVD, qui traîne, car les créanciers refusent de prendre leurs pertes[445]: le PDG de Citigroup Walter Wriston déclare au New York Times qu'un emprunteur public « ne peut faire faillite[446] ». Les banques en sortiront par la titrisation, via les Brady Bonds en 1989.

Projet de bon de rationnement aux États-Unis (1979)
Année 1979 1982 1985
Part de l'Opep dans l'offre mondiale 46,7 % 32,7 % 28,1 %[447]

Les eurodollars financent aussi les déficits budgétaires creusés par les choc pétroliers chez les pays importateurs[448]. Inquiète, la Banque centrale anglaise relève à nouveaux ses taux, à 11% en janvier 1983[443]. La France suit. Le désir de casser l'inflation fait reporter au demain des dévaluations pourtant jugées inéluctables par certains spéculateurs, ces taux d'intérêt étant intenables. Après celle de mars 1983[449], dernière des 17 qui ont eu lieu depuis 1928[450], la France est soulagée par le contre-choc pétrolier de 1985, mais la hantise de la crise monétaire demeure: le monétarisme devient « la doctrine qui guide les politiques économiques[451] ». Il faut attirer des capitaux étrangers par tous les moyens, comme la création d'un marché à terme (Liffe anglais en 1982, Matif parisien en 1986). Chacun créé son contrat à terme sur Indice boursier ou lance sa déréglementation: Ronald Reagan abolit les lois votées après le krach de 1929. Auparavant, la finance était « enfermée à double tour »[452] et ne vivait « aucune crise nulle part dans le Monde, sauf au Brésil en 1962 »[453]. Ensuite, « s'est produit un tournant » : la « thèse du marché efficace et capable de s'autocorriger » devient dominante[453].

Les exigences de rentabilité qui pénalisent Wall Street face à Tokyo[modifier | modifier le code]

Dans les années 1980, les bourses anglo-saxonnes sont distancée par celle du Japon, qui incarne un nouveau capitalisme, fort du Cercle de qualité. Jusqu'à la fin des années 1970, la capacité d'autofinancement des entreprises américaines était utilisée en fonction des perspectives de rentabilité « normale ». Le cours des actions s’adaptait aux variations de cette rentabilité[454], elle-même liée à la réussite technologique ou commerciale des entreprises. À partir des années 1980, les entreprises se fixent des exigences de rentabilité a priori : l'emploi n'est plus le moyen de gagner ou conserver des clients, mais la seule variable d'ajustement pour parvenir, à court terme[455], à la rentabilité fixée[454]. Résultat, les japonais prennent des parts de marché aux américains dans l'électronique et l'automobile, ce qui permet à Tokyo de distancer Wall Street:

Dans les années 1980, Wall Street monte trois fois moins que Tokyo et deux fois que Francfort, l'Amérique perdant des parts de marché dans l'automobile et l'électronique.
Marchés boursiers Tokyo Amsterdam Francfort Paris Londres New York
Hausse de 1980 à 1990 234 % 152 % 138 % 114 % 73 % 72,2 %
Marché mondial de l'électronique[456] 1985 1988
Part de marché américaine 50 % 40 %
Part de marché japonaise 21 % 27 %
1ers constructeurs US Production 1980 Production 1990 Baisse (véhic)[457] Baisse (%)
Chevrolet 2 288 745 785 918 1 502 827 65,6 %
Ford 1 162 275 912 466 249 809 21,5 %
Oldsmobile 910 306 489 492 420 814 46,2 %
Buick 854 011 426 512 427 499 50,5 %
Pontiac 770 100 641 820 128 280 16,6 %

La même évolution se produit en France: les investissements représentaient 10,7 % en moyenne de la valeur ajoutée brute des entreprises entre 1959 et 1982, part qui tombe à seulement 3,1 % sur la période 1983 à 2005[458]. Entre-temps a été institué le théorème de Schmidt[459]: « Les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après-demain »... Il ne se concrétise pas, car une partie croissante des bénéfices n'est plus réinvestie, mais utilisée pour des rachats d'actions et des politiques consistant à "lisser les dividendes à la hausse", même quand le chiffre d'affaires ne progresse pas: en France, les dividendes représentent 65 % des bénéfices en 2012 contre 26 % en 1970[460]. Tombé à seulement 1,21 % des cours en janvier 1960, le dividende moyen remonte à 4,5% dans les années 1980[461] en France. C'est 4,5% aux États-Unis, 4,7% en Angleterre, 3% en Allemagne et 1,1% au Japon[462].

Années 1980 : écarts de performance et vogue des privatisations[modifier | modifier le code]

Margaret Thatcher devient en 1979 premier ministre d'une Angleterre traumatisée par l' exceptionnelle crise obligataire de 1974: le marché s'est effondré en mars, juin et octobre[463]. Choc pétrolier et grève des mineurs propulsent l'inflation à 19% en 1974 puis 24,5% en 1975. Un gouvernement travailliste minoritaire, issu d'élections anticipées, doit demander 3,9 milliards de dollars au FMI en 1976[464], quand la livre s'effondre aussi. Des grèves générales, impopulaires, reprennent en octobre 1978. Elles durent jusqu'à une nouvelle chute du gouvernement en février 1979. Décidée à affaiblir les syndicats du secteur nationalisé[444], Mme Thatcher va associer aux privatisations des millions de citoyens[465].

Lancée en 1979 par des allègements fiscaux, la production en Mer du Nord double entre mai 1981 et octobre 1982, assurant le succès populaire de la première grande privatisation, British Petroleum (BP)

Dès 1979, le grand public se rue sur les actions de British Petroleum, qui vient de découvrir ses premiers grands gisements en Mer du Nord. La production britannique permet l'autosuffisance dès 1980, passe de 0,8 à 1,4 millions de barils/jour entre mai 1981 et octobre 1982[466], et culminera à 2,9 millions de |barils/jour en 1999. British Aerospace et Cable & Wireless suivent en 1981, le pharmacien Amersham et Britoil en 1982, les sociétés portuaires et les chantiers navals en 1983, puis Jaguar, [Rolls Royce, British Steel[465] et British Telecom en 1984, dont le quart des 2,2 millions d'actionnaires a déjà revendu ses parts six mois après, selon une étude d'Ernst & Young[467]. La première vague de privatisation rapporte 2 milliards de livres, la deuxième cinq fois plus[468]. Les actionnaires sont 4,5 millions pour British Gas en 1986[469]. Troisième vague, la dizaine de sociétés régionales de distribution d'eau, en 1989. L'organisme "Public Services International" calculera[470] que le prix de l'eau a augmenté de 106 % entre 1989 et 1995, les bénéfices étant parallèlement septuplés[471], ce qui rendra impopulaire John Major, tout comme les impairs de la privatisation de British Rail en 1993 : matériel roulant non remplacé et trains en retard.

De nombreux pays suivent : le Mexique privatise son cuivre en 1988 et Telmex en 1990, puis BBVA Bancomer et Banco Nacional de México en 1991, respectivement rachetées par des banques espagnoles et américaines. L'Argentine privatise Entel en 1990, "Gas del Estado" en 1992 et Repsol YPF en 1993. L'ensemble de l'énergie, des télécoms et de l'eau passe sous contrôle étranger, déclenchant des poussées d'ultranationalisme chez les voisins, Bolivie et Pérou. En 1992, des privatisations ont lieu dans 50 pays, rapportant 69 milliards de dollars, soit un total de 328 milliards de dollars depuis 1985[472]. La France compte 8,5 millions de porteurs de valeurs mobilières en 1987, quatre fois plus qu'en 1980, dont 6,2 millions d'actionnaires[473], détenant 534 milliards de francs d'actions en 1988 contre 78 milliards en 1982,grâce aux privatisations. L'expansion de la presse économique qui en résulte suscite des convoitises. En mars 1987, L'Expansion acquiert La Tribune (France). En janvier 1988, Jacqueline Beytout revend Les Échos au Financial Times et en janvier 1989 La Cote Desfossés est achetée par Georges Ghosn, qui en fait un moteur de l'histoire de La Tribune. Édouard Balladur, ministre des finances de Jacques Chirac, a lancé 9 privatisations en 2 ans:

Le krach d'octobre 1987 et la folie des junk bonds[modifier | modifier le code]

Alan Greenspan, patron de la Fed

En 1985, l'Arabie saoudite inonde le marché mondial du pétrole. Un contre-choc succède aux chocs pétroliers de 1973 et 1980. Le prix de l'essence s'effondre, l'inflation diminue, permettant une progression du cours des obligations américaines et de Wall Street. Le dollar vaut dix francs dès 1985, mais les accords du Plaza font rebaisser le dollar et les obligations. Les rendements obligataires américains passent à 9,50 %[474] fin septembre contre 7 % en janvier. Wall Street ignore d'abord ce retournement, puis se réveille en sursaut: la chute du Dow Jones le 19 octobre 1987 (-22,6 %) est la seconde plus importante de l'histoire. Pour remédier aux programmes informatiques vendant automatiquement des actions, des "coupe-circuits" sont créés. Alan Greenspan, nouveau président de la Réserve fédérale américaine, joue le pompier: il baisse les taux d'intérêt rapidement. Wall Street rebondit dès 1988, année marquée par une folle spéculation sur les OPA, financées à crédit: junk bond et LBO font fureur. Le fonds d'investissement Kohlberg Kravis Roberts (KKR) achète le géant agro-alimentaire RJR Nabisco 30 milliards de dollars. Mais dès 1989, ce marché paie ses excès : en octobre, le taux d'intérêt moyen des junk bond[475] est à 1 000 points de base (1 point de base = 0,01 %) au-dessus de celui de l'emprunt d'État américain contre 450 points de base 8 mois plus tôt. En août 1990, la Guerre du Golfe (1990-1991) fait flamber le pétrole et chuter encore plus les junk bonds, aggravant la crise des Saving and loans, les caisses d'épargne qui en avaient acheté sans bien comprendre leur principe spéculatif. Le « roi des junk bonds », Michael Milken, de la banque américaine Drexel Burnham Lambert, est condamné à dix ans de prison. Il avait inspiré le personnage de Gordon Gekko, joué par Michael Douglas, dans Wall Street (film), d'Oliver Stone en 1987. Son associé Gary Winnick deviendra célèbre lors du krach boursier de 2001-2002, à l'issue duquel il doit quitter l'opérateur télécoms qu'il a fondé, Global Crossing, basé aux Bermudes et en faillite.

Nasdaq, SEAQ, Easdaq, les premières bourses délocalisées[modifier | modifier le code]

Façade du NASDAQ, sur Times Square de nuit (New York).

Dans les années 1960, une nouvelle technologie permet de transmettre d'un continent à l'autre un grand nombre de cours boursiers, en connectant un téléphone et un lecteur de bande magnétique: le Telequote, de Bunker Ramo perfectionne le Teleregister des années 1930. Les entreprises Scantlin Electronics et Ultronics Systems lancent des versions améliorées: Quotron et Stockmaster. La seconde s'allie à Reuters, pour diffuser un panier de services: cours, dépêches, puis bases de données. Reuters, surtout présent en Europe et en Asie, s'en sert pour percer aussi aux États-Unis, puis créer en 1971 avec l’association des courtiers américains une bourse à distance, le Nasdaq, visant les jeunes sociétés à technologies pointues, et un courtier, Instinet. L'électronique réunit une communauté mondiale d'investisseurs et banquiers, avec 300 000 écrans Reuters dès 1990.

Le succès du Nasdaq incite la Bourse de Londres à créer à son tour un système électronique, le SEAQ international, réservé aux grandes sociétés déjà cotées dans d'autres pays d'Europe. Il sert à échanger des "blocs d’actions" dans la discrétion. Les autres bourses sont concurrencées, en particulier Paris, où existe depuis 1893 un Impôt sur les opérations de bourse, supprimé en 1994. Chaque Bourse créé alors son marché de bloc et SEAQ perd son utilité.

Les spécialistes belges du capital-risque créent, eux, en 1997 l'EASDAQ, bourse paneuropéenne électronique réservée aux jeunes sociétés en forte croissance. Plus ces entreprises obtiennent de belles valorisations en Bourse, auprès d’investisseurs les comprenant et les recherchant, plus il est facile de les financer en amont par le capital risque. Le 27 mars 2001, le Nasdaq a racheté 58 % de l'EASDAQ[476].

Les Bourses asiatiques portées par deux systèmes monétaires successifs[modifier | modifier le code]

La salle des traders en 2007 à Hong Kong

Les bourses asiatiques bénéficient dans les années 1990 d'un afflux massif de capitaux étrangers qui sont protégés par un système de changes semi-fixe puis se retirent, déstabilisant la monnaie puis l'économie des pays d'Asie, et amenant la crise économique asiatique et la fin du système de change fixe. Dès la fin des années 1980, les banques européennes avaient multiplié les sicav et FCP investis en actions japonaises, pour profiter de la Bulle spéculative japonaise, puis pour investir dans le reste de l'Asie. La Bourse de Shangai voit son indice multiplié par douze au premier semestre 1992. À l'automne 1993, Barton Biggs, président de Morgan Stanley IM fait un voyage d'une semaine en Chine, avec une centaine de gérants de fonds d'investissement américains. Au retour, son rapport très optimiste, titré China !, incite à investir sur la plupart des bourses asiatiques [477]. Celle de Hong Kong double en quelques mois. La spéculation s'accentue en 1996 sur les places de Singapour, Djakarta, Bangkok, Manille, Hong Kong, Séoul ou encore Taïwan, souvent assez étroites. La Bourse de Bangkok est la première à craquer début 1997, quand le baht est dévalué. La dévaluation de la roupie indonésienne, du ringgit malais et du peso philippin puis des monnaies de Corée du Sud, Taïwan, Singapour et Hong Kong met fin au système de change fixe ou quasi-fixe qui régnait depuis des décennies dans ces pays. Ils entrent en crise en 1998 puis profitent les années suivantes d'un regain d'exportations permis par une monnaie sous-évaluée.

Les deux bulles financières géantes : Nikkeï en 1990, Nasdaq en 2000[modifier | modifier le code]

L'indice Nikkei 225 a été divisé par 3,5 en 23 ans.
Indice historique des prix du foncier du Japon (1965-2008).

Tokyo est devenue la première capitalisation au monde[478], à la fin d'années 1980 marquées au Japon par une hausse moyenne de 10 % par an des crédits, pour la plupart dans l’immobilier. Le prix des terrains est multiplié par 3 à 4 à Tokyo[479]. Les actions des grandes banques japonaises, très investies dans l'immobilier, montent parallèlement. Entre 1986 et 1990, l’indice Nikkei 225 triple, atteignant 38 151 points le 29 décembre 1989. Les investisseurs étrangers, acquis au miracle économique japonais, font monter aussi le yen. Des dizaines de Sicav en actions japonaises sont créées en France. Plusieurs fonds d'investissements spéculatifs, dont celui de l'américain George Soros[480], pensent que le krach d'octobre 1987 aura lieu au Japon. Mais c'est après 1990 que les prix de l’immobilier chutent, pendant 15 ans, inspirant le film japonais Bubble Fiction: Boom or Bust. Le dégonflement de la Bulle spéculative japonaise est considéré comme la crise financière « la plus profonde du monde contemporain » et celle qui a eu « l’effet récessif le plus marqué »[481]: le Japon cumule ensuite récession et dette publique record. En 22 ans, l’indice Nikkei 225 perd les trois quarts de sa valeur.

L’autre grande bulle boursière alimente les sociétés technologiques de la Silicon Valley américaine des années 1990. Elles profitent de la démocratisation des serveurs Internet, permise par les nouvelles puces d'Intel, dans les petites et moyennes entreprises. L'un des promoteurs de la gamme Pentium Pro, le constructeur informatique Dell, passe du 7e au 1er rang mondial entre 1996 et 2000, grâce au succès du marché des petits serveurs. Il multiplie son cours de bourse par 500[482], soit la plus forte progression boursière de l'histoire derrière Nokia. L'éditeur de logiciels de navigation Internet Netscape, entré en Bourse le 9 août 1996, dépasse lui rapidement la capitalisation de Delta Air Lines.

Le mouvement démarre dès 1993, quand « les commandes au secteur high-tech commencèrent à affluer[483] », profitant à l'ensemble de l'économie, selon Alan Greenspan, le président de la Réserve fédérale américaine. Le Dow Jones atteint 6 000 points dès le 14 octobre 1996. C'est de l’« exubérance irrationnelle », commente M. Greenspan, qui échoue à calmer la spéculation[484]. D'autant que l'économie américaine créé 22 millions d'emplois en huit ans[485], de 1992 à 2000, offrant aux entreprises le sentiment que leurs produits bénéficieront d'une demande solvable à long terme.

L'indice Nasdaq, regroupant plusieurs milliers de sociétés moyennes, est multiplié par cinq entre 1998 et 2000. Il touche un pic de 5 048,62 points le 10 mars 2000. L’indice NASDAQ-100, regroupant la plupart des 100 ténors de l’informatique et des télécoms, parmi lesquels Intel, Microsoft, Oracle et beaucoup d'autres nouveaux fabricants de logiciels et matériels toujours plus pointus pour les startups, a lui progressé de 85 % sur la seule année 1999. Cet envol se fait malgré une offre importante de nouvelles actions : 1 649 introductions en Bourse entre 1997 et 2000, principalement dans l’informatique, les télécoms et la biotechnologie, représentant 320 milliards de dollars[486]. Résultat, une concurrence de plus en plus vive, en particulier dans les télécoms, où les nouveaux matériels sont parfois cent fois plus puissants et deux fois moins cher. Les réseaux télécoms se multiplient, et leurs prix de vente chutent. Résultat, des dizaines de faillites, prévisibles pour ceux qui comme Worldcom ou Enron sont financés essentiellement par de la dette, dans un schéma qui rappelle le krach de 1847 ponctuant la Railway mania des années 1840. Le krach boursier de 2001-2002 inverse la vapeur : le Nasdaq baisse de 40 % en douze ans, pour s’installer sous les 3 000 points.

1997 : la miraculeuse « paix boursière » entre Apple et Microsoft[modifier | modifier le code]

À l'été 1997, Apple n'est plus très loin de la faillite, après six trimestres consécutifs de pertes, pour un total de 1,5 milliard de dollars[487], malgré un plan social de 3 500 suppressions de postes en 1996[488]. Pour éviter une restructuration supplémentaire, trop pénalisante pour ses clients, le constructeur informatique obtient 150 millions de dollars de son vieux rival Microsoft, par la création d'actions sans droit de vote. En échange, Apple accepte de mettre fin aux poursuites judiciaires contre Microsoft, qu'il accusait de l'avoir copié.

Microsoft s'engage à garder ses actions Apple pendant trois ans et à garantir que sa suite bureautique "Office" sera adapté aux produits Apple pendant les cinq prochaines années. Cette "paix des braves" inclut aussi le renoncement d'Apple au navigateur de Netscape et donc à l'alliance avec Sun Microsystems[489], AOL et Netscape, qui en 1997 promettaient de remplacer les PC par des « terminaux bêtes », dont tous les logiciels seraient sur des serveurs sur le réseau internet. La voie est libre pour que Microsoft devienne peu de temps après la première capitalisation boursière au monde, un honneur qu'Apple décroche à son tour quatorze ans plus tard. Le 9 août 2011, quelques mois après le lancement réussi de l'iPad 2, la capitalisation boursière du constructeur à la pomme atteint 341,5 milliards de dollars[487], dépassant celle du géant pétrolier Exxon, pourtant porté par les niveaux élevé des cours du pétrole. Grâce au succès croissant de l'iPad, ce chiffre va quasiment doubler en un an: le 20 août 2012, Apple vaut 622,10 milliards de dollars, dépassant le précédent sommet, touché par Microsoft, à 620,58 milliards de dollars le 30 décembre 1999[490].

La préférence pour les jeunes sociétés exacerbée[modifier | modifier le code]

À partir de 1996, la préférence boursière pour les jeunes sociétés dope les capitalisations boursières de nombreux sites Internet (AOL, Amazon, Yahoo et EBay), de sociétés de biotechnologies (Amgen, Genentech, Decode Genetics, Genset, Transgene) ou des Sociétés minières junior, comme la Mine d'or de Bre-X Busang, cotées à la Bourse de Vancouver ou de Toronto sans avoir encore extrait une seule tonne de minerai. La biotechnologie rêve de médicaments "sur-mesure", selon le patrimoine génétique de chacun, pour réduire les effets secondaires[491] mais déçoit dès que les chercheurs partagent gratuitement leurs données sur le génome[492]. Côté Internet, AOL sera concurrencé par les Opérateur de télécommunications, Yahoo par Google, et EBay par les sites locaux, comme Leboncoin.fr en France. Point commun à toutes ces sociétés, un gisement de forte croissance, mais encore peu ou pas de chiffre d'affaires ni de bénéfices... et la même capitalisation boursière que des groupes centenaires. Le Courtage en ligne (bourse) (Selftrade, Fimatex, Bourse Direct, E-Trade) en bénéficie aussi.

Fin 1997, les propriétés des sociétés minières junior canadiennes, dans plus de 100 pays, étaient pour la plupart encore à l'état de projet[493]. Dans les zones de conflit de la République démocratique du Congo, malgré la multiplication des contrats signées à la fin des années 1990[494], il reste compliqué d'extraire cuivre et cobalt. Les "junior" investissent aussi le Cameroun, y voyant un futur "pays minier de grande ampleur"[495] pour l'exploitation d'or, diamant, fer, bauxite, uranium, cobalt, et nickel. En Côte d'Ivoire, les réformes minières visent à booster la production d'or à 25 tonnes avant 2015, via la Compagnie française de mines et métaux, reprenant une partie des "junior" d'Areva NC regroupées dans La Mancha[496] et sa mine d'Ity, qui a produit 1,2 tonnes depuis 1991[497]. Les sites sont parfois vieux de cinq siècles, comme les Mines d'or et d'argent de la Vega de Supia en Colombie, investies en 2005 par la "junior" canadienne "Colombia Goldfields".

Les startups de biotechnologies défrichent des champs totalement vierges. Fondée en 1996 par le chercheur Kári Stefánsson pour cartographier le génome humain, la société finlandaise Decode Genetics a réussi à isoler celui de certaines schizophrénies ou cancers, puis identifié une mutation génétique protégeant de la maladie d'Alzheimer[498]. Avec l'aide du laboratoire pharmaceutique suisse Hoffmann-La Roche, elle a persuadé le gouvernement islandais de lui louer 12 ans l'accès aux données génétique d'un pays à la population génétiquement très homogène[499], où l'État civil est soigneusement tenu, depuis la création en 1746 du Tabellverket chez le voisin suédois[500]. La Cour suprême d'Islande annule ce contrat en 2003[501]. Decode Genetics sera rachetée par Amgen en décembre 2012, après avoir accumulé un demi-milliard de dollars de pertes depuis sa création, sans être parvenue à la rentabilité. La française Genset avait levé 515 millions de francs lors de son introduction en Bourse de 1996, malgré l'absence de réel chiffre d'affaires. Elle a averti dès 1998 des problèmes de propriété intellectuelle[502] et reçu l'appui de Daniel Cohen, "scientifique de renommée mondiale"[503]. Les fonds de capital-risque ont financé en 1996 la moitié des 692 introductions en Bourse réalisées aux États-Unis, pour 11,8 milliards de dollars, soit 44 % de plus que le record de 1995. Les start-ups de biotechnologies se réunissent sur l'Alternative Investment Market londonien, seul rival du Nasdaq, le Neuer Market allemand, l'EASDAQ et le Nouveau Marché français, ayant été affaiblis par leur concurrence. Le Jasdaq, l'équivalent japonais du Nasdaq américain, est aussi distance.

XXIe siècle[modifier | modifier le code]

Au début du XXIe siècle, la tendance des actionnaires à rechercher un Effet de levier financier amène les entreprises à substituer les obligations ou actions, en rachetant leurs propres actions, ce qui place dans la catégorie Junk bond la dette de sociétés aussi prestigieuses qu'Eurotunnel, General Motors ou Mittal et amène d'autre à renoncer aux stock-options. Les crises de la dette privée (2002), bancaire (2008) ou publique (2011) aboutissent paradoxalement à ce que les obligations affichent de meilleures performances que les actions, les normes bancaires étant renforcées et les administrations publiques étant mises au régime.

Les marchés boursiers tendent par aillers à évoluer de pair dans l'immédiateté, voire à devenir franchement interdépendantes, avec un possible effet domino lié au développement exponentiel du « trading haute fréquence » faisant que les traders sont tantôt considérés comme des anges ou démons[504]. Le système boursier semble de plus en plus contrôlé par des robots informatiques peu maîtrisables ni transparents, opérant sans ordre humain et au rythme de la milliseconde pour 50 % des ordres donnés en 2012[504] et probablement pour environ 90 % en 2013.

Les années de convergence des bourses 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010
Variation du Cac 40 +29,3 % +37,3 % +51,1 % -0,5 % -22 % -33,8 % +16,1 % +7,4 % +23,4 % +17,5 % +1,3 % -42,7 % +22,3 % -3,3 %
Variation Dow Jones +21,6 % +16,1 % +25,2 % -6,17 % -7,1 % -16,7 % +23,5 % +3,1 % -0,6 % +16,3 % +6,4 % -33,8 % +18,8 % +11 %
Variation du Nasdaq +21,6 % +39,6 % +85,6 % -39,3 % -21 % -31,5 % +50 % +8,6 % +1,4 % +9,6 % +9,8 % -40,5 % +43,9 % +16,9 %
Variation du SP500 +31 % +26,7 % +19,5 % -10,1 % -13 % -23,4 % +26,4 % +9 % +3 % +13,6 % +3,5 % -38,5 % +23,4 % +12,8 %

Krach de 2001 et 2002 : premières sanctions contre les analystes financiers[modifier | modifier le code]

Le krach boursier de 2001-2002 sanctionne la fin de la bulle Internet. Le CAC 40 perd la moitié de sa valeur en deux ans : -21,9 % en 2001 et -33,75 % en 2002. D'un record historique à 6 944,77 points le 4 septembre 2000, il s'effondre à 2 401,15 points le 12 mars 2003. Les trois sociétés les plus endettées, France Télécom, Vivendi et Alcatel, perdent chacune plus de 90 % sur l'année 2002. Leurs PDG se plaignent des agences de notation. Aux États-Unis, le 2 décembre 2001, le groupe de négoce et d'énergie américain Enron est mis en faillite[505].

Enron basait ses filiales aux îles Cayman

Son PDG Kenneth Lay avait créé plus de 3 000 sociétés offshores dans les îles Caïmans, les Bermudes ou les Bahamas, afin de dissimuler des risques importants de la société mère. L'opérateur télécoms américain WorldCom fait aussi faillite en 2002, en laissant 41 milliards de dollars de dette. Son PDG Bernard Ebbers, responsable de la plus importante fraude comptable de l'histoire américaine, sera condamné le 13 juillet 2005 à 25 ans de prison. L'action WorldCom avait été recommandée avec insistance par Jack Grubman, analyste de la banque Salomon Brothers, plus tard banni de la profession[506]. Pour éviter des poursuites judiciaires, dix grandes banques d'affaires de Wall Street, Morgan Stanley, Lehman Brothers, Goldman Sachs, Merrill Lynch, Salomon Brothers, Bear Stearns, UBS, Piper Jaffray, JPMorgan Chase et Crédit suisse First Boston acceptent de signer[507] l'accord amiable d'avril 2003, avec la SEC et[508], l'association des courtiers américains. Il prévoit des dédommagements de 1,4 milliard de dollars pour les victimes des recommandations d'analystes biaisées par des conflits d'intérêt. Ces derniers sont bannis de la profession pour dix ans. Parmi eux, Henry Blodget, couvrant les sociétés de l'Internet pour Merrill Lynch, publiait des recommandations en contradiction avec les mails envoyés à ses amis. L'accord amiable signé sous l'égide de la justice prévoit aussi qu'une partie de la somme soit consacrée à de l'analyse financière indépendante, produite par des cabinets d'étude se consacrant exclusivement à cette activité.

En France, les analystes se voient reprocher leur soutien excessif à Jean-Marie Messier, PDG de Vivendi[509], ou d'avoir publié des objectifs de cours de 220 euros[510] pour France Télécom, dont l'action tombe début 2003 à seulement 6 euros, obligeant l’État français à donner 9 milliards d'euros pour faciliter une augmentation de capital de 15 milliards d'euros. La prise de conscience des conflits d'intérêt chez les analystes financiers déclenche celle sur l'indépendance des économistes financiers, cette fois en macroéconomie et sur l'indépendance des rédactions. Plus tard, l'Autorité des marchés financiers infligera 600 000 euros d'amende à Nicolas Miguet, accusé d'avoir recommandé, dans ses journaux, La Bourse et L'Hebdo Bourse plus, l'achat d'actions du groupe de spiritueux Belvédère, dont il était actionnaire[511].

Les géants de la bourse renoncent aux stock-options[modifier | modifier le code]

Les scandales Enron et Worldcom créent une polémique sur les stock-options pour dirigeants d'entreprises cotées, accusées de gonfler les cours à très court terme, puis les affaiblir lorsque les promesses de forte rentabilité deviennent intenables. Selon une étude du cabinet William M. Mercer, elles représentaient la moitié des rémunérations des patrons américains en 2000[512] et des plus-values de 2,5 milliards de dollars chez Enron. Son patron Kenneth Lay engrange 123 millions de dollars, selon la Securities and Exchange Commission, en 2001, l'année d'une pénurie d'énergie en Californie[513] orchestrée par un cartel de sociétés. Dès l'année 2000, l'espagnol Juan Villalonga se voit bouter hors de la présidence de Telefonica par ses grands actionnaires, BBVA, La Caixa, des fonds d'investissement américains, et son ex-ami d'enfance, José María Aznar, qui lui ont demandé de renoncer à son plan de stock-options[514].

Bill Gates annonce la fin des stock-options en 2003

En pleine crise boursière de septembre 2003, Microsoft[515], première capitalisation boursière mondiale, abandonne aussi les stock-options. Les deux cofondateurs, Steve Ballmer et Bill Gates n'en détenaient pas. Jürgen Schrempp, le patron de DaimlerChrysler, estime à son tour en mars 2004 que la suppression de ce système pour ses 6000 principaux cadres favorisera un développement plus durable de l'entreprise. Deutsche Telekom le suit un mois après. Puis c'est Shell qui décide en mars 2005 que le salaire des dirigeants dépendra désormais de la performance par rapport aux concurrents et plus des stock-options[516].

Le président d'EADS dénonce à son tour un "système contestable qui s'apparente à une loterie". Il décide en octobre 2007 de les remplacer par des actions gratuites, peu après le scandale boursier EADS[517]. Le premier ministre François Fillon interdit début 2009 l'attribution de stock-options et d'actions gratuites chez les banques et les constructeurs automobiles aidés par l'État[518]. Le futur président de la République François Hollande estime qu'elles "n'ont aucune légitimité", sauf "pour les entreprises qui naissent"[519]. Le PDG de Suez, Gérard Mestrallet juge à son tour en 2011 que les scandales à répétitions, chez Axa, Elf ou encore Vinci, ont rendu le système des stock-options trop impopulaire et les remplace par des actions gratuites, pour 8500 cadres[520]. En février 2012, Jean-Paul Agon "renonce à la moitié des stock-options qui (lui) ont été attribuées en 2010"[521] et met fin à toute distribution aux salariés de L'Oréal.

Google en 2004, la première introduction en Bourse « consumériste »[modifier | modifier le code]

Google n'a que cinq ans d'existence et un chiffre d'affaires de 1,46 milliards de dollars lors de son entrée en Bourse, sur le Nasdaq, en mai 2004. Pour sélectionner ses nouveaux actionnaires, le moteur de recherche choisit un système d'enchères inédit, qui lui permet de réduire de 5,5 à 1,5 % les commissions perçues par les banques d'affaires, dans une démarche « consumériste ». Placée au prix de 80 $, l'action valait 250 $ un an plus tard, et 700 $ sept ans après. En août 2005, Google décide l'une des plus grandes augmentations de capital de l'histoire: 4,2 milliards de dollars, au moment des projets de numérisation des fonds documentaires des universités d'Harvard, Stanford ou Oxford[522]. Google utilise cet argent pour la recherche et s'équiper d'un million de serveurs informatiques en juin 2007 contre 400 000 l'année précédente, en 2006[523]. Cet effort financier des actionnaires lui permet de creuser l'écart avec son concurrent Yahoo. Jusque là, les augmentations de capital de cette taille étaient essentiellement utilisées pour des refinancements, permettant de se désendetter, ou des acquisitions de sociétés.

Répartition des utilisateurs de Facebook suivant leur âge

Après avoir pris le dessus sur son rival Yahoo, Google doit à son tour affronter un nouveau concurrent très bien financé. Le 17 mai 2012, Facebook lance la plus grosse introduction en Bourse de l'histoire des valeurs technologiques, tant en levée de fonds qu'en capitalisation boursière[524], et au second rang historique pour l'ensemble des États-Unis derrière Visa, avec une valorisation de 104 milliards de dollars[525], supérieure à celle qu'avait obtenue Google en 2004. Facebook a lui aussi réduit les frais payés aux banques, selon la société de capital-risque Trinity Ventures, en leur versant seulement 1 % du montant de l'introduction en Bourse[526]. L'action Facebook perd ensuite la moitié de sa valeur en trois mois. Elle les regagnera en 2013, mais cette même année l'action Google passera les 1 000 dollars le 18 octobre.

La résurrection d'Eurotunnel, grâce à la patience des petits actionnaires[modifier | modifier le code]

Le tribunal de commerce a donné en 2007 une seconde vie à Eurotunnel, en effaçant la moitié de sa dette, vingt ans après le début du percement du Tunnel sous la Manche. Le 6 novembre 1987, une publicité financière vantait la perspective de 30 millions de voyageurs par an. À l'ouverture du tunnel, après sept ans de chantier, ce sera trois à quatre fois moins : huit à dix millions de voyageurs par an. Eurotunnel a aussi échoué à contrôler son investissement : 12,5 milliards d'euros en tout (matériel roulant inclus), soit 80 % de plus que les 7,5 milliards d'euros prévus au départ. Ce dérapage des coûts laisse les 730 000 actionnaires individuels impuissants. Ils sont majoritaires dans le capital, mais la direction ne les écoute pas.

Coupe du tunnel sous la Mer Manche montrant les couches géologiques traversées
Eurotunnel a trois tunnel, dont un de service au milieu, reliés par des rameaux de communications tous les 375 m), ce qui l'a protégé lors des incendies.

Même si la fréquentation est beaucoup moins importante que prévu, le Tunnel sous la Manche parvient à dégager une marge bénéficiaire de presque 40 % de son chiffre d'affaires : 375 millions d'euros d'excédent brut d'exploitation chaque année en moyenne entre 2009 et 2012. C'est environ 3 % du coût du percement et du matériel roulant, soit un rendement supérieur à l'inflation. Mais la société avait promis une rentabilité des capitaux propres de 15 %, en choisissant un financement très pauvre en capitaux propres, pour faire jouer l'effet de levier du crédit. La sous-capitalisation s'est traduite par un effet de massue, la dette faisant progressivement boule de neige. Les capitaux propres ne représentent que 1,17 milliard d'euros en 1987 lors de l'augmentation de capital constitutive, alors que le coût prévu du percement du tunnel est six fois plus élevé. Méfiants face à ce déséquilibre, les anglais restent à l'écart: 90 des actionnaires sont français.

L'espoir d'une exceptionnelle rentabilité des capitaux propres entraîne d'abord un quadruplement de l'action en un an et demi. Placée à 35 F (8,65 €2012), elle atteint son record le 30 mai 1989 à 128 F (29,75 €2012)[527], avant d'être divisée par quinze. D'autres augmentations de capital sont décidées, mais trop tard, à des cours très bas, obligeant à multiplier le nombre d'actions, et pour des montants insuffisants: 870 millions d'euros en novembre 1990 puis 1,07 milliard en mai 1994. La sous-capitalisation persiste. En 2003, la société croule toujours sous neuf milliards d'euros de dette, coûtant 500 millions d'euros d'intérêts par an, soit 60 % de son chiffre d'affaires. Pour espérer rembourser, elle fixe des prix de vente élevés, qui affaiblissent sa part de marché : 46 % pour les voitures et 38 % pour les camions, qui préfèrent les compagnies de ferries[528]. L'action fluctue entre 0,4 euro et 0,8 euro pendant dix ans. Une première révolte des petits actionnaires échoue en 1996, sur fond de divisions. Mais le 7 avril 2004, Jacques Maillot est élu PDG d'Eurotunnel lors d'une assemblée générale fiévreuse. Il a renversé la direction, avec le patron de presse Nicolas Miguet. En 2006, Eurotunnel se place sous la protection de la justice, faute d'accord avec ses créanciers. Le tribunal annule la moitié de la dette. L'autre moitié est reprise par une nouvelle société, qui a les mêmes actionnaires: la plupart souscrivent à son augmentation de capital constitutive. Trois ans après, Eurotunnel verse son premier dividende[529], symboliquement très modeste, 4 centimes par action pour 2009. Depuis, c'est l'une des rares sociétés où l'Association de défense des actionnaires minoritaires de Colette Neuville est accueillie au conseil d'administration. Symbole de cette résurrection, au printemps 2012, Eurotunnel achète pour 65 millions d’euros trois bateaux et 120 salariés sur 500 de SeaFrance, la plus petite et la plus mal gérée des compagnies de ferries.

D'Alstom à Général Motors, la Bourse associée à l'État[modifier | modifier le code]

General Motors a vécu à l'été 2009 le même destin qu'Eurotunnel: créanciers et actionnaires évincés par les tribunaux, dette annulée et création d'un "Nouveau GM", quarante fois moins endetté, qui réussit en 2010 une introduction en Bourse de 23 milliards de dollars[530]. Après avoir pris 61 % du capital à l'automne 2009, l'état américain revient à 26 %[531] en 2010. Les ventes d'automobiles sur le marché américain sont reparties dès le début de 2010, six mois après le rachat par l'État. Dès 2011, elles représentent 25 % de plus qu'en 2008. GM a vu ses ventes de voitures aux États-Unis passer de 5 à 2 millions entre 2000 et 2009, contribuant au vieillissement du parc automobile américain: l'âge moyen d'une voiture atteint un record de 11,2 ans en 2011 contre 8,4 en 1995[532]. En 2005, GM verse encore un dividende de 2 dollars par action, aussi élevé que celui du haut de cycle en 2000[533], alors que l'agence Standard & Poor's juge la dette de 292 milliards de dollars[534] beaucoup trop élevée et la place dans la catégorie "obligation pourrie". En octobre 2005, GM parvient à contourner le Chapitre 11 de la loi sur les faillites des États-Unis en cédant 51 % de sa société de crédit GMAC au fonds de LBO Cerberus Capital Management. Mais refuse d'augmenter ses capitaux propres, préférant supprimer 105 000 emplois entre 2004 et 2008, pour tenter se désendetter : les effectifs mondiaux tombent à 235 000 en 2008[535] contre 340 000 en 2004[536].

Concessionnaire Pontiac avant-guerre. La plus grosse des marques cédées en 2009 ne produisait plus que 169 000 véhicules.
Les quinze années de vieillissement du parc automobile américain 1995 2000 2005 2011
L'âge moyen des voitures circulant aux États-Unis a augmenté de 3 ans 8,4 ans 9,1 ans 10 ans 11,2 ans
Année 1999 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012
GM vendues aux États-Unis [537] 5 millions 4,9 mlns 4,9 mlns 4,8 mlns 4,7 mlns 4,5 mlns 4,1 mlns 3,8 mlns 3 mlns 2,08 mlns 2,2 mlns 2,5 mlns 3,1 mlns

La conséquence est une forte baisse des ventes, puis des bénéfices. En 2007[538], la part du marché américain chute à 23 % contre 28 % en 2003[539]. Cette année-là, la dette fait boule de neige, représentant neuf fois les capitaux propres[540], selon Standard & Poor's. L'effet de levier financier recherché par certains actionnaires devient un effet de massue. Mais le dividende n'est « suspendu » qu'en août 2008[541]. En décembre 2008, l'État prête d'urgence 17 milliards de dollars, sous condition de réduire la dette des deux-tiers, en la transformant en capitaux propres[542]. GM propose aussi de supprimer 20 000 emplois en trois ans. Le groupe n'employait déjà plus que 235 000 personnes[543]: il avait déjà supprimé 111 000 emplois dans le monde, le tiers de ses effectifs, entre 2005 et 2008. GM promet de vendre cinq de ses marques: Pontiac, Saturn, Hummer, Saab Automobile et Opel. Les quatre premières sont en réalité de toute petite taille : 0,27 millions de véhicules à elles quatre, soit 3 % des ventes de GM. La seule grande marque des cinq est l'allemande Opel, qui a vendu 1,93 millions[544] de véhicules en 2008, soit huit fois plus que les quatre autres réunies. Elle sera en réalité conservée, GM décidant de ne plus la vendre, quelques mois après. Le groupe canadien Magna International[545] est approché mais GM se rétracte en fin d'année[546].

Échelle de notation financière selon les principales
agences de notation
Signification
de la note 
Moody’s Standard
& Poor’s
Fitch
Ratings
Dagong
Long
terme
Court
terme
Long
terme
Court
terme
Long
terme
Court
terme
Long
terme
Court
terme
Prime
Première qualité
Aaa P-1

Prime
-1
AAA A-1+ AAA F1+ AAA A-1
High grade
Haute qualité
Aa1 AA+ AA+ AA+
Aa2 AA AA AA
Aa3 AA− AA− AA−
Upper medium
grade

Qualité moyenne
supérieure
A1 A+ A-1 A+ F1 A+
A2 A A A
A3 P-2 A− A-2 A− F2 A− A-2
Lower medium
grade

Qualité moyenne
inférieure
Baa1 BBB+ BBB+ BBB+
Baa2 P-3 BBB A-3 BBB F3 BBB A-3
Baa3 BBB− BBB− BBB−
Non-investment
grade,
speculative

Spéculatif
Ba1 Not
prime


Non
prime
BB+ B BB+ B BB+ B
Ba2 BB BB BB
Ba3 BB− BB− BB−
Highly
speculative

Très spéculatif
B1 B+ B+ B+
B2 B B B
B3 B− B− B−
Risque élevé Caa1 CCC+ C CCC C CCC C
Ultra spéculatif Caa2 CCC
En défaut, avec
quelques espoirs
de recouvrement
Caa3 CCC−
Ca CC CC CC
C C/CI/R C C
En défaut sélectif SD D RD D D D
En défaut D D
Les 4 marques que GM a dû céder après l'été 2009 Pontiac Saturn Saab Hummer
Véhicules vendus par ces 4 marques en 2009 169 890[547] 67 576[547] 40 000[548] 9 046[549]
Les grands chiffres de GM fin 2003 fin 2008 Variation 2003-2008 fin 2012 Variation 2008-2012
Effectifs 340 000[550] 235 000[535] moins 115 000 215 000 (prévision) moins 20 000
Chiffre d'affaires 193 517 mds 148 979 mds moins 55 mds 153,3 mds (prévision) plus 5 mds
Dette 288 mds 175 mds moins 113 mds 5 mds moins 170 mds
Fonds propres 6 mds moins 39 mds Anéantis 60 mds (nouvelle société) plus 99 mds

Entre-temps, le 30 décembre 2008, GM reconnaît rater chaque mois 45 000 à 60 000 ventes de voitures sur le marché américain, à cause de la sous-capitalisation de sa filiale de crédit GMAC. L'État en prend 18 %, pour 5 milliards de dollars, en prenant argument que le fonds de LBO Cerberus a échoué à convaincre les créanciers de convertir leur dette en actions[551]. En mars 2009, Barack Obama entre à la Maison-Blanche et demande au PDG de GM Rick Wagoner de passer la main à Fritz Henderson[552]. GM se place le 1er juin 2009 sous la protection de la loi américaine sur les faillites. La dette est convertie, à prix extrêmement bas, en actions d'une nouvelle société: le "Nouveau GM", doté de 60 milliards de dollars de capitaux propres. Washington en apporte 61 %, Toronto 12 %, le fonds de couverture médicale du syndicat automobile UAW 17 % et les ex-créanciers 10 %. Enfin désendetté, avec seulement 5 milliards de dollars de crédits long-terme et une charge d'intérêt divisée par dix[553], GM regagne des parts de marché aux États-Unis[554] redevient leader mondial en 2011. En conservant sa filiale Opel et en bénéficiant d'un fort rebond de sa production, il a en réalité augmenté ses effectifs après l'intervention de l'État, entre 2009 et 2012.

L'État français entre lui au capital d'Alstom dès 2004, peu après la mise en bourse de 52 % du capital par Alcatel, qui a au passage prélevé un "super-dividende", diminuant les capitaux propres. Alstom est aussi en difficulté car il vient de vendre ses turbines à gaz à General Electric et racheter celles à grande puissance (GT24/26) d'ABB, défectueuses. Il faut deux augmentations de capital successives, la seconde avec la participation de l'État, qui revend sa part à Bouygues en 2006. Dix ans après, General Electric lance cette fois une OPA sur tout le groupe, avant d'accepter que l'État prenne 20% du capital pour garantir une stratégie d'association avec GE, via des coentreprises.

Les nouveaux géants boursiers russes et chinois[modifier | modifier le code]

Le sidérurgiste indien Mittal créé la surprise, le 28 janvier 2006, par une offre publique d'achat hostile sur le leader mondial de l’acier Arcelor, pour 18,6 milliards d'euros[555]. Arcelor se défend, mettant en avant ses 17,6 milliards d'euros de capitaux propres et fait échec à l'OPA. Mais Mittal relève cinq mois après son offre de 44 % et l’emporte. C’est la onzième acquisition en dix ans pour Lakshmi Mittal, actionnaire à 88 % de Mittal et 6e homme le plus riche du monde. Revers de la médaille, cette pyramide d’acquisition, réalisée dans de nombreux pays d'Europe de l'Est, a généré une dette nette de 22 milliards de dollars, notée en catégorie spéculative par l'agence Standard & Poor's[556]. Autre coup de tonnerre, en novembre 2007, l'introduction en Bourse de Shanghai de 2,2 % du capital de Petrochina. Le cours flambe de 163 % en un jour, lui donnant une capitalisation boursière de 1004 milliards de dollars. C'est plus que le leader mondial ExxonMobil ! L’américain affiche pourtant un chiffre d'affaires quatre fois plus élevé.

Gazoducs russes vers l'Europe (existants, en construction ou en projet)

La valeur de Petrochina représente 50 fois ses bénéfices attendus, contre 10 fois pour les géants du secteur. Ces chiffres ne peuvent qu'étonner, pointe alors le Financial Times. Le prix élevé de l'action reflète les espoirs des investisseurs sur la Croissance économique chinoise[557]. Le phénomène n’a rien d’une mode : en 2010, les deux premières banques au monde par la capitalisation boursière sont chinoises[558]. La spéculation sur la Croissance économique profite à d’autres grandes sociétés du club des cinq, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Une semaine avant l'Élection présidentielle brésilienne de 2010, le groupe public Petrobras réussit à Wall Street une augmentation de capital de 70 milliards de dollars, la plus grande de l’histoire. Sa capitalisation boursière atteint 146 milliards de dollars, la deuxième du pétrole derrière ExxonMobil[559], grâce à de sérieux projets : 224 milliards de dollars d’investissements d'ici à 2014, pour les gigantesques gisements sous-marins de pétrole découverts en 2007 jusqu'à 7 000 mètres de profondeur, sous une épaisse couche de sel. Petrobras prévoit de doubler sa production, à 5,4 millions de barils par jour (mbj) en 2020.

Le russe Gazprom est lui première capitalisation boursière européenne dès 2006[559]. Mais comme Mittal, il souffre de voir sa dette notée dans la catégorie spéculative par Fitch Ratings. Il contrôle un quart des réserves mondiales de gaz naturel et pèse 8 % du PIB russe. Autre géant russe, le nouveau leader mondial de l'aluminium Rusal, du milliardaire Oleg Deripaska, abandonne un tiers de sa valeur dans les trois semaines qui suivent son introduction en bourse de janvier 2010, à Hong Kong[560]. "La plupart des gestionnaires de fonds n'aiment pas ce titre. Le ratio de levier est très élevé » confie à Reuters un financier, la dette atteignant 15 milliards de dollars.

Les entreprises cotées réduisent leurs capitaux propres[modifier | modifier le code]

Les taux directeurs de la BCE (rouge) et de la FED (bleu), plus bas d'un cycle à l'autre, amènent les entreprises à préférer l'emprunt aux capitaux propres, ce qui accentue l'ampleur des cycles.

Dans les années 2000, la Bourse est accusée de détourner de l'industrie les diplômés d'écoles d'ingénieurs et de commerce[561] car certaines voient 20 % d'entre eux travailler dans la finance[562]. Ses détracteurs lui reprochent aussi de nuire à l'industrie car nombre d'entreprises font monter leur action à court terme, en dopant la rentabilité des capitaux propres par leur réduction, aggravant l'inefficience des marchés boursiers à long terme, mise en lumière par l'économiste Robert Shiller, prix Nobel d'économie 2013[563]. Trois méthodes sont utilisées : rachats d'actions, dividendes supérieurs aux bénéfices, et fusion-acquisition à crédit pour obtenir un effet de levier[564]. Revers de la médaille, la sous-capitalisation qui en résulte peut entraîner un effet de massue en cas de déception sur les ventes. Cela augmente la volatilité de la rentabilité, et donc du cours de bourse, qui permet surtout le délit d'initié. Autre inconvénient pour la collectivité, la sous-capitalisation déplace les bénéfices vers l’étranger[565] : le droit fiscal a commencé à étudier cette préférence pour l'emprunt, qui génère des flux d'intérêt vers des pays à fiscalité privilégiée Les créanciers calculent eux un frein à l'endettement, en principe égal à 50% : le montant emprunté par une société ne doit pas excéder celui de ses capitaux propres[566]. Les règles financières veulent que les industries très cycliques[567], comme l'acier, se contentent d'un endettement « faible, voire négatif »[567], pour limiter, les risques d'effet de massue en bas de cycle économique. Une étude a cependant montré que les chef d'entreprise privilégient la dette aux capitaux propres quand ils ont une vision optimiste, pour profiter au maximum du potentiel d’appréciation de l'action en Bourse. Inversement, en cas de vision pessimiste, ils préfèrent augmenter les capitaux propres[568], ce qui contribue à une croissance plus durable, en donnant, plus de temps pour décider où non de supprimer une activité en période de moindre ventes, ou en cas d’accident de parcours : les capitaux propres absorbent les pertes temporaires. Une étude publiée en juin 2011 pour le fonds de pension TIAA-CREF montre que les sociétés donnant la priorité aux rachats d'actions et aux dividendes par rapport aux investissements affichent de plus mauvaises performances boursières sur une période de dix ans[569]. Mais sur trois ans (2010 à 2012), leurs progression boursière dépasse de 29% celui des autres[570].

En 2007 aux États-Unis, Les rachats d'actions ont représenté un niveau record de 761,8 milliards de dollars[571], selon les Birinyi Associates. Les précédents records dataient de 1987 et 2000, deux années précédant aussi un krach. En France, les entreprises cotées n'ont augmenté leur capital que de 6,9 milliards d'euros en 2012, montant très inférieur à celui restitués aux actionnaires (40 milliards d'euros en moyenne entre 2007 et 2012 pour les seules sociétés du CAC 40)[572]. Pour tenter de garantir un niveau minimum de capitaux propres, aux moins chez les banques, afin d'assurer la stabilité du crédit, le Comité de Bâle a oeuvré aux Accords de Bâle dont plusieurs versions se succèdent : Bâle I en 1988, Bâle II en 2010 et Bâle III. Bâle I a créé le Ratio Cooke : toute banque doit avoir des capitaux propres au moins égal à 8% des actifs.

Les crises 2007-2011 poussent les taux d'intérêt au plus bas depuis deux siècles[modifier | modifier le code]

La crise financière mondiale débutant en 2007 est appelée crise des subprimes : plusieurs sociétés américaines de crédit au logement font faillite, car la valeur des maisons utilisées en garantie des crédit hypothécaire aux familles modestes a chuté. Les actions des banques s'effondrent en Europe aussi car elles ont utilisé des sociétés de rehaussement de crédit, comme CIFG ou FSA, pour mélanger ce crédit hypothécaire avec des obligations d’État, au sein de placements abusivement notés AAA par les agences de notation, qui se révèlent en réalité très risqués. La banque américaine Lehman Brothers fait faillite le 15 septembre 2008. Le CAC 40 perd 42,6% en 2008 puis regagne 22,3% en 2009. Les bourses anticipent un redémarrage économique en 2010. Mais il se révèle trop faible pour que les recettes fiscales supplémentaires puissent effacer les déficits publics creusés par la crise en 2008 et 2009, surtout en Espagne et en Angleterre, deux pays où le PIB s'effondre à cause de l'explosion d'une bulle immobilière, faisant bondir le déficit budgétaire à plus de 10% du PIB. En Irlande, le déficit atteint même 30%.

Prix des maisons au Royaume-Uni de 1975 à 2006.
Comparaison des PIB/habitant en SPA : dégradation dans les 3 pays victimes d'une bulle immobilière[573]
Pays 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 Ecart 2006/2012
Drapeau : Royaume-Uni Royaume-Uni 122 118 114 112 108 105 106 moins 13%
Drapeau de l'Espagne Espagne 105 105 104 103 99 96 96 moins 8,6%
Drapeau des États-Unis États-Unis 160 156 151 150 151 149 152 moins 5%
Drapeau de l'Italie Italie 105 104 104 104 103 102 101 moins 3,8%
Drapeau de la France France 108 108 107 109 109 109 109 plus 0,9%
Drapeau de l'Allemagne Allemagne 116 116 115 120 123 123 plus 6%
Bankia, symbole de la crise immobilière espagnole, rate une entrée en Bourse tardive, avant d'être à nouveau recapitalisée puis nationalisée

Dès le 28 avril 2010, Standard and Poor's dégrade de AAA à AA- la note de l'Espagne, qui réagit par un gel des retraites, la baisse des salaires des fonctionnaires de 5 %[574]. Puis Madrid créé un système de protection institutionnel pour les banques prise dans l'immobilier, vite jugé trop peu protecteur. Le mois suivant, l'Angleterre, qui avait elle massivement recapitalisé ses banques dès 2009, lance son plus grand plan d'économies depuis 30 ans (93 milliards d'euros en quatre ans), sous la pression de Fitch[575]. Un an après, la rigueur s'étend à d'autres pays, où le déficit budgétaire est pourtant moins pressant, sur fond d'emballement médiatique et financier. Le 15 juillet 2011, un plan de rigueur italien de 20 milliards d'euros (salaires et embauches de fonctionnaires gelés, impôts relevés), est annoncé[576]. Il s'agit de parer aux craintes de retrait des investisseurs, choqués par le scénario d'un défaut partiel sur la dette grecque, en crise depuis fin 2009.

Le surlendemain, c'est l'échec de l'entrée en Bourse de Bankia, qui regroupe les Caisses d'Epargne espagnoles, où les politiques espagnols sont très présents, sous la houlette de Rodrigo Rato, ex-directeur du FMI (2004-2007) et ex-bras droit d'Aznar : il faut consentir une décote sur les cours, imprévue, de 60%[577]. Dix jours après, Zapatero est contraint par sa majorité à annoncer des législatives anticipées. Le 5 août, Standard and Poor's retire le AAA des États-Unis, en pleine polémique budgétaire, les démocrates n'ayant consenti aux républicains qu'une baisse des dépenses relative, en échange du relèvement du plafond de la dette. Un grand nombre d’articles de journaux relate les changements de notation, réels ou redoutés, en "venant à les considérer comme des indices de la santé économique et financière mondiale"[578], sur fond de « concentration sur une courte période de l'essentiel des dégradations » en Grèce, au Portugal, puis même en Italie[579]. Ce pays subit dès juillet des rumeurs d'abaissement de sa note, qui n'aura lieu que le 20 septembre, malgré un déficit budgétaire 2010 bien moindre que l'Espagne (3,8% contre 9,10%[580]).

Neuf séances de baisse consécutive des 3 principaux indices boursiers européens à l’été 2011.
Date Indices
CAC 40 DAX FTSE 100
mer. 27 juillet −1,42 % −1,32 % −1,23 %
jeu. 28 juillet −0,57 % −0,86 % +0,28 %
ven. 29 juillet −1,07 % −0,44 % −0,99 %
lun. 1er août −2,27 % −2,86 % −0,70 %
mar. 2 août −1,82 % −2,26 % −0,97 %
mer. 3 août −2,08 % −2,30 % −2,34 %
jeu. 4 août −3,90 % −3,40 % −3,43 %
ven. 5 août −1,26 % −2,78 % −2,71 %
lun. 8 août −4,68 % −4,03 % −3,39 %
Source : Boursorama
George Soros demande dès août 2011 de recapitaliser les banques

Taux des emprunts d'État à 10 ans : l'Italie cible de rumeurs en juillet/août 2011:

Pays France Allemagne Italie Espagne Grèce États-Unis
7 avril 2011 3,75 % 3,42 % 4,83 % 5,22 % 12,72 % 3,56 %
18 juillet 3,36 % 2,64 % 5,95 % 6,29 % 17,68 % 2,91 %
2 août 3,16 % 2,41 % 6,15 % 6,26 % 14,45 % 2,64 %
9 septembre 2011 2,42 % 1,69 % 5,46 % 5,33 % 21,40 % 1,92 %
22 avril 2013 1,70[581] % 1,23 % 3,97 % 4,49 % 11,37 % 1,67 %
6 juin 2014[582] 1,70 % 1,38 % 2,70% 2,57% NC 2,61%

Peu après l'Italie, la France décide aussi un plan de rigueur, dont le détail est publié le 22 août[583]. Réagissant aux "erreurs récemment commises dans la politique économique des États-Unis et de l'Europe", Morgan Stanley estime le 18 août que le PIB 2012, dans la zone euro, sera nettement moins élevé que prévu, de 1%[584]. Les bourses européennes sont effectivement déprimées : du 30 juin au 23 septembre, le CAC 40 abandonne 29,4%. L'indice espagnol baissera même de 45% en quinze mois. Les ventes à découvert sur 11 banques françaises, aux cours parfois divisés par deux, sont temporairement interdites. Certains accusent des rumeurs[585], d'autre l'insuffisance de capitaux propres. Le 18 juillet 2011, la Banque d'Espagne a estimé les besoins des banques espagnoles à 15 milliards d'euros alors que des analystes financiers les situent plutôt entre 30 et 100 milliards[586]. Le parcours de Bankia leur donne raison : action divisée par 500, semi-nationalisation le 9 mai 2012, puis une nouvelle augmentation de capital de 15 milliards d'euros le 28 mai 2013[587], qui met enfin un terme à la "crise espagnole". En France, Dexia tombe à 0,97 euros le 4 octobre, contre 24,5 euros en mai 2007. L'investisseur George Soros réclame le 17 août plus de capitaux propres pour les banques. Il estime qu'il faut lever le risque budgétaire italien et espagnol "avec des euro-obligations et recapitaliser les banques"[588]. Mais pour se recapitaliser, les banques doivent créer de nouvelles actions, ce qui ferait baisser leurs bénéfices par action : elles refusent, même si le FMI, où Christine Lagarde a succédé à Dominique Strauss-Kahn, réclame aussi des recapitalisations dès l'automne.

Les investisseurs se reportent sur la dette publique, jugée plus sûre, malgré des notes globalement abaissées par les agences de notation, ce qui fait monter les cours : en cinq mois, du 7 avril 2011 au 9 septembre 2011, le rendement des obligations américaines à dix ans est divisé par deux, passant de 3,75 % à 1,89 %. Même scénario pour les obligations allemandes, qui procurent dès octobre aux banques allemandes des plus-values suffisant à presque compenser leurs pertes en Grèce[589]. La baisse des rendements obligataires s'étend ensuite à toute l'Europe, même la Grèce, et ils atteignent leur plus bas niveau depuis deux siècles[590], ce qui amène la BCE à pointer le risque de bulle spéculative[591] sur l'obligataire. Cette baisse des taux s'inscrit dans un mouvement historique vieux de 35 ans : le taux d'intérêt français à 10 ans, qui avait atteint un maximum historique lors du second choc pétrolier, à 17 %[592] bat cette fois des records de modération. Dès 2010, le taux d'intérêt réel (une fois déduit l'inflation) est passé sous les 2 % : le tiers à sa moyenne des années 1980. Fin 2014, il passe même sous les 1%[593].

Hors zone euro, les taux d’intérêts à 10 ans se détendent globalement, malgré une tension à l'été 2011, en Islande, Irlande, Portugal, Hongrie et Grèce.
Année (fr)[594] 1981 1982 1983 1984 1985 1986 1987 1988 1989 1990 Années 1980
Taux 10 ans 17,4 % 14,8 % 14,4 % 13,4 % 11,9 % 9,2 % 9,9 % 8,6 % 9,3 % 10,0 % 11,9 %
Indice prix[595] 13,4 % 11,8 % 9,6 % 7,4 % 5,8 % 2,7 % 3,1 % 2,7 % 3,6 % 3,4 % 6,6 %
Taux réel 4,0 % 3,0 % 4,8 % 6,0 % 6,1 % 6,5 % 6,8 % 5,9 % 5,7 % 6,6 % 5,5 %
Année (fr)[594] 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 Années 1990
Taux 10 ans 8,6 % 8,1 % 5,6 % 8,3 % 6,6 % 5,8 % 5,3 % 3,9 % 5,5 % 5 % 6,3 %
Indice prix[595] 3,2 % 2,4 % 2,1 % 1,6 % 1,8 % 2,0 % 1,2 % 0,7 % 0,5 % 1,7 % 1,7 %
Taux réel 5,4 % 6,1 % 3,5 % 6,7 % 4,8 % 3,8 % 4,1 % 3,2 % 5 % 3,3 % 4,6 %
Année (fr)[594] 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 Années 2000
Taux 10 ans 5 % 4,3 % 4,3 % 3,7 % 3,3 % 4 % 4,4 % 3,4 % 3,6 % 3,4 % 3,9 %
Indice prix[595] 1,7 % 2,1 % 1,9 % 2,1 % 1,8 % 1,6 % 1,5 % 2,8 % 0,1 % 1,5 % 1,7 %
Taux réel 3,3 % 2,2 % 2,4 % 1,6 % 1,5 % 2,4 % 2,9 % 0,6 % 3,5 % 1,9 % 2,2 %
Année (fr) 2011 2012 2013 2014 Années 2010
Taux 10 ans 2,5 % 3,2 % 2,2 % 1,7 % 2,4 %
Indice prix 1,7 % 2,1 % 1,3 %[596] 0,7% 1,5 %
Taux réel 0,8 % 1,1 % 0,9 % 1% 0,9 %

Abandon de la centralisation des ordres en 2007[modifier | modifier le code]

La Bourse de Francfort

Souvent dotées d'un statut mutualiste, associatif ou public, les Bourses deviennent elle-même des entreprises cotées et très rentables dans les années 2000, avant de se racheter les unes les autres. En septembre 2000, la Bourse de Paris fusionne avec Bruxelles, Amsterdam et Lisbonne pour créer Euronext, puis achète la Bourse des produits dérivés de Londres, le LIFFE avant de fusionner en avril 2007 avec le New York Stock Exchange pour créer NYSE Euronext, lui-même racheté 8,2 milliards de dollars par Intercontinental Exchange en juin 2013. En mai 2007, le Nasdaq acquiert le suédois OMX, et ses 7 places scandinaves et baltes : Stockholm, Copenhague, Helsinki, Reykjavik, Tallinn, Riga et Vilnius[597], puis en juin 2007, le London Stock Exchange rachète la Bourse de Milan. Au Canada, la Bourse de Toronto rachète celle de Montréal en décembre 2007 pour former le Groupe TMX. Certains projets échouent, comme en octobre 2010 celui de Singapour et Sydney. En février 2011, Deutsche Börse et NYSE Euronext annoncent des négociations qui n'aboutissent pas.

Parallèlement, la centralisation des ordres est supprimée par la directive concernant les marchés d’instruments financiers entrée en application le 1er novembre 2007, adoptée sous l'influence des quelques grandes banques et pilotée à Bruxelles par Alexandre Lamfalussy. La directive libéralise la concurrence entre deux modèles : le marché organisé classique et le Système Multilatéral de Négociation, créé par des banques, qui obtient le droit de se passer d’un carnet d'ordres centralisé. Elle réduit les capacités de connaissance des ordres, dont moins de la moitié passent par un marché organisé en 2010[598]. En septembre 2008, neuf grandes banques, parmi lesquelles BNP Paribas, Citigroup et Morgan Stanley, lancent "Turquoise", le premier "dark pool" européen. Un an après, l'Autorité des marchés financiers déplore ne plus avoir les moyens de savoir ce qui se trame dans ces « bourses noires », qui permettent de rester anonyme[599]. Leur opacité est également critiquée par le G20 lors de la crise de 2008, ce qui amène la Commission européenne à réformer à l’automne 2012 sa directive concernant les marchés d’instruments financiers de 2007[600]. Le tarif moyen d'une transaction sur un marché organisé a baissé de 20 % à 40 %, selon une étude Oxera-Commission européenne publiée en juillet 2009, mais le coût global d'un même ordre, désormais fragmenté, n'a pas diminué, car sa taille moyenne a été divisée par trois en deux ans[601].

Cinéma, théâtre et littérature[modifier | modifier le code]

Affiche du mélodrame de Broadway, The War of Wealth de 1896, inspiré par la Panique de 1893[602].

La Bourse a inspiré très tôt la trame de nombreux romans : L'Autobiographie de Mark Twain (1906), Les Cinq Cents Millions de la Bégum de Jules Verne (1879), qui a travaillé chez l'agent de change suisse Fernand Eggly, au 72 rue de Provence, ou La Maison Nucingen d'Honoré de Balzac (1837). L'Argent, d'Émile Zola (1891), d'abord publié dans Gil Blas, journal littéraire de l'agent de change Victor Antoine Desfossés, décrit très précisément l'atmosphère autour du Palais Brongniart, lors de la Crise de 1866 et celle de l'Union générale.

Trader, Wall Street et Le Loup de Wall Street dépeignent des escrocs de la période 1988-1994, façon Nick Leeson, Michael Milken ou Jordan Belfort, tandis que Krach décrit l'affaire Long Term Capital Management, Margin Call la Crise financière de 2008 et Les Initiés le Délit de manipulation des cours et le Délit de fausse information. En avril 2011, le film Debtocracy compare la crise de la dette publique grecque avec celle de l'Équateur.

Base de données statistique[modifier | modifier le code]

  • Les cours des actions américaines depuis 1815 sur GFD[603].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Références[modifier | modifier le code]

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  2. Critique de La Révolution industrielle du Moyen Âge, de Jean Gimpel
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  6. D'autres berceaux de la Bourse également cités sont le Portugal, l'Italie et l'Espagne (cf. Pierre-André Julien, Entrepreneuriat régional et économie de la connaissance, Presse de l'Université du Québec, coll. « Entrepreneuriat & PME »,‎ 2005 (ISBN 2760513297, présentation en ligne, lire en ligne), p. 322)
  7. cf. Joseph Antoine, Marie-Claire Capiau-Huart, H. Olivier et H. Carpentier, Titres et Bourse, vol. 1 : Valeurs mobilières, De Boeck Université, coll. « Comptabilité, Contrôle & Finance »,‎ 1997 (ISBN 2804123456, ISSN 13730150, présentation en ligne, lire en ligne), p. 22
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  10. Braudel 1979, p. 178
  11. Kostolany 1960, p. 26
  12. Kostolany 1960, p. 125
  13. Marie-Noëlle Baudouin-Matuszek et Pavel Ouvarov, Banque et pouvoir au XVIe siècle : la surintendance des finances d'Albisse Del Bene, p. 252
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  19. Bibliothèque de l'École des Chartes, Paris, Librairie Droz, p. 279
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  21. Bibliothèque de l'École des Chartes, Paris, Librairie Droz, p. 280
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  26. Braudel 1979, p. 247
  27. Braudel 1979, p. 253
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  29. Hervé Hasquin, Louis XIV face à l'Europe du Nord : l'absolutisme vaincu par les libertés, p. 27
  30. Au cours actuel de 36 000 euros par kilo, 64 tonnes d'or représentent environ 2,4 milliards d'euros.
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  32. Braudel 1979, p. 264
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  58. Le Régent, par Jean-Christian Petitfils
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  64. Lagneau-Ymonet et Riva 2011, p. 14
  65. De l'administration des finances de la France, volume 1, par Jacques Necker]
  66. Valance 1998, p. 99
  67. Le Poids de l'État par Jean Meyer PUF, Paris, 1983, page 62
  68. Réflexions politiques sur les finances et le commerce, par Joseph Paris-Duverney et François Deschamps, La Haye, Vaillant frères et N. Prevost, 1740
  69. ils l'avaient déjà été de 1572 à 1720).
  70. Thérèse Kleindienst, "Le livre et l'art : études offertes en hommage à Pierre Lelièvre", p. 42, Somogy, 2000
  71. "Paris ancien et moderne, ou Histoire de France divisée en douze périodes appliquées aux douze arrondissements de Paris, et justifiée par les monuments de cette ville célèbre", par Jean de Marlès, Parent-Desbarres, 1838
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  94. Famille, parenté et réseaux en Occident : XVIIe ‑ XXe siècles : mélanges offerts à Alfred Perrenoud, page VII, par Anne-Lise Head-König, Luigi Lorenzetti, Béatrice Veyrassat, et Alfred Perrenoud, Librairie Droz, 2001
  95. dans les Mémoires de la Société genevoise pour l'encouragement des Arts et de l'agriculture
  96. Mémoire de la Société établie à Genève pour l'encouragement des arts et de l'agriculture [8]
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  100. "-Recherches générales sur la mortalité et la multiplication du genre humain" par Leonhard Euler
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  150. Jean-Charles Asselain, Histoire économique de la France, p. 142
  151. 6 canaux et 8 assureurs pèsent le tiers d’une capitalisation boursière de 271 millions de francs
  152. a et b Hautcoeur 2007, p. 338
  153. Hautcoeur 2007, p. 496
  154. Hautcoeur 2007, p. 498
  155. Simón Bolívar : A Life, par John Lynch, p. 206, 2007
  156. The Independence of Spanish America, par Jaime E. Rodríguez, Cambridge University Press, 1998, page 9
  157. "Simón Bolívar : A Lifassadeurs en Europe, Juan Garcia del Rio
  158. Desmond Gregory, Brute New World : The Rediscovery of Latin America in the Early 19th Century, p. 84
  159. Jean-Baptiste Boussingault, un grand géologue avorté du XIXe siècle, par Jean Boulaine, devant le comité français d'histoire de la géologie
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  161. Mexico in 1827, Volume 2, par Sir Henry George Ward, page 216
  162. The Independence of Spanish America, par Jaime E. Rodríguez, Cambridge University Press, 1998, page 245
  163. Braudel 1979, p. 530
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  165. J. Johnson, The annals of York, Leeds, Bradford, Halifax, Doncaster, Barnsley, Wakefield, Dewsbury, Huddersfield, Keighley, and other places in the county of York: from the earliest period to the present time, 1860, p. 321
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  178. Bonin 2006, p. 37
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  187. Braudel 1979, p. 764
  188. Verley 2008, p. 88
  189. On passe de 33 à 56 sociétés cotées, en particulier de 8 à 20 chemins de fer. Il y a toujours 8 canaux, 9 sociétés d'assurances et 5 banques
  190. Verley 2008, p. 191
  191. Jean-Martial Bineau, Chemins de fer d'Angleterre: leur état actuel, Carilian-Goeury et Dalmont, 1840, p. 10
  192. Chemins de fer d'Angleterre : leur état actuel], par Jean-Martial Bineau, chez Carilian-Goeury et Dalmont, 1840, p. 9
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  195. a et b Verley 2008, p. 190
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  262. The Boer War, par Carol DeBoer-Langworthy, mars 2007
  263. La France et l'Afrique du Sud : histoire, mythes et enjeux contemporains, par Daniel Bac, page 55, Éditions KARTHALA, 1990
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  265. a et b Lagneau-Ymonet et Riva 2011, p. 72
  266. a et b Hautcoeur 2007, p. 44
  267. "Dictionnaire historique des patrons français", par Hervé Joly, Danièle Fraboulet, Patrick Fridenson, et Alain Chatriot
  268. L'Argent, par Emile Zola, édition de Philippe Hamon et Marie-France Azéma, dossier financier par Bernard Cieutat, Le livre de poche
  269. Le Grand Méchant Marché : décryptage d'un fantasme français, par David Thesmar, et Augustin Landier, Flammarion, 2008, page 83
  270. Lagneau-Ymonet et Riva 2011, p. 49
  271. a, b et c Lagneau-Ymonet et Riva 2011, p. 50
  272. Lagneau-Ymonet et Riva 2011, p. 32
  273. Marseille 2001, p. 33
  274. Lagneau-Ymonet et Riva 2011, p. 52
  275. Les Fortunes françaises au XIXe siècle, par Adeline Daumard, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, 1973
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  277. "La Banque de lUunion parisienne (1874/1904-1974): De l'Europe aux outre-mers", par Hubert Bonin [26]
  278. Lagneau-Ymonet et Riva 2011, p. 63
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  283. a et b “Blue Angels”, “Venture Capital”, and “Whales”: Networks Financing the Takeoff of the Second Industrial Revolution in France, 1890s-1920s, par Hubert Bonin, 2004
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  327. "Raisons et enjeux de l'interconnexion en France 1919-1941", page 112, par Jacques Lacoste (1986)
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  329. "Le Crédit lyonnais: 1863-1986", par Bernard Desjardinspage, page 440
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