Fernand Braudel

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Fernand Braudel

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Biographie
Naissance
Luméville-en-Ornois (Meuse)
Décès
Cluses (Haute-Savoie)
Nationalité Drapeau de la France Français
Vie universitaire
Formation Université de Paris
Titres professeur au Collège de France
Membre de l'Académie française
Approche disciplinaire histoire des temporalités
Auteurs associés
Détracteurs Pierre Renouvin
Partisans Lucien Febvre

Principaux travaux

Fernand Paul Achille Braudel, né le à Luméville-en-Ornois (Meuse) et mort le à Cluses (Haute-Savoie)[1], est un historien français.

Fermement convaincu de l'unicité profonde des sciences humaines, il est l'un des représentants les plus populaires de « l'École des Annales » et a marqué durablement l'historiographie française par la définition de concepts « braudéliens » : l'étagement des temporalités, la longue durée, ou encore la civilisation matérielle sont des prismes à travers lesquels il observe le monde et dépasse très largement l'histoire traditionnelle en ouvrant sur des sciences telles que la géographie, l'économie, l'ethnologie, la sociologie, ou encore l'archéologie.

Biographie[modifier | modifier le code]

Enfance, formation et influences[modifier | modifier le code]

Fernand Braudel nait à Luméville-en-Ormois à une quarantaine de kilomètres au sud de Bar-le-Duc, dans la Meuse, le 24 août 1902. S'il n'a jamais caché que son père, Charles-Hilaire Braudel, était instituteur et exerçait en région parisienne, il a longtemps gardé son côté maternel dans l'ombre[2].

Il passe son enfance chez sa grand-mère, à Luméville, en Lorraine. De ce village d'avant la Révolution industrielle, et de cette enfance à la campagne, il gardera, jusqu'à la fin de sa vie, un souvenir ému, et s'estimera toujours « de souche paysanne » (Braudel 1990, p.10).

En 1909, il part rejoindre son père pour suivre sa scolarité à Paris[3]. Il est élève au lycée Voltaire de 1913 à 1920.

La Moselle et l'Alsace étant alors annexées à l'Allemagne, c'est dans une ambiance nationaliste que grandit Fernand Braudel. Il a 12 ans en 1914, et c'est dans un patriotisme exalté qu'il passe les années de guerre (« Nous avions la France derrière-nous, nous étions adossés à la France » Daix 1995, p. 31).

Il étudie au lycée Voltaire, à Paris, fait de bonnes études et nourrit alors l'ambition de devenir professeur au lycée de Bar-le-Duc.

Il fait ses études supérieures à la Sorbonne et est reçu à l'agrégation en 1922, mais ne passe pas par un parcours « classique » de khâgne. Son diplôme d'études supérieures, rédigé en 1921-1922 porte sur Bar-le-Duc durant la Révolution française (Braudel 1989), D.E.S. dans lequel il tente déjà des explications de comportements, et une ouverture vers l'histoire générale, traits typiquement « braudéliens ». Son agrégation en poche, il est nommé professeur au lycée de Constantine, en Algérie, en 1923.

Bien que son patron de diplôme d'études supérieures ait été Alphonse Aulard, un des premiers marxistes français, et un des premiers introducteurs de Karl Marx en France, c'est davantage la science géographique française qui va influencer Fernand Braudel. Cette dernière était, dans les années 1920, la science de pointe, et ses chercheurs (Eduard Suess, Margerie, et surtout Paul Vidal de La Blache) font alors des avancées capitales (Charles Lyell explique la longue durée des temps géologiques, Alfred Wegener, la dérive des continents).

Comme la science historique est bloquée dans le positivisme de Charles Seignobos et Charles-Victor Langlois, c'est la géographie, à l'avant-garde des sciences humaines, qui va imprimer une influence durable dans l'esprit de Braudel. La géographie sera d'ailleurs à l'origine de ses trois œuvres majeures : La Méditerranée et le monde méditerranéen, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, et L'identité de la France. Enfin, l'autre grande rencontre intellectuelle se produit en 1924 ; il lit « La Terre et l'évolution humaine » de Lucien Febvre (paru en 1922), le futur fondateur des Annales jouera dans sa vie un rôle considérable.

L'Algérie, le début de la thèse, le Brésil et Dubrovnik[modifier | modifier le code]

Son arrivée en Algérie, au lycée de Constantine, scelle le lien affectif qu'il va nouer avec la Méditerranée. Il découvre Alger (qui est, à cette époque, la vitrine coloniale de la France), le désert et les paysages méditerranéens. Il se révèle bon pédagogue, enseigne d'abord à Constantine, puis à Alger à partir de 1924. Son activité d'enseignant est interrompue par son service militaire, qu'il exécute en Allemagne d'avril 1925 à octobre 1926. Il va travailler à Alger jusqu'en 1932, au lycée d'abord, puis à la faculté, comme professeur auxiliaire. La mort de son père intervient en 1927, et c'est à cette date qu'il recueille sa mère et qu'il se marie une première fois, le 27 octobre 1927, avec Paulette Valier.

1927 marque également son inscription en thèse. Cette dernière se veut très classique dans son sujet. Elle doit porter sur Philippe II et la politique espagnole en Méditerranée de 1559 à 1574. C'est une pure thèse d'histoire politique et diplomatique qu'il engage sous la direction de Georges Pagès. En parallèle de son activité d'enseignant, il travaille donc dans les archives parisiennes, espagnoles (à Madrid et Simancas, en 1928), et génoises (dans lesquelles il va découvrir les comptes de l'ambassadeur d'Espagne), et commence à publier des comptes-rendus et des articles dans la Revue Africaine (le premier, date de 1928 et porte sur « Les espagnols et l'Afrique du Nord de 1492 à 1577 »).

Il engage également une relation épistolaire avec Lucien Febvre (auteur de « Philippe II et la Franche-Comté ») à partir de 1927, et c'est ce dernier qui lui conseille d'inverser, voire de renverser son sujet de thèse (La Méditerranée et Philippe II). Ce n'est que petit à petit que Fernand Braudel va concevoir la Méditerranée comme un espace historique avec une temporalité propre.

Depuis son premier article, il publie beaucoup et devient un historien reconnu, spécialiste de l'Afrique du Nord et du XVIe siècle. S'il ne semble pas au courant de la création des Annales (revue fondée en 1929 par Marc Bloch et Lucien Febvre, à Strasbourg), il est associé au Congrès national des sciences historiques qui se tient en 1930 à Alger. Secrétaire adjoint, il est chargé de la préparation du congrès au cours duquel il va faire la rencontre, outre de Pierre Renouvin et de Henri Berr, de Henri Pirenne, le célèbre historien Belge.

Ce dernier, qui peut être considéré comme l'autorité tutélaire des Annales, a acquis une renommée internationale avec son « Mahomet et Charlemagne », dans lequel il ouvrait des perspectives qui dépassaient largement le strict cadre de l'histoire diplomatique telle qu'elle était enseignée. Les interactions entre l'économie, l'histoire politique et les civilisations, ainsi que la mise en évidence du changement de centre de gravité au sein de la Méditerranée, vont exercer une grande influence dans le développement intellectuel de Braudel, et dans celui de sa thèse.

Il est nommé professeur à Paris en 1932, et se met à exercer dans un climat universitaire unanimement hostile à cette « nouvelle histoire » incarnée par les Annales. Il enseigne tour à tour aux lycées Pasteur, Condorcet et Henri IV. Son histoire personnelle est alors marquée par son divorce et son remariage avec Paule Pradel, à Tiaret (aujourd'hui Tihert), à l'été 1933 (Daix 1995, p.101). Continuant de travailler dans les archives, italiennes notamment, il apprend qu'il est désigné en 1934 pour aller enseigner à la faculté de São Paulo, au Brésil.

L'objectif de la diplomatie française était alors d'aider le Brésil à se doter d'une faculté de lettres, sciences et philosophie. C'est donc tout un groupe de jeunes professeurs (parmi lesquels Claude Lévi-Strauss, Jean Maugüé, Pierre Monbeig) qui vont partir avec Braudel de l'autre côté de l'Atlantique.

Ce voyage est, pour Braudel, une libération. Aux questionnements sur l'orientation de sa thèse, il lui permet également de prendre de la distance avec les rivalités universitaires parisiennes. Il se rend au Brésil juste après la naissance de sa fille (mars 1935) et y restera jusqu'en 1937 (hormis pendant les périodes de vacances d'été, décalées dans l'hémisphère Sud, où il rentre en Europe et en Algérie, pour travailler dans les archives).

Le Brésil lui offre l'occasion de voir la Méditerranée de loin, mais également de considérer les côtes atlantiques comme une de ses extensions. C'est durant son séjour qu'il prend conscience de la nécessité d'intégrer l'économie dans son horizon d'historien. Ce séjour fait malheureusement naître des rivalités entre professeurs français[4], mais il réussit à former ses étudiants aux méthodes des Annales et en devient un porte-parole. C'est enfin au Brésil qu'il change son sujet de thèse (Braudel 1992, p.241) et le recentre définitivement sur la Méditerranée.

Au cours de l'hiver 1936-1937, il se rend aux archives de Dubrovnik (anciennement Raguse) qui sont alors entièrement conservées. C'est à leur contact qu'il va pouvoir « palper » la Méditerranée. Les archives conservent des documents relatifs à la construction des navires, aux mouvements du port, aux assurances, aux voyages commerciaux. Il peut voir, grâce à elles, le fonctionnement d'une ville-État, située aux débouchés des civilisations slaves et balkaniques. Grâce à ces archives (endommagées lors de la guerre en Croatie entre 1991 et 1995), Braudel peut s'offrir une vision entière de la Méditerranée, elle devient alors son véritable sujet d'histoire, son personnage historique.

Il présente sa candidature pour entrer à la IVe section de l'École pratique des hautes études en 1937, et y est élu. C'est sur le bateau qui le ramène du Brésil qu'il rencontre pour la première fois personnellement Lucien Febvre, de retour d'une série de conférences en Argentine. Cette rencontre est capitale pour les deux hommes, déterminante. Une relation de père / fils va s'instaurer entre les deux et Braudel rejoint officiellement le groupe de chercheurs constituant les Annales, dans lesquelles il va publier de nombreux articles. Si tous ces chercheurs, réunis par Marc Bloch et Lucien Febvre, sont d'accord sur le fait qu'il est nécessaire de joindre l'histoire aux autres sciences humaines, c'est également un groupe à la sensibilité politique très développée. C'est là la divergence avec Braudel qui lui, n'a jamais manifesté un commentaire personnel sur l'actualité politique (il n'a jamais fait allusion à la guerre d'Espagne, ni au Front populaire, ni à la montée du fascisme et du nazisme). L'unique fois où Braudel a manifesté ses sentiments personnels intervient à la suite des accords de Munich, au sujet desquels il témoigne son hostilité (Daix 1995, p.145).

Il est mobilisé à l'été 1938 (à la suite de la crise des Sudètes), et bien qu'avancé dans sa thèse et ayant réuni une documentation considérable, il n'a pas encore accouché intellectuellement de son concept « braudélien » qui structure sa thèse. C'est la guerre et la captivité qui vont le lui permettre.

La guerre, la captivité, la libération et la soutenance de thèse[modifier | modifier le code]

Mobilisé, il est lieutenant d'artillerie, affecté sur la ligne Maginot, entre Wissembourg et Haguenau. Les évènements se déroulent (drôle de guerre, percée allemande, invasion et effondrement français), mais il n'a jamais l'occasion de prendre part aux combats. Il est fait prisonnier 7 jours après l'armistice, le 29 juin 1940.

Il commence son long séjour en captivité à l'Oflag XIIB de Mayence, au sein duquel de nombreux prisonniers français, subjugués par la victoire allemande, s'accommodent vite de Pétain. Peut-être pour résister à l'abattement, ou peut-être par tempérament personnel, il va s'improviser recteur et donner des conférences à ses camarades, engager, tant bien que mal, une correspondance nourrie avec Lucien Febvre (resté en France), et se remettre au travail, sur sa thèse. Encore une fois, sa correspondance ne trahit aucune sorte de commentaire sur les évènements (« les soubresauts du temps court »), si bien qu'il est, comme toujours, difficile de se prononcer sur ses sentiments profonds durant sa période de captivité. Pierre Daix avance pourtant, dans la biographie qu'il lui a consacrée (Daix 1995, pp.187-201), qu'il était un gaulliste convaincu, correspondant, de manière codée, avec Lucien Febvre, lui-même en liaison avec des organisations de résistance. Quoi qu'il en soit, il travaille sérieusement à la rédaction de sa thèse (il multiplie les versions), et effectue le travail de mémoire, loin de ses fiches (restées à Paris), et loin de toute bibliothèque de recherche. Il a tout de même accès, en tant que recteur improvisé de l'université de prisonniers qu'il a constituée, par l'intermédiaire de ses gardiens - qui le surnomment Magnifizenz - à des ouvrages de recherche en langue allemande, comme ceux de Max Weber, Werner Sombart, Georg von Below... L'ampleur du travail réalisé, l'exploit, pourrait-on dire, est à porter en grande partie au crédit de sa prodigieuse mémoire.

Mais le véritable « bond » conceptuel ne vient qu'un peu plus tard. Dans une lettre à Lucien Febvre datée du 21 Octobre 1941 (Daix 1995, p.170), il expose, pour la première fois, son plan pour sa « Méditerranée ».

Il divise les temporalités et traite, en premier lieu une histoire « longue à s'écouler », « quasi-immobile », celle des grands ensembles géographiques, des climats, des courants marins.

Au-dessus de celle-ci, il retrace l'histoire moyenne des conjonctures ; celle des fluctuations plus rapides, des marchés, des courbes de prix, des inflations et récessions, des mouvements humains.

Enfin, au dernier étage de cette « fusée conceptuelle », il expose « l'écume » ; l'histoire pleine de tourbillons des évènements, celle des batailles, des traités...

Cette conception des temporalités étagées lui serait venue de son expérience directe de prisonnier. Il aimait soulager ses camarades, exposés à la propagande nazie (évoquant les victoires de l'armée allemande), en leur rappelant que les nouvelles reçues n'étaient « que des événements », et que ce qui comptait alors, dans ces années de guerre, c'étaient les temporalités longues, les structures lentes à se mettre en place. On peut donc dire que l'actualité « brûlante » l'a déconnecté définitivement de l'histoire événementielle.

Il est transféré en juin 1942 au camp disciplinaire de Lübeck (Oflag Xc), où ses conditions physiques et matérielles se dégradent. Sans doute trop « gaulliste », il est dans le camp des « politiques », ceux qui sont mis à l'écart à cause de leurs opinions politiques interdites par le IIIe Reich. Loin de se décourager, c'est dans ce camp qu'il va terminer la rédaction de « la Méditerranée », tout en continuant sa correspondance avec Lucien Febvre (qui essaye de garantir la position de Braudel, ainsi que l'intégralité de ses fiches et de ses ouvrages à Paris). C'est le même Lucien Febvre qui lui dédie, alors qu'il est encore en captivité, « Le problème de l'incroyance au XVIe siècle ; la religion de Rabelais ». Ce dernier s'efforce également, de Paris, de garder vivant l'esprit des Annales malgré la mort héroïque de Marc Bloch sous les balles de la Milice, le 16 juin 1944.

Le camp de Lübeck est libéré au début de mai 1945, Fernand Braudel est à Paris le 26. Accueilli par Febvre, il est hébergé chez lui, et c'est là qu'il porte les touches finales à sa thèse, fait les ultimes vérifications après avoir repris possession de ses fiches et de ses ouvrages. Il la dépose, cette fois pour de bon, à l'impression en mai 1946. Reprenant son travail comme avant-guerre, il assure des séminaires à la 4e section de l'École pratique des Hautes Études et présente sa candidature pour entrer à la Sorbonne en 1946. Il se heurte toutefois à Pierre Renouvin qui, très attaché à l'histoire « traditionnelle », celle des événements, écarte donc Braudel d'une chaire à la Sorbonne.

Cela ne l'empêche pas de soutenir sa thèse, « La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II », le 1er mars 1947. Le jury est alors présidé par Roger Dion ; il est en outre constitué de Émile Coornaert, Lucien Febvre, Marcel Bataillon, Ernest Labrousse et Gaston Zeller. À l'exception de ce dernier (encore attaché à l'histoire événementielle), le jury est unanime, sa soutenance est un triomphe.

La Méditerranée et la VIe section de l'École pratique des Hautes Études[modifier | modifier le code]

Après sa très longue gestation, le livre est édité en 1949. Si une seconde édition, en 1966, apporte quelques modifications, l'essentiel de l'architecture de cet ouvrage majeur est conservé. Ses divisions internes sont intitulées :

1 – La part du milieu. Davantage qu'un cadre géographique, c'est une étude sur les montagnes, les péninsules, les mers, les confins... Dans ce chapitre, il traite des différences entre transhumance et nomadisme, aborde, pour la première fois, la question de l'évolution du climat (problématique révolutionnaire à l'époque, qui sera reprise par Emmanuel Le Roy Ladurie en 1961, avec « l'histoire du climat depuis l'an Mil »), étudie la question du réseau des routes et des villes... Se plaçant dans la longue durée, il peut se permettre des raccourcis, des bonds chronologiques qu'il explicitera dans son célèbre article de 1958[5].

2 – Destins collectifs et mouvements d'ensemble. Cette partie est orientée vers l'économie. Il traite des métaux précieux, du commerce, des fluctuations monétaires, du prix des épices..., mais il ne néglige pas non plus les empires, les sociétés, les civilisations, les différentes conjonctures. Là encore, les travaux ultérieurs (comme « la grammaire des civilisations ») sont déjà perceptibles dans cette partie.

3 – Les événements, la politique et les hommes. Il y étudie les événements, leurs relations, leurs influences ; de l'abdication de Charles Quint à la bataille de Lépante en passant par la formation de la Sainte Ligue et les défilés des Janissaires à Constantinople. Cette partie pourrait passer pour plus traditionnelle, mais elle est toutefois à prendre en liaison avec les deux précédentes.

"La Méditerranée..." est donc un monument épistémologique et historiographique, le travail le plus représentatif de ce courant de pensée qu'est l'École des Annales, l'ouvrage historique peut-être le plus marquant du XXe siècle. Toutefois, quand on l'examine a posteriori, il n'est pas exempt de quelques reproches.

On a objecté, par exemple, que la fameuse division des temporalités en étages successifs manquait de communication, de passerelles entre ces étages. L'enjeu est bien de parvenir à expliquer les interactions entre ces « strates » successives et Braudel a peut-être donné l'impression de trop cloisonner ses temporalités. Un exemple est fréquemment donné : les interactions entre le petit âge glaciaire (climat, longue durée), les mauvaises récoltes qui en découlent (économie, temporalité moyenne), elles-mêmes étant un des facteurs de déclenchement de la Révolution Française (temps court, événement). Sur la base de cet exemple, des historiens ont donc reproché à Braudel sa trop rigide stratification et le faible nombre d'interactions proposé dans "La Méditerranée...".

De plus, il faut bien constater que "la Méditerranée..." ne contient absolument rien (pas un chapitre, pas un paragraphe, pas une ligne) qui soit relatif aux mentalités, aux religions. Ce qui n'est pas strictement « matériel » laisse Braudel dans une extraordinaire indifférence. Faut-il y voir un de ses traits de caractère ? Ce fils d'instituteur anticlérical nourrissait un agnosticisme (voire un athéisme) certain ; mais fallait-il pour autant dédaigner des aspects matériels dus à ces mentalités, à ces religions ? On aurait aimé un paragraphe sur les pèlerinages, un autre sur les conflits religieux... Braudel ne les aborde absolument pas, et ne se justifie même pas quant à leur absence.

La période de sa vie qui s'ouvre dans cet immédiat après-guerre, à la suite de sa soutenance, est une période faste. Il est associé, en 1947-1948, aux côtés de Lucien Febvre et de Charles Morazé à la création de la VIe section de l'École pratique des Hautes Études (Le décret de fondation est signé le 3 novembre 1947). Cette nouvelle section (dont le sous-titre est : Économie, sociétés, civilisations) est ouverte à toutes les sciences humaines, et ne favorise aucunement les seuls historiens. Elle a pu être fondée par Charles Morazé, en partie grâce au mécénat de la fondation Rockefeller, et est présidée par Lucien Febvre. Fernand Braudel, quant à lui, en devient le secrétaire (il devient également un des directeurs de la revue Les Annales). Accueillant les « francs tireurs », cette VIe section va devenir une des seules grandes institutions de recherche et d'enseignement en sciences humaines en France dans les années 1950 et 60.

Fernand Braudel devient également à cette époque le président du jury de l'agrégation d'histoire. Ce poste, qu'il occupe jusqu'en 1955, comporte beaucoup d'enjeux ; il est, en effet, au contact des futurs chercheurs et devient, pour les étudiants, un guide intellectuel. Ce poste va lui permettre de repérer et d'orienter les futurs chercheurs vers la VIe section de l'EPHE nouvellement créée (Jacques Le Goff, par exemple, a suivi ce parcours).

Enfin, dernière consécration, il est élu le 27 novembre 1949 à la chaire de civilisation moderne, au Collège de France (il avait face à lui André Leroi-Gourhan et Claude Lévi-Strauss, postulants eux aussi). Fernand Braudel est alors consacré, il peut aborder les décennies suivantes sereinement, en chef d'orchestre d'un groupe de chercheurs partageant et développant des concepts qu'il avait pour certains déjà en germe dans "la Méditerranée...".

La longue durée, les civilisations, le structuralisme et Mai 68[modifier | modifier le code]

Il aborde les années 1950 et 60 davantage en coordinateur qu'en chercheur. Coordinateur car les sciences de l'homme sont, après guerre, tiraillées entre conservatisme et communisme. Il va se situer, avec les Annales, au milieu de ces courants intellectuels. Pour les communistes, les Annales sont considérées comme sociales-démocrates (ce qui équivalait alors à une insulte), ils reprochent à Braudel sa vision de l'Histoire trop permanente ; tandis que les conservateurs le considèrent comme marxiste (ce qui n'est, d'un certain point de vue, pas faux[6]). Ces années sont placées sous une certaine tension (à mettre en parallèle avec la Guerre froide), et Braudel effectue un voyage « diplomatique » aux Etats-Unis en 1955 afin de s'assurer de la continuité des subventions de la fondation Rockefeller. Toujours attaché au regroupement des disciplines, il recrute à la VIe section de l'EPHE Clemens Heller, qui deviendra bientôt son second.

Lucien Febvre meurt le 26 septembre 1956 et laisse Braudel seul aux manettes des Annales, et à la direction de la VIe section de l'EPHE. Bien qu'évincé de la présidence du jury d'agrégation, il va s'efforcer de lancer toute une génération de chercheurs qui assureront la continuité des Annales. Il s'agit de Jean-Pierre Vernant, Emmanuel Leroy-Ladurie, Georges Duby, Jacques Le Goff, François Furet. Mais il voit également plus loin que l'Histoire et intègre également à la VIe section Roland Barthes et Jacques Lacan, entre autres.

Il expose sa stratégie d'unification des sciences humaines dans son célèbre article de 1958 « Histoire et sciences sociales, la longue durée » (Braudel 1958) qu'il écrit à vif en réaction à la publication du livre de Claude Lévi Strauss "L'anthropologie structurale" [7]. Il y refuse le temps bref des évènements qu'il considère comme divisant les sciences humaines, et rend, au passage, hommage à Karl Marx (qui a, selon lui, été le premier à créer un modèle scientifique unificateur à partir d'une longue durée historique[8], pp.739-741). Cet article est donc un manifeste pour l'unification de ces différentes sciences, qui passe par des thèmes fédérateurs ; la longue durée est alors, selon lui, un concept permettant la convergence désirée (p.753).

C'est aussi à propos du programme des terminales, en refonte dans les années 1950, que Braudel rédige un manuel à leur destination, dans lequel il traite des civilisations (l'édition de 1987 donnera pour titre à ce manuel « grammaire des civilisations », Braudel 2008). Dans la France de la décolonisation, il donne, grâce à son concept de « civilisation », une réflexion sur le Maghreb, mais aussi sur l'Amérique, l'Inde, l'Afrique[9]...

Bien loin de la vision caricaturale qu'en a donnée Samuel Huntington, le concept braudélien de civilisation se définit assez précisément : C'est d'abord un espace, une aire culturelle à laquelle sont rattachés des biens (matériels ou non[10]), biens ayant une cohérence entre eux. Si, en plus de cela, une permanence s'observe dans le temps, alors Braudel définit une civilisation (Braudel 1990, p. 292). On peut remarquer que cette vision est très proche de celle des archéologues actuels (qui définissent des « cultures » évoluant dans l'espace et dans le temps, à travers des outils comme les tableaux typo-chronologiques). Ce travail est malheureusement resté à l'écart et n'a pas été intégré par l'éducation nationale.

Il devient en 1962 administrateur de la Maison des Sciences de l'Homme (fondée en grande partie grâce au travail de Gaston Berger). C'est une entreprise globalisante dans laquelle il fait venir des chercheurs de toute l'Europe, voire au-delà (Eric Hobsbawn ou Immanuel Wallerstein, entre autres sont passés par cette maison). Elle lui permet une accumulation de travaux et de prises de contacts qui vont l'aider à travailler efficacement sur Civilisation matérielle, économie et capitalisme.

Désormais pourvu d'un rayonnement international (il est, par exemple, le premier universitaire non-communiste à effectuer un voyage en URSS et dans les pays du pacte de Varsovie, en 1958), il assiste à l'explosion structuraliste des années 1960. Bien que nourris à l'école des Annales, les structuralistes (parmi lesquels Jacques Derrida, Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes ou Louis Althusser) vont peu à peu se démarquer de l'influence braudélienne. Paul Ricœur, par exemple, va reprocher à Braudel d'obéir encore trop, dans la Méditerranée..., aux règles du récit (Ricoeur 1991, rééd. de 1966). Mais de tous les structuralistes, cherchant où se situe la liberté de l'Homme par rapport aux structures, celui qui prendra le plus de distances avec Braudel est Michel Foucault. Dans ses deux ouvrages Les mots et les choses (1966) et Archéologie du savoir (1969), il attaque les longues périodes de Braudel. Elles ne présentent, selon lui, pas assez de mouvements, pas assez de révolutions ; Michel Foucault veut, à l'inverse de la démarche de Braudel, insister sur les ruptures, les cassures. Il aura, de fait, une très grande influence parmi les étudiants de la Sorbonne, et les problématiques de Braudel sont ainsi de moins en moins pratiquées dans les sciences humaines. Ce courant structuraliste a également des influences jusque chez les historiens. Progressivement, deux courants émergent. L'un d'entre eux va vers une histoire des mentalités (incarné par Jacques Le Goff et Georges Duby), tandis que l'autre, par réaction, tend à un retour vers l'individu en Histoire[11]. Ces deux courants sont donc très différents des perspectives de Braudel, qui travaille, à cette époque, sur les structures économiques.

L'autre cassure de cette fin des années 1960 est évidemment la secousse de Mai 68. Bien que Braudel ait perçu le blocage institutionnel de l'université, il est profondément « chahuté » par les évènements, et malgré le fait que le mouvement soit parti de la Sorbonne, la VIe section de l'EPHE n'est pas épargnée par le mouvement de contestation. Percevant enfin qu'il entre en contradiction avec la nouvelle génération d'historiens (qui s'orientent vers des problèmes plus restreints, moins globalisants), il se détache de la revue les Annales en 1969 et laisse Emmanuel Leroy Ladurie, Jacques Le Goff et Marc Ferro directeurs de la revue.

Ce détachement par rapport à ces évènements lui permet de se concentrer sur Civilisation matérielle, économie et capitalisme. On constate néanmoins que, bien avant sa retraite (qui survient en 1972), et bien qu'internationalement reconnu, il n'est plus suivi. Il est seul avec ses problématiques.

Civilisation matérielle, économie et capitalisme – XVe – XVIIIe siècles[modifier | modifier le code]

Lucien Febvre avait demandé à Fernand Braudel de s'atteler à une histoire matérielle de l'occident, en 1952. Le travail va prendre une ampleur insoupçonnée, et il fera paraître le premier volume en 1967, mais il faudra attendre 1979 pour que l'édition définitive de Civilisation matérielle, économie et capitalisme – XVe – XVIIIe siècles paraisse enfin. Cette œuvre constitue le second travail de grande ampleur de Braudel, avec la Méditerranée...  (avec qui il partage sa très longue gestation).

Il fait jouer à plein son concept de longue durée et traite du monde dans son ensemble pour donner au final une image de la dynamique du capitalisme. L'œuvre est divisée en trois volumes, trois étages à travers lesquels il perçoit la vie matérielle d'une part, l'économie ensuite et le capitalisme dans son ensemble, enfin.

1- Les structures du quotidien : Ce premier volume analyse la civilisation matérielle, à l'échelle mondiale, de façon systématique. Après une analyse sur le nombre de hommes et son évolution, il traite de la nourriture, l'essentiel d'abord le superflu ensuite. Suivent des chapitres sur l'habillement, le logement, les énergies. Il brosse le tableau d'une économie « au ras du sol », au dessous du marché (tout ce qui ne rentre pas dans le marché, un soubassement de l'économie). On peut également considérer ce volume comme un vaste « inventaire » matériel du monde avant le bouleversement qu'a été la Révolution industrielle. La longue durée permet d'observer que cette civilisation matérielle, bien que connaissant de nombreuses évolutions obéit grosso modo aux mêmes lois depuis le Néolithique.

2- Les jeux de l'échange : En étudiant les règles communes des échanges et en cherchant l'ensemble de ces jeux (du troc le plus simple au capitalisme le plus sophistiqué), Braudel, non-seulement a une vision de l'interpénétration de ses étagements, mais a aussi une vision du capitalisme naissant. Dans sa proposition de lecture globale du monde, il voit le capitalisme se couler dans des inégalités déjà existantes et nous propose également une grammaire décryptant ces échanges. Voyant le marché comme un état de nature, situé entre la production et la consommation, il voit une vraie complémentarité entre économie de marché et capitalisme. Il affirme qu'il est...

"[...] pleinement d'accord avec Galbraith et avec Lénine, à cette différence près cependant que la distinction sectorielle entre ce que j'appelle, moi « économie » (ou économie de marché) et « capitalisme » ne me paraît pas un trait nouveau, mais une constante de l'Europe, dès le Moyen Âge. À cette autre différence près aussi qu'il faut ajouter au modèle préindustriel un troisième secteur – le rez-de-chaussée de la non-économie, sorte de terreau où le marché pousse ses racines, mais sans le saisir dans sa masse. Ce rez-de-chaussée reste énorme. Au-dessus de lui, la zone par excellence de l'économie de marché multiplie les liaisons à l'horizontale entre les divers marchés ; un certain automatisme y lie d'ordinaire offre, demande et prix. Enfin à côté, ou mieux au-dessus de cette nappe, la zone du contre-marché est le règne de la débrouille et du droit du plus fort. C'est là que se situe par excellence le domaine du capitaliste – hier comme aujourd'hui, avant comme après la Révolution industrielle." (Braudel 1979, p.197)

Contrairement aux marxistes, il ne voit pas la lutte des classes comme le cadre du mouvement social, mais comme une de ses parties intégrantes.

3- Le temps du monde : Ce dernier volume est pour lui l'occasion d'avancer que le développement du capitalisme n'est pas possible sans l'action d'un marché mondial (c'est Braudel qui introduit la notion d' « économie-monde », où l'économie est un monde en soi). Mais ce développement se fait suivant des pôles (où le capitalisme est très développé dans un « centre », comme une ville-état, qui influence les régions voisines, mais en laissant de côté d'énormes marges extérieures). Ces pôles ont été, suivant la chronologie, Gènes et Venise, puis Anvers, Amsterdam ; Londres et l'Angleterre, enfin. Cela permet à Braudel de replacer ses observations dans l'espace, mais également dans le temps (avec le passage des villes-état aux marchés nationaux).

Civilisation matérielle...  est donc une révolution de perspective, un apport majeur à la compréhension du capitalisme (comme avaient été en leur temps les travaux d'Adam Smith et Karl Marx), qui connut un grand succès en librairie, en France mais également aux États-Unis (l'ouvrage a été traduit en de nombreuses versions).

Les derniers travaux[modifier | modifier le code]

La fin de sa vie est particulièrement féconde ; il rédige une série d’articles méthodologiques qu’il publie en 1969 dans Écrits sur l'Histoire. Il publie également Le modèle italien, publié en 1974 en italien et de manière autonome et en français en 1986. Cet ouvrage traite de la civilisation et est orienté vers l'histoire culturelle. Il fait également publier une Méditerranée pour le grand public (le premier tome en 1977, le second en 1978), ainsi qu'un album sur l'Europe (1982), La Civilisation, l'histoire et l'aliment, en 1983, et un autre album sur Venise (1984).

Toutefois, son dernier travail de grande ampleur est consacré à une histoire de France dont il ne peut, malheureusement, mener à terme que le premier tome : L'identité de la France, publié un an après sa mort, en 1986. Commencée en 1981, cette histoire se veut globale, et la longue durée y est constamment sollicitée. Il ne cesse de mêler l'histoire la plus évènementielle à la structure la plus enfouie. Sur chaque point précis, il isole, met en évidence la spécificité du problème à résoudre avant de le traiter dans sa globalité, comme pour les distances dans l'extrait cité ci-dessous.

« Jusqu'ici, j'ai considéré l'espace comme un invariant. Or il varie évidemment, la véritable mesure de la distance étant la vitesse des déplacements des hommes. Hier, leur lenteur était telle que l'espace emprisonnait, isolait. La France « hexagonale », unité de très médiocre grandeur à l'échelle actuelle, était encore un espace immense, qui n'en finissait pas de dérouler ses routes et ses obstacles. […] Alors ne nous étonnons pas si la guerre dite de Cent Ans n'a, à aucun moment, submergé l'ensemble de notre territoire ; pas plus que les guerres de Religion (1562-1598) qui durèrent cependant plus d'un tiers de siècle. La distance, à elle seule, est obstacle, défense, protection, interdiction […]. » (Braudel 2000, p.105).

Hormis ses derniers travaux, la consécration mondiale lui arrive en 1977 lors de l'ouverture du centre Fernand Braudel à l'université Binghamton, de New York[12]. Ce centre est dirigé par son vieux disciple Immanuel Wallerstein jusqu'en 2005. Il est également le correspondant de nombreuses académies étrangères, notamment celles de Budapest, Munich, Madrid, Belgrade ; il est nommé docteur honoris causa de plusieurs universités, notamment Oxford, Bruxelles, Madrid, Varsovie, Cambridge, Yale, Genève, Padoue, Leyde, Montréal, Cologne, Chicago. Ses écrits sont traduits dans le monde entier : La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II est publié en anglais, espagnol, allemand, portugais, polonais, turc, italien ; mais aussi en serbo-croate, en chinois, en hongrois, en coréen, en russe, en bulgare…

Il est élu à l’Académie française, le 14 juin 1984, au fauteuil d’André Chamson, et c'est Maurice Druon qui fait son discours d'introduction. Ses deux dernières interventions publiques sont d'une part un colloque organisé en son honneur à Châteauvallon en Octobre 1985, intitulé Une leçon d'Histoire de Fernand Braudel. C'est lors de ce colloque, tenu quelques semaines avant sa mort, qu'il réaffirme d'une part, que l'Histoire doit unifier les sciences humaines, et qu'il prend publiquement des positions politiques, ce qu'il n'avait jamais vraiment fait durant toute sa vie d'historien[13].

L'autre dernière intervention, peut être perçue comme un cycle enfin bouclé ; il s'agit d'un cours donné à de jeunes élèves d'un collège de Toulon portant sur le siège de la ville en 1707. Un enregistrement filmé conserve ce dernier cours du professeur Fernand Braudel.

Il s'éteint dans la nuit du 27 au 28 novembre 1985 à Saint-Gervais.

Plaque commémorative sur le dernier domicile parisien de Fernand Braudel au 59, rue Brillat-Savarin.

Braudel aujourd'hui[modifier | modifier le code]

Si les historiens d'aujourd'hui sont tournés vers d'autres problématiques, ils s'associent aux géographes, aux sociologues et aux économistes pour le reconnaître comme l'un des plus grands intellectuels du XXe siècle. Son enseignement suscite d'ailleurs toujours des travaux sur la mondialisation ou le capitalisme (comme, par exemple : Beaujard et al. 2009).

On peut toutefois remarquer que des pans entiers de l'histoire traditionnelle n'ont pas été touchés par les travaux de Fernand Braudel. C'est le cas, en particulier, pour l'Antiquité. Faut-il y voir, tout d'abord, une rencontre intellectuelle manquée entre Mikhail Rostovtzeff et Max Weber, au début du XXe siècle, qui aurait pesé lourd, historiographiquement parlant (Bruhns 2005) ? Cela a pu induire une certaine distance des chercheurs de l'Antiquité avec l'économie ; ils ne se sont pas portés « traditionnellement » sur ce genre de problématiques. Dans tous les cas, le prisme braudélien ouvre des perspectives de recherche encore inédites aujourd'hui sur l'étude de l'Antiquité. L'heure n'en est encore qu'à la prise de conscience (Le Bohec 2012).

De là, un lien vers la science qui, par excellence, est issue en partie des considérations braudéliennes : l'archéologie. Très loin de la vision passée de la recherche de l'objet, l'archéologie de terrain, aujourd'hui, étudie les vestiges matériels laissés par l'Homme dans un espace donné. Elle s'attache à observer la totalité des vestiges, quelle que soit la période ; leurs successions dans le temps ; leurs persistances. Ainsi, malgré les lacunes parfois importantes (dues aux érosions, aux décaissements ayant altéré le « gisement », le « site »), la définition braudélienne de l'archéologie pourrait être : L'étude et la reconstitution des rythmes et des temporalités, et leurs interactions, à partir des vestiges matériels observés, dans un cadre géographique donné (comme une fenêtre de fouille, par exemple).

Œuvre[modifier | modifier le code]

La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l'époque de Philippe II[modifier | modifier le code]

Mobilisé en 1938, il est capturé et fait prisonnier de guerre en Allemagne entre 1940 et 1945. Il dispense des cours d'histoire à ses camarades détenus et il commence la rédaction de sa thèse principale. Les fiches et les notes qu'il a accumulées par milliers dans les années 1930 sont mises en sécurité par son épouse Paule Braudel et c'est donc en se fiant à sa seule mémoire qu'il met par écrit tout son savoir sur La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II. Notons toutefois qu'il put correspondre, du temps de sa rétention, avec sa femme, qui lui transmit des informations concernant ses notes. De même que, entre sa libération et la publication de l'ouvrage, Fernand Braudel eut l'occasion de revoir et réviser son manuscrit.

Sa thèse, soutenue en 1947 et publiée en 1949, porte sur le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II ; elle lui donne le titre de docteur ès lettres. Elle a un retentissement considérable parmi les historiens, jusque chez les non-spécialistes.

L'apport fondamental de son œuvre réside dans :

  • l'inversion volontaire de l'objet étudié (la Méditerranée au détriment de Philippe II) par rapport aux canons de l'histoire politique dominante alors ;
  • la mise en œuvre d'une nouvelle approche de la temporalité historique.

Il divise ce temps en trois parties :

  • l'histoire presque immobile, « le temps géographique » dont les fluctuations sont quasi-imperceptibles, qui a trait aux rapports de l'homme et du milieu (influence du géographe Vidal de la Blache) ;
  • l'histoire lentement agitée, « le temps social », une histoire sociale, ayant trait aux groupes humains ;
  • l'histoire évènementielle, « le temps individuel », celle de l'agitation de surface.

La thèse est rééditée à de nombreuses reprises, y compris en livre de poche.

Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe ‑ XVIIIe siècles[modifier | modifier le code]

L'année 1979 marque le deuxième pic dans la carrière éditoriale de Fernand Braudel. Dans cet ouvrage, Braudel défend notamment l'idée que le capitalisme n'est pas une idéologie mais un système économique élaboré progressivement par le jeu de stratégies de pouvoirs. Ce livre eut un très grand retentissement international et notamment lors de sa traduction aux États-Unis[14].

Grammaire des civilisations[modifier | modifier le code]

Dans cette œuvre parue sous ce titre en 1987 (le texte original datant de 1963), Braudel décrit de manière précise les mentalités, les identités et les particularités spécifiques de chaque civilisation dans le monde (civilisation arabo-islamique, chinoise, mongole, indienne, africaine, européenne...). Cet ouvrage a inspiré Samuel Huntington pour son œuvre phare, Le Choc des civilisations.

La revue des Annales[modifier | modifier le code]

Prenant la suite des cofondateurs de la revue, Marc Bloch et Lucien Febvre, il dirige de 1956 à 1968 la Revue des Annales qui publie alors les articles de Roland Barthes, Emmanuel Le Roy Ladurie ou Georges Duby.

Distinctions[modifier | modifier le code]

Décoration[modifier | modifier le code]

Docteur honoris causa[modifier | modifier le code]

Docteur honoris causa des universités suivantes :

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Notices d’autorité : Fichier d’autorité international virtuel • International Standard Name Identifier • Bibliothèque nationale de France • Système universitaire de documentation • Bibliothèque du Congrès • Gemeinsame Normdatei • Bibliothèque nationale de la Diète • WorldCat
  • Les trois premières années de la Révolution à Bar-le-Duc (D.E.S., 1922), publié en feuilleton dans Le Réveil de la Meuse, 1922-1923.
  • « Les Espagnols et l’Afrique du Nord de 1492 à 1577 », in Revue africaine, 1928, p. 184-233 et 351-462 (acceptée en 1947 comme thèse secondaire)
  • « Les Espagnols en Algérie 1492-1792 », chapitre IX de Histoire et historiens de l’Algérie, Paris, 1931, p. 231-265.
  • La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1949. Deuxième édition révisée, 1966.
  • Navires et marchandises à l’entrée du port de Livourne (1547-1611), en collaboration avec Ruggiero Romano, Armand Colin, 1951, 127 p.
  • « La longue durée », in Annales, 1958, p. 725-753.
  • « Histoire et sociologie », in Traité de sociologie, publié sous la direction de Georges Gurvitch, PUF, 1958.
  • « Le déclin de Venise au XVIIe siècle », en collaboration avec Pierre Jeannin, Jean Meuvret et Ruggiero Romano, in (it) Aspetti e cause della decadenza economica veneziana nel secolo XVII. Atti del convegno : 27 giugno-2 luglio 1957, Venise-Rome, 1961, p. 23-86.
  • (en) « European Expansion and Capitalism : 1450-1650 », in Chapters in Western Civilization, New York, 1961, p. 245-288.
  • Le monde actuel, en collaboration avec Suzanne Baille et Robert Philippe, P., Belin, 1963. Réédité en 1987 sous le titre Grammaire des civilisations.
  • (it) Carlo V, in I protagonisti della Storia universale, Milan, 1965, p. 113-140.
  • Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe ‑ XVIIIe siècle), tome 1, Paris, Armand Colin, 1967.
  • Écrits sur l’histoire, Paris, Flammarion, collection Science, 1969, 315 p. (ISBN 2080810235)
  • (it) Conclusion du tome II de la Storia d’Italia, Milan, Einaudi, 1974. Publié en français en 1989 sous le titre Le modèle italien.
  • (dir.) La Storia e le altre scienze sociale, Bari, Laterza, 1974, 386 p.
  • (dir.) Histoire économique et sociale de la France, Paris, PUF, 1977 (dir. avec Ernest Labrousse)
  • (dir.) La Méditerranée. L’espace et les hommes, Paris, Arts et métiers graphiques, 1977.
  • (dir.) La Méditerranée. Les hommes et l’héritage, Paris, Arts et métiers graphiques, 1978.
  • Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe ‑ XVIIIe siècles), Paris, Armand Colin, 3 volumes, 1979.
  • L’Europe, Paris, Arts et métiers graphiques, 1982.
  • Oltremare. Codice casanatense, Franco Maria Ricci, 1984.
  • Venise, photographies de Folco Quilici, Paris, Arthaud, 1984.
  • (dir.) Le monde de Jacques Cartier, Paris, Berger-Levrault, 1984, 317 p.
  • La dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud, 1985 (ISBN 2080811924)
  • L'identité de la France, Paris, Arthaud, 3 volumes, 1986.
  • Discours de réception à l’Académie française, Paris, Arthaud, 1986.
  • Une leçon d’histoire, colloque de Châteauvallon, 1985, Paris, Arthaud, 1986.
  • Grammaire des civilisations, Paris, Arthaud, 1987 (cf. 1963)
  • Le modèle italien, Paris, Arthaud, 1989 (cf. 1974)
  • Écrits sur l’histoire, tome II, Paris, Arthaud, 1990 (ISBN 2080813048) (tome I : 1969)
  • Les écrits de Fernand Braudel. I : Autour de la Méditerranée, Paris, De Fallois, 1996.
  • Les écrits de Fernand Braudel. II : Les ambitions de l’histoire, Paris, De Fallois, 1997.
  • Les mémoires de la Méditerranée, Paris, De Fallois, 1998.
  • Les écrits de Fernand Braudel. III : L’histoire au quotidien, Paris, De Fallois, 2001.

Monographies sur Fernand Braudel et sources de l'article[modifier | modifier le code]

  • Beaujard, Philippe, Laurent Berger, and Philippe Norel. 2009. Histoire globale, mondialisations et capitalisme. 1 vols. Recherches (Paris. 1994), ISSN 1258-4002. Paris, France: la Découverte.
  • Braudel, Fernand. 1958. “Histoire et Sciences sociales : La longue durée.” Annales. Économies, Sociétés, Civilisations 13 4: 725–753. doi:10.3406/ahess.1958.2781.
  • ___. 1979. Civilisation matérielle, économie et capitalisme: XVe-XVIIIe siècle, vol.2, Les jeux de l’échange. Nouvelle éd. Vol. 2. 3 vols. Paris: A. Colin.
  • ___. 1989. Les débuts de la Révolution à Bar-le-Duc. 1 vols. Dossiers documentaires meusiens, ISSN 0240-284X 46. Bar-le-Duc, France: Dossiers documentaires meusiens.
  • ___. 1990. Écrits sur l’histoire. Ed. Paule Braudel. 1 vols. Paris, France: Arthaud.
  • ___. 2000. L’identité de la France, Paris, le Grand livre du mois, 2000, 1181 p.
  • ___. 2008. Grammaire des civilisations. 1 vols. Champs 795. Paris: Flammarion.
  • Braudel, Paule. 1992. “Les origines intellectuelles de Fernand Braudel : un témoignage.” Annales. Économies, Sociétés, Civilisations 47 1: 237–244. doi:10.3406/ahess.1992.279038.
  • Bruhns, Hinnerk. 2005. October 1. “Mikhail I. Rostovtzeff et Max Weber : une rencontre manquée de l’histoire avec l’économie.” Anabases. Traditions et réceptions de l’Antiquité 2 (October 1): 79–99. doi:10.4000/anabases.1587.
  • Brunhes (Alain), Fernand Braudel, Paris, Josette Lyon, 2001.
  • Daix, Pierre. 1995. Braudel. Grandes Biographies Flammarion. Paris: Flammarion.
  • Foucault, Michel. 1966. Les mots et les choses: une archéologie des sciences humaines. 1 vols. Bibliothèque des sciences humaines, ISSN 0768-0570. Paris, France: Gallimard.
  • ___. 1969. L’archéologie du savoir. 1 vols. Bibliothèque des sciences humaines, ISSN 0768-0570. Paris, France: Gallimard.
  • Gemelli (Giuliana), Fernand Braudel, Paris, Odile Jacob, 1996.
  • Lai, Cheng-chung. Braudel's Concepts and Methodology Reconsidered, European Legacy 2000 5 (1) : 65-86. Issn : 1084-8770 Fulltext: PDF document
  • Lai, Cheng-Chung. Braudel's Historiography Reconsidered, Maryland: University Press of America, 2004. Book PDF file
  • Verschave, François-Xavier, La maison-monde. Libres leçons de Braudel, Paris, Charles-Léopold Mayer, 2005.
  • Mélanges en l'honneur de Fernand Braudel (tome I : Histoire économique du monde méditerranéen, 1450-1650 ; tome II : Méthodologie de l'Histoire et des sciences humaines), Toulouse, Privat, 1973 ; plus de 90 textes écrits en hommage à Braudel, parmi lesquels R. Aron, E. Le Roy Ladurie, P. Chaunu, J. Delumeau, G. Duby, J. Le Goff, C. Levi-Strauss, P. Nora, etc.
  • Le Bohec, Yann. 2012. Naissance, vie et mort de l’Empire romain: de la fin du Ier siècle avant notre ère jusqu’au Ve siècle de notre ère. 1 vols. Antiquité-synthèses 15. Paris: Picard.
  • Lemoine (Yves), Fernand Braudel, ambition et inquiétude d'un historien, Paris, Michel de Maule, 2010. (ISBN 978-2-87623-252-5)
  • Lévi-Strauss, Claude, and Didier Eribon. 1988. De près et de loin. 1 vols. Paris, France: O. Jacob.
  • Ricoeur, Paul. 1991. Temps et récit. 3 vols. Points. Série Essais, ISSN 1264-5524 229. Paris, France: Ed du Seuil.
  • Schöttler, Peter. 2013. "Fernand Braudel, prisonnier en Allemagne: face à la longue durée et au temps présent", Sozial.Geschichte-online, no. 10, p. 10-27 [2]
  • Silva, António J. M 2013, Un ingrédient du discours, Discours et pratiques alimentaires en Méditerranée (vol. 1), Saint Denis: Édilivre-Aparis, 200p. (ISBN 9782332552082).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Mention sur l'acte de naissance 2E317 (11), 1893-1902, Luméville-en-Ormois : "Décédé le 27 novembre 1985 à Cluses, mention faite le 28 avril 1987" [Acte de naissance de Fernand Braudel [1]]
  2. Il s'avérait que ses grands-parents maternels étaient d'anciens communards (Daix 1995, pp.19-36), à propos desquels il gardera toujours une certaine réserve.
  3. où il a d'ailleurs comme camarade Jean Gabin
  4. Braudel soutient alors Claude Lévi-Strauss contre Ambroise Bastide (un sociologue « comtiste », hostile à ce dernier, Lévi-Strauss and Eribon 1988, p.33)
  5. Braudel, Fernand. 1958. “Histoire et Sciences sociales : La longue durée.”
  6. dans le sens où Marx fait partie de son bagage intellectuel, et qu'il y a recours pour aborder des problèmes de longue durée nécessitant une union des différentes sciences humaines.
  7. Silva, A. J. M (2013), Un ingrédient du discours, Discours et pratiques alimentaires en Méditerranée (vol. 1), Édilivre-Aparis, Saint Denis, p. 164.
  8. La lecture marxiste de l'histoire passe par la longue durée ; le concept de lutte des classes permet d'étudier aussi bien l'esclave et son maître dans l'Antiquité, le serf et le seigneur, ou encore le prolétaire et le bourgeois. Cette analyse, Marx l'a déclinée via des études historiques, sociologiques, économiques etc. Il est donc à la genèse de la démarche de Braudel.
  9. les chapitres sur l'URSS et la Chine sont malheureusement dépassés, Braudel s'appuyant trop sur les messages « officiels » émanant des pays du bloc socialiste.
  10. ce qui peut englober la forme des maisons, les traditions culinaires, la manière de vivre etc.
  11. Bien que plus tardif, l'ouvrage d'Emmanuel Leroy Ladurie "Montaillou, village occitan", en est un exemple parfait.
  12. Fernand Braudel Center for the Study of Economies, Historical Systems, and Civilizations
  13. il affirme être fermement un homme de gauche, on peut accréditer cette affirmation par le fait qu'il a accompagné le président François Mitterrand lors d'un voyage à Athènes, le 21 Juin 1985
  14. Information donnée par Maurice Druon dans le discours de réception prononcé lors de l'entrée de Fernand Braudel à l'Académie française, rediffusé sur France-Culture le 23 août 2010.


Précédé par Fernand Braudel Suivi par
André Chamson
Fauteuil 15 de l’Académie française
1984-1985
Jacques Laurent