Scandale de Panama

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Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama - Emprunt obligataire à lots de 1888

Le scandale de Panama[1] est une affaire de corruption liée au percement du canal de Panama, qui éclaboussa plusieurs hommes politiques et industriels français durant la Troisième République et ruina des centaines de milliers d'épargnants, en pleine expansion internationale de la Bourse de Paris.

Le scandale était lié aux difficultés de financement de la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama, la société crée par Ferdinand de Lesseps pour réunir les fonds nécessaires et mener à bien le projet. Alors que le chantier se révéla plus onéreux que prévu, Lesseps dut lancer une souscription publique. Une partie de ces fonds fut utilisée par le financier Jacques de Reinach pour soudoyer des journalistes et obtenir illégalement le soutien de personnalités politiques. Après la mise en liquidation judiciaire de la compagnie, qui ruina les souscripteurs, le baron de Reinach fut retrouvé mort tandis que plusieurs hommes politiques étaient accusés de corruption. Le scandale éclata alors au grand jour. Un scandale financier du même type, l'Affaire Arthur Raffalovitch sur les emprunts russes, est révélé un peu plus tard.

Genèse du projet[modifier | modifier le code]

Après l'inauguration du canal de Suez, le 17 novembre 1869, Ferdinand de Lesseps, auréolé de gloire, avait obtenu un statut international.

On créa alors le 19 août 1876 la société civile internationale destinée à financer l'exploration de l'isthme de Darién, dont Lesseps faisait partie. Une équipe d'ingénieurs administrée par Lucien Napoléon Bonaparte-Wyse, Armand Reclus (officier qui dirigea plus tard les travaux) et quelques ingénieurs français et étrangers fut envoyée sur le terrain afin d'explorer les diverses routes possibles et voir quel canal conviendrait le mieux. Leur conclusion porta plutôt sur un canal à écluses.

En mars 1878, Lucien Napoléon Bonaparte-Wyse obtint du gouvernement colombien, dont dépendait le Panamà, une concession pour la construction du canal, sur laquelle Ferdinand de Lesseps prit une option de dix millions de francs. La relation tendue entre les États-Unis et la Colombie facilita l'obtention de la concession par les Français.

Du 15 au 29 mai 1879, la Société de géographie de Paris, présidée par Ferdinand de Lesseps, prit l'initiative de réunir un Congrès International d'étude du canal interocéanique, composé de 136 délégués, majoritairement français, représentant 26 nations, dont les États-Unis et la Chine, pour s’accorder quant à la méthode à adopter. Lesseps proposa un canal à niveau, tandis qu’un ingénieur français, Adolphe Godin de Lépinay, présenta son projet, un canal à écluse, celui-ci étant moins onéreux et moins risqué en vies humaines.

Une construction difficile au financement assuré grâce à la corruption[modifier | modifier le code]

En 1879, le Congrès approuva le projet de Lesseps qui fut choisi pour lancer les travaux de percement de l'Isthme de Panama, lequel devait permettre de relier l'océan Atlantique à l'océan Pacifique par l'Amérique centrale. Malgré la différence de prix de construction entre un canal à niveau et un canal à écluse (le canal à niveau coûtant deux fois plus cher), le canal à niveau, long de 75 km, fut choisi. Le coût de sa construction fut estimé à 600 millions de francs.

Lesseps constitua le 8 juillet 1879 la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama, une société anonyme, destinée à réunir les fonds nécessaires et à conduire le projet. Le 20 octobre 1880, les statuts de la Compagnie universelle du canal interocéanique furent déposés à Paris. En décembre, Charles de Lesseps (fils de Ferdinand de Lesseps) procéda à l'émission du capital de la compagnie, sous la forme de 800 000 actions à 500 francs, mais cette émission fut un échec. On ne récolta que 300 millions sur les 400 demandés. Les travaux débutèrent en 1881 et rencontrèrent plusieurs difficultés : épidémies de malaria et de fièvre jaune occasionnant une très forte mortalité parmi le personnel, accidents de terrain dus à la difficulté de traverser la cordillère montagneuse qui longe l'isthme. La reconnaissance mise en place par la Société Civile en 1876 ne s'était pas appesantie sur ces problèmes, voulant assurer la promotion du projet.

Les travaux prirent alors beaucoup de retard. Ferdinand de Lesseps fit appel aux capitaux des petits épargnants par l'intermédiaire de Jacques de Reinach et Cornelius Herz. Ils subventionnèrent très largement la presse pour la promotion de l'investissement, par exemple dans la Justice ou le Temps. Lesseps fit alors appel au Parlement pour faciliter la levée de fonds. Celui-ci refusa à deux reprises au vu des rapports d'ingénieurs. Le baron Jacques de Reinach, secondé par Émile Arton, lança alors un système de corruption des parlementaires pour obtenir le déblocage de fonds publics : par exemple le ministre des travaux publics Charles Baïhaut reçut une promesse d'un million de francs.

Devant certains obstacles, tel que le seuil de la Culebra (altitude de 87 mètres), Lesseps fit appel à Gustave Eiffel, qui accepta de reprendre le projet. Eiffel remit complètement en cause la conception, en prévoyant notamment des écluses, alors que Lesseps avait voulu faire un canal à niveau, comme à Suez, sans se soucier du caractère montagneux de la région traversée. Lesseps continua à récolter des fonds auprès d'épargnants et à corrompre des journalistes et des ministres pour obtenir la promulgation de lois sur mesure, qui devaient permettre l'émission d'un emprunt. En 1888, les derniers fonds furent débloqués sous forme d'emprunts.

Éclatement de l'affaire[modifier | modifier le code]

Caricature du scandale de Panama de 1892.
Caricature de Ferdinand de Lesseps par André Gill
La Lune, 29 septembre 1867.

Malgré l'émission de ces derniers emprunts de 1888, il s'avéra impossible de redresser la situation, et la Compagnie fut mise en liquidation judiciaire le 4 février 1889, provoquant la ruine de 85 000 souscripteurs.

En 1892, Édouard Drumont, journaliste antisémite et antiparlementaire qui avait reçu des documents confidentiels de Reinach, révéla le scandale dans son quotidien La Libre Parole. À cette époque, il purgeait une peine de trois mois à la prison de Sainte-Pélagie. Depuis sa cellule, il révéla un à un les noms des politiciens et journalistes corrompus et révéla les mécanismes de l'escroquerie[2].

Cette affaire fit grand bruit : le baron de Reinach fut retrouvé mort le 19 novembre et Cornelius Herz s'enfuit en Angleterre.

Au lendemain de la découverte du corps de Reinach le 21 novembre 1892, le député nationaliste Jules Delahaye dénonça à la tribune de la Chambre les compromissions de la classe politique.

Une commission d'enquête fut alors créée. Le ministre de l'Intérieur, Émile Loubet, démissionna ; le ministre des Finances, Maurice Rouvier, fut mis en cause, ainsi entre autres que l'ancien ministre de Gambetta Antonin Proust et Georges Clemenceau à qui Hertz, qui lui avait été présenté par un ami - mais qu'il qualifia ensuite de « fripouille finie » (Jean Martet, 1929)) - avait prêté des fonds pour son journal La Justice qui, victime alors d'une campagne de presse haineuse, en perdit le 5 septembre 1893 son siège de député du Var.

Ce douloureux épisode de sa longue carrière politique lui inspira le célèbre « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose »…

Le scandale se conclut en 1893 par la condamnation à cinq ans de prison de l'ancien ministre des travaux publics, Charles Baïhaut.

Ferdinand de Lesseps, Gustave Eiffel et leurs associés sont accusés d'avoir versé des pots de vin à des députés et des sénateurs (les chéquards) pour qu'ils votent une loi autorisant la Compagnie à émettre des obligations. Ils furent condamnés à 5 ans de prison, mais échappèrent à la prison grâce à un vice de forme, concernant Ferdinand de Lesseps[3].

Charles de Lesseps, fils de Ferdinand, fut condamné à la même peine que son père, et écopa dans un autre procès d'une condamnation à un an de prison pour corruption. Condamné à deux années de prison et 20 000 francs d'amende, Gustave Eiffel fut finalement réhabilité par une enquête qui montrait qu'il n'était pas impliqué dans les malversations.[réf. nécessaire]

Le judaïsme de Herz et Reinach nourrit l'antisémitisme populaire croissant et la compromission des députés alimenta la propagande des partis antiparlementaires.

D'autre part, une grande partie de la presse sortit discréditée de cette affaire et hérita d'une réputation de vénalité.

Finalisation du projet par les États-Unis[modifier | modifier le code]

Travaux de construction sur la coupe Gaillard en 1907.

La construction du canal fut finalement reprise par les États-Unis qui rachetèrent la concession, les actions et les avoirs de la Compagnie nouvelle du canal de Panama par le traité Hay-Bunau-Varilla de novembre 1903. Après avoir rejeté un tracé traversant le Nicaragua, ils reprirent le projet de 1879, de Adolphe Godin de Lépinay, et prolongèrent le tracé français déjà effectué, pour l'achever en 1914, avec un surcoût de seulement 40 millions de dollars.

Les travaux engagés en 1904 aboutirent à l’inauguration du canal le 3 août 1914.

Chronologie indicative[modifier | modifier le code]

1880[modifier | modifier le code]

  • Le 20 octobre 1880, les statuts de la Compagnie universelle du canal interocéanique sont déposés à Paris. Émission de 800 000 actions à 500 francs, mais seuls 300 millions sur les 400 demandés sont levés auprès de 75 000 investisseurs, petits et grands. La construction commence quelques mois plus tard.

1889[modifier | modifier le code]

  • 4 février : la mise en liquidation judiciaire de la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama ruine 85 000 souscripteurs.

1892[modifier | modifier le code]

1893[modifier | modifier le code]

  • 9 janvier : Arrestation de l'ancien ministre des travaux publics Charles Baïhaut.
  • 10 janvier-9 février : Procès des administrateurs de Panama devant la première chambre de la Cour d'appel de Paris ; Ferdinand et Charles de Lesseps sont condamnés à cinq ans de prison et Eiffel, Cottu et Fontane à deux ans.
  • 22 janvier : Manifeste socialiste contre le scandale de Panama.
  • 9-23 mars : Procès des parlementaires poursuivis pour corruption devant la cour d'assises de la Seine.
  • 9 décembre : Auguste Vaillant lance une bombe au milieu de la Chambre des Députés (quelques blessés)

1894[modifier | modifier le code]

  • 11 juin : Herz bénéficie d'un non-lieu pour escroquerie et abus de confiance.

1895[modifier | modifier le code]

  • 16 novembre : Le scandale est relancé par l'arrestation d'Arton en Angleterre.

1897[modifier | modifier le code]

  • 27 mars : Demande d'autorisation de poursuites contre un sénateur et trois députés accusés de corruption par Arton.
  • 18-30 décembre : Procès des parlementaires poursuivis pour corruption devant la cour d'assises de la Seine.

1898[modifier | modifier le code]

  • 30 mars : à la Chambre des députés, discussion et adoption des conclusions du rapport de la commission d'enquête.

1914[modifier | modifier le code]

  • La construction du canal, commencée 34 ans plus tôt, est achevée par les repreneurs américains pour un surcoût très modeste.

1923[modifier | modifier le code]

De nouvelles révélations sortent sur un scandale financier du même type, également intervenu à la fin du XIXe siècle, l'Affaire Arthur Raffalovitch sur les emprunts russes.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. ' Canal de Panama ',sur le site scripophilie.free.fr, consulté le 10 décembre 2013
  2. Enquête sur l'histoire, nº 6, printemps 1993, Le scandale du Panama, p. 17
  3. L'échec du canal de Panama : Des grandes espérances à la détresse financière, sur le site cairn.info, consulté le 12 septembre 2014
  4. François Broche, La IIIe République de Thiers à Casimir-Perier, Pygmalion 2001 p. 496-498

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Maurice Barrès, Leurs figures, Paris, Juven, 1902, [lire en ligne]
  • Damien de Blic, « Moraliser l'argent. Ce que Panama a changé dans la société française (1889-1897) », in Politix, no 71, 2005, p. 61-82, [lire en ligne].
  • Dr Pierre-Alexandre Bourson, L'Affaire Panama, Paris, éditions de Vecchi, 2000.
  • Jean Bouvier, Les deux scandales de Panama, Paris, Gallimard-Julliard, 1964.
  • Guy Fargette, Eurotunnel Panama : deux grands défis de l'histoire, Paris, L'Harmattan, 1997.
  • Jean Garrigues, Les Scandales de la République: de Panama à l'affaire Elf, Paris, Robert Laffont, 2004.
  • Georges Fischer, Les États-Unis et le canal de Panama, Paris, l'Harmattan, 1979.
  • David McCullough, The Path Between the Seas: The Creation of the Panama Canal, 1870-1914, Simon & Schuster, 1977
  • Jean-Yves Mollier, Le Scandale de Panama, Paris, Fayard, 1991.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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