IG Farben

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Les dirigeants (Verwaltungsrat) de l'entreprise vers 1935, avec à gauche au premier plan Carl Bosch et à droite Carl Duisberg[1].
Unité de production BASF de colorant indigo, en 1880.
Usine chimique IG-Farbenwerke, construite près d'Auschwitz, ici en 1941.
IG Farbenwerke à Auschwitz.
Ruine d'une unité de production de pétrole synthétique de Hydrierwerke Pölitz AG à Pölitz (Pologne).

L'abréviation IG Farben désigne la société allemande fondée le 1er janvier 1925 sous le nom de IG-Farbenindustrie AG[note 1]. Une « petite IG », par opposition à l’IG de 1925, a été fondée en 1905 par rapprochement concerté des sociétés chimiques BASF, Bayer et Agfa. Un conseil de gestion commun fut créé, mais chacune des sociétés conserva son identité propre.

IG Farben produisit de nombreux produits chimiques : ammoniac synthétique (duquel étaient dérivés des engrais azotés, des explosifs) et des biocides ou gaz d'exterminations dont le Zyklon B, de l'essence synthétique, des médicaments, des colorants, des plastiques, du caoutchouc synthétique, des pellicules photographiques et des textiles.

Historique[modifier | modifier le code]

L'entre-deux-guerres[modifier | modifier le code]

Pendant la Première Guerre mondiale, la « petite IG Farben » a une position hégémonique et de monopole. Plus tard, durant la Seconde Guerre mondiale, la « grande IG Farben » affirmera avoir perdu 203 millions de marks en raison des dédommagements imposés par le Traité de Versailles et des discriminations commerciales qui ont suivi[2]. La défaite allemande en 1918 porte un coup très rude à l’industrie chimique allemande, car les Alliés confisquent tous ses actifs à l’étranger. Afin de faciliter et d’accélérer le retour de celle-ci sur la scène mondiale, six grandes sociétés chimiques décident de fusionner :

  • les trois sociétés de la « petite IG » (BASF, Bayer et Agfa) ;
  • Meister Lucius et Brüning/Höchst ;
  • Griesheim Elektron ;
  • Weiler ter Meer.

Juridiquement, il s’agit d’une « fusion-acquisition ». BASF y joue le rôle de la société acquérante en procédant à une augmentation de capital. Le siège de la nouvelle société est établi à Francfort-sur-le-Main. La marque Bayer désignait l’ensemble des médicaments d'IG Farben et la marque Agfa les produits photographiques (pellicules, appareils photos, optique).

De 1925 à 1939, IG Farben devient un empire industriel de tout premier plan. Grâce à un important groupe de recherche et de nombreux partenariats (en particulier avec la Standard Oil américaine[3]), elle a mis au point plusieurs procédés industriels très importants conduisant à de nouveaux produits :

Le premier président du directoire d'IG Farben fut Carl Bosch, jusqu’à sa mort en 1940. Hermann Schmitz, le directeur financier, lui succéda jusqu’en 1945.

En 1938, près de 54 % des ventes de colorants IG Farben sont faites à l'exportation pour 49,5 % des gains de Farben à l'étranger (202 millions de marks en 1939 et plus de 49 % de ses exportations[4]), finançaient les importations indispensables à la fois à la firme et au Troisième Reich[5].

Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Durant la guerre, IG Farben soutient le gouvernement nazi qui veut l'associer dès 1940 à l'Ordre économique nouveau, en lui permettant de bénéficier d'une main d'œuvre peu chère (début 1941, IG employait 12 360 étrangers, dont 2 162 prisonniers de guerre [6]) et d'un « bloc économique allant de Bordeaux à Sofia »[7], et tout en poursuivant une stratégie de cartel visant à dominer le marché mondial de la chimie des colorants de l'après-guerre[8]. La victoire des Alliés sur l'Allemagne s'est aussi conclue par le déclin d'IG Farben[8]. L'entreprise n'adhère pas à toute la stratégie nazie qui projetait notamment une fois la guerre terminée de délocaliser dans les pays périphériques la chimie allemande[9].

En 1939, IG Farben profite de l’Anschluss pour acquérir la totalité de l'industrie chimique autrichienne. Dans le même temps, l'entreprise veille à ne pas entrer en concurrence avec des entreprises d’État (dont le Reichswerke Hermann Goering ou des concurrents privés allemands (qui n'existaient pas dans le secteur des colorants[10]. Elle fera de même dans les pays occupés durant toute la Seconde Guerre mondiale, en particulier en France en zone occupée avec la création de la société Francolor (filiale à 51 % d'IG Farben)[10].

En novembre 1940, Hermann Göring (chef du Plan économique de quatre ans) négocie avec la société I.G. Farbenindustrie l'installation d'une usine en Silésie, dans le territoire du village de Dwory, sur une zone d'activité qui accueillera aussi des usines de Krupp, Siemens et d'autres, à 7 kilomètres environ au nord-est du camp d'Auschwitz), choisie car bien reliée à Berlin, Varsovie, Vienne ou Lemberg.

De 1939 à fin 1941, IG Farben réclame peu de travailleurs étrangers et/ou forcés, puis de 1942 à fin 1944, il en demande de plus en plus (plus que la moyenne des autres industries allemandes), alors que le groupe concentrait sa production en Allemagne centrale et de l'est moins peuplée. Même dans ses usines de Leverkusen et Hoechst situées plus à l'ouest et utilisant le plus de civils salariés, IG farben dépassait la moyenne allemande de 7,1 % de travail forcé avec des taux de 36,4 % à 29,3 %[11]. De plus, dès 1942, Farben fait transférer des « groupes entiers (y compris chimistes et contremaîtres) » des usines Francolor (filiale du groupe) dans ses usines de Ludwigshafen et Oppau pour ne pas avoir à produire aussi à l'ouest[12] semble-t-il aussi pour limiter les risques de voir son savoir-faire passer à l'étranger, ce qu'il payera après la libération car cet hégémonisme a encouragé les Alliés à casser l'outil de production d'IG Farben en 1945. Le 27 mars 1941, les SS du camp d'Auschwitz s'accordent avec les dirigeants d’IG Farben sur le fait que la journée de travail des prisonniers serait de 10-11 heures en été et de 9 heures en hiver, pour une location de 4 marks par jour pour des ouvriers qualifiés et de 1,5 mark/jour pour les ouvriers non qualifiés ; ce prix augmentera à partir de mai 1943 (jusqu’à 6 marks/jour pour un ouvrier qualifié prisonnier et 4 marks/jour pour un ouvrier non qualifié, soit deux fois moins qu'un salaire d'ouvrier libre (1 mark valait alors environ 2 euros) ; ces ouvriers mouraient généralement d'épuisement en 6 mois environ[13].

L'usine sera dite « Usine de Buna », des mots allemands Butadien et Natrium, désignant un caoutchouc synthétique (produit à partir de chaux, d'eau et de charbon[réf. nécessaire]).

IG Farben finance le camp de Monowitz-Buna (ou Auschwitz III), qui est un sous-camp dépendant d'Auschwitz, construit en octobre 1942 comme un Arbeitslager (camp de travail) mais comprenant une forte composante d'extermination. Il contiendra environ 12 000 prisonniers, surtout Juifs, sans femmes, avec quelques prisonniers de droit commun et politiques. Les détenus feront à pied les 14 km/jour pour aller et revenir à l'usine, avant qu'un train ne leur fasse faire la route. Dès mi-avril 1941, IG Farben construit son usine avec de nombreux prisonniers loués aux nazis (en provenance du camp de concentration d'Auschwitz, voisin). L'usine doit aussi produire de l'essence synthétique. Les Allemands avaient besoin de ce caoutchouc synthétique, car ils ne disposaient pas de colonie riche en hévéas (comme les colonies britanniques ou françaises d’Asie). L'Allemagne avait entamé une production de caoutchouc synthétique dès la Première Guerre mondiale, mais durant la Seconde Guerre mondiale, IG Farben, à cause notamment des bombardements alliés, semble n'avoir pas pu produire de caoutchouc synthétique à Auschwitz.

En juin 1943, pour contourner la pénurie de caoutchouc, un Kommando extérieur de prisonnières (comprenant des agronomes) a été créé à Raïsko, ainsi qu'une station expérimentale devant cultiver des plantes à latex, dont un pissenlit (le « kok-saghyz »), mais sans pouvoir assurer une production industriellement satisfaisante. (Ce « komando » a inclus les résistantes du groupe de Charlotte Delbo).

Comme toute l'industrie chimique allemande, IG Farben automatise les procédures lourdes de la production, ce qui lui permet d'augmenter de 67 % son taux de main-d'œuvre féminine de 1938 à 1940, soit trois fois plus que l'industrie allemande qui en moyenne ne l'a augmenté « que » de 12,6 % (avec un chiffre réel des femmes au travail en Allemagne demeurant presque constant[10].

IG Farben poursuit sa stratégie libérale et agressive de cartels internationaux pour à la fois stabiliser et de se répartir le marché mondial, avec une politique de négociations commerciales, voire d'aide et orientation du développement des « jeunes pays » pour y créer une demande et des marchés[4]. C'est pourquoi le groupe se garde de rendre visible ses projets hégémonistes et déclare au Reich ne souhaiter dans le nouvel ordre industriel préparé par les nazis qu'« une position de leader » correspondant à ses compétences techniques, économique et scientifique». Dans ce cadre, elle dira avoir cherché à négocier des accords de cartels avec ses concurrents étrangers et dans les pays occupés, sans volonté de pillage et en ayant limité ses exigences à la propriété pour moitié des principales usines de colorants et en ne demandant que la fermeture immédiate de quelques entreprises concurrentes [14]. Le groupe s'oppose ainsi au programme nettement plus dirigiste et bureaucratique du Dr Claus Ungewitter(responsable du Groupement économique pour l'industrie chimique[15] qui visait un grand plan directeur construit par le ministère nazi de l’Économie destiné à dominer le marché de la chimie de toute l'Europe, mis en œuvre par un cartel d'encadrement constitué des cartels européens et des syndicats dirigés par des directeurs de sociétés allemandes et supervisés par l’État nazi qui ferait passer ses intérêts avant ceux de IG Farben[16].

En France, l'occupant allemand exige de détenir, via IG Farben, la majorité des parts dans une nouvelle société regroupant toutes les activités dans les colorants, y compris les Etablissements Kuhlmann[17].

De plus, l’une de ses filiales, la Degesch, produisant le gaz Zyklon B, initialement utilisé comme insecticide et raticide, en produira de grandes quantités pour les nazis qui les utiliseront dans les chambres à gaz de certains camps d’extermination. Pour satisfaire à la demande grandissante de main-d'œuvre, la société exploita aussi des travailleurs forcés dans plusieurs camps de travail. Au faîte de sa puissance, le conglomérat employa environ 190 000 personnes, dont 80 000 travailleurs forcés.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement américain envoya Charles Eliot Perkins prendre en charge IG Farben.

Après la Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Procès IG Farben.

Les dirigeants d’IG Farben sont jugés par un tribunal américain en 1947 à Nuremberg ; certains sont reconnus coupables de crimes de guerre et condamnés à des peines de prison[18]. La société est dissoute par décret en août 1950, et démantelée en 1952 en 12 sociétés héritières, dont Agfa, BASF, Hoechst, Bayer AG et Dynamit Nobel. Une nouvelle société, IG Farben in Abwicklung (« IG Farben en dissolution »), est créée afin de régler des contentieux juridiques en cours. Celle-ci est dissoute à son tour en 2003.

Le siège social d’IG Farben (construit à Francfort-sur-le-Main par l'architecte Hans Poelzig et qui était, en son temps, le bâtiment le plus moderne d'Europe) fut récupéré intact par les Américains en 1945. Il a abrité jusqu’à la chute du Mur de Berlin le quartier général des forces américaines en Allemagne. Après leur départ, il a été entièrement rénové et transformé en un campus universitaire (Université Johann Wolfgang Goethe).

Une controverse relative à la direction de l'entreprise durant cette période perdure : plusieurs hommes d'affaires américains, dont Edsel Ford, Henry Ford, Walter Teagle, C.E. Mitchell, Paul Warburg et W.E. Weiss, ont joué un rôle essentiel dans le développement d'IG Farben[19].

Galerie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. IG-Farbenindustrie AG s'écrit au long Interessengemeinschaft Farbenindustrie Aktien Gesellschaft :
    • Interessengemeinschaft : « Groupement d'intérêt économique » ;
    • Farbenindustrie : « industrie des couleurs » ;
    • Aktien Gesellschaft : « société par actions ».

Références[modifier | modifier le code]

  1. Norbert Wollheim Memorial
  2. Pr Hayes, La Stratégie industrielle de l'IG Farben en France occupée, p. 496
  3. Peter Collier et David Horowitz, Une dynastie américaine : les Rockefeller, Paris, Seuil, 1976, p. 202.
  4. a et b P. Hayes, La stratégie industrielle de l'IG Farben en France occupée, p. 494
  5. Calculs rapportés par Peter Hayes, Pr d'Histoire à l'université d'Evanston - Illinois, États-Unis (voir Bibliographie) à partir des données des archives de Bayer (Réf. 15/Da 1.2, « I.G.-Gesamt-Umsàtze 1937/41, Roherlôse »), les chiffres pour les colorants comprenant aussi ceux des produits intermédiaires.
  6. N1-7107, procès-verbal du Unternehmensbeirat, 11. III. 41.
  7. Source : Carl Duisberg cité par Peter Hayes, Industry and Ideology, p. 45-46, 268-269.
  8. a et b [PDF] Peter Hayes, La stratégie industrielle de l'IG Farben en France occupée, Histoire, économie et société, 1992, vol. 11, no 11-3, p. 493-514, 23 p.
  9. Pr Hayes : « IG ne devait pas être satisfaite de l'idée très répandue parmi les experts économiques en Allemagne selon laquelle un Ordre Nouveau après la guerre pourrait reléguer la production des biens de consommation courante aux États périphériques » ; voir Erich Welter, Der Weg der deutschen Industrie (Francfort, 1943), p. 197-205
  10. a, b et c Peter Hayes, Industry and Ideology, p. 342.
  11. Voir Note 81 in P. Hayes, avec calculé à partir de NI-11412-A, Déclaration de Kurt Hauptman, 17.XI.47, qui est une reprise en tableau des données contenues dans NI-3762-A, un tableau en couleur préparé par le Comité Technique de Farben en 1944. « Les archives encore disponibles concernant les besoins d'IG Farben en matière de travailleurs étrangers, généralement forcés, sont quelque peu inconsistantes » précise Hayes
  12. Voir N1-1048, Schmitzler à Schneider, 12.XI.42.
  13. Primo Levi, Rapport sur Auschwitz (Voir notamment le Rapport sur l’organisation hygiénico-sanitaire du camp de concentration de Monowitz pour Juifs), Kimé, 2005, 111 p..
  14. Déclaration de H. Walter ; N1-5193, Déclaration de Schnitzler, 7.III.47 ; N1-8077, procès-verbal du Vorstand d'IG le 10. VII. 41 et Document de Défense Schnitzler 54, Pièce de dossier de Schnitzler, 16- 19. VI. 41.
  15. Hayes, La stratégie industrielle de l'IG Farben en France occupée, p. 498
  16. Voir N1-6840, Pièce de dossier de Terhaar, 7.VIII.4O ; C. Ungewitter, « Industrie Organisation in Europa », Europa-Kabel, no 19 (10.X.41), cité par Peter Hayes
  17. Société chimique de France [1]
  18. (en) Joseph Borkin, The crime and punishment of I. G. Farben (Interessengemeinschaft Farbenindustrie Aktiengesellschaft) ; I.G. Farben Trial, Nuremberg, Germany, 1947-1948; War crime trials; Germany ; Nuremberg), Free Press (New York), 1978, (ISBN 0029046300)
  19. (en) Antony Cyril Sutton,The Empire of I.G. Farben

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Peter Hayes, Industry and Ideology, IG Farben in the Nazi Era, Cambridge university press, 1987
  • (de) Gottfried Plumpe, Die IG Farbenindustrie AG, Duncker & Humblot, 1990
  • (de) Heike Drummer, Jutta Zwilling, Von der Grüneburg zum Campus Westend, 2007
  • Peter Hayes, « La stratégie industrielle de l'IG Farben en France occupée », Histoire, économie et société, 1992, vol. 11, no 11-3, p. 493-514
  • Jean-Philippe Massoubre, 'Histoire de l'IG Farben (1905 - 1952), L'Harmattan, 2008

Articles connexes[modifier | modifier le code]