Guerre de Crimée

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Guerre de Crimée
L'attaque de Malakoff par William Simpson (en) en 1855.
L'attaque de Malakoff par William Simpson (en) en 1855.
Informations générales
Date 4 octobre 1853 - 30 mars 1856
Lieu Essentiellement en Crimée, dans le Caucase et les Balkans
Issue Victoire alliée
Traité de Paris
Belligérants
Drapeau français Empire français
Drapeau du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande Royaume-Uni
Drapeau de l'Empire ottoman Empire ottoman
Flag of Italy (1861-1946).svg Royaume de Sardaigne
Drapeau de la Russie Impériale Empire russe
Commandants
Drapeau de la France Napoléon III
Drapeau de la France Armand de Saint-Arnaud
Drapeau de la France François de Canrobert
Drapeau de la France Aimable Pélissier
Drapeau du Royaume-Uni Lord Raglan
Drapeau du Royaume-Uni William Codrington (en)
Drapeau de l'Empire ottoman Omer Pacha
Drapeau de l'Italie Alfonso La Marmora
Drapeau de l'Empire russe Nicolas Ier
Drapeau de l'Empire russe Alexandre II
Drapeau de l'Empire russe Alexandre Menchikov
Drapeau de l'Empire russe Pavel Nakhimov
Drapeau de l'Empire russe Vladimir Kornilov
Forces en présence
Drapeau de la France 310 000 Français[n 1]
Drapeau du Royaume-Uni 98 000 Britanniques[n 2]
Drapeau de l'Empire ottoman 250 000 Ottomans[n 3]
Drapeau de l'Italie 15 000 Sardes[n 4]
Drapeau de l'Empire russe ~ 750 000 Russes[n 5]
Pertes
Drapeau de la France 95 000 morts[n 1]
Drapeau du Royaume-Uni 22 000 morts[n 2]
Drapeau de l'Empire ottoman ~ 120 000 morts[n 3]
Drapeau de l'Italie 2 200 morts[n 4]
Drapeau de la Russie ~ 200 000 morts[n 5]
Notes
La grande majorité des pertes fut causée par les maladies, notamment le choléra[n 6].
Batailles
Oltenița · Cetate (en) · Silistra (en) · Sinope · Kurekdere (en) · Bomarsund (en) · Petropavlovsk · Alma · Balaklava · Inkerman · Sébastopol · Eupatoria · Taganrog · Tchernaïa · Kars · Malakoff · Grand Redan (en) · Kinburn
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La guerre de Crimée opposa de 1853 à 1856 la Russie à une coalition formée de l'Empire ottoman, de la France, du Royaume-Uni et du royaume de Sardaigne. Provoqué par l'expansionnisme russe et la crainte d'un effondrement de l'Empire ottoman, le conflit se déroula essentiellement en Crimée autour de la base navale de Sébastopol. Il s'acheva par la défaite de la Russie formalisée par le traité de Paris.

À la fin du XVIIe siècle, l'Empire ottoman était entré dans une période de déclin et ses institutions militaires, politiques et économiques furent incapables de se réformer. Au cours de plusieurs conflits, il avait perdu tous ses territoires au nord de la mer Noire, dont la péninsule de Crimée, au profit de la Russie. Cette dernière cherchait par ailleurs à saper l'autorité de Constantinople en revendiquant le droit de protéger l'importante minorité orthodoxe vivant dans les provinces européennes de l'Empire. Ces actions inquiétaient la France et le Royaume-Uni qui craignaient que l'Empire ottoman ne devienne un vassal de la Russie, ce qui bouleverserait l'équilibre des puissances en Europe.

Les tensions furent accrues par les disputes entre chrétiens occidentaux et orientaux pour le contrôle des Lieux Saints en Palestine. Les Russes utilisèrent ce prétexte pour exiger d'importantes concessions de la part des Ottomans mais ces derniers, soutenus par les puissances occidentales, refusèrent et la guerre éclata à l'automne 1853. Les Russes et les Ottomans s'affrontèrent dans le Caucase et dans le delta du Danube et le refus de Saint-Pétersbourg d'évacuer les principautés danubiennes sous souveraineté ottomane provoqua l'entrée en guerre des Français et des Britanniques. Craignant une intervention autrichienne aux côtés des Alliés, le tsar Nicolas Ier ordonna l'évacuation des Balkans à l'été 1854. Désireux de réduire la puissance militaire russe dans la région pour l'empêcher de menacer à nouveau l'Empire ottoman, l'empereur français Napoléon III et le premier ministre britannique Lord Palmerston décidèrent d'attaquer la base navale de Sébastopol où se trouvait la flotte russe de la mer Noire.

Après leur débarquement à Eupatoria le 14 septembre 1854, les forces alliées repoussèrent les Russes lors de la bataille de l'Alma et commencèrent à assiéger la ville au début du mois d'octobre. Malgré leur optimisme initial, les Alliés se heurtèrent rapidement à la résistance acharnée des défenseurs et le front se couvrit de tranchées. Le climat et les défaillances de la logistique rendirent les conditions de vie des soldats dans les deux camps particulièrement difficiles et le choléra fit des milliers de victimes. Les Russes tentèrent à plusieurs reprises de briser l'encerclement de Sébastopol mais leurs tentatives à Balaklava, Inkerman et à la Tchorna ne firent que mettre en évidence l'incompétence de l'état-major. De même, les sanglants revers contre les redoutes russes montrèrent les limites du haut-commandement allié. Finalement, l'arrivée de renforts et l'épuisement des défenseurs permit aux Français de s'emparer du bastion de Malakoff dominant la ville le 8 septembre 1855 ; Sébastopol fut évacué par les Russes le lendemain.

Les combats se poursuivirent pendant quelques mois avant la signature du traité de Paris le 30 mars. Ce dernier mit fin au Concert européen issu du Congrès de Vienne de 1815 et consacra le retour de la France dans les affaires européennes mais ne résolut pas la Question d'Orient. La guerre de Crimée est parfois considérée comme la première « guerre moderne » du fait de l'utilisation de nouvelles technologies comme les bateaux à vapeur, le chemin de fer, les fusils à canon rayé, le télégraphe et la photographie.

Contexte[modifier | modifier le code]

Déclin de l'Empire ottoman[modifier | modifier le code]

Portrait d'un homme à la barbe finalement taillée portant un fez surmonté d'un plumeau, un manteau noir doublé de rouge et une veste aux broderies dorées sur laquelle se trouvent plusieurs médailles en forme d'étoiles.
Durant son règne, le sultan Abdülmecit Ier mena la politique des Tanzimat destinée à réformer l'Empire ottoman.

Après son apogée à la fin du XVIIe siècle, l'Empire ottoman était entré dans une phase de déclin et était surnommé l'« homme malade de l'Europe ». Du fait du conservatisme religieux et du rejet des influences étrangères, il s'était révélé incapable d'intégrer les idées et les technologies développées en Europe de l'Ouest tandis que le commerce était dominé par les non-musulmans[13]. La corruption était endémique et les responsables locaux jouissaient d'une large autonomie dont ils profitaient pour s'enrichir aux dépens du gouvernement central du sultan. Au niveau militaire, l'armée ottomane manquait d'entraînement tandis que ses tactiques et son armement étaient inférieurs à ceux des puissances occidentales[14].

Après être devenu sultan en 1789, Selim III adopta une politique réformatrice pour adopter les idées occidentales à la manière de ce qu'avait fait Pierre Ier pour la Russie un siècle plus tôt. Il fit appel à des conseillers français comme l'artilleur François de Tott pour réformer l'armée et ces efforts donnèrent naissance au Nizam-i Jedid, une unité, habillée, équipée et entraînée à l'européenne, recrutée en Anatolie. Ces actions irritèrent les autorités religieuses qui rejetaient ces idées occidentales et les janissaires qui craignaient pour leur indépendance. En 1807, ces derniers reversèrent Selim III qui fut assassiné l'année suivante mais son successeur Mahmoud II poursuivit ces réformes. Il s'appuya initialement sur les janissaires pour asseoir son autorité sur les responsables locaux et renforcer la centralisation de l'Empire tout en mettant en place des écoles militaires et un commandement militaire basé sur le mérite. Quand les janissaires se soulevèrent à nouveau contre la modernisation de l'armée en 1826, ils furent sévèrement réprimés et le corps fut dissous[15].

Ces réformes furent cependant tardives et incomplètes et elles ne permirent pas d'enrayer le déclin de l'Empire. Du fait de cette faiblesse, les puissances européennes intervinrent de plus en plus dans ses affaires intérieures sous le prétexte officiel de protéger les minorités chrétiennes. La Russie était particulièrement active dans ce domaine d'autant plus que les orthodoxes représentaient environ 30% de la population, soit dix millions de personnes au début du XIXe siècle, essentiellement dans les provinces européennes de l'Empire[16]. Elle était cependant, avec le Royaume-Uni, l'Autriche et la Prusse, l'un des membres fondateurs de la Sainte-Alliance créée en 1815 à la suite des guerres napoléoniennes pour réprimer tous les mouvements nationalistes et libéraux pouvant menacer les puissances établies. Ainsi, malgré sa sympathie pour la révolte des Grecs en Moldavie et en Grèce en 1821, la Russie n'intervint pas et laissa l'Empire ottoman écraser ces soulèvements. La violence de la répression ottomane poussa néanmoins le tsar Nicolas Ier à estimer que la défense des chrétiens contre les agressions musulmanes était plus importante que les considérations sur la souveraineté de l'Empire[17]. Également outrées, les autres puissances européennes firent pression sur le sultan Mahmoud II pour qu'il signe en 1826 la convention d'Akkerman favorable aux intérêts russes mais il refusa en 1827 le traité de Londres prévoyant une large autonomie pour les provinces grecques[18]. Cela provoqua une nouvelle guerre russo-turque et l'armée ottomane fut écrasée lors de l'offensive de 1829. Alors que les forces russes approchaient de Constantinople, l'effondrement de l'Empire ottoman semblait imminent ; Nicolas Ier décida de ne pas poursuivre son avancée de peur que le vide laissé par cette désintégration ne soit comblé par les autres puissances européennes qui pourraient se liguer contre une Russie devenue trop puissante. Par conséquent, le traité d'Andrinople mettant fin au conflit fut relativement clément pour le vaincu car les Russes estimaient qu'un Empire affaibli était préférable au chaos[19]. À l'inverse, les autres puissances, et en particulier le Royaume-Uni, considéraient que le texte équivalait à la mise sous tutelle de l'Empire par la Russie ; cette issue était donc moins avantageuse qu'un démembrement qui se serait au moins fait via des négociations[20].

Portrait d'un homme blond moustachu et au front dégarni portant une cuirasse dorée par dessus un uniforme militaire blanc
La politique expansionniste de l'empereur russe Nicolas Ier inquiétait les puissances européennes qui craignaient que la Russie ne devienne trop puissante.

Cette volonté de maintenir un Empire ottoman affaibli et dépendant caractérisa la politique étrangère russe dans la région de 1829 jusqu'à la guerre de Crimée. Cela fut illustré en 1833 quand le vice-roi d'Égypte, Méhémet Ali, se révolta contre le sultan. Son armée de type occidental conquit (en) la Syrie sans que les Ottomans ne soient capables de s'y opposer, sous le regard plutôt bienveillant de la France et du Royaume-Uni[21]. De leur côté, les Russes craignaient qu'Ali ne remplace l'Empire ottoman par une entité plus puissante et hostile à leurs intérêts; Nicolas Ier décida donc de déployer 40 000 hommes pour protéger Constantinople[20]. Alarmés par la tournure des événements, la France et le Royaume-Uni organisèrent une médiation qui permit le retour au calme via la convention de Kütahya de mai 1833. Peu après, le tsar et le sultan signèrent le traité d'Unkiar-Skelessi par lequel la Russie garantissait l'indépendance de l'Empire ottoman en échange de quoi ce dernier promettait de fermer les Détroits aux navires de guerre étrangers à la demande des Russes. Ces dispositions secrètes furent rapidement rendues publiques et elles furent très mal accueillies à l'Ouest où le ministre français François Guizot déclara que la Mer noire était devenue un « lac russe » gardé par un État vassal de la Russie[22]. Le contrôle de la Palestine par Ali était cependant mal accepté par les puissances européennes car il défendait un renouveau religieux et continuait de menacer l'Empire ottoman. Au terme d'une deuxième guerre égypto-ottomane en 1840, le traité de Londres accorda une large autonomie à Ali en échange de la reconnaissance de la souveraineté du sultan sur le reste de son territoire. Associée à ce texte, une convention signée l'année suivante interdisait tout passage dans les Détroits de navires de guerres appartenant à des pays non alliés à l'Empire. Il s'agissait d'une importante concession de la Russie car ses territoires sur le pourtour de la mer Noire devenaient vulnérables à une attaque navale mais elle lui permit d'améliorer ses relations avec le Royaume-Uni[23]. Nicolas Ier se rendit d'ailleurs à Londres en 1844 afin de négocier une éventuelle alliance entre les deux pays et une définition des sphères d'influence respectives dans le cas d'un démembrement de l'Empire ottoman mais les Britanniques ne donnèrent pas suite à ses propositions[24].

Le Royaume-Uni, qui avait longtemps défendu le maintien du statu quo dans la région, accrut ses interventions dans les affaires de l'Empire en considérant que des réformes étaient la seule solution à la Question d'Orient. Les Britanniques encouragèrent donc la poursuite de politique de modernisation par le nouveau sultan Abdülmecit Ier dont l'édit de Gülhane garantissant la vie et les propriétés de tous les sujets ottomans sans distinction de religion initia l'ère réformatrice des Tanzimat destinées à créer un État plus centralisé et plus tolérant[25]. L'application de ces déclarations fut néanmoins compliquée par l'opposition des élites locales et du clergé d'autant plus que le pays ne disposait pas des moyens de transport ou de communication nécessaires pour asseoir l'autorité de Constantinople; dans la pratique, les chrétiens continuèrent d'être largement considérés comme des citoyens de second ordre[26].

Expansionnisme de la Russie[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Grand Jeu et Guerres russo-turques.
Carte de l'expansion russe de 1300 à 1796.

Après s'être libéré du joug tatar à la fin du XVe siècle, la grande-principauté de Moscou unifia les entités slaves de la Rus' et devint le Tsarat de Russie en 1547 puis l'Empire russe en 1721. Cette expansion se heurta rapidement à l'influence ottomane en Ukraine et dans le Caucase. Entre 1550 et 1850, les deux pays s'affrontèrent à neuf reprises et la Russie eut fréquemment l'ascendant. Ainsi au terme de la guerre russo-turque de 1768-1774, le khanat de Crimée, jusqu'alors vassal de l'Empire ottoman, passa dans la sphère d'influence russe via le traité de Küçük Kaynarca même si elle conservait une indépendance de forme. En plus d'obtenir le libre passage de leurs navires de commerce via les Détroits du Bosphore et des Dardanelles, les Russes recevaient le droit de construire une église orthodoxe à Constantinople et revendiquèrent par la suite le droit de parler et d'intervenir au nom des populations orthodoxes de l'Empire[27],[28]. Le khanat de Crimée fut formellement annexé en 1783 et la péninsule fut rattachée au gouvernement de Tauride[29],[30]. Au milieu du XIXe siècle, la Russie contrôlait tout le pourtour nord de la mer Noire depuis le delta du Danube jusqu'en Géorgie.

Pour les Russes, cette expansion vers le Sud revêtait un caractère religieux. Considérant la Russie comme la Troisième Rome, certains politiciens comme Grigori Potemkine, l'un des favoris de la tsarine Catherine, défendaient le « projet grec » désignant le démembrement l'Empire ottoman et la restauration de l'Empire byzantin avec sa capitale à Constantinople afin de rassembler toutes les populations orthodoxes sous la domination russe[31],[32]. Les populations musulmanes, de plus en plus nombreuses en allant vers le sud, étaient considérées comme une menace pour l'autorité russe. Un programme de colonisation fut entrepris dans la Nouvelle Russie dans le sud de l'actuelle Ukraine avec la création de villes nouvelles comme Sébastopol en 1783 ou Odessa en 1794[33]. L'immigration allemande, polonaise et serbe fut encouragée pour permettre le développement de cette région peu peuplée[34]. Les 300 000 Tatars musulmans vivant en Crimée étaient vus avec méfiance par les nouveaux occupants de la région car ces derniers avaient longtemps pratiqué le commerce des esclaves qu'ils se procuraient lors de fréquents raids dans la steppe ukrainienne[35]. Les Russes s'efforcèrent donc de les pousser à partir via la confiscation de leurs terres, le travail forcé et les intimidations des Cosaques. En 1800, près de 100 000 d'entre-eux avaient quitté la région et ils furent remplacés par des colons orthodoxes dont beaucoup venaient de l'Empire ottoman[36].

Dessin au fusain représentant un géant aux yeux bandés, habillé de haillons et tenant un martinet avançant en écrasant des personnages paniqués dont certains tentent de s'enfuir. La Faucheuse est visible derrière le géant.
Caricature française du XIXe siècle sur l'expansion russe en Europe.

La rapide expansion de la Russie au XVIIIe siècle et la démonstration de sa puissance militaire durant les guerres napoléoniennes inquiétèrent les puissances européenne et la russophobie était un sentiment largement partagé[37]. Ces craintes furent renforcées par la publication à la fin du XVIIIe siècle du testament de Pierre Ier dans lequel il exposait sa volonté de soumettre l'Europe et l'Asie du Sud-Ouest à la volonté russe. Le texte était un faux mais il fut néanmoins fréquemment repris pour présenter la Russie comme une puissance agressive, barbare et fourbe[38],[39]. En 1851, l'écrivain français Jules Michelet écrivit ainsi qu'elle était « un géant froid famélique dont la gueule s'entrebâille toujours vers le riche Occident. [...] La Russie, c'est le choléra [...] c'est l'empire du mensonge[40] ».

Cette russophobie était particulièrement présente au Royaume-Uni où les journaux s'alarmaient d'une éventuelle attaque russe en direction des Indes, qui étaient de loin la colonie la plus prospère et la plus riche de l'Empire britannique[41]. Si cette perspective était jugée fantaisiste par les stratèges britanniques, le contrôle des voies commerciales reliant le sous-continent à l'Angleterre revêtait une importance stratégique[42]. L'Afghanistan et la Perse firent ainsi l'objet d'intenses pressions de la part des deux pays dans ce qui fut par la suite appelé le « Grand Jeu[43] ». Plus à l'ouest, le développement des bateaux à vapeur accrut fortement le commerce dans la mer Rouge et en Mésopotamie, deux régions contrôlées par l'Empire ottoman. Le Royaume-Uni s'inquiétait ainsi d'un éventuel accès de la flotte russe à la Méditerranée qui menacerait son commerce[44].

En raison de l'autocratie de son régime et de son adhésion aux principes contre-révolutionnaires de la Sainte-Alliance, la Russie était haie par les libéraux européens. L'insurrection polonaise de 1830 contre la Russie s'attira ainsi leur sympathie et la brutale répression du soulèvement par le général Ivan Paskevitch poussa le Times à appeler à la guerre contre les « barbares muscovites[45] ». La même situation se répéta durant le Printemps des peuples de 1848. Après le renversement de la monarchie et l'instauration de la république en France, certains craignaient une attaque russe pour ramener l'« ordre » à Paris ; l'écrivain Prosper Mérimée écrivit ainsi à un ami qu'il « apprenait le russe [...] pour parler aux cosaques dans les Tuileries[46],[47] ». Même s'ils n'intervinrent pas en France, les Russes entreprirent de réprimer la révolution roumaine en Valachie et en Moldavie, deux régions sous administration conjointe de la Russie et de l'Empire ottoman. Sous l'influence du Royaume-Uni, les Ottomans envisagèrent de négocier avec les révolutionnaires en vue de la création d'une nation roumaine mais ils abandonnèrent l'idée devant la colère des Russes. Après avoir écrasé les soulèvements, ces derniers exigèrent de pouvoir occuper militairement ces territoires et le sultan fut contraint d'accepter cela via le traité de Balta Liman[48]. Appliquant les principes contre-révolutionnaires de la Sainte-Alliance, le tsar apporta ensuite son soutien à l'Autriche contre la révolution hongroise en juin 1849. L'insurrection fut rapidement écrasée mais le sultan refusa de livrer les réfugiés hongrois qui s'étaient réfugiés dans l'Empire ottoman. L'Autriche et la Russie rompirent leurs relations diplomatiques et en réponse aux demandes ottomanes, les Britanniques et les Français déployèrent une escadre à l'entrée des Dardanelles[49]. Cette réaction poussa le tsar à chercher un compromis pour éviter un conflit et il annula ses demandes d'extradition[50].

Affaire des Lieux saints[modifier | modifier le code]

Photographie d'une église en brique délabrées surmontée d'un dôme
La question du partage des Lieux Saints comme le Saint-Sépulcre entre orthodoxes et catholiques fut la cause immédiate de la guerre de Crimée.

Le coup d'État du 2 décembre 1851 et la création du Second Empire par le président Louis-Napoléon Bonaparte qui se fit proclamer Napoléon III l'année suivante mit l'Europe en ébullition. La prise de pouvoir du neveu de Napoléon Ier ravivait d'anciennes craintes et les puissances européennes se préparèrent à la guerre[51]. Afin de les rassurer, Napoléon déclara en octobre que « L'Empire, c'est la paix ! » même s'il n'était pas satisfait de la carte de l'Europe issue du congrès de Vienne[52]. Sa politique étrangère fut donc essentiellement destinée à restaurer l'influence française en Europe et il estima que la meilleure manière d'y parvenir serait de se rapprocher du Royaume-Uni. À l'inverse, le souvenir de la retraite de Russie et le rejet du principe des nationalités par le tsar le poussaient à vouloir s'opposer à la Russie[53]. En ce sens, la question des Lieux saints en Palestine fournissait un prétexte idéal pour une confrontation car elle permettrait de satisfaire la droite catholique désireuse de contrer l'influence orthodoxe tandis que la gauche, opposée au Second Empire, serait ravie d'une guerre pour la liberté contre le « gendarme de l'Europe[54] ».

Ces Lieux Saints comme le Saint-Sépulcre de Jérusalem ou la basilique de la Nativité de Bethléem étaient occupés conjointement par diverses congrégations religieuses chrétiennes. Cependant, les différences liturgiques entre catholiques et orthodoxes compliquaient cette cohabitation et les Ottomans étaient parfois contraints de poster des soldats devant et à l'intérieur des églises pour éviter les affrontements[55],[56]. Cela n'était cependant pas toujours suffisant et le jour de Pâques 1846, une dispute pour savoir qui des orthodoxes ou des catholiques aurait la priorité pour la messe au Saint-Sépulcre dégénéra en un affrontement sanglant qui fit quarante morts[55]. La rivalité entre catholiques et orthodoxes fut attisée par le développement de nouveaux moyens de transport comme le chemin de fer et les bateaux à vapeur qui permettaient à un nombre grandissant de pèlerins de se rendre en Terre sainte. Cela était particulièrement vrai pour les Russes orthodoxes dont le nombre de visiteurs augmenta fortement dans la première moitié du XIXe siècle ; dans les années 1840, plus de 15 000 pèlerins russes participaient aux célébrations de Pâques à Jérusalem[55]. Cet accroissement inquiétait les chrétiens occidentaux qui craignaient de perdre le contrôle des Lieux saints et irritait les catholiques français pour qui la France avait, depuis les croisades, pour mission de défendre la foi en Palestine[57].

Dessin d'un homme avec un bouc et une moustache cintré dans une veste noire
L'empereur français Napoléon III désirait une guerre avec la Russie pour restaurer l'influence de la France en Europe et mettre fin à la Sainte-Alliance.

Cette question devint un sujet brûlant à la suite des actions de Charles de La Valette que Napoléon avait nommé comme ambassadeur à Constantinople en 1849[57]. Ce dernier était opposé à toute négociation avec les orthodoxes sur l'administration des Lieux saints et en août 1851, il déclara que la validité des revendications des catholiques était « clairement établie » et que la France irait jusqu'à prendre des « mesures extrêmes » pour les faire respecter. Cette déclaration ulcéra les Russes qui avertirent les Ottomans qu'une reconnaissance des revendications catholiques entraînerait la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays[58]. La Valette fut rappelé à l'été 1852 mais Napoléon estimait que ces déclarations servaient ses intérêts et il continua à faire pression sur les Ottomans pour obtenir des concessions qui seraient inacceptables pour la Russie et ainsi contraindre le Royaume-Uni à s'allier avec lui contre l'agression russe[59],[60]. En novembre 1852, il envoya le navire de ligne Charlemagne (en) venant à peine d'entrer en service à Constantinople, en violation de la convention de Londres, pour forcer le sultan à accorder aux catholiques les clés de la basilique de la Nativité[61]. En réponse, Nicolas Ier mobilisa plus de 100 000 hommes en Bessarabie et entama des négociations avec le Royaume-Uni dont la flotte jouerait un rôle décisif dans le cas d'une guerre entre la France et la Russie[62]. Les Britanniques hésitèrent sur la politique à adopter car en plus de se méfier tout autant des Russes que des Français, ils étaient divisés entre ceux qui voulaient laisser du temps à la réforme de l'Empire et ceux qui estimaient qu'il n'était pas juste de soutenir un État où les chrétiens étaient persécutés[63].

Pour forcer le sultan à abroger les concessions faites aux catholiques, Nicolas Ier envoya en février 1853 le général Alexandre Menchikov à Constantinople. Allant au-delà de la seule question des Lieux Saints, les Russes exigèrent un nouveau traité leur garantissant le droit d'intervenir dans tout l'Empire pour protéger les orthodoxes ; en pratique, les provinces européennes deviendraient un protectorat russe tandis que l'Empire ottoman ne serait guère plus qu'un vassal de la Russie. La probabilité que les Ottomans acceptent ces conditions était faible mais le comportement irrespectueux de Menchikov rendit tout accord impossible, ce qui était peut-être le but recherché par le tsar[64],[65]. Comme les Russes rassemblaient de plus en plus de troupes en Bessarabie, les Ottomans inquiets cherchèrent l'appui de la France et du Royaume-Uni. Si le premier ministre britannique Lord Russell et son secrétaire des affaires étrangères Lord Palmerston étaient convaincus des intentions belliqueuses des Russes, le reste du Cabinet restait réticent à l'idée de s'engager aux côtés des Français dont la diplomatie de la canonnière était la cause des troubles actuels[66]. En France, la plupart des ministres estimaient que le pays serait isolé s'il agissait seul mais Napoléon III décida le 22 mars d'envoyer la flotte en mer Égée en espérant que cela contraindrait le gouvernement britannique à agir sous la pression de son opinion publique[67],[68]. À Constantinople, les négociations étaient dans l'impasse et le 5 mai 1853, Menchikov présenta une version légèrement moins exigeante du texte initial mais assorti d'un ultimatum de cinq jours[69]. Poussés par l'ambassadeur britannique Stratford Canning qui promettait l'appui britannique en cas de conflit, les Ottomans refusèrent de céder. Menchikov repoussa à plusieurs reprises la date d'expiration de l'ultimatum dans l'espoir d'obtenir un accord de dernière minute mais il annonça la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays le 21 mai[70],[71]. Le 24 juin, le tsar ordonna au général Ivan Paskevitch d'occuper les principautés danubiennes sous suzeraineté ottomane[72],[73].

Montée des tensions[modifier | modifier le code]

Portrait d'un homme aux cheveux blancs avec des favoris portant une veste noire et une chemise blanche
Lord Palmerston fut l'un des partisans les plus acharnés d'une ligne dure envers la Russie destinée à réduire son influence sur les affaires européennes.

Alors que l'occupation des principautés s'apparentait de plus en plus à une annexion, l'Autriche déploya 25 000 hommes dans ses provinces du Sud-Ouest essentiellement pour dissuader les Serbes et autres populations slaves de se soulever en soutien de la manœuvre russe tandis que le Royaume-Uni décida de hausser le ton et de déployer des navires à l'entrée de Dardanelles où se trouvait la flotte française[74]. Des discussions furent organisées durant l'été à Vienne mais ni les Russes ni les Ottomans n'étaient prêts à faire des concessions[75],[76]. L'invasion des principautés danubiennes avait en effet provoqué la colère des nationalistes ottomans et du clergé musulman et cela renforça le camp des bellicistes. Craignant la possibilité d'une révolution islamique s'il ne déclarait pas la guerre à la Russie et poussé par les chefs religieux, le sultan Abdülmecit Ier accepta le 26 septembre de déclencher les hostilités mais obtint d'avoir la certitude que les Français et les Britanniques le soutiendraient[77]. Le 4 octobre 1853, les Ottomans déclarèrent la guerre à la Russie[78].

Sans soutien officiel du Royaume-Uni ou de la France, les Ottomans commandés par Omer Pacha passèrent à l'offensive sur le front du Danube le 23 octobre en comptant sur le fait que l'opinion publique des deux pays pousserait leurs gouvernements à agir[78]. Craignant qu'une avancée russe dans les Balkans ne provoque l'entrée en guerre de l'Autriche, Paskevitch proposa de se mettre sur la défensive tout en fomentant des soulèvements dans les provinces ottomanes[79]. Même si cela était contraire à ses principes contre-révolutionnaires, le tsar approuva cette idée et il accepta le lancement au printemps d'une offensive en Silistrie, à l'écart de l'Autriche, afin de pouvoir mener une attaque contre Andrinople et Constantinople au printemps avant l'intervention des puissances occidentales[80]. Inquiets par une éventuelle révolte des Serbes qui entraînerait celle des Grecs et des Bulgares et donc la perte de toutes les provinces européennes de l'Empire, les Ottomans adoptèrent eux aussi une position défensive sur le Danube et décidèrent de se tourner vers le Caucase[81],[82].

Peinture d'une bataille navale nocturne. Des navires intacts sont visibles d'un côté tandis que l'on ne voit que des épaves en feu de l'autre.
La bataille de Sinope du 30 novembre 1853 joua un rôle décisif dans l'entrée en guerre de la France et du Royaume-Uni contre la Russie.

Depuis le début du XIXe siècle, les Russes avaient entrepris la conquête du Caucase dont les populations étaient majoritairement musulmanes. Les campagnes brutales d'Alexis Iermolov dans les années 1810 et 1820 puis de Mikhaïl Vorontsov dans les années 1840 et 1850 avaient entraîné le regroupement des différentes tribus de la région autour de Mohammed Ghazi et de Chamil qui prêchaient la guerre sainte contre les envahisseurs[83]. Ralliant les troupes irrégulières du Caucase, le général ottoman Abdi Pacha (en) s'empara de la forteresse russe de Saint-Nicolas au nord de Batoumi le 25 octobre[84],[85]. Pour le ravitaillement de leurs forces, les Ottomans dépendaient néanmoins de leur flotte et la marine russe menait des patrouilles avec pour ordre de couler tout navire ennemi. Le sultan et ses conseillers étaient bien conscients de cette menace mais ils décidèrent néanmoins de déployer une petite escadre dans la mer Noire à Sinope ; cela était sans doute délibéré afin de provoquer une attaque russe et donc contraindre les puissances occidentales à intervenir[84]. Le 30 novembre, l'escadre ottomane fut pulvérisée par les obus explosifs de l'amiral Pavel Nakhimov qui pilonna également le port[86],[87],[88].

Cette action était parfaitement justifiée étant donné l'état de guerre entre les deux pays mais la presse britannique la qualifia immédiatement de « massacre » et des manifestations de soutien à l'Empire se multiplièrent dans tout le pays[89]. De son côté, la population française était relativement indifférente à la Question d'Orient et la bataille de Sinope ne la fit pas vraiment changer d'avis[90]. L'opinion majoritaire était qu'une guerre servirait les intérêts de l'ennemi historique britannique et que les impôts nécessaires pour la financer affecterait l'économie; certains annonçaient même qu'en moins d'un an, la guerre serait devenue tellement impopulaire que le gouvernement serait contraint de demander la paix[91]. La situation politique au Royaume-Uni était exactement inverse et si le premier ministre Lord Aberdeen continuait à hésiter, il céda quand Napoléon III, bien décidé à exploiter Sinope comme prétexte pour une action forte contre la Russie, déclara que la France agirait seule si le Royaume-Uni refusait. Le 22 décembre, il fut ainsi décidé qu'une flotte anglo-française entrerait en mer Noire pour protéger les navires ottomans[92],[93]. Sous la pression du camp pacifiste, l'empereur français fut néanmoins obligé de chercher une issue diplomatique et le 29 janvier, il proposa au tsar d'ouvrir des négociations sous l'égide de l'Autriche mais Nicolas Ier refusa et rompit ses relations diplomatiques avec le Royaume-Uni et la France le 16 février 1854[94],[95]. En réponse, les deux pays exigèrent le 27 février l'évacuation sous six jours des principautés danubiennes. Le texte écartait toute issue diplomatique et était donc uniquement destiné à précipiter le début des hostilités ; la mobilisation des troupes commença ainsi avant même l'expiration de l'ultimatum auquel le tsar ne daigna même pas répondre[96],[97].

Forces en présence[modifier | modifier le code]

Photographie de quatre soldats moustachus portant des fez. Deux sont assis à côté de fusils équipés de baïonnettes.
Soldats ottomans durant la guerre de Crimée.

Avec près d'un million de fantassins, 250 000 cavaliers et 750 000 réservistes, l'armée russe était de loin la plus grande au monde. Elle était cependant essentiellement composée de conscrits enrôlés dans les campagnes et devait défendre un territoire immense. Le manque d'infrastructures notamment ferroviaires compliquait grandement la mobilisation des unités et leur déploiement sur les théâtres d'opérations. Malgré plusieurs réformes, l'organisation militaire russe restait qualitativement très inférieure aux armées des autres États européens. Le corps des officiers était mal formé et quasiment tous les soldats étaient analphabètes ; un rapport de 1848 indiquait que lors des dernières levées, près des trois-quart des conscrits avaient été rejetés car ils n'atteignaient pas la taille limite de 160 cm ou souffraient de maladies chroniques[98]. Les officiers supérieurs issus de l'aristocratie avaient peu d'estime pour cette armée de paysans et ils n'hésitaient pas à sacrifier des régiments entiers pour remporter une victoire et donc une promotion. Les châtiments corporels étaient la norme et les services de santé inexistants au point que même en temps de paix, une moyenne de 65% des hommes étaient malades. L'approvisionnement des troupes était handicapé par une logistique défaillante, notamment du fait de la corruption, et les unités devaient généralement se procurer elles-mêmes leur ravitaillement. L'armement était également en grande partie obsolète et les mousquets russes étaient réputés pour leur manque de fiabilité. L'accent était ainsi mis sur l'utilisation de la baïonnette au point qu'un officier indiqua que « très peu d'hommes savent se servir de leurs mousquets ». Néanmoins, les succès contre les Perses, les Ottomans et surtout les Français avaient convaincu l'état-major russe que son armée était invincible et que sa modernisation n'était pas une priorité[99].

Du fait de la nature multi-ethnique de l'Empire ottoman, son armée était composée de nombreux peuples dont beaucoup étaient hostiles à la domination ottomane. Cela pesait donc lourdement sur la discipline des troupes d'autant plus que de nombreux soldats ne voulaient pas combattre sous les ordres d'officiers de religion différente voire ne parlaient pas la même langue qu'eux[100]. Malgré les réformes initiées dans les années 1830, l'armée ne possédait pas de commandement centralisé et reposait largement sur le recrutement de mercenaires, de forces irrégulières ou de troupes issues des périphéries de l'Empire[14]. S'ils manquaient d'efficacité sur le champ de bataille, les Ottomans excellaient dans la guerre de siège ou les opérations de harcèlement[101]. Plus encore que dans l'armée russe, il existait une profonde disparité entre le traitement des officiers supérieurs vivant royalement et les simples soldats qui n'étaient pas payés pendant des mois ; un officier britannique rapporta à propos des hommes déployés sur le front du Danube que « mal-nourris et habillés de haillons, ils étaient les êtres les plus misérables de l'humanité[102] ». Du point de vue militaire, les Ottomans étaient tenus en piètre estime par leurs alliés franco-britanniques qui considéraient qu'ils n'étaient efficaces que derrière des fortifications[103],[104].

Photographie de trois soldats portant des turbans, des pantalons bouffants et des guêtres. L'un d'eux est allongé dans un paysage rocailleux.
Les zouaves de l'armée française s'illustrèrent durant la guerre de Crimée.

Dans les années qui précédèrent la guerre de Crimée, les dépenses militaires du Royaume-Uni avaient connu une baisse constante que le coup d'État de Napoléon en 1852 avait à peine inversé. L'armée britannique était donc mal préparée à un conflit d'autant plus que sur un effectif de 153 000 hommes au printemps 1854, les deux tiers étaient déployés dans les colonies de l'Empire britannique. Il n'existait par ailleurs pas de conscription comme en France et les troupes étaient exclusivement composées de volontaires souvent attirés par la perspective d'une bonne solde[105]. Le recrutement se faisait ainsi parmi les couches les plus pauvres de la société comme les victimes de la famine irlandaise. À l'inverse, les officiers étaient généralement issus de l'aristocratie et leurs promotions dépendaient plus de leurs relations que de leur expertise militaire. L'indiscipline et l'alcoolisme étaient deux problèmes récurrents que les officiers s'efforçaient de corriger par le fouet. Ces châtiments corporels choquèrent les Français habitués à une plus grande mixité sociale au sein des troupes ; un officier rapporta que cela lui rappelait le système féodal aboli après la Révolution et « qu'en Angleterre, un soldat n'est rien de plus qu'un serf ». Dans l'ensemble, l'armée britannique, qui n'avait quasiment pas combattu depuis les guerres napoléoniennes, ressemblait à son équivalente russe dans le sens où ses tactiques et sa culture semblaient ancrées au XVIIIe siècle[106].

De son côté, l'armée française sortait à peine de près de deux décennies de combats en Algérie où jusqu'à un tiers de ses effectifs de 350 000 hommes avait été déployé. Cela avait permis la formation d'un corps d'officiers expérimenté dont l'extraction moins aristocratique qu'au Royaume-Uni facilitait les relations avec les hommes du rang. L'armement était supérieur avec notamment le fusil Minié mortel à plus de 1 500 mètres et que les Britanniques n'adoptèrent en remplacement de leurs mousquets qu'au moment de l'attaque en Crimée. L'infanterie, et notamment les zouaves, était réputée pour son agressivité tandis que la logistique était également très supérieure à celle des Britanniques[106]. Sur le terrain, la cohabitation entre les deux armées était souvent difficile du fait de l'histoire des relations entre les deux pays. Il arrivait parfois que le commandant en chef des troupes britanniques, Lord Raglan, qui avait perdu un bras lors de la bataille de Waterloo, désigne les Français et non les Russes comme étant l'ennemi[107].

Début des hostilités[modifier | modifier le code]

Dessin représentant des soldats portant un uniforme bleu, des chausses et un fez rouge abrité derrière un épais mur en partie effondré. Certains tirent au fusil et d'autres manœuvrent un canon via une embrasure contre des soldats approchant.
Troupes ottomanes défendant (en) la forteresse de Silistra contre les Russes au printemps 1854.

Sur le front du Danube et après l'accalmie hivernale, le tsar était déterminé à progresser le plus rapidement possible en direction de Constantinople avant l'arrivée des troupes anglo-françaises. Le point de départ de cette offensive était la prise (en) de la forteresse de Silistra sur le Danube et Nicolas Ier espérait que cette victoire entraînerait le soulèvement des Bulgares contre les Ottomans[108]. L'attaque russe déclenchée le 19 mars fut cependant rapidement stoppée par la forte résistance ottomane et par le terrain marécageux[109],[110]. De leur côté, les Britanniques et les Français étaient initialement en désaccord sur la stratégie à suivre et une série de réunions fut organisée à Paris entre les deux états-majors. Les premiers défendaient un regroupement des forces dans la péninsule de Gallipoli suivi d'une progression prudente vers le nord tandis que les seconds voulaient un débarquement à Varna à proximité du front pour pouvoir s'opposer à une offensive russe vers Constantinople[111]. Cette dernière option l'emporta et 30 000 Français et 20 000 Britanniques s'étaient déployés à Varna à la fin du mois de mai[112]. Les combats autour de Silistra se poursuivirent en mai et en juin mais la forteresse résista malgré de nombreux assauts et un important bombardement. L'arrivée des forces anglo-françaises et l'attitude de plus en plus hostile de l'Autriche qui avait massé 100 000 hommes à la frontière convainquit le tsar de la nécessité de se replier et le siège fut abandonné le 23 juin[113].

Peinture d'une ligne de navire dans une baie. Des personnes saluent son passage sur le rivage au premier plan sur lequel est visible l'extrémité d'une fortification. Une ville située sur une colline est visible à l'arrière-plan.
La flotte russe de la mer Noire dans la rade de Sébastopol en 1846.

Les Ottomans se lancèrent alors à la poursuite des troupes russes démoralisées et se livrèrent à de nombreuses exactions contre la population chrétienne[114]. Profitant du retrait russe, les Autrichiens entrèrent dans les principautés et avancèrent jusqu'à Bucarest pour s'interposer et stopper la progression ottomane[115]. Même si cette participation autrichienne à l'éviction de la domination russe satisfaisait les Français et les Britanniques, ces derniers se doutaient bien que Vienne avait d'autres objectifs que la seule défense de la souveraineté ottomane[116]. Ils furent néanmoins frustrés par ce retrait russe et se demandèrent si tous les efforts fournis pour acheminer les troupes jusqu'en Bulgarie n'avaient pas été inutiles[117]. De fait, ces dernières n'avaient pas tiré un seul coup de feu depuis leur arrivée tandis que l'ennui et le climat chaud avaient engendré une forte alcoolisation qui déplaisait fortement aux locaux et provoquait de nombreux incidents[118]. Le Cabinet britannique était cependant déterminé à infliger une sévère défaite à la Russie[119]. Une opération navale franco-britannique fut menée durant l'été en mer Baltique par l'amiral Charles Napier pour menacer la capitale russe de Saint-Pétersbourg mais les puissantes fortifications de Kronstadt et de Sveaborg se révélèrent inexpugnables. Les résultats sur ce front étant décevants, il fut décidé d'attaquer la Crimée et la base navale de Sébastopol où se trouvait la flotte russe de la mer Noire[120]. Les Français étaient peu convaincus par ce plan et estimaient que cette attaque servirait plus les intérêts maritimes du Royaume-Uni que ceux de la France[119]. Ces réserves furent néanmoins balayées par les deux gouvernements désireux de satisfaire leurs opinions belliqueuses et d'éviter que le groupe expéditionnaire ne soit décimé par le choléra[121].

L'embarquement pour la Crimée, qui commença le 24 août 1854, fut d'ailleurs accueilli avec soulagement par les soldats qui, selon le capitaine français Jean François Jules Herbé, « préféraient combattre comme des hommes plutôt que dépérir de faim et de maladie[122] ». Retardée par le mauvais temps, la flotte, composée de 400 navires et transportant 28 000 français, 26 000 Britanniques et 6 000 Ottomans, prit la mer le 7 septembre[123],[124]. La possibilité d'une paix n'était néanmoins pas écartée et le 8 août, le Royaume-Uni, la France et l'Autriche définirent Quatre Points préalables à toute négociation[125]:

  • La Russie abandonnerait sa souveraineté sur les principautés danubiennes dont la protection serait assurée par les puissances européennes ;
  • La liberté de navigation de toutes les nationalités sur le Danube serait garantie ;
  • La Convention de Londres de 1841 serait révisée dans « l'intérêt de l'équilibre des puissances en Europe » (autrement dit, pour démilitariser la mer Noire) ;
  • La Russie abandonnerait ses revendications à un protectorat sur les chrétiens orthodoxes de l'Empire ottoman dont la sécurité serait assurée par les puissances européennes ;
  • Dans un cinquième point tenu secret, les Britanniques et les Français s'accordaient sur la possibilité d'ajouter de nouvelles conditions suivant l'évolution de la guerre[126].

Campagne de Crimée[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Siège de Sébastopol.
Cartes de Sébastopol avec l'emplacement des principales batailles et des points stratégiques.
 
Cartes de Sébastopol avec l'emplacement des principales batailles et des points stratégiques.
Cartes de Sébastopol avec l'emplacement des principales batailles et des points stratégiques.

La décision d'attaquer la Crimée fut prise sans véritable préparation. Les commandants alliés ne disposaient d'aucune carte de la péninsule et ignoraient l'importance des défenses russes. La lecture de récits de voyages les avaient convaincu que le climat y était doux, ce qui, associé à la croyance en une victoire rapide, les fit négliger les préparatifs pour un combat hivernal[127]. De leur côté, les soldats n'avaient pas été informés de leur destination et certains pensaient qu'ils se seraient déployés dans le Caucase[128]. Même après avoir pris la mer, le lieu de l'attaque faisait débat[129] mais il fut décidé de débarquer dans la baie de Kalamita à 45 kilomètres au nord de Sébastopol[130]. Pour protéger le flanc nord d'une contre-attaque russe, les Alliés occupèrent rapidement et sans combats la ville d'Eupatoria le 13 septembre avant l'arrivée du gros des forces le lendemain. Si le débarquement français fut achevé en moins d'une journée, celui des Britanniques fut particulièrement chaotique et dura près de cinq jours[131]. Ce retard réduisit les chances de succès d'une attaque surprise contre Sébastopol et l'offensive vers le sud ne débuta que le 19 septembre[132].

Alma[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Bataille de l'Alma.

Comme son état-major, le général Menchikov, qui commandait les forces russes dans la péninsule, ne s'attendait pas à une attaque alliée à l'approche de l'hiver et fut complètement pris par surprise[133]. Les civils russes paniqués s'enfuirent tandis que les Tatars, qui représentaient 80% de la population de la péninsule, se soulevèrent en soutien de l'invasion[134]. Ne disposant que de 38 000 soldats et de 18 000 marins le long de la côte sud-ouest, Menchikov décida de déployer la quasi-totalité de ses forces terrestres et une centaine de canons sur les hauteurs surplombant le ruisseau Alma[135]. Si les commandants russes étaient certains de pouvoir résister jusqu'à l'arrivée du général Hiver (en) au point d'inviter des civils à assister à la bataille[135], les soldats étaient bien moins optimistes[136].

Le plan de bataille des Alliés consistait à exploiter leur supériorité numérique pour flanquer les défenses russes ; les troupes françaises du général Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud furent ainsi déployées sur la droite le long de la côte et les forces britanniques du général Lord Raglan sur le flanc gauche. L'attaque commença le matin du 20 septembre et les zouaves du général Pierre Joseph François Bosquet, habitués à la guerre en montagne en Algérie, s'emparèrent des positions russes à proximité de la mer avec l'appui d'artillerie de la flotte[137]. Au centre, le gros des forces françaises fut arrêté devant l'Alma par les canons russes et le général François Certain de Canrobert demanda aux Britanniques de progresser pour détourner une partie des tirs. Ces derniers avancèrent initialement en ordre serré sous la forme d'une ligne comme au XVIIIe siècle mais la traversée de l'Alma entraîna la dislocation de la formation. Pour éviter que ses hommes soient massacrés par les canons russes, le général William John Codrington (en) ordonna un assaut mais les premières troupes étaient trop peu nombreuses et furent repoussées[138]. Néanmoins, l'arrivée de renforts permit aux Britanniques de prendre l'avantage dans l'après-midi tandis que les Français s'emparèrent du point culminant du champ de bataille où se trouvait l'état-major de Menchikov. Les Russes furent particulièrement surpris par l'efficacité des fusils Minié et commencèrent à refluer en désordre[139],[140].

Gravure de zouaves escaladant les blocs rocheux sur le flanc d'une colline.
Attaque des positions russes par les zouaves durant la bataille de l'Alma.

Une poursuite de l'offensive aurait sans doute permis de s'emparer de Sébastopol qui était à ce moment sans défense et Lord Raglan était pour une attaque immédiate. Les Alliés ignoraient néanmoins le chaos dans lequel se trouvait l'armée russe et les officiers français, dont les soldats avaient laissés leurs paquetages en arrière et manquaient de cavalerie, n'y étaient pas favorables. Sachant que leur flotte était inférieure aux forces alliées, les Russes avaient par ailleurs sabordé plusieurs navires pour bloquer l'entrée du port de Sébastopol[141]. Sans le soutien de leurs navires, les Alliés estimèrent qu'une attaque depuis le nord serait trop dangereuse et ils décidèrent de se déployer au sud où ils pourraient plus facilement être ravitaillés par la mer via les baies de Balaklava pour les Britanniques et de Kamiesh pour les Français[142]. Les troupes reprirent leur avancée vers le sud le 23 septembre avant de contourner Sébastopol deux jours plus tard et de se déployer sur les hauteurs autour de la ville au début du mois d'octobre[143].

Balaklava[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Bataille de Balaklava.
Gravure d'une position retranchée où plusieurs mortiers tirent sur une ville en contrebas.
Artillerie britannique en action durant le siège de Sébastopol.

Sébastopol était une ville militaire comptant environ 40 000 habitants et une garnison de 18 000 hommes composée majoritairement de marins[144]. Si l'entrée de la rade à l'ouest et le port étaient défendus par de nombreuses fortifications armées de 571 canons, les protections du côté de la terre étaient bien moins importantes notamment car une attaque dans cette direction était jugée peu probable[133]. Les défenses au nord de la ville n'avaient pas été améliorées depuis 1818 tandis que le Fort du Nord, la plus importante forteresse de ce côté du port, était délabré et n'avait pas suffisamment de canons pour repousser une attaque de grande ampleur. Au sud, l'accès depuis l'intérieur des terres n'était protégé que par un remblai en terre et en pierre de deux mètres de large et de quatre mètres de haut. Ce dernier ne couvrait cependant que certaines parties de la ville et était vulnérable à l'artillerie moderne. Malgré des aménagements réalisés durant l'hiver 1853-1854, le général Édouard Totleben en charge des défenses indiqua qu'« il n'y avait quasiment rien pour empêcher l'ennemi d'entrer dans la ville[145] ». Menchikov s'étant réfugié dans le nord de la Crimée, l'amiral Vladimir Kornilov à la tête la flotte russe de la mer Noire assuma le commandement. La situation était alors très précaire et il mobilisa toute la main d'œuvre disponible, y compris les civils et les prisonniers de guerre, pour creuser des tranchées et construire des bastions où furent déployés les canons récupérés sur les navires de la flotte[146]. Malgré l'urgence et l'improvisation de ces préparatifs, les Alliés furent impressionnés par la qualité des défenses quand ils les inspectèrent un an plus tard[147].

De leur côté, les Alliés décidèrent d'affaiblir les défenses avant de mener un assaut mais l'acheminement de l'artillerie lourde depuis les navires jusque sur les hauteurs fut laborieux. L'optimisme était néanmoins de mise et beaucoup s'attendaient à ce que la ville ne tienne pas plus de quelques jours[148]. À l'aube du 17 octobre 1854, 125 canons alliés ouvrirent le feu depuis les hauteurs tandis que les navires pilonnèrent les fortifications côtières. Kornilov fut mortellement blessé tandis que la ville fut rapidement engloutie par un épais nuage de fumée[149]. Le bombardement dura douze heures mais ses résultats furent déprimants pour les Alliés. Sur mer, les navires n'étaient pas parvenus à se rapprocher suffisamment pour pouvoir infliger de sérieux dommages aux fortifications[150]; sans cuirassés à coque en fer, la flotte ne pouvait plus jouer qu'un rôle secondaire dans la bataille. L'efficacité de l'artillerie fut tout aussi limitée sur terre où les canons n'avaient pas la puissance suffisante et étaient déployés trop loin pour détruire les défenses. Par ailleurs, les tirs de contrebatterie russes furent efficaces et ils détruisirent l'un des principaux dépôts de munitions français[151],[152].

Après ce succès, les Russes décidèrent de briser l'encerclement de la ville. Menchikov avait rassemblé ses troupes et reçu le renfort d'unités du front danubien commandées par le général Pavel Liprandi (en). Fort de 25 000 hommes, il décida d'attaquer les défenses britanniques de Balaklava, l'une des principales bases de ravitaillement alliées. Ces derniers connaissaient la vulnérabilité de leur flanc oriental mais ils n'avaient pas suffisamment de troupes pour protéger convenablement toute la ligne de front ; Balaklava n'était ainsi défendu que par 5 000 hommes[153],[154]. L'attaque russe commença le matin du 25 octobre et après une résistance acharnée, les positions tenues par les Ottomans furent capturées et ces derniers s'enfuirent. Ils se tournèrent ensuite vers le 93e régiment d'infanterie qui était la dernière unité empêchant une percée vers le port. Menacé par la cavalerie russe, le major-général Colin Campbell (en) déploya ses 400 hommes en une « mince ligne rouge » de seulement deux rangs[154]; Cette tactique perturba les cavaliers qui craignaient une diversion car le carré d'infanterie semblait être une formation plus adaptée. Quatre escadrons chargèrent mais furent décimés par trois salves britanniques. Les Russes se préparèrent à lancer une nouvelle attaque avec le gros de leurs forces mais ils furent interrompus par la charge de la cavalerie britannique de James Scarlett[155]. Au terme d'un affrontement confus de dix minutes, les Russes se replièrent tandis que l'arrivée de nouvelles unités d'infanterie alliées réduisait les chances de succès d'une nouvelle attaque[156].

Caricature représentant un officier britannique sur un petit cheval discutant avec un marin sur les épaules d'un soldat ottoman au regard vide. Le marin tient une corde attaché au bras d'un second soldat ottoman se trouvant derrière.
« Comment Jack (en) a rendu le Turc utile à Balaklava » ; Les soldats ottomans étaient souvent tenus en piètre estime par les Français et les Britanniques.

Alors que les Russes battaient en retraite, Lord Raglan nota qu'ils emportaient avec eux les canons britanniques se trouvant dans les redoutes qu'ils avaient capturées. Ne voulant pas qu'ils soient utilisés par la propagande russe, il ordonna à la brigade légère de Lord Cardigan de les récupérer[157],[158]. L'imprécision de l'ordre et des erreurs de transmission firent croire à Cardigan que Raglan voulait qu'il attaque le gros des forces russes à l'extrémité d'une vallée bordée de collines occupées par les Russes et où se trouvaient les canons dont parlait le commandant britannique[159]. Les 661 hommes de la brigade mirent plusieurs minutes à couvrir les 1 500 mètres de la vallée sous un feu nourri venant de trois côtés mais ils parvinrent à mettre en déroute la cavalerie cosaque avant de se replier[160]. Cette charge de la brigade légère fit 110 morts et 113 blessés dans les rangs de l'unité mais contrairement à la légende d'un « désastre glorieux », elle fut un succès dans le sens où elle permit de chasser les Russes du champ de bataille[161]. Ces derniers restèrent néanmoins maîtres des redoutes surplombant Balaklava et menaçaient les voies de ravitaillement alliées tandis que les canons et les objets capturés furent paradés dans les rues de Sébastopol. De leur côté, les Britanniques blâmèrent les Ottomans pour cette défaite et ils furent très mal traités jusqu'à la fin de la campagne[162],[163].

Inkerman[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Bataille d'Inkerman.
Photographie prise depuis le flanc d'une colline montrant de nombreuses tentes coniques blanches à la base des hauteurs autour d'une vallée. Le terrain semble aride et aucun arbre ou arbuste n'est visible.
Camp de cavalerie britannique près de Balaklava.

Encouragés par leur succès, les Russes décidèrent d'attaquer le flanc droit britannique au mont Inkerman surplombant la rivière Tchorna se jetant à l'extrémité de la rade. S'ils parvenaient à s'emparer de cette hauteur, ils pourraient y déployer leur artillerie et pilonner les lignes alliées. Pris à revers, ces derniers n'auraient plus qu'à lever le siège et évacuer. Le matin du 26 octobre, 5 000 soldats firent une sortie depuis Sébastopol et montèrent à l'assaut des positions britanniques commandées par le général George de Lacy Evans et défendues par 2 600 hommes. Repérés par les sentinelles, les assaillants furent pris pour cible par l'artillerie et mis en déroute. Ce revers permit néanmoins de mettre en évidence la faiblesse des défenses britanniques qui manquaient d'hommes pour couvrir convenablement tout leur front[164]. Les soldats étaient par ailleurs épuisés et n'avaient presque pas eu de repos depuis leur débarquement[165].

Selon le plan russe, le général Soimonov devait sortir de Sébastopol le matin du 5 novembre 1854 avec 19 000 hommes pour s'emparer de la butte des Cosaques en contrebas du mont Inkerman avec l'aide des 16 000 hommes du général Pavlov ayant traversé la Tchorna. Ils devaient ensuite prendre le contrôle des positions britanniques tandis que la cavalerie de Liprandi occuperait les forces françaises du général Pierre Joseph François Bosquet. Le plan demandait une importante coordination entre les différentes unités et cela fit défaut d'autant plus que le terrain avait été rendu boueux par de fortes pluies et qu'un épais brouillard était présent le matin de l'offensive[166],[167]. La faible visibilité joua néanmoins initialement en faveur des Russes car ils purent approcher sans être repérés et la portée supérieure des fusils Minié était annulée. Plutôt que d'évacuer la butte des Cosaques et d'utiliser l'artillerie pour repousser les assaillants comme le 26 octobre, le général John Lysaght Pennefather, qui remplaçait de Lacy Evans blessé, décida d'envoyer des renforts pour tenir les Russes à distance jusqu'à l'arrivée des renforts. Les combats dans le brouillard furent particulièrement chaotiques avec de nombreux tirs fratricides et une perte de cohésion des unités. Lors de l'assaut, Soimonov fut tué et ses deux colonels connurent rapidement le même sort, ce qui aggrava la désorganisation de l'armée russe[168],[169]. Malgré la menace de Liprandi, Bosquet décida de se porter au secours des Britanniques dont la situation était de plus en plus précaire. L'attaque des zouaves provoqua la panique dans les rangs russes qui se replièrent en désordre sous les tirs alliés[170],[171]. Certains Français de l'unité de Frédéric Henri Le Normand de Lourmel qui s'étaient lancés à leur poursuite entrèrent par erreur dans Sébastopol dont ils pillèrent quelques maisons avant de tenter de s'enfuir par la mer. Leur chaloupe fut coulée par les défenses côtières mais leur histoire accrédita la thèse selon laquelle la ville aurait pu être prise à ce moment si un assaut avait été ordonné[172].

Gravure montrant l'intérieur d'une large tranchée durant une nuit pluvieuse. Les soldats, visiblement frigorifiés, essayent de s'abriter sur les flancs de la tranchée dont le centre est inondé. Plusieurs hommes montent la garde tandis que quatre autres portent une civière où est allongé un de leurs camarades.
Les conditions de vie des soldats durant le siège de Sébastopol furent particulièrement difficiles en raison du climat.

Même si la bataille n'avait duré que quelques heures, les Russes déplorèrent 15 000 tués ou blessés contre 2 610 pour les Britanniques et 1 726 pour les Français[172],[173]. Pour les Russes, la bataille d'Inkerman fut un coup rude et Menchikov proposa l'évacuation de Sébastopol dont la chute paraissait inéluctable pour mieux défendre le reste de la Crimée. Nicolas Ier s'y opposa fermement mais il fut très affecté par la défaite et commença à regretter d'être entré en guerre[174]. Le succès allié avait néanmoins été très coûteux en vies humaines et l'opinion publique commençait à les trouver inacceptables d'autant plus que le traitement des blessés par les services sanitaires laissait à désirer. Un assaut contre Sébastopol étant impossible en l'absence de renforts, la démoralisation gagna les troupes alliées car il devenait évident qu'elles allaient devoir passer l'hiver sur place. Les souvenirs de la campagne de Russie de 1812 rejaillirent car elles n'étaient pas équipées de vêtements et d'abris adéquats[175],[176].

Siège hivernal[modifier | modifier le code]

Photographie d'une femme portant un uniforme sombre composé d'un corset et d'une jupe par dessus un pantalon
Cantinière française d'un régiment de zouaves.

Les températures chutèrent durant la deuxième semaine de novembre et une violente tempête ravagea les campements alliés et coula plusieurs navires dont un transportant des uniformes d'hiver[177],[178]. Les circonstances démontrèrent à nouveau la meilleure organisation logistique des Français dont les troupes avaient reçu avant leur départ des vêtements plus chauds que ceux des Britanniques et dont les tentes et abris étaient généralement mieux isolés et conçus[179]. À l'inverse de ces derniers qui devaient préparer eux-mêmes leur nourriture, les Français disposaient de cantines collectives qui leur permettaient d'alimenter correctement les soldats malgré des rations moitié inférieures[180],[181]. De même, si les officiers français partageaient globalement les conditions de vie de leurs hommes, les officiers britanniques disposaient d'avantages notables ; Lord Cardigan dormait ainsi sur son yacht privé et certains de ses collègues furent autorisés à passer l'hiver à Constantinople[182]. Tout cela renforça le dédain des Français pour leurs alliés qui se révélaient incapables de s'adapter aux conditions locales[183]. Même si l'organisation britannique était largement défaillante, les soldats issus majoritairement des classes urbaines pauvres n'avaient pas le savoir-faire et la débrouillardise des troupes françaises d'origine paysanne qui savaient transformer n'importe quoi en nourriture[184],[105]. Dans ces conditions, les maladies firent des ravages et il ne restait plus que 11 000 Britanniques en état de combattre en janvier 1855, soit moitié moins que deux mois plus tôt[185]. Selon les ordres de Lord Raglan qui ne voulait pas « avoir les blessés entre les pattes », ces derniers étaient envoyés par bateau jusqu'à Scutari dans la banlieue de Constantinople ; les conditions de transport étaient épouvantables et jusqu'à un tiers des passagers n'arrivait pas à destination[186]. La situation à l'arrivée était tout aussi déplorable même si le personnel médical mené par l'infirmière Florence Nightingale parvint à améliorer quelque peu l'organisation de l'hôpital. Durant l'hiver 1854-1855, 4 000 soldats, dont la plupart n'avaient pas été blessés au combat, moururent à Scutari[187].

Gravure d'un paysage enneigé où se trouve un chemin boueux. Des hommes en tenues hivernales plus ou moins épaisses transportent des planches vers plusieurs cabanes en cours de construction sur le flanc d'une colline.
Soldats britanniques transportant des matériaux de construction durant l'hiver 1854-1855.
Photographie d'une baie bordée de collines à pic. Plusieurs navires à voiles sont amarrés à proximité du rivage où des caisses sont entreposés à côté de chariots.
Photographie du port de Balaklava utilisé par les Britanniques pour leur ravitaillement.

La situation dans le camp russe n'était pas meilleure ; les Alliés contrôlant les aqueducs, Sébastopol connaissait une pénurie d'eau et les hôpitaux étaient saturés par les victimes des bombardements et du choléra[188]. À son arrivée en Crimée puis à Sébastopol en janvier 1855, le chirurgien militaire Nikolaï Pirogov fut choqué par le chaos et l'incompétence des médecins qui opéraient sans se préoccuper de l'hygiène tandis que les blessés étaient souvent abandonnés à leur sort[189]. Il imposa immédiatement un système de triage, accrut l'utilisation de l'anesthésie, fit respecter les règles d'hygiène et développa de nouvelles méthodes d'amputation plus rapides et moins risquées. Ces réformes permirent d'accroître le taux de survie des blessés ; pour l'amputation au niveau de la cuisse, ce dernier s'élevait à 25% soit presque trois fois plus que chez les Alliés où l'anesthésie était bien moins répandue[190].

Contrairement aux conflits précédents, les opinions publiques en France et en Grande-Bretagne étaient bien plus informées de la situation militaire grâce aux journaux qui publiaient chaque jour des compte-rendus du front. Ces derniers étaient accompagnés de lithographies et surtout des photographies de Roger Fenton et de James Robertso qui fascinaient les lecteurs par leur réalisme. Les techniques de l'époque étaient cependant rudimentaires avec des temps de pose de plusieurs secondes mais la guerre de Crimée fut le premier conflit à être photographié[191]. Cette meilleure information du public était liée au développement des bateaux à vapeur et du télégraphe qui accéléraient la transmission de l'information et permit l'apparition de correspondants de guerre non restreints par la censure[192]. Les articles de William Howard Russell (en) pour le Times contredisaient ainsi les communiqués de presse officiels et exposaient l'incompétence du commandement et les véritables conditions de vie des soldats[193],[194]. Les critiques concernant la gestion de la guerre provoquèrent la chute du gouvernement d'Aberdeen en janvier 1855 et son remplacement par Palmerston[195],[196]. La presse française était bien plus contrôlée mais cela n'empêcha pas les critiques contre la prolongation d'une guerre peu populaire[197].

Malgré l'affaiblissement des troupes alliées, les Russes souffraient de problèmes logistiques qui limitaient la possibilité d'une offensive de grande ampleur. N'ayant plus le contrôle de la mer et sans chemin de fer, tout le ravitaillement devait être acheminé par chariots sur les routes boueuses ou enneigées du Sud de la Russie[198]. Pour éviter que des renforts alliés ne s'emparent de l'isthme de Perekop reliant la péninsule de Crimée au reste de la Russie, Nicolas Ier ordonna une offensive contre Eupatoria défendue par environ 20 000 Ottomans commandés par Omer Pacha. Lancée le 17 février avec 19 000 soldats, l'attaque se solda par une sévère défaite et la perte de 1 500 hommes[199],[200]. Ébranlé par ce nouveau revers, le tsar, déjà affaibli et désillusionné, développa une pneumonie et mourut le 2 mars[201]. Même si ce décès fit croire à la fin de la guerre, le nouveau souverain Alexandre II déclara qu'il n'était pas prêt à reconnaître la défaite de la Russie[202],[195].

Printemps 1855[modifier | modifier le code]

Peinture montrant des navires de ligne à voile et des navires à vapeur plus petits. Plusieurs chaloupes débarquent des soldats sur un rivage rocheux au premier plan tandis que d'immenses explosions sont visibles sur une île à l'horizon
Bombardement de Sveaborg en mer Baltique par la flotte anglo-française en août 1855.

En janvier 1855, les Alliés reçurent le soutien du Royaume de Piémont-Sardaigne et 15 000 hommes commandés par le général Alfonso La Marmora arrivèrent en Crimée en mai. Cet engagement, voulu par le premier ministre Camillo Cavour, était destiné à défendre la cause de l'unité italienne auprès des puissances occidentales et à s'affirmer contre l'Autriche qui contrôlait le nord de la péninsule[7],[203]. Les Britanniques recrutèrent également environ 7 000 mercenaires allemands et suisses mais ils furent déployés trop tard pour participer aux combats en Crimée[10]. Du côté adverse, une légion de volontaires grecs d'un millier d'hommes fut intégrée à l'armée russe durant l'année 1854 et combattit à Sébastopol[204].

Avec l'arrivée du printemps, les Alliés débattirent d'une nouvelle offensive contre la Russie. Les Britanniques voulaient initialement frapper dans le Caucase où la situation militaire était bloquée et où ils approvisionnaient les tribus en armes depuis 1853. Ils s'inquiétaient néanmoins du fondamentalisme de Chamil et de la possibilité que les Ottomans n'exploitent la situation pour renforcer leur emprise sur la région[205]. À l'inverse, une nouvelle attaque dans la mer Baltique contre Saint-Pétersbourg paraissait plus intéressante d'autant plus qu'elle pourrait pousser la Suède à entrer en guerre[206]. La flotte anglo-française commandée par l'amiral Charles-Eugène Pénaud bombarda ainsi Sveaborg en juin mais ne causa quasiment aucun dégât. Les Russes ayant par ailleurs renforcé leur flotte et les défenses de Kronstadt avec des mines, les chances de succès sur ce front paraissaient très faibles. Les Alliés se limitèrent donc à bloquer les côtes russes[207].

Gravure de l'intérieur d'une tranchée où plusieurs zouaves portant des pantalons bouffants saluent le passage d'une civière où un corps est recouvert d'une couverture.
Évacuation d'un zouave mort dans Le Salut d'adieu d'Hippolyte Bellangé.
Trois hommes en uniformes militaires autour d'une petite table recouverte d'une nappe
Les commandants alliés durant le siège de Sébastopol : Lord Raglan, Omer Pacha et Aimable Pélissier.

Dans le même temps, les deux camps continuaient d'étendre et de renforcer leurs défenses autour de Sébastopol ; selon l'historien Orlando Figes, les Alliés et les Russes creusèrent près de 120 kilomètres de tranchées durant les onze mois du siège[208]. Hormis quelques escarmouches et coups de main plus ou moins importants[209], le front fut assez calme durant les premiers mois de l'année 1855 et le siège se transforma en une routine monotone qui se traduisit parfois par des actes de fraternisation entre les belligérants[210],[211]. Pour passer le temps, les soldats jouaient aux cartes, organisaient des courses de chevaux ou des pièces de théâtre[212] et n'hésitaient pas à abuser de la boisson ; 5 546 soldats britanniques, soit près de 15% des troupes britanniques, furent ainsi jugés en cour martiale pour des actes commis alors qu'ils étaient ivres[213]. L'arrivée du printemps et de températures plus douces remonta le moral des Alliés tandis que les défaillances de la logistique britannique furent en partie comblées par l'arrivée de commerçants privés fournissant, à des prix exorbitants, tout ce que voulaient les soldats[214],[215]. Les Britanniques construisirent également une voie ferrée de dix kilomètres depuis le port de Balaklava jusque sur les hauteurs pour faciliter l'approvisionnement en munitions[216].

L'achèvement de ce chemin de fer à la fin du mois de mars arriva juste à temps pour une nouvelle préparation d'artillerie qui débuta le 9 avril, le Lundi de Pâques. Durant dix jours, les Alliés tirèrent près de 160 000 obus sur la ville, qui tuèrent ou blessèrent 4 712 défenseurs. De leur côté, les Russes répliquèrent avec plus de 80 000 projectiles et réparèrent hâtivement leurs défenses en préparation d'un assaut jugé imminent[217]. Ce dernier n'eut pas lieu car les Alliés étaient en désaccord sur la stratégie à adopter[218]. Canrobert proposait en effet d'occuper toute la Crimée afin d'isoler complètement les assiégés. Cette opération aurait l'avantage d'exploiter la supériorité de l'infanterie et de son armement comme cela avait été le cas à Alma et à Inkerman. Lord Raglan y était néanmoins opposé car il considérait que la chute de la ville était imminente et que cette offensive laisserait trop peu de troupes pour s'opposer à une possible sortie des Russes. Le plan fut par conséquent abandonné, à la colère des Français, tandis que les Russes indiquèrent par la suite qu'ils furent surpris que les Alliés n'aient pas essayé de couper leurs lignes de ravitaillement dans l'isthme de Perekop[219]. Déçu par le manque de coopération des Britanniques et isolé au sein de son état-major, Canrobert abandonna le commandement des troupes françaises à Aimable Pélissier le 16 mai[220]. Ce dernier était résolu à concentrer tous ses efforts sur la prise de Sébastopol et une offensive fut planifiée contre les positions russes au Sud-Est[221]. Les Français devaient prendre le Mamelon-Vert, une colline fortifiée ou se trouvait une redoute. Cette dernière était située à l'extérieur des murs de la ville et protégeait la tour Malakoff et son puissant bastion de 350 mètres de large dominant le port[222]. La cible des Britanniques étaient les Carrières qui abritaient également une redoute protégeant le Grand Redan[223].

L'attaque débuta le 7 juin après une préparation d'artillerie d'une journée[224]. Menée par les zouaves, l'infanterie française prit d'assaut le Mamelon-Vert sous un feu nourri et entreprit d'escalader les murs de la redoute. Les combats à l'intérieur se firent au corps-à-corps et la fortification changea d'occupants à plusieurs reprises durant la journée. Les Britanniques affrontèrent les mêmes difficultés dans les Carrières mais lorsque la dernière contre-attaque russe fut repoussée le matin du 8 juin, les Alliés contrôlaient les deux positions[225],[226]. L'assaut avait fait plusieurs milliers de victimes dans les deux camps mais la prise de Malakoff et du Grand Redan annonçaient des pertes encore plus lourdes. En effet, les assaillants devraient progresser sur plusieurs centaines de mètres à découvert dans un terrain difficile[227] avant de déployer leurs échelles sur les murs des fortifications, de vaincre les défenseurs et de repousser les contre-attaques russes ; les Français s'attendaient ainsi à ce que la moitié des attaquants soient tués avant même d'atteindre la fortification[228]. Le matin du 18 juin, les vagues de fantassins français et britanniques furent décimées par les Russes qui s'attendaient à une telle attaque et s'étaient préparés en conséquence. L'assaut tourna rapidement au désastre et les pertes s'élevèrent à un millier d'hommes pour les Britanniques et à près de 6 000 pour les Français[229]. Déjà affecté par les critiques concernant sa gestion de la campagne, Raglan développa une grave dépression après ce fiasco et mourut le 28 juin du choléra[230].

Photographie d'une redoute aux parois formées de gabions surmontés par des sacs de sable. Deux canons sont disposés devant des ouvertures verticales et le sol est jonché de débris
Intérieur du Grand Redan après la prise de Sébastopol.

Après l'échec des assauts contre Malakoff et le Grand Redan, le siège reprit son cours avec ses duels d'artillerie et ses travaux de terrassement mais le pessimisme gagna les troupes alliées qui craignaient de devoir passer un second hiver sur place. L'épuisement entraîna des troubles que les soldats qualifièrent de « folie des tranchées » aujourd'hui désignés sous l'expression de syndromes de stress post-traumatique[231]. La situation des 75 000 Russes assiégés par 100 000 Français, 45 000 Britanniques, 15 000 Sardes et 7 000 Ottomans n'était pas meilleure[232]. L'approvisionnement de la ville fut encore réduit quand les Alliés attaquèrent et occupèrent la péninsule de Taman à l'est de la Crimée à la fin du printemps. Cela provoqua d'importantes pénuries de nourriture, d'eau et de munitions ; les artilleurs reçurent ainsi l'ordre de ne tirer qu'un seul obus pour quatre tirés par les Alliés tandis que les rations furent divisées par deux[232]. Le moral des troupes fut également réduit par la perte de leurs deux principaux commandants : Totleben fut grièvement blessé lors d'un bombardement le 22 juin et Nakhimov fut mortellement blessé par balles le 28 juin[233],[234]. Ces conditions provoquèrent un accroissement sensible du nombre de désertions, jusqu'à une vingtaine par jour, et des mutineries auraient été brutalement réprimées[235].

Malakoff[modifier | modifier le code]

Fresque représentant une bataille au corps-à-corps entre des soldats en vestes bleues et pantalons blancs face à des soldats portant un manteau brun
Bersagliers sardes durant la bataille de la Tchorna le 17 août 1855.

Il devenait évident que Sébastopol ne pourrait plus résister très longtemps et Alexandre II ordonna une ultime offensive pour rompre l'encerclement. Le général Mikhaïl Gortchakov décida sans grand espoir d'attaquer les positions franco-sardes au Sud-Est le long de la Tchorna afin de réduire l'approvisionnement en eau des Alliés et de menacer leur flanc oriental[236],[237]. Profitant du brouillard matinal du 17 août, 58 000 soldats russes approchèrent du pont de Traktir enjambant la rivière mais le manque de coordination entre les unités et l'inexpérience des troupes fit que l'attaque tourna rapidement au fiasco. Sans le soutien de l'artillerie ou de la cavalerie, les fantassins furent décimés par les tirs alliés et s'ils parvinrent à s'emparer des premières lignes françaises sur les hauteurs dominant le cours d'eau, il devint clair que l'attaque avait échoué. Quand Gortchakov ordonna le repli peu après 10 h, les pertes russes s'élevaient à 2 273 tués, 4 000 blessés et plus de 1 800 disparus dont la plupart avaient profité du chaos pour s'enfuir ; de leur côté, les Alliés perdirent 1 800 hommes sur 18 000 Français et 9 000 Sardes[238]. La bataille de la Tchorna scella le destin de Sébastopol et les Russes décidèrent d'évacuer la ville. La solution fut de construire un pont flottant de 960 mètres de long en travers de la rade et ce dernier fut achevé le 27 aout[239],[240].

Peinture d'une scène de bataille où des soldats portant d'amples pantalons rouges combattent au corps-à-corps des soldats en uniforme beige dans une redoute en ruine.
Assaut de la forteresse de Malakoff par les zouaves du général Mac-Mahon le 8 septembre 1855.

Le succès du 17 août renforça la confiance des Alliés qui estimèrent qu'il devenait possible de prendre la ville avant le retour de l'hiver. Durant l'été, les Français avaient creusé aux prix de pertes importantes des tranchées jusqu'à quelques dizaines de mètres des défenses de Malakoff tandis que dans leur secteur plus rocheux du front, les Britanniques se trouvaient encore à une centaine de mètres[241]. Contrairement à l'assaut raté du 18 juin, l'attaque du 8 septembre fut précédée par une intense préparation d'artillerie et les Alliés tirèrent près de 150 000 obus en trois jours. Les effectifs engagés étaient également trois fois plus importants avec près de 35 000 hommes. Par ailleurs, l'attaque fut lancée à midi et non pas à l'aube, ce qui prit les Russes complètement par surprise au moment de la relève[242],[243].

À l'heure prévue, les 9 000 hommes de la division du général Patrice de Mac-Mahon sortirent de leurs tranchées et entreprirent d'escalader les murs de la forteresse ; un soldat russe observant depuis le Grand Redan nota que « les Français étaient dans le Malakoff avant même que nos gars aient eu le temps de prendre leurs armes ». La garnison s'enfuit mais les Russes organisèrent rapidement une violente contre-attaque[244]. Les combats au corps-à-corps se prolongèrent pendant près de trois heures alors que les positions étaient prises puis perdues par les belligérants. La supériorité numérique française fut néanmoins décisive et les nouveaux occupants de la forteresse renforcèrent hâtivement les défenses de leur nouvelle possession[245],[246]. Pendant ce temps, les Britanniques avaient attendu de voir le drapeau tricolore sur le Malakoff avant de se lancer à l'assaut du Grand Redan. Même s'ils avaient perdu le soutien de la fortification voisine, les Russes avaient eu le temps de se ressaisir et de déployer des renforts. Les troupes britanniques qui étaient parvenus au pied des murs furent incapables de s'emparer des remparts et la panique gagna leurs rangs. Le général Codrington jugea inutile d'envoyer les unités de conscrits qu'il avait en réserve et planifia un nouvel assaut le lendemain avec des troupes plus expérimentées[247],[248]. Finalement, les combats du 8 septembre avaient fait 7 500 morts ou blessés chez les Français, 2 500 chez les Britanniques et 13 000 chez les Russes[249].

Il n'y eut cependant pas de nouvel assaut car Gortchakov décida dans la soirée d'évacuer la rive sud de Sébastopol étant donné que, depuis Malakoff, l'artillerie française pouvait tirer sans difficultés sur toute la ville et elle aurait certainement détruit le pont flottant. L'évacuation dura toute la nuit et au matin, les derniers défenseurs provoquèrent un incendie qui dura trois jours[250],[251]. Les Alliés entrèrent finalement dans la ville le 12 septembre où les Russes avaient abandonné 3 000 blessés intransportables et les soldats se livrèrent rapidement au pillage des ruines[252].

Traité de Paris[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Traité de Paris.
Peinture d'un salon richement décoré où se trouve un dizaine d'hommes en uniformes et costumes
Peinture d'Édouard Louis Dubufe sur le Congrès de Paris organisé en février et mars 1856 qui mit fin à la guerre de Crimée.

La chute de Sébastopol fut célébrée par d'importantes manifestions populaires à Londres et à Paris car beaucoup considéraient que cela signifiait la fin de la guerre[249]. Le tsar n'était cependant pas prêt à demander la paix et rappela le précédent des guerres napoléoniennes : « deux ans après l'incendie de Moscou, nos troupes victorieuses étaient à Paris[253] ». Il planifia une offensive dans les Balkans pour 1856 même si les annonces de la poursuite du conflit étaient essentiellement destinées à saper la cohésion des Alliés entre des Français désireux de mettre un terme aux combats après la victoire de Sébastopol et des Britanniques voulant affaiblir la puissance russe au-delà de la Crimée, notamment en Baltique[254],[255]. Par ailleurs, Alexandre II chercha à remporter une victoire pour renforcer sa position lors des négociations de paix à venir et il accrut la pression dans le Caucase. Depuis le mois de juin, le général Nikolaï Mouraviev assiégeait la forteresse ottomane de Kars et sa prise ouvrirait la voie vers Erzurum et l'Anatolie. Les attaques russes se heurtèrent néanmoins à la résistance acharnée des défenseurs commandés par le général britannique William Fenwick Williams (en). La fin du siège de Sébastopol permit à Omer Pacha de redéployer en octobre ses unités en Géorgie mais leur progression vers Kars fut difficile et la garnison épuisée se rendit le 22 octobre[256].

Pour Alexandre II, la prise de Kars contre-balançait la perte de Sébastopol et il ouvrit des négociations de paix avec la France et l'Autriche. Palmerston n'était cependant pas de cet avis et continuait de défendre une prolongation de la guerre pour réduire la puissance russe[257]. Les Français, qui avaient fourni la plus grande part de l'effort militaire, étaient néanmoins las du conflit et Napoléon III craignait la colère populaire[258]. Les Français et les Autrichiens présentèrent des propositions de paix basées sur les Quatre Points de 1854 en octobre mais le tsar les rejeta en avançant que l'agitation sociale provoquée en France par la poursuite de la guerre pousserait les Alliés à être plus conciliants. L'entrée de la Suède dans le camp des Alliés le 21 novembre ne le fit pas changer d'avis, de même que les avertissements de son oncle, le roi Frédéric-Guillaume IV de Prusse[259]. Il céda finalement le 16 janvier 1856 après que l'Autriche eut menacé de rompre ses relations diplomatiques avec la Russie s'il refusait de s'asseoir à la table des négociations[260].

Photographie d'un sentier au milieu d'un paysage rocailleux et vallonné. Des dizaines de boulets sont visibles sur le chemin et dans les fossés alentours.
La vallée de l'ombre de la Mort de Roger Fenton est l'une des photographies les plus célèbres de la guerre de Crimée[261].

La conférence de paix débuta au ministère des Affaires étrangères français à Paris le 25 février 1856[262],[263]. Le choix de ce lieu marquait le renouveau de l'influence française en Europe d'autant plus que l'exposition universelle organisée sur les Champs-Élysées s'était achevée trois mois plus tôt[264]. Après un hiver de discussions, la plupart des points problématiques avaient été résolus mais Palmerston continuait à défendre un traité punitif envers la Russie qui devrait notamment abandonner ses possessions dans le Caucase et en Asie centrale. Cela ne convenait pas à Napoléon III qui désirait ardemment la paix et avait besoin du soutien, ou du moins de la neutralité, de la Russie pour ses plans en Italie[265]. L'empereur français était ainsi favorable à ce que la Russie rétrocède Kars en échange du maintien de sa souveraineté sur la Bessarabie qui lui donnait accès au Danube[266]. Les Autrichiens, soutenus par les Britanniques, étaient cependant opposés à toute concession sur ce point et le Boudjak fut cédé à l'Empire ottoman qui l'avait perdu en 1812 ; cette perte de la Bessarabie du Sud et du delta du Danube fut vécue comme une humiliation par les Russes car il s'agissait de la première fois depuis le XVIIe siècle qu'ils perdaient un territoire au profit des Ottomans[267]. Kars fut rétrocédé sans contrepartie et le principe de démilitarisation de la mer Noire fut approuvé. Sur les principautés danubiennes, l'Autriche était opposée à toute création d'un État nation qui pourrait encourager les aspirations nationales dans ses provinces et leur contrôle fut, faute de mieux, rendu à l'Empire ottoman[268],[269]. Sur la protection des habitants chrétiens de l'Empire, les puissances alliés firent pression sur Abdülmecit Ier pour qu'il adopte le rescrit impérial de 1856 garantissant l'égalité de tous ses sujets quelle que soit leur religion. Le texte poussa les Russes à revendiquer une « victoire morale » d'autant plus que les négociations à Paris restaurèrent le statu quo sur la gestion des Lieux Saints qui avait été la cause immédiate de la guerre de Crimée[270],[271].

Les questions sensibles ayant été réglées avant l'ouverture du Congrès de Paris, ses travaux se déroulèrent rapidement et la signature du traité de paix eut lieu le 30 mars[3]. L'annonce fut saluée par des manifestations de joie dans toute la ville et un défilé militaire fut organisé le lendemain sur le Champ-de-Mars en présence de Napoléon III et de dignitaires étrangers[272]. À l'inverse, il n'y eut pas de grandes festivités en Grande-Bretagne où il était considéré que la paix était arrivée avant que les Britanniques n'aient remporté une victoire équivalente à celle des Français à Sébastopol et où beaucoup étaient en colère contre l'incompétence de l'état-major[4]. Les Alliés reçurent six mois pour évacuer Sébastopol mais même si ce délai paraissait court étant donné la quantité de matériel acheminée sur place, Codrington rendit le contrôle de la ville le 12 juillet, non sans avoir au préalable dynamité les docks et les fortifications[272],[273]. En revanche, il ne fit rien pour venir en aide aux Tatars qui avaient pourtant soutenu les Alliés et qui se retrouvaient à présent à la merci des Russes. Les pressions exercées par ces derniers provoquèrent l'immigration d'environ 200 000 Tatars vers l'Empire ottoman entre 1856 et 1863[274]. Dans le même temps, les chrétiens orthodoxes du Boudjak s'installèrent en Crimée tandis que les Arméniens d'Anatolie émigrèrent en Transcaucasie. Dans le Caucase, les Russes continuèrent à lutter contre Chamil qui, abandonné par les puissances occidentales et les Ottomans, se rendit au général Alexandre Baryatinsky (en) le 25 août 1859[275]. Les Russes entreprirent ensuite un véritable nettoyage ethnique (en) à l'encontre des Circassiens et des autres populations musulmanes qui entraîna la fuite ou l'expulsion de plus d'un million de personnes vers l'Empire ottoman[276].

Conséquences[modifier | modifier le code]

Si le traité de Paris entraîna peu de changements territoriaux, il marqua la fin du Concert européen créé par le Congrès de Vienne en 1815. La fin de la Sainte-Alliance entraîna une réorganisation des relations diplomatiques qui ouvrit la voie aux unifications italienne et allemande[277]. Même si elles s'étaient affrontées, la France et la Russie se trouvèrent rapidement des points communs ; la première promit son soutien à la révision des clauses sur la démilitarisation de la mer Noire et la seconde ne s'opposa pas aux actions françaises en Italie[278]. Les Russes furent cependant alarmés par l'unification italienne des années 1860 qui menaçait d'encourager les mouvements nationalistes en Autriche et en Russie. De fait l'insurrection polonaise de 1861-1864 poussa la Russie à revenir à son ancienne alliance avec la Prusse jugée plus conservatrice et opposée à l'expansion française en Europe[279]. Le ministre-président de Prusse Otto von Bismarck put donc combattre le Danemark en 1864, l'Autriche en 1866 et la France en 1870 sans craindre une intervention russe. Avec la défaite de la France, les clauses sur la démilitarisation de la mer Noire furent abrogées et la Russie entreprit de reconstruire sa flotte[280],[281].

Photographie d'une statue en bronze d'un homme portant un long uniforme au sommet d'un pilier blanc. Au pied de cette dernière, des statues représentent des soldats manœuvrant un mortier, tenant un fusil ou utilisant une pioche.
Mémorial d'Édouard Totleben à Sébastopol.

Même si les pertes territoriales avaient été limitées, l'influence russe en Europe de l'Est fut sévèrement atteinte. La défaite discrédita l'armée et exposa les faiblesses et le retard du pays par rapport aux puissances occidentales ; le gouverneur de Courlande, Piotr Valouïev, déclara ainsi : « En haut l'éclat ; en bas, la pourriture[282] ». Parmi les plus critiques figurait Léon Tolstoï qui avait combattu en Crimée et avaient donc vu personnellement la corruption et l'incompétence des officiers ; il condamna sévèrement les mauvais traitements envers les soldats dont il admirait le courage et la résistance. L'abolition du servage lui paraissait être « le moins que puisse faire l'État pour reconnaître le sacrifice de la paysannerie[283] ». Alexandre II était convaincu que cette mesure était nécessaire pour arriver au niveau des puissances européennes et la réforme agraire de 1861 (en) libéra plusieurs millions de serfs[284]. Au niveau militaire, plusieurs réformes furent proposées mais la plupart furent rejetées pour apaiser l'aristocratie qui devait accepter la fin du servage. Les travaux reprirent après l'adoption de la réforme agraire mais la modernisation fut longue et difficile. La conscription fut instaurée en 1874 et les conscrits devaient recevoir une instruction de base durant leur service militaire. Le système de justice militaire fut également réformé pour abolir les châtiments corporels mais ceux-ci restèrent largement appliqués jusqu'en 1917[285].

En ouvrant l'Empire aux idées et aux technologies européennes, la guerre de Crimée accéléra la modernisation de l'Empire ottoman. Les investissements étrangers s'accrurent et le pays commença à se doter de chemins de fer et de télégraphes. Le rescrit impérial de 1856 était cependant considéré comme ayant été imposé par les étrangers et ses dispositions irritaient les conservateurs et le clergé. Beaucoup craignaient que les chrétiens mieux éduqués ne finissent par dominer la politique et la société s'ils devenaient égaux aux musulmans. Des émeutes anti-chrétiens éclatèrent ainsi dans de nombreuses provinces de l'Empire dans les années qui suivirent la guerre de Crimée et ces affrontements firent 20 000 morts en Syrie en 1860[286]. Craignant ces violences, les autorités ottomanes étaient réticentes à faire appliquer les nouvelles législations et l'agitation des chrétiens dans les provinces européennes de l'Empire se poursuivit, souvent à l'instigation de la Russie. Ainsi l'insurrection de la Bosnie-Herzégovine en 1875 s'étendit rapidement à la Bulgarie et la violente répression ottomane provoqua une nouvelle guerre avec la Russie[287],[288]. L'avancée russe vers Constantinople rappela les événements de 1854 et elle ne cessa sa progression que sous la menace de la flotte britannique. Via le traité de Berlin mettant fin au conflit, la Russie récupérait le Boudjak et annulait donc les pertes du traité de Paris[289]. La Question d'Orient et le problème des nationalismes dans les Balkans restaient néanmoins irrésolus et ils continuèrent à déstabiliser l'équilibre des puissances en Europe jusqu'à la Première Guerre mondiale[290].

Héritage[modifier | modifier le code]

Photographie d'une statue en bronze d'une femme en toge tenant des couronnes de lauriers au sommet d'un pilier blanc. Au pied de cette dernière, des statues représentent des soldats avec de longs uniformes et des bonnets noirs en poil d'ours.
Mémorial de la guerre de Crimée à Londres.

De nombreux mémoriaux ont été construits en Grande-Bretagne pour commémorer les soldats morts durant le conflit[4]. Le plus important est le Crimean War Memorial de Londres dont les statues de la Victoire et de trois soldats ont été réalisées avec le métal des canons russes capturés à Sébastopol. Même si la forme du monument a été critiquée pour son style, il s'agissait de la première fois que de simples soldats étaient représentés dans un mémorial. Les héros n'étaient plus les officiers supérieurs issus de la noblesse mais les Tommies combattant courageusement malgré l'incompétence du commandement[291]. En reconnaissance de leur service, la croix de Victoria fut créée pour récompenser les actes de bravoure des soldats quel que soit leur grade ; la reine Victoria du Royaume-Uni décerna personnellement la médaille à 62 des 111 récipiendaires du conflit lors d'une cérémonie à Hyde Park le 26 juin 1857[292]. Cela et les souffrances endurées par les soldats en Crimée firent également évoluer la perception du public britannique de son armée auparavant considérée comme un repaire d'ivrognes et de brutes issues des couches les plus misérables de la société[293]. Après la guerre, les noms des batailles de la guerre de Crimée ont été repris pour nommer de nouvelles implantations dans le monde entier comme Alma au Québec, Balaklava en Australie ou Malakoff en France[1]. Il existe également une place et un pont de l'Alma à Paris où se trouve la statue d'un zouave tandis que de nombreuses villes françaises possèdent une rue du nom de Malakoff[294].

Malgré cela, la guerre de Crimée a laissé une trace bien moins importante dans la mémoire collective française qu'en Grande-Bretagne. Son souvenir a rapidement été éclipsé par la campagne d'Italie contre les Autrichiens en 1859, l'expédition au Mexique de 1862-1866 et surtout par la guerre franco-allemande de 1870-1871[8]. Après le désastre de Sedan, la Troisième République s'est efforcée de discréditer le Second Empire. La guerre de Crimée, considérée comme un triomphe de Napoléon III, fut oubliée par l'historiographie républicaine et présentée comme une simple « aventure ». Par ailleurs, après la signature de l'alliance franco-russe en 1892, rappeler le siège de Sébastopol devenait mal venu[295]. En Italie, l'absence de grande victoire en Crimée et le manque d'enthousiasme populaire pour cette expédition outremer a rendu difficile toute commémoration d'autant plus que les événements du Risorgimento se déroulèrent quelques années plus tard[296].

En dépit de son issue victorieuse, le souvenir de la guerre de Crimée a été vilipendé par les historiens ottomans et turcs. Se situant entre l'âge d'or de l'Empire et la naissance de la Turquie moderne sous l'impulsion d'Ataturk, le conflit est considéré comme un événement honteux qui accéléra le déclin de l'Empire ottoman. Ce dernier devint de plus en plus dépendant des puissances étrangères dont les interventions dans les affaires intérieures de l'Empire entraînèrent un affaiblissement des traditions islamiques. Ce ressentiment à l'encontre de l'Occident est resté très vivace et en 1981, l'histoire officielle présentée par l'état-major concluait son analyse de la guerre de Crimée par : « Les soldats ottomans ont versé leur sang sur tous les fronts [...] mais nos alliés occidentaux s'accaparèrent toute la gloire[297] ».

En Russie, la guerre a été vécue comme une profonde humiliation et elle généra un fort ressentiment envers les puissances occidentales qui avaient pris le parti de l'Empire ottoman. Le siège de Sébastopol a néanmoins marqué l'imaginaire collectif comme cela avait été le cas pour les batailles de Poltava et de Borodino. Les défenseurs de la ville incarnaient l'esprit de la résistance russe quand la Mère Russie était en danger et cette vision fut largement influencée par les Récits de Sébastopol de Léon Tolstoï[298]. La propagande soviétique rappela ce souvenir pendant la Seconde Guerre mondiale ainsi que durant la guerre froide[299].

Peinture panoramique d'une scène de bataille. Des soldats en uniformes et des casquettes bleu sombre, une double bandoulière blanche et un col rouge sont déployés en rang serré dans des tranchées dévastées et jonchées de décombres en tout genres. Sur la gauche, des soldats approchent depuis une ville située en contrebas en bord de mer tandis que violents combats au corps-à-corps se déroulent dans un paysage vallonné à droite.
Panorama du Siège de Sébastopol réalisé en 1904 par Franz Roubaud. La peinture de 114 mètres de long sur 14 de haut est exposée dans un pavillon dédié à Sébastopol.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Figes indique que 310 000 Français combattirent en Crimée[1] et qu'environ 100 000 y moururent[2]. Gouttman donne le chiffre de 95 000 morts[3].
  2. a et b Figes indique que 98 000 Britanniques combattirent en Crimée et que 20 813 y moururent[4]. Lambert mentionne 21 000 morts[5] et Gouttman donne le chiffre de 22 000 morts[3].
  3. a et b Figes indique que près de 120 000 Ottomans sont morts durant le conflit, soit près de la moitié des effectifs engagés[6]. Gouttman ne donne pas de chiffres pour les effectifs ottomans mais suppose qu'une centaine de milliers sont morts durant la guerre[3].
  4. a et b Figes indique que 15 000 Sardes combattirent en Crimée[7] et que 2 166 y moururent[8]. Gouttman donne le chiffre de 18 000 hommes engagés[9] et de 2 200 morts[3].
  5. a et b Orlando Figes indique que sur les 1,2 millions d'hommes de l'armée russe au printemps 1855, 260 000 se trouvaient sur la côte Baltique, 293 000 étaient stationnés en Pologne et dans l'ouest de l'Ukraine, 121 000 défendaient la Bessarabie et la côte de la mer Noire, 183 000 combattaient dans le Caucase et 350 000 soldats étaient déployés en Crimée[10]. Gouttman note que les chiffres officiels des pertes n'ont aucune valeur et estime qu'entre 100 000 et 200 000 soldats russes sont morts durant la guerre[3]. De son côté, Figes avance des estimations allant jusqu'à 600 000 tués pour tous les théâtres d'opération et cite un rapport du service médical de l'armée russe évoquant 450 015 morts de 1853 à 1856 [11]. Figes avance que 127 583 Russes sont morts durant le seul siège de Sébastopol[12].
  6. Pour les pertes britanniques, Lambert donne le détail suivant : 2 755 tués au combat, 2 019 ayant succombé à leurs blessures et 16 323 morts de maladie[5]. Figes indique que 80% des pertes britanniques furent liées aux maladies[4]. Pour les pertes françaises, Gouttman avance le chiffre de 10 000 tués au combat, 10 000 mortellement blessés et 75 000 victimes de maladies. Par ailleurs, il note que sur les 2 200 morts sardes, seulement 28 sont imputables au feu ennemi[3].


  1. a et b Figes 2012, p. 480.
  2. Figes 2012, p. xix.
  3. a, b, c, d, e, f et g Gouttman 1995, p. 479.
  4. a, b, c et d Figes 2012, p. 467.
  5. a et b Lambert 2011, p. 15.
  6. Figes 2012, p. 483.
  7. a et b Figes 2012, p. 332.
  8. a et b Figes 2012, p. 482.
  9. Gouttman 1995, p. 476.
  10. a et b Figes 2012, p. 334.
  11. Figes 2012, p. 489.
  12. Figes 2012, p. xvii.
  13. Figes 2012, p. 29.
  14. a et b Figes 2012, p. 30.
  15. Figes 2012, p. 31.
  16. Figes 2012, p. 28, 31.
  17. Figes 2012, p. 34.
  18. Figes 2012, p. 38.
  19. Figes 2012, p. 39-40.
  20. a et b Figes 2012, p. 40-41.
  21. Figes 2012, p. 43.
  22. Figes 2012, p. 44-45.
  23. Figes 2012, p. 64.
  24. Figes 2012, p. 69-70.
  25. Figes 2012, p. 57.
  26. Figes 2012, p. 58-59.
  27. Figes 2012, p. 12.
  28. Gouttman 1995, p. 102-103.
  29. Figes 2012, p. 16.
  30. Gouttman 1995, p. 104.
  31. Figes 2012, p. 13.
  32. Gouttman 1995, p. 105.
  33. Gouttman 1995, p. 106.
  34. Figes 2012, p. 14.
  35. (en) Eizo Matsuki, « The Crimean Tatars and their Russian-Captive Slaves », dans Mediterranean World, t. 18, Université Hitotsubashi,‎ 2006 (lire en ligne)
  36. Figes 2012, p. 21.
  37. Figes 2012, p. 70.
  38. Simone Blanc, « Histoire d'une phobie : Le Testament de Pierre le Grand », Cahiers du Monde Russe, vol. 9,‎ 1968 (lire en ligne)
  39. Figes 2012, p. 71-72.
  40. Gouttman 1995, p. 184.
  41. Figes 2012, p. 72-73.
  42. Figes 2012, p. 50.
  43. Figes 2012, p. 51-52.
  44. Figes 2012, p. 48.
  45. Figes 2012, p. 81.
  46. Figes 2012, p. 92.
  47. Gouttman 1995, p. 34.
  48. Figes 2012, p. 95.
  49. Figes 2012, p. 96-97.
  50. Figes 2012, p. 98.
  51. Gouttman 1995, p. 53.
  52. Figes 2012, p. 100-101.
  53. Figes 2012, p. 102.
  54. Figes 2012, p. 103.
  55. a, b et c Figes 2012, p. 2.
  56. Gouttman 1995, p. 78.
  57. a et b Figes 2012, p. 5.
  58. Figes 2012, p. 8.
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  68. Gouttman 1995, p. 94, 120.
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  78. a et b Figes 2012, p. 130.
  79. Figes 2012, p. 131.
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  83. Figes 2012, p. 19, 140.
  84. a et b Figes 2012, p. 141.
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  90. Gouttman 1995, p. 122, 146.
  91. Figes 2012, p. 153-154.
  92. Figes 2012, p. 147.
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  100. Figes 2012, p. 120.
  101. Reid 2000, p. 255.
  102. Figes 2012, p. 121-122.
  103. Figes 2012, p. 183.
  104. Reid 2000, p. 261.
  105. a et b Gouttman 1995, p. 368.
  106. a et b Figes 2012, p. 179-180.
  107. Figes 2012, p. 176.
  108. Figes 2012, p. 167.
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  110. Gouttman 1995, p. 205.
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  112. Gouttman 1995, p. 209.
  113. Figes 2012, p. 184.
  114. Figes 2012, p. 186.
  115. Gouttman 1995, p. 237.
  116. Figes 2012, p. 189.
  117. Gouttman 1995, p. 230.
  118. Figes 2012, p. 181-182, 188.
  119. a et b Gouttman 1995, p. 235.
  120. Figes 2012, p. 193-194.
  121. Gouttman 1995, p. 242-243.
  122. Figes 2012, p. 198.
  123. Figes 2012, p. 199.
  124. Lambert 2011, p. 67-68.
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  140. Gouttman 1995, p. 303.
  141. Gouttman 1995, p. 305.
  142. Figes 2012, p. 224-225.
  143. Figes 2012, p. 226.
  144. Figes 2012, p. 231.
  145. Figes 2012, p. 223.
  146. Gouttman 1995, p. 312-313.
  147. Figes 2012, p. 235.
  148. Figes 2012, p. 236-237.
  149. Figes 2012, p. 238-239.
  150. Lambert 2011, p. 164.
  151. Figes 2012, p. 240.
  152. Gouttman 1995, p. 320-322.
  153. Figes 2012, p. 242.
  154. a et b Gouttman 1995, p. 328.
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  156. Figes 2012, p. 244-246.
  157. Figes 2012, p. 246.
  158. Gouttman 1995, p. 332.
  159. Figes 2012, p. 248.
  160. Gouttman 1995, p. 335-336.
  161. Figes 2012, p. 250-252.
  162. Figes 2012, p. 253-254.
  163. Gouttman 1995, p. 339.
  164. Gouttman 1995, p. 342.
  165. Figes 2012, p. 255-256.
  166. Figes 2012, p. 257-258.
  167. Gouttman 1995, p. 343.
  168. Figes 2012, p. 259-261.
  169. Gouttman 1995, p. 345.
  170. Figes 2012, p. 267.
  171. Gouttman 1995, p. 347.
  172. a et b Figes 2012, p. 268.
  173. Gouttman 1995, p. 348-350.
  174. Figes 2012, p. 274.
  175. Figes 2012, p. 272-273.
  176. Gouttman 1995, p. 351, 353.
  177. Figes 2012, p. 278-279.
  178. Gouttman 1995, p. 352-353.
  179. Figes 2012, p. 280-284.
  180. Figes 2012, p. 286-287.
  181. Gouttman 1995, p. 371.
  182. Figes 2012, p. 283.
  183. Figes 2012, p. 285.
  184. Figes 2012, p. 289.
  185. Figes 2012, p. 290.
  186. Figes 2012, p. 294.
  187. Figes 2012, p. 303-304.
  188. Figes 2012, p. 255.
  189. Figes 2012, p. 296-297.
  190. Figes 2012, p. 297-298.
  191. Figes 2012, p. 306-307.
  192. Figes 2012, p. 304-306.
  193. Figes 2012, p. 307-309.
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  195. a et b Gouttman 1995, p. 357.
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  200. Gouttman 1995, p. 387.
  201. Figes 2012, p. 322.
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  207. Figes 2012, p. 338-339.
  208. Figes 2012, p. xx.
  209. Gouttman 1995, p. 364-365.
  210. Figes 2012, p. 346-349.
  211. Gouttman 1995, p. 463.
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  215. Gouttman 1995, p. 367.
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  218. Gouttman 1995, p. 388.
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  220. Figes 2012, p. 342.
  221. Gouttman 1995, p. 393.
  222. Gouttman 1995, p. 386.
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  228. Figes 2012, p. 364-365.
  229. Figes 2012, p. 367-371.
  230. Figes 2012, p. 372.
  231. Figes 2012, p. 373-374.
  232. a et b Gouttman 1995, p. 402.
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  234. Gouttman 1995, p. 420, 423.
  235. Figes 2012, p. 379.
  236. Figes 2012, p. 380-381.
  237. Gouttman 1995, p. 423-424.
  238. Figes 2012, p. 382-383.
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  250. Figes 2012, p. 392-393.
  251. Gouttman 1995, p. 442.
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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Orlando Figes, The Crimean War : A History, New York, Picador,‎ 2012 (1re éd. 2010) (ISBN 9781250002525).
  • Alain Gouttman, La Guerre de Crimée : 1853-1856, Paris, S.P.M, coll. « Kronos »,‎ 1995 (ISBN 2901952224).
  • Léon Guérin, Histoire de la dernière guerre de Russie (1853-1856), Dufour, Mulat et Boulanger,‎ 1858 (lire en ligne).
  • (en) Andrew D. Lambert, The Crimean War : British Grand Strategy Against Russia, 1853-56, Ashgate Publishing,‎ 2011 (1re éd. 1990) (lire en ligne).
  • (en) James J. Reid Reid, Crisis of the Ottoman Empire : Prelude to Collapse 1839-1878, Franz Steiner Verlag,‎ 2000 (lire en ligne).
  • Adolphe Niel, Siège de Sébastopol : journal des opérations du Génie, J.Dumaine,‎ 1858 (lire en ligne).

Liens externes[modifier | modifier le code]

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