Jean Cavaillès

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Jean Cavaillès
Jean Cavaillès.jpg
Naissance
Décès
(à 40 ans)
École/tradition
Épistémologie française
Principaux intérêts
Idées remarquables
dialectique du concept, critique du logicisme, critique du formalisme radical, critique de l'analyse transcendantale (c.q. de l'analyse réflexive); notions-clefs: acte (opération) et sens, sens posant et sens posé d'un acte, abstraction thématique (thématisation), abstraction paradigmatique (idéalisation), le logique, enchaînements rationnels, événement et pari, nécessité des enchaînements vs. historicité et probabilité des événements
Influencé par
A influencé
Gaston Bachelard, Georges Canguilhem, Jean Gosset, Jacques Bouveresse, Gilles Gaston Granger, Jacques Derrida, Jean-Toussaint Desanti, Suzanne Bachelard, Albert Lautman, Tran Duc Thao, Jules Vuillemin, Jean Ladrière, Jean Hyppolite, Paul Ricœur, Hourya Benis Sinaceur, Gerhard Heinzmann, Dominique Lecourt, Louis Althusser, Michel Foucault, Michel Fichant, Dominique Pradelle, Elisabeth Schwartz, Michael Hallett, Tommy Murtagh, Thomas S. Kisiel, Knox Peden, Santiago Ramirez, Carlos Álvarez, Herman Roelants, Henri Maldiney, Jan Sebestik, Aurelia Monti Mondella, Renato Jacumin, Yvon Gauthier, Paul Cortois, Jaromir Danek, Edouard Morot-Sir, Henri Mougin, Paul Labérenne,Pierre Dugac, Alain Michel, Claude Imbert, Baptiste Mélès, Jacques Lautman, Alya Aglan, Jean-Pierre Azéma, Fabienne Federini, Nicole Racine, Benoît Verny, Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Pierre-Yves Canu, Jean Ogliastro, Laurent Douzou, Jean-Jacques Szczeciniarz, Jean-François Braunstein, Pierre Cassou-Noguès, W.N.A. Klever, Brendan Larvor,...

Jean Cavaillès, né le à Saint-Maixent (Deux-Sèvres) et fusillé le 17 février 1944 à Arras (Pas-de-Calais), est un philosophe et logicien français, héros de la Résistance. Cofondateur du réseau Libération-Sud pendant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint le réseau Libération-Nord.

Biographie[modifier | modifier le code]

Formation et carrière[modifier | modifier le code]

Né le 15 mai 1903, issu d’une longue lignée huguenote du Sud-Ouest, fils d’officier, Jean Cavaillès est élevé dans les valeurs du patriotisme et de la rigueur protestante. Brillant élève, il fait des études primaires et secondaires à Mont-de-Marsan et à Bordeaux, puis en classe préparatoire aux grandes écoles au lycée Louis-le-Grand. En 1923 il est reçu premier au concours d'entrée de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm après l'avoir préparé seul. Il est également titulaire d'une licence de mathématiques. En 1927, il est agrégé de philosophie. Il accomplit l'année suivante son service militaire comme sous-lieutenant dans une unité de tirailleurs sénégalais.

Il participe en 1929 en tant qu'auditeur au deuxième cours universitaire de Davos, avec de nombreux autres intellectuels français et allemands. Dans le rapport qu'il publie il donne un compte rendu assez détaillé du débat historique qui y eût lieu entre Ernst Cassirer et Martin Heidegger[1]. Il séjourne à plusieurs reprises en Allemagne (Berlin, Hambourg, Göttingen, Munich et Fribourg) et il peut observer les progrès du national-socialisme. Il est boursier d'étude de la Fondation Rockefeller en 1929-1930 pour une étude sociologique sur les mouvements de jeunesse et les mouvements religieux en Allemagne, notamment sur l'évolution contemporaine du protestantisme allemand. Il lit et rencontre les nouveaux théologiens dialectiques critiques protestants et catholiques tels Erich Przywara, Romano Guardini, Karl Barth, Friedrich Gogarten. Guardini finit par faire une grande impression sur lui, et il joue avec l'idée de se convertir au catholicisme ("je redeviens tala", écrira-t-il non sans ironie dans sa correspondance familiale[2]). C'est peut-être plus qu'une coincidence qu'il publie, peu après, un article[3] dans le deuxième volume annuel de la revue Esprit qui vient d'être fondée par Emmanuel Mounier et à laquelle collabore son agrégatif et ami Étienne Borne. En 1931, il rend visite au philosophe Edmund Husserl[4]. Il va aussi écouter Martin Heidegger. En 1934, il lira Mein Kampf[5]après avoir entendu Adolf Hitler en 1931. Il a rencontré en 1936 à Altona les opposants au régime hitlérien[6].

Entretemps, il travaille sur la théorie des ensembles en vue de sa thèse de doctorat sur la philosophie des mathématiques et rencontre nombre de logiciens et de mathématiciens allemands. Il étudie ainsi à Tübingen les archives du mathématicien Paul du Bois-Reymond. Abraham A. Fraenkel l'oriente vers la correspondance entre Richard Dedekind et Georg Cantor, qu'il publie avec Emmy Noether. De 1929 à 1935, il travaille en tant qu'agrégé-répétiteur à l'École normale. Parmi ses agrégatifs on trouve entre autres Maurice Merleau-Ponty, Étienne Borne, Jean Gosset, Georges Gusdorf et Albert Lautman, probablement aussi Jean Hyppolite. Il enseigne au lycée d'Amiens la philosophie et la littérature (1936-38). À Amiens, il fait la connaissance de Lucie Aubrac.

En 1937, il soutient à la Sorbonne deux thèses, Méthode axiomatique et formalisme (thèse principale) et Remarques sur la formation de la théorie abstraite des ensembles (thèse complémentaire) sous la direction de Léon Brunschvicg. Il s'inscrit ainsi à la suite d'autres logiciens français, tels Jacques Herbrand. Mais surtout ces thèses mettent la France sur la carte mondiale de la philosophie mathématique en discutant en détail et en profondeur la genèse de la théorie des ensembles et la crise des paradoxes qui en était issue, ainsi que l'évolution des trois grandes écoles érigées dans le but de résoudre cette crise fondationnelle (intuitionisme, logicisme et formalisme). En particulier, il réussit à introduire les grandes contributions des mathématiciens et logiciens de l'école allemande de Göttingen et Hamburg - formalisme hilbertien, théorie de la démonstration - dans les milieux épistémologiques en France, comme les fondateurs du groupe Bourbaki (Claude Chevalley, Charles Ehresmann, Henri Cartan, Jean Dieudonné...) feront de même de façon éminemment influente dans leur projet de reconstruction des mathématiques proprement dites. Cavaillès est nommé maître de conférences de logique et de philosophie générale à l'université de Strasbourg. Il fréquente les milieux bourbakistes et noue ou renoue des amitiés avec Charles Ehresmann, André Weil et Henri Cartan. Avec la collaboration de ses amis Albert Lautman et Raymond Aron, il fonde une série philosophique chez Hermann. Dans ces "Essais philosophiques dirigées par Jean Cavaillès" paraîtront quatre volumes: Albert Lautman, Nouvelles recherches sur la structure dialectique des mathématiques (1939), Jean-Paul Sartre, Esquisse d'une théorie des émotions (1939), Albert Lautman, Symétrie et dissymétrie en mathématiques et en physique. Le problème du temps (1946, posthume), et de Cavaillès lui-même, également à titre posthume, Transfini et continu (1947).

Faits de guerre[modifier | modifier le code]

Mobilisé en septembre 1939, comme officier de corps franc puis officier du chiffre au ministère de la guerre, il est cité pour son courage à deux reprises. Fait prisonnier le 11 juin 1940 en Belgique, il s'évade et rejoint à Clermont-Ferrand l'université de Strasbourg qui y est repliée. Un haut dignitaire de l’université lui reproche d'avoir déserté parce qu'il s'est évadé[7]. Il est cofondateur à Clermont-Ferrand, en 1940, avec Lucie Aubrac et Emmanuel d'Astier de La Vigerie du mouvement Libération-Sud. Il contribue également à la fondation du journal Libération destiné à gagner un plus vaste public. Le premier numéro paraît en juillet 1941.

En 1941, il est nommé professeur de logique et de philosophie des sciences à la Sorbonne. Il participe alors en zone nord à la résistance au sein du mouvement Libération-Nord. Il s'en détache pour fonder en 1942, à la demande de Christian Pineau, le réseau de renseignement Cohors-Asturies. Il est favorable à une action militaire.

Il est arrêté par la police française en août 1942 et interné à Montpellier puis à Saint-Paul-d'Eyjeaux, d'où il s'évade en décembre 1942. Il y rédige - à l'aide de seulement quelques livres que des amis ont pu lui apporter - son "testament philosophique", publié ultérieurement et posthumément, par les soins de Georges Canguilhem et de Charles Ehresmann, sous le titre délibérément neutre Sur la logique et la théorie de la science (1947). Dans le camp, il donne une conférence sur "Descartes et sa méthode" où, selon certaines sources, il utilise la philosophie mathématique comme un langage codé[8]. En tout cas, la fin de la conférence ne laisse rien dans l'obscurité: "C'est un tonnerre d'applaudissements quand Jean Cavaillès, après avoir rappelé la traversée de l'embouchure de l'Elbe à la Hollande, où Descartes, menacé par des mariniers, dégaina avec courage et avec succès - ajouta: « Il faut toujours savoir tirer l'épée »"[9].

Il rencontre Charles de Gaulle à Londres en février 1943. Revenu en France en avril de la même année, il se livre essentiellement au renseignement et au sabotage visant entre autres la Kriegsmarine et l'inspection des installations allemandes de 'radiophare' sur les côtes (mission Ramier, qu'il confie à son ami de Normale Yves Rocard, physicien très réputé.). Il confie à son adjoint et ancien élève Jean Gosset la direction de l'Action immédiate. Il se plonge de plus en plus profondément dans les actions directes de sabotage, seul et au sein de groupuscules convaincus, comme lui, de la priorité de l'action militaire et paramilitaire offensive sur la propagande. L'insertion dans tous ces contextes devient écrasante. Voici quelques-uns de ses hétéronymes à usages divers: Marty, Hervé, Chennevières, Bucéphale, Pégase, Carrière, 95078, Benoît, Crillon. « Là où est le danger, là aussi doit être le chef. » Il fuit les dicussions et activités politiques anticipant sur les questions de pouvoir et de Realpolitik de l'après-guerre, qui prennent une place de plus en plus importante dans les questions de direction et d'organisation des divers mouvements de Résistance. Sans doute y a-t-il aussi eu des discussions quant au commandement de divers groupes et quant à la stratégie à suivre, notamment au sein de Libération-Nord. Cavaillès rompt avec le comité directeur de ce dernier mouvement; la séparation entre Libération-Nord et Cohors s'en suit. Entretemps Cohors est infiltré suite aux actions de contre-espionage de l'Abwehr IIIF, moyennant le "retournement" d'agents de liaison capturés, introduits dans le Funkspiel (« jeu de radio », technique destinée à capter le trafic radio notamment avec l'Angleterre)[10]. Cavaillès est trahi par un de ses agents de liaison sans doute "retourné" d'une telle façon.

Arrêté le 28 août 1943 à Paris ensemble avec sa sœur Gabrielle, son beau-frère Marcel Ferrières et quatre autres membres de son réseau (dont Pierre Thiébaut), il est torturé par la Gestapo de la rue des Saussaies. Il ne parle pas, Cohors survit. Tous les sept sont incarcérés à Fresnes. L'Abwehr a fait des tentatives intensifiées afin de le "retourner" et ainsi de réaliser un coup de maître de contre-espionage offensif. Ils croient réussir, mais c'est tout en vain. Les « pianistes » de Cohors pour le jeu de radio sont mis « en sommeil » pour quelques mois. « Le prof de la Sorbonne » impressionne ses interrogateurs par les citations de philosophie et de culture allemandes qu'il produit devant eux. Après cinq mois, Gabrielle Ferrières est remise en liberté, les autres sont transmis à Compiègne en attente d'être déportés. Mais ensuite l' "affaire Marty" connaît un revirement: on découvre que l'énigmatique et introuvable "Daniel" des sabotages dans le Nord n'est autre, encore, que "Marty". Une fois l'ampleur de ses activités réalisée, en particulier de celle militaire ressortant sous le pseudo Daniel au sein de la section d'Action immédiate (la GRAC, fondée avec Jean Gosset), le sort de Cavaillès semble scellé. Des recherches assez récentes en histoire de la Résistance ont révélé qu'il y a eu quelques interventions de personnes influentes, même vichyistes dont Jérôme Carcopino, directeur de l'ENS, Marcel Déat et le général Bérard, en faveur de Cavaillès[11]. Elles n'auraient pu aboutir. Cavaillès était déjà comparu devant un tribunal militaire allemand et il avait été fusillé sur-le-champ le dans la citadelle d'Arras.

Il est enterré dans une fosse commune sous une croix de bois portant l'inscription « Inconnu no 5 ».

À la Libération, son corps est exhumé. Compagnon de la Libération à titre posthume, il repose dans la chapelle de la Sorbonne.

Famille[modifier | modifier le code]

  • Son grand-oncle de côté paternel, Eugène Casalis (1812-1891), fondateur des Missions protestantes, ethnographe-linguiste des Lesotho, et directeur des Missions évangéliques de Paris.
  • Son père, Ernest Cavaillès (1872-1940), lieutenant-colonel, de religion protestante. Auteur d'un Atlas pour servir à l'étude des campagnes modernes, 1908. Traducteur de C.R.L. Fletcher and Rudyard Kipling, A School History of England (1911): Histoire d'Angleterre pour la jeunesse, Delagrave, 1932.
  • Son oncle et parrain, Henri Cavaillès (1870-1951) était professeur de géographie humaine à l'université de Bordeaux. Auteur de La Transhumance Pyrénéenne et la circulation des troupeaux dans les plaines de Gascogne, A. Colin, 1931 (réédition Cairn, 2004); La Houille blanche, A. Colin; La Route française, A. Colin, 1946.
  • Sa sœur, Gabrielle Ferrières (1900-2001), également résistante au sein de Libération-Nord et de Cohors, arrêtée en même temps que lui, pionnière de SOS Amitié, est l'auteur de sa biographie. Elle a aussi publié Sauras-tu me reconnaître... : Essai sur la solitude, éd. Lanore Fernand, 1973; ainsi que Voix sans visages, éd. Calligrammes, 1996. Pianiste, elle était formée à la Schola Cantorum dirigée par Vincent d'Indy.
  • Son beau-frère, Marcel Ferrières (1897-1977), également membre de Libération-Nord et de Cohors, arrêté en même temps que lui, déporté à Buchenwald. Polytechnicien, rédacteur au sein de Libération (1941-43).
  • Sa belle-sœur, Alice Ferrières (1909-1988), première Française à recevoir (en 1964) la Médaille des Justes parmi les nations par le Mémorial de Yad Vashem pour aide aux réfugiés et enfants juifs pendant l'occupation.

Quelques particularités de l'oeuvre[modifier | modifier le code]

Bien qu'il est foncièrement impossible de même tenter de résumer ici la signification de l'oeuvre de Cavaillès si précocement et si brutalement interrompue, il n'est peut-être pas inutile de rappeler trois points spécifiques sur lesquels Cavaillès s'est montré particulièrement lucide.

  • Il a été vraisemblablement le premier dans la philosophie d'expression française à discerner, sur le plan même de la technique logique et philosophique, certaines des critiques qu'on pouvait adresser au programme du positivisme logique du Wiener Kreis (par exemple concernant l'ambition déclarée de réduire la logique de la science à une syntaxe), tout en maîtrisant et en appréciant ses acquis et mérites: voir "L'École de Vienne au Congrès de Prague" (1935) et Sur la logique et la théorie de la science, éd. Vrin 1987, p. 35-43.
  • Il a été le premier à discerner le conflit qui existe entre l'idéal d'une théorie nomologique (ou complète) proféré dans "Logique formelle et logique transcendantale" (1931) de Husserl et les théorèmes d'incomplétude de Kurt Gödel (1930): voir Sur la logique et la théorie de la science, p. 70-71.
  • Dans le même ouvrage, il énonce un dilemme devenu classique qui se pose pour cette philosophie husserlienne de la logique, dilemme formulé dans les propres termes de celle-ci: si elle veut donner un fondement transcendantal à la logique objective, celle-ci ne pourra valoir de manière absolue; mais si elle veut donner un fondement absolu et une validité absolue à cette logique, ce fondement ne pourra être transcendantal. (Sur la logique, p. 65).

Citations[modifier | modifier le code]

  • « Comprendre [une théorie] est en attraper le geste, et pouvoir continuer. » Méthode axiomatique et formalisme (éd. Hermann, 1938/1981), p. 178.
  • « Par expérience, j'entends un système de gestes, régi par une règle et soumis à des conditions indépendantes de ces gestes. » "La Pensée mathématique" (Discussion avec Albert Lautman, Société française de Philosophie, 4 février 1939) dans Œuvres complètes de philosophie des sciences, p. 601.
  • « L'histoire mathématique semble, de toutes les histoires, la moins liée à ce dont elle est véhicule; s'il y a lien, c'est a parte post, servant uniquement pour la curiosité, non pour l'intelligence du résultat: l'après explique l'avant. Le mathématicien n'a pas besoin de connaître le passé, parce que c'est sa vocation de le refuser: dans la mesure où il ne se plie pas à ce qui semble aller de de soi par le fait qu'il est, dans la mesure où il rejette autorité de tradition, méconnaît un climat intellectuel, dans cette mesure seule il est mathématicien, c'est-à-dire révélateur de nécessités. Cependant avec quels moyens opère-t-il? L'oeuvre négatrice d'histoire s'accomplit dans l'histoire. » Remarques sur la formation de la théorie abstraite des ensembles (éd. Hermann 1962: Jean Cavaillès. Philosophie mathématique), p. 27-28.
  • « La synthèse que Kant décèle dans la pensée ne réclame aucun divers fourni ou différent mais elle-même, multiplicité par ses moments et son progrès: ce qui est unifié n'est pas préalablement donné comme divers - car comment pourrait-il être donné sinon déjà dans une synthèse? - (...) mais il est le déroulement même des actes en tant que chacun d'eux, s'oubliant et se réalisant à la fois dans une signification, ne peut poser son être propre que comme élément d'un ensemble reconnu pluralité et aussitôt base de départ pour de nouveaux actes. (...) il n'y a pas de sens sans acte, pas de nouvel acte sans le sens qui l'engendre. » Sur la logique et la théorie de la science (éd. Vrin, 1987), p. 28-29.
  • « Si la logique transcendantale fonde vraiment la logique il n'y a pas de logique absolue (c'est-à-dire régissant l'activité subjective absolue). S'il y a une logique absolue elle ne peut tirer son autorité que d'elle-même, elle n'est pas transcendantale. » Sur la logique et la théorie de la science, p. 65.
  • « Il n'y a pas une conscience génératrice de ses produits, ou simplement immanente à eux, mais elle est chaque fois dans l'immédiat de l'idée, perdue en elle et se perdant avec elle et ne se liant avec d'autres consciences (ce qu'on serait tenté d'appeler d'autres moments de la conscience) que par les liens internes des idées auxquelles celles-ci appartiennent. Le progrès est matériel ou entre essences singulières, son moteur l'exigence de dépassement de chacune d'elles. Ce n'est pas une philosophie de la conscience mais une philosophie du concept qui peut donner une doctrine de la science. La nécessité génératrice n'est pas celle d'une activité, mais d'une dialectique. » Sur la logique et la théorie de la science, p. 78.
  • « Prévoir n'est pas voir déjà, nier l'événement en tant que nouveauté radicale, le réduire à du déjà vu comme manifestation d'une essence permanente. La dialectique de la prévision est celle de l'action réglée: elle comporte à la fois le refus d'abandon au temps qui dominerait et l'insertion dans le rythme de ce temps par quoi quelque chose se passe, à travers une épaisseur nécessaire de durée indépendante de celle de la conscience. Elle suppose le mouvement comme irréductible, donc le risque d'un départ de soi, d'une aventure vers l'Autre, à la fois déjà là et non déjà là, qui peut décevoir bien qu'on l'attende, qui marche à son allure propre. Sa modalité est la probabilité, non la nécessité. » Sur la logique et la théorie de la science, p. 68.
  • « Connaître le monde, c’est parier – parier que certains actes réussiront, expériences de laboratoire ou techniques industrielles. Le caractère vital, extra-intellectuel, en est profondément aperçu par Borel dans sa description du pari : demandez à un homme de choisir entre un gain à pile ou face et tel pronostic, si la somme est importante pour lui, son choix vous instruira. C’est la loi d’intérêt qui guide : s’insérer dans la nature, vivant au sein du devenir, inventer les mouvements qui réussiront, l’invention elle-même étant partie du devenir, élément d’un dialogue, comme les gestes du corps dans l’escalade. Il semble qu’une explicitation fidèle de l’intention du physicien devrait suivre cette ligne (...) L’élaboration mathématique des théories représenterait une coordination systématique de gestes efficaces. » "Du collectif au pari", p. 160.
  • « Le procès expérimental véritable est (...) dans les visées, les utilisations, et constructions effectives d’instruments, tout le système cosmico-technique où son sens se révèle et dont l’unité aussi bien que la relation avec le déroulement mathématique autonome posent le problème fondamental de l’épistémologie physique. » Sur la logique et la théorie de la science, p. 41.
  • « L’activité même de la conscience, le rapport entre raison et devenir, d’abord opaque, mais partiellement pénétré par elle, se trouvent ici en jeu. Le pari se situe à la ligne de partage entre action pure vécue et spéculation autonome : à la fois élan vers l’avenir, reconnaissance d’une nouveauté radicale, risque, et d’autre part, essai de domination par imposition d’un ordre, établissement de symétries. » "Du collectif au pari", p. 163.
  • Communication orale attribuée et rapportée par Raymond Aron: « Je suis spinoziste, je crois que nous saisissons partout du nécessaire. Nécessaires les enchaînements des mathématiciens, nécessaires même les étapes de la science mathématique, nécessaire aussi cette lutte que nous menons[12],[13]. »
  • « Le développement authentique des mathématiques sous les accidents de l’histoire est orienté par une dialectique interne des notions[14]. »

Œuvre[modifier | modifier le code]

  • Briefwechsel Cantor-Dedekind, hrsg. von E. Noether und J. Cavaillès, Paris, Hermann, 1937.
  • Méthode axiomatique et formalisme - Essai sur le problème du fondement des mathématiques, Paris, Hermann, 1938.
  • Remarques sur la formation de la théorie abstraite des ensembles, Paris, Hermann, 1938.
  • « L'École de Vienne au Congrès de Prague », Revue de métaphysique et de morale, XLII, 1935, p. 137-149.
  • « Du collectif au pari », Revue de métaphysique et de morale, XLVII, 1940, p. 139-163.
  • « La pensée mathématique », discussion avec Albert Lautman (4 février 1939), Bulletin de la Société française de philosophie, t. XL, 1946.
  • Transfini et continu, Paris, Hermann, 1947.
  • Sur la logique et la théorie de la science (éd. Vrin, 1997), première édition Paris, PUF, 1947.
  • Œuvres complètes de philosophie des sciences, Paris, Hermann, 1994.
  • "Un mouvement des jeunes en Allemagne", "L'Allemagne et le Reichstag", "Crise du protestantisme allemand", "La crise de l'église protestante allemande", Philosophia Scientiae. Travaux d'histoire et de philosophie des sciences. Studien zur Wissenschaftsgeschichte und -philosophie Volume 3 (1998) Cahier 1. Jean Cavaillès. Rédigé par Gerhard Heinzmann.
  • "Lettres à Étienne Borne (1930-1931)". Présentées et commentées par Hourya Benis Sinaceur, dans Philosophie n°107 (2010), p. 3-45.
  • Libération : organe des Français libres, hebdomadaire, Paris, 1940-1944.

Reconnaissance[modifier | modifier le code]

Décorations[modifier | modifier le code]

Philatélie[modifier | modifier le code]

Cinéma[modifier | modifier le code]

Dans le film L'Armée des ombres de Jean-Pierre Melville (1969), d'après le roman de Joseph Kessel (1943), le personnage fictif de Luc Jardie évoque à plusieurs niveaux la figure de Cavaillès :

  • Il est chef de réseau, rencontre de Gaulle, meurt au début de l'année 1944 ;
  • Il cite la philosophie des sciences de Cavaillès ;
  • Philippe Gerbier lit, durant sa « planque » (à h 6 dans le film), cinq ouvrages publiés « avant la guerre » par Luc Jardie à la NRF, et dont deux ont déjà été aperçus à h 53 : Méthode axiomatique et formalisme, un Essai sur le problème du fondement des mathématiques (ce n'est en réalité que le sous-titre de Méthode axiomatique et formalisme), Remarques sur la formation de la théorie abstraite des ensembles, Transfini et continu (qui était en réalité un article posthume et non un livre, et ne fut pas publié à la NRF) et Sur la Logique et la théorie de la science (ouvrage dont en réalité le titre est posthume) ;
  • On voit sur la couverture des livres que Luc Jardie est, comme Cavaillès, « Ancien élève de l'École Normale Supérieure, Licencié de mathématiques, Agrégé de philosophie, Docteur ès lettres » ;
  • Sur le point d'être fusillé, Gerbier énonce une idée spinozienne sur l'éternité directement inspirée du paradoxe du continu, qu'il voudrait soumettre à son « patron », Jardie/Cavaillès : si, « jusqu'à la plus fine limite », on continue de ne pas croire que l'on va mourir, alors on ne meurt jamais. Cette pensée articule la pensée spinoziste de l'éternité et la notion mathématique de convergence à l'infini vers une limite.
  • On trouve dans le film également des évocations d'autres membres des réseaux de Cavaillès, entre autres de Lucie Aubrac (Simone Signoret) et de Jean Gosset.

Après sa sortie tardive aux États-Unis (2006), le film avait été classé meilleur film de l'année par les critiques du magazine américain Premiere, de Newsweek, du LA Weekly et du New York Times.

Présence dans des œuvres littéraires[modifier | modifier le code]

  • Joseph Kessel, L'armée des ombres, roman, Charlot, 1943
  • Philippe Sollers, La fête à Venise, roman, Gallimard, 1991 (passim)
  • Armand Gatti, La traversée des langages, œuvre de théâtre, 1994/95 (Théâtre Jean Vilar, Montpellier), et éditions Verdier, 2012; L'Inconnu no 5 du pentagone du fossé des fusillés du pentagone d'Arras, œuvre de théâtre, 1997

Divers[modifier | modifier le code]

  • Des salles de cours portent le nom Jean Cavaillès dans deux lieux où il a lui-même enseigné :
  • Un collège de 500 élèves ouvert en 2004 porte son nom à Figanières dans le département du Var.
  • Une école privée portant son nom fut créée à Sèvres en 1954 par Claire Lejeune, grande résistante ayant combattu aux côtés de Jean Cavaillès. Elle dirigea l'école jusqu'à sa retraite en 1993. La même année, l'école est devenue la halte-garderie et le centre de loisirs de Beauregard.
  • Une école élémentaire publique porte son nom à Bayonne dans le département des Pyrénées-Atlantiques (64).
  • Une école maternelle et une école élémentaire publique porte son nom dans la commune du Grand-Quevilly en Seine Maritime (76)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. "Les deuxièmes Cours Universitaires de Davos", dans Die II. Davoser Hochschuhlkurse 17. März bis 6. April / Les II èmes Cours Universitaires de Davos du 17 mars au 6 avril 1929. Heintz, Neu & Zahn, Davos, 1929, p. 65-85
  2. Lettre à sa sœur du 26 juin 1931.
  3. Il s'agit de "Crise du Protestantisme allemand", dans Esprit 2(1933), p. 306-316. On le retrouve dans Philosophia Scientiae 1998, p. 37-47.
  4. Voir le compte rendu prenant que Cavaillès en fait dans une lettre à sa sœur: Ferrières 2003, p. 83.
  5. "... souvent pittoresque, quand il n'essaie pas d'être profond - mais diablement long. C'est caractéristique pour ce peuple qu'avant même d'être au pouvoir - ou en retraite comme Napoléon - son chef ait éprouvé le besoin de pondre six cents pages serrées - tout finit par de la pseudo-philosophie." Lettre à sa sœur, 20 février 1934. Cité dans Ferrières 1982, p. 95.
  6. Canguilhem 1996, p. 15.
  7. Canguilhem 1996, p. 17.
  8. André Odru, Maquis et guérilla en Limousin, 1943-1944, ANACR de la Corrèze, 2007, p. 16. C'est Lucie Aubrac qui explique après coup à André Odru que le langage était codé. Odru donne trois versions de l'évasion de Cavaillès (p. 18).
  9. Dr. H. Souplet-Mégy, Journal des praticiens, 1946?, p. 438, cité dans Ferrières 2ème éd. 182, p. 166.
  10. Lire à ces sujets les chapitres d'Alya Aglan, "La Résistance", et de Benoît Verny, "La chute", p. 79-136 et 137-203 dans Alya Aglan et Jean-Pierre Azéma2002.
  11. Benoît Verny, "La chute", dans Aglan & Azéma, p. 201-202. La source citée pour Marcel Déat est son "Journal" inédit, tome IX, p. 70.
  12. Jean-Yves Boursier, Résistants et résistance, l’Harmattan,‎ (ISBN 2-7384-5889-0, lire en ligne), p. 106.
  13. Raymond Aron, "Jean Cavaillès", dans Terre des hommes, 15 décembre 1945, 1ère année, n°12, p. 2; passage cité par Canguilhem, "Inauguration de l'amphitéâtre Jean-Cavaillès à la faculté des lettres de Strasbourg", 9 mai 1967, reproduit dans Vie et mort de Jean Cavaillès, Allia, 1996.
  14. Cité par Canguilhem 1996, p. 25.
  15. Catalogue Yvert et Tellier, Tome 1.
  16. Canguilhem 1996, p. 37-48., « Commémoration à la Sorbonne. Salle Cavaillès », 19 avril 1974.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sources et bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]