Gaston Bachelard

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Gaston Bachelard, né à Bar-sur-Aube le 27 juin 1884 et mort à Paris le 16 octobre 1962, est un philosophe français des sciences et de la poésie.

La tombe de Gaston et Suzanne Bachelard à Bar-sur-Aube

Épistémologue reconnu, il est l'auteur d'une somme de réflexions liées à la connaissance et à la recherche scientifique. Il invente ce qu'il appelle la « psychanalyse de la connaissance objective[1] », inspirée par les travaux de Jung, qui introduit et étudie la notion d'obstacle épistémologique : ce sont des obstacles affectifs dans l'univers mental du scientifique et de l'étudiant, obstacles qui les empêchent de progresser dans la connaissance des phénomènes. Dans la Philosophie du non, il analyse des exemples tirés de la logique, de la physique ou encore de la chimie.

Bachelard renouvelle l'approche philosophique et littéraire de l'imagination, s'intéressant à des poètes et écrivains (entre autres Lautréamont, Edgar Poe, Novalis), au symbolisme ou encore à l'alchimie[2].

Il interroge alors les rapports entre la littérature et la science, c'est-à-dire entre l'imaginaire et la rationalité. Ils peuvent être conflictuels ou complémentaires. Une image au fort pouvoir affectif provoquera des illusions pour le scientifique (l'image du feu par exemple pourra obstruer la connaissance de l'électricité[2]). Mais cette même image produira en littérature des effets inattendus et surchargés poétiquement : son pouvoir de fascination sera très important (chez Novalis ou Hölderlin[3] par exemple pour l'image du feu). La rêverie poétique « sympathise » intimement avec le réel, tandis que l'approche scientifique est « antipathique » : elle prend ses distances avec la charge affective du réel. L'imagination pourra cependant aider à la construction des modèles scientifiques.

Chronologie[modifier | modifier le code]

  • 27 juin 1884 : Gaston, Louis, Pierre, naît en Champagne, à Bar-sur-Aube, d'une famille d'artisans cordonniers.
  • 1895-1902 : Études secondaires au collège de Bar-sur-Aube.
  • 1902 à 1903 : Répétiteur au collège de Sézanne.
  • 1903 à 1905 : Surnuméraire des Postes et Télégraphes à Remiremont.
  • 1906 à 1907 : Service militaire comme cavalier télégraphiste au 12e Régiment de Dragons de Pont-à-Mousson.
  • 1907 à 1913 : Commis des Postes et Télégraphes à Paris, (bureau de la gare de l'Est).
  • 1913 à 1914 : En disponibilité pour préparer le concours d'élèves ingénieurs des Télégraphes (bourse en mathématiques spéciales au lycée Saint-Louis).
  • 8 juillet 1914 : Mariage avec Jeanne Rossi, une jeune institutrice de son pays.
  • Mobilisé du 2 août 1914 au 16 mars 1919, 38 mois de tranchées dans les unités combattantes, Croix de guerre (citation à l'ordre de la division).
  • 1919-1930 : Professeur de physique et de chimie au Collège de Bar-sur-Aube.
  • 20 juin 1920 : Veuf, avec une fille, Suzanne, née le 18 octobre 1919.
  • 1920 : Licencié en philosophie après un an d'études.
  • 1922 : Agrégé de philosophie. Enseigne à Bar-sur-Aube la philosophie, tout en continuant son enseignement dans les sciences expérimentales.
  • 23 mai 1927 : Docteur ès lettres (Sorbonne). Thèses soutenues sous les patronages d'Abel Rey et de Léon Brunschvicg.
  • Octobre 1927 : Chargé de cours à la faculté des lettres de Dijon.
  • 25 août 1937 : Chevalier de la Légion d'honneur.
  • 1930 à 1940 : Professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Dijon. Amitié avec Gaston Roupnel.
  • 1940 à 1954 : Professeur à la Sorbonne (chaire d'histoire et de philosophie des sciences, où il succède à Abel Rey), directeur de l'Institut d'histoire des sciences et des techniques.
  • 10 juillet 1951 : Officier de la Légion d'honneur.
  • 1954 : Professeur honoraire à la Sorbonne, chargé de l'enseignement correspondant à sa chaire pour l'année universitaire 1954-1955.
  • 1955 : Élu à l'Académie des sciences morales et politiques, fauteuil d'Edouard Le Roy.
  • 1960 : Commandeur de la Légion d'honneur.
  • 6 novembre 1961 : Grand Prix national des Lettres.
  • 16 octobre 1962 : Mort à Paris. Inhumé le 19 à Bar-sur-Aube.

Influences reçues[modifier | modifier le code]

Bachelard reçoit l'influence de trois principaux courants de pensée : l'idéalisme allemand, l'épistémologie française et la psychanalyse.

L'idéalisme allemand[modifier | modifier le code]

Bachelard reprend à Kant l'idée que la théorie est antérieure à l'expérience. La connaissance objective est ainsi un processus de rationalisation de l'expérience sensible. Mais il critique le caractère a priori (universellement valide) que Kant assigne aux catégories. Les théories sont majoritairement erronées et la science avance en se corrigeant continuellement[4].

Il reprend à Hegel l'idée que la rationalité est essentiellement dialectique, c'est-à-dire en mouvement. La connaissance scientifique est un aller et retour permanent entre la raison et l'expérience, et la raison se corrige elle-même, elle ne produit pas des théories figées, mais des théories qui évoluent. Bachelard propose ainsi une définition de la rationalité complexe et subtile, qui suit les articulations de son objet en l'intériorisant. Mais il critique le caractère « clos » de la dialectique hégélienne, qui se referme sur elle-même et forme un système achevé. Il élabore au contraire une raison « ouverte », qui se réforme et qui produit constamment, faisant avancer le savoir humain sans limite définie[5].

Il réinterprète les notions nietzschéennes de désir, de puissance et d'ascension[6], qu'il applique à ses psychologies du feu et de l'air.

L'épistémologie française[modifier | modifier le code]

Bachelard s'inspire du positivisme d'Auguste Comte pour fonder une approche moderniste, méthodique et historique de la science. Il substitue à la loi des trois états sa propre vision du processus scientifique, dont les étapes principales sont le « réalisme naïf », le « rationalisme » et le « surrationalisme » (ou « rationalisme dialectique »)[7].

Il consacre à Lautréamont un livre homonyme, dans lequel il développe sa théorie de la poésie.

Il s'oppose à la conception du temps et du réel de Bergson dans L'Intuition de l'instant (1932) et La Dialectique de la durée (1936) [C'est-à-dire ?]. Mais il reçoit l'influence de la philosophie bergsonienne de la mobilité[8], partout explicite dans L'Air et les songes (1943).

Parmi ses contemporains, la philosophie des sciences de Bachelard est proche de celles de Ferdinand Gonseth et d'Alexandre Koyré.

« L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit. »

— Gaston Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique[9],[10]

La psychanalyse[modifier | modifier le code]

Bachelard réinterprète les conceptions psychanalytiques de Freud (inconscient, censure, rêve, libido), qu'il utilise à la fois dans son épistémologie (conçue comme une psychanalyse de la raison) et dans sa poétique (conçue comme une psychanalyse de l'imagination).

Il reprend à Jung sa théorie des symboles et sa notion d'archétype. Sa lecture de C. G. Jung, mais aussi des surréalistes l'amène à comprendre l'imaginaire et non la perception comme l'origine première de la vie psychique[11].

Philosophie des sciences[modifier | modifier le code]

Quatre thèses[modifier | modifier le code]

Pierre Jacob estime que les héritiers de Gaston Bachelard [Qui ?] en matière d'épistémologie ont retenu essentiellement "les quatre thèses suivantes"[12] :

1. Les instruments scientifiques sont des "théories matérialisées" (la fameuse "phénoménotechnique"). Et donc toute théorie est une pratique.

2. Toute étude épistémologique doit être historique.

3. Il existe une double discontinuité : d'une part entre le sens commun et les théories scientifiques ; d'autre part entre les théories scientifiques qui se succèdent au cours de l'histoire. C'est la fameuse "rupture épistémologique".

4. Aucune philosophie (traditionnelle) prise individuellement (ni l'empirisme, ni le rationalisme, ni le matérialisme, ni l'idéalisme) n'est capable de décrire adéquatement les théories de la physique moderne. C'est le "polyphilosophisme" ou la "philosophie du non".

Le nouvel esprit scientifique[modifier | modifier le code]

Dans son ouvrage essentiel : Le nouvel esprit scientifique (1934), Gaston Bachelard opère un dépassement du débat empirisme/rationalisme, tout comme Karl Popper, deux auteurs que l'on oppose parfois[13]. Pour Bachelard, le matérialisme rationnel se trouve au centre d'un spectre épistémologique dont les deux extrémités sont constituées par l'idéalisme et le matérialisme.

Dans son œuvre, Gaston Bachelard livre une critique sévère de l'inductivisme et de l'empirisme. Le fait scientifique est construit à la lumière d'une problématique théorique. La science se construit contre l'évidence, contre les illusions de la connaissance immédiate. C'est en ce sens que Bachelard parle d'une « philosophie du non ». L'accès à la connaissance comme l'histoire des sciences est donc marquée par une « coupure épistémologique », qui opère une séparation avec la pensée pré-scientifique. Produire des connaissances nouvelles, c'est donc franchir des « obstacles épistémologiques »[14], selon l'expression de Bachelard qui parle aussi de rupture épistémologique.

Pour Bachelard, toute connaissance est une connaissance approchée : « Scientifiquement, on pense le vrai comme rectification historique d'une longue erreur, on pense l'expérience comme rectification de l'illusion commune et première. »

Bachelard plaide pour une épistémologie concordataire. Il considère qu'il faut dépasser l'opposition entre empirisme et rationalisme : « Pas de rationalité à vide, pas d'empirisme décousu ». L'activité scientifique suppose la mise en œuvre d'un « rationalisme appliqué » ou d'un « matérialisme rationnel. »

Ses idées ayant de nombreuses affinités avec celles de Ferdinand Gonseth, il contribua avec celui-ci à la création et au rayonnement de la revue Dialectica.

Dans la deuxième partie de son œuvre, Bachelard se consacre à une étude approfondie de l'imaginaire poétique. Dans un texte resté célèbre, le dormeur éveillé, il déclare : « Notre appartenance au monde des images est plus forte, plus constitutive de notre être que notre appartenance au monde des idées ». Il plaide alors pour les douceurs de la rêverie et se laisse aller aux évocations que lui inspire « la flamme d'une chandelle ».

Bachelard est classé parmi les précurseurs du constructivisme épistémologique par Jean-Louis Le Moigne[15].

Postérité de l'épistémologie bachelardienne[modifier | modifier le code]

La philosophie de Bachelard a largement influencé l'épistémologie française, notamment Koyré, Althusser, Canguilhem, Simondon, Foucault, Dagognet[16].

Bachelard appliquait sa théorie de la connaissance essentiellement à la physique, aux mathématiques, à la chimie et à la logique ; Canguilhem l'appliquera à la biologie et à la médecine, en tenant compte également de l'apport de Bergson. Althusser développera la notion de « coupure épistémologique » en référence à la « rupture épistémologique » bachelardienne. Quant à Simondon, il tentera une synthèse du bergsonisme et du bachelardisme.

Il semble également que le concept de paradigme inventé par Kuhn soit inspiré de Bachelard[réf. nécessaire].

Philosophie poétique[modifier | modifier le code]

Lautréamont et la métapoétique[modifier | modifier le code]

Bachelard établit le projet d'une « métapoétique » dans son étude de la poésie de Lautréamont[17].

Les quatre éléments[modifier | modifier le code]

Bachelard classe les inspirations poétiques en quatre catégories, correspondant aux quatre éléments des Anciens et des alchimistes : l'eau[18], le feu[19], l'air[20] et la terre[21]. Il écrit : « La rêverie a quatre domaines, quatre pointes par lesquelles elle s'élance dans l'espace infini. Pour forcer le secret d'un vrai poète […], un mot suffit : “Dis-moi quel est ton fantôme ? Est-ce le gnome, la salamandre, l'ondine ou la sylphide ?”. »[22],[23]. Ces quatre catégories sont autant de méthodes poétiques et psychanalytiques d'approche des textes littéraires. Dans La Psychanalyse du feu, Bachelard évoque les quatre éléments, bien qu'il centre son ouvrage sur le feu. Ce livre inaugure la série d'ouvrages que Bachelard va consacrer aux éléments : cette série commence donc par le feu, puis l'eau (L'Eau et les rêves : Essai sur l'imagination de la matière), l'air (L'Air et les songes : Essai sur l'imagination du mouvement), la terre (La Terre et les rêveries du repos et La Terre et les rêveries de la volonté), et s'achève par l'élément par lequel Bachelard avait commencé, celui qui le fascine le plus personnellement : le feu, dans son autobiographie La Flamme d'une chandelle. Suzanne Bachelard, sa fille, éditera l'œuvre posthume Fragments d'une poétique du feu (constituée de trois chapitres respectivement sur Prométhée, le Phénix et Empédocle), ce qui fait trois ouvrages sur le feu au total.

Classification des quatre éléments et informatisation[modifier | modifier le code]

Si la vie est propre à chacun d’entre nous, les hommes n’en ont pas moins les mêmes rêves. Bachelard s’est attaché à nous le faire comprendre : « nous sommes tous dotés d’une racine pivotante qui descend dans le grand inconscient simple de la vie enfantine primitive » ; et le temps ne peut rien contre elle.

Comme l'a précisé Michel Serres[24], « toutes les informations qui proviennent de notre psychisme sont susceptibles d’être classées selon la méthode informatique », alors qu’elles ne l’étaient pas encore de son temps. À l’infinie dispersion succède un ordre universel : celui du recevoir/envoyer, du stocker et du traiter ; de sorte que, sous quelque cent cinquante mots, on est capable de récolter tout ce que contiennent les quatre éléments (feu, eau, air, terre) qui déterminent l’ensemble de nos rêves. Lorsque nous recevons une information psychique, elle se révèle à notre conscience en tant qu’élément naturel, quelquefois surnaturel ; nos forces imaginantes mêlées à celles en provenance des littéraires prennent aussitôt le relais : d’où les images littéraires telles qu’elles ont pu être recueillies par Bachelard et que maintenant il nous présente.

Les poètes[modifier | modifier le code]

De même, les quatre éléments correspondent à des poètes ou à des courants littéraires précis.

Pour le feu, Bachelard évoque Héraclite, Empédocle, Novalis[25], Hölderlin, Hoffmann, le Werther de Goethe. Le feu est particulièrement vif dans le courant romantique, à cause de la consumation totale du moi dans la nature qu'il inspire. Les poètes animés par la « salamandre » ont ainsi en commun cette dispersion du moi dans les choses : la légende dit qu'Empédocle s'est jeté dans l'Etna[26] ; Héraclite fait du « feu » (τὸ πῦρ), perpétuellement en devenir, le principe au cœur des choses qui crée et consume le monde sans fin[27] ; et Werther finit par se suicider pour un amour impossible[28].

Hölderlin écrit un roman intitulé Hypérion et trois versions d'une tragédie inachevée sur Empédocle, exprimant la nostalgie de ce retour au sein de la Nature, de laquelle il se sent exilé, avant de sombrer dans la folie[3] :

« Alors qu'Hypérion choisit une vie qui se mêle plus intimement à la vie de la Nature, Empédocle choisit une mort qui le fond dans le pur élément du Volcan. Ces deux solutions, dit fort bien M. Pierre Bertaux, sont plus proches qu'il ne semble à première vue. Empédocle est un Hypérion qui a éliminé les éléments werthériens, qui, par son sacrifice, consacre sa force et n'avoue pas sa faiblesse ; […]. La mort dans la flamme est la moins solitaire des morts. C'est vraiment une mort cosmique où tout un univers s'anéantit avec le penseur. Le bûcher est un compagnon d'évolution. »

La production poétique de Novalis, quant à elle, fut aussi intense que courte. Bachelard en dit[29] :

« Toute la poésie de Novalis pourrait recevoir une interprétation nouvelle si l'on voulait lui appliquer la psychanalyse du feu. Cette poésie est un effort pour revivre la primitivité. […] Voici alors, dans toute sa claire ambivalence, le dieu frottement qui va produire et le feu et l'amour. »

Pour l'eau, Bachelard évoque Edgar Poe, dans L'Eau et les rêves (ch. 2 : « Les eaux profondes, les eaux dormantes, les eaux mortes. "L'eau lourde" dans la rêverie d'Edgar Poe »)[30]. Dans La Psychanalyse du feu, il parle de l'« étang de la Maison Usher »[31]. Bachelard parle également de Novalis, qui exprime dans son Henri d'Ofterdingen (roman inachevé) des images de maternité et de jeunes filles au contact de l'eau[32] :

« Les êtres du rêve, chez Novalis, n'existent donc que lorsqu'on les touche, l'eau devient femme seulement contre la poitrine, elle ne donne pas des images lointaines. »

De plus, pour Novalis, l'eau est une « flamme mouillée ». On voit bien ici que, dans l'imaginaire poétique, les quatre éléments ne sont pas cloisonnés de manière rigide ; ils peuvent au contraire communiquer, comme chez Novalis où l'eau transfigure le feu et vice-versa. Bachelard classe aussi Swinburne parmi les poètes hantés par l'« ondine ».

Pour l'air, Bachelard consacre un long passage à Nietzsche dans L'Air et les songes (ch. 5 : « Nietzsche et le psychisme ascensionnel »). Il s'intéresse ainsi à l'esthétique (Le Cas Wagner) et à la production poétique (Gai savoir[33] et Ainsi parlait Zarathoustra, entre autres) de Nietzsche, en plus de lui emprunter certaines de ses intuitions sur le désir et sur l'imagination. Il déclare[34] :

« Nietzsche est le type même du poète vertical, du poète des sommets, du poète ascensionnel. »

L'esthétique nietzschéenne se caractérise par la légèreté, notamment dans les arts rythmiques (musique, danse et poésie), contre la « lourdeur névrotique »[35] de Wagner. Bachelard analyse aussi, dans le même livre, les poètes marqués par la « sylphide » que sont Shelley (« poésie aérienne », p. 52), Balzac (« ascension psychologique vécue », p. 70) et Rilke (« impression dynamique de légèreté, » p. 44). Sa psychologie de l'air s'inspire de manière remarquable de la métaphysique bergsonienne de la mobilité, notamment lorsque Bachelard caractérise l'élément aérien comme la coïncidence mouvante de l'être intime (l'être du rêveur-poète) avec l'Être tout entier (l'être cosmique) : le monde est lui-même « voyage », et le rêveur voyage avec le monde, non dans le monde : la fusion aérienne n'est pas la consumation brûlante de l'être que l'on trouve dans la poésie marquée par l'élément du feu.

« Jamais le rêveur aérien n'est tourmenté par la passion. (p. 57) »

En effet, le poète de l'air se meut dans la douceur ; il est transporté, protégé, comme le rêveur de l'eau qui est bercé par l'eau maternelle. La continuité entre l'eau et l'air se manifeste précisément dans le passage du transport flottant bercé par les eaux au transport volant porté par les airs. Au contraire, le poète du feu risque la dissolution complète de son être dans l'élément naturel, il dissipe toute protection dans une rêverie flamboyante et passionnée.

Néanmoins, l'air et le feu ont en commun l'élévation, l'ascension :

« La méditation de la flamme a donné au psychisme du rêveur une nourriture de verticalité, un aliment verticalisant. Une nourriture aérienne, allant à l'opposé de toutes les « nourritures terrestres », pas de principe plus actif pour donner un sens vital aux déterminations poétiques. »

— La Flamme d'une chandelle (1961).

Postérité[modifier | modifier le code]

Les réflexions de Bachelard sur l'imagination, la poésie et le symbolisme, très influencées par le surréalisme naissant, ont marqué le travail de certains penseurs de l'herméneutique et de la philosophie postmoderne tels que Ricœur, Deleuze, Derrida et Sloterdijk ou encore de l'anthropologie culturelle comme Gilbert Durand.

Ricœur rend hommage à la « phénoménologie de l'imagination » de Bachelard dans La Métaphore vive[36].

Deleuze discute l'interprétation bachelardienne des images poétiques utilisées par Nietzsche dans son œuvre, et notamment dans le Zarathoustra. Pour Bachelard, les images nietzschéennes sont essentiellement aériennes, signes d'un penseur qui nous regarde du haut des cimes. Pour Deleuze au contraire, Nietzsche est un penseur terrestre, dont le credo « mes amis, restez fidèles à la terre » est partout manifeste[37]. Nietzsche serait plutôt le philosophe des profondeurs, qui nous met en garde contre les envolées mystiques et les ascensions religieuses.

Sloterdijk prolonge les analyses de Bachelard sur l'imaginaire et le symbolisme aquatiques[38].

Le critique et professeur Jean-Pierre Richard s'inspire de Bachelard dans ses analyses littéraires.

Jacques Derrida se propose de critiquer le projet métapoétique de Bachelard, dans le cadre d'une étude de la métaphore[39]. Pour l'inventeur de la déconstruction, l'ensemble de la tradition philosophique a toujours voulu dominer le processus métaphorique, le rationaliser, en faire un domaine contingent et sensible à côté de l'intelligibilité pure, reproduisant en cela la dualité platonicienne. Or, « Bachelard est, sur ce point, fidèle à la tradition : la métaphore ne lui paraît pas constituer simplement, ni nécessairement, un obstacle à la connaissance scientifique ou philosophique »[40].

Dans la perspective derridienne, rien ne peut échapper à la métaphore, aucun discours ne peut prétendre la dominer, c'est-à-dire n'être pas lui-même métaphorique, empreint de double sens. Il n'y a que la métaphore elle-même qui soit « dominée » par le processus métaphorique, emportée vers l'autodestruction[41]. Or, l'œuvre poétique de Bachelard (notamment son Lautréamont) est en fait complice de son œuvre épistémologique (notamment La Formation de l'esprit scientifique). L'œuvre de Bachelard se conçoit, selon Derrida, comme le double projet d'une métapoétique (discours philosophique sur la poésie, qui fonde la possibilité d'une analyse littéraire descriptive et objective[42], qui passe par la classification des métaphores) et d'une psychanalyse de la connaissance (analyse et épuration des obstacles affectifs à la recherche scientifique, afin de parvenir à des théories rationnelles et rigoureuses).

Mais cette classification des métaphores n'est possible que si le philosophe se place en un lieu où il n'est pas affecté par le processus métaphorique lui-même dans la production de son discours. Une métaphore ne peut maîtriser une métaphore : il faut déterminer un concept de métaphore, qui ne soit pas lui-même métaphorique. Et c'est précisément cette distanciation rationnelle du philosophe, donc cette classification des métaphores (irrationnelles, mais déterminables rationnellement), qui est impossible pour Derrida : la métaphore traverse l'ensemble du discours, y compris et surtout le discours philosophico-scientifique. « La philosophie, comme théorie de la métaphore, aura d'abord été une métaphore de la théorie »[43]. Le mot « théorie » lui-même est métaphorique, il désigne l'action de « voir », d'après l'étymologie grecque.

Publications[modifier | modifier le code]

Signature de Gaston Bachelard

L'intégralité de l'œuvre de Bachelard est tombée dans le domaine public en 2012 au Canada (soit 50 ans après le décès de l'auteur). Cette réglementation, propre à ce pays, ne s'applique pas partout.

Articles[modifier | modifier le code]

  • « L'idonéisme ou l'exactitude discursive », in Études de philosophie des sciences. En hommage à Ferdinand Gonseth, Neuchâtel (Suisse) : Éditions du Griffon, 1950, p. 7-10. Lire en ligne.
  • « La création ouverte », in “Le long voyage” (monographie consacrée aux tapisseries d'Asger Jorn et de Pierre Wemaëre), Bibliothèque d'Alexandrie, Paris, décembre 1960.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir notamment La Formation de l'esprit scientifique, éd. Vrin, 2000.
  2. a et b Voir La Psychanalyse du feu, éd. Gallimard, « Folio Essais », 1985.
  3. a et b Voir La psychanalyse du feu, ch. 2 : « Le complexe d'Empédocle », éd. Gallimard, « Folio Essais », 1985, p. 43.
  4. Voir La philosophie du non, éd. PUF, 2005. Pour Emmanuel Kant, voir la Critique de la raison pure, éd. GF-Flammarion, 2006.
  5. Voir La philosophie du non, éd. PUF, 2005. Pour Friedrich Hegel, voir la Phénoménologie de l'Esprit, éd. Vrin, 2006.
  6. Pour Friedrich Nietzsche, voir Ainsi parlait Zarathoustra, 1885 (préférer la traduction la moins mauvaise, celle de l'édition GF-Flammarion, 2006).
  7. Voir La Formation de l'esprit scientifique, éd. Vrin, 2000. Pour Auguste Comte, voir le Cours de philosophie positive.
  8. Pour Henri Bergson, voir La pensée et le mouvant, éd. PUF, 2003.
  9. Gaston Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Librairie philosophique J. Vrin,‎ 1938, 256 p. (ISBN 2-7116-1150-7, lire en ligne), p. 16.
  10. « ‘’La nature des savoirs’’ », sur http://www.unige.ch (consulté le 25 avril 2013).
  11. Voir La poétique de la rêverie, PUF, « Quadrige », 1971, p. 17 : « Nous emprunterons alors la plupart de nos arguments à la Psychologie des profondeurs », et La Psychanalyse du feu, Gallimard, « Folio Essais », 1985, p. 47 : « nous allons réunir et compléter les observations de C. G. Jung en attirant l'attention sur la faiblesse des explications rationnelles. ».
  12. Pierre Jacob (dir.), De Vienne à Cambridge (1980), Gallimard, coll. "Tel", 1996, p. 7.
  13. Mary Tiles, "Bachelard: Science and Objectivity", 1984, p. 42-43, 53, 145 n.8, 152-153)
  14. Expression désignant chez Bachelard toutes les représentations qui bloquent ou freinent les avancées scientifiques.
  15. Jean-Louis Le Moigne, Les épistémologies constructivistes, P.U.F., « Que sais-je ? » no 2969, 2007, p. 61-63.
  16. Sur la postérité épistémologique de Bachelard, voir l'ouvrage de Dominique Lecourt : Pour une critique de l'épistémologie : Bachelard, Canguilhem, Foucault (1972), ainsi que Jean-Jacques Wunenburger, Bachelard et l'épistémologie française (PUF, 2003).
  17. Voir l'ouvrage éponyme, éd. Corti, 1989, p. 55.
  18. Pour le philosophe grec Thalès de Milet, l'eau était le principe de toutes choses. Cf. Les penseurs grecs avant Socrate, ch. 2, éd. GF-Flammarion, 1964, p. 47-48, et Aristote, Métaphysique, livre A, ch. 3, 983b-984a : « Par exemple, Thalès, […] prétendit que l'eau est le principe de tout, et c'est là ce qui lui fit affirmer aussi que la terre repose et flotte sur l'eau. »
  19. Pour le philosophe grec Héraclite, le feu était le principe de toutes choses. Cf. Les penseurs grecs avant Socrate, ch. 4, frag. 6, 16, 30, 31, 43, 64, 65, 66, 76, 90, éd. GF-Flammarion, 1964, p. 74-81, et Aristote, Métaphysique, livre A, ch. 3, 984a : « Pour Hippase de Métaponte et Héraclite d'Éphèse, ce principe était le feu. »
  20. Pour le philosophe grec Anaximène, l'air était le principe de toutes choses. Cf. Les penseurs grecs avant Socrate, ch. 2, éd. GF-Flammarion, 1964, p. 56-57, et Aristote, Métaphysique, livre A, ch. 3, 984a : « Anaximène et Diogène ont cru l'air antérieur à l'eau, et ils l'ont regardé comme le principe essentiel des corps simples. »
  21. Il ne semble pas y avoir eu de philosophe grec qui admettait la terre comme principe de toutes choses. En revanche, Aristote parle beaucoup du système d'Empédocle qui incluait les quatre éléments ainsi que deux contraires, l'Amour (qui unit les choses) et la Haine (qui les sépare). Cf. Métaphysique, livre A, ch. 4, 985a.
  22. Voir La Psychanalyse du feu, ch. 6 : « Le complexe de Hoffmann », éd. Gallimard, « Folio Essais », 1985, p. 154.
  23. Ces quatre créatures élémentaires ont été assignées aux quatre éléments par Paracelse [références à retrouver].
  24. Michel Serres, le temps des crises, édit. Le Pommier, mars 2010 (ISBN 978-2-7465-0453-0))
  25. Voir L'eau et les rêves, éd. LGF-Livre de poche, 1993, et La psychanalyse du feu, ch. 3 : « Le complexe de Novalis », éd. Gallimard, « Folio Essais », 1985, p. 73-77.
  26. Sur Empédocle, voir La psychanalyse du feu, ch. 2 : « Le complexe d'Empédocle », éd. Gallimard, « Folio Essais », 1985, et les Fragments d'une Poétique du Feu édités par Suzanne Bachelard, ch. 3 : « Empédocle », éd. PUF, 1988.
  27. Pour Héraclite, en plus des fragments cités, voir aussi le fragment 50 : « Ceux qui ont entendu non moi, mais le logos, sont d'accord que la sagesse, c'est : un est tout. » Le thème de l'un-tout (en kai pan), c'est-à-dire de l'union du moi individuel et de la Nature cosmique, est cher à Hölderlin et ses compagnons d'études Schelling et Hegel, chacun résolvant ce problème à sa manière (Hölderlin est à la recherche d'une tragédie moderne, dont l'œuvre inachevée La mort d'Empédocle est une tentative ; Schelling est à la recherche d'un système de la nature dans la lignée du spinozisme, dont sa Darstellung inachevée de 1801 est un exemple ; Hegel enfin construit un système où le savoir est sujet, et où le sujet devient absolu : la Phénoménologie de l'Esprit). Pour un commentaire de ce fragment d'Héraclite, voir Martin Heidegger, « Logos (Héraclite, fragment 50) », dans Essais et conférences, éd. Gallimard, 1958, p. 249-278.
  28. Cf. Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, 1774, 2e éd. 1787.
  29. Voir La psychanalyse du feu, ch. 3 : « Le complexe de Novalis », éd. Gallimard, « Folio Essais », 1985, p. 73. Bachelard interprète des passages du roman novalisien Henri d'Ofterdingen, disponible en GF-Flammarion, 1999.
  30. Voir L'Eau et les rêves, éd. LGF-Livre de poche, 1993, et La psychanalyse du feu, ch. 6 : « Le complexe de Hoffmann », éd. Gallimard, « Folio Essais », 1985, p. 156-157.
  31. Cf. Edgar Poe, La Chute de la maison Usher, dans les Nouvelles histoires extraordinaires (1857).
  32. Voir L'eau et les rêves, ch. 5 : « L'eau maternelle et l'eau féminine », éd. LGF-Livre de poche, 1993. Cf. aussi « Novalis », Lettre bimestrielle no 10, août/septembre 2007, p. 12-13 (sur le site Lettres Novalis).
  33. Prologue (« Plaisanterie, ruse et vengeance ») et Appendice (« Chansons du Prince hors-la-loi »).
  34. Voir L'air et les songes, ch. 5 : « Nietzsche et le psychisme ascensionnel », éd. LGF-Livre de poche, 1992, p. 164.
  35. Friedrich Nietzsche, Le Cas Wagner, §5, éd. Gallimard, « Folio Essais », 1974, p. 29.
  36. Paul Ricœur, La métaphore vive, VI, §6, éd. Seuil, « Points-Essais », 1975, p. 272 : « Nous avons appris de Gaston Bachelard que l'image n'est pas un résidu de l'impression, mais une aurore de parole. »
  37. Gilles Deleuze, Logique du sens, 18e série, éd. Minuit, « Critique », p. 154, note 1. Pour la citation de Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra, Première partie, « Prologue de Zarathoustra », éd. GF-Flammarion, 2006, p. 48, et id., « De la vertu qui donne », p. 117.
  38. Voir notamment sa trilogie des Sphères (tome I : « Bulles », tome II : « Globes », tome III : « Écumes » ; respectivement 1998, 1999, 2004), qui analyse l'imaginaire aquatique dans l'histoire de la pensée humaine. La filiation avec L'Eau et les Rêves est explicite.
  39. Jacques Derrida, Marges – de la philosophie, « La mythologie blanche : la métaphore dans le texte philosophique », éd. Minuit, « Critique », 1972.
  40. Jacques Derrida, Marges, p. 309.
  41. Jacques Derrida, Marges, p. 323-324. Cf. aussi La dissémination, Seuil, « Points-Essais », 1972.
  42. Cf. la conclusion très nette de La Psychanalyse du feu, où Bachelard parle de la possibilité de tracer un « diagramme poétique », qui expliquerait même les métaphores les plus audacieuses du surréalisme (il évoque Tristan Tzara, p. 187, et Paul Éluard, p. 189). La Psychanalyse du feu est pour Bachelard « l'esquisse d'une détermination des conditions objectives de la rêverie », la préparation des « instruments pour une critique littéraire objective » (p. 185).
  43. Jacques Derrida, Marges, p. 303.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Vincent Bontems, Bachelard, Les Belles Lettres, Figures du savoir, 2010.
  • Marly Bulcão, Bachelard : un regard brésilien, préface de François Dagognet, L'Harmattan, 2007.
  • (en) Cristina Chimisso, Gaston Bachelard. Critic of Science and the Imagination, Routledge, 2001.
  • Laurent Cournarie, L'imagination : analyse de la notion, étude de textes : Aristote, Malebranche, Bachelard, Armand Colin, 2006.
  • Françoise Gaillard, « L'imaginaire du concept: Bachelard, une épistémologie de la pureté », MLN, vol. 101, no 4,‎ septembre 1986, p. 895-911 (lire en ligne).
  • (en) Stephen W. Gaukroger, «Bachelard and the Problem of Epistemological Analysis», Studies in History and Philosophy of Science, vol. 7, n° 3, 1976, p. 189-244.
  • Didier Gil, Bachelard et la culture scientifique, Presses universitaires de France, 1993.
  • Didier Gil, Autour de Bachelard - Esprit et matière, un siècle français de philosophie des sciences (1867-1962), Les Belles Lettres, Encre marine, 2010.
  • Frédéric Worms, Jean-Jacques Wunenburger, Bachelard et Bergson : continuité et discontinuité ? Une relation philosophique au cœur du XXe siècle en France, actes du colloque international de l'Institut de recherches philosophiques (Lyon), 28-29-30 septembre 2006, PUF, 2008.
  • Guy Lafrance, Gaston Bachelard, profils épistémologiques, Presse de l'université d'Ottawa, 1987. (ISBN 2-7603-0153-2)
  • Marie-Pierre Lassus, Gaston Bachelard musicien : une philosophie des silences et des timbres, Presses universitaires du Septentrion, 2010.
  • Dominique Lecourt, L'épistémologie historique de Gaston Bachelard, Vrin, Paris, 1969 (11e édition augmentée, 2002).
  • Dominique Lecourt, Pour une critique de l'épistémologie : Bachelard, Canguilhem, Foucault 1972 (réed. Maspero, Paris, 5e éd. 1980).
  • Dominique Lecourt, Bachelard ou le Jour et la nuit : un essai du matérialisme dialectique, Grasset, Paris, 1974.
  • Jean Libis, Gaston Bachelard ou la solitude inspirée, Berg international, 2007.
  • André Parinaud, Gaston Bachelard, Flammarion, coll. «Grandes Biographies», 1996
  • Jean-Luc Pouliquen, Gaston Bachelard ou le rêve des origines, L'Harmattan, Paris, 2007.
  • Christian Ruby, Bachelard, Paris, Edition Quintette, 1998
  • (en) Mary Tiles, Bachelard: Science and Objectivity, Cambridge, Cambridge University Press, 1984.
  • Michel Vadée, Bachelard ou le nouvel idéalisme épistémologique, Éditions sociales, Paris, 1975.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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