Monisme

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Le monisme est une conception métaphysique. C'est une doctrine défendant la thèse selon laquelle tout ce qui existe – l'univers, le cosmos, le monde – est essentiellement un tout unique, donc notamment constitué d'une seule substance[1]. Le monisme s'oppose à toutes les philosophies dualistes, qui séparent monde matériel ou physique et monde psychique ou spirituel. Ainsi, le monisme s'oppose au dualisme cartésien.

Le monisme peut être perçu comme une forme de matérialisme car par exemple les matérialistes considèrent que la conscience est la conséquence de mécanismes matériels localisés dans le cerveau.

Monisme métaphysique - Définition[modifier | modifier le code]

Le monisme pose qu'il y a une seule réalité, donc une seule substance. On peut en distinguer plusieurs variantes apparentes selon la nature dont est conçue cette substance unique. Deux grandes écoles monistes apparaissent essentiellement, l'une matérialiste, l'autre spiritualiste (comme l'immatérialisme, l'ipséisme ou le solipsisme dont Berkeley a dépeint certains aspects) selon que la substance universelle est la matière ou l'esprit. Mais ces distinctions, relativement valables au plan phénoménal, ne résistent pas longtemps à l'analyse philosophique du monisme car s'il n'y a qu'une substance, peu importe le nom ou les attributs qu'on lui donne puisque, par définition, il n'existe qu'elle et elle rassemble dans son unicité donc tous les noms et tous les attributs existants. Par essence, au plan Métaphysique, le monisme s'oppose d'abord radicalement à tous les Dualismes (comme le platonisme ou les monothéismes) qui, tous, supposent l'existence d'un monde d'idées face à un monde matériel, ces deux mondes étant de natures différentes et dissociées.

Le monisme s'oppose aussi à toutes les écoles philosophiques construites sur la multiplicité intrinsèque du réel, comme l'atomisme de Démocrite qui envisage le cosmos comme un assemblage de vide et d'une infinité d'atomes, atomes appartenant secondairement à un nombre fini de catégories atomiques de natures différentes.

Concernant les fondamentaux métaphysiques du monisme, certains penseurs refusent de confondre monisme et non-dualité. Dans leur logique, ils restreignent le concept moniste à la seule unité de substance alors que la non-dualité, elle, implique l'unité absolue de tout dans toutes les dimensions. On peut alors parler de monisme restreint lorsqu'on limite l'unité à la seule substance, et de monisme généralisé pour affirmer la non-dualité absolue de tout ce qui existe.

Le grand théoricien de la non-dualité est l'indien Adi Shankara (IXe siècle) qui a construit toute une logique (au sens des logiciens) qui réfute le principe du tiers-exclu et qui récuse aussi tout usage du OU exclusif.

En Occident, le monisme apparaît chez certains présocratiques comme Héraclite qui prétend que tout est Feu, ou comme Thalès qui affirme, lui que tout est Eau, ou encore comme Anaximandre pour lequel tout est Apeiron.

En Occident, toujours, la métaphysique moniste a toujours été farouchement combattue par la théologie chrétienne et par l'Église catholique avec, par exemple, la condamnation du dominicain Maître Eckhart au XIVe siècle ou celle du jésuite Pierre Teilhard de Chardin au XXe siècle.

En Orient, par contre, le monisme est le fondement de la plupart des traditions spirituelles et religieuses. Les concepts de Tao, de Brahman ou de pleine Vacuité traduisent ces monismes orientaux qui, aujourd'hui, inspirent aussi beaucoup d'occidentaux.

Monismes orientaux[modifier | modifier le code]

Monisme hindouiste[modifier | modifier le code]

Histoire[modifier | modifier le code]

Selon la formule védique sarvam khalv idam brahma : tout ce que nous voyons dans le monde est Brahman. L'hindouisme tel qu'il est pratiqué en Inde actuellement est une religion issue du Brahmanisme, lui-même issu du Védisme. La conception actuelle du monde de l'Hindouisme est fractionnée en une multitude de sectes (d'où le terme de Brahmanisme sectaire, autrefois utilisé pour désigner l'hindouisme, le terme sectaire n'ayant alors pas une connotation péjorative[2]). Il est historiquement possible que l'extension du monisme soit une réaction à l'expansion du bouddhisme en Inde. Les principales écoles de pensée émergèrent entre le IXe et le XXe siècle.

Le monisme dans l'Hindouisme actuel[modifier | modifier le code]

Adi Shankara
Statue de Adi Shanakaracharya, à Mysore.

La Trimurti, représentation triple de la divinité, s'articule en trois figures elles-mêmes multiples :

  • Brahma crée le monde et s'endort. Il rêve le monde afin de pouvoir se le rappeler à son réveil et le recréer lors d'un prochain cycle. Un jour de Brahma est appelé un kalpa et est une des plus grandes durées citée dans des textes religieux. Brahma n'est donc pas actif et seuls deux temples lui sont dédiés (le principal est à Puskar)
  • Vishnou lui maintient l'ordre du monde. Lorsque cet ordre est menacé, il envoie sur terre un avatar qui le défend. Il est également chargé de la préservation de la Terre, comme cela est décrit dans le Bhagavad-Gîtâ Gita dans lequel il intervient sous la forme de Krishna (8e avatar)
  • Shiva est un modificateur d'ordre. Il détruit et crée de nouvelles choses en permanence.

Ces deux dernières représentations font l'objet de deux points de vue monistes ou non-dualistes dont le rapport à l'Un peut-être simplifié[3] en :

  • Pour le vishnouisme (Vaishnavisme) : Le monde est réel et Vishnou est dans chaque chose ou être vivant
    • Le monisme de l'Advaita Vedānta : L’Advaita Vedānta est probablement la plus connue des écoles du Védanta. Advaita signifie littéralement « non deux ». Cette doctrine établit la vérité de l’Advaita : la réalité non-duelle du Brahman dans laquelle atmân (l’âme individuelle) et brahman (la réalité finale exprimée dans la Trimurti) ne sont qu’une (ayam ātmā brahma). Il fut par la suite discuté de la réalité du brahman afin de déterminer s’il était saguna - avec attributs - ou nirguna - sans attributs. La croyance dans le concept du saguna brahman a provoqué une prolifération des attitudes dévotionnelles et a aidé à répandre le culte de Vishnou et de Shiva.
    • Le monisme qualifié du Vishistadvaita Vedanta : Ramanuja (1040-1137) est le premier partisan du concept de saguna brahman. Il enseigne que la réalité finale a trois aspects : Ishvara (Vishnou), cit (âme consciente) et acit (matière inanimée). Vishnou est la seule réalité indépendante, alors que les âmes et la matière dépendent de Dieu pour leur existence. En raison de ce concept de qualification de la réalité finale, le système de Ramanuja est considéré comme non-dualiste. Un texte anonyme tamoul du XIXe siècle, le Ellam Onru[4] présente les concepts de l'advaita. L'Avadhuta Gita est un chant moniste du IXe siècle[5].
  • Pour le Shivaïsme (Shivaisme) : Le monde est virtuel et est une illusion parfois considérée comme engendré par un démon. Seul Shiva est réel. Le monisme s'y exprime principalement au travers du Shivaisme du Kashmir, initié par Abihinavagupta à la fin du Xe siècle. Il s'oppose toutefois au Vedanta (absolu neutre) dans la mesure où Shiva est actif et crée sans avoir besoin d'autre chose, en se perdant lui-même, par jeu. Trois voies permettent la libération :
    • La voie de l'Individualité par l'action, l'ascèse, le yoga. Elle est considérée comme inférieure.
    • La voie de l'énergie, fondée sur la connaissance et la méditation intuitive que « Tout est Shiva »
    • La voie de la volonté, considérée comme la plus haute, Elle est dédiée au mystique qui a abandonné toute dualité et toute idée du « moi ». Cette voie dépasse le langage et est incommunicable. En cela, elle peut être rapprochée comme une expérience vécue de la célèbre phrase de Wittgenstein[6] : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence ».

Une quatrième « non voie » est également possible. Elle est spontanée et concerne des êtres d'exception qui rejoignent Shiva sans aucun apport ou effort.

La philosophie Indienne, de manière assez générale, ne remplace pas une pensée par une autre nouvelle mais l'additionne à celles déjà existantes aussi ces diverses formes du monisme ne s'affrontent pas idéologiquement.

Les grands penseurs monistes ayant eu un rayonnement mondial au cours du XXe siècle sont Ramana Maharshi, Vivekananda ou Sri Aurobindo.

Monisme bouddhiste[modifier | modifier le code]

Le Bouddhisme ne se veut ni moniste, ni dualiste, ni pluraliste. L’unité n’oblitère pas la multiplicité, la différence n’oblitère pas l'Identité ; toute chose (y compris l'Absolu) a pour caractéristique la vacuité (Śūnyatā), mais chaque phénomène est ainsi, tel qu'il est, c'est-à-dire Tathata, « ainsité, telléité ». L'école Madhyamaka enseigne que tout est vide, sans que cette vacuité constitue un substrat comparable au Brahman hindou. Toutefois c'est à la Tathata, ou à un de ses équivalents, comme le Dharmakaya, que les enseignements des sutras du Tathagatagarbha accordent ce rôle comparable. Pour ces derniers la vacuité de Substance n'est pas une vacuité d'essence. Cela dit, dans la mesure où l'on peut se permettre de telles transpositions de concepts occidentaux. Cette essence (svabhava) transcendante est dite présente dans tous les phénomènes et constituer leur ultime réalité[7].

Dans le Mahaparinirvana Sutra du Mahayana le Bouddha Shakyamuni affirme avoir enseigné la Vacuité en tant qu'expédient salvifique (Upaya) afin de déraciner notre conception du soi des objets et particulièrement du soi des personnes, à l'origine de notre égarement (samsara), mais, dit-il : Lorsque j'ai enseigné le non-soi, les sots ont enseigné qu'il n'y avait pas de soi. Par cette méprise, ils sont incapables de comprendre le véritable soi. Voyant cela le Tathatagata a encore recours aux moyens habiles (Upaya), et il leur apprend à éteindre le feu rageant des innombrables distorsions (Kleshas), et leur révèle et leur explicite le tathatgata-dhatu[8], l'élément ou dimension (Dhatu) de Bouddhéité. Sous la boue des passions, ils déterrent le diamant de leur inaltérable Nature de Bouddha.

Ici, la profusion des synonymes de cette essence n'est pas qu'un expédient poétique mais une façon, du moins pour les écoles du Mahayana, de verbaliser l'ineffable 'ultime' dont l'intuition serait cruciale à notre libération. En ce sens, la croyance en une seule vérité « toute-inclusive » est un monisme (seul existe authentiquement l'Absolu). En revanche, le Bouddhisme hīnayāna maintient un dualisme marqué entre Saṃsāra et Nirvāna, tandis que l'école Cittamātra affirme un certain monisme (seul le mental est réel) et que l'école Madhyamaka n'est ni dualiste ni moniste.

Les enseignements du Tathagatagarbha et ceux de la Non-dualité sont les deux principaux points de rapprochement de l'Hindouisme et du bouddhisme modernes dans leur approche de la Réalité (Dharma).

Monisme taoïste[modifier | modifier le code]

Le taoïsme enseigne l'unité de tout le réel au sein du Tao[9].

Littéralement l'expression Taï-yi (aussi écrit T'aï-i) signifie « Grand Un » ou « Un suprême ».

L'origine de cette idée de l'Un Suprême remonte au vieux chamanisme chinois. Elle exprime une attitude fondamentalement moniste et enseigne que tout ce qui existe constitue une unité organique où tout est dans tout, où tout interagit avec tout, où tout est cause et effet de tout, où tout est interdépendant de tout.

Cette vision du cosmos comme un organisme vivant et intégré est au cœur de la pensée chinoise et elle induit des applications importantes notamment en matière de médecine.

Dans le Tao Té King, au chapitre XLII, Lao-Tseu écrit :

« Le Tao engendre Un »

Le Tao est donc placé en amont de l'Un absolu qui est tout ce qui existe. Mais si le Tao est « avant » Un, le Tao est donc… zéro, néant, vide, vacuité….

En termes modernes, ce que nous dit Lao-Tseu, c'est que le Devenir précède et engendre l'Être, l'Existence précède et engendre l'Essence, le processus précède et engendre la structure. Le Tao précède et engendre le Taï-yi.

Puisque le Taï-yi concentre en lui tout le cosmos matériel, et que le Tao le précède, le Tao est purement immatériel, donc spirituel. Le spirituel précède et engendre le matériel. Le Noûs précède et engendre le Cosmos. L'Esprit précède et engendre le Monde.

Ceci nous permet donc de dire du taoïsme qu'il est un monisme spiritualiste : au début était l'Esprit et de lui émane tout ce qui existe, y compris la matière sous toutes ses formes.

On comprend ainsi l'étroite parenté qui unit le taoïsme philosophique et le vieux chamanisme chinois : si tout émane de l'Esprit, alors cet Esprit habite et anime tout ce qui existe.

Monisme islamique[modifier | modifier le code]

Article connexe : Wahdat al-wujud.

Dans le Coran, Allah est essentiellement Un (tawhid). Selon Ibn Arabi, Dieu est la seule réalité, le seul à ne pas être conditionné, tout découle de lui. Le concept de non dualité et d'unicité est très développé dans le soufisme[10]. Cette conception du divin est cependant très contestée par les salafistes qui mettent en avant qu'Allah est « au-dessus de ses créatures »[réf. nécessaire].

Ismaïl Râji Al Farûqi offre une vision synthétique et réconciliatrice du sujet en articulant [11]:

  • l'unité de Dieu (tawhîd)
  • l'unité de la création
  • l'unité du vivant et de l'humanité
  • l'unité des facultés humaines
  • l'unité du Qur'an

Monismes occidentaux[modifier | modifier le code]

Monisme de la Kabbale[modifier | modifier le code]

Tree of Life, Medieval.jpg

Au monothéisme rabbinique - toujours dualiste, par essence, puisque Dieu et le monde procèdent de deux natures radicalement étrangères l'une à l'autre - s'oppose ainsi un monisme kabbalistique - un non-dualisme[12],[13],[14],[15],[16]. Le Tao est Un, mais il se manifeste dans les tensions entre Yin et Yang qui sont deux. Transposons : l'Eyn-Sof (l'Un ineffable et absolu des kabbalistes - est Un, mais il se manifeste dans toutes les bipolarités, particulièrement entre le monde qui est advenu (la Matière) et le monde qui veut devenir (l'Esprit), entre accompli et inaccompli, entre instant et éternité.

C'est en ce sens que le Dieu biblique porte des noms différents : YHWH, Elohim, Adonaï, El-Elyon, El-Shaddaï, El-Tzébaot, etc. qui sont autant de manifestation du Dieu caché, Eyn-Sof.

La Kabbale[17] a toujours associé ces Elohim à des forces émanant du Eyn-Sof qui portent, travaillent, ensemencent, pétrissent l'univers physique.

D'aucuns[Qui ?] les ont ainsi assimilés aux fameux dix Séphirot (« Figures ») de l'arbre séphirotique. Ces dix Figures se nomment Couronne (signe de la royauté divine), Sagesse, Intelligence, Bonté, Force, Beauté, Victoire, Gloire, Fondement et Royaume (surplombant la totalité de la création). Ces Figures sont ordonnées et hiérarchisées dans une structure connue comme « Arbre » complexe, étagées sur quatre niveaux (celui de l’Émanation en haut, celui de la Création dessous, celui de la Formation ensuite et celui de l'Action tout en bas) et rangées selon trois colonnes verticales (celle de la Rigueur à gauche (Intelligence, Force, Gloire), celle de la Miséricorde à droite (Sagesse, Bonté, Victoire), et celle de l'Harmonie au centre : Couronne, Beauté, Fondement, Royaume).

D'autres[Qui ?] associent aux Elohim, qui sont alors cinq, les divers Noms divins mentionnés dans la Torah : El Shaddaï (le dieu champêtre), El Elyon (le dieu d'en haut), El Tzébaot (le dieu des multitudes), Adonaï (le seigneur), YHWH (le dieu législateur).

la Torah laisse pencher pour une monolâtrie à l'égard de YHWH qui est, parmi les Elohim, le Dieu d'Israël, ami de certains dieux comme le El-Elyon de Mèlkhytzédèq, le Roi Juste de (Jéru)Salem, et ennemi implacable d'autres comme le Moloch des Cananéens.

La profession de foi juive, le Sh'ma Israël (Deut.:6;4-5) dit ceci :

« Écoute Israël

YHWH notre Elohim

YHWH est Un ».

Le « Il » est celui qui créa les Elohim : « Dans un commencement, Il créa des dieux avec le Ciel et avec la Terre ».

Ce « Il » est singulier, inaccessible, inconnu, caché, non manifesté, mais il est l'origine et la fin de toutes choses, de tous les hommes, de tous les mondes et de tous les dieux. « Il » est ce Un qui est le Brahman des Indes et le Tao de la Chine. « Il » est le Eyn-Sof des Kabbalistes.

YHWH, alors, devient l'expression purement et spécifiquement hébraïque - et par suite, juive - de ce Un suprême et ultime. Dieu est unique, mais il porte plus d'un nom.

Les Hébreux pensent le Un ultime au travers d'un des Elohim : YHWH, porteur de sa révélation propre, de sa Loi propre et de sa Promesse propre, bref de son Alliance propre avec Lui.

Monisme des Mystiques chrétiens[modifier | modifier le code]

Maître Eckart[modifier | modifier le code]

Le portail de maître Eckhart au prieuré d'Erfurt.

Benoît Beyer de Ryke écrit : « Chef de file de la mystique dite rhénane ou allemande, Maître Eckhart (vers 1260–1328) est sans doute l’un des plus grands auteurs spirituels du Moyen Âge. Dominicain, maître en théologie de l’Université de Paris, Eckhart est l’auteur d’une œuvre latine inachevée. En tant que directeur spirituel, il développa une intense activité de prédication en allemand auprès de religieuses et de béguines déjà suspectées par l’autorité ecclésiale de véhiculer des thèses hétérodoxes, ce qui lui valut les foudres de l’Inquisition et du pape Jean XXII qui, en 1329, fulmina contre lui la bulle In agro dominico.

Ses deux principaux disciples, Johannes Tauler et Heinrich Suso, répandirent cependant sa pensée. Par eux, la mystique rhénane exerça une influence à l’échelle européenne. Il fallut attendre le XIXe siècle pour que soit redécouverte l’œuvre de Maître Eckhart lui-même, prélude à une série d’interprétations parfois extravagantes de sa doctrine. Mais Eckhart est surtout un personnage fascinant, théologien et mystique du XIVe siècle, qui aujourd’hui encore suscite un réel attrait chez nos contemporains. »

Ce Prince des mystiques, Maître Eckart, refonde l'apophatisme à sa manière et pourfend, d'une seule phrase, toute prétention théologique :

« Pourquoi discourez-vous au sujet de Dieu ?

Ne savez-vous pas que tout ce que vous dites de lui est faux ? »

Il paiera cher son audace.

Maître Eckart (1260-1327), de son vrai nom Eckart von Hochheim, fut un moine dominicain qui enseigna à Paris à la Sorbonne, et qui prêcha à Cologne et à Strasbourg avant d'administrer la Province dominicaine de Teutonie. Sur dénonciation de deux de ses « frères » dominicains, il fut trainé devant l'Inquisition et finit par être condamné à Avignon dans une bulle du Pape Jean XXII. Il en mourut sur le chemin du retour.

Le fait que Maître Eckart prêchait en public en langue vernaculaire, plutôt que d'écrire en latin dans des traités réservés aux doctes, fut probablement pour beaucoup dans sa condamnation pour hérésie. La papauté et son bras inquisitorial ne prisent guère de tels courts-circuits de la cléricature.

Maître Eckart fut condamné sur base d'une suspicion de panthéisme. Il n'était pas panthéiste mais prônait un panenthéisme moniste. Ce n'est pas tout qui est Dieu, mais tout est en Dieu, et Dieu est ce Un sans second qui contient tout. L'adage « Tout ce qui est en Dieu est Dieu «  lui va à ravir et lui permet de développer sa théorie de la divinisation de l'homme : l'homme peut devenir Dieu (imaginez l'odeur d'hérésie que ceci souleva dans les cénacles de l'Inquisition). L'homme peut entrer vivant en Dieu parce qu'il est déjà Dieu, parce qu'il est une vague humaine sur l'océan divin. Il suffit de se détacher de l'illusion égotique de la vague pour commencer à plonger dans le Divin. Détachement, donc.

Maître Eckart a d'ailleurs écrit un texte sublime : « Traité du détachement ». Un texte petit par son volume, mais immense par sa portée[18]. On croirait lire une upanishad.

Eckart écrit, dans ce traité :

« J’ai lu beaucoup d’écrits tant de maîtres païens que de prophètes, de l’Ancien et du Nouveau Testament, et j’ai cherché avec sérieux et tout mon zèle quelle est la plus haute et la meilleure vertu par quoi l’homme peut le mieux et le plus étroitement s’unir à Dieu et devenir par grâce ce que Dieu est par nature, et pour que l’homme soit le plus semblable à son image lorsqu’il était en Dieu, dans laquelle il n’y avait pas de différence entre lui et Dieu, avant que Dieu formât les créatures. Et lorsque je pénètre tous ces écrits autant que le peut ma raison et qu’elle est capable de le reconnaître, je ne trouve rien que ceci : le pur détachement est au-dessus de toute chose, car toutes les vertus ont quelque peu en vue la créature, alors que le détachement est affranchi de toutes les créatures. »

Il n'y a rien à y ajouter. Tout est dit. Le détachement est la voie vers le Divin qui est déjà là, en nous, mais que nous ne voyons pas, que nous ne vivons pas, par aveuglement, aveuglés que nous sommes par nos attachements.

Il y a de nombreuses connexions entre la pensée de Maître Eckart et le mouvement mystique des Béguines et des Bégards. L'ouvrage « Le Miroir des simples âmes anéanties » de Marguerite Porète, brûlée vive à Paris en juin 1310, est clairement eckartien. L'inquisiteur qui instrumenta ce « procès » infâme, résidait, d'ailleurs, dans le même couvent que Maître Eckart. Vengeance ?

Ce mouvement des Béguines et Bégards est typiquement flamand. On trouve encore, dans certaines villes flamandes, des béguinages, sorte de cités qui abritaient ces communautés mystiques laïques. Le mouvement se développe, à partir du XIIe siècle, comme un réseau de communautés de femmes (souvent veuves) et d'hommes qui, sans prononcer aucun vœu monastique, ni accepter quelque allégeance que ce soit, vouent leur vie communautaire à la contemplation divine et à la prière. Au XIIIe siècle, le mouvement, touché par les idées du Libre-Esprit et l'hérésie de Gérard Segarelli, suscite la réprobation de l'Église. En 1311, le concile de Vienne condamne pêle-mêle, sous l'appellation de Bégards, les partisans du Libre-Esprit, les Apostoliques, les Fraticelles et les Béguines catholiques, qui se voient contraintes, pour échapper à la répression, de se soumettre à la règle de l'ordre franciscain. Ceci sonna le glas de leur déclin.

Maître Eckart eut des disciples et des continuateurs. Les plus célèbres sont Tauler et Suso, ses disciples allemands, et le flamand, ermite de Groenendael (le « Val vert ») près de Bruxelles, Jan van Ruysbroeck.

Teilhard de Chardin[modifier | modifier le code]

Pierre Teilhard de Chardin

Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) fut, à la fois, un jésuite enflammé de mystique et un scientifique spécialisé en paléontologie. Dès 1925, ses difficultés avec le Vatican commencent. Elles durent trente ans et, malgré tout, Teilhard reste fidèle à sa foi et à ses vœux, notamment d'obéissance.

Avec Teilhard, matière et esprit ne sont plus que deux faces d'une même réalité. Il développe deux notions : holisme et évolutionnisme.

Le holisme[modifier | modifier le code]

Le Holisme est une doctrine qui voit le réel comme un tout indissociable : Tout est Un et l'homme en est une infime manifestation locale et éphémère. Le mot « holisme » vient de l'adjectif grec ôlos qui signifie « entier, complet » qui a également donné holistique ou hologramme ou holographie.

Avec une telle position holistique, Teilhard se rapproche fort des traditions védantines et taoïstes (ce qui n'est guère surprenant de la part d'un chercheur qui a passé plus de la moitié de sa vie en Chine). Mais le holisme, parce qu'il affirme l'unité du Tout, nie forcément le fondement idéaliste, donc dualiste, de la doctrine chrétienne. Pour le Teilhard holistique, Dieu est le tout du Tout, Il est ce Un qui unit et unifie le Tout. De là à le suspecter au mieux de panenthéisme, au pis de panthéisme, il n'y aurait qu'un pas que maints prélats ont allègrement franchi sans vraiment le dire. Comme on le verra plus loin, Teilhard de Chardin est bien proche, par maints aspects de sa pensée, d'un Spinoza. Pourtant, Teilhard reste aussi fidèle à la pensée d'Augustin d'Hippone dont l'idée de « plan divin » telle que décrite dans la Cité de Dieu, corroborait assez l'idée d'évolution du Tout vers un plérôme à venir.

L'évolutionnisme[modifier | modifier le code]

Fondée par Charles Darwin, l'évolutionnisme est la seconde mamelle qui nourrira Teilhard de Chardin. Selon lui, le Réel est d'abord mouvement, métamorphose, création : rien n'est permanent, rien n'est écrit, rien n'est préétabli car tout s'invente et se crée perpétuellement.

Mystique teilhardienne[modifier | modifier le code]

Il est paradoxal que ce soit précisément un prêtre jésuite chrétien qui ait formulé si radicalement le changement de paradigme induit par la conscience évolutionniste.

C'est bien de mystique qu'il faut parler. L'évolutionnisme est plus qu'un courant scientifique : c'est une philosophie du temps, c'est une métaphysique du devenir,

Pour Pierre Teilhard de Chardin, l'évolution a un début : le point Alpha (la première lettre de l'alphabet grec), et une fin : le point Oméga (la dernière lettre de ce même alphabet). Ceci est fidèle à la parole christique : « Je suis l'alpha et l'oméga ».

Et précisément, Teilhard identifie le point Oméga à la parousie : la fin de l'univers est le plein accomplissement du Christ cosmique. Tout est Dieu et Dieu s'accomplit par le monde qui se complexifie, qui se spiritualise jusqu'à pleinement réaliser le Christ qui est Dieu accompli. Teilhard voit cette évolution passer de la lithosphère minérale à la biosphère vivante pour, ensuite, créer une noosphère idéelle, psychique, mentale, spirituelle qui reliera entre eux, tous les esprits, toutes les âmes en l'Esprit et l'Âme du Christ qui vient.

Pierre Teilhard de Chardin fut le premier à faire la synthèse des sciences évolutives (en biologie avec Lamarck, d'abord, et Darwin, ensuite ; en géologie avec Vernadski ; en cosmologie avec Friedman, Lemaître et Gamow) et des vues théologiques sur le plérôme et la parousie.

Monisme de Spinoza[modifier | modifier le code]

Baruch Spinoza (1632-1677), dit aussi Benedictus d'Espinosa, est un juif sépharade issu d'une famille expulsée d'Espagne en 1492 et ayant émigré vers Amsterdam, en Hollande.

La grande illumination de Spinoza tient en trois petits mots latins : « Deus sive Natura », ce qui signifie « Dieu c'est-à-dire la Nature ». Panthéisme ? On le lui en a fait le reproche et le procès. Mais Spinoza n'accepte pas cette étiquette car, pour lui, la Nature est bien plus que la collection des phénomènes visibles. Une autre étiquette, au risque d'anachronisme, serait plus séante : immanentisme.

L'immanence désigne un type de rapport. C'est un terme qui désigne la relation de l'attribut « pensée » et de l'attribut « étendue » dans l'Éthique de Spinoza. L'immanentisme de Spinoza s'oppose au dualisme de Descartes. Plus généralement, le terme « immanentisme » désigne la relation entre deux attributs, par exemple le corps et l'esprit, et plus généralement le matériel et le spirituel.

Descartes affirme en effet que la matière et l'esprit sont deux substances différentes (cfr. « Méditations métaphysiques »). Il affirme cependant dans le « Traité des passions » que l'esprit a un pouvoir sur le corps. Descartes ne parvient pas à expliquer clairement les rapports de ces deux substances.

Par contre, Spinoza affirme clairement au livre III de « l'Éthique » que « l'esprit est l'idée du corps ». Spinoza ne pose pas deux substances, mais une seule ce qui est bien le sens métaphysique du Deus sive Natura. Cette substance possède cependant une infinité d'attributs.

On doit à Baruch Spinoza une deuxième illumination fulgurante et puissante : celle du Conatus. En réunissant l'Esprit et la Chair, et en réhabilitant le Désir, Baruch Spinoza est probablement le plus antichrétien des philosophes, mais aussi, le plus avant-gardiste des mystiques.

Monisme dit neutre[modifier | modifier le code]

Doctrine initiée par Spinoza qui enseigne que l'esprit et la matière sont dérivés d'un principe commun. Elle est défendue, entre autres, par Alfred North Whitehead et Bertrand Russell. Ce dernier pense que ce principe est inconnaissable dans l'état actuel de la science (voir Science et Religion).

Monisme panenthéiste ou théomoniste[modifier | modifier le code]

Expression employée par Henry Corbin pour distinguer la doctrine d'Ibn Arabi de celle du panthéisme qui naturaliserait Dieu au lieu de diviniser l'univers. Cette doctrine enseigne « l'unicité de l'être » selon quoi, il n'y a que Dieu à être et en dehors de Dieu, il n'y a que le néant.

Monisme et physique[modifier | modifier le code]

Il est possible de voir un lien entre le monisme et la théorie des cordes. Cette dernière essaie de fournir une description de la gravité quantique, c’est-à-dire de l’unification de la mécanique quantique et de la théorie de la relativité générale. La principale particularité de la théorie des cordes est que son ambition ne s’arrête pas à cette réconciliation, mais qu’elle prétend réussir à unifier les quatre interactions élémentaires connues, on parle de théorie du tout[19].

Dans la théorie des cordes, les briques fondamentales de l’Univers ne seraient pas des particules ponctuelles mais des sortes de cordelettes vibrantes possédant une tension, à la manière d’un élastique. Ce que nous percevons comme des particules de caractéristiques distinctes (masse, charge électrique, etc.) ne seraient que des cordes vibrant différemment. Les différents types de cordes, vibrant à des fréquences différentes, seraient ainsi à l’origine de toutes les particules élémentaires de notre Univers[20].

Or, selon le monisme tout ce qui existe est essentiellement un tout unique, donc notamment constitué d'une seule substance[1]. Ainsi, la thèse du monisme et de la théorie des cordes se rejoignent.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. a et b Une réalité fondamentale qui n'a besoin que d'elle-même pour exister: voir aséité.
  2. L. de Milloué [Conservateur du Musée Guimet], Le brâhmanisme. Paris: Dujarric et Cie, Éditeurs, 1905, 239 pp. Collection: Les religions des peuples civilisés.
  3. A. Astier, Comprendre l'hindouisme, 2006
  4. http://non-dualite.fr/advaita_vedanta/ellam_onru.html
  5. Traduction en français de l'Avadhuta Gita-http://fr.wikisource.org/wiki/Avadhuta_Gita
  6. Wittgnestein, Tractatus logico-philosophicus
  7. Wiki anglophone:et
  8. Nirvana Sutra :: Appreciation of the « Mahayana Mahaparinirvana Sutra »<! >
  9. Marc Halevy, « Le taoïsme », Éditions d'Organisation, Eyrolles pratiques, 2009
  10. Voir Ibn Arabi et sa théorie de « l'unicité de l'être »
  11. Al Tawhîd and its implications on Thought and Life
  12. - «  Zohar » de Moïse de Léon (Maisonneuve & Larose -1985)
  13. -« Éthique » de Baruch Spinoza (La Pléiade)
  14. « Encyclopédie de la mystique juive » sous la direction d'Armand Abécassis (Ed. Berg Intl)
  15. « Les grands courants de la mystique juive » Gershom Scholem (Payot - 2002)
  16. « Pensée hébraïque » de Marc Halévy (Ed. Dangles - 2009)
  17. Marc Halevy, Aux sources de la Kabbale et de la Mystique juive, 2007
  18. Benoît Beyer de Ryke, Maître Eckhart, Une mystique du détachement, http://www.scribd.com/doc/2935315/Maitre-Eckhart-une-mystique-du-detachement
  19. http://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/mysteres-quantiques-et-144950
  20. Brian Greene (Céline Laroche), Paris, Robert Laffont, 2000, 470 (ISBN 2-2210-9065-9)

Voir aussi[modifier | modifier le code]