Allemands des Sudètes

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La Région des Sudètes - Zone en noir peuplée par des populations allemandes en Bohême et en Moravie au début du XXe siècle

Les Allemands des Sudètes ou simplement les Sudètes, désignaient les populations germanophones majoritaires dans la Région des Sudètes, en Bohême et Moravie. Les Sudètes désignent également la région montagneuse du nord-est du pays située le long des frontières du Grossdeutschland (« Grande Allemagne »). Par extension, ce terme a fini par désigner toutes les minorités allemandes de Bohême-Moravie, qu'elles habitent ou non ces montagnes. La minorité allemande de Slovaquie est dénommée, depuis le début du XXe siècle, les Allemands des Carpates.

Historique[modifier | modifier le code]

Les Sudètes en Bohême (avant 1919)[modifier | modifier le code]

Cartes de l'Autriche-Hongrie en 1911 montrant la répartition des nationalités dans l'ancien empire et la présence majoritaire des Allemands (en rose) sur le pourtour de la Bohême.

Durant le Moyen Âge, les rois de Bohême font appel aux Allemands pour coloniser des terres, peupler des villes et apporter leur savoir-faire. Ces Allemands deviennent très souvent majoritaires dans les villes, même en dehors de la Région des Sudètes proprement dite. Même lorsqu'ils sont minoritaires, ils forment souvent l’élite de la société (en tant qu'édiles des villes, par exemple) et ce, en raison de leur proximité linguistique et culturelle avec le pouvoir impérial qui les favorise. Selon Angelo Ripellino dans Praga Magica[1] :

« Le sortilège de Prague était en partie dû à son caractère de ville où cohabitaient trois peuples (Dreivölkerstadt) : le tchèque, l'allemand et le juif. Le mélange et le contact des trois cultures donnaient à la capitale de Bohême un caractère particulier, une extraordinaire richesse de ressources et d'impulsions. À l'aube du XXe siècle, y résidaient 414 899 Tchèques (92,3 %) et 37 776 Allemands (7,5 %) parmi lesquels 25 000 personnes d'origine juive. La minorité de langue allemande possédait deux théâtres somptueux, une vaste salle de concert, l'université[2] et l'institut polytechnique, cinq lycées, quatre Oberrealschulen, deux quotidiens, une foule de cercles et d'Instituts. »

Cela donna naissance à des rancœurs réciproques, les Tchèques considérant les Allemands comme des colonisateurs et usurpateurs, les Allemands voyant leurs concitoyens comme des « gens arriérés ».

Les Allemands des Sudètes représentaient, au début du XXe siècle, près de 30 % de la population totale de la Bohême, alors partie de l'Empire austro-hongrois.

Les Sudètes en Tchécoslovaquie (1919-1938)[modifier | modifier le code]

À l'issue de la Première Guerre mondiale, le traité de Saint-Germain-en-Laye démantèle l'Empire des Habsbourg sur la base du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. La Tchécoslovaquie réunissant les populations Tchèques et Slovaques dans un même état est créée. Les Allemands des Sudètes deviennent alors une des nombreuses minorités que compte le nouvel État.

L'opposition entre les Allemands et les Tchèques devient latente durant les années 1920 et s'intensifie dans les années 1930, après la dissolution de deux partis irrédentistes par le gouvernement tchécoslovaque, puis la création par Konrad Henlein d'un « Front patriotique des Allemands des Sudètes » en 1933, forcé de changer de nom en 1935 pour devenir Parti allemand des Sudètes. Ce parti réclame, avec l'appui de l'Allemagne nazie, le rattachement au Troisième Reich et amplifie graduellement ses exigences. La crise éclate suite à l'Anschluss de l'Autriche au Reich en 1938.

Mais durant la période 1920-1938, il y avait d'autres partis politiques allemands en Tchécoslovaquie, dont des sociaux-démocrates, des chrétiens-sociaux et des agrariens, et que de nombreux Allemands soutenaient le Parti communiste tchécoslovaque. Ces partis étaient largement majoritaires dans l'électorat allemand jusqu'en 1935.

Les gouvernements de coalition tchécoslovaques de 1926 à 1938 étaient appuyés par des partis allemands modérés, auxquels certains élus participèrent en tant que ministres, notamment l'agrarien Franz Spina (Bund der Landwirte), à diverses reprises entre 1926 et 1938, le social-démocrate Ludwig Czech (Deutsche sozialdemokratische Arbeiterpartei in der Tschechoslowakischen Republik), de 1929 à 1938, et le social-chrétien Erwin Zajicek (Deutsche Christlich-Soziale Volkspartei) de 1936 à 1938[3].

Résultats des partis allemands et de la liste magyaro-allemande * aux élections législatives[4],[5]

Parti Sièges en 1920 Sièges en 1925 Sièges en 1929 Sièges en 1935 Voix en 1935
Parti allemand des Sudètes - - - 44 1 256 010
Parti national allemand - 10 7 (dissous en 1933) -
Parti national-socialiste des travailleurs allemands 15 17 8 (dissous en 1933) -
Parti social-démocrate allemand 31 17 21 11 300 406
Parti social-chrétien allemand 7 13 14 6 163 666
Parti agrarien allemand 11 24 - 5 142 775
Liste magyaro-allemande ** 9 4 9 9 292 847
« Partis allemands réunis » 6 - 16 - -
Total 79 85 75 75
  • Il y avait également des électeurs et des élus allemands dans d'autres partis, non spécifiquement allemands, comme le Parti communiste tchécoslovaque (848 822 voix et 30 députés).
  • composée de : Deutsch-demokratische Freiheitspartei, Deutsche Gewerbepartei, Deutschnationale Partei, Sudetendeutsche Landbund, Deutsche Arbeiterpartei, Zipser deutsche Partei, Parti chrétien-social hongrois et Parti national hongrois[6]

De nombreux Allemands des Sudètes, sociaux-démocrates, communistes, juifs ou simplement antinazis, seront déportés après l'annexion par le Troisième Reich, d'autres fuiront dans les autres parties de l'ex-Tchécoslovaquie et participeront à la résistance tchèque et slovaque contre le nazisme. Par ailleurs, parmi les Allemands de Tchécoslovaquie, « des Sudètes » comme « des Carpates » (ces deux catégories ne recoupent pas la totalité des Allemands de Tchécoslovaquie), il y a aussi bien des catholiques et des protestants que des juifs.

La crise des Sudètes et leur rattachement au Reich[modifier | modifier le code]

« Allemands des Sudètes » de la ville de Cheb saluant les troupes allemandes qui entrent dans leur ville en octobre 1938. L'interprétation de l'émotion perçue sur cette photo a été différente selon les futurs belligérants du conflit mondial, lequel sera déclaré moins d'un an après cet évènement.

Le 29 et 30 septembre 1938, Hitler, poursuivant les objectifs pangermanistes de l'Allemagne et se faisant alors le champion du principe des nationalités, déclare vouloir « libérer les Allemands des Sudètes » de l'« oppression » tchécoslovaque. Hitler affirme ses revendications en s'appuyant sur l'agitation de l'organisation nazie locale, menée par Konrad Henlein. Le Führer évoque le « droit des nations » pour exiger de Prague l'annexion au Reich de la Région des Sudètes. Il annonce aux Français et aux Britanniques qu'une fois ce dernier problème territorial résolu, l'Allemagne se contentera de ses nouvelles frontières en Europe. « L'Europe connaîtra ensuite la paix pour mille ans ». Le Führer obtiendra gain de cause avec l'aval du président du Conseil français Édouard Daladier, du Premier ministre britannique Neville Chamberlain et du duce italien Benito Mussolini, lors de la signature des accords de Munich, le 29 septembre 1938.

Le 21 octobre suivant, les Sudètes deviennent citoyens du Reich.

Dès le rattachement effectué, Hermann Göring se rend dans les mines de charbon brun et de lignite de la région des Sudètes et supervise la mise en place d'une usine de production d'essence synthétique avec les ingénieurs d'IG Farben, consortium développé par le complexe militaro-industriel nazi ; le cruel besoin de carburant, même d'origine chimique, pour satisfaire les nécessités de l'armement mobile, figure sans doute parmi les buts de guerre inavoués du régime pour annexer la région[7].

Les Sudètes dans l'Allemagne nazie (1938-1945)[modifier | modifier le code]

Allemand des Sudètes effaçant le panneaux Šumperk en tchèque. Octobre 1938

Le Gleichschaltung fut alors si efficace dans la région, que lors des élections de 1938, 97,32 % des voix revinrent au Parti nazi. Un demi-million d'Allemands des Sudètes rejoignirent le NSDAP avec un taux d'adhésion de 17,34 % de la population (la moyenne sur toute l'Allemagne n'était estimée qu'à seulement 7,85 %), ce qui firent d'eux parmi les plus solides soutiens au régime d'Hitler.

De plus, leur connaissance de la langue tchèque permit à certain d'entre eux d'être employés dans l'administration du Protectorat de Bohême-Moravie, qui fut instauré lors du démantèlement de l'État tchécoslovaque.

L'expulsion des Sudètes en 1945[modifier | modifier le code]

Expulsion des Sudètes

En 1945, la République tchécoslovaque est rétablie dans ses frontières initiales, à l'exception de la Ruthénie subcarpatique absorbée par l'Union soviétique après avoir été annexée en 1938 par la Hongrie.

Le président Edvard Beneš émet les décrets Beneš qui, en application de la conférence de Potsdam, expulsent du territoire tchécoslovaque les minorités allemandes et hongroises et confisquent leurs biens - en échange de quoi, l'État tchèque ne réclame pas de dommages de guerre à l'Allemagne vaincue[8].

La loi tchécoslovaque (comme celle de l'Autriche-Hongrie avant elle et de la République tchèque après) reconnaît la citoyenneté (par définition tchécoslovaque) et la nationalité : tchèque, slovaque, polonaise, hongroise, allemande, rom, etc. dont la mention est obligatoire sur les papiers d'identité. Il est alors aisé de déterminer lesquels des citoyens sont destinés à l'exil sur la base de leur nationalité.

Ce sont les municipalités (národní výbor) qui, dans les faits, sont chargées d'identifier les citoyens tchécoslovaques de nationalité allemande qui sont réunis dans des camps de concentration tchèques puis conduits par convois ferroviaires vers l'Allemagne. L'expulsion des Sudètes s'étalera sur trois ans, de 1945 à 1947. A la grande surprise de la plupart des observateurs, les Sudetendeutsche n'opposèrent que très peu de résistance à leur déplacement. Cela s'explique sans doute par le profil démographique des expulsés: les femmes, les enfants et les vieillards sont rarement à l'avant garde des insurrections populaires comme l'écrit très justement R.M Douglas dans Les expulsés, livre qui relate les crimes, violences, viols et tortures commis par milliers contre la minorité allemande : « En temps de paix, l'Europe ne connaitrait plus jamais un aussi vaste complexe arbitraire dans lequel des dizaines de milliers d'individus, dont de nombreux enfants, perdraient la vie. »

Les Sudètes aujourd'hui[modifier | modifier le code]

Les Sudètes furent déplacés majoritairement dans le Länder allemands de Bavière, Saxe, Thuringe, Basse-Saxe, Hesse et Bade-Wurtemberg, ainsi qu'en Autriche, où ils furent souvent accueillis avec suspicion.

Afin de les accueillir, des quartiers (voire des villes entières) furent construits comme : Neutraubling (près de Ratisbonne), Neugablonz, Geretsried, Traunreut et Waldkraiburg en Bavière.

Le talent des artisans sudètes fut bénéfique pour la reconstruction de l'économie allemande après la guerre, notamment dans le domaine de l'industrie du verre et de la cristallerie, le cristal de Bohême étant particulièrement réputé. Ainsi, la communauté sudète originaire de Steinschönau (aujourd'hui Kamenický Šenov) est très présente à Rheinbach en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, où l'industrie du lustre s'est développée.

Les intérêts des Sudètes sont actuellement défendus par la Vertriebenenverband (« Associations des personnes déplacées »).

Les dialectes[modifier | modifier le code]

Les dialectes Sudètes sont directement influencés par ceux des régions germanophones voisines :

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Angelo Ripellino, Praga Magica, Plon, coll. Terre Humaine, Paris, 1993 (ISBN 2-266-06687-0)
  2. Pour être exact, les Tchèques obtiennent en 1882 la scission de l'Université Charles en deux entités, dont l'une enseigne dès lors en tchèque.
  3. Czechs and Germans in a Democratic Czechoslovakia, 1918-1938, in: Facing history — The evolution of Czech-German relations in the Czech provinces, 1848–1948
  4. (de) « Prager Tagblatt », No 116, 18 mai 1935, Tschechoslowakische Parlamentswahl, vol. 19, 5, 1935
  5. (de) « Alena Mípiková und Dieter Segert », Republik unter Druck.
  6. (de) « Prager Tagblatt », No 116, 18 mai 1935, Tschechoslowakische Parlamentswahl, vol. 19, 5, 1935
  7. source.
  8. Ceci aura une incidence après la chute du régime communiste, le nouvel État démocratique décidant de restituer les biens confisqués en 1948 par les seuls communistes, considérant que (légaux ou non) les décrets Beneš ont été le fait d'un gouvernement démocratiquement élu et qu'il n'est pas nécessaire de les « réviser ». Cette décision sera contestée par les Allemands originaires des Sudètes, forts actifs politiquement en Bavière notamment mais ne sera pas rouverte par l'Allemagne réunifiée.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Hillard, Minorités et Régionalismes.

Articles connexes[modifier | modifier le code]