Communisme

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Communisme (homonymie).
Karl Marx, théoricien du communisme.
Vladimir Ilitch Lénine, chef du premier régime communiste de l'Histoire.
Mao Zedong et Joseph Staline, deux des principaux dirigeants communistes du XXe siècle.
Fidel Castro représenté sur un panneau de propagande à Cuba.
Manifestation du Parti de la refondation communiste italien en 2007.

Le communisme (du Latin communis – commun, universel) est un ensemble de doctrines politiques issues du socialisme et, pour la plupart, du marxisme, opposées au capitalisme - plus précisément à la propriété privée des moyens de production - et visant à l'instauration d'une société sans classes sociales. Plus largement, ce terme est associé à un mouvement politique international né après la Première Guerre mondiale, fruit d'une scission de la IIe Internationale provoquée par les bolcheviks. Il renvoie également, dans le contexte de la guerre froide, à une alliance géopolitique (bloc communiste) dominée par l'Union soviétique, ainsi qu'au régime politique, dictatorial ou totalitaire, en vigueur dans les pays du bloc communiste, caractérisé par un parti politique unique ayant le monopole de la gestion des affaires publiques.

Dans son sens premier, le communisme est une forme d'organisation sociale sans classes, sans État et sans monnaie, où les biens matériels seraient partagés. Au XIXe siècle, le mot « communisme » entre dans le vocabulaire du socialisme et se rattache à la famille de pensée marxiste. En 1917, les bolcheviks, dirigés par Lénine, prennent le pouvoir en Russie lors de la Révolution d'Octobre. Cet évènement change radicalement le sens du mot communisme : il désigne désormais un mouvement politique international, issu d'une scission du socialisme, et qui se reconnaît à la fois dans le courant révolutionnaire incarné par les bolcheviks comme dans l'interprétation du marxisme par Lénine. Selon cette acception, le communisme constitue l'un des phénomènes les plus déterminants du XXe siècle[1], qui a pu être qualifié de « siècle du communisme » tant cette idéologie y a tenu un rôle moteur[2].

Lénine et ses partisans créent en 1919 l'Internationale communiste (dite Troisième Internationale, ou Komintern) afin de regrouper les partis communistes. L'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), fondée en 1922 pour fédérer les territoires de l'ex-empire russe, dirige via le Komintern les activités des PC du monde entier et domine la mouvance communiste, malgré l'existence de courants dissidents comme la Gauche communiste, puis plus tard le trotskysme. Après la mort de Lénine, Joseph Staline s'impose comme le maître absolu de l'URSS et du mouvement communiste mondial.

Durant la Seconde Guerre mondiale, l'URSS conclut un pacte avec l'Allemagne nazie mais est ensuite attaquée par celle-ci. Les troupes soviétiques jouent un rôle déterminant dans la défaite du nazisme ; après 1945, l'URSS, devenue une superpuissance, occupe militairement l'essentiel de l'Europe de l'Est dont les pays deviennent des États communistes, formant le bloc de l'Est. La Chine bascule également dans le camp communiste en 1949. La constitution du Rideau de fer en Europe et la progression spectaculaire de l'influence du communisme amènent le monde à se diviser en « blocs » rivaux : la période de la guerre froide oppose ainsi durant plusieurs décennies les pays communistes au « monde libre » où les États-Unis constituent la superpuissance rivale de l'URSS ; la Chine de Mao occupe une place à part après la rupture sino-soviétique. À l'apogée de l'influence du communisme dans le monde, un quart de l'humanité vit dans des pays communistes[3].

Dans les années 1980, l'URSS tente de remédier à sa sclérose économique et politique en lançant un mouvement de réformes, la perestroïka : mais ce processus aboutit à l'effondrement général des régimes communistes européens entre 1989 et 1991. Par la suite, bien qu'en net déclin[4], le communisme ne disparaît pas : si des partis anciennement communistes ont adopté d'autres identités, d'autres ont conservé leur nom et sont associés au pouvoir dans certains pays. À Cuba, au Viêt Nam, au Laos et en Corée du Nord, des régimes communistes existent encore, sans se conformer à un mode de gouvernement unique. La République populaire de Chine, pays le plus peuplé de la planète, est toujours dirigée par un Parti communiste ; convertie à l'économie de marché, elle constitue aujourd'hui l'une des principales puissances au monde.

En tant que dictatures à parti unique, les régimes communistes se sont tous rendus coupables de violations des droits de l'homme ; certains, comme l'URSS sous Staline et la Chine sous Mao, se sont livrés à des crimes de masse, le nombre de leurs victimes s'élevant à plusieurs millions de morts. Le bilan historique du communisme, qui englobe un ensemble de réalités très différentes les unes des autres, demeure cependant, du fait même de sa complexité, contrasté et polémique. Le communisme a fait l'objet de diverses approches historiographiques concurrentes, longtemps handicapées par la difficulté d'accès aux documents et par les contextes politiques nationaux et internationaux. La fin de la guerre froide et l'ouverture des archives du bloc de l'Est ont depuis bouleversé le champ des études sur le communisme, sans mettre fin à toutes les controverses autour de ce sujet.

Sommaire

Définitions, concepts associés et synonymes[modifier | modifier le code]

Le vocable de communisme est polysémique et, de par son histoire, associé à un vaste ensemble de notions. Le mot désigne d'abord une forme théorique de société égalitaire : puis, par extension, un grand nombre de réalités concrètes, qui englobent un ensemble de pratiques politiques, de formations partageant les mêmes références idéologiques, d'organisations sociales et économiques, de pratiques gouvernementales et de phénomènes culturels. Ainsi, selon les contextes, le mot « communisme » peut désigner une idéologie, un engagement au sein d'un parti politique, un mouvement révolutionnaire, un régime politique, ou une organisation sociale[1].

Utopia, la cité idéale imaginée au XVIe siècle par Thomas More dans une œuvre fondatrice du courant de pensée utopiste, ancêtre du socialisme et du communisme.

Le Larousse donne les définitions suivantes du mot communisme : « Théorie visant à mettre en commun les biens matériels. Formation économique et sociale caractérisée par la mise en commun des moyens de production et d'échange, par la répartition des biens produits suivant les besoins de chacun, par la suppression des classes sociales et l'extinction de l'État qui devient l'administration des choses. Politique, doctrine des partis communistes ; forme d'organisation des pays où ces partis sont au pouvoir. Ensemble des partis communistes, des communistes »[5]. Le Grand Dictionnaire Encyclopédique de la langue française publié aux éditions de la Connaissance indique quant à lui : « Organisation d'un groupe social dans lequel les biens sont possédés en commun (vieilli) : le communisme d'un monastère. Doctrine d'inspiration religieuse ou utopiste prônant l'abolition de la propriété individuelle : le communisme de Thomas More. Pratique politique, définie par Marx et Engels, fondée sur une analyse de la société capitaliste et caractérisée notamment par la socialisation des moyens de production, l'État étant dirigé par le parti prolétarien et appelé à disparaitre au profit d'une société sans classes. Régime politique, économique et social mis en œuvre dans les États se réclamant du marxisme : le communisme chinois »[6].

Dans son sens d'origine, le mot désigne une forme d'organisation sociale marquée par la mise en commun des biens : ce concept d'une société communiste est notamment hérité de la pensée utopiste dont Thomas More avait été le précurseur. Au XIXe siècle, on le retrouve dans divers courants qui se réclament de Gracchus Babeuf ; l'aspiration au communisme est présente aussi bien chez des révolutionnaires radicaux comme Auguste Blanqui, que chez des chrétiens comme Étienne Cabet et Wilhelm Weitling. Le passage à une telle société est conçue comme un retour au communisme primitif, postulé comme ayant représenté l'état originel des sociétés humaines[7],[8] ; il devient un élément du vocabulaire du socialisme - dont il désigne au sens plus large des formes radicales - et de l'anarchisme. Karl Marx et Friedrich Engels le reprennent à leur compte dans leur Manifeste du Parti communiste (1848) : dans la préface à une réédition de 1890, Engels explique que Marx et lui ont choisi de se revendiquer comme communistes car le mot désignait alors, au sein du mouvement ouvrier, ceux qui exigeaient « que la société fût réorganisée de fond en comble »[9].

Garde d'honneur de jeunes pionniers devant un monument à Lénine, en URSS.

Le mot est ensuite rattaché plus nettement au marxisme, qui devient prépondérant dans le courant socialiste et social-démocrate européen. En 1869, le philosophe Ludwig Büchner décrit le communisme comme « un état social où, sans péril pour le but même de la société ou pour l'individualité de chacun, le travail dégagé de toute contrainte et purement volontaire, aurait uniquement pour but le bien de la communauté »[10]. La notion de communisme est alors essentiellement rattachée à celle de collectivisme économique, qui désigne plus précisément les doctrines prônant la mise en commun des moyens de production[11].

Si le rattachement du communisme né au XIXe ‑ XXe siècle à des idées plus anciennes est un thème récurrent dans l'historiographie, il ne s'agit cependant pas là d'une filiation politique directe, ni d'une famille de pensée qui aurait existé de manière cohérente avant l'époque contemporaine[2]. L'historien Romain Ducoulombier souligne à cet égard l'importance de la rupture survenue au début du XXe siècle quant à la définition du communisme au sens contemporain du terme : pour lui, la « filiation pluriséculaire » du communisme, qui le fait remonter aux écrits d'auteurs comme Thomas More, est « complètement imaginaire » ; le « communisme de Lénine », qui correspond à la définition actuelle du mot, ne s'inscrit pas dans la lignée d'auteurs anciens, mais dans le prolongement des controverses politiques et théoriques du socialisme à la fin du XIXe siècle. L'adoption du nom de « communistes » par Lénine et ses partisans a en effet souligné leur volonté de se démarquer des réformistes, dans le contexte d'une scission de la famille socialiste et d'une révolution alors en cours en Russie[12].

À la suite de la Révolution d'Octobre, le mot est en effet rattaché, de manière prépondérante, à la tendance léniniste du marxisme. Lénine s'approprie dans ses écrits le terme « communisme » pour distinguer son parti et ses idées des autres familles politiques de gauche[13]. Dans L'État et la Révolution, rédigé avant la Révolution d'octobre, il souligne que « dans la mesure où les moyens de production deviennent propriété commune, le mot « communisme » peut s'appliquer également [dans la phase socialiste de l'« État prolétarien »] à condition de ne pas oublier que ce n'est pas le communisme intégral »[14]. Après leur prise de pouvoir et l'établissement de la République socialiste fédérative soviétique de Russie, les bolcheviks se rebaptisent Parti communiste, afin de souligner leur caractère révolutionnaire et de se différencier désormais des sociaux-démocrates : Lénine souligne en 1919 que l'utilisation du mot « communisme » est « incomparablement plus forte » du point de vue du mouvement ouvrier, et qu'il permet de se distinguer de la IIe internationale agonisante. Pour lui, cependant, l'utilisation du terme communiste ne doit pas signifier que le « régime communiste », au sens de phase supérieure du socialisme, est réalisé[15].

Après les bouleversements que constituent la révolution en Russie et la création de l'Internationale communiste, le mot « communisme » désigne, de manière prépondérante, les partisans des bolcheviks et de l'URSS[9] : pris dans ce sens, le communisme est une scission du socialisme, qui reprend l'internationalisme de principe de sa mouvance d'origine, dans une optique de propagation de la révolution à l'échelle mondiale. Les communistes visent à supplanter les socialistes comme porte-drapeaux du mouvement ouvrier ; ils reprennent par ailleurs à leur compte l'usage d'un certain nombre de symboles historiques et signes distinctifs du socialisme, comme l'usage du drapeau rouge et de la couleur rouge en général, ou le chant L'Internationale. Le mot désigne non plus uniquement la société sans classes et sans État censée représenter le dernier stade de l'évolution socialiste, mais l'ensemble des pratiques politiques et gouvernementales mises en œuvre par des régimes politiques se réclamant du marxisme-léninisme, et dans lesquels le Parti communiste local exerce le monopole du pouvoir. Il désigne également de manière plus large, l'ensemble des actions et des théories des partisans de cette idéologie. Les communistes continuent par ailleurs de se réclamer du socialisme, ce qui a occasionné de nombreuses confusions entre les mouvances socialistes et communistes et a permis à leurs adversaires de réaliser des amalgames entre elles[16]. Le communisme libertaire (ou anarcho-communisme) demeure en outre un des concepts importants du courant anarchiste[17].

Sur le plan économique, l'idéologie marxiste prône la destruction du capitalisme et s'oppose par conséquent au libéralisme et à l'économie de marché : la propriété collective des moyens de production se traduit historiquement, dans les régimes communistes, par une économie étatisée, dirigiste et planifiée, où le secteur privé, pour autant qu'il soit autorisé, ne doit théoriquement jouer qu'un rôle limité. Les pays ayant connu une révolution communiste ont non seulement étatisé l'économie, mais également, du fait du caractère souvent peu développé de leurs économies, mis en œuvre des politiques d'industrialisation destinées à renforcer la productivité et à moderniser leurs sociétés[18].

Le concept de société communiste au sens premier du terme[modifier | modifier le code]

Visions chrétienne et anarchiste[modifier | modifier le code]

Avant puis en parallèle à son utilisation par la théorie marxiste, la notion de société communiste a connu diverses définitions, principalement durant la première moitié du XIXe siècle. Du point de vue du communisme chrétien, notamment chez des intellectuels comme Étienne Cabet, ou Wilhelm Weitling, il s'agit d'un retour à l'idéal égalitaire du christianisme, via le le partage des biens matériels et l'égalité sociale absolue[19].

Aux yeux de Cabet, la société communiste sera instaurée sans violence et par le prosélytisme, aboutissant à un monde où chacun recevra une rémunération selon ses besoins, ce qui permettra de détruire tous les vices de la civilisation, tandis que le progrès de l'industrie permettra l'abondance : il s'agirait là de revenir aux conceptions de Jésus-Christ, « pionnier d'une organisation sociale appelée royaume de Dieu » qui préfigurait le communisme[20]. Pour définir les principes de sa cité idéale d'Icarie, Cabet utilise la formule « De chacun suivant ses forces, à chacun suivant ses besoins », qui connait alors, sous différentes variantes, une importante fortune dans les pensées socialiste et anarchiste[21].

Diverses communautés religieuses fondées sur le partage des biens matériels, comme celle des Shakers en Amérique du Nord, ont par ailleurs été assimilées, dès le XIXe siècle, à l'idée communiste : Engels, faisant abstraction de leur dimension religieuse, voyait en elles la preuve que la communauté des biens pouvait être réalisée de manière concrète[22].

Dans une optique anarchiste, Pierre Kropotkine voit pour sa part la société communiste libertaire comme un système fondé sur l'entraide, où les communautés humaines fonctionneraient à la manière de groupes d'égaux ignorant toute notion de frontière. Les lois deviendraient inutiles car la protection de la propriété perdrait son sens ; la répartition des biens serait, après expropriation des richesses et mise en commun des moyens de production, assurée par un usage rationnel de la prise au tas (ou « prise sur le tas ») dans un contexte d'abondance, et du rationnement pour les biens plus rares[23].

Les anarchistes se distinguent de la vision marxiste d'une société communiste en rejetant l'idée d'une dictature qui serait exercée, après la révolution, par un pouvoir temporaire : à leurs yeux, un tel système ne pourrait en effet déboucher que sur la tyrannie. Privilégiant la destruction de l'État, ils sont au contraire partisans d'un passage direct, ou du moins aussi rapide que possible, à une société « communiste libertaire » ; celle-ci se réaliserait par le biais de ce que Bakounine appelait l'« organisation spontanée du travail et de la propriété collective des associations productrices librement organisées et fédéralisées dans les communes »[24]. La formule De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins se retrouve également - notamment sous la plume de Kropotkine - parmi les idéaux anarchistes[25].

Visions marxistes[modifier | modifier le code]

Statues de Karl Marx et Friedrich Engels à Berlin.

Dans ses notes pour La Sainte Famille, Marx définit le communisme, « abolition positive de la propriété privée considérée comme une séparation de l'homme de lui-même », comme « l'appropriation réelle de l'essence humaine par l'homme et pour l'homme, donc comme retour de l'homme à lui-même en tant qu'homme social, c'est-à-dire l'homme humain, retour complet, conscient et avec maintien de toute la richesse du développement intérieur. Ce communisme étant un naturalisme achevé coïncide avec l'humanisme ; il est la véritable fin de la querelle avec la nature et entre l'homme et l'homme, entre l'objectif et l'affirmation de soi, entre la liberté et la nécessité, entre l'individu et l'espèce. Il résout le mystère de l'histoire et il sait qu'il le résout ». L'homme communiste est donc, dans l'optique de la théorie marxiste, un « homme total », libéré de l'aliénation : la société communiste est vue comme l'apparition de la vraie liberté, qui ne peut véritablement exister que dès lors que l'État disparaît, via un processus de dépérissement envisagé comme naturel[26]. Dans le Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels définissent le communisme comme « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous »[27]. Dans Critique du programme de Gotha (1875), Marx en parle comme d'« une société coopérative fondée sur la possession commune des moyens de production »[9] : il reprend dans ce même ouvrage, pour définir la société communiste, l'adage utilisé par divers auteurs comme Cabet ou le théoricien socialiste Louis Blanc, « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins »[28].

En 1876, défendant l'idée communiste face aux critiques d'auteurs comme l'anarcho-individualiste Max Stirner, Jules Guesde écrit : « Pas de spoliation, mais au contraire, maintien de la propriété réellement personnelle existante, ou création pour les sans-propriété d'aujourd'hui, de la copropriété de demain. Nous sommes aujourd'hui le seul parti plus que défenseurs, créateur de la propriété pour tous. »[29].

Dans son acception par la théorie marxiste, que Lénine reprend à son compte, le communisme est considéré comme le dernier stade d'un processus historique sous-tendu par la lutte des classes, et qui se terminera par l'abolition du capitalisme et des classes sociales. Une première phase, nécessairement révolutionnaire et violente, aboutira à la mise en place d'une dictature du prolétariat — expression forgée par Auguste Blanqui — que Karl Marx conçoit comme une phase transitoire de dictature révolutionnaire destinée à mettre à bas le pouvoir de la bourgeoisie fondé sur le capitalisme. Sur le plan économique, la dictature du prolétariat se traduit par la suppression de la propriété privée des moyens de production. Cette phase, dite « première phase », ou « inférieure », correspond à celle de l'instauration du socialisme — dit également socialisme d'État — soit en l'occurrence d'un collectivisme économique, via un processus dit de socialisation des biens[28]. Marx emploie dans un seul texte l'expression d'« État ouvrier » pour qualifier le gouvernement s'opposant à l'« État bourgeois », mais ne définit pas le type de régime politique qui accompagnerait la dictature du prolétariat[30]. Lénine, s'appuyant sur les textes d'Engels, considère que l'État sera alors devenu un « État prolétarien » (expression utilisée alternativement à « État ouvrier »)[31]. Le prolétariat s'empare en effet du pouvoir d'État et transforme dans un premier temps les moyens de production en propriété d'État : il s'agit là d'un processus de « suppression » par la révolution prolétarienne de l'État bourgeois, remplacé par l'État prolétarien[31]. Durant cette phase, où l'État continue d'exister et dirige l'économie[28], Lénine juge nécessaire la dictature du prolétariat, soit « l'organisation de l'avant-garde des opprimés en classe dominante pour mater les oppresseurs ». Ceci exige une répression politique, dont Lénine conçoit qu'elle s'exercera « contre une minorité d'exploiteurs par une majorité d'exploités »[32]. La dictature, dans l'optique léniniste, est censée être « temporaire » et nécessaire pour briser la résistance des ennemis de la révolution[33]. Boukharine, écrivant en 1919 dans le contexte de la guerre civile russe, juge indispensable l'usage de la violence pour mener à bien la révolution, considérant qu'« une révolution sans guerre civile est aussi chimérique qu'une révolution « pacifique ». […] [Marx et les autres théoriciens socialistes] comprenaient que le prolétariat ne peut convaincre la bourgeoisie et doit imposer sa volonté par la guerre civile menée, à l'aide des baïonnettes, de fusils et de canons, jusqu'à la victoire »[34]. Le progrès technique, dont le capitalisme fait un instrument d'exploitation par le biais du machinisme, doit être utilisé dans la phase du socialisme comme un outil d'émancipation de la classe ouvrière, libéré des aspects avilissants du travail : ce phénomène est notamment illustré par la boutade de Lénine : « le communisme, c'est les Soviets plus l'électricité »[35].

Durant cette période de dictature « temporaire », la théorie léniniste considère que, « pour que le prolétariat puisse vaincre », il doit être uni et organisé, et disposer dans ce but d'un parti communiste, qui tient un rôle d'avant-garde dirigeante[36]. La technique assure ensuite le progrès social dans un cadre collectiviste : après la phase de liquidation du capitalisme et des classes possédantes, la société passe ensuite à la phase, dite « supérieure », du communisme intégral, soit celui du dépérissement de l'État, appelé à disparaître tout à fait (cette disparition étant conçue comme un processus naturel, en opposition à la conception anarchiste qui préconise la fin de l'État comme effet d'une décision volontaire). La société vit alors dans des conditions de discipline commune librement consentie, aboutissant à la création d'un « homme nouveau » : l'économie, planifiée, fonctionne selon une logique de production coopérative. La phase supérieure communiste devra aboutir à la fin de la division du travail et au fonctionnement de la société selon la formule popularisée par Marx, de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins[28]. Pour Lénine, la phase supérieure de la société communiste est atteinte dès lors que « les hommes se seront si bien habitués à respecter les règles fondamentales de la vie en société, et que leur travail sera devenu si productif, qu'ils travailleront volontairement selon leurs capacités » : l'État, devenu inutile, s'éteint alors de lui-même[37]. Boukharine souligne qu'en « régime communiste », la production de biens ne se fait plus en fonction du marché, mais en fonction des besoins : « chacun ne travaille pas pour soi, c'est tout la communauté géante qui travaille pour tous ». L'administration étatique, disparue car obsolète, est remplacée par une « direction centrale » qui « incombera à divers bureaux de comptabilité et offices de statistiques ». Dans un délai que Boukharine évalue à « deux ou trois générations », les survivances de l'ancien régime capitaliste disparaissent : l'État ouvrier n'est alors plus nécessaire et le pouvoir politique du prolétariat disparaît également, le prolétariat se fondant avec toutes les autres couches sociales qui, selon Boukharine, auront alors pris « petit à petit, l'habitude du travail en commun et, dans 20 ou 30 ans, il y aura un autre monde, d'autres hommes et d'autres mœurs »[38].

Courants marxistes et notions annexes[modifier | modifier le code]

Familles idéologiques, concepts et synonymes[modifier | modifier le code]

Par-delà sa signification première, le communisme est rattaché à l'école de pensée marxiste issue des travaux de Karl Marx et Friedrich Engels ; par extension, le communisme englobe un ensemble de courants, de notions et de réalités politiques associés à la pensée marxiste et s'en revendiquant. Marx postule l'aliénation de l'ouvrier du fait que ce dernier ne possède pas les moyens de production ; l'aliénation concerne par ailleurs l'ensemble des acteurs économiques, du fait de leur soumission au marché. Parallèlement à l'idée d'aliénation économique intervient la notion de classe sociale, et notamment celle de prolétariat. Dans l'optique de Marx, le prolétariat, en tant que classe subissant une forme extrême d'aliénation, aura pour mission et par vocation de créer une nouvelle société, par une forme de renversement dialectique. Pour le marxisme, la lutte des classes est le moteur de l'Histoire humaine, dès lors que les classes sociales sont nées de la division du travail après l'abandon de l'état originel du communisme primitif : les contradictions internes du système capitaliste doivent conduire à son auto-destruction, et par conséquent à la révolution du prolétariat, qui aboutira à une propriété collective des moyens de production[39].

Marx, et après lui les auteurs marxistes, visent à démontrer que la réalisation d'une nouvelle société via la révolution prolétarienne et le renversement du capitalisme est non seulement du domaine du possible, mais relève d'une nécessité de l'histoire. Dans Le Capital, son principal traité d'économie politique, Marx s'attache à prouver, grâce à une méthode à visées scientifiques, à prouver l'injustice du système capitaliste, en s'appuyant notamment sur ces concepts comme la plus-value et la valeur-travail. Le deuxième et le troisième volume du Capital, achevés par Engels après la mort de Marx, visent à démontrer l'instabilité essentielle du régime capitaliste et sa tendance à l'auto-destruction, du fait de la baisse tendancielle du taux de profit. Outre ces analyses économiques, la pensée marxiste s'appuie sur une conception matérialiste de l'histoire (dite matérialisme historique). Marx et Engels considèrent que l'Histoire résulte du fait que l'homme a commencé à transformer la nature par le biais du travail, ce qui a entraîné la division de l'humanité en classes sociales. La lutte des classes qui en résulte, et qui se fait moteur de l'Histoire, est l'occasion d'une série de crises où les forces productives, à mesure qu'elles se développent, entrent en mesure avec les structures sociales. Les crises fondamentales de la société capitaliste, en débouchant sur la révolution puis sur une période de dictature du prolétariat, permettront à l'arrivée d'aboutir à une société sans classes, équivalant au communisme primitif des origines, mais à un niveau très supérieur[40],[41]. Dans leurs écrits, Marx et Engels utilisent alternativement les mots de « communisme » et de « socialisme » pour désigner la société qui verra le jour après la révolution[9].

Le matérialisme historique, qui prend en compte l'ensemble des facteurs sociaux et économiques pour analyser l'histoire des sociétés humaines, tend à être interprété par les continuateurs de Marx et Engels comme un pur économisme : ces interprétations, qu'Engels lui-même jugeait excessives, tendent à faire de l'économie le principal moteur de l'Histoire[42]. La méthode d'analyse marxiste, qui s'attache à dégager des lois de transformation sociale selon une logique de science exacte, est baptisée au XIXe siècle « socialisme scientifique », afin de la distinguer du « socialisme utopique » des premiers temps[43]. Par la suite, Lénine considère lui aussi le marxisme comme une pensée d'essence scientifique, jugeant que le matérialisme ne peut qu'être confirmé par les sciences[44]. École de pensée essentiellement athée, le marxisme s'oppose en principe à la religion, considérée comme un facteur d'aliénation et d'oppression, et qualifiée par Marx d'« opium du peuple »[45].

Le marxisme est par ailleurs également une philosophie qui se veut à la fois matérialiste et dialectique : la théorie qui formule à la fois les lois de la pensée et celles de la réalité, appelée matérialisme dialectique, est une méthode d'analyse du réel reposant sur l'existence de contradictions, et sur le fait que ces contradictions se résolvent à un niveau supérieur. La triade thèse-antithèse-synthèse, inspirée de la dialectique hégelienne, est utilisée pour parvenir à une vision dialectique de l'Histoire, où le passage du capitalisme au socialisme survient selon un processus logique, le socialisme étant la négation du capitalisme, ou encore une manière de surmonter les contradictions internes du capitalisme. La notion que le socialisme remplacera nécessairement le capitalisme introduit une équivoque au sein du marxisme, entre les tenants d'un schéma historique simple, selon lequel le capitalisme s'autodétruira naturellement pour laisser la place au socialisme, et ceux qui jugent que cette révolution doit être provoquée. Cette dernière vision, à tendance « millénariste », du marxisme se traduit dès la fin du XIXe siècle par l'opposition entre les socialistes qui, dans l'attente de la révolution, sont devenus en pratique des réformistes, et ceux qui demeurent partisans d'un renversement actif du capitalisme. C'est cette dernière tendance qui va, après 1917, donner naissance à ce qui constitue le communisme au sens moderne du mot[46].

La faucille et le marteau, l'un des symboles les plus familiers du communisme, représente l'union entre les travailleurs agricoles et industriels par la jonction entre le marteau du prolétariat ouvrier et la faucille des paysans.

La tendance du socialisme qui prendra par la suite le nom de communisme se distingue par le mode de fonctionnement interne et la méthode de prise du pouvoir qu'elle met au point dans le contexte particulier de la Russie impériale. Pour contrer l'appareil répressif tsariste, Lénine, chef des bolcheviks, préconise la formation d'un parti strictement hiérarchisé, formé de « révolutionnaires professionnels ». Lénine se heurte en effet, en Russie, à un double problème : outre le caractère absolutiste du régime en place, le pays est dépourvu d'un capitalisme comme d'une bourgeoisie suffisamment développés, ce qui rend très éloignée la perspective de la révolution socialiste (censée survenir, selon le schéma marxiste, après une révolution bourgeoise qui aura été suivie du développement puis de l'auto-destruction du capitalisme). Lénine en conclut qu'il revient aux révolutionnaires de se substituer à la bourgeoisie pour tenir un rôle d'accélérateur de l'Histoire, provoquant ainsi la révolution au lieu d'attendre son déclenchement naturel. Il théorise pour le parti un rôle central, considérant que c'est à lui non seulement de susciter la lutte des classes là où elle ne s'est pas encore développée du fait d'un contexte local, mais aussi d'assumer un rôle d'« avant-garde » du mouvement ouvrier à qui il devra apporter le savoir et la conscience révolutionnaire[47],[48]. Lénine - dont la pensée sera, après sa mort, synthétisée au sein d'un corpus appelé léninisme - prône le fonctionnement du parti selon une logique de centralisme démocratique, c'est-à-dire de strict respect par la base des décisions qui auront été prises par les organes de direction[49],[47]. Lénine théorise également, bien avant sa prise du pouvoir, l'usage de la « terreur de masse » pour combattre les contre-révolutionnaires[50].

Un autre des symboles utilisés par le communisme, l'étoile rouge, représente les cinq continents et la révolution prolétarienne.

Après la mort de Lénine, le léninisme est codifié par Staline sous la forme d'une doctrine imposée à l'ensemble de l'Internationale communiste, et dont les analyses, initialement conçues en fonction du contexte russe, sont censées s'appliquer de manière obligatoire à l'ensemble des pays[51]. L'idéologie pratiquée par les régimes communistes et revendiquée par les partis les soutenant prend le nom de marxisme-léninisme, soit la lecture léniniste du marxisme, elle-même réinterprétée par les successeurs de Lénine à la tête du régime soviétique. L'interprétation par Staline de la théorie marxiste aboutit à une présentation rigide de celle-ci, l'histoire étant considérée comme soumise à une succession d'automatismes dans lesquels le Parti communiste joue le rôle de l'avant-garde ; le matérialisme dialectique est érigé au rang de doctrine à laquelle les sciences elles-mêmes doivent être subordonnées[52]. Sur la base de l'expérience de la révolution russe, le marxisme-léninisme considère qu'il n'est pas nécessaire d'attendre la maturation du capitalisme pour accomplir la révolution ; celle-ci dépend de l'action du parti communiste, qui est censé être le représentant du prolétariat[53]. Staline introduit également la notion de socialisme dans un seul pays, qui postule qu'il n'est pas nécessaire d'accomplir en premier lieu la révolution mondiale pour construire le socialisme ; il estime en outre que la lutte des classes se poursuit et s'intensifie sous le socialisme, ce qui permet de justifier sur le plan théorique des mesures de terreur[54].

Portraits de Marx, Engels, Lénine et Staline lors d'un défilé en République démocratique allemande, en 1953.

Le concept de stalinisme a par ailleurs été forgé pour qualifier aussi bien l'idéologie marxiste-léniniste codifiée par Staline que la pratique politique de ce dernier et, par extension, les régimes dictatoriaux se revendiquant du communisme, analysés sous l'angle de la notion de totalitarisme. Utilisé le plus souvent dans un sens critique et péjoratif, ce terme n'a été que rarement revendiqué par les acteurs du communisme étatique ou par les partisans de celui-ci, bien que certains aient pu occasionnellement se présenter comme « staliniens » ou « stalinistes »[55].

Le trotskysme - du nom de Léon Trotsky - est une tendance se revendiquant du léninisme, mais opposée au stalinisme. Avant 1917, Trotsky élabore la théorie de la révolution permanente qui se traduit, dans le contexte russe, par la poursuite continue de la lutte révolutionnaire après la révolution bourgeoise, pour la transformer en révolution socialiste et parvenir à la dictature du prolétariat ; à l'échelle internationale, elle se traduit par l'extension mondiale de la révolution. Après 1924, l'idéologie trotskyste se distingue surtout par son opposition à la vision stalinienne du communisme en contestant le règne de la bureaucratie (nom donné par Trotsky à la nomenklatura) et en prônant la démocratie et la liberté de débat au sein du Parti communiste[56],[57].

Congrès trotskyste en Argentine, en 2006.

Le maoïsme - du nom de Mao Zedong - naît d'une adaptation du marxisme-léninisme aux réalités chinoises : Mao ajoute de nouveaux concepts, comme la Nouvelle Démocratie et la guerre populaire, et juge que la principale contradiction se situe entre les campagnes et les villes ce qui, à l'échelle mondiale, se traduit par l'opposition entre pays sous-développés et États capitalistes. Il vise également à remodeler totalement la société et les mentalités, par une politique de modernisation économique volontariste[58]. Après la rupture sino-soviétique, le maoïsme adopte une ligne plus clairement tiers-mondiste avec la théorie des trois mondes, qui postule que les pays, dans le contexte la guerre froide, sont divisés non pas en deux camps - communistes et « réactionnaires » - mais en trois camps - avec respectivement les deux superpuissances, les pays développés, et enfin les pays en voie de développement dont la Chine. Les thèses de Mao ont influencé, outre divers groupuscules occidentaux, des mouvements insurgés du tiers-monde qui se sont inspiré de son discours « anti-impérialiste »[59].

Statue de Mao Zedong.

Après la déstalinisation, le marxisme-léninisme est demeuré l'idéologie officielle de l'URSS et des régimes qui lui étaient affiliés, sans qu'une révision théorique ne soit opérée. Les courants marxistes-léninistes qui refusaient, à l'image du maoïsme, de condamner les conceptions et la pratique staliniennes, se sont présentés comme « anti-révisionnistes »[60],[61].

D'autres courants communistes d'importance inégale existent, certains étant essentiellement à usage d'une région du monde, voire d'un pays. On a appelé titisme - du nom de Tito, qui utilisait pour sa part le terme de « yougoslavisme » - la pratique politique en vigueur en Yougoslavie après la rupture de ce pays avec l'URSS. Tito prônait l'unité de son pays selon un principe d'équilibre entre les nationalités, et l'économie yougoslave fonctionnait officiellement selon les principes de l'autogestion des entreprises par les travailleurs. Dans les faits, l'autogestion yougoslave est demeurée superficielle et subordonnée au contrôle par l'État et le Parti[62],[63]. L'opéraïsme est une tendance née en Italie dans les années 1960, qui prône le refus du travail au sens d'exploitation de l'ouvrier et qui a influencé une partie de l'extrême gauche italienne durant les années de plomb[64],[65]. On a parfois appelé « hoxhaïsme » le marxisme-léninisme « anti-révisionniste » et stalinien, professé en Albanie par Enver Hoxha[66]. Le communisme-ouvrier est un courant d'origine moyen-oriental né dans les années 1990, dans les milieux de l'émigration politique iranienne et irakienne. Le Juche est l'idéologie en vigueur en Corée du Nord : élaborée par Kim Il-Sung avec l'aide de divers cadres de son régime, cette doctrine s'est d'abord revendiquée du marxisme-léninisme, avant de se présenter comme une doctrine originale ayant transcendé le marxisme lui-même. Le Juche se traduit surtout par un discours nationaliste prônant un socialisme autosuffisant, et par des pratiques autarciques[67].

Manifestation du Parti communiste français en 2012.

Le mot gramscisme désigne la pensée d'Antonio Gramsci, auteur d'une œuvre théorique marxiste hétérodoxe et découverte après la mort de son auteur. Publiée de manière souvent tronquée en fonction des intérêts du Parti communiste italien, la pensée de Gramsci a fait l'objet d'interprétations divergentes. Gramsci prend ses distances par rapport à l'économisme marxiste, en jugeant que l'histoire n'est pas déterminée par la structure économique mais par l'interprétation que l'on donne de cette structure et des lois qui la régissent, et en adoptant une démarche qui relève de l'historicisme. Le rattachement du gramscisme au léninisme fait l'objet de débats, et semble surtout avoir obéi à une interprétation opportuniste de la part des dirigeants communistes italiens. Gramsci se distingue notamment en insistant sur le rôle de la culture et des intellectuels et sur le fait que les révolutionnaires doivent viser l'hégémonie culturelle, ce qui implique d'agir non seulement sur les terrains politique et économique, mais également sur ceux de la culture et des arts, qui touchent à la conscience collective[68],[69].

On appelle castrisme - du nom de Fidel Castro - un ensemble de thèses portant sur la spécificité de la révolution cubaine, mais aussi le régime marxiste-léniniste cubain lui-même et, par extension, les courants qui s'en réclament. Le castrisme ne constitue pas une idéologie distincte à proprement parler, mais un discours analysant le monde sous l'angle de l'anti-impérialisme et du tiers-mondisme, et assimilant la lutte contre le capitalisme - incarné en l'occurrence par l'impérialisme américain - à celle contre une forme de néocolonialisme[70].

On a par ailleurs baptisé du nom de Gauche communiste un ensemble de courants de pensée « gauchistes » (d'extrême gauche ou d'ultra-gauche) dont certains s'opposent au léninisme. Le luxemburgisme - nom donné au courant qui se réclame de Rosa Luxemburg - conteste les conceptions de Lénine quant au rôle dirigeant du parti et juge que le prolétariat peut prendre son destin en main par l'usage de la grève de masse spontanée ; cette école de pensée trouve son prolongement dans le communisme de conseils (ou « conseillisme ») qui prône un gouvernement par les conseils ouvriers[71],[72]. Le terme d'« ultragauche » est parfois employé comme synonyme de l'extrême gauche elle-même, mais peut désigner, de manière plus précise, cet ensemble de courants communistes anti-léninistes[73]. Le bordiguisme - du nom d'Amadeo Bordiga - est pour sa part une tendance « gauchiste » du léninisme, qui se réclame des conceptions de Lénine mais voit dans l'URSS un « État capitaliste »[74].

L'URSS et les régimes nés après elle se sont présentés comme socialistes, l'expression « pays socialistes » étant ainsi employée pour désigner les pays communistes[75]. Le mot marxisme lui-même est parfois utilisé comme un synonyme de « communisme » (éventuellement en utilisant l'adjectif marxiste comme synonyme de communiste), bien que le marxisme, pris au sens large, ne se résume pas à son interprétation léniniste[76]. L'expression de socialisme scientifique a été également reprise par les régimes communistes et leurs partisans pour désigner la forme de socialisme pratiquée dans leurs pays[77]. Le communisme ayant été tout d'abord associé pour l'essentiel aux bolcheviks, le mot « bolchevisme » a été employé pour désigner la mouvance communiste dans son ensemble, et n'est tombé que progressivement en désuétude après la Seconde Guerre mondiale : le mot « bolchevik » figure entre parenthèses dans le nom officiel du Parti communiste de l'Union soviétique jusqu'en 1952[78].

La notion d'État communiste[modifier | modifier le code]

Articles connexes : État communiste et Démocratie populaire.
Les régimes communistes en 1979.
Le Grand Palais du Kremlin, siège, à l'époque de l'URSS, du Soviet suprême de l'Union soviétique.

Le terme de communisme désigne par extension, une forme de régime politique caractérisé, de manière paradoxale, par un État fort, alors que le mot désignait, étymologiquement, une société sans État. Ni Marx ni Engels ne décrivent avec précision à quoi ressemblera l'« État ouvrier » durant la période de la dictature du prolétariat[79]. Dans la pratique, la prise du pouvoir par les communistes a débouché sur la mise en place de régimes où le parti communiste - qu'il soit parti unique de manière officielle ou de facto - détient le monopole du pouvoir, ce qui exclut toute alternance et toute forme de véritable pluralisme politique[80] dans des pays se présentant comme « démocratiques », « populaires » et « socialistes ». L'historien Jean-François Soulet dégage un ensemble de traits communs permettant de distinguer l'URSS et les régimes communistes fondés après elle : tout d'abord, la toute-puissance du parti communiste local, dont la direction - sur le modèle du Politburo du PCUS en URSS ou du Politburo du PCC en Chine - est le principal organe de décision ; dans la majorité des cas, le véritable dirigeant de l'État est le chef du Parti (qui peut, sans que cela soit systématique, cumuler son poste avec celui de chef du gouvernement ou de chef de l'État). Ensuite, le poids d'autres groupes de pression influents comme l'armée et la police ; l'existence d'une classe dirigeante privilégiée - dite nomenklatura - liée à l'appareil du régime et du Parti ; enfin, une économie étatisée[81].

L'historien Archie Brown définit un ensemble de critères permettant d'identifier un système politique communiste : pour lui, le terme de « communisme » est le plus adéquat pour désigner ce type de régime. L'usage du terme « socialiste », que les régimes communistes utilisaient pour se désigner eux-mêmes, est en effet inadéquat en ce que le concept de socialisme recouvre un ensemble politique bien plus vaste : « étant donné que les partis communistes au pouvoir qualifiaient leurs systèmes politiques de « socialistes », il est raisonnable de se demander en quoi il est justifié de les appeler « communistes ». De nombreux politiciens ex-communistes ont contesté l'usage de ce terme car, nous rappellent-ils, le « communisme » était censé être le dernier stade du socialisme, qu'ils n'ont jamais prétendu avoir atteint. Cependant, les membres de ces partis au pouvoir se définissaient eux-mêmes comme des communistes et les chercheurs occidentaux, en rangeant les systèmes dans la catégorie « communiste », n'envisageaient pas une seconde qu'ils parlaient de ce que Marx et Lénine décrivaient par le terme « communisme » — cette société auto-gouvernée, sans État, et coopérative, qui n'a jamais existé nulle part »[75].

Défilé de l'Armée rouge.

Pour Brown, la première caractéristique d'un système communiste est le monopole du pouvoir exercé par le Parti communiste local, selon une logique de parti unique de fait ou de droit. Cette méthode de gouvernement est assimilée après 1945 à la dictature du prolétariat : ce concept se traduit dans les faits par le règne du Parti, celui-ci étant présenté comme l'expression exclusive de la volonté et des intérêts du prolétariat. Durant la période post-stalinienne, le terme le plus couramment utilisé sur le plan officiel était celui de « rôle dirigeant » du Parti. Un système de gouvernement communiste se distingue également par la pratique du centralisme démocratique et, sur le plan économique, par une forme d'économie planifiée, pouvant éventuellement coexister dans certains cas avec une forme d'économie de marché dans certains secteurs d'activité[75]. La forme de contrôle de l'économie par l'État est parfois qualifiée de capitalisme d'État[82], terme utilisé dès 1918 par Lénine lui-même (mais notamment employé, par la suite, par les adversaires « gauchistes » et conseillistes du communisme soviétique[83]) : le développement du marché sous contrôle de l'État est à l'origine conçu, dans une société largement non industrialisée comme celle de la Russie, comme une étape vers la construction du socialisme[84].

Troupes de la Nationale Volksarmee, l'armée de la RDA.

Enfin, Archie Brown cite comme dernier critère l'existence d'une forme d'organisation internationale communiste et l'appartenance du régime politique concerné à celle-ci[75]. Le style de gouvernement pratiqué par les régimes communistes peut par ailleurs varier : de nombreux régimes se distinguent, malgré l'internationalisme de principe de la mouvance communiste, en mariant la rhétorique communiste à une propagande nationaliste, soit par principe, soit en fonction des besoins politiques du moment. Cuba, la Corée du Nord, la Roumanie, l'Albanie et le Nord Viêt Nam (puis le Viêt Nam réunifié) ont pu ainsi, dans des registres et des contextes très différents, pratiquer une forme de « national-communisme »[85]. Les régimes communistes ont par ailleurs désigné leur propre pratique gouvernementale sous le nom de « socialisme réel » (ou « socialisme réellement existant »), destiné à présenter leurs formes de gouvernement et de société comme une phase de transition continue vers le communisme intégral, la frontière entre le stade du socialisme réel et celui du communisme proprement dit n'étant plus clairement définie. Si Nikita Khrouchtchev a proclamé en 1961 que l'objectif du communisme serait atteint à brève échéance, cette affirmation est ensuite abandonnée au profit des objectifs plus modestes de la « société socialiste développée »[86].

L'expression démocratie populaire a été utilisée après la Seconde Guerre mondiale pour désigner les régimes communistes, notamment les pays européens du bloc de l'Est : dans la phraséologie communiste, ce terme désigne une forme de gouvernement censément différente de celle de l'URSS, où le Parti communiste aurait comme rôle de diriger l'ensemble des forces politiques « antifascistes ». Cela a pu se traduire par un système non pas de parti unique officiel, mais de coalition, où sont autorisés, non seulement le parti communiste local, mais également un certain nombre de partis-satellites, réunis au sein d'un front unique : le parti communiste détient cependant la réalité du pouvoir. Ce type d'organisation politique était notamment en vigueur dans une partie des régimes d'Europe de l'Est ; la RDA était ainsi gouvernée par le Parti socialiste unifié d'Allemagne (SED), mais quatre autres partis, inféodés au SED, étaient autorisés à exister au sein du Front national de la République démocratique allemande. D'autres régimes communistes n'autorisent que le parti communiste et les organisations de masse qui lui sont affiliées. Dans la pratique, le qualificatif de « démocratie populaire » est utilisé comme synonyme d'État communiste[87],[80].

Histoire[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Histoire du communisme.

Origines[modifier | modifier le code]

Médaillon à l'effigie de Thomas More.

Ancêtres du socialisme et du communisme[modifier | modifier le code]

Le concept de communisme désigne tout d'abord l'idée de mise en commun des biens matériels, puis par extension une organisation sociale d'où la propriété privée serait absente. On trouve des ancêtres lointains et indirects du communisme et du socialisme dans la pensée antique, notamment chez Platon qui imagine, dans La République, une cité idéale, divisée en trois classes, et dont les dirigeants mettraient leurs biens en commun. Il ne s'agit nullement d'une société égalitaire, seule l'élite de la cité étant concernée. Sparte qui, selon Plutarque aurait mis en place un régime de communauté intégrale de bien au sein de sa classe dirigeante, offre un autre exemple de cette forme de « communisme » de l'Antiquité[88]. Le concept de partage des biens matériels est également présent dans la pensée chrétienne[89], et tout particulièrement, sous la Renaissance, dans des hérésies issues notamment de l'anabaptisme. Au 16e siècle, l'idéologue millénariste Thomas Münzer lève une armée de paysans durant la guerre des Paysans allemands et prône la constitution de « communautés de saints », où tout serait partagé[90]. Par la suite, des anabaptistes inspirés par les idées de Münzer, animent à Münster, de 1534 à 1536, un régime théocratique égalitariste et fondé sur la communauté des biens[91].

Durant les siècles suivants, l'idée d'une société égalitariste, basée sur l'idée de communauté de biens, constitue ensuite un élément essentiel du courant de pensée utopiste. Le philosophe et théologien Thomas More signe en 1516 le livre Utopia qui constitue le modèle de la littérature utopiste, en décrivant un pays idéal où règneraient l'harmonie et le partage des biens matériels. En 1602, le moine Tommaso Campanella publie La Cité du Soleil, autre ouvrage fondateur du courant. More comme Campanella s'inspirent nettement de La République de Platon[92],[93],[94]. L'imaginaire utopique continue par la suite de nourrir la critique sociale radicale, avec comme point commun la dénonciation de la propriété privée, dans les œuvres d'auteurs des Lumières comme le curé Meslier, Morelly, Dom Deschamps ou Godwin[95],[96].

En France, Gracchus Babeuf mène en 1796, sous le Directoire, la conjuration des Égaux [97]. Très proche, sur le plan des idées, du communisme au sens contemporain du terme, Babeuf préconise une société fondée sur l'égalité, l'administration commune et l'abolition de la propriété particulière ; il prône par ailleurs la prise du pouvoir via un coup de force organisé par un état-major secret, qui devra incarner l'avant-garde révolutionnaire. Pour l'historien Michel Winock, la méthode de Babeuf annonce celles de Blanqui et de Lénine ; plus généralement, Winock voit dans la Révolution française la prémisse de plusieurs éléments du socialisme et du communisme, sur le plan des idées comme sur celui de la pratique[98],[99],[100]. Philippe Buonarroti, compagnon de Babeuf, s'emploie par la suite à entretenir et diffuser les idées « babouvistes »[101]. Restif de la Bretonne, à la même époque, contribue à donner au mot communisme son sens contemporain en le rattachant à la pensée de Babeuf[102].

Le communisme au sein du mouvement socialiste[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Socialisme.
Le drapeau rouge, utilisé comme symbole du mouvement ouvrier à partir du XIXe siècle.

Durant les premières décennies du XIXe siècle, le concept de communisme intègre le courant de pensée socialiste qui connaît une expansion dans le contexte de la révolution industrielle, et des bouleversements sociaux et économiques qui accompagnent celle-ci. Le socialisme apparaît sous la forme d'un courant de pensée anticapitaliste visant à résoudre la question sociale par l'amélioration politique de la classe ouvrière, et devient une expression politique du mouvement ouvrier. L'idée d'une société fondée sur le partage des biens matériels est très présente dans le courant pré-marxiste du « socialisme utopique » : le Britannique Robert Owen, inspirateur du courant dit « oweniste », prône l'auto-suffisance des ouvriers dans des communautés bâties sur le modèle coopératif et tente de mettre ses idées en pratique dans des expériences comme celle de New Harmony, aux États-Unis[103],[104].

Au sein du mouvement socialiste, le terme de communistes tend à désigner, dans les années 1840, un ensemble de tendances radicales : Friedrich Engels écrit en 1890 que « le socialisme signifiait en 1847 un mouvement bourgeois, le communisme un mouvement ouvrier ». L'appellation communistes distingue plus particulièrement les socialistes insistant sur la réalité de la lutte des classes et ne comptant pas sur la bonne volonté des classes dominantes pour parvenir à une autre organisation de la société. On retrouve des communistes dans le courant d'idées « néo-babouviste » : Babeuf demeure une « figure mythique » et une référence commune pour les tous premiers « communistes », bien que certains tendent à se démarquer de son oeuvre et de son action[2]. Auguste Blanqui, tout particulièrement, envisage une révolution violente, qui se traduirait par une dictature du prolétariat, période de transition pour le passage à une société communiste. Malgré un radicalisme commun, le mot communisme recouvre en France, durant la décennie 1840, un ensemble de courants d'idées assez divers au sein de la famille socialiste[19],[105],[2]. L'échec, en 1839, de la tentative d'insurrection de Blanqui sonne le glas d'une certaine mythologie révolutionnaire. Elle amène les intellectuels socialistes à considérer que la réalisation d'une nouvelle société ne peut plus dépendre d'une action purement « militaire » : en France, on voit se développer au début des années 1840 un ensemble de tendances visant à analyser la société de manière « scientifique », ou s'orientant vers des formes de mysticisme[2].

Le mot « communisme » lui-même apparaît notamment chez des auteurs comme le Français Étienne Cabet : ce dernier, qui rejette l'idée de lutte des classes et se revendique d'une forme de communisme chrétien, est l'un des premiers intellectuels à utiliser couramment le terme dans ses ouvrages. Cabet, qui décrit, dans son livre Voyage en Icarie (1840), une société idéale dans la tradition de More et de Campanella, s'emploie à diffuser ses idées en France via son journal Le Populaire et attire autour de lui de nombreux disciples. A partir de 1848, Cabet et ses partisans se lancent, aux États-Unis, dans une expérience de vie communautaire sur le modèle de l'Icarie, qui tournera cependant au désastre[19],[2].

En Allemagne, le socialisme se diffuse d'abord pour l'essentiel dans les milieux intellectuels, sous l'influence des idées françaises. En 1836, à Paris, des socialistes allemands en exil fondent, à l'initiative de Wilhelm Weitling, la Ligue des justes, qui prône un communisme empreint d'un mysticisme chrétien comparable à celui des anabaptistes. Cette idéologie communiste d'inspiration religieuse est apparentée à l'« icarisme » d'Étienne Cabet et demeure porteuse de principes non-violents[106]. En juin 1847, la Ligue des justes prend le nom de Ligue des communistes, sous l'impulsion de Karl Marx et de Friedrich Engels. D'abord liée à la Société des saisons blanquiste, la Ligue affiche dès lors un credo internationaliste en substituant à sa précédente devise « Tous les hommes sont frères » le nouveau mot d'ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » ; en février 1848, Marx et Engels publient la « profession de foi » du mouvement, intitulée Manifeste du Parti communiste. Les auteurs posent les bases d'une conception à visées scientifiques du socialisme ; ils affirment en outre une orientation nettement révolutionnaire et rejettent tant le « socialisme utopique » qui les a précédés que les conceptions chrétiennes du communisme. L'idéologie communiste, telle que la conçoivent Marx et Engels, est désormais associée à un athéisme militant[107],[108].

Le Capital, principal ouvrage d'économie politique de Karl Marx.

Les idées socialistes apparaissent au premier plan de la vie politique européenne lors du Printemps des peuples. L'échec des insurrections de 1848 ne donne qu'un coup d'arrêt provisoire à la diffusion du socialisme, qui continue de se développer en Europe parallèlement au syndicalisme. En 1864, plusieurs organisations socialistes européennes se réunissent de l'Association internationale des travailleurs (ou Première Internationale), dont les statuts provisoires sont conçus et rédigés par Marx. L'Internationale se disloque cependant progressivement, du fait notamment des divisions entre les partisans de Marx et ceux de l'anarchiste Mikhaïl Bakounine, mais les idées socialistes n'en continuent pas moins de progresser dans les années suivantes[109],[110].

Le marxisme, courant de pensée dérivant des œuvres de Marx et Engels et qui se présente comme un « socialisme scientifique », acquiert durant le dernier quart du XIXe siècle une position dominante au sein de la famille de pensée socialiste, bien que son degré d'influence soit inégal selon les pays. Si le terme communisme continue de faire partie du vocabulaire de la pensée socialiste et d'être revendiqué par d'autres tendances politiques, comme les anarcho-communistes, il n'est pas particulièrement usité et ne désigne alors pas un courant de pensée unifié[111],[112]. En France, le marxisme est surtout présent chez les guesdistes ; au Royaume-Uni, il est peu présent chez les travaillistes ; les idées marxistes sont au contraire dominantes chez les sociaux-démocrates allemands, en autrichiens et russes. À la fin du XIX siècle, dans la majorité des pays européens, le socialisme évolue sensiblement vers le réformisme. Le conflit entre réformistes et révolutionnaires se déclare notamment en Allemagne : Eduard Bernstein, l'un des principaux idéologues du Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD), ayant constaté que les prédictions de Marx sur l'effondrement du capitalisme ne se réalisaient pas, préconise en effet un dépassement du marxisme. Pour lui, les socialistes doivent cesser de se voir comme le parti du prolétariat et devenir un vaste parti populaire et démocratique, englobant les classes moyennes ; la social-démocratie doit renoncer à l'objectif révolutionnaire et aspirer simplement à une plus grande justice sociale. La « querelle réformiste » (Reformismusstreit) tourne au désavantage des thèses de Bernstein, qui sont condamnées en 1899 lors d'un congrès du SPD, à l'initiative notamment de Karl Kautsky et de Rosa Luxemburg. Mais malgré cette défaite apparente des thèses « révisionnistes », le socialisme européen n'en continue pas moins d'évoluer dans son ensemble vers davantage de modération, avec comme conséquence un décalage croissant entre un discours toujours officiellement révolutionnaire, et une pratique politique de plus en plus réformiste[112]. Il conserve néanmoins une aile d'extrême gauche, qui compte en Allemagne Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht parmi ses principaux représentants. Rosa Luxemburg se distingue notamment en prônant un processus révolutionnaire pris en main par le prolétariat lui-même, partis et syndicats devant se contenter d'« éclairer » les ouvriers sans prétendre les diriger[113].

Lénine, vers 1900.

L'Empire russe connaît quant à lui un contexte particulier. Le courant révolutionnaire est particulièrement fort en Russie dans les dernières décennies du XIXe siècle : le pays, dont la société demeure très inégalitaire, est toujours, à la fin du XIXe siècle, une monarchie absolue, où les militants socialistes sont régulièrement réprimés. Le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), formé en 1898 lors d'un congrès clandestin qui ne réunit que neuf participants (pour la plupart rapidement arrêtés par la suite) est contraint de s'organiser, pour l'essentiel, dans la clandestinité et dans l'exil. De nombreux révolutionnaires russes sont dispersés dans différents pays d'Europe et, jusqu'en 1905, le mouvement socialiste russe est contraint à l'illégalité[114],[115],[116]. C'est dans ce contexte qu'en 1902, Vladimir Oulianov, dit « Lénine », publie le traité politique Que faire ?, dans lequel il prône notamment l'organisation de la révolution par un parti clandestin, strictement hiérarchisé et discipliné, qui constituerait l'avant-garde du prolétariat[117],[118]. Léon Bronstein, dit « Trotsky », rejoint à la même époque les milieux socialistes exilés[119]. Le mouvement socialiste russe connaît, dans les premières années du XXe siècle, de profondes divisions, qui débouchent sur des conflits incessants : dès le second congrès du POSDR, en 1903, les partisans de Martov s'opposent vivement à ceux de Lénine. Les premiers reçoivent le nom de mencheviks (« minoritaires »), et les seconds de bolcheviks (« majoritaires »)[120],[121].

La révolution de 1905 éclate en janvier et se déroule sur l'ensemble de l'année ; à partir du mois de mai, des travailleurs et des soldats russes s'organisent en conseils (en russe : Soviets)[122]. Les émigrés politiques rentrent progressivement en Russie pour tenter de profiter de cette révolte spontanée : Trotsky arrive en mars et devient en octobre le vice-président du Soviet de Saint-Pétersbourg. Lénine lui-même n'arrive sur le sol russe qu'en novembre, et prône l'établissement d'un gouvernement provisoire des travailleurs. Les bolcheviks contribuent à lancer des appels à l'insurrection, mais la révolte est écrasée à Moscou et le mouvement révolutionnaire, que la publication par le tsar Manifeste d'octobre contribue à diviser, s'éteint sur l'ensemble du pays[123],[124]. À nouveau contraints à l'exil, les dirigeants révolutionnaires entreprennent de revoir leur stratégie. Mais si les principales têtes pensantes du mouvement résident à l'étranger, les socialistes russes sont désormais légalisés : bolcheviks et mencheviks ont des députés à la Douma, ce qui entraîne chez les bolcheviks des polémiques internes sur l'opportunité de participer ou non au jeu parlementaire. Des militants bolcheviks présents sur le sol russe - parmi lesquels Joseph Djougachvili, connu sous les pseudonymes de « Koba », puis de « Staline » - contribuent à assurer le financement du mouvement par des activités illégales[125],[126]. Le parti socialiste russe demeure en outre irrémédiablement divisé entre bolcheviks et mencheviks, ce qui vaut à Lénine d'être condamné par l'Internationale ouvrière[127].

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, les bolcheviks comme les mencheviks sont divisés sur la marche à suivre ; dans le même temps, l'Internationale apparait impuissante et discréditée, du fait du soutien de la majorité des partis socialistes européens à la politique belliciste de leurs pays respectifs[128]. Lénine compte pour sa part sur une défaite de la Russie, ce qui pourrait y faciliter la révolution[129]. Mais sa ligne demeure minoritaire en Europe, y compris chez les socialistes opposés à la guerre. En Russie même, entretemps, les bolcheviks sont très affaiblis par l'arrestation de nombre de leurs militants, et de l'ensemble de leurs députés, sous l'accusation de trahison ; les révolutionnaires russes apparaissent alors éloignés de toute perspective d'accès au pouvoir[130],[131].

Naissance du régime bolchevik et de l'URSS[modifier | modifier le code]

Révolution en Russie[modifier | modifier le code]

Articles connexes : Révolution russe et Révolution d'Octobre.

En 1917, l'Empire russe s'écroule militairement sur le Front de l'Est, ce qui porte le coup de grâce au régime tsariste, déjà politiquement discrédité. Au début du mois de mars (fin février selon le calendrier julien) éclate la révolution de Février, premier acte de la révolution russe. Des députés de la douma forment un comité destiné à assurer un gouvernement provisoire ; dans le même temps est formé le Soviet des députés ouvriers et des délégués des soldats de Petrograd, sur le modèle des conseils ayant existé durant la révolution de 1905. Le tsar Nicolas II abdique le 15 mars (2 mars du calendrier julien). Si certains mencheviks et socialistes révolutionnaires ont participé à cette révolution spontanée, sans pour autant la diriger, les bolcheviks n'y ont jusqu'ici tenu aucun rôle[132]. Alors que la Russie est toujours en guerre, le gouvernement provisoire, dirigé par Gueorgui Lvov puis par Alexandre Kerenski, renvoie les réformes réclamées par la population, comme la redistribution des terres, à la convocation ultérieure d'une assemblée constituante. En outre, le Soviet de Petrograd lui dispute la réalité du pouvoir politique[133],[134].

Timbre soviétique commémorant la Révolution d'Octobre.

Avec le concours matériel du haut commandement militaire allemand, qui souhaite contribuer à déstabiliser la Russie, fauteurs de trouble potentiels, Lénine et d'autres révolutionnaires exilés retournent sur le sol russe. En chemin, Lénine rédige un document connu ensuite sous le nom de Thèses d'avril, qu'il présente à son arrivée à la réunion des bolcheviks[135],[134] : il y préconise le remplacement du gouvernement provisoire par un cabinet socialiste, ainsi que la redistribution des terres aux paysans, l'arrêt de la guerre, l'auto-détermination des peuples et la transformation des Soviets, conseils élus de travailleurs, en organes de gouvernement[136] ; il prône également « la création d'une Internationale révolutionnaire, d'une Internationale contre les social-chauvins et contre le "centre" », et le contrôle par le parti des Soviets apparus dans le pays. Les bolcheviks, qui entretiennent l'agitation[137], prennent le contrôle des détachements armées de travailleurs qui constituent le bras armé des Soviets, bientôt baptisés gardes rouges[138]. Mais une première insurrection, celle des journées de juillet, est un échec total[139] ; Lénine est contraint de se réfugier en Finlande. En son absence, les bolcheviks continuent de profiter du chaos politique et gagnent des élus aux Soviets, aux comités d'usine et dans les syndicats. En août, la contre-offensive sur le front de l'Est, décidée par Kerenski, est un désastre qui discrédite plus avant le gouvernement provisoire[140]. En septembre, Léon Trotsky, désormais allié aux bolcheviks, est élu président du Soviet de Petrograd[141].

Durant son séjour en Finlande, Lénine rédige L'État et la Révolution, ouvrage dans lequel il théorise le passage du stade d'un État bourgeois à celui d'un « État prolétarien », qui, après une phrase de dictature du prolétariat provisoire, s'éteindra ensuite de lui-même pour aboutir à la phase du communisme ; il n'y aborde que furtivement la question de l'usage de la violence, considérant qu'il ne faudra réprimer qu'une « minorité d'exploiteurs »[142],[143]. Lénine envisage par ailleurs l'abandon du nom de « bolcheviks », et son remplacement par celui de Parti communiste, « tout en gardant, entre parenthèses, le mot "bolchéviks"[144]. »

Au début du mois d'octobre, Lénine revient clandestinement en Russie, et plaide auprès des bolcheviks pour une prise du pouvoir par la forc ; celle-ci devra intervenir avant que le deuxième congrès panrusse des Soviets ne puisse se réunir et former un gouvernement de coalition, ce qui ruinerait les chances du Parti bolchevik d'exercer le monopole du pouvoir[145] . L'insurrection est décidée, Trotsky se chargeant de créer un Comité militaire révolutionnaire du Soviet de Petrograd, officiellement présidé par un membre des socialistes-révolutionnaires de gauche mais contrôlé par une majorité de bolcheviks[146]. Dans la nuit du 24 au 25 octobre (7 novembre du calendrier grégorien), les troupes dépendant du Soviet de Petrograd s'emparent des bâtiments stratégiques de la capitale et Kerensk prend la fuite. Au matin du 25 octobre, Lénine proclame le renversement du gouvernement provisoire[147],[148]. Quelques heures après le coup de force, le deuxième congrès des Soviets s'ouvre : les mencheviks, les SR et le Bund quittent le congrès pour protester contre le coup de force des bolcheviks, mais laissent ainsi les mains libres à Trotsky, qui fait adopter un texte condamnant les SR et les mencheviks. Peu après, le congrès adopte un texte rédigé par Lénine attribuant « tout le pouvoir aux Soviets » : le pouvoir est cependant dans les faits détenu par les bolcheviks, à qui le fait que les autres partis aient quitté le congrès permet de s'attribuer la légitimité populaire. Le lendemain, un gouvernement présidé par Lénine, le Conseil des commissaires du peuple (Sovnarkom), est proclamé, ne comptant que des bolcheviks en son sein ; les bolcheviks et leurs alliés SR de gauche sont seuls à siéger au nouveau Comité exécutif du Congrès des Soviets. Dès le lendemain de leur prise du pouvoir, les bolcheviks prennent des mesures autoritaires en interdisant des journaux d'opposition[149].

Lénine qui, avec Trotsky, Sverdlov, Dzerjinski, Boukharine et Staline, souhaite la formation d'un gouvernement « purement bolcheviste », fait triompher sa ligne au sein du Parti[150]. Lors de l'élection de l'assemblée constituante, dont les bolcheviks avaient eux-mêmes réclamé la tenue, les socialistes-révolutionnaires remportent la majorité, devançant largement les bolcheviks[151] mais en janvier 1918, la constituante est déclarée dissoute par le Conseil des commissaires du peuple dès le lendemain de sa première session. Les gardes rouges empêchent les députés de se réunir à nouveau. Le gouvernement bolchevik met le Congrès des Soviets et l'ensemble des Soviets sous son contrôle. Un décret sur la terre, qui légitime les confiscations des terres des grands propriétaires survenues dans les mois précédents, permet aux bolcheviks d'obtenir, au moins durant un temps, le soutien d'une grande partie de la paysannerie[149].

Survie du pouvoir soviétique[modifier | modifier le code]

Le régime des bolcheviks est encore très instable, et la Russie est toujours en guerre contre les Empires centraux, alors même que le nouveau gouvernement est incapable de se défendre malgré la transformation de la Garde rouge en Armée rouge des ouvriers et paysans. Pour éviter un effondrement militaire, Lénine décide la signature en mars d'une paix séparée avec les Empires centraux : le traité de Brest-Litovsk sauve le nouveau régime, qui se maintient au prix de la perte de la Biélorussie, de l'Ukraine et des pays baltes. Au sein des bolcheviks Lénine doit composer avec l'opposition interne de personnalités comme Trotsky, Nikolaï Boukharine et Karl Radek, qui souhaitaient une « guerre révolutionnaire », que le nouveau régime n'a pas les moyens de mener. À la même période, lors du septième congrès des bolcheviks, le Parti est rebaptisé Parti communiste de Russie (bolchevik), ce nouveau nom étant destiné à souligner l'identité révolutionnaire du mouvement et à se distinguer des autres socialistes[152]. Si les bolcheviks ont conclu une paix coûteuse avec les Empires centraux, ils doivent encore se battre sur plusieurs fronts : les socialistes-révolutionnaires de gauche, opposés eux aussi au traité de Brest-Litovsk, entrent en rébellion contre les bolcheviks ; les Armées blanches, soutenues par les Alliés, font quant à elles peser une grave menace sur le nouveau pouvoir ; les territoires de l'ex-Empire russe sombrent dans une guerre civile d'une extrême violence. Pour survivre, le gouvernement bolchevik doit improviser une organisation militaire, ainsi qu'un mode de fonctionnement économique qui reçoit le nom de « communisme de guerre » ; un système dictatorial est mis en place. Trotsky met sur pied l'Armée rouge et lui confère une réelle valeur militaire au prix d'une discipline impitoyable ; il met à profit les compétences d'anciens officiers de l'Armée tsariste et fait encadrer les troupes par des Commissaires politiques garants de la conformité idéologique. Les bolcheviks assurent leur mainmise sur l'État et le monde du travail et interdisent les partis d'opposition. Un vaste programme de nationalisations permet d'étatiser et mobiliser l'économie ; le pouvoir pratique des réquisitions agricoles pour assurer le ravitaillement. Des insurrections éclatent dans la paysannerie : Lénine, qui les attribue aux seuls paysans riches (« koulaks »), donne l'ordre de les réprimer avec la plus grande violence[153],[154].

Les institutions autonomes nées de la révolution (Soviets, comités d'usine, syndicats) sont subordonnés au parti, tandis que les partis non bolcheviks sont interdits : dans les années qui suivent, le régime s'emploie dès lors à dominer, via une bureaucratie grandissante dont les membres reçoivent le nom d'apparatchiks, l'ensemble de la société civile. Le monde du travail est mis sous contrôle, et les ouvriers, censés être au pouvoir par l'entremise du Parti, se voient refuser le droit de grève. Le régime s'appuie notamment sur une police politique, la Tchéka, dirigée par Félix Dzerjinski : la peine de mort, abolie quelques mois plus tôt, est rétablie. La famille du tsar est massacrée, et les SR de gauche, anciens alliés des bolcheviks, sont réprimés. Cependant, la répression à grande échelle ne débute vraiment qu'après que Lénine réchappe, le 30 août 1918, à une tentative d'assassinat par la SR Fanny Kaplan[154]. Le 5 septembre, le Conseil des commissaires du peuple décrète une politique de Terreur rouge[155] : la Tchéka et l'Armée rouge mènent une campagne de terreur d'une violence et d'un arbitraire extrêmes, qui se déroule en parallèle aux actes de la terreur blanche mise en œuvre par les Blancs[156]. Les bolcheviks s'emploient à promouvoir l'athéisme par la propagande anti-religieuse : à partir de 1921, le clergé russe est victime de massacres, Lénine visant à détruire le pouvoir de l'église[157]. Un système de camps est mis en place pour y détenir prisonniers, déserteurs, « otages issus de la haute bourgeoisie » et « fonctionnaires de l’ancien régime » etc., ces derniers groupes étant arrêtés à titre préventif par la Tchéka et enfermés sans jugement[158]. La forte présence de Juifs parmi les dirigeants bolcheviks donne par ailleurs naissance à la thèse antisémite du « judéo-bolchevisme », qui assimile les communistes aux Juifs. De nombreux pogroms sont commis pendant la guerre civile russe par des troupes anti-bolcheviks, notamment durant la terreur blanche[159].

Contre-offensive de l'Armée rouge contre l'Armée blanche de Koltchak, à l'hiver 1919.

En 1919-1920, les bolcheviks, qui ont organisé efficacement l'Armée rouge, parviennent à triompher du gros des Armées blanches, auxquelles les Alliés, au sortir de la guerre mondiale, n'ont apporté qu'un soutien limité ; ils doivent cependant toujours affronter les différents mouvements indépendantistes, notamment en Ukraine, les anarchistes de Nestor Makhno, mais aussi les « Armées vertes » des paysans révoltés, dont les insurrections durent jusqu'en 1923[160],[161]. Les bolcheviks reprennent le contrôle d'une majorité des anciens territoires impériaux, où sont proclamées des Républiques socialistes soviétiques alliés de la Russie soviétique, mais échoue à installer des régimes amis dans les pays baltes et en Finlande, comme en Pologne orientale : la défaite des Russes contre les Polonais lors de la guerre de 1919-1921 marque notamment un reflux pour les communistes, qui avaient un temps ambitionné d'exporter la révolution. Né dans des circonstances très précaires, le premier État communiste de l'histoire survit in fine à l'instabilité politique et à la guerre civile, et constitue désormais la figure de proue d'un mouvement politique international[159].

Sur le plan intérieur, l'économie de la Russie soviétique est, à la fin de la guerre civile, dans un état désastreux, du fait notamment de l'application improvisée du communisme de guerre. Les insurrections paysannes, dont la révolte de Tambov est l'une des plus importantes, redoublent d'intensité. Une terrible famine sévit dans plusieurs régions. Le Parti communiste est en outre confronté à de vifs débat internes : l'Opposition ouvrière réclame que la gestion de l'industrie soit confiée aux syndicats, une position que Lénine dénonce comme de l'« anarcho-syndicalisme »[162] tandis que Trotsky, au contraire, souhaite la fusion des syndicats avec l'appareil d'État et une gestion militarisée de l'économie[163].

Premier blason de l'URSS.

En mars 1921, le gouvernement bolchevik doit affronter la révolte de Kronstadt. Sur ordre de Trotsky, l'insurrection est écrasée ; la répression entraîne plusieurs milliers de victimes et de condamnations à la peine capitale ou à la déportation[163]. Cet épisode achève de sonner le glas de l'anarchisme en Russie où les libertaires, initialement ralliés au régime bolchevik, ont été réprimés dès 1918[164]. Une fois la rébellion écrasée, le gouvernement de Lénine engage ses forces dans la chasse aux militants socialistes, la lutte contre les grèves et le « laisser-aller » ouvrier ; le combat contre les insurrections paysannes continue, ainsi que la répression contre l'église. L'opposition (anarchistes, socialistes-révolutionnaires, menchéviks…) est décimée, réduite à la clandestinité ou à l'exil[165].

Toujours en 1921, le Xe congrès du Parti communiste entreprend de réorganiser son fonctionnement interne, ainsi que l'économie du pays : les factions au sein du Parti sont interdites sous peine d'exclusion, tandis qu'une résolution, adoptée sous l'impulsion de Lénine, élève le rôle dirigeant du parti unique au rang de composante du marxisme. Les révoltes ayant montré l'urgence de procéder à des réformes et d'améliorer les conditions de vie de la population, Lénine parvient à faire adopter par le Parti une nouvelle orientation économique, désignée sous le nom de Nouvelle politique économique (NEP), qui met fin au communisme de guerre pour le remplacer par un « capitalisme d'État », en l'occurrence une certaine forme de marché régulé. Le commerce extérieur est libéralisé et la création de petites entreprises privées est autorisée. Lénine entend ainsi assurer une transition progressive vers le socialisme[166],[163]. Le XIe congrès, en 1922, poursuit la réorganisation du Parti : Joseph Staline est nommé au poste de Secrétaire général, fonction d'apparence technique mais qui lui permet de contrôler les nominations de cadres et de constituer un solide réseau d'influence. Le 30 décembre 1922, l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) naît officiellement d'un traité qui réunit au sein d'une fédération la République socialiste fédérative soviétique de Russie et plusieurs autres Républiques socialistes soviétiques issues de l'ex-Empire russe[167].

Sur le plan extérieur, le nouvel État normalise progressivement ses relations avec les pays étrangers : dès 1922, le traité de Rapallo établit des relations diplomatiques et commerciales avec l'Allemagne de Weimar. Des relations diplomatiques sont nouées dans les années suivantes avec l'ensemble des pays occidentaux. À partir de 1924, Staline s'oppose à la ligne de Trotsky ; ce dernier prône une « révolution permanente », soit l'exportation à court terme du modèle soviétique par le biais d'une révolution internationale, condition indispensable à ses yeux pour bâtir le « socialisme ». Staline impose au contraire une politique de « socialisme dans un seul pays », qui implique de consolider en priorité le « socialisme » dans la seule URSS, afin de se donner les moyens de réaliser plus tard la révolution mondiale[168].

Essor international et premiers revers[modifier | modifier le code]

De la naissance du Komintern au reflux de la vague révolutionnaire[modifier | modifier le code]

Dans l'ensemble de l'Europe, face à la Révolution d'Octobre, les partis socialistes et sociaux-démocrates sont divisés entre socialistes modérés et révolutionnaire. En Finlande, qui vient de gagner son indépendance, une guerre civile oppose, dans le courant de 1918, les « Rouges » - soit la faction radicale du Parti social-démocrate de Finlande - et les « Blancs » : les révolutionnaires sont vaincus et, réfugiés en Russie, y constituent le Parti communiste de Finlande. En Allemagne, la chute de l'Empire est accompagnée par une vive opposition entre les sociaux-démocrates réformistes et les révolutionnaires spartakistes. Le chef du gouvernement provisoire Friedrich Ebert est partisan d'une ligne légaliste, tandis que les dirigeants spartakistes Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg s'opposent à la démocratie parlementaire et prônent une « République des conseils », soit un régime dirigé par les conseils ouvriers. Le 1er janvier 1919, les spartakistes fondent le Parti communiste d'Allemagne (KPD). Le lendemain, une manifestation ouvrière provoque des affrontements à Berlin : Karl Liebknecht, emporté par le mouvement, appelle à renverser le gouvernement. Le soulèvement berlinois de janvier 1919 est rapidement écrasé par le gouvernement social-démocrate, qui s'appuie sur les Corps francs. La répression est sanglante ; Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont eux-mêmes assassinés par des militaires[169].

Plaque commémorative à l'effigie de Rosa Luxemburg.

D'autres mouvements favorables à la révolution russe apparaissent simultanément en Europe, qu'ils prennent d'emblée ou non le nom de « communistes ». En Italie, le Parti socialiste italien, dont les « maximalistes » ont pris le contrôle, passe dans les rangs révolutionnaires. L'Italie entre dans la période d'agitation politique et de grèves sauvages appelée le biennio rosso (« les deux années rouges ») [170]. Dès le 22 mars 1919, le PSI envoie son adhésion à l'Internationale communiste[171].

Publication de l'Internationale communiste.

Le 2 mars 1919 se tient à Moscou le congrès fondateur de l'Internationale communiste (ou Komintern, ou « Troisième Internationale »), qui ambitionne de supplanter la « Deuxième internationale », discréditée par les soutiens des partis socialistes à la guerre. Le Komintern, d'emblée contrôlé par les Russes, a pour tâche de coordonner et d'impulser des mouvements révolutionnaires dont on pense alors qu'ils vont s'étendre et, par là même, défendre la Russie bolchevique[172],[173].

Plusieurs partis communistes apparaissent à la même période en Europe, comme en Bulgarie[174] ou en Pologne[175]. Le Parti des communistes de Hongrie est fondé en Russie par des Hongrois convertis au communisme et dirigés notamment par Béla Kun : revenu sur le sol hongrois, ce dernier profite de la situation révolutionnaire et, le 21 mars 1919, les communistes, alliés aux sociaux-démocrates, prennent le pouvoir et proclament la République des conseils de Hongrie. Le régime se rend vite impopulaire par des nationalisations autoritaires et mène une campagne de répression baptisée, comme en Russie, « terreur rouge ». Les communistes hongrois tentent en outre de récupérer les territoires perdus par le pays à la fin de la guerre mondiale et entrent en conflit avec la Roumanie, ce qui entraîne leur chute au bout de trois mois. Béla Kun fuit à l'étranger et les communistes hongrois, victimes dans leur pays d'une brutale répression, sont réduits à la clandestinité[176],[177]. En Allemagne, une République des conseils de Bavière est proclamée le 7 avril ; elle est cependant écrasée par les corps francs dès les premiers jours de mai[178]. En juin de la même année, le Parti communiste d'Autriche échoue dans sa tentative de susciter une insurrection à Vienne[179].

La forte présente de Juifs, non seulement en Russie au sein de la direction des bolcheviks et de l'appareil de la Tchéka, mais aussi dans les gouvernements hongrois et bavarois, contribue à alimenter la thèse antisémite du judéo-bolchevisme : l'idée voulant que le communisme soit la résultant d'un complot juif est largement diffusée, en Europe comme sur le continent américain, durant tout l'entre-deux-guerres[180],[181].

En Italie, le Parti socialiste italien arrive en tête aux élections, mais refuse de participer à un ministère : l'un de ses principaux animateurs, Amadeo Bordiga, prône l'abstention et la préparation de l'insurrection. Au début des années 1920, Lénine critique vivement les stratégies « gauchistes » au sein du mouvement communiste, qu'il juge stériles et inaptes à accéder au pouvoir : il expose ses vues sur la « Gauche communiste » — représentée notamment par Bordiga en Italie, ou par Anton Pannekoek aux Pays-Bas — dans le livre La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), publié en mai 1920[170].

Au-delà des désaccords de stratégie, se pose pour les communistes la question de la meilleure manière pour exporter la révolution. Quand la Pologne tente d'annexer l'ouest du territoire ukrainien, l'occasion semble se présenter, aux yeux de Lénine, de passer à la « guerre révolutionnaire » préconisée dès 1918 par les « communistes de gauche ». L'Armée rouge parvient en effet à repousser les troupes polonaises : le second congrès de l'Internationale communiste a lieu le 9 juillet 1920 durant l'offensive soviétique en direction de Varsovie, alors que les conditions d'une révolution mondiale semblent être alors réunies aux yeux des congressistes[182]. Ce congrès définit également 21 conditions d'admission pour les partis souhaitant rejoindre le Komintern. Ces conditions stipulent notamment que les PC doivent être strictement organisés et hiérarchisés selon les principes du centralisme démocratique et viser la révolution et la conquête du pouvoir en combinant les actions légales et illégales, avec l'aide de structures clandestines cohabitant avec le parti officiel[183]. Plusieurs Asiatiques participent à ce second congrès : Lénine considère en effet que la révolution soviétique doit trouver des alliés hors d'Europe, capables de miner les arrières des puissances coloniales qui lui sont hostiles[184]. Le mois suivant se tient à Bakou le « Congrès des peuples de l'Orient », qui établit des liens avec des mouvements nationalistes opposés à la domination des puissances impérialistes[185].

Premier drapeau de la République populaire mongole.

Les espoirs d'extension de la révolution en Europe sont cependant éphémères : dès le mois d'août 1920, la contre-attaque des troupes polonaises stoppe l'avance de l'Armée rouge devant Varsovie ; la Russie soviétique doit ensuite reconnaître sa défaite[186]. Quelques mois plus tôt, en Allemagne, le soulèvement de la Ruhr, lancé en réaction à une tentative de putsch nationaliste, est mis en échec par une intervention de l'armée. En mars 1921, une nouvelle tentative d'insurrection en Allemagne débouche sur un échec complet[187]. Lors de son troisième congrès en 1921, l'Internationale communiste reconnaît à demi-mots que la première phase révolutionnaire née en 1917 est terminée[188]. Si la progression du communisme connaît un coup d'arrêt en Europe, la Russie se trouve un nouvel allié en Asie : en Mongolie-extérieure, les sympathisants bolcheviks mongols profitent du chaos politique provoqué par l'extension de la guerre civile russe pour prendre le pouvoir en 1921. Trois ans plus tard, le pays devient la République populaire mongole, État satellite de l'URSS[189].

Échecs et divisions du mouvement communiste[modifier | modifier le code]

Articles connexes : Gauche communiste et Guerre civile chinoise.

Au cours des années 1920 et 1930, des partis communistes continuent d'apparaître sur tous les continents, en Europe mais aussi en Asie, sur le continent américain et jusqu'en Océanie. En France, lors du congrès de Tours en 1920, la SFIO connaît une scission entre les partisans de la Russie soviétique et les modérés conduits par Léon Blum. La Section française de l'Internationale communiste, regroupant les majoritaires, prend ensuite le nom de Parti communiste français[190]. En Italie, les partisans d'Antonio Gramsci et Amadeo Bordiga quittent le Parti socialiste italien et fondent le Parti communiste d'Italie. La gauche italienne se divise au pire moment, alors que le fascisme est en pleine ascension[191],[192],[193]. Les dimensions des partis communistes sont très inégales selon les pays et les contextes politiques : certains disposent d'une réelle force militante, d'autres ne sont que des groupuscules[194].

Musée du premier congrès du Parti communiste chinois, à Shanghai.

Aux Indes orientales néerlandaises, le Parti communiste indonésien, aux positions indépendantistes, attire d'importants effectifs militants. C'est cependant en Chine que le communisme connaît, sur le continent asiatique, son développement le plus lourd de conséquences pour l'avenir. En plein chaos politique depuis 1916, la Chine voit apparaître des groupes marxistes dans la mouvance du nationalisme chinois[195]. La Russie soviétique et le Kuomintang, parti nationaliste dirigé par Sun Yat-sen, nouent une politique d'alliance : le Komintern s'emploie dès lors à favoriser la naissance en Chine d'un parti communiste qui s'allierait aux nationalistes. Différents groupes de sympathisants communistes, issus notamment du mouvement du 4‑mai et encadrés par l'agent du Komintern Mikhaïl Borodine, s'unissent pour former en juillet 1921 le Parti communiste chinois (PCC). Le parti chinois est alors peu important : sur les consignes de l'Internationale communiste, il se contente d'épauler le Kuomintang au sein d'un Front uni. Sous l'influence de Borodine, le PCC se structure cependant rapidement[196],[197]. En Asie du Sud-Est, l'un des émissaires du Komintern en Asie, le vietnamien Nguyên Ai Quôc (futur Hô Chi Minh), est chargé d'encadrer les organisations communistes de la région : lui-même fonde en 1930 le Parti communiste indochinois, dont l'action s'inscrit dans le cadre de la lutte indépendantiste en Indochine française[198].

À l'échelle internationale, la mouvance communiste est parcourue de divisions, la tendance dite de la Gauche communiste s'opposant à l'autoritarisme des conceptions léninistes : des militants et intellectuels préfèrent en effet se situer dans la filiation du luxemburgisme — soit des idées de Rosa Luxemburg — et prônent la prise en main du prolétariat par lui-même, via notamment des conseils ouvriers, plutôt que par des partis politiques. Les principales figures du communisme de conseils, comme les néerlandais Anton Pannekoek et Herman Gorter, sont rapidement exclues de l'Internationale communiste. Des groupes « conseillistes » apparaissent en Allemagne mais le communisme de conseils, qui n'a pas vocation à s'incarner dans des organisations, est marginalisé dès 1921[199],[83]. Paul Levi tente de préserver l'héritage politique de Rosa Luxemburg à la tête du KPD, mais il est évincé de son poste, puis exclu du parti pour avoir critiqué le rôle des envoyés du Komintern lors des évènements de mars 1921[187]. Le « conseillisme » et la gauche communiste dans son ensemble n'ont en définitive qu'une influence réduite, au-delà de leur aura auprès de certains intellectuels et militants[200],[83]. Au cours des années 1920, l'Internationale communiste s'emploie à homogénéiser le fonctionnement des partis communistes nationaux selon le modèle bolchevik ; l'appareil et la conformité idéologique des partis sont surveillés par les émissaires du Komintern. En 1924 commence la phase dite de « bolchevisation » des partis, qui vise, après l'échec des révolutions européennes, à réorganiser l'action des partis en entreprise, à structurer les cellules locales et à renforcer la discipline idéologique des partis[201]. Des organisations de masse sont fondées par l'IC pour concurrencer les organisations de la social-démocratie, comme l'Internationale syndicale rouge, l'Internationale paysanne rouge, ou la Ligue contre l'impérialisme et l'oppression coloniale. Animées par des cadres spécialistes de l'agitprop, comme l'allemand Willi Münzenberg, ces organisations remportent un succès inégal. Le syndicalisme communiste progresse surtout en France, grâce au contrôle de la CGTU[202],[203].

Au cours des années 1920 et 1930, le Komintern ne remporte que peu de succès dans le cadre de ses ambitions révolutionnaires : aucune révolution communiste ne réussit et les communistes échouent à endiguer la montée des mouvements fascistes et assimilés[204]. En Allemagne, après l'échec du coup de force de mars 1921[187], une nouvelle tentative d'insurrection du KPD en octobre 1923 tourne au fiasco[205]. Divers partis, en Europe ou ailleurs, sont réduits à la clandestinité ou à l'exil, que ce soit en Yougoslavie, en Hongrie, en Finlande, au Portugal, en Espagne ou au Japon[206],[207]. L'insurrection de 1923 du Parti communiste bulgare échoue totalement[208]. Le Parti communiste d'Italie, gravement divisé entre partisans d'Antonio Gramsci et d'Amadeo Bordiga, est interdit en 1926 par le gouvernement de Benito Mussolini. Gramsci, chef du parti, est arrêté[209] : durant son emprisonnement, il se consacre à l'élaboration de son œuvre théorique qui fait par la suite de lui, post mortem, un penseur marxiste très influent[210]. En Amérique latine, durant les années 1930, des soulèvements au Salvador et au Brésil sont écrasés : celui du Salvador, notamment, débouche sur une répression sanglante[211],[212]. Aux Indes orientales néerlandaises et en Indochine française, les communistes locaux tentent de soulever la population mais sont réprimés par les autorités coloniales. L'Internationale communiste subit un revers particulièrement cuisant en Chine, pays sur lequel elle fondait d'importants espoirs. Le Parti communiste chinois suit la consigne du Komintern en s'alliant avec le Kuomintang et en infiltrant les rangs de ce parti nationaliste ; mais, en avril 1927, Tchang Kaï-chek, chef militaire du Kuomintang, prend le contrôle de celui-ci et rompt avec les communistes lors de l'épisode sanglant du massacre de Shanghaï. Le Komintern semble abandonner ses ambitions en Chine, mais les communistes chinois - dont émergent des cadres comme Zhou Enlai et Mao Zedong - ne désarment pas et lancent contre le Kuomintang une série d'insurrections qui marquent le début de la guerre civile chinoise[196].

La direction de l'Internationale communiste est assurée jusqu'en 1934 par des Soviétiques (Zinoviev, Boukharine, Molotov puis Manouïlski) mais les cadres communistes exilés de leur propre pays occupent une place importante dans sa hiérarchie, à l'image de l'Italien Palmiro Togliatti, du Finlandais Otto Wille Kuusinen, des Hongrois Mátyás Rákosi et Béla Kun ou du Bulgare Georgi Dimitrov[213].

Ascension et dictature de Staline[modifier | modifier le code]

Victoire politique de Staline[modifier | modifier le code]

Portait de Joseph Staline par Isaak Brodsky.

Alors que le mouvement communiste se développe dans le monde, le pouvoir en URSS change de mains du fait de la maladie de Lénine. Victime d'une attaque en mai 1922, le chef du gouvernement soviétique ne peut reprendre ses fonctions qu'à l'automne. Dans l'intervalle, il s'inquiète du comportement de Staline, nommé peu de temps auparavant secrétaire général du Parti communiste. Jugeant que Staline, qu'il trouve trop « brutal », détient désormais un pouvoir excessif dont il pourrait être tenté d'abuser, Lénine envisage de le faire remplacer par une personnalité plus consensuelle. Mais, le 10 mars 1923, une nouvelle attaque le met définitivement hors jeu[214]. Trotsky, rival de Staline, attend l'automne 1923 pour s'attaquer de front à ce dernier : en octobre, les partisans et alliés de Trotsky (que l'on tend dès cette époque à appeler « trotskystes »), regroupés au sein de l'opposition de gauche[215], dénoncent dans une lettre ouverte la « dictature de l'appareil » et la bureaucratisation du Parti communiste. Au sein du Politburo, Staline est soutenu notamment par Zinoviev et Kamenev, inquiets des ambitions de Trotsky : en janvier 1924, le secrétaire général et ses alliés font condamner par le Parti le « révisionnisme anti-bolchevique » et la « déviation anti-léniniste » de l'opposition de gauche. Le Parti adopte de nouveaux points de règlements, prévoyant des sanctions plus graves pour les factions et renforçant le pouvoir de l'appareil[216],[217].

Lénine meurt le 21 janvier 1924. Son corps est embaumé, puis exposé au sein d'un Mausolée construit à cet effet : sa personnalité et ses écrits sont désormais présentés par le régime soviétique et l'Internationale communiste dans des termes quasiment religieux, tandis que le léninisme, codifié par Zinoviet et Staline, est proclamé « idéologie légale exclusive de l'État soviétique ». Le terme marxisme-léninisme apparaît avec les années pour désigner la lecture léniniste du marxisme, mise en orthodoxie par Staline[218],[219],[54].

Après la défaite de l'opposition de gauche et le départ de Trotsky du Conseil des commissaires du peuple en 1925, l'alliance entre Staline, Kamenev et Zinoviev se délite. Zinoviev critique notamment la conception de la NEP par Staline et Boukharine; Kamenev dénonce quant à lui la « gestion dictatoriale » de Staline. Le secrétaire entreprend alors de réduire le pouvoir de ses opposants : Zinoviev, chef du Parti à Leningrad, est démis de son poste et remplacé par Kirov. Zinoviev et Kamenev s'allient alors à Trotsky et à d'autres adversaires de Staline comme Radek, Antonov-Ovseïenko et différents représentants de l'opposition ouvrière, pour contrer le secrétaire général. Ce dernier parvient cependant à réorganiser le Politburo à son avantage et fait surveiller ses opposants par le Guépéou, la police secrète qui a succédé à la Tchéka. À la fin 1926, Staline obtient l'exclusion de Trotsky et Kamenev du Politburo. En décembre, Zinoviev est remplacé par Boukharine à la tête de l'Internationale communiste. L'année suivante, Trotsky et Zinoviev sont exclus du Parti communiste, et Kamenev du Comité central. En janvier 1928, Trotsky et 30 autres opposants sont exilés à Alma-Ata[220].

Famines et répressions en URSS[modifier | modifier le code]

Manifestation organisée contre les « koulaks ».

À l'hiver 1927-1928, confronté à un effondrement des livraisons de produits agricoles, Staline doit avoir recours à des réquisitions d'urgence. Jugeant la paysannerie seule responsable de la crise, il décide de mettre un terme à la NEP et de réorganiser le monde rural sous la forme d'exploitations collectives destinées à être des « forteresses du socialisme », les kolkhozes (coopératives agricoles) et les sovkhozes (fermes d'État). Le retour à une politique de réquisitions est notamment critiqué par Nikolaï Boukharine au sein du Comité central. Staline fait alors condamner par le Politburo et le CC la « déviation droitière ». Dans le courant de l'année 1929, il entreprend d'éliminer ses adversaires politiques. En janvier, il fait expulser Trotsky d'URSS[221],[222],[223]. Durant les mois qui suivent, il élimine l'« opposition de droite » de Boukharine, Rykov et Tomski, qui sont tous démis de leurs fonctions. Boukharine — bientôt démis du Politburo — et ses partisans sont soumis à une campagne de presse d'une rare violence qui fustige leur collusion avec les « éléments capitalistes » et les « trotskystes ». Staline consolide son pouvoir au sein du Parti communiste en nommant ses fidèles aux postes-clés[224] et fait adopter un plan quinquennal prévoyant la collectivisation de 20 % des foyers paysans et une industrialisation accrue. Un culte de la personnalité de plus en plus prononcé se développe autour de lui ; toute liberté de critique disparaît au sein du Parti[225].

Le jour de la constitution : tableau d'Isaak Brodsky, dans un style réaliste socialiste.

Joseph Staline, ayant désormais les mains libres, se lance dans une politique de collectivisation intensive, dans le cadre d'un effort contre les « capitalistes ruraux ». Un plan irréaliste de croissance industrielle et de collectivisation accélérée est adopté[226]. Face aux résistances paysannes, le dirigeant soviétique préconise la « liquidation des koulaks en tant que classe »[227]. Des dizaines de milliers de paysans moyens sont « dékoulakisés », c'est-à-dire arrêtés par le Guépéou et déportés. Entre la fin de 1929 et le début de 1932, près de deux millions de paysans sont déportés dans des régions inhospitalières ou sur des grands chantiers[228],[229]. Le système concentrationnaire soviétique est réorganisé et prend le nom de Goulag, devenant un véritable « État dans l'État » à mesure de son accroissement[230]. La politique de réquisitions massives et autoritaires dans l'agriculture a des conséquences catastrophiques : une terrible famine ravage plusieurs régions du pays et cause environ 6 millions de victimes[231]. En Ukraine - où la période est désignée a posteriori du nom d'Holodomor - la famine est particulièrement meurtrière et cause la mort d'environ 30 % du groupe ethnique ukrainien[232].

Le Ier Plan quinquennal entraîne une industrialisation intensive en URSS, donnant la priorité à l'industrie lourde ; le nombre d'ouvriers en URSS passe de 3,7 à 8,5 millions[233]. Le pouvoir communiste transforme en profondeur la société soviétique, en favorisant la mobilité sociale : de nombreux paysans rejoignent la classe ouvrière tandis que nombreux ouvriers accèdent à des postes à responsabilité, offrant à leurs familles des possibilités de progression sociale. Un effort important est fourni pour développer l'éducation et l'alphabétisation : la proportion d'adultes sachant lire et écrire passe de moins de 40 % avant la révolution à 95 % pour les hommes et 79 % pour les femmes, bien que les chiffres officiels soient peut-être exagérés et que l'accès des groupes ethniques de l'URSS à l'éducation demeure très inégal. La condition féminine connaît également des avancées : les bolcheviks, au moment de la révolution, ont proclamé l'égalité des droits entre les sexes[234]. Les femmes ont désormais le droit à un travail salarié et le divorce est facilité. Les droits et la représentation des femmes dans la propagande officielle connaissent cependant des variations au gré des impératifs politiques : si l'avortement est autorisé après la révolution, il est à nouveau interdit en juin 1936 dans le cadre d'une politique nataliste souhaitée par Staline[235].

Apogée des campagnes de terreur[modifier | modifier le code]

Articles connexes : Procès de Moscou et Grandes Purges.

Au milieu des années 1930, Staline affermit encore son contrôle sur le Parti alors que le culte de la personnalité dont il s'entoure devient de plus en plus marqué. Lors du XVIIe congrès du PC, en 1934, il est qualifié de « chef des classes ouvrières du monde entier », d'« incomparable génie de notre époque » et de « plus grand homme de tous les temps et de tous les peuples »[236]. Le 1er décembre de la même année, l'assassinat de Kirov, chef du Parti à Leningrad, donne à Staline l'occasion de lancer une vaste campagne de terreur et de purge de l'appareil du Parti et de la société soviétique, en vue d'éliminer définitivement toute forme d'opposition réelle ou potentielle. Staline vise en effet, non seulement à achever de débarrasser la société soviétique de ses éléments présumés hostiles, mais aussi à épurer le régime au profit de ses fidèles et de ses obligés. Les appareils du Parti sont purgés à Moscou et Léningrad : Zinoviev et Kamenev sont arrêtés pour « complicité idéologique » avec les assassins de Kirov[237],[238]. Le NKVD, police politique qui a pris la succession du Guépéou, lance ensuite une vaste campagne d'arrestations de cadres du Parti, censés être des « trotskystes » ou des « zinoviévistes ». Des dizaines de milliers de personnes « peu sûres » ou présumées « antisoviétiques » sont déportées, notamment sur des critères ethniques (Finlandais, Polonais, Allemands d'Ukraine…)[239]. En 1935-1936 Staline achève de renforcer sa position en nommant à des postes clés des fidèles comme Anastase Mikoyan, Andreï Jdanov, Nikita Khrouchtchev ou Nikolaï Iejov. Dans le même temps, il s'emploie à réécrire et faire réécrire l'histoire du bolchevisme à sa propre gloire. La propagande s'exerce tant dans le contexte du monde du travail, avec la campagne en faveur du « stakhanovisme »[237], que dans les arts, avec le « réalisme socialiste »[240], ou dans les sciences avec le soutien au pseudo-biologiste Trofim Lyssenko qui fait régner la terreur dans les milieux scientifiques soviétiques[241].

Monument aux victimes des Grandes Purges, à Moscou.

La période 1936-1938 marque l'apogée de la terreur stalinienne. En août 1936 s'ouvre une parodie de procès - le premier de la série des « procès de Moscou » - qui permet de liquider seize vétérans bolcheviks, parmi lesquels Kamenev, Zinoviev et Tomski. Mis en accusation par le procureur Andreï Vychinski, les accusés sont contraints de se livrer à des « aveux » humiliants[242],[243] et reconnaissent avoir comploté contre Staline en liaison avec Trotsky et participé à l'assassinat de Kirov ; ils sont tous condamnés à mort. Le procès est l'occasion d'une campagne de propagande à la gloire de Staline et contre la « vermine trotskyste ». En septembre 1936, Iejov est nommé à la tête du NKVD avec pour mission d'achever de démasquer le « bloc trotskyste-zinoviéviste ». En janvier, un second procès de Moscou aboutit à la condamnation de 17 accusés, parmi lesquels Piatakov et Radek, pour participation à un « centre trotskyste antisoviétique » en liaison avec l'Allemagne nazie et l'Empire du Japon. Entre février-mars 1937 et mars 1938, la purge de l'appareil atteint son apogée : des dizaines, voire des centaines de milliers de cadres de l'économie et du Parti sont destitués ou arrêtés. Ils sont remplacés par une nouvelle génération de cadres (celle de Brejnev, Kossyguine ou Gromyko). L'état-major de l'Armée rouge est décimé[244]. Le NKVD, sous la direction de Iejov, se livre à une campagne sans précédent de terreur, d'arrestations et de déportations, visant un ensemble hétérogène d'« ennemis » et d'éléments « socialement dangereux » au sein de la population soviétique. Les militaires, les milieux scientifiques, l'intelligentsia, le clergé, les « koulaks » ou supposés tels, ainsi que diverses minorités ethniques, sont ciblés à une grande échelle. Les « Grandes Purges » de Staline, également appelées « Grande Terreur », se soldent par des centaines de milliers d'exécutions [245]; elles sont par la suite passées sous silence durant des décennies, l'opinion internationale n'ayant à l'époque connaissance que des procès à grand spectacle[246].

Lors du troisième procès de Moscou, 21 personnalités, parmi lesquelles Boukharine et Rykov (mais également Iagoda qui dirigeait le NKVD au moment du premier procès), sont condamnées pour un ensemble de complots. Un grand nombre de cadres communistes étrangers présents en URSS - notamment Allemands, Finlandais, Hongrois ou Polonais - et de cadres du Komintern, sont arrêtés et exécutés, à l'image de Béla Kun[245],[247],[248]. La situation devenant chaotique, Staline met fin aux purges de l'appareil à la fin de 1938. Nikolaï Iejov, blâmé pour les « excès » commis durant la terreur, est remplacé par Lavrenti Beria à la tête du NKVD, avant d'être lui-même arrêté, jugé et exécuté[245],[249]. L'historien Robert Conquest, en cumulant les exécutions et les personnes mortes en prison ou en déportation, évalue le bilan humain de la période stalinienne des années 1930 à environ 20 millions de victimes[250].

Le communisme international, de la stalinisation à l'approche de la guerre[modifier | modifier le code]

De la ligne « classe contre classe » aux fronts populaires[modifier | modifier le code]

Le contrôle sur l'Internationale communiste est également renforcé et les activités des partis communistes nationaux sont soumis à une stricte surveillance de la part des envoyés de Moscou[251] ; l'appareil du Komintern est repris en main par des fidèles de Staline comme Dmitri Manouïlski et Viatcheslav Molotov[252]. La « bolchevisation » des partis communistes nationaux, entamée dès 1924, s'accompagne de l'éviction de l'appareil dirigeant de nombreux PC, par un processus de sélection et d'épuration[253]. Les personnalités jugées trop indépendantes ou ne suivant pas d'assez près la ligne dominante sont évincées : c'est le cas de Boris Souvarine, exclu par le Komintern dès 1924 pour avoir pris la défense de Trotsky[254], ainsi que d'Amadeo Bordiga, exclu du parti italien en exil pour « gauchisme »[255] est réorganisé au profit d'un nouveau secrétariat du parti français, composé de Maurice Thorez, Jacques Duclos et Benoît Frachon[256]. La ligne du Komintern, donc de l'URSS et plus précisément de Staline, prime désormais largement sur les intérêts des partis nationaux[257].

Couverture d'une brochure antiraciste éditée en 1931 par le Parti communiste des États-Unis d'Amérique.

Des communistes opposés à Staline forment des dissidences qui tentent de rivaliser avec les partis affiliés Komintern. En 1929, des dissidents du Parti communiste d'Allemagne forment le Parti communiste d'Allemagne - opposition ; en Espagne, les différents groupes communistes opposés au Parti communiste d'Espagne fusionnent en 1935 au sein du Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM). Mais malgré les tentatives de constituer une internationale rivale du Komintern, les dissidences demeurent très minoritaires et le communisme apparaît comme un « système international centralisé à l'intérieur duquel le Parti russe joue un rôle dirigeant »[258].

Dans les pays occidentaux, la dimension électorale des PC est très inégale au tournant de la décennie 1930. Le Parti communiste d'Allemagne apparaît comme le plus puissant d'Europe de l'Ouest[259] ; le Parti communiste français[260] et le Parti communiste tchécoslovaque disposent d'une réelle assise électorale. D'autres mouvements, comme, le Parti communiste de Grande-Bretagne, le Parti communiste américain ou le Parti communiste du Canada, demeurent très minoritaires[261],[262] ,[263]. Les partis tendent pour beaucoup à fonctionner comme des « contre-sociétés », bénéficiant en leur sein d'une profonde ferveur militante. L'engagement des communistes est fréquemment comparé, y compris par certains des intéressés, à une expérience « religieuse »[264].

À compter de 1929, l'Internationale communiste, se conformant aux instruction de l'URSS, prévoit un effondrement rapide du capitalisme, ce que la Grande Dépression paraît dans un premier temps confirmer. Les partis communistes sont tenus d'adopter une ligne appelée « classe contre classe », qui consiste à s'opposer fermement aux partis de gauche modérés pour se distinguer d'eux. Les socialistes et sociaux-démocrates sont désormais accusés de « social-fascisme » ou traités de « sociaux-traîtres » ; la social-démocratie fait l'objet d'une véritable campagne de haine, tandis que les communistes considèrent comme secondaires les périls posés par le fascisme et, en Allemagne, par le nazisme[259],[265],[266]. Le résultat de cet aveuglement est catastrophique : après l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler en Allemagne, le KPD est interdit, et des milliers de communistes allemands sont déportés ou tués, dans le pays jusqu'alors considéré comme le fer de lance de la révolution communiste[259],[267],[268],[269].

Statue de Georgi Dimitrov, secrétaire général du Komintern à partir de 1934 (sculpture exposée à Memento Park, Budapest).

En 1934, des cadres du Komintern comme Dimitrov et Togliatti réussissent à convaincre Staline d'adopter une nouvelle ligne. L'URSS envisage désormais une alliance avec la France et le Royaume-Uni contre l'Allemagne nazie, tandis que le Komintern préconise désormais la formation de « fronts populaires » contre le danger « fasciste ». Dimitrov, principal avocat de cette stratégie, se voit confier la direction de l'Internationale[270]. L'Allemagne nazie conclut quant à elle avec l'Empire du Japon un traité d'alliance anticommuniste, le Pacte anti-Komintern — auquel adhèrent ensuite l'Italie, la Hongrie, puis en 1939 l'Espagne franquiste. L'antifascisme - le « fascisme », pris au sens large, étant présenté comme une forme tardive du capitalisme - devient, durablement, un élément clé de la propagande communiste : on le retrouve plus tard, après 1945, dans le discours officiel des pays du Bloc de l'Est[271].

Les partis communistes sont désormais alliés aux sociaux-démocrates, aux libéraux et même à certains milieux religieux ; ils gagnent, grâce à la cause antifasciste, de nombreux sympathisants[272]. En outre, la méconnaissance des réalités soviétiques permet alors à l'économie planifiée de l'URSS d'apparaître à beaucoup comme une alternative séduisante aux incertitudes de l'économie de marché, dont le monde a souffert à la suite du krach de 1929[273]. Le communisme attire un très grand nombre de sympathisants dans les milieux artistiques et intellectuels occidentaux[274],[275],[276],[277],[278].

Le Parti communiste français, dirigé par Maurice Thorez, profite pleinement de la nouvelle stratégie décidée par le Komintern : un Front populaire est officiellement formé avec les anciens ennemis socialistes et radicaux. Le PCF parvient en outre à accroître considérablement son influence syndicale grâce à la réunification de la CGTU avec la CGT, qui entre désormais dans l'orbite communiste. Le Front populaire remporte les législatives de mai 1936 : le PCF, transformé en véritable parti de masse, devient le deuxième parti de France derrière la SFIO, se présentant désormais comme le « grand parti de la classe ouvrière ». Le Parti communiste français soutient, sans y participer, le gouvernement de Léon Blum et s'associe aux acquis du Front populaire (accords de Matignon, congés payés), sans avoir à se soumettre lui-même aux risques de l'exercice du pouvoir[279].

En Espagne, le Parti communiste d'Espagne (PCE) forme lui aussi 1936 un Front populaire avec le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) - qui est alors lui-même dans une période de surenchère révolutionnaire - et divers partis de gauche comme le Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM, parti communiste anti-stalinien)[280]. En février 1936, le Front populaire espagnol remporte les élections générales mais doit, quelques mois plus tard, affronter un soulèvement militaire qui marque le début de la guerre d'Espagne[281].

En Amérique latine, la nouvelle politique du Komintern porte également ses fruits : au Chili, le Front populaire formé par le Parti communiste du Chili, le Parti socialiste du Chili et le Parti radical, accède au pouvoir en 1938. L'entente entre socialistes et communistes chiliens ne résiste cependant pas au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et à la polémique sur la politique suivie par l'URSS[282]. Toujours en Amérique latine, le parti communiste de Cuba est allié avec Fulgencio Batista, dirigeant officieux du pays, puis président de la république en titre de 1940 à 1944[283].

Conflits armés de l'entre-deux-guerres[modifier | modifier le code]

En Chine[modifier | modifier le code]
Monument à la Longue Marche devant le mausolée de Mao Zedong.

En Chine, la situation est particulière, le pays étant depuis 1927 le théâtre d'une violente guerre civile entre communistes et nationalistes. Le 7 novembre 1931, le Parti communiste chinois fédère l'ensemble discontinu de territoires qui se trouvent sous son contrôle, au sein de la République soviétique chinoise : Mao Zedong en devient le président. Dès 1930, le chef nationaliste Tchang Kaï-chek lance de nouvelles campagnes contre les « bandits communistes » et tente, d'abord sans succès, de détruire leurs bases[284]. Le Komintern, trouvant Mao trop indépendant, entreprend de favoriser à ses dépens le groupe des « 28 bolcheviks » formés à Moscou[285], mais à la fin 1934, les troupes nationalistes parviennent à détruire la principale base communiste, dans le Jiangxi : Mao Zedong et plusieurs dizaines de milliers de communistes chinois doivent entamer la Longue Marche, qui les mène un an plus tard dans la base du Shaanxi. Mao établit alors son nouveau quartier général à Yan'an et bénéficie d'un leadership renforcé sur le Parti communiste chinois, grâce notamment au prestige personnel qu'il retire de la Longue Marche[286],[287]. Parallèlement, l'Empire du Japon poursuit ses visées expansionnistes en Chine. En 1936, le camp nationaliste et le Komintern font respectivement pression sur Tchang Kaï-chek et Mao Zedong pour s'unir contre les Japonais : l'accord de Xi'an aboutit à la formation d'un deuxième front uni entre le Kuomintang et le Parti communiste chinois, ce qui fait figure d'application en Extrême-Orient de la stratégie des fronts populaires[288].

Bénéficiant de cette trêve, Mao développe à l'époque sa propre version « sinisée » du marxisme, qu'il mêle à la philosophie chinoise et adapte aux réalités locales, ce qui donne naissance à une doctrine connue en Occident sous le nom de maoïsme et en Chine sous le nom de « pensée Mao Zedong »[289]. Pour conquérir le pouvoir, Mao mise sur la mobilisation permanente de la population et les tactiques de guérilla[290],[289]. En 1937, l'Empire du Japon envahit la République de Chine, déclenchant la seconde guerre sino-japonaise. Les troupes communistes participent aux combats contre les Japonais aux côtés des nationalistes, mais privilégient la consolidation de leurs propres forces afin de pouvoir vaincre plus tard leurs alliés du moment[291]. La participation à la guerre de résistance contre les Japonais permet aux communistes chinois de consolider leur influence dans les campagnes où vit la majorité de la population chinoise[292]. Entretemps, Mao consolide son autorité sur le Parti, aux dépens notamment de Wang Ming que l'Internationale communiste avait envoyé à envoyé à Yan'an pour superviser le parti chinois. Le PCC est soumis à partir de 1942 à une purge interne, baptisée « campagne de rectification », qui permet à Mao d'achever d'en prendre le contrôle. En 1943, Mao est élu au poste de Président du PCC ; il s'affirme ensuite comme le chef absolu du Parti[293],[294].

Bannière communiste en Espagne, 1936, photographiée par Mikhaïl Koltsov.
En Espagne[modifier | modifier le code]
Article connexe : Guerre d'Espagne.

En Espagne, la guerre civile voit l'alliance antifasciste préconisée par l'Internationale communiste affronter de manière directe les « fascistes » et assimilés. Durant les premiers mois du conflit, plusieurs régions espagnoles connaissent de véritables bouleversements, qualifiés de « révolution sociale » : les milices « prolétariennes », anarchistes, socialistes, communistes et « poumistes » prennent le contrôle de nombreuses localités, notamment en Catalogne et en Aragon. Des exploitations agricoles sont expropriées et l'économie « socialisée » de manière spontanée, plus ou moins contre le gré des directions des organisations ouvrières. Plusieurs parties du pays, notamment en Aragon, connaissent une période de « communisme libertaire », moment d'« utopie au pouvoir » qui s'accompagne cependant, dans de nombreux cas, de désordres et d'abus[295].

Parallèlement à cette période d'euphorie révolutionnaire, les zones républicaines sont parcourues par une campagne de « terreur rouge », commise à la fois par les communistes et les anarchistes contre toutes les catégories sociales suspectées de « fascisme » (clergé, monarchistes, et plus largement personnalités « de droite »). Le gouvernement républicain apparaît dépassé et la terreur rouge espagnole - qui tend à décroître dès la fin 1936 et se déroule en parallèle à la terreur nationaliste exercée par les troupes de Franco - choque l'opinion publique internationale. Les gouvernements français et britannique s'en tiennent dès lors à la non-intervention[296],[297]. Les nationalistes sont de leur côté soutenus par Hitler et Mussolini ; l'URSS, officiellement neutre, envoie en renfort des républicains des « volontaires » sous la forme de pilotes de guerre, mais aussi d'agents du NKVD et du GRU. Des groupes de combattants volontaires, les Brigades internationales, sont recrutés notamment à Paris et encadrés par des dirigeants des PC français et italien et par des agents du Komintern[298],[299]. Les Brigades internationales, fonctionnent dans les premiers temps de la guerre comme une force armée semi-autonome et dépendent largement du Komintern. Le gouvernement espagnol, entretemps, rétablit l'ordre et revient sur le décret de collectivisation des terres confisquées, avec l'appui des communistes qui en profitent pour régler leurs comptes avec leurs adversaires d'extrême-gauche. La guerre d'Espagne connaît alors une « guerre civile dans la guerre civile », avec les purges sanglantes lancées par les communistes à l'intérieur du camp républicain, contre les anarchistes et le POUM. La Guerre d'Espagne s'achève en 1939 par la victoire des nationalistes et la mise en place du régime franquiste. Les communistes espagnols sont réduits à la clandestinité ou à l'exil[300],[299],[301].

La dissidence trotskyste[modifier | modifier le code]

Articles connexes : Trotskisme et Quatrième Internationale.
Léon Trotsky en exil au Mexique, entouré de militants trotskystes américains.

Exilé d'URSS et établi dans divers pays successifs - il s'installe finalement au Mexique à partir de janvier 1937 - Léon Trotsky tente de définir une stratégie contre la politique stalinienne, dont il conteste d'ailleurs souvent moins les principes que la pratique[302]. Il correspond avec un réseau de sympathisants, dont l'un des principaux foyers se trouve en France avec la Ligue communiste[303]. Des groupes trotskystes apparaissent également très tôt en Amérique latine[304]. D'abord réticent à créer une nouvelle internationale rivale de l'Internationale communiste, Trotsky prend acte de l'absence de réel sursaut anti-stalinien au sein de la IIIe Internationale et entreprend de réorganiser les groupes trotskistes, toujours désignés du nom d'« opposition de gauche ». Dans le cadre de l'alliance antifasciste, il préconise par ailleurs l'« entrisme » au sein des partis sociaux-démocrates. Une première réunion destinée à préparer la création d'une Quatrième Internationale se tient en février 1934 à Bruxelles, en présence de quatorze délégués[305].

Le trotskysme entreprend dès cette époque de se positionner comme un « autre communisme », s'opposant à la version en cours en Union soviétique tout en revendiquant l'héritage léniniste, dont il reprend la tradition des « révolutionnaires professionnels ». La formation de l'internationale troskyste est cependant lente et laborieuse, tandis que les trotskystes font l'objet de campagnes de dénigrement et de persécutions politiques en URSS : Staline, dénonce à l'époque Trotsky comme le maître d'un complot occulte ourdi contre l'URSS[306]. La famille de Trotsky, restée en URSS, est décimée ; son fils Lev Sedov, qui contribue à coordonner les groupes trotskystes à travers le monde, meurt à Paris en février 1938 dans des circonstances obscures, à la suite d'une opération[307]. La Quatrième Internationale est finalement fondée en septembre 1938 en région parisienne, en présence de 21 délégués venus de 11 pays. Un agent infiltré du NKVD est élu au secrétariat international de l'organisation[306].

À l'approche de la Seconde Guerre mondiale, l'Internationale trotskyste demeure divisée et parcourue de conflits, notamment au sujet du soutien qu'il conviendrait d'apporter ou non à l'URSS. Le 21 août 1940, Léon Trotsky lui-même est assassiné dans son exil mexicain par un agent du NKVD[308].

Le communisme durant la Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Du pacte germano-soviétique à la guerre contre le nazisme[modifier | modifier le code]

Face à l'expansionnisme de Hitler en Europe, préoccupée par la signature du Pacte antikomintern et n'ayant plus confiance en la politique de sécurité collective à la suite des accords de Munich l'URSS cherche à éviter d'être prise en tenaille entre l'Allemagne et le Japon. En 1938 et 1939, plusieurs incidents opposent l'Armée rouge à l'Armée impériale japonaise à la frontière de la Mongolie. Le conflit entre l'URSS et le Japon débouche sur une trêve, mais Staline est, à l'été 1939, plus décidé que jamais à éviter un encerclement. Ne comptant plus sur une alliance avec les Britanniques et les Français, il prend la décision, en consultation avec Molotov, de conclure un pacte de non-agression avec l'Allemagne nazie. Le 23 août 1939, Molotov signe avec le ministre allemand Ribbentrop le pacte germano-soviétique, créant la stupeur dans le monde entier. Une clause secrète du traité délimite les zones d'influence allemande et soviétique en Europe de l'Est et prévoit entre autres le partage de la Pologne[309]. Plusieurs centaines de communistes allemands réfugiés en URSS sont livrés aux nazis[310],[272].

L'Internationale communiste ordonne aux partis communistes l'ordre de demeurer neutres dans le cas d'une guerre en Europe de l'Ouest, qui devrait être considérée comme un conflit « impérialiste ». Le pacte germano-soviétique provoque un choc profond au sein du mouvement communiste mondial, dont certains perdent une grande partie de leurs militants. En France, un mois après la signature du pacte, le gouvernement dissout le PCF[311],[312].

Le 1er septembre, l'Allemagne envahit la Pologne, déclenchant la Seconde Guerre mondiale. Le 17, l'Armée rouge pénètre à son tour en Pologne. Plus de 25000 Polonais, en majorité des officiers, fonctionnaires et forces de l'ordre, sont exécutés par les Soviétiques au printemps 1940 lors du massacre de Katyń, conformément à une directive secrète de Beria. En application du protocole secret, l'URSS impose, peu après l'invasion de la Pologne, des « traités d'assistance mutuelle » aux pays baltes. La Finlande ayant repoussé les exigences soviétiques, l'URSS attaque son territoire le 29 novembre, déclenchant la « guerre d'Hiver ». L'URSS est exclue de la SDN. Sur les territoires occupés en Finlande, les Soviétiques proclament une « République démocratique finlandaise », mais les troupes finlandaises opposent une résistance inattendue à l'Armée rouge. En mars 1940, par le traité de Moscou, la Finlande cède finalement à l'URSS Vyborg et l'isthme de Carélie, mais le conflit s'est avéré, pour les Soviétiques, par une opération bien plus difficile que prévue, coûteuse en hommes et exposant l'impréparation de l'Armée rouge. À l'été 1940, l'URSS envahit l'Estonie, la Lituanie et la Lettonie, qui sont incorporées dès le mois d'août à l'Union soviétique[313].

Dès l'été 1940, les relations germano-soviétiques commencent à se dégrader front de l'Ouest. L'URSS joue l'apaisement en proposant en vain d'adhérer au pacte tripartite et, en avril 1941, se prémunissent contre une invasion sur leur flanc asiatique en signant un pacte de neutralité avec le Japon. Staline, s'il croit la guerre avec le Reich inévitable à terme, refuse de croire à l'imminence d'une attaque allemande et se montre sourd aux avertissements en ce sens. Le 22 juin 1941, l'Allemagne déclenche l'Opération Barbarossa, invasion à grande échelle du territoire de l'URSS, prenant les autorités soviétiques de court[314],[315],[316].

Carte de l'opération Barbarossa, invasion de l'URSS qui marque le début de la « Grande guerre patriotique ».

L'Armée rouge subit des pertes terribles durant les premiers mois du conflit. L'URSS est cependant moins isolée que ne l'avait escompté Hitler, et bénéficie rapidement du soutien matériel et financier du Royaume-Uni ; les États-Unis soutiennent quant à eux l'URSS dans le cadre du programme Lend-Lease. La résistance des troupes soviétiques parvient à ralentir l'avance des Allemands et de leurs alliés européens de l'Axe. Les Soviétiques sont en outre aidés par les méthodes des occupants : accueillies de manière relativement favorable en Ukraine ou en Biélorussie, voire parfois comme des libérateurs dans les pays baltes, les troupes nazies se livrent bientôt à des exactions particulièrement barbares qui retournent les populations contre elles. Menée de manière à la fois énergique et impitoyable par des généraux comme Gueorgui Joukov, l'Armée rouge perd environ neuf millions d'hommes au cours du conflit, durant lequel entre quinze et dix-huit millions de civils soviétiques périssent également[317],[318].

Pour galvaniser la population soviétique, Staline fait appel dans son discours de propagande non plus uniquement à l'idéologie communique, mais au contraire à la fibre patriotique et nationaliste. Le pouvoir s'emploie à susciter un consensus social dans le cadre de l'effort lié à la « grande guerre patriotique », et multiplie les mesures de libéralisation. L'URSS contribue plus que tout autre pays allié à la défaite allemande en Europe[319],[318]. Désormais exalté par la propagande alliée pour sa résistance face aux Allemands, Staline entreprend de rassurer Britanniques et Américains en dissociant l'URSS de la révolution mondiale : en mai 1943, l'Internationale communiste est dissoute, ce qui permet de supprimer, au moins officiellement, le lien de subordination entre l'URSS et les partis communistes dans le monde. Dans les faits, les fonctions du Komintern sont transférées au Département international du Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique, département dont Dimitrov, ancien secrétaire général du Komintern, prend la tête[320].

Dans le cadre du conflit mondial, le rôle tenu par les communistes dans les mouvements de résistance contre l'Axe permet également au communisme d'effectuer des progrès décisifs. Dans les différents pays européens occupés par l'Allemagne et ses alliés, les communistes locaux prennent une part active à la résistance ; en Asie, que ce soit en Chine, en Malaisie ou aux Philippines, ils participent également au combat contre les Japonais. Le poids décisif de l'URSS, « patrie du socialisme », dans le conflit mondial, ainsi que la contribution des communistes aux mouvements de résistance nationaux, permettent au régime soviétique et aux PC de bénéficier, dans le monde entier, d'une vague de sympathie. Des partis dont l'image avait souffert du pacte germano-soviétique peuvent ainsi revenir sur le devant de la scène, et bénéficier d'un afflux de militants[321],[322].

Durant la seconde moitié de 1941, face à la détérioration des relations germano-soviétiques, le Komintern appelle à la création d'alliances politiques regroupant tous les « patriotes ». Des « fronts nationaux » clandestins sous formé sous l'autorité des partis communistes. À partir de l'invasion de l'URSS en juin 1941, les communistes entrent pleinement dans la résistance et y prennent dans certains pays une part prépondérante : la libération du pays occupé est présentée comme liée au sort de l'URSS, dans le cadre d'une lutte antifasciste globale. Dans les pays occupés par l'Allemagne, les communistes deviennent l'une des cibles de la répression et de la déportation[323]. En France, plusieurs cadres du PCF clandestin envisagent, au début de l'occupation allemande, de faire légaliser le parti, mais l'entreprise tourne court ; au printemps 1941, le PCF crée le Front national pour chapeauter ses actions puis, après l'invasion de l'URSS en juin, passe à l'action violente contre les occupants. Les mesures des Allemands et la politique de Vichy provoquent à partir de 1942 un afflux de volontaires dans les rangs des Francs-Tireurs et Partisans (FTP). Les communistes français prennent une part importante à la résistance intérieure française et se rapprochent de la France libre : à la mi-1943, le Front national participe au Conseil national de la Résistance et au commandement des Forces françaises de l'intérieur, dont il prend en partie le contrôle[324].

Des membres de la direction des Partisans yougoslaves en 1944 ; Tito se trouve à droite.

Dans les Balkans occupés, les factions communistes et non communistes de la résistance en arrivent à s'affronter[321]. En Grèce, le Parti communiste de Grèce forme le Front de libération nationale (EAM) dont l'Armée populaire de libération nationale (ELAS) forme la branche armée. L'EAM-ELAS est de loin le mouvement le plus puissant de la résistance grecque, et s'attaque militairement aussi bien aux résistants anticommunistes qu'aux occupants allemands, italiens et bulgares[325].

En Yougoslavie occupée, Josip Broz alias Tito, chef du Parti communiste de Yougoslavie clandestin, met sur pied les Partisans et entame le conflit contre les occupants, dans l'espoir d'une avancée de l'Armée rouge. Les communistes yougoslaves se trouvent bientôt en conflit avec les Tchetniks, résistants nationalistes serbes commandés par Draža Mihailović : la guerre de résistance en Yougoslavie se double bientôt d'une véritable guerre civile et divers chefs tchetniks s'allient aux Italiens, puis aux Allemands, en privilégiant le combat contre les communistes. Fin 1943, la situation en Yougoslavie convainc Churchill de retirer son appui à Mihailović et de soutenir exclusivement Tito, considéré comme le plus fiable dans la lutte contre les Allemands. L'organe de direction des Partisans, le Conseil antifasciste de libération nationale de Yougoslavie (AVNOJ), se proclame gouvernement légitime du pays ; sur l'insistance de Churchill, le roi Pierre II reconnaît Tito comme le chef de la résistance yougoslave[321],[326],[327]. Dans l'Albanie annexée par l'Italie, Enver Hoxha organise une force de résistance et crée dans ce contexte, en novembre 1941, le Parti communiste d'Albanie[328].

La résistance italienne se développe après la chute de Mussolini, et l'invasion du pays par l'Allemagne pour stopper l'avance des Alliés. Les communistes italiens tiennent un rôle de premier plan dans la lutte contre l'occupant allemand et le régime de la République sociale italienne. Palmiro Togliatti, revenu en Italie en mars 1944, prêche la modération et convainc les partisans italiens que la révolution ne sera pas à l'ordre du jour en Italie après la fin de la guerre[329].

Le communisme dans le camp des vainqueurs[modifier | modifier le code]

Article connexe : Conférence de Yalta.

En 1943-1944, les Soviétiques reprennent face aux Allemands un avantage militaire décisif : ils remportent la victoire dans les batailles de Stalingrad et de Koursk, mettent fin au siège de Leningrad et réalisent une grande offensive vers l'Ouest, atteignant la Pologne à l'été 44. Lors du soulèvement de Varsovie mené pour l'essentiel par la résistance polonaise non communiste, l'Armée rouge, qui approche de la capitale polonaise, arrête son avance sur la capitale polonaise, laissant l'Armia Krajowa, favorable au gouvernement polonais de Londres, se faire écraser par les Allemands. L'Armia Ludowa (Armée du Peuple) et le Comité polonais de libération nationale (dit « Comité de Lublin »), soutenus par les Soviétiques et dirigés par les communistes polonais, peuvent alors occuper le terrain. Les troupes soviétiques envahissent également la Roumanie, la Bulgarie et la Hongrie, pays alliés de l'Allemagne : ils y soutiennent la formation de gouvernements de coalition, dominés par les communistes locaux ou incluant ceux-ci. En Yougoslavie, l'Armée rouge effectue une incursion qui permet aux Partisans de Tito de prendre Belgrade[330],[331]. Les pays baltes sont reconquis par l'Armée rouge et redeviennent des républiques soviétiques[332]. En Albanie, le Mouvement de libération nationale dirigé par Hoxha prend le pouvoir à la faveur du retrait allemand[333]. Dans le même temps, en octobre 1944, les Allemands évacuent la Grèce tandis que les britanniques débarquent. La situation politique devient rapidement très tendue en Grèce, et débouche sur un affrontement armé entre les troupes alliées et les résistants communistes : les ministres communistes démissionnent dès décembre du gouvernement d'union nationale, et l'ELAS combat ensuite les troupes britanniques durant plusieurs semaines avant de déposer les armes[325]. En Yougoslavie, Tito prend en février 1945 la tête d'un gouvernement provisoire[321].

En octobre 1944, alors qu'une grande partie de l'Europe orientale est déjà sous influence soviétique, Churchill propose à Staline un plan chiffré de partage des zones d'influence en Europe : la Roumanie serait à 90 % sous influence soviétique et 10 % sous influence britannique, la Grèce à 90 % sous influence britannique, la Bulgarie à 75 % réservée aux Soviétiques, la Hongrie et la Yougoslavie étant partagées à 50/50 %[331]. Tenue 4 au 11 février 1945, la conférence de Yalta règle à l'avantage des Soviétiques plusieurs points fondamentaux de la situation européenne, dont le tracé des frontières polonaies. L'URSS s'engage également à déclarer la guerre au Japon en échange de l'annexion de Sakhaline et des îles Kouriles. En avril et mai, les Soviétiques entrent dans Berlin, puis dans Prague. À la fin de la guerre en Europe, l'Est de l'Allemagne et une grande partie de l'Europe orientale sont occupés par l'Armée rouge[334]. Dans le reste de l'Europe, malgré un contexte fort différent qui ne permet pas aux partis locaux d'espérer prendre le pouvoir, l'influence des communistes est également renforcée. Au sortir de la guerre, les partis communistes français, belge, italien et finlandais participent tous à des gouvernements de coalition[324],[329].

Après la fin de la guerre en Europe, et entre les deux bombardements atomiques américains sur le Japon, l'URSS envahit la Mandchourie, les îles Kouriles, la Mongolie-Intérieure, Sakhaline et la Corée, accélérant la reddition du Japon et la fin du conflit mondial. Les communistes chinois ne bénéficient pas d'une aide très active de la part des Soviétiques, mais ils gagnent de précieuses bases d'opération dans le Nord-est de la Mandchourie (ex-Mandchoukouo) et s'emparent des armes des Japonais[335]. Le Nord de la Corée est occupé par les Soviétiques, tandis que les Américains occupent le Sud[336]. En Indochine française où l'Armée impériale japonaise stationnait à sa guise, Nguyễn Ái Quốc alias Hô Chi Minh, chef du Parti communiste indochinois revenu au pays après trente ans d'absence et de missions au service du Komintern, a créé en mai 1941 le Việt Minh, qui se veut un large « front national » indépendantiste. Le Việt Minh bénéficie durant la guerre de l'aide des Américains. Les Japonais anéantissent l'administration française en Indochine en mars 1945 ; en août, le Việt Minh profite du vide politique consécutif à la reddition du Japon et prend le pouvoir dans le Nord du territoire vietnamien. Le 2 septembre, Hô Chi Minh proclame l'indépendance de la « République démocratique du Viêt Nam »[337],[338].

Le communisme durant la guerre froide[modifier | modifier le code]

Article connexe : Guerre froide.
Statue de Lénine.

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale les troupes soviétiques occupent la majeure partie de l'Europe de l'Est : Winston Churchill déclare dès mars 1946 qu'« un rideau de fer s'est abattu à travers le continent »[339]. Les relations entre l'URSS et ses anciens alliés, le Royaume-Uni et les États-Unis, se dégradent très rapidement alors que l'URSS et les États-Unis, qui apparaissent comme les deux superpuissances majeures de l'après-guerre, entreprennent tous deux de consolider et d'étendre leur influence internationale. Le président américain Harry Truman est convaincu de la nécessité de mettre en place une politique de « containment » (endiguement) de l'expansion communiste, sa position prenant le nom de doctrine Truman[340],[341]. De son côté, Staline est convaincu par le plan Marshall que la confrontation entre pays communistes et non communistes est inévitable : en 1947, l'URSS met en place un nouvel organisme, le Kominform, pour assurer la liaison entre les partis communistes européens. Lors de la première réunion du Kominform, le délégué soviétique Andreï Jdanov présente le monde comme divisé entre un camp « anti-démocratique et impérialiste » et un autre « anti-impérialiste et démocratique » ; cette conception prend le nom de doctrine Jdanov[342]. La « guerre froide », ainsi nommée car elle n'impliqua jamais de conflit militaire direct entre les deux principales puissances, l'URSS et les États-Unis, oppose désormais les pays communistes dans leur ensemble au « monde libre », entendu comme l'ensemble des pays non communistes. Dès ses premières années, la guerre froide donne cependant lieu à des conflits militaires ouverts comme la guerre civile grecque en Europe et, en Asie, la guerre d'Indochine et surtout la guerre de Corée[343].

La période 1949-1950 marque le point culminant de la première phase de la guerre froide, avec la fin du blocus de Berlin, la création de deux États allemands distincts, la formation de l'OTAN que l'URSS interprète comme une menace directe. En août 1949, l'URSS fait exploser sa première bombe A : Staline réussit ainsi dans son projet de rattraper le retard militaire sur les États-Unis, en faisant de son pays une puissance nucléaire. Enfin, la Chine communiste naît en octobre 1949, et la guerre de Corée est déclenchée l'année suivante[344],[345].

Extension du communisme en Europe et en Asie[modifier | modifier le code]

Division de l'Europe par le Rideau de fer[modifier | modifier le code]
Division de l'Europe au temps du Rideau de fer.

En URSS, le caractère autoritaire du régime est réaffirmé de manière souvent brutale, décevant les espoirs de réformes nourris pendant la guerre par une partie de la population. Plus de 40 % des prisonniers de guerre soviétiques rapatriés sont renvoyés à l'armée, voire au goulag. Dans les territoires conquis en 1939-1940 puis réintégrés à l'URSS à la fin de la guerre, soit l'Ukraine occidentale, les pays baltes et la Moldavie, des résistances à l'annexion et à la collectivisation doivent être écrasées. Des centaines de milliers de récalcitrants, de collaborateurs réels ou supposés et plus généralement d'éléments de « classes hostiles » sont déportés. Le système concentrationnaire atteint son apogée[346]. Le régime stalinien entreprend en outre à partir de 1946 de reprendre le contrôle de la vie intellectuelle, qui s'était quelque peu relâché durant la guerre : Andreï Jdanov est chargé d'une offensive - dite du « jdanovisme artistique » - contre toute création de l'esprit qui dérogerait à la ligne du Parti et dénoterait une influence du « décadentisme occidental ». Dans le domaine de la biologie, l'influence du pseudo-scientifique Lyssenko est plus forte que jamais[347].

Entre 1945 et 1949, des régimes communistes sont mis en place dans l'ensemble des pays d'Europe de l'Est et d'Europe centrale : ces nouveaux « pays frères » de l'URSS constituent l'ensemble politique connu sous le nom de bloc de l'Est. Dans tous les pays du bloc de l'Est, les seuls partis politiques autorisés sont désormais soit le parti communiste local en tant que parti unique officiel, soit la coalition formée par le PC et d'autres partis qui lui sont subordonnés. Les régimes ainsi constitués se présentent comme des « démocraties populaires », terme emprunté par Staline à la propagande des Partisans yougoslaves pendant la guerre et imposé ensuite aux dirigeants communistes d'Europe de l'Est. Dans les démocraties libérales d'Europe occidentale, les fortunes des partis communistes sont très inégales à compter du début de la guerre froide : plusieurs PC demeurent cependant des forces importantes, notamment en Italie et en France[348],[349].

Formation du Bloc de l'Est[modifier | modifier le code]

Dans l'ensemble des pays d'Europe de l'Est, occupés dans leur majorité par l'Armée rouge, des régimes aux structures calquées sur celles de l'URSS apparaissent. Aidés par des conseillers soviétiques, les communistes locaux s'arrogent - immédiatement ou progressivement - le monopole du pouvoir et mettent en place des États policiers ; la forte influence des diplomates, militaires et organismes de sécurité soviétiques contribuent à mettre l'Europe de l'Est sous l'étroite influence du gouvernement de Moscou, dont les nouveaux États communistes apparaissent comme des dépendances directes[350]. Dans plusieurs pays, des maquis de résistance anticommuniste mènent durant plusieurs années une lutte armée contre les nouveaux régimes : c'est notamment le cas en Pologne[351], en Bulgarie[352] et en Roumanie[353], mais aussi dans certains territoires réannexés par l'URSS comme les pays baltes, ainsi qu'à l'Ouest de la Biélorussie et de l'Ukraine[354].

En Yougoslavie, la victoire militaire des Partisans permet au Parti communiste de Yougoslavie dirigé par Tito de s'assurer dès 1945 le monopole du pouvoir : les communistes yougoslaves, contrairement à la plupart des autres partis européens, ont pris le contrôle du pays pour l'essentiel par leurs propres moyens. Tito écrase ce qui reste des Oustachis et des Tchetniks et mène des purges sanglantes contre les opposants et les collaborateurs, les premiers étant souvent assimilés aux seconds et jugés aux côtés d'authentiques pro-nazis. Les communistes écartent rapidement leurs partenaires du gouvernement de coalition : des élections législatives sont organisées mais les tactiques d'intimidation poussent l'opposition à se retirer du scrutin, et le Front populaire, la coalition des communistes, constitue dès lors une liste unique. La monarchie yougoslave est officiellement abolie en novembre, laissant place à la République fédérative populaire de Yougoslavie ; le PCY devient parti unique. Le pays est réorganisé sous une forme fédérale, les six républiques composant le pays étant théoriquement sur un pied d'égalité ; les nationalités yougoslaves voient leurs spécificités reconnues. Dans l'Albanie voisine, le Parti communiste d'Albanie dirigé par Enver Hoxha, sous couvert d'un « Front démocratique », détient tous les pouvoirs dès l'automne 1944 et remporte officiellement 93 % des suffrages lors des élections. La République populaire d'Albanie est proclamée en janvier 1946[355],[356],[357].

En Pologne, des élections en grande partie truquées permettent à la coalition dirigée par le Parti ouvrier polonais de remporter plus de 80 % des suffrages. Les opposants sont réduits au silence ou à l'exil. Le Parti socialiste polonais est absorbé par le Parti ouvrier, pour former le Parti ouvrier unifié polonais (POUP, ou PZPR). Les seuls partis autorisés sont désormais ceux alliés au POUP[358],[359].

En Roumanie, sous la pression des Soviétiques qui occupent militairement le pays, les communistes entrent au gouvernement : Gheorghe Gheorghiu-Dej, chef du Parti des travailleurs roumains — nom alors utilisé par le Parti communiste roumain — est ministre de l'économie. L'administration est épurée. En novembre 1946, les communistes sont déclarés vainqueurs d'élections législatives qu'ils ont pourtant perdues dans les urnes. Un arsenal législatif répressif est mis en place, de même qu'une police politique aux pouvoirs étendus, la Securitate. Le roi Michel Ier est contraint à l'abdication en décembre 1947, et la République populaire roumaine est proclamée[360],[361].

En Bulgarie, Georgi Dimitrov, revenu au pays, reprend la direction du Parti communiste bulgare. Des purges menées dès septembre 1944, lors de l'invasion du pays par l'Armée rouge, permettent de neutraliser la classe politique restée en dehors du Front patriotique : au sein de cette coalition, les communistes marginalisent leurs alliés agrariens et sociaux-démocrates. La monarchie est abolie en septembre 1946 au profit de la République populaire de Bulgarie, dont Dimitrov devient le chef du gouvernement. Une nouvelle constitution, rédigée en URSS, est adoptée en décembre 1947. Les communistes s'arrogent bientôt le monopole complet du pouvoir et soumettent leurs opposants à une campagne de terreur et d'arrestations ; le dernier député d'opposition est arrêté en juin 1948[362],[363],[364].

Portraits de Staline et du président tchécoslovaque Klement Gottwald.

En Tchécoslovaquie — pays qui n'est alors pas occupé par l'Armée rouge — le Parti communiste tchécoslovaque arrive au pouvoir par ses propres moyens. En 1945, le PCT, dirigé par Klement Gottwald, Antonín Zápotocký et Rudolf Slánský, participe au gouvernement de coalition mis en place par le président Edvard Beneš. Grâce à leur opposition aux accords de Munich et à leur participation à la résistance durant la guerre, les communistes bénéficient d'un vrai soutien populaire[365]. Le PCT étend ensuite son influence, sa tâche étant facilitée par la maladie de Beneš. En février 1948, lors du coup de Prague, les communistes prennent le contrôle du pays : après la démission du gouvernement des ministres non communistes, qui protestent contre les manœuvres du PCT, les communistes forment dans tout le pays des milices ouvrières pour intimider l'opposition. Un nouveau gouvernement est formé, où le PCT détient la moitié des portefeuilles. Beneš, très affaibli, démissionne et est remplacé par Gottwald à la présidence de la république. Les partis politiques et l'administration sont épurés et une nouvelle constitution est adoptée, achevant d'instaurer le régime communiste en Tchécoslovaquie[366],[367].

En Hongrie, le Parti communiste hongrois, dirigé par Mátyás Rákosi — membre en 1919 du gouvernement de la République des conseils —, Ernő Gerő et Imre Nagy, participe au gouvernement de coalition, où il détient des ministères clés : il ne bénéficie cependant pas d'un soutien électoral important, et est battu lors des élections législatives de novembre 1945. Rákosi emploie alors une stratégie progressive, la « tactique du salami », pour s'emparer des leviers du pouvoir et conduire les partis concurrents à se scinder ou à fusionner avec les communistes. László Rajk, ministre communiste de l'intérieur, met sur pied une police secrète, l'AVH, et liquide progressivement l'opposition par la terreur. Les communistes accroissent leurs résultats électoraux grâce à la fraude ; le PCH absorbe le Parti social-démocrate de Hongrie et devient le Parti des travailleurs hongrois. Rákosi consolide quant à lui son pouvoir sur le Parti, qu'il soumet à des purges. Une nouvelle constitution est adoptée en 1949 et la Hongrie prend le nom de République populaire de Hongrie, tandis que le Parti des travailleurs devient parti unique[368],[369].

Dans la zone d'occupation soviétique en Allemagne, qui correspond à l'Est du pays, le Parti communiste d'Allemagne est, en 11 juin 1945, le premier parti allemand à se reconstituer après la défaite du régime nazi. Les cadres du KPD, avec le soutien des Soviétiques, prennent le contrôle des administrations. En avril 1946, les parties des appareils du KPD et du Parti social-démocrate d'Allemagne présentes dans la zone soviétique fusionnent pour devenir le Parti socialiste unifié d'Allemagne (SED). En juin 1948, pour réagir à la création par les Alliés occidentaux d'une nouvelle monnaie dans leur trizone, Staline ordonne le blocus de Berlin-Ouest ; durant près d'un an, l'aviation occidentale ravitaille la partie occidental de la ville via un pont aérien de marchandises ; Staline finit par lever le blocus. Le 7 octobre 1949, le camp communiste réagit à la proclamation de la République fédérale d'Allemagne (RFA, dite Allemagne de l'Ouest) quelques mois plus tôt en proclamant la la République démocratique allemande (RDA, dite Allemagne de l'Est). L'Allemagne est désormais divisée en deux entités politiques opposées : en RDA, les seuls partis autorisés sont le SED et les partis qui lui sont subordonnés au sein de la coalition Front national de l'Allemagne démocratique[370],[371].

Dans tous les pays communistes d'Europe de l'Est, les effectifs des PC au pouvoir augmentent massivement dans tous les pays[372] ; comme en URSS, une nouvelle élite sociale, la « nomenklatura » (ou « nouvelle classe », selon l'expression du dissident yougoslave Milovan Djilas) se forme : la possession de la carte du Parti constitue un atout social et professionnel, permettant d'accéder à de nombreux avantages, matériels et financiers[373],[374].

Portrait du « Petit père des peuples » Joseph Staline, affiché à l'occasion du 70e anniversaire de ce dernier, sur la façade du siège du SED à Berlin-Est.

Les dirigeants des régimes communistes européens sont dans leur majorité directement subordonnés à Staline ; des milliers de conseillers militaires et économiques soviétiques sont envoyés pour seconder les régimes d'Europe de l'Est. En janvier 1949 est créé le Conseil d'assistance économique mutuelle, structure économique qui lie l'URSS et les différents pays communistes européens[375]. Les régimes du Bloc de l'Est, très dépendants politiquement et économiquement de l'URSS, s'inspirent étroitement, dans un premier temps, du modèle soviétique. Ils reposent notamment sur l'armée et les services de police - notamment les polices politiques comme la Securitate roumaine ou la Stasi est-allemande - qui bénéficient d'importants pouvoirs et appliquent un climat de terreur. Des systèmes d'économie planifiée sont mis en place tandis qu'un effort important est fait pour embrigader les populations au sein d'organisations militantes[376],[377]. Bien que d'importantes inégalités demeurent, notamment du fait de l'existence de la nomenklatura, des mesures destinées à favoriser le progrès social sont prises. Les régimes communistes s'emploient à garantir le droit à l'éducation gratuite pour tous, l'accès à la culture, aux frais médicaux et à la retraite, et à réduire les écarts de salaire[378].

Le bloc de l'Est subit son premier remous important dès 1948 au moment de la rupture entre l'URSS et la Yougoslavie : bien que Tito se montre un stalinien loyal, Staline s'agace de l'indépendance des Yougoslaves, ainsi que de leur interventionnisme dans les Balkans où il semblent ambitionner de devenir une puissance majeure[379],[356]. Une crise diplomatique éclate en mars 1948 entre la Yougoslavie et l'URSS, et Tito est violemment attaqué en juin, lors de la seconde conférence du Kominform, par le Français Jacques Duclos et l'Italien Palmiro Togliatti. Le Parti communiste de Yougoslavie est exclu du Kominform. Staline espère que Tito sera rapidement renversé par la fraction pro-soviétique du PCY, mais le dirigeant yougoslave tient au contraire bon et purge son parti des cadres favorables à Staline. Dès 1949, les États-Unis apportent leur aide financière à Tito ; ce dernier s'oriente ensuite vers une recherche de la performance économique, et un nouveau modèle officiellement basé sur l'autogestion. La Yougoslavie demeure dans les années suivantes un État à parti unique, mais Tito favorise une certaine détente politique et les Yougoslaves bénéficient de davantage de libertés, notamment de voyage, que les habitants des autres pays est-européens[380],[381],[382].

La Yougoslavie de Tito est dès lors soumise à une violente campagne de propagande de la part de tous les partis communistes favorables à Staline qui dénoncent, sur un ton « hystérique », le « titisme hitléro-fasciste »[383]. L'accusation de « titisme » devient parallèlement un prétexte pour purger les appareils des partis communistes est-européens, qui sont repris en main dans les mois qui suivent la rupture soviéto-yougoslave. Dès 1948-1949 et jusqu'au début des années 1950, de nombreux dirigeants et cadres communistes du Bloc de l'Est, considérés comme trop nationalistes ou simplement trop indépendants, ou perçus comme des rivaux potentiels par les autres dirigeants, sont déchus de leurs fonctions et arrêtés, voire exécutés, souvent sous l'accusation de collusion avec Tito. Ce prétexte sert ainsi à évincer Władysław Gomułka en Pologne, Traïcho Kostov en Bulgarie, László Rajk en Hongrie ou Koçi Xoxe en Albanie. En Tchécoslovaquie, une partie des cadres dirigeants du Parti communiste tchécoslovaque, dont le secrétaire général Rudolf Slánský, sont arrêtés et jugés en novembre 1952 pour trahison et espionnage. La mascarade judiciaire qui s'ensuit, connue sous le nom de procès de Prague, est accompagnée d'une campagne de propagande aux nets accents antisémites : onze accusés sur quatorze étant juifs, ils sont dénoncés comme « sionistes » et donc forcément portés à trahir. C'est dans le cadre de cette même campagne contre le « cosmopolitisme » et le « sionisme » qu'est évincée en Roumanie la ministre des affaires étrangères Ana Pauker, qui était jusque-là l'un des principaux cadres du régime[384],[385].

Dans les autres pays européens[modifier | modifier le code]

En Europe de l'Ouest et en Europe du Nord, les partis communistes subissent, au début de la guerre froide et avec la formation du bloc de l'Est, un rapide déclin électoral : les PC ne demeurent des forces importantes que dans trois des principaux pays européens, la France, l'Italie et la Finlande[386].

En France, le Parti communiste français réalise une percée historique lors des élections de 1945 et atteint son apogée avec celles de novembre 1946, où il remporte 28,3 % des suffrages. Le PCF devient le premier parti de France en termes de voix et s'implante très fortement dans le monde ouvrier, dans le monde rural et dans le monde intellectuel. Les communistes acquièrent de nombreux « compagnons de route » en la personne d'intellectuels prestigieux, comme Jean-Paul Sartre[387]. Le PCF participe au gouvernement de coalition mais la situation intérieure française se tend bientôt, notamment du fait du contexte international et en particulier de la guerre d'Indochine : en octobre 1947, les communistes sont exclus du deuxième gouvernement Paul Ramadier. Tout en restant très bien implanté sur le plan électoral, le PCF se trouve désormais dans l'opposition pour plusieurs décennies. Les communistes français usent par ailleurs de l'argument pacifiste en lançant en 1950 le Mouvement de la paix : l'« appel de Stockholm », pétition lancée par le Conseil mondial de la paix pour réclamer l'interdiction de l'arme atomique, permet aux communistes de s'approprier en partie, en France et ailleurs, la thématique pacifiste[388]. Le culte de la personnalité de Maurice Thorez atteint son apogée à la fin des années 1940, tandis que le PCF connaît plusieurs purges de son appareil. Des intellectuels compagnons de route comme Vercors ou membres du PCF comme Edgar Morin ou Marguerite Duras s'en éloignent du fait de son raidissement stalinien et de la répression au sein du bloc de l'Est. En 1952, alors que Thorez, malade, est soigné à Moscou, son entourage élimine ses rivaux André Marty et Charles Tillon, qui sont évincés de la direction du parti[389],[386].

En Italie, le Parti communiste italien, dirigé par Palmiro Togliatti, tire une aura très importante de sa participation à la résistance contre l'occupant allemand et les fascistes. En 1946, le nombre de ses adhérents du PCI dépasse deux millions, en comptant les Jeunesses communistes. Le PCI participe jusqu'en mai 1947 au gouvernement de coalition issu de la guerre, mais en est ensuite évincé sous la pression des États-Unis[390]. Le Front démocratique populaire, coalition entre le PCI et le PSI, remporte plus de 30 % des suffrages lors des élections générales de 1948, mais est nettement battu par la Démocratie chrétienne. Rejeté dans l'opposition sur le plan national, le PCI conserve néanmoins une position dominante au sein de la gauche italienne. Implanté dans tout le pays, il dispose de très forts bastions électoraux en Émilie-Romagne, en Toscane et en Ombrie, où il exerce une véritable hégémonie politique[391].

En Finlande, le Parti communiste de Finlande participe au gouvernement de coalition jusqu'en 1948. Battu aux élections législatives et relégué dans l'opposition, le Parti finlandais entretient une culture politique ouvriériste qui lui permet de conserver un électorat important : en 1958, la coalition qu'il dirige, la Ligue démocratique du peuple finlandais, remporte 23,3 % des suffrages aux élections législatives et constitue le groupe parlementaire le plus important à la Diète nationale[386].

La Grèce représente en Europe un cas particulier : la situation politique explosive de la fin de la Seconde Guerre mondiale débouche en 1946 sur une guerre civile qui dure jusqu'en 1949. Staline, qui juge que l'insurrection en Grèce n'a aucune chance de réussir et souhaite éviter un conflit direct avec les pays occidentaux, n'accorde pas d'aide aux insurgés grecs, s'irritant même du soutien logistique que leur apporte la Yougoslavie jusqu'à la rupture de 1948[392],[393]. Les communistes grecs, qui réalisent en leur propre sein des épurations sanglantes durant le conflit, sont finalement vaincus par les troupes gouvernementales : entre 80000 et 100000 d'entre eux sont obligés de se réfugier dans les pays du bloc de l'Est, où une partie sont ensuite victimes des purges mises en œuvre soit par les pays qui les accueillent, soit par l'appareil du Parti communiste de Grèce exilé[394].

L'anticommunisme aux États-Unis[modifier | modifier le code]
Article connexe : Maccarthysme.

Aux États-Unis, le début de la guerre froide suscite une vaste campagne anticommuniste, nouvel avatar de la « peur rouge » qui avait suivi la Révolution d'Octobre. Le sénateur Joseph McCarthy dénonce avec outrance les infiltrations communistes au sein du gouvernement, des médias et des milieux culturels : de nombreuses personnalités sont amenées à être interrogées par le Comité des activités anti-américaines de la Chambre des représentants. La période dite du maccarthysme s'accompagne de certaines affaires retentissantes comme celle de la condamnation à mort des époux Rosenberg pour espionnage au profit de l'URSS. McCarthy lui-même est finalement discrédité du fait de ses abus de pouvoir, mais sa campagne contribue à marginaliser totalement les idées communistes aux États-Unis. Le Parti communiste des États-Unis est presque réduit à néant ; ses dirigeants sont arrêtés en 1948 et condamnés à des peines de prison pour « conspiration » visant à renverser le gouvernement. Il ne constitue plus ensuite qu'une force politique très marginale, son soutien inconditionnel à la politique de l'URSS achevant de le discréditer durant les décennies suivantes[395],[396].

Le cas du trotskysme[modifier | modifier le code]

En dehors du camp stalinien, le trotskysme, privé de son chef assassiné en 1940, est très affaibli au sortir de la Seconde Guerre mondiale[397]. Le courant continue néanmoins d'exister, tout en ayant les plus grandes difficultés à maintenir son unité. Le militant d'origine grecque Michel Pablo entreprend de rassembler la majorité des trotskystes français au sein du Parti communiste internationaliste (PCI)[398]. En 1946, une conférence internationale se tient à Paris pour reconstituer la Quatrième Internationale dispersée durant la guerre. L'Internationale trotskyste connaît au fil des années de très nombreux départs et dissensions, dus aux querelles d'idéologie et de personnes, comme aux désillusions de certains militants. En 1952, la famille politique trotskyste se divise, au niveau international, entre le courant « pabliste » (du nom de Pablo) qui prône la fin de l'opposition systématique envers l'URSS et le courant lambertiste (du nom de Pierre Boussel, alias « Lambert »). Les groupes du monde entier se divisent ou scissionnent. Malgré une aura parfois mythique, due en partie à l'idéalisation de la figure de Trotsky mais aussi au culte du secret pratiqué par beaucoup de ses organisations, le trotskysme demeure une tendance politique très divisée, et éloignée de toute perspective d'accéder au pouvoir[399],[400],[401],[402]. Ce n'est qu'en 1963, après plus de dix ans de déchirements, qu'est fondé le Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale, sans pour autant que la famille trotskyste ne soit durablement réunifiée[403].

Progrès du communisme en Extrême-Orient[modifier | modifier le code]
La naissance de la Chine communiste[modifier | modifier le code]
Portrait de Mao Zedong, fondateur de la République populaire de Chine.

Hors d'Europe, le communisme connaît notamment une progression spectaculaire en Extrême-Orient, ce qui donne par la suite naissance à l'expression « rideau de bambou » pour symboliser un équivalent asiatique du « rideau de fer ». Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la tension entre les nationaliste du Kuomintang et le Parti communiste chinois est à nouveau à son maximum. Les États-Unis tentent en vain une médiation pour obtenir la formation d'un gouvernement de coalition. Le régime de Tchang Kaï-chek gère l'économie du pays, ruinée par le conflit, de manière désastreuse, ce qui profite aux communistes : dès 1946, la guerre civile chinoise reprend de manière ouverte. Les communistes réussissent, grâce à leurs promesses de réforme agraire, à se garantir l'appui crucial des campagnes. En janvier 1949, l'Armée populaire de libération des communistes encercle Pékin : le gouvernement nationaliste se réfugie sur l'île de Taïwan, où il maintient un État appelé République de Chine, conservant le siège de la Chine à l'ONU[404]. Le 1er octobre 1949, Mao Zedong proclame la République populaire de Chine ; il en devient le chef de l'État, tandis que Zhou Enlai est premier ministre[405].

Les Soviétiques sont circonspects face à ce nouvel allié ; ce n'est que le 14 février 1950 qu'un traité d'amitié, d'alliance et d'assistance mutuelle valable pour trente ans, est signé entre l'URSS et la Chine[406]. Mao, qui apprécie peu l'attitude de Staline à l'égard de son pays, a néanmoins besoin de l'appui des Soviétiques pour rebâtir la Chine. La République populaire de Chine parvient par ailleurs dès octobre 1950 à reprendre possession du Tibet, qui échappait au contrôle de la Chine depuis 1912 : le territoire tibétain est envahi par 84000 soldats chinois et, en mai 1951, le 14e dalaï-lama doit signer l'accord en 17 points sur la libération pacifique du Tibet, qui reconnaît la souveraineté de la Chine sur le Tibet. Le régime communiste chinois s'emploie, dans ses premières années, à purger les cadres et partisans du Kuomintang, puis à mettre en œuvre une réforme agraire qui détruit les élites villageoises : des millions d'« ennemis du peuple » sont envoyés dans des camps. Après avoir, par de vigoureuses campagnes répressives, réussi à restaurer l'ordre et à rendre à l'économie chinoise un cours normal, le gouvernement chinois s'emploie à « soviétiser » la Chine en renforçant le pouvoir du Parti, en collectivisant l'agriculture, et en développant l'industrialisation[407].

La naissance de la République populaire de Chine a en outre de très importantes répercussions géopolitiques : en faisant basculer le pays le plus peuplé du monde dans le camp communiste, elle bouleverse les équilibres de la région et influe sur d'autres conflits en cours en Asie, que ce soit en Indochine française ou en Corée[408],[409].

La Guerre de Corée[modifier | modifier le code]
Article connexe : Guerre de Corée.
Offensive des troupes communistes durant la guerre de Corée, au printemps 1951.

Dans le nord de la Corée libérée des Japonais, les occupants soviétiques soutiennent en février 1946 la formation d'un gouvernement provisoire dirigé par le jeune chef communiste Kim Il-sung, tout juste revenu de plusieurs années d'exil en URSS, qui crée le Parti du travail de Corée[410]. En 1948, Kim Il-sung proclame la République populaire démocratique de Corée (dite plus couramment Corée du Nord) qui dispute aussitôt la souveraineté nationale à la République de Corée (Corée du Sud) ; le dirigeant nord-coréen parvient à convaincre Staline de l'opportunité d'une attaque contre le Sud, afin de réunifier toute la Corée sous sa bannière[411] : en juin 1950, l'attaque du Nord contre le Sud déclenche la guerre de Corée. Les Nations Unies autorisent alors l'intervention d'une force militaire, largement dominée par les États-Unis, pour défendre le sud[344]. L'avancée des troupes nord-coréennes est arrêtée net par les Américains, qui les repoussent vers le Nord ; Staline convainc alors Mao d'intervenir dans le conflit coréen et trois millions de soldats chinois, présentés comme des « volontaires », viennent soutenir Kim Il-sung. L'URSS n'intervient pas officiellement, mais équipe les troupes chinoises et nord-coréennes[411].

La Chine paie un lourd tribut au conflit — plus de 800 000 soldats tués, dont le fils de Mao Zedong — mais elle modernise son armée tandis que le Parti communiste chinois renforce son unité dans la lutte contre l'« ennemi numéro un du peuple chinois ». La Chine y gagne également le maintien d'un régime ami à sa frontière. Après une contre-attaque américaine en 1951, la ligne des combats se stabilise. L'armistice de Panmunjeom, en juillet 1953, met un terme au conflit et scelle la division de la Corée : Corée du Nord et Corée du Sud sont séparées par la zone coréenne démilitarisée[412]. La guerre de Corée marque un tournant dans la guerre froide, le président américain Harry Truman ayant refusé de recourir à l'arme nucléaire, dont l'emploi lui semblait trop risqué et qui aurait pu conduire à une Troisième Guerre mondiale ; elle renforce également la cohésion du monde occidental et de l'atlantisme[413],[414].

La Guerre d'Indochine[modifier | modifier le code]
Article connexe : Guerre d'Indochine.
Timbre soviétique à l'effigie de Hô Chi Minh.

En Indochine française, le Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient commandé par le général Leclerc débarque en octobre 1945 et reprend progressivement possession de la colonie, que le Việt Minh continue de contrôler au Nord. En novembre, le Parti communiste indochinois proclame, afin de rassurer les partenaires du Việt Minh, son autodissolution : dans les faits, les responsables communistes continuent de contrôler le Việt Minh. En mars 1946, les accords Hô-Sainteny conclus par Hô Chi Minh avec le commissaire du GPRF Jean Sainteny, prévoient la reconnaissance par la France d'un État vietnamien au sein de l'Union française. Leclerc peut rentrer dans Hanoï peu après[415]. Mais la conférence de Fontainebleau, prévue par les accords et qui se tient à l'été 1946 pour décider du statut du Viêt Nam, tourne ensuite court. En novembre, les Français bombardent Haïphong ; le 19 décembre, le Việt Minh tente un coup de force dans l'ensemble du territoire vietnamien. L'insurrection est contenue et Hô Chi Minh prend le maquis, déclenchant la guerre d'Indochine[416]. L'insurrection communiste est, dans le contexte vietnamien, totalement identifiée à une lutte nationaliste et indépendantiste : Hô Chi Minh peut dès lors apparaître par la suite, dans le contexte de la décolonisation, comme un symbole du tiers-monde émergent[417]. La guerre d'Indochine est, initialement, surtout une guerre vietnamienne malgré l'existence de mouvements indépendantistes laotien et cambodgien, faibles et très dépendants du Việt Minh[418]. Après la proclamation de la République populaire de Chine, le Việt Minh gagne une importante base arrière en territoire chinois[419], ainsi qu'une aide logistique et des stocks d'armes ; les Français reçoivent de leur côté l'aide des États-Unis. Le Việt Minh réorganise et structure de plus en plus la guérilla laotienne du Pathet Lao et celle, cambodgienne, des Khmers issarak. En février 1951, l'ancien Parti communiste indochinois renaît officiellement sous le nom de Parti des travailleurs du Viêt Nam : les insurgés vietnamiens affichent désormais ouvertement leurs couleurs communistes ; la création des « partis frères » laotien et cambodgien est décidée[420].

Dès 1953, face à une situation militaire insoluble, la France envisage une « sortie honorable » d'Indochine[421]. Des négociations diplomatiques sont prévues à Genève ; le chef militaire du Việt Minh, Võ Nguyên Giáp, décide alors de prendre coûte que coûte la base de Ðiện Biên Phủ pour être en position de force au moment des négociations. La bataille de Diên Biên Phu, qui dure près de deux mois, s'achève par la victoire de l'Armée populaire vietnamienne, mettant la France en situation de faiblesse dans le contexte des négociations de Genève. Pierre Mendès France signe les accords de Genève, qui permettent à la France de sortir du conflit tout en mettant un terme à l'Indochine française. Le Viêt Nam est coupé en deux, les communistes constituant au Nord la République démocratique du Viêt Nam (ou Nord Viêt Nam), dont Hô Chi Minh est le président et Phạm Văn Đồng le premier ministre ; le Sud du pays revient à l'État du Viêt Nam, remplacé l'année suivante par la République du Viêt Nam. La séparation du pays est censée être provisoire en attendant des élections, mais le gouvernement anticommuniste de Ngô Đình Diệm au Sud refuse d'organiser le scrutin prévu par les accords. Le Royaume du Laos doit entamer des pourparlers avec le Pathet lao, mais Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, réussit à éviter toute concession aux Khmers issarak. Les États-Unis, désireux de contenir l'avancée du communisme dans la région, augmentent leur présence en Asie du Sud-Est, remplaçant rapidement les derniers conseillers français au Sud Viêt Nam[422].

Dans le reste de l'Extrême-Orient[modifier | modifier le code]

D'autres insurrections communistes ont lieu, avec moins de succès, dans plusieurs pays d'Extrême-Orient tout juste décolonisés : en Birmanie, peu après l'indépendance, le Parti communiste de Birmanie lance un soulèvement ; en Indonésie, le Parti communiste indonésien participe à la révolution nationale indonésienne pour empêcher le retour des colonisateurs néerlandais, mais échoue ensuite en 1948 en voulant lancer une insurrection à Java contre le leader nationaliste Soekarno : les communistes sont écrasés lors de l'« affaire de Madiun ». Aux Philippines, les Hukbalahap refusent de rendre leurs armes après la défaite des Japonais et lancent un soulèvement en 1946[423]. En Malaisie britannique, l'Armée de Libération des Peuples de Malaisie, force armée du Parti communiste malais, déclenche une insurrection en 1948. Le soulèvement communiste en Malaisie a cependant un caractère essentiellement ethnique - le PC local regroupant surtout la minorité chinoise - ce qui réduit son attrait au sein de la population. Malgré leurs fortunes très inégales - les insurgés philippins et malaisiens sont battus militairement - les partis communistes sont parvenus à s'implanter durablement dans divers pays d'Asie de l'Est du Sud-Est[423].

De la déstalinisation au Printemps de Prague[modifier | modifier le code]

Dernières années et succession de Staline[modifier | modifier le code]

Au début des années 1950, Staline prépare une nouvelle purge du Parti et de la société soviétiques, en usant cette fois d'une propagande à la tonalité nettement antisémite : c'est dans ce contexte que se déroulent les procès de Prague et l'élimination d'Ana Pauker en Roumanie. À la fin de 1952, plusieurs médecins, dont une majorité de Juifs, sont arrêtés sous l'accusation de complot ; en janvier 1953, la Pravda annonce la découverte du « complot terroriste des médecins », lançant l'affaire connue sous le nom de complot des blouses blanches[424]. Les autorités soviétiques lancent une campagne de propagande dénonçant les « nationalistes juifs », en préparation de la nouvelle purge envisagée par Staline. Mais, le 1er mars 1953, Staline est victime d'une attaque ; il meurt le 5 mars et Gueorgui Malenkov lui succède à la tête du Conseil des ministres[425].

Une « troïka » de dirigeants, composée de Malenkov, Nikita Khrouchtchev et Lavrenti Beria, prend la tête de l'URSS, qui connaît une période de détente sur le plan intérieur : une amnistie est prononcée pour tous les détenus dont la peine ne dépasse pas cinq ans ; les « médecins assassins » dénoncés dans le cadre du complot des blouses blanches sont réhabilités début avril. En juillet, Beria, qui tentait de se poser en successeur, est arrêté ; il est par la suite exécuté. Les services de sécurité, qu'il avait centralisés sous son autorité, perdent en influence au profit de l'Armée rouge. En 1954, l'appareil policier est réorganisé, la police politique prenant le nom de KGB[426],[427].

Dans les mois qui suivent, Khrouchtchev sort vainqueur de la lutte d'influence qui l'oppose à Malenkov : en septembre, il devient Premier secrétaire du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS)[428]. Khrouchtchev met en place des réformes économiques qui améliorent les conditions de vie des citoyens soviétiques, tandis qu'il élimine ses rivaux politiques. En février 1955, Malenkov est remplacé par Nikolaï Boulganine à la tête du Conseil des ministres. Khrouchtchev met ensuite à l'écart le camp des conservateurs, comme Kaganovitch et Molotov, qui l'avaient aidé contre Malenkov[429].

Quelques mois après la mort de Staline a lieu le premier bouleversement politique au sein du bloc de l'Est. Le 16 juin 1953, à la suite d'un décret augmentant les normes du travail industriel, une insurrection populaire éclate en République démocratique allemande. La révolte est finalement écrasée par l'intervention des troupes soviétiques. Le no 1 est-allemand Walter Ulbricht obtient ensuite une aide économique accrue de la part de l'URSS pour améliorer le niveau de vie de la population de la RDA[430]; les événements de 1953 ont cependant eu pour conséquence de souligner le peu de légitimité populaire dont jouit alors gouvernement est-allemand[431].

Première période de détente et dénonciation posthume de Staline[modifier | modifier le code]

Sur le plan extérieur, la politique suivie par l'URSS après la mort de Staline entraîne une une première phase de détente Est-Ouest : les Soviétiques favorisent en juillet 1953 la fin de la guerre de Corée[432]. Les relations internationales demeurent néanmoins en grande partie rythmées par l'opposition politique entre les deux superpuissances, les États-Unis demeurant attachés à leur doctrine d'endiguement du communisme; en Amérique latine, où plusieurs partis communistes - notamment en Bolivie, en Argentine ou au Brésil - ont augmenté leur influence, les États-Unis pèsent sur la politique répressive suivie par certains gouvernements à l'égard des communistes locaux[433],[434]. Au Guatemala, lorsque le Parti guatémaltèque du travail participe - d'ailleurs contre l'avis des Soviétiques, qui jugent l'alliance imprudente - au régime du président Jacobo Arbenz, la CIA apporte son soutien à un coup d'État qui renverse le président guatémaltèque en 1954[435]. À partir de 1955, l'URSS revient à une politique plus dynamique en Europe : le 15 mai 1955 est fondé le Pacte de Varsovie, une alliance militaire entre l'Union soviétique et les pays du bloc de l'Est, destinée à faire pendant à l'OTAN[436].

L'URSS impose des réformes aux régimes est-européens, dont plusieurs dirigeants se voient ainsi contraints de séparer les charges de chef du gouvernement et de chef du Parti, qu'ils cumulaient jusque-là. En République populaire de Hongrie, Mátyás Rákosi se voit imposer en 1953 Imre Nagy, communiste plus modéré, comme chef du gouvernement. Nagy entreprend un mouvement de réformes, mais Rákosi parvient à obtenir son remplacement en 1955[437]. En République populaire de Bulgarie, Valko Tchervenkov, qui a succédé à Dimitrov mort en 1949, cède la tête du Parti communiste bulgare à Todor Jivkov, qui l'évince ensuite tout à fait[438]. En mai 1955, Nikita Khrouchtchev se rend à Belgrade et l'URSS se réconcilie avec la Yougoslavie. Tito, réhabilité dans le camp communiste, conserve cependant son indépendance[439] ; il maintient de bonnes relations avec les États occidentaux qui soutiennent financièrement son pays et adopte sur le plan international une position neutraliste : en 1955, la Yougoslavie participe à la conférence de Bandung, qui donne quelques années plus tard naissance au Mouvement des non-alignés dont elle est l'un des membres fondateurs. L'État yougoslave s'engage vers une décentralisation croissante de ses institutions ; le régime de Tito devient au fil des ans le plus ouvert et le plus prospère des pays communistes européens[440],[441],[442].

En février 1956, lors du XXe congrès du Parti communiste de l'Union soviétique, Khrouchtchev lit un « rapport secret » révélant une partie des crimes de Staline. Seule une petite partie des exactions staliniennes est rendue publique et aucune des grandes orientations prises depuis 1917 n'est remise en cause ; Khrouchtchev prend cependant un risque politique considérable, une grande partie de son auditoire ayant fait carrière à l'époque concernée. L'existence du rapport Khrouchtchev est rapidement connue à l'étranger et sème la stupeur dans le monde entier. Les partis communistes occidentaux perdent bientôt de très nombreux adhérents et sympathisants[443],[444]. Krouchtchev rompt avec la doctrine Jdanov et expose le principe de coexistence pacifique entre systèmes politiques différents[445]. Le Kominform est par ailleurs supprimé, en vue de ne plus faire apparaître de lien de subordination entre les partis communistes et le régime soviétique[446].

Évènements de 1956 en Pologne et en Hongrie[modifier | modifier le code]
Le drapeau hongrois, dont le symbole communiste a été retiré, lors de l'insurrection de Budapest.

Les répercussions de la déstalinisation lancée par Khrouchtchev se font sentir dans l'ensemble du bloc de l'Est, mais ont des conséquences particulièrement importantes en République populaire de Pologne et en République populaire de Hongrie. Après avoir entendu l'allocution de Khrouchtchev au congrès du PCUS, le dirigeant polonais Bolesław Bierut tombe malade, apparemment victime d'un infarctus, et meurt à Moscou[447]. Edward Ochab, qui lui succède, s'engage dans une politique de libéralisation relative[448]. Plusieurs dizaines de milliers de prisonniers politiques sont libérés, parmi lesquels Władysław Gomułka et ses amis politiques. En juin, une manifestation ouvrière à Poznań dégénère en véritable soulèvement, vite réprimé par les troupes polonaises ; l'agitation populaire s'accroît néanmoins en Pologne et des cadres de l'appareil du Parti ouvrier unifié polonais réclament bientôt le retour au pouvoir de Gomułka. Au cours des bouleversements d'octobre, Gomułka revient à la tête du Parti ouvrier unifié polonais, avec l'appui des Soviétiques qui, effrayés par la situation en Hongrie, souhaitent éviter une crise comparable en Pologne. Gomułka, attaché aux intérêts nationaux de son pays, bénéficie alors d'un réel soutien au sein de la population ; bien qu'annonçant un programme de réformes, il garantit cependant aux Soviétiques qu'il ne touchera pas à leurs intérêts en Pologne. La démocratisation polonaise demeure donc limitée[449],[447].

En Hongrie, durant la même période, la situation évolue de manière nettement plus dramatique : en juillet 1956, Mátyás Rákosi doit, sous la pression des Soviétiques, céder à Ernő Gerő la tête du Parti des travailleurs hongrois. László Rajk est réhabilité au mois d'octobre, sept ans après son exécution. Le 22 octobre, une manifestation étudiante débouche sur la publication d'un manifeste révolutionnaire qui réclame la destitution des staliniens et le retour au pouvoir du réformateur Imre Nagy. Le lendemain, la statue de Staline au centre de Budapest est abattue ; l'agitation s'accroit et vire à l'insurrection ouverte dans la capitale. Imre Nagy, renommé chef du gouvernement, est d'abord réticent face au mouvement, mais évolue bientôt vers un soutien aux contestataires. Fin octobre, il forme un gouvernement de coalition avec des non communistes, tandis que l'insurrection s'étend. Le 31 octobre, Nagy annonce le départ de la Hongrie du Pacte de Varsovie et proclame la neutralité du pays. Les Soviétiques décident alors de mettre un terme au soulèvement en faisant intervenir leurs troupes, tandis que János Kádár accepte de former un nouveau gouvernement favorable à l'URSS, tout en obtenant une certaine latitude politique sur le plan intérieur. L'insurrection est écrasée par l'Armée rouge et Imre Nagy, qui s'était réfugié dans l'ambassade yougoslave, est capturé par traîtrise ; il est par la suite jugé au cours d'un procès secret, puis pendu[449],[447].

Autres conséquences de la déstalinisation et rupture avec la Chine[modifier | modifier le code]

Les événements de Hongrie ont un effet désastreux sur l'image de l'URSS, qui se trouve encore dégradée dans le monde entier, quelques mois après la révélation des crimes de Staline. Dans le monde entier, les partis communistes perdent à nouveau de nombreux militants et sympathisants ; certains, comme le PCF et le PCI conservent cependant un poids électoral important. Le PCF, initialement décontenancé, se convertit à la déstalinisation ; le PCI reste le principal parti d'opposition en Italie et affirme progressivement, après 1956, une liberté de ton et une autonomie accrues : Palmiro Togliatti, après avoir dans un premier temps refusé la déstalinisation, théorise dès 1957 une « voie italienne vers le communisme »[447],[450].

La déstalinisation a également des conséquences en République populaire de Chine : le Parti communiste chinois adopte en 1956 un mode de fonctionnement plus collégial et la pensée Mao Zedong disparaît temporairement des statuts officiels. Deng Xiaoping est promu au rang de secrétaire général du Parti, tandis que Mao en demeure le président[451]. Le contrôle policier de la population demeure rigide et le laogai, un système de camps de détention comparable au goulag soviétique, est créé : selon des estimations très approximatives, plusieurs dizaines de millions de prisonniers y auraient transité au fil des décennies[452]. La collectivisation agricole est accélérée, mais la logique productiviste conduit à un échec économique ; le malaise social et politique s'accroît face aux consignes du Parti[453]. Mao prend acte des difficultés : en février 1957, il décrète une « campagne de rectification » - dite « campagne des cent fleurs » - en encourageant la critique sur l'action du Parti. Cette initiative aboutit cependant, dans les milieux intellectuels et étudiants urbains, à un nombre si important de critiques à l'égard des politiques du PCC que Mao finit par faire réprimer les contestataires, en déclenchant dès l'été des purges (baptisées « campagne anti-droitiste ») contre les réformateurs[454],[451].

Statue du « Grand leader » Kim Il-sung à Pyongyang, Corée du Nord.

En Corée du Nord, Kim Il-sung est lui aussi en désaccord avec la déstalinisation et entreprend de développer l'identité propre de son régime : une idéologie à usage national, le Juche, est ainsi élaborée par le dirigeant nord-coréen et son entourage. La Corée du Nord demeure gouvernée selon une logique de militarisation à outrance de la société et organise un culte de la personnalité particulièrement intense autour du « Grand leader » Kim Il-sung[455].

En URSS, Nikita Khrouchtchev affirme son pouvoir en éliminant ses adversaires, comme Kaganovitch, Molotov et Malenkov, qu'il fait exclure en 1957 du Comité central lors de l'affaire du « groupe anti-parti ». Le numéro un soviétique encourage une relative libéralisation culturelle, qui ne s'étend cependant pas au domaine religieux ; sur le plan social, il s'efforce d'améliorer les conditions de vie des citoyens soviétiques augmentant la production des biens de consommation et en améliorant l'offre de logement. La recherche spatiale fait l'objet, notamment pour des raisons de prestige, d'une attention particulière[456]. La déstalinisation, si elle apporte en URSS et dans le reste du bloc de l'Est un réel relâchement politique, demeure finalement d'une ampleur relative. Les abus les plus criants du système stalinien sont supprimés du code pénal, mais celui-ci conserve des articles permettant de punir toute forme de déviance politique ou idéologique. Aucune étude en profondeur de la période stalinienne n'est menée. La libéralisation de la vie intellectuelle n'empêche pas le maintien de la censure, bien que celle-ci devienne plus souple et permette la publication d'ouvrages comme Une journée d'Ivan Denissovitch d'Alexandre Soljenitsyne[457],[458].

Sur le plan international, Khrouchtchev adopte une posture délibérément agressive, donnant la priorité à l'armement nucléaire et considérant la dissuasion, dans le cadre d'une menace de guerre atomique, comme le meilleur moyen de prévenir un conflit avec l'Occident. Il innove par ailleurs par rapport à Staline en jouant la carte du tiers-monde : soutenant les mouvements de décolonisation, il entreprend de se rapprocher des pays décolonisés « progressistes », même non communistes, afin d'affaiblir l'Occident et de faire progresser la cause communiste dans le tiers-monde[459].

La déstalinisation contribue par ailleurs à provoquer une nouvelle grave crise entre pays communistes, qui conduit à la rupture entre l'URSS et la République populaire de Chine. Mao Zedong désapprouve en effet la condamnation de Staline par Khrouchtchev et se montre hostile à un rapprochement avec les États-Unis, condamnant toute forme de coexistence pacifique : en novembre 1957, lors d'une visite à Moscou, il choque son auditoire en évoquant ouvertement l'opportunité d'une guerre nucléaire et en jugeant que les centaines de millions de morts seraient un prix à payer pour la victoire du socialisme. En 1958, l'URSS montre de nets signes d'irritation quand la politique chinoise provoque la deuxième crise du détroit de Taïwan. Les rapports sino-soviétiques se tendent et, en avril 1960, la presse chinoise condamne avec virulence le « révisionnisme » idéologique et la coexistence pacifique. En juin de la même année, le congrès des partis communistes au pouvoir, à Bucarest, est le lieu de violentes disputes entre Soviétiques et Chinois ; les coopérants soviétiques de l'industrie chinoise sont rappelés. Les rapports entre les deux pays sont dès lors franchement mauvais, bien que la rupture sino-soviétique ne devienne réellement publique qu'en 1963[460],[461].

Après la dissolution du Kominform, le mouvement communiste international est incarné pour l'essentiel par les relations bilatérales des partis communistes : entre 1957 et 1969, cinq conférences mondiales des Partis communistes sont organisées, qui mettent cependant en relief les divisions grandissantes du camp communiste[462]. À la faveur de la rupture entre l'URSS et la Chine, la République populaire d'Albanie s'éloigne également de l'URSS : le dirigeant albanais, Enver Hoxha, qui refuse la déstalinisation au sein de l'« anti-révisionnisme », s'en prend violemment à la politique soviétique lors du congrès de Bucarest de 1960. En 1961, après que l'URSS ait suspendu son aide économique, l'Albanie choisit de s'aligner sur la Chine et se tient désormais à l'écart du bloc de l'Est. La Chine, qui ambitionne désormais de constituer un pôle communiste concurrent à celui de l'URSS, reçoit d'autres soutiens, qui restent cependant d'ampleur limitée. Différents partis communistes à travers le monde connaissent en effet des scissions - le Parti communiste du Brésil, scission du Parti communiste brésilien pro-soviétique, s'aligne ainsi sur la Chine ; le Parti communiste d'Inde (marxiste) naît en 1964 en tant que dissidence pro-chinoise du Parti communiste d'Inde - ou comportent des fractions maoïstes. Aucun effort n'est cependant fait pour créer une véritable « internationale » maoïste. La Corée du Nord et le Nord Viêt Nam se rapprochent de la République populaire de Chine, sans rompre pour autant avec l'URSS[463],[464],[465],[466]. Dans les années 1960, la Chine demeure cependant isolée au niveau international après sa rupture avec l'URSS. Le seul État réellement aligné sur elle est la République populaire d'Albanie, pays éloigné et de dimensions modestes. Un conflit avec l'Inde à propos de territoires frontaliers entraîne une brève guerre entre les deux pays, privant la Chine de son principal allié en Asie[463]. Zhou Enlai entretient des contacts diplomatiques en Asie et en Afrique et la Chine populaire se pose en champion des peuples opprimés du tiers-monde ; elle ne parvient cependant pas à susciter autour d'elle de « front uni » cohérent[467].

Le désastre du Grand Bond en avant en Chine[modifier | modifier le code]

Après sa « victoire » de 1957 sur les « droitistes » et la reprise en main des villes frondeuses, Mao souhaite promouvoir la « voie chinoise au socialisme », en visant l'autosuffisance du pays et en développant un modèle spécifiquement chinois, différent du modèle soviétique jugé trop rigide. La Chine entreprend, sur l'injonction de Mao, de rattraper son retard économique à marche forcée en mobilisant toute la population dans le cadre d'un effort productiviste et d'une collectivisation accrue. Des objectifs de production totalement irréalistes sont fixés, tandis que 740000 coopératives agricoles fusionnent en 24000 communes populaires, pour regrouper l'ensemble des paysans chinois. Toutes les activités sont collectivisées dans le cadre du « Grand Bond en avant », dont Mao attend qu'il fasse « jaillir les énergies populaires ». Cette campagne, en grande partie improvisée sans que l'appareil technique et de planification suive, aboutit à un véritable désastre économique et humain : l'agriculture chinoise est totalement désorganisée, provoquant des situations de famine. Mao, face aux critiques, opère en avril 1959 une retraite stratégique et renonce au poste de président de la République, qu'il laisse à Liu Shaoqi, pour se concentrer sur celui de président du Parti communiste chinois. Il refuse cependant d'écouter les appels à arrêter le Grand bond en avant, qu'il décide au contraire de relancer et, transformant une politique dangereuse en véritable catastrophe. La politique de Mao provoque l'une des pires famines de l'histoire chinoise, entraînant plusieurs millions de morts (les estimations vont de 14 à 43 millions de victimes). À l'automne 1960, le gouvernement chinois est contraint, dans l'urgence, de mettre fin à l'expérience[468],[451],[469],[470].

En parallèle, la Chine doit également gérer, en 1959, le soulèvement au Tibet : la répression de l'insurrection fait entre 2000 et 20000 morts, tandis que le le dalaï-lama se réfugie en Inde. En 1965, l'administration du Tibet est réorganisée, donnant naissance à la région autonome du Tibet[471].

Cuba, théâtre de la guerre froide[modifier | modifier le code]
Fidel Castro en visite à Washington, en 1959.

À la même époque, un nouveau régime politique vient bouleverser les équilibres internationaux avec l'arrivée au pouvoir, à Cuba, de Fidel Castro : le Mouvement du 26-Juillet, auquel participe, outre Fidel Castro et son frère Raul, le médecin argentin Ernesto « Che » Guevara, mène une insurrection contre le gouvernement de Fulgencio Batista. La guérilla de Castro, qui ne se présente alors pas comme communiste[472], bénéficie initialement d'une bonne image aux États-Unis, lassés par la politique de Batista ; le Parti socialiste populaire, le PC cubain, ne se rapproche également que progressivement des rebelles[473]. L'URSS est peu enthousiaste devant ce rapprochement, jugeant alors l'insurrection de Castro sans espoir[435]. Dans les derniers jours de décembre 1958, l'armée gouvernementale se débande et Batista s'enfuit durant la nuit du nouvel an. Le 7 janvier 1959, Fidel Castro fait une entrée triomphale à La Havane[473]. Castro continue d'affirmer qu'il n'est pas communiste mais les relations avec les États-Unis se dégradent presque immédiatement : dès janvier 1959, les Américains dénoncent la violente répression exercée contre les partisans de Batista et la CIA, qui soupçonne un « péril communiste », envisage rapidement une intervention militaire contre l'île. En mai 1959, une réforme agraire touche la plupart des domaines sucriers possédés par des intérêts américains : les rapports entre Cuba et les États-Unis continuent de se dégrader et Cuba se rapproche bientôt de l'URSS, qui ne connaissait guère jusque-là le mouvement castriste : en février 1960, des accords économiques soviéto-cubains sont conclus. La même année, Cuba exproprie 192 sociétés nord-américaines, et les États-Unis répliquent en décrétant un embargo quasi total sur les exportations à destination de l'île. Che Guevara, ouvertement communiste, devient ministre de l'industrie et responsable de la banque centrale cubaine et le Parti socialiste populaire intègre le gouvernement. Guevara mène, sur le plan économique, un programme ambitieux d'industrialisation ; mais la planification mal maîtrisée, le manque d'expertise et les sanctions américaines entraînent vite une dégradation de l'économie cubaine[474],[474],[475].

Che Guevara en 1959.

Fidel Castro se prépare désormais à une invasion éventuelle et crée les Comités de défense de la révolution, destinés à encadrer la population. Devenu président des États-Unis en janvier 1961, John Fitzgerald Kennedy trouve des plans d'invasion de Cuba, préparés sous l'administration Eisenhower, et prévoyant le débarquement sur l'île d'une troupe d'opposants Cubains exilés à l'étranger. En avril, le débarquement de la baie des Cochons, mal préparé, débouche sur une véritable débâcle : les 1500 Cubains anti-castristes débarqués sont accueillis par des miliciens en surnombre et rapidement mis en déroute. L'opération accélère le rapprochement de Castro avec l'URSS : dans le courant de l'année, Castro proclame Cuba « État socialiste », puis proclame ouvertement sa foi dans le marxisme-léninisme et annonce la formation d'un parti unique dans lequel fusionneront les organisations révolutionnaires. Le PSP et le mouvement du 26‑Juillet s'unissent au sein d'un Parti unifié de la révolution socialiste, qui prend en 1965 le nom de Parti communiste de Cuba[476],[474],[475],[477].

L'URSS entame rapidement des échanges secrets avec Cuba sur le moyen de prévenir une autre invasion et Khrouchtchev propose à Castro d'installer des missiles à Cuba, en vue d'une manœuvre d'intimidation à l'égard des États-Unis. En septembre 1962, des batteries de missiles soviétiques sont installées : mais les missiles sont rapidement découverts un avion espion et Kennedy exige leur démantèlement. La crise des missiles entraîne au niveau international une tension extrême et fait craindre une guerre nucléaire ; Castro va jusqu'à proposer à Khrouchtchev d'utiliser l'arme nucléaire contre les États-Unis en cas d'attaque sur Cuba. Des négociations américano-soviétiques, dont Castro est tenu à l'écart à son grand dépit, aboutissent finalement au démantèlement des missiles. Les États-Unis promettent de leur côté de ne plus essayer d'envahir Cuba[474],[475]. La CIA tente ensuite à plusieurs reprises de faire assassiner Fidel Castro, qui affirme plus tard avoir échappé au fil des ans à 600 complots[478].

Le gouvernement cubain accélère la collectivisation de l'économie, mais le développement industriel et agricole à marche forcée dégrade bientôt l'économie du pays, l'embargo américain aggravant encore la situation. Che Guevara est supplanté par des technocrates soutenus par l'Union soviétique. Abandonnant ses responsabilités gouvernementales, il décide de se consacrer à l'exportation du modèle révolutionnaire[474],[479].

En Amérique latine, Cuba s'efforce d'exporter son modèle révolutionnaire, Fidel Castro et Che Guevara considérant de leur devoir d'aider les peuples opprimés du continent. Guevara, s'inspirant de Mao Zedong et de Hô Chi Minh, théorise la guerre révolutionnaire par le biais du foco (feu), une action de guérilla d'ampleur réduite mais représentant l'avant-garde révolutionnaire, et visant à déclencher des incendies révolutionnaires dans le tiers-monde. Guevara appelle ainsi à créer « deux, trois, de nombreux Viêt Nam » en Amérique latine. Les Cubains assurent la formation de plus de mille révolutionnaires venus d'Amérique du Sud et d'Amérique centrale, mais l'exemple cubain suffit à susciter la formation de nombreux groupes insurgés, d'inspiration directement castriste ou bien maoïste, pro-soviétique ou trotskyste, au début des années 1960. Entre 1960 et 1967, les mouvements de guérilla touchent une vingtaine de pays sur le continent américain. Guevara lui-même tente d'importer ses méthodes sur le continent africain, en apportant son aide aux rebelles dans le cadre de la crise congolaise : son aventure dans l'ex-Congo belge tourne cependant au fiasco. La première vague de guérillas latino-américaines suscite l'agacement de l'URSS qui la juge vouée à l'échec et considère la politique de Castro comme irréaliste, et gênante dans le cadre de la politique de détente avec les États-Unis. Les mouvements souffrent en outre de l'inexpérience militaire de leurs dirigeants, et de divisions politiques incessantes. Certaines guérillas, comme en Colombie les FARC et l'ELN, parviennent à s'inscrire dans la durée, mais la plupart des guérillas s'éteignent avec les années. Che Guevara lui-même, revenu d'Afrique, lance, avec des moyens très réduits, une petite guérilla en Bolivie : il est finalement tué le 8 octobre 1967[480],[481].

Évolutions du Bloc communiste[modifier | modifier le code]
Article connexe : Mur de Berlin.

En Europe, les pays du bloc de l'Est connaissent des évolutions contrastées. En République populaire de Hongrie, János Kádár se livre, dans les années qui suivent l'écrasement de l'insurrection de Budapest, à une politique de libéralisation politique modérée. Grâce à un ensemble de réformes économiques, la Hongrie communiste connaît une période de relative prospérité, qualifiée de « socialisme du goulash »[482],[447].

Chars soviétiques et américains se faisant face sur Checkpoint Charlie, à la limite entre Berlin-Est et Berlin-Ouest.
Fortifications sur la Potsdamer Platz, au moment de la construction du mur de Berlin en 1961.

En République démocratique allemande, le régime se consolide, mais la présence de l'enclave de Berlin-Ouest constitue un facteur d'affaiblissement : cette vitrine du monde occidental permet aux Est-allemands de constater l'écart avec leurs propres conditions de vie, mais aussi quitter la RDA pour s'installer en Allemagne de l'Ouest. La nombre important de départs vers l'Ouest constitue un facteur supplémentaire de tensions diplomatiques dans Berlin. L'hostilité entre Est et Ouest à Berlin atteint son point culminant durant de la crise de 1958-61. Finalement, dans la nuit du 12 août 1961, la construction d'un mur séparant Berlin-Ouest de Berlin-Est est lancée : le mur de Berlin constitue désormais le symbole le plus visible du rideau de fer séparant l'Europe. Sa construction met un terme à la crise diplomatique à Berlin, mais constitue un désastre en termes d'image pour la RDA, et pour l'ensemble du camp communiste[483],[484].

La République populaire roumaine, quant à elle, se distingue en recherchant une indépendance accrue vis-à-vis de l'URSS : Gheorghe Gheorghiu-Dej adopte une position conciliatrice vis-à-vis de la Chine, noue des relations cordiales avec l'Occident, introduit une relative libéralisation culturelle et proclame en avril 1964 l'« autonomie » de son pays au sein du bloc de l'Est. L'Union soviétique finit par s'accommoder de la situation, la Roumanie ne cherchant pas à rompre avec elle[485].

En URSS, la politique économique de Khrouchtchev marque le pas dès la fin des années 1950. Les résistances à la déstalinisation demeurent fortes au sein du PCUS. L'accumulation de crises diplomatiques et les résultats décevants de la politique vis-à-vis du tiers-monde contribue à nourrir l'opposition envers Khrouchtchev, dont les réformes économiques et le style personnel sont de plus en plus contestés. En 1962, la crise des missiles de Cuba porte un coup supplémentaire au prestige du no 1 soviétique. Les réformes économiques successives de Khrouchtchev, mais aussi son style de gouvernance, entraînent une fronde croissante au sein du PCUS à partir de 1961-1962. Le 14 octobre 1964, Nikita Khrouchtchev est démis de toutes ses fonctions, officiellement pour raisons de santé, par un vote du Præsidium du Comité central. Léonid Brejnev, jusque-là président du Præsidium du Soviet suprême, le remplace à la tête du Parti[457],[486].

La Guerre du Viêt Nam et les autres conflits en Asie du Sud-Est[modifier | modifier le code]
Article connexe : Guerre du Viêt Nam.
Soldats du Việt Cộng durant la guerre du Viêt Nam.

L'Asie du Sud-Est constitue dans les années 1960 un foyer de tensions particulièrement vives, qui débouchent sur des conflits meurtriers. À la suite de la guerre d'Indochine, le Viêt Nam est resté divisé entre deux États autoritaires, la République démocratique du Viêt Nam (Nord Viêt Nam) communiste et le République du Viêt Nam (Sud Viêt Nam) ; au Laos, le Pathet lao, dirigé secrètement par le Parti du peuple lao communiste, cohabite difficilement avec la droite pro-américaine et les neutralistes. Norodom Sihanouk s'efforce de préserver la neutralité du royaume du Cambodge mais sa volonté d'échapper à l'influence américaine, de plus en plus lourde dans la région, le conduit à se rapprocher des pays communistes ; il noue des relations amicales avec la République populaire de Chine, tout en réprimant sur le plan intérieur les communistes cambodgiens (surnommés « Khmers rouges »). Le Nord Viêt Nam soutient la rébellion au Sud Viêt Nam, tandis que les États-Unis apportent un soutien financier massif au régime de Ngô Đình Diệm et tentent en vain de lui faire amender ses pratiques autoritaires. La répression anticommuniste s'intensifiant, les mouvements de guérilla soutenus par le Nord se constituent officiellement, en 1960, en Front national de libération du Sud Viêt Nam (FNL, surnommé par ses adversaires Việt Cộng, abréviation de communistes vietnamiens). L'organisation affiche un crédo nationaliste, mais est directement contrôlée et soutenue par le régime communiste du Nord[487].

La guerre civile laotienne ayant repris et la contre-insurrection obtenant peu de résultats au Sud Viêt Nam, les États-Unis craignent un basculement de la péninsule indochinoise dans le camp communiste selon la logique de la théorie des dominos. L'impopularité du régime de Diem pousse des généraux sud-vietnamiens à organiser, avec la bénédiction de la CIA, un putsch contre le président sud-vietnamien, qui est tué le 1er novembre 1963. Le président Lyndon B. Johnson intensifie la présence militaire américaine dans la région, et élargit le théâtre d'opérations au Laos, qui fait figure d'État-tampon. La piste Hô Chi Minh - voie de communication passant le territoire laotien avec l'aide du Pathet Lao et par le territoire cambodgien avec l'autorisation de Sihanouk qui espère préserver sa neutralité dans le conflit - permet au Nord Viêt Nam de ravitailler le Việt Cộng. En 1964, la guerre du Viêt Nam est réellement lancée ; l'incident du golfe du Tonkin permet à Johnson de faire passer une résolution qui lui donne toute latitude pour régler la situation en Asie du Sud-Est. Les États-Unis interviennent massivement au Viêt Nam[488]. Des bombardements intensifs sur le territoire nord-vietnamien ne parviennent cependant pas à éviter l'enlisement du conflit ; le Việt Cộng et l'Armée populaire vietnamienne misent sur une guerre d'usure tandis qu'au cours des années 1960, la guerre du Viêt Nam suscite dans le monde une contestation grandissante, qui finit par s'étendre à l'opinion publique américaine elle-même. Le conflit touche le reste de la péninsule indochinoise : le Pathet lao, soutenu par le Nord Viêt Nam, poursuit sa lutte contre la monarchie et en 1967, les Khmers rouges lancent une insurrection au Cambodge contre Sihanouk. En 1968, l'offensive du Tết au Sud Viêt Nam prend de court les Américains : si le FNL n'obtient que des résultats mitigés et sort décimé des combats, l'ampleur de l'attaque surprend et inquiète les États-Unis qui perdent espoir de terminer rapidement la guerre[489],[490].

La guerre froide a également des conséquences en Indonésie : le Parti communiste indonésien, réconcilié avec le président Soekarno et qui participe désormais au gouvernement, demeure le PC le plus important d'Asie du Sud-Est. L'Indonésie se rapproche de la République populaire de Chine, inquiétant les Américains ; le poids des communistes suscite, dans les années 1960, une tension croissante avec l'armée indonésienne. Les communistes indonésiens craignent un coup d'État militaire, et tentent dès lors de réaliser, le 30 septembre 1965, leur propre coup d'État préventif. Le général Soeharto obtient alors les pleins pouvoirs et mène, avec l'aide des groupes musulmans conservateurs et le soutien actif de la CIA, une répression extrêmement sanglante : 700 000 personnes sont arrêtées tandis que plusieurs centaines de milliers de communistes ou supposés tels sont massacrés en quelques mois ; certaines estimations, probablement excessives, vont jusqu'à un million de victimes. Le Parti communiste indonésien est anéanti, et ses principaux cadres et dirigeants assassinés ou exécutés[491],[492],[493].

La Révolution culturelle[modifier | modifier le code]
Article détaillé : Révolution culturelle.
Exemplaires du Petit Livre rouge.

En République populaire de Chine, après le désastre du Grand Bond en avant — dont l'étendue demeure cachée durant des décennies — la Chine suit une politique de « réajustement économique », sous l'égide de Liu Shaoqi et Deng Xiaoping. Mao Zedong, relativement mis à l'écart, décide bientôt de récupérer son influence, en s'en prenant désormais au Parti communiste chinois lui-même et aux cadres qui discutent ses orientations[463]. À l'automne 1962, Mao pose le principe que les classes et la lutte des classes subsistent à l'intérieur du socialisme, et désigne comme ennemi le « révisionnisme chinois » ; dès lors, le PCC lance dans les campagnes un « mouvement d'éducation socialiste » et entreprend d'éliminer les « pratiques capitalistes » réapparues depuis 1960. À partir de 1964, Mao en appelle à une « guerre d'extermination » contre les « bourgeois » au sein de la bureaucratie du Parti. Des cadres du PCC sont contraints de faire leur autocritique publique[494].

Slogan sur un mur à Pékin : « Vive l'invincible pensée Mao Zedong » !

S'étant assuré de l'appui de l'armée et des services de sécurité, Mao passe à l'offensive et fait lancer de violentes attaques contre les intellectuels. En août 1966, il proclame officiellement la « Grande Révolution Culturelle Prolétarienne », en jouant des frustrations de la jeunesse, notamment étudiante et ouvrière, pour la mobiliser contre le Parti. Le dirigeant chinois fait diffuser à des centaines de millions d'exemplaires un recueil de ses citations, le « Petit Livre rouge »[495]. Mao entreprend d'évincer les Liu Shaoqi et Deng Xiaoping ainsi que leurs partisans ; des milliers de jeunes Chinois sont embrigadés pour constituer les gardes rouges, soutenus et encadrés par l'armée. Les gardes rouges, qui se présentent comme l'avant-garde de la révolution, font régner un climat de terreur et se livrent à de nombreuses manifestations publiques au cours desquels des « intellectuels droitiers » et des responsables locaux du Parti sont publiquement humiliés. Les appareils du Parti sont démantelés, Mao se servant de la Révolution culturelle pour épurer le régime. Face à un désordre dont il ne semblait pas avoir prévu l'ampleur, il décide cependant de mettre sous tutelle militaire la Révolution culturelle : l'aile la plus radicale doit se soumettre à l'Armée populaire de libération. Jiang Qing, l'épouse de Mao, régente la culture chinoise durant cette période, tandis que le chef de l'armée, Lin Biao, apparaît comme l'étoile montante du régime. Le Premier ministre Zhou Enlai doit quant à lui assumer la charge des affaires de l'État dans un contexte de grande désorganisation. Les gardes rouges, devenus trop indépendants, sont finalement démantelés et un grand nombre d'entre eux est envoyé dans les campagnes pour être « rééduqués ». En 1969, au IXe congrès du PCC, le « Grand Timonier » Mao Zedong triomphe : sa pensée est réintroduite dans les statuts du Parti. Destitué, le président de la République Liu Shaoqi meurt en prison. Lin Biao fait un temps figure de successeur potentiel de Mao, mais il tombe en disgrâce dès 1970 et meurt dans un accident d'avion, dans des circonstances obscures. La Révolution culturelle se termine officiellement en 1969 ; le Parti communiste chinois, épuré, revient ensuite au premier plan, et son rôle dirigeant est à nouveau mis en avant[463],[496],[451].

En Afrique et au Moyen-Orient[modifier | modifier le code]

En Afrique noire, la pénétration du communisme est laborieuse : l'URSS accroit après-guerre son intérêt pour l'Afrique et joue dans le tiers-monde la carte du soutien à la décolonisation. L'URSS fonde quelque espoir sur ses alliances avec quelques pays comme la Guinée, le Ghana et le Mali mais ceux-ci, bien que se réclamant du socialisme, ne revendiquent pas une identité strictement marxiste-léniniste et montrent peu de cohérence idéologique. La Guinée s'éloigne de l'URSS dès 1961[497],[498]. Le communisme gagne cependant en influence en Afrique lusophone durant les guerres coloniales portugaises : parmi les mouvements indépendantistes, le Front de libération du Mozambique, le Mouvement populaire de libération de l'Angola et le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert évoluent, à des degrés divers, vers le marxisme[499]. En Afrique du Sud, le Parti communiste sud-africain, interdit depuis les années 1950, s'allie à l'ANC dans le cadre de la lutte contre l'Apartheid[500].

L'alliance entre Israël et les États-Unis amène l'URSS à soutenir les pays arabes contre l'État hébreu. Cependant, l'influence de l'URSS dans la région ne se traduit pas par des progrès spectaculaires de l'idéologie communiste dans le monde arabo-musulman. Malgré les efforts de Khrouchtchev en ce sens et des alliances avec des pays comme l'Égypte de Nasser, aucun État arabe ne rejoint le « camp socialiste ». Ce n'est qu'en 1967, après l'humiliation subie par les nationalistes arabes lors de la guerre des Six Jours, que l'idéologie communiste fait de réels progrès dans les pays arabes, avec l'apparition de mouvements marxiste-léninistes comme le Front populaire de libération de la Palestine et la proclamation au sud du Yémen de la République démocratique populaire du Yémen (ou Yémen du Sud), seul régime communiste de la région. Bien que gagnant du terrain, le communisme n'acquiert cependant aucune prééminence dans le monde arabe. En Syrie, le Parti communiste est allié au Baas, mais lui demeure subordonné. En Irak, après le retour au pouvoir du Baas en 1968, le Parti communiste irakien se rapproche un temps du nouveau régime, mais il est ensuite violemment réprimé sous la présidence de Saddam Hussein[501],[502].

Le Printemps de Prague[modifier | modifier le code]
Article détaillé : Printemps de Prague.

En Europe, le bloc de l'Est connaît une nouvelle crise importante avec la situation en République socialiste tchécoslovaque. La déstalinisation y a en effet conduit à un certain relâchement dans le contrôle de la vie intellectuelle. Au sein du Parti communiste tchécoslovaque, la branche réformatrice gagne progressivement en audace, notamment grâce à Alexander Dubček, devenu chef du comité central de la branche slovaque du Parti en 1963 contre l'avis du principal dirigeant Antonín Novotný. À partir de 1967, Dubček s'oppose ouvertement à Novotný[503] ; Léonid Brejnev n'apporte guère de soutien à ce dernier, qui était proche de Khrouchtchev[504].

En janvier 1968, Dubček remplace Novotný au poste de secrétaire général du PCT. Le climat politique change alors radicalement en Tchécoslovaquie, ouvrant la période dite du printemps de Prague : la censure se relâche et les critiques du système s'expriment plus ouvertement dans les médias. Dubček, qui prône un « socialisme à visage humain » mais n'envisage tout d'abord qu'une réforme modérée du système, se trouve bientôt amené à soutenir les réformateurs les plus audacieux. Les autres régimes du bloc de l'Est se montrent bientôt inquiets et Brejnev lui-même doit intervenir : en août 1968, lors d'une réunion du Pacte de Varsovie, est formulée la « doctrine Brejnev », qui interdit aux partis communistes de s'écarter des « principes du marxisme-léninisme et du socialisme », et limite explicitement la souveraineté des pays du bloc de l'Est. Les armées du Pacte de Varsovie, à l'exception de la Roumanie qui a refusé de participer, envahissent la Tchécoslovaquie, mettant un terme au Printemps de Prague. Dubček est maintenu un temps au pouvoir, puis doit céder son poste à Gustáv Husák. La République socialiste tchécoslovaque est soumise à une politique de « normalisation ». L'opposition continue néanmoins de s'exprimer malgré la censure et les pressions policières : c'est notamment le cas du mouvement de la Charte 77 animé notamment par Václav Havel[504],[503],[505].

Apogée et crises du communisme[modifier | modifier le code]

Stagnation politique en URSS[modifier | modifier le code]

En URSS, l'ère Brejnev se traduit sur le plan interne par une certaine stagnation politique : une élite immuable est maintenue au pouvoir et Brejnev lui-même, qui s'appuie sur un système de clientélisme, apparaît avant tout au sein du PCUS comme une figure consensuelle et conservatrice. Les réformes économiques marquent progressivement le pas et l'industrie comme l'agriculture s'essoufflent. Sur le plan international, l'URSS poursuit la politique de détente avec l'Occident et tente une réconciliation avec la République populaire de Chine tout en s'efforçant de consolider ses positions dans le tiers-monde. Des négociations sur la limitation des armements stratégiques sont poursuivies avec les États-Unis : l'accord SALT-1 de 1972 consacre la reconnaissance de l'URSS comme grande puissance. Malgré des succès diplomatiques, l'URSS souffre politiquement du faible taux de renouvellement de l'élite dirigeante, de plus en plus vieillissante avec les années, et de sa lourdeur bureaucratique. Des dissidences se développent en URSS, à des degrés très divers : l'écrivain Alexandre Soljenitsyne, expulsé d'Union soviétique après avoir publié en 1973 L'Archipel du Goulag, en est l'exemple le plus célèbre. Au sein même de l'appareil soviétique, de nombreux cadres souhaitent des réformes, sans pouvoir exprimer ouvertement leurs opinions[506],[507].

Politiques du régime castriste à Cuba[modifier | modifier le code]
Logo de l'Union des jeunes communistes, l'organisation de jeunesse du Parti communiste de Cuba.

L'URSS continue par ailleurs de bénéficier d'un allié en Amérique latine avec Cuba, qui intègre en 1972 le Conseil d'assistance économique mutuelle, devenant le fournisseur officiel en sucre du bloc de l'Est. Massivement aidée par l'URSS, dont elle est très dépendante économiquement, l'île accumule progressivement une très forte dette extérieure[508].

Sur le plan social, le régime de Fidel Castro enregistre des avancées en créant un système de santé très performant et en améliorant l'éducation. Mais si les inégalités de niveau de vie ont été réduites, les problèmes économiques du pays demeurent profonds[509]. Le gouvernement cubain encadre la population par un ensemble d'organisations et de lois répressives, qui visent entre autres les homosexuels ou les « hippies ». Les compagnons de route de Fidel Castro rétifs au virage marxiste tombent en disgrâce et sont souvent emprisonnés. Le Parti communiste de Cuba demeure la seule formation politique autorisée[510] : les frères Castro et leur entourage refusent tout pluralisme et s'appuient sur la surveillance policière de la population[509].

Sur le plan international, Cuba, qui se présente comme une tête de pont du combat contre l'impérialisme américain, prône l'exportation de la révolution en adoptant une politique interventionniste et fortement tiers-mondiste ; le pays joue un jeu de balancier entre son alliance étroite avec le bloc de l'Est et son appartenance au Mouvement des non-alignés. Castro exprime sa « solidarité prolétarienne » avec les luttes indépendantistes dans le tiers-monde et envoie de nombreux coopérants civils et militaires dans divers pays africains : l'interventionnisme cubain atteint son apogée dans les années 1970 quand les troupes cubaines viennent soutenir le MPLA dans la guerre civile angolaise[511],[512]. En septembre 1979, Fidel Castro est élu à la présidence du Mouvement des non-alignés, ce qui marque le sommet de son rayonnement international. Le dirigeant cubain ambitionne de faire du Mouvement un nouvel axe anti-américain et pro-soviétique mais, quelques mois après son élection, la position de Castro est considérablement affaiblie par l'invasion soviétique de l'Afghanistan : forcé de prendre position alors que l'URSS attaque un pays non-aligné, Castro choisit de soutenir les Soviétiques, ce qui le décrédibilise durant son mandat et l'empêche de concrétiser ses ambitions[513].

Basculements politiques au Viêt Nam, au Laos et au Cambodge[modifier | modifier le code]
Article connexe : Crimes du régime khmer rouge.
Boat-people vietnamiens en 1979.

En 1975, la fin de la guerre du Viêt Nam et celles des conflits annexes au Laos et au Cambodge marquent une avancée spectaculaire du communisme en Asie du Sud-Est. En 1969, l'enlisement du conflit vietnamien contribue à la décision du président américain Lyndon B. Johnson de ne pas se représenter. Le nouveau président, Richard Nixon, vise à mettre un terme à la guerre mais, en attendant de pouvoir ouvrir des négociations de paix, continue de tenter de contenir les attaques communistes dans la péninsule : les territoires laotien, puis cambodgien, sont massivement bombardés pour tenter de couper la piste Hô Chi Minh. Face à l'extension de l'insurrection au Cambodge, Norodom Sihanouk est renversé par un coup d'État du général Lon Nol, avec l'approbation des États-Unis, tandis que les bombardements américains poussent de nombreux Cambodgiens à rejoindre les Khmers rouges. Sihanouk, réfugié à Pékin, forme avec les Khmers rouges, sur le conseil des Chinois, un « Front uni national » sans avoir de réelle connaissance des événements sur le terrain ni de ses nouveaux alliés[514],[515]. Les négociations des Américains avec les Nord-Vietnamiens aboutissent finalement, en janvier 1973, à la signature des accords de paix de Paris, qui prévoient le retrait des troupes américaines du Viêt Nam. Au Laos, le Pathet lao obtient de former un gouvernement d'union nationale avec les monarchistes. Les Khmers rouges, soutenus par la Chine, refusent par contre de participer aux pourparlers de paix. Au printemps 1975, les communistes prennent le pouvoir au Viêt Nam, au Cambodge et au Laos. Les Khmers rouges s'emparent de la capitale cambodgienne, tandis que les Nord-Vietnamiens repassent à l'offensive contre le Sud Viêt Nam et prennent Saïgon. Au Laos, le Pathet Lao prend le pouvoir et abolit la monarchie. En 1976, le Gouvernement révolutionnaire provisoire du FNL et le Nord Viêt Nam fusionnent : le Viêt Nam est réunifié sous le nom de République socialiste du Viêt Nam et le Parti communiste vietnamien devient parti unique[516],[489].

Plusieurs centaines de milliers de boat-people fuient au fil des années le Viêt Nam par voie maritime[517]. Au Laos, La prise de pouvoir par les communistes provoque la fuite à l'étranger, en quelques années, d'environ 400 000 Laotiens, soit 10 % de la population[518],[519]. Le Laos devient un satellite politique du Viêt Nam et les deux pays s'alignent sur l'URSS[520] ; le Viêt Nam rejoint le CAEM (COMECON) en 1978[521].

Crânes des victimes des Khmers rouges dans la prison de Tuol Sleng.

Au Cambodge, dès leur victoire en avril 1975, les Khmers rouges mettent en œuvre une politique particulièrement extrémiste : ils font évacuer toutes les villes du pays et obligent la population à s'installer dans les campagnes, dans des conditions désastreuses qui causent la mort de milliers de personnes. Norodom Sihanouk, officiellement chef de l'État, ne revient au pays qu'au bout de plusieurs mois, réalise tardivement la situation, avant d'être mis en résidence surveillée. Le pays est rebaptisé Kampuchéa démocratique en janvier 1976 ; en avril, le secrétaire de l'Angkar, Saloth Sâr alias « Pol Pot », véritable maître du pays depuis avril 1975, devient officiellement Premier ministre[515],[489],[522]. Le régime, qui constitue une tentative de passer directement au stade du communisme intégral, fonctionne dans l'arbitraire le plus total, tout pouvant devenir prétexte à l'application immédiate de la peine de mort. La population, mise au travail forcée aux champs, survit dans des conditions relevant de l'esclavage, et n'a plus aucun droit à la propriété privée, ni même à la vie privée. L'incompétence des Khmers rouges contribue à provoquer au Cambodge une terrible famine. Exécutions gratuites, persécutions ethniques et religieuses et purges sanglantes de l'appareil causent la mort, entre 1975 et 1979, de centaines de milliers de Cambodgiens. Les estimations quant au nombre de victimes varient beaucoup, le chiffre le plus crédible se montant à 1,7 million de morts, soit 21 % de la population cambodgienne de l'époque[515],[489],[523].

Les mauvaises relations des Khmers rouges avec le Viêt Nam voisin tournent cependant bientôt au conflit ouvert, ce qui provoque la chute de Pol Pot : le 25 décembre 1978, l'Armée populaire vietnamienne envahit le territoire cambodgien et les Khmers rouges sont chassés du pouvoir en moins de deux semaines. Un nouveau régime communiste, soutenu par le Viêt Nam et l'URSS et baptisé République populaire du Kampuchéa, remplace en 1979 le Kampuchéa démocratique[515],[489],[522].

Progrès du communisme dans le tiers-monde[modifier | modifier le code]
Premières armoiries de la République populaire du Mozambique.

Entre la fin des années 1960 et le milieu des années 1970, le communisme fait également d'importants progrès en Afrique noire. La République démocratique somalie, présidée par le général Siyaad Barre, est proclamée en octobre 1969, et la République populaire du Congo, le 31 décembre 1969. En novembre 1974, Mathieu Kérékou, président du Dahomey, proclame l'adhésion de son pays au marxisme-léninisme : le pays est rebaptisé l'année suivante République populaire du Bénin. La monarchie éthiopienne est renversée en septembre 1974 par le Derg, une junte militaire, qui proclame le Gouvernement militaire provisoire de l'Éthiopie socialiste. Un vieux conflit territorial entre la Somalie et l'Éthiopie débouche, en 1977, sur la guerre de l'Ogaden, l'URSS et Cuba choisissent de soutenir l'Éthiopie de Mengistu Haile Mariam, pays autrement plus développé et qui leur paraît un allié plus intéressant. La Somalie rompt alors avec l'URSS et se rapproche de l'Occident et des monarchies arabes, tout en conservant officiellement une idéologie marxiste-léniniste. Leur soutien à l'Éthiopie cause cependant quelque souci aux Soviétiques, le régime de Mengistu étant dépourvu d'institutions stables comme de véritable cohérence idéologique : le dirigeant éthiopien se livre par ailleurs à une répression extrêmement meurtrière - la terreur rouge éthiopienne - tandis que le pays est ravagé par une série de guerres[524],[525],[526],[527]. En décembre 1975, Didier Ratsiraka devient le président de la République démocratique de Madagascar, régime d'inspiration nettement marxiste-léniniste[528].

Dans les colonies portugaises, la victoire des indépendantistes marxistes se traduit en 1975 par la mise en place de plusieurs régimes communistes : l'indépendance est accélérée par la révolution des Œillets au Portugal, elle-même provoquée en partie par le mécontentement suscité par les guerres coloniales. Le FRELIMO proclame l'indépendance de la République populaire du Mozambique mais doit par la suite mener une guerre civile contre la RENAMO ; le MPLA proclame quant à lui en novembre 1975 la République populaire d'Angola mais se trouve lui aussi en situation de guerre civile avec l'UNITA, le principal mouvement indépendantiste concurrent. Durant le conflit angolais, le MPLA est soutenu par l'URSS et Cuba, tandis que l'UNITA reçoit l'appui des États-Unis et de l'Afrique du Sud[527],[526],[529],[525]. Les régimes communistes africains ne se distinguent pas par une cohérence idéologique particulière, le marxisme-léninisme professé par leurs dirigeants étant à bien des égards très superficiel[526] : l'historien Archie Brown considère pour sa part qu'aucun des régimes africains ne réunit les critères d'organisation politique et économique permettant de leur accorder la qualification d'État communiste. L'URSS a quelque difficulté à classer politiquement ses alliés africains, pour lesquels elle choisit finalement la classification d'« États d'orientation socialiste », dont la liste inclut également des pays socialistes non communistes comme l'Algérie et la Tanzanie[527],[530],[525].

En Inde, les deux partis communistes, le Parti communiste d'Inde et le Parti communiste d'Inde (marxiste), s'implantent durablement, bien que leurs résultats électoraux soient concentrés sur certaines parties du pays. Le PCI oscille entre l'opposition et l'alliance avec le Congrès. Le PCI(m), initialement proche de la République populaire de Chine, s'en éloigne au moment de la révolution culturelle. Les maoïstes de stricte obédience, qui multiplient les actions violentes, sont exclus en 1968 du PCI(m) : constituant la tendance connue sous le nom de naxalisme, ils se lancent dans la lutte armée contre le gouvernement. Le Parti communiste d'Inde (marxiste) recentre quant à lui ses positions et s'en tient, comme l'autre Parti, à la voie parlementaire ; dans les années 1970, ses scores électoraux dépassent ceux du PC d'origine. A cette même époque, le PCI(m) remporte les élections dans les États du Kerala et du Bengale-Occidental, où il gouvernera ensuite durant plusieurs décennies[531],[532]. Les PC indiens adoptent cependant tous deux des positions de plus en plus réformistes[533].

Évolution politique en Chine[modifier | modifier le code]
Deng Xiaoping rencontrant le président américain Jimmy Carter en 1979.

En République populaire de Chine, Mao Zedong, vieillissant, délègue de plus en plus ses responsabilités ; il se contente pour l'essentiel de tenir l'équilibre entre ses partisans, regroupés autour de son épouse Jiang Qing, et les cadres plus modérés dirigés par Zhou Enlai et Deng Xiaoping, ce dernier étant revenu sur le devant de la scène en 1973. Peu à peu, la balance penche cependant en faveur des modérés tandis que la Chine se remet lentement de la Révolution culturelle, qui l'a désorganisée sur le plan intérieur et a accru son isolement international. Les relations avec l'URSS demeurent très mauvaises et dégénèrent même, en 1969, en un bref conflit frontalier. Zhou Enlai mène alors une politique d'ouverture en direction des États-Unis : la République populaire de Chine peut sortir de son isolement diplomatique et, en 1971, récupère le siège de la Chine à l'ONU au détriment de Taïwan. En 1972, la visite du président américain Richard Nixon scelle le rapprochement sino-américain[463],[534].

Zhou Enlai meurt en janvier 1976, et Mao Zedong en septembre de la même année. Dès le mois suivant, le camp des radicaux est décapité avec l'arrestation de la « Bande des Quatre » (la veuve de Mao, Jiang Qing, et trois de ses alliés) et de ses principaux partisans. Deng Xiaoping s'affirme comme le principal dirigeant des réformateurs du Parti communiste chinois et devient l'homme fort du régime, évinçant Hua Guofeng et imposant sa ligne au début des années 1980. La politique de Deng Xiaoping vise, tout en maintenant le caractère autoritaire du régime et la domination du PCC, à réorganiser l'économie chinoise en recherchant avant tout l'efficacité. Des mécanismes de marché sont introduits, afin de passer à une « économie socialiste de marché ». Sur le plan international, la République populaire de Chine cultive ses bons rapports avec l'Occident. Le communisme chinois est progressivement vidé de sa substance idéologique et subsiste essentiellement sous la forme d'une pratique politique autoritaire[535].

Dans le monde occidental[modifier | modifier le code]
Articles connexes : Années de plomb (Europe) et Eurocommunisme.
Les principaux partis européens[modifier | modifier le code]
Siège historique de la section du Parti communiste italien, à Mineo (Sicile).

Dans la majorité des démocraties d'Europe de l'Ouest, les partis communistes sont des forces politiques très minoritaires, à l'influence limitée. Cependant, dans plusieurs pays, les PC locaux demeurent puissants sur le plan électoral. En Finlande, en vertu de la politique d'amitié avec l'URSS suivie par le président Kekkonen, le Parti communiste de Finlande participe à nouveau à plusieurs gouvernements de coalition entre 1966 et 1983[536].

En France, le Parti communiste français conserve, jusque dans les années 1970, une position prépondérante à gauche. Au début de la décennie, il se rapproche du Parti socialiste avec lequel signe en juin 1972 un programme commun de gouvernement : l'alliance PCF-PS frôle la victoire lors de l'élection présidentielle de 1974. Georges Marchais, dirigeant du PCF, doit cependant osciller entre des influences antagonistes, privilégiant selon le contexte son alliance avec les socialistes ou l'état des relations avec l'URSS[537].

En Italie, la nouvelle génération de cadres du Parti communiste italien, comme Enrico Berlinguer ou Giorgio Napolitano, prône le recentrage du parti. Tout en demeurant allié de l'URSS, le Parti communiste italien, qui conserve de très forts bastions et gagne même des électeurs, devient avec les années l'un des partis communistes occidentaux les plus modérés et les plus indépendants, jusqu'à s'apparenter dans les faits à un parti social-démocrate[538]. En 1972, Enrico Berlinguer devient secrétaire général du PCI, dont il accentue le recentrage ; en 1973, il propose un « compromis historique » à la Démocratie chrétienne pour parvenir à un accord de gouvernement[450].

La chute de plusieurs dictatures durant les années 1970 permet à des partis communistes de sortir de la clandestinité, mais pas d'espérer accéder au pouvoir. En Grèce, après la chute, en 1974, de la dictature des colonels, le Parti communiste de Grèce est autorisé. Toujours strictement aligné sur l'URSS, il continue d'attirer environ 10% de l'électorat mais n'est plus, comme avant-guerre, le parti dominant de la gauche grecque : la place lui est en effet ravie par le PASOK, qui lui fait concurrence en reprenant une partie de ses thématiques[539]. Au Portugal, la chute du régime de l'Estado Novo en 1974 est favorisée par les guerres coloniales : la révolution des Œillets amène à la légalisation des partis politiques précédemment interdits, dont le Parti communiste portugais dirigé par Álvaro Cunhal. Le PCP rejoint la coalition hétéroclite au pouvoir après la révolution et l'activisme de ses militants fait un temps croire à un possible basculement du Portugal dans le camp communiste. Mais les communistes sont ensuite largement distancés par la gauche modérée lors des élections constituantes de 1975 ; une nouvelle révolution au Portugal apparaît bientôt improbable[540]. Le Parti communiste d'Espagne connaît une situation comparable : autorisé après la fin du franquisme, le PCE ne parvient pas à s'assurer le leadership de la gauche espagnole, qui revient à un PSOE très recentré[541]. Le seul pays d'Europe de l'Ouest à avoir un gouvernement à majorité communiste est le micro-État de Saint-Marin[542].

L'extrême-gauche en Occident[modifier | modifier le code]

Les années 1960-1970 sont marquées en Occident par le fort développement d'une culture politique « gauchiste », qui se réclame souvent à titres divers du communisme ou du marxisme mais s'oppose de manière frontale aux partis communistes pro-soviétiques en revendiquant des formes alternatives de militantisme. Daniel Cohn-Bendit publie ainsi, après mai 68, un livre dont le titre, Le Gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme, se veut une réponse au livre de Lénine La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »)[543]. Che Guevara, Hô Chi Minh, Léon Trotsky et Mao Zedong apparaissent comme des icônes, y compris chez des adversaires du communisme soviétique et des formes étatisées du marxisme[544] : la rhétorique « marxiste-léniniste » est un temps à la mode chez des contestataires, souvent radicalisés par le militantisme contre la guerre du Viêt Nam et qui s'opposent également au marxisme orthodoxe soviétique[545].

De multiples groupes d'extrême gauche apparaissent durant la période. Des groupes maoïstes opposés à la déstalinisation naissent dans les années 1960 après la rupture sino-soviétique en se séparant des PC pro-Soviétiques[546]. Le maoïsme, par sa radicalité, apparaît comme une idéologie communiste alternative séduisante pour de nombreux militants, qui ne disposent guère d'informations concrètes sur la réalité du régime chinois[544]. Les groupes maoïstes, par leur radicalisme et leur apparente nouveauté, séduisent certaines personnalités de l'intelligentsia et du monde de la culture comme Jean-Paul Sartre et ont, au début des années 1970, une influence et une visibilité disproportionnée par rapport à leurs effectifs souvent très réduits. Mais, souvent brouillons dans leur activisme, ils disparaissent pour la plupart avec le temps[547]. Dans les années 1980, des groupes radicaux opposés à la libéralisation du régime chinois continuent d'exister, mais n'ont plus guère d'influence ni de visibilité en Occident[548].

Emblème des Brigades rouges.

Les mouvements trotskystes français se renforcent à partir des années 1960, sans pour autant sortir de la marginalité électorale, ni surmonter leurs divisions. La Ligue communiste révolutionnaire, dirigée par Alain Krivine, subit ainsi la concurrence de Lutte ouvrière, dont Arlette Laguiller est la porte-parole. Les lambertistes (successivement représentés par l'Organisation communiste internationaliste, puis le Parti communiste internationaliste, le Mouvement pour un parti des travailleurs, puis le Parti des travailleurs) détiennent des positions dans divers appareils syndicaux. Les militants de la LCR comme les lambertistes essaiment dans les syndicats, les associations et les partis socialistes modérés où ils pratiquent l'entrisme ; cependant, de nombreux militants s'éloignent progressivement du militantisme trotskyste pour intégrer tout à fait les partis de centre-gauche et de gauche modérée[549],[550]. Diverses causes que les partis communistes orthodoxes condamnent ou négligent à l'époque, comme le féminisme ou le militantisme homosexuel sont portées, dans les années 1970, par une partie des milieux d'extrême gauche ou naissent en leur sein, et ne s'imposent que progressivement au reste de la gauche, communistes compris[551].

Au cours de la période connue sous le nom d'années de plomb, qui se déroule principalement durant les années 1970, certains groupes d'extrême gauche passent, dans des pays occidentaux ou occidentalisés, à l'action violente en commettant des attentats et des assassinats ; c'est notamment le cas des Brigades rouges en Italie ou de la Fraction armée rouge en Allemagne de l'Ouest, mais aussi, en dehors de l'Europe, de l'Armée rouge japonaise qui participe au conflit israélo-palestinien en s'alliant avec le Front populaire de libération de la Palestine[545],[552]. Parmi ces groupes terroristes, certains reçoivent l'aide des services secrets de l'Est, comme la Fraction armée rouge soutenue par la Stasi est-allemande[545],[552].

La période de l'eurocommunisme[modifier | modifier le code]

Plusieurs partis communistes occidentaux entreprennent en juillet 1975 un recentrage commun au sein de la tendance dite de l'« eurocommunisme », lancée par le Parti communiste italien d'Enrico Berlinguer et le Parti communiste d'Espagne de Santiago Carrillo : les dirigeants communistes italien et espagnol réfutent le concept d'idéologie officielle d'État et remettent en question l'orthodoxie soviétique. Le Parti communiste français, pour des raisons essentiellement tactiques, se joint au mouvement de l'eurocommunisme[553]. En 1976, le PCF abandonne la notion de dictature du prolétariat[554]. Très critiqué par les PC de l'URSS et des pays du bloc de l'Est[553], l'eurocommunisme, auquel se joint le Parti communiste japonais, tourne finalement court[555] mais contribue à semer le trouble au sein de l'appareil soviétique, influençant notamment des cadres aux idées réformatrices[553].

En 1978, l'assassinat d'Aldo Moro par les Brigades rouges contribue à faire échouer le projet de compromis historique de Berlinguer, et le Parti communiste italien doit rester dans l'opposition[556]. Le PCF est quant à lui rejeté dans l'isolement par la fin, en 1977, de son alliance avec le PS[557]. Georges Marchais revient à des positions pro-soviétiques plus orthodoxes, mais ce revirement stratégique s'avère désastreux, du fait de la dégradation de l'image de l'URSS dans l'opinion française[558].

La fausse victoire des Soviétiques à Helsinki[modifier | modifier le code]
Léonid Brejnev rencontrant en 1971 Erich Honecker, dirigeant de la RDA.

En 1975, dans un contexte international où les États-Unis sont affaiblis politiquement par la guerre du Viêt Nam et l'affaire du Watergate et alors que le nombre de régimes communistes dans le monde est plus élevé que jamais, l'URSS et ses alliés du bloc de l'Est remportent ce qui apparaît alors comme un grand succès diplomatique. Les accords d'Helsinki prévoient en effet que les frontières européennes issues de la Seconde Guerre mondiale soient définitivement reconnues, les signataires s'engageant à ne pas les modifier par la force. Les accords contiennent cependant en germe des problèmes futurs pour le bloc de l'Est, et certains éléments de sa future dissolution : les textes affirment en effet les principes des droits de l'homme et du droit à la libre information, et précisent que les frontières peuvent être modifiées par des voies pacifiques, en accord avec la loi internationale[559].

Crises en Amérique latine[modifier | modifier le code]

En 1970, l'influence communiste semble s'intensifier en Amérique latine quand le socialiste Salvador Allende est élu à la présidence du Chili en tant que candidat de la coalition de l'Unidad Popular, qui comprend le Parti socialiste et le Parti communiste. Si Allende plaide pour une transition démocratique vers le socialisme, le soutien que lui apporte Fidel Castro brouille l'image de son gouvernement, tandis que sa politique de nationalisations contribue à causer une crise économique dans le pays. Le général Augusto Pinochet, soutenu par la CIA, renverse le gouvernement de l'Unidad Popular par le coup d'État du 11 septembre 1973, au cours duquel Allende lui-même trouve la mort[560].

Durant le reste de la décennie 1970, après cet échec d'une conquête du pouvoir par les urnes, les mouvement de guérillas latino-américains, d'inspiration castriste, guévariste, ou au contraire maoïste, connaissent un regain d'activité, tout particulièrement en Amérique centrale. Le succès de la révolution sandiniste au Nicaragua leur apporte un second souffle décisif[561],[562] : en 1979, le Front sandiniste de libération nationale, d'inspiration castriste, parvient à renverser le régime dictatorial du président Somoza. Daniel Ortega, l'un des dirigeants sandinistes, devient chef de l'État. Soutenus par les pays communistes et notamment par Cuba, les sandinistes entreprennent de mettre en œuvre un projet « révolutionnaire » et connaissent une dérive autoritaire, mais sans pour autant interdire les partis d'opposition ni procéder à une étatisation totale de l'économie, n'allant pas au bout de la transformation du Nicaragua en régime communiste. Le gouvernement sandiniste doit en outre gérer un conflit avec la guérilla des Contras, soutenue par les États-Unis[563],[564]. Au Pérou, la guérilla maoïste du Sentier lumineux se développe dans les années 1980 et fait régner dans certaines régions du pays un régime de terreur, inspiré par une idéologie particulièrement extrémiste[565].

Des tensions persistantes au sein du camp communiste[modifier | modifier le code]
Asie : le cas du Cambodge[modifier | modifier le code]
Article connexe : Conflit cambodgien (1978-1999).

En Asie, le Cambodge devient, après son invasion par le Viêt Nam, un théâtre de la rivalité sino-soviétique en Asie du Sud-Est. En février 1979, peu après le renversement des Khmers rouges avec lesquels elle était alliée, la République populaire de Chine attaque le Viêt Nam en représailles : le bref conflit sino-vietnamien s'achève par le retrait des troupes chinoises. Dans les années qui suivent, les Khmers rouges, qui ont reconstitué leurs forces en Thaïlande, reprennent le combat contre les Vietnamiens. Le conflit au Cambodge, qui oppose d'une part les Khmers rouges et les Sihanoukistes soutenus aussi bien par la Chine que par les États-Unis, et d'autre part le Viêt Nam et la République populaire du Kampuchéa soutenus par l'URSS, s'enlise et pèse sur les finances vietnamiennes et soviétiques[566].

En Europe[modifier | modifier le code]
L'un des 700 000 bunkers albanais construits sous le régime d'Enver Hoxha : l'Albanie communiste fonctionnait selon une logique de fermeture et d'autarcie.
La Yougoslavie et l'Albanie[modifier | modifier le code]

En Europe de l'Est, plusieurs régimes communistes suivent des voies particulières. En dehors du bloc de l'Est, la République fédérative socialiste de Yougoslavie adopte une organisation de plus en plus décentralisée — notamment après le mouvement de contestation du printemps croate de 1971 - la personne du maréchal Tito, président à vie, demeurant le principal ciment politique du pays. En 1979, l'économie du pays, jusque-là relativement prospère, est durement touchée par le deuxième choc pétrolier[567].

Après la mort de Tito en 1980, la Yougoslavie adopte un système de présidence fédérale tournante, sans parvenir à résoudre ses problèmes de stabilité politique et d'équilibre entre nationalités. Dans les années 1980, les tensions entre les différentes républiques et nationalités de la fédération sont de plus en plus vives[568].

Si la Yougoslavie, bien que demeurant un État autoritaire à parti unique, fait figure de régime modéré, la République populaire socialiste d'Albanie conserve au contraire un style de gouvernement strictement stalinien et professe un marxisme-léninisme dogmatique. Ayant rompu avec la Chine par hostilité aux réformes de Deng Xiaoping, elle fait le choix de l'isolement à la fin des années 1970 et demeure le pays le plus fermé d'Europe. Les dernières années d'Enver Hoxha, qui meurt en 1985, sont marquées par des purges : en 1981, il fait éliminer le premier ministre Mehmet Shehu ainsi que son entourage[569].

Le régime de Ceaușescu en Roumanie[modifier | modifier le code]

Au sein du bloc de l'Est, la Roumanie (rebaptisée République socialiste de Roumanie en 1965) occupe une place particulière de par son autonomie. Nicolae Ceaușescu, successeur de Gheorghe Gheorghiu-Dej, poursuit la politique d'ouverture diplomatique de ce dernier[485], conserve de bonnes relations avec les pays occidentaux et fait un temps figure de modéré. Mais, avec les années, le président roumain adopte un style de gouvernement de plus en plus autoritaire et autocratique : le « Conducator » Ceaușescu multiplie les mesures aberrantes, ravage le paysage rural et urbain du pays en prétendant le remodeler, soumet sa population à une surveillance policière constante et fait l'objet d'un culte de la personnalité aux accents parfois délirants[570].

Pologne : de la contestation de 1970 à l'émergence de Solidarność[modifier | modifier le code]

Au partir de 1970, la population de la République populaire de Pologne exprime son mécontentement de manière de plus en plus ouverte. En décembre 1970, un important mouvement de grèves se déclenche dans les ports de la mer Baltique : la répression contribuent à transformer la contestation en émeutes. Władysław Gomułka, dépassé par la situation, doit quitter le pouvoir : il est remplacé par Edward Gierek, qui entreprend de se concilier les ouvriers en améliorant leurs conditions de vie, mais l'économie polonaise se dégrade à nouveau à partir de 1976. En juillet 1980, la contestation s'intensifie, et un syndicat indépendant, Solidarność, est constitué sous le leadership de Lech Wałęsa, se muant rapidement en mouvement de masse. Edward Gierek doit quitter le pouvoir, et son successeur Stanisław Kania ne parvient pas davantage à ramener le calme. En 1981, le général Wojciech Jaruzelski est nommé successivement Premier ministre, puis Secrétaire général du Parti ouvrier unifié polonais ; en décembre, il décrète un état de siège et fait réprimer l'opposition. Jaruzelski lève la loi martiale en juillet 1983 mais, malgré les efforts du dirigeant polonais, le mécontentement demeure fort en Pologne et l'opposition, bien qu'étouffée, est toujours présente[571].

Intervention soviétique en Afghanistan[modifier | modifier le code]
Premières armoiries de la République démocratique d'Afghanistan.

En 1979, l'Asie centrale devient un élément central de la politique étrangère soviétique. L'année précédente, en effet, les communistes du Parti démocratique populaire d'Afghanistan ont pris le pouvoir lors de la révolution de Saur et proclamé la République démocratique d'Afghanistan. Mais le nouveau régime dresse rapidement contre lui une partie de la population, tout en étant parcouru de conflits internes. Hafizullah Amin, tenant de l'aile radicale, fait renverser et tuer le président Nour Mohammad Taraki, plus modéré et proche des Soviétiques. La situation chaotique dans un pays à la frontière de l'URSS, pousse Moscou à intervenir : l'Armée rouge envahit l'Afghanistan en décembre 1979. Hafizullah Amin est tué et remplacé par Babrak Karmal, un dirigeant communiste proche de l'URSS. L'invasion soviétique amplifie la révolte contre le régime : de nombreux moudjahidines afghans prennent les armes et reçoivent bientôt des renforts de combattants islamiques étrangers. L'URSS se trouve dès lors impliquée dans une guerre d'Afghanistan désastreuse pour l'image de l'URSS dans le monde, et qui apparaît bientôt comme un gouffre financier et humain. Le conflit afghan suscite un mécontentement croissant au sein de la société soviétique[572] ; il a également pour conséquence d'aggraver brutalement les tensions avec l'Occident, mettant un terme à la détente et favorisant l'élection à la présidence des États-Unis de Ronald Reagan, candidat au discours vivement anticommuniste[573].

Le contexte au tournant des années 1980[modifier | modifier le code]
Article connexe : Guerre fraîche.

L'URSS et les pays du bloc de l'Est abordent les années 1980 dans un contexte difficile, sous les effets conjugués du conflit afghan, de la situation en Pologne, de la détérioration des relations avec les États-Unis, et des problèmes économiques intérieurs. L'économie soviétique stagne et ne parvient à atteindre aucun des objectifs fixés par le pouvoir, l'agriculture apparaissant comme son principal point faible[574]. L'appareil soviétique est handicapé par une bureaucratie envahissante et sclérosé sur le plan politique ; l'élite politique prend, sous Brejnev, l'allure d'une « gérontocratie »[575].

Dans les pays occidentaux, les PC historiquement forts déclinent. En France, le PCF voit son socle électoral s'éroder ; il entre en 1981 dans le gouvernement d'union de la gauche mais ne parvient guère à peser sur les décisions et est écarté du pouvoir en 1984, poursuivant ensuite son déclin électoral[558]. En Italie, le PCI, très recentré, reste dominant à gauche mais s'essouffle dans les années 1980 faute de rénovation en profondeur de son projet et du fait de la concurrence du PSI[450],[576].

En 1979, un parti communiste prend le pouvoir à la Grenade, État insulaire caribéen : le New Jewel Movement, parti pro-castriste dirigé par Maurice Bishop, prend le pouvoir et constitue le Gouvernement révolutionnaire populaire de la Grenade. Avec le soutien actif de Cuba, le régime grenadien se rapproche de l'URSS et des pays communistes, mais s'écroule en 1983, victime d'un conflit interne. Bishop est renversé et tué par ses adversaires au sein du Parti, et les États-Unis saisissent l'occasion pour réaliser, avec le soutien de divers États de la Caraïbe, une invasion de la Grenade, qui met un terme au gouvernement communiste local[577].

De la perestroïka à la chute des régimes communistes[modifier | modifier le code]

Mouvement de réformes en URSS[modifier | modifier le code]
Articles connexes : Perestroïka, Glasnost et Nouvelle détente.

Léonid Brejnev, malade depuis plusieurs années, meurt en novembre 1982 ; Iouri Andropov, jusque-là directeur du KGB, lui succède. La tension diplomatique avec les États-Unis est à l'époque particulièrement forte, et atteint des sommets lors de la crise des euromissiles et de la destruction par l'aviation soviétique du vol Korean Airlines 007. Andropov montre des intentions réformatrices, mais sa mauvaise santé ne lui laisse pas le temps de les concrétiser réellement ; il meurt en février 1984 et est remplacé par un conservateur proche de Brejnev, Konstantin Tchernenko, qui meurt lui-même en mars 1985[578],[575]. Mikhaïl Gorbatchev, un membre de l'entourage d'Andropov, succède à Tchernenko à la tête du PCUS. Décidé à préserver le système politique de l'Union soviétique en le débarrassant de ses scléroses, Gorbatchev adopte les mots d'ordre uskorenie (accélération), perestroïka (reconstruction) et glasnost (ouverture, ou transparence, soit une « critique saine des insuffisances ») ; la politique de Gorbatchev, qui lui vaut des tensions avec les conservateurs, constitue dans les faits une poursuite de la déstalinisation. Des pans cachés de l'histoire soviétique sont rendus publics, et l'URSS connaît un important dégel culturel[579],[580].

Entre 1985 et 1987, les rapports est-ouest s'améliorent de façon spectaculaire. Mikhaïl Gorbatchev rencontre à plusieurs reprises le président américain Ronald Reagan, et signe avec ce dernier en décembre 1987 le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, qui engage un réel processus de désarmement. Gorbatchev met en outre un terme à la guerre d'Afghanistan en annonçant en 1988 un retrait unilatéral des troupes soviétiques. Les relations de l'URSS avec la République populaire de Chine sont également normalisées[581]. Gorbatchev procède à de nombreux limogeages de cadres conservateurs, s'efforce de faire de l'URSS un État de droit, allège la censure et facilite les voyages à l'étranger des citoyens soviétiques. En 1988, le PCUS adopte un important projet de réforme constitutionnelle, qui entame une démocratisation du système soviétique. Les réformes de Gorbatchev ne règlent cependant pas la question du pluralisme politique et, faute de multipartisme, de nombreux « groupes informels » apparaissent pour exprimer diverses revendications. Des mesures de libéralisation économique sont prises ; elles se révèlent cependant insuffisantes pour redresser l'économie soviétique, gangrénée par la coercition et la corruption[582].

La glasnost, en libérant la mémoire historique et en encourageant la critique des défauts du système, contribue également à déstabiliser en profondeur l'URSS[583]. Une réflexion sur la période stalinienne est entamée, mais c'est bientôt le rôle historique de Lénine lui-même qui est remis en cause[584]. Des revendications identitaires se manifestent dans presque toutes les Républiques socialistes soviétiques, notamment dans les pays baltes où un courant ouvertement indépendantiste se développe. En mars 1990 la Lituanie défie le pouvoir central en proclamant son indépendance ; elle est suivie en cela par la Lettonie et de l'Estonie[583].

Conséquences sur les autres pays communistes[modifier | modifier le code]

Les réformes politique et structurelles en URSS ont un effet décisif sur les « pays frères » communistes. Mikhaïl Gorbatchev encourage les États satellites d'Europe de l'Est à mener leur propre « perestroïka » et diminue l'assistance matérielle à l'ensemble des alliés du camp communiste dans le monde. Les régimes africains précipitent leur abandon du communisme. En Amérique latine, Gorbatchev encourage à des solutions négociées aux conflits, ce qui conduit la plupart des guérillas à déposer les armes et, pour certains, à se transformer en partis politiques. Le régime sandiniste du Nicaragua conclut des accords de paix avec les Contras. Les sandinistes perdent ensuite l'élection présidentielle de 1990[563]. La diminution, puis l'arrêt, de l'aide soviétique, plongent Cuba dans une très grave crise économique à partir de 1989[585]. Le rapprochement avec la Chine conduit également l'URSS à cesser de soutenir l'occupation du Cambodge par les Vietnamiens. Le Viêt Nam retire alors ses troupes et des négociations lancées pour mettre un terme au conflit cambodgien[566]. Le Viêt Nam s'engage lui aussi, à partir de 1986, vers un mouvement de réforme de son économie, le Đổi mới, et s'intègre de manière croissante à l'économie de marché mondialisée. Le Laos lance en 1989 son propre processus de réformes économiques[586].

En République populaire de Chine, les tensions s'accroissent au sein du PCC, dont les dirigeants sont en désaccord quant à la portée des réformes à mener. Un important mouvement de contestation étudiante, aux origines plus sociales que politiques, se déclenche en 1989 à Pékin, encore galvanisé par la visite en Chine de Mikhaïl Gorbatchev. Deng Xiaoping choisit finalement l'épreuve de force : les manifestations de Pékin sont écrasées par la troupe en juin 1989, faisant plus de 1000 victimes dans la capitale ; de nombreuses personnes sont arrêtées. Malgré l'indignation internationale suscitée par la répression, les liens de la Chine avec l'Occident ne sont pas rompus et le camp de Deng Xiaoping peut maintenir le cap de ses réformes économiques, tout en conservant un régime politique autoritaire[587].

Effondrement du bloc soviétique[modifier | modifier le code]
Chute du mur de Berlin en novembre 1989.

Dans les « démocraties populaires » du bloc de l'Est, politiquement sclérosées et économiquement déficientes[588], le mouvement en cours en URSS a des répercussions profondes, jusqu'à provoquer l'écroulement généralisé des régimes à partir de 1989 : les partis communistes locaux, privés du soutien soviétique et dépassés par les contestations internes, abandonnent le pouvoir et, pour la plupart, renoncent à leurs identités communistes ; entre 1989 et 1992, des nouvelles constitutions sont adoptées dans tous les pays, mettant un terme aux régimes marxiste-léninistes. En République populaire de Hongrie, János Kádár, âgé et malade, quitte le pouvoir en 1988, et les cadres réformateurs du Parti socialiste ouvrier hongrois prennent bientôt le dessus. L'insurrection de Budapest et la mémoire d'Imre Nagy sont réhabilitées l'année suivante. En République populaire de Pologne, le pouvoir entame des négociations avec Solidarność ; en mai, des élections législatives partiellement libres sont organisées et Solidarność remporte quasiment tous les sièges ouverts à la compétition électorale. En août, Tadeusz Mazowiecki devient le premier Premier ministre non communiste de la République populaire de Pologne. Une nouvelle constitution polonaise entre en vigueur le 31 décembre[589],[590]. En mai 1989, la Hongrie démantèle la barrière du rideau de fer le long de sa frontière avec l'Autriche ; les citoyens de la République démocratique allemande passent dès lors à l'Ouest via la frontière hongroise ou prennent d'assaut l'ambassade d'Allemagne de l'Ouest à Budapest. La RDA est confrontée dès lors à la fuite de ses citoyens et à une opposition interne qui s'exprime de plus en plus ouvertement, notamment via les manifestations du lundi. En octobre, le dirigeant est-allemand Erich Honecker démissionne. Le gouvernement de la RDA, dépassé par la contestation, se résout en novembre à faire abattre le mur de Berlin. Le SED s'autodissout et le régime est-allemand se délite totalement : l'Allemagne est réunifiée en octobre 1990[591],[592]. En République socialiste tchécoslovaque, la contestation grandit de l'année 1989, débouchant en novembre sur la révolution de velours ; devant l'ampleur des manifestations contre le régime, l'ensemble du bureau politique du Parti communiste tchécoslovaque démissionne. Gustáv Husák quitte ses fonctions le 10 décembre ; le 28 décembre, Alexander Dubček devient le président de l'assemblée et, le lendemain, Václav Havel est élu président de la République[593],[594]. En République populaire de Bulgarie, le dirigeant Todor Jivkov, au pouvoir depuis 1954, est démis de ses fonctions par les réformateurs du Parti communiste bulgare ; le PC devient le Parti socialiste bulgare et remporte les premières élections libres en juin 1990, mais perd le pouvoir lors d'un nouveau scrutin en octobre 1991[595],[596]. Si la plupart des révolutions au sein du bloc de l'Est sont non violentes, le régime de Nicolae Ceaușescu en République socialiste de Roumanie est, au contraire, renversé par un soulèvement. Les membres réformateurs du Parti communiste roumain prennent bientôt la direction de la révolte contre le régime, qui dégénère en émeute violente à Bucarest. Ceaușescu et son épouse Elena sont fusillés le 25 décembre après un simili-procès expéditif[597].

Manifestation durant la révolution roumaine de 1989.

La vague de changements atteint également l'Albanie et la Yougoslavie, qui se situent en dehors du bloc de l'Est. En République fédérative socialiste de Yougoslavie, les problèmes de stabilité politique et d'équilibre entre nationalités n'ont jamais été résolus depuis la mort de Tito[568] ; au début de 1990, les membres du congrès de la Ligue des communistes de Yougoslavie se séparent pour ne plus jamais se réunir. Des élections législatives entièrement libres sont organisées en Slovénie et en Croatie, portant au pouvoir l'opposition séparatiste. Dès 1991, les problèmes territoriaux commencent à déboucher sur des conflits armés entre les États membres de la fédération, déclenchant la série des guerres civiles yougoslaves. La Yougoslavie abandonne toute référence communiste et cesse ensuite d'exister en tant qu'État[598],[599]. En République populaire socialiste d'Albanie, la contestation se développe également, et le Parti du travail d'Albanie accepte d'autoriser les partis d'opposition. Les communistes, qui continuent de contrôler les campagnes, gagnent les premières élections libres en 1991, puis abandonnent l'idéologie marxiste-léniniste ; en 1992, de nouvelles élections se tiennent dans des conditions plus libres et sont remportées par l'opposition[600],[601].

Hors d'Europe, la majorité des États communistes changent également d'orientation politique ; la République populaire mongole connaît sa propre « révolution démocratique » ; les communistes demeurent au pouvoir par la voie des urnes, puis abandonnent le marxisme-léninisme et se convertissent à l'économie de marché[585]. Au Cambodge, les accords de paix de Paris mettent fin en 1991 au conflit en cours ; un processus de transition politique est lancé, les différentes factions se partageant le pouvoir. Le pays supprime toute référence marxiste-léniniste et la monarchie est restaurée en 1993 : les anciens cadres communistes de la République populaire du Kampuchéa demeurent en place tandis que les Khmers rouges, sont, eux, exclus du jeu politique après avoir tenté de saboter les élections[566]. La République démocratique d'Afghanistan parvient à se maintenir un temps après le départ des troupes soviétiques mais cesse d'exister en 1992, au bout de trois années supplémentaires de guerre civile. Le Yémen du Sud communiste se réunifie en 1990 avec le Yémen du Nord. En Afrique, les régimes communistes renoncent à leur idéologie ; les guerres civiles du Mozambique et de l'Angola prennent fin (provisoirement pour ce qui est de l'Angola) et le Front de libération du Mozambique comme le Mouvement populaire de libération de l'Angola demeurent au pouvoir. Le Bénin, la République du Congo et Madagascar se convertissent également à la démocratie et aux élections libres. Dans la corne de l'Afrique, les transitions ne sont pas pacifiques : le régime de la République populaire démocratique d'Éthiopie de Mengistu est renversé militairement, comme celui de la République démocratique somalie de Siyaad Barre[585].

Manifestation contre le putsch de Moscou en août 1991.

En URSS même, les réformes politiques mènent à un délitement du système : dans les pays baltes et en Géorgie, les premières élections législatives libres sont remportées par les nationalistes et indépendantistes. En juin 1991, Boris Eltsine, ancien cadre communiste limogé et passé à l'opposition, est élu président de la République socialiste fédérative soviétique de Russie, battant largement le candidat du PCUS et menaçant désormais l'autorité de Gorbatchev[602] ; il entreprend de dissoudre les comités et cellules du Parti dans les entreprises et les administrations russes[603].

Les conservateurs, face à la déliquescence du pouvoir central et de l'autorité du Parti, réagissent et mènent en août un putsch contre Mikhaïl Gorbatchev, qui est mis aux arrêts et placé en résidence surveillée. Le coup de force, très mal préparé, échoue totalement : le président russe Boris Eltsine défie aussitôt les putschistes, soutenu par des dizaines de milliers de moscovites descendus dans les rues. Les conspirateurs sont arrêtés et Gorbatchev libéré. Eltsine est maintenant en position de force en Russie et, dans les jours qui suivent l'échec du putsch, huit des républiques de l'URSS proclament leur indépendance. Le Parti communiste de l'Union soviétique et le KGB sont dissous. Le 21 décembre, un sommet entre chefs d'État de l'union entérine la fin de l'URSS. Mikhaïl Gorbatchev, qui n'avait même pas été convié au sommet, démissionne de ses fonctions de président de l'Union le 25 décembre, et l'URSS cesse d'exister[604],[605].

Le communisme après la guerre froide[modifier | modifier le code]

Articles connexes : Post-communisme et Néocommunisme.

Le communisme continue d'exister en tant que courant politique après la chute de la majorité des régimes. De nombreux partis politiques, de dimensions très variables, continuent de se revendiquer à titres divers de cette idéologie, et des conférences internationales des partis communistes et ouvriers se tiennent depuis 1998. Cinq régimes communistes, en République populaire de Chine, au Viêt Nam, au Laos, en Corée du Nord et à Cuba, existent encore à ce jour[606].

La République populaire de Chine, qui continue d'être gouvernée par le Parti communiste chinois en tant que parti unique, a pris depuis les années 1990 une place majeure au sein de l'économie mondiale, apparaissant bientôt comme une superpuissance émergente. La Chine contemporaine est désormais très éloignée, sur le plan économique, des principes du collectivisme et s'est au contraire pleinement intégrée au capitalisme international dont elle constitue un acteur clé. Le Viêt Nam et le Laos ont également libéralisé leurs économies[607].

Affiche de propagande en Corée du Nord.

La Corée du Nord demeure au contraire un pays très fermé et rétif à toute démocratisation, au point d'être parfois qualifiée de « dernier régime stalinien de la planète »[608] : les difficultés causées par l'arrêt de l'aide soviétique n'ont fait que convaincre le régime de persister dans ses choix idéologiques. Victime dans les années 1990 d'une terrible famine qui a nécessité le recours à l'aide internationale, le pays demeure soutenu au niveau international par la Chine et se maintient également par le biais du chantage à la guerre, en développant son arsenal militaire. Après la mort de Kim Il-sung en 1994, son fils Kim Jong-il devient le numéro un du régime et gouverne en fonction d'une doctrine militariste, la politique de songun[609]. En 2011, Kim Jong-un, fils de Kim Jong-il, succède à ce dernier[610].

À Cuba, malgré les graves difficultés économiques dues entre autres à l'arrêt de l'aide soviétique et à la poursuite de l'embargo américain, Fidel Castro refuse en 1989 toute perspective de passage au multipartisme et réaffirme l'orthodoxie communiste la plus stricte. Mais les très graves problèmes économiques du pays conduisent à des réformes limitées, qui ne suffisent cependant pas à redresser l'économie de l'île. Cuba mise principalement sur la ressource du tourisme[585],[611] et, après l'élection d'Hugo Chávez à la présidence du Venezuela, bénéficie du soutien financier de ce pays pétrolier. Fidel Castro, octogénaire et malade, cède le pouvoir à son frère Raúl Castro. Un ensemble de mesures de libéralisation économique est annoncé en 2011[612],[613],[614].

« Messieurs les impérialistes, nous n'avons absolument pas peur de vous ! » : panneau de propagande anti-américaine à La Havane (Cuba) installé devant les locaux de la Section des intérêts des États-Unis.

En Amérique latine, de nombreux leaders politiques de gauche ou de centre-gauche - dont certains affichent, sans se dire communistes, des références marxistes plus ou moins affirmées - sont arrivés au pouvoir dans les années 2000. Hugo Chávez, président du Venezuela de 1999 à sa mort en 2013, et partisan d'une « révolution bolivarienne » d'inspiration socialiste, multiplie volontiers les références à Fidel Castro dont il est personnellement proche, voire à Mao Zedong[615]. Sous les présidences de Chávez et de son successeur Nicolás Maduro, le régime castriste bénéficie des largesses économiques du Venezuela, et acquiert une influence grandissante sur la marche des affaires internes de ce pays[616],[617],[618] . Au Nicaragua, Daniel Ortega redevient président de la République en 2007 ; au Salvador, Mauricio Funes, candidat du Front Farabundo Martí de libération nationale transformé en parti politique, est élu en 2009. Au Brésil, le Parti des travailleurs, parti globalement classé au centre-gauche mais comportant également une tendance trotskyste, arrive au pouvoir en 2003 : les trotskystes brésiliens se trouvent dès lors amenés à soutenir les réformes modérées du président Luiz Inácio Lula da Silva[619]. Au Nicaragua, Daniel Ortega redevient président de la République en 2007 ; au Salvador, Mauricio Funes, candidat du Front Farabundo Martí de libération nationale transformé en parti politique, est élu en 2009. Au Brésil, le Parti des travailleurs, parti globalement classé au centre-gauche mais comportant également une tendance trotskyste, arrive au pouvoir en 2003 : les trotskystes brésiliens se trouvent dès lors amenés à soutenir les réformes modérées du président Luiz Inácio Lula da Silva[619].

Quelques guérillas continuent d'exister dans certains pays d'Amérique latine, comme les FARC ou l'ELN en Colombie, mais sans approcher les niveaux d'activité des décennies précédentes ; les FARC se sont surtout orientées vers des activités relevant du banditisme[620].

Dans les pays anciennement communistes, que ce soit en Europe, en Afrique ou au Cambodge, une grande partie des cadres des anciens régimes demeure actif sur le plan politique. En Russie, le Parti communiste de la Fédération de Russie, a conservé un poids électoral mais sans réussir à revenir au pouvoir au niveau national. Dans la majorité des anciens pays du bloc de l'Est, les anciens PC au pouvoir ont, à l'exception du Parti communiste de Bohême et Moravie héritier du PCT, renoncé à l'identité communiste ; beaucoup se sont rebaptisés Parti socialiste. D'anciens cadres des PC sont revenus au pouvoir dans leur pays à la faveur d'élections libres, mais aucun de ces dirigeants « post-communistes » des ex-satellites soviétiques ne s'est plus présenté comme communiste ou n'a tenté de restaurer les anciens régimes. La « décommunisation » des anciens pays du bloc de l'Est s'est déroulée dans des conditions difficiles, et les réformes de libéralisation économique et les privatisations, menées à un rythme souvent trop rapides, ont parfois durement affecté une population longtemps tenue à l'écart de l'économie de marché, entraînant dans certains secteurs de l'opinion des phénomènes de nostalgie — dite en Allemagne Ostalgie — sinon des anciens régimes, du moins de la sécurité économique qu'ils garantissaient. Le passage à la démocratie s'est souvent accompagné du maintien d'une partie de l'ancienne élite à de nombreux postes-clés et la libéralisation économique a parfois aggravé la corruption. Malgré de graves imperfections et inégalités, la transition démocratique et économique s'est cependant poursuivie dans les anciens pays communistes[621],[622],[623],[624],[588],. Dans l'une des anciennes républiques soviétiques, la Moldavie, le Parti des communistes de la République de Moldavie a été au pouvoir entre 2001 et 2009, mais sans rétablir l'ancien régime ni entraver l'économie de marché[625].

Dans les différents pays démocratiques où les PC locaux bénéficiaient d'un électorat important, le communisme a connu des fortunes inégales après 1989. En Finlande, le PC historique cesse d'exister en 1992, remplacé par l'Alliance de gauche. En Italie, le PCI disparaît en 1991 au profit d'un parti de centre-gauche. La minorité des anciens cadres du PCI qui refusent d'abandonner l'identité communiste se réunissent au sein du Parti de la refondation communiste. Le PRC et une scission de ce dernier, le Parti des communistes italiens, participent ensuite en diverses occasions à des coalitions de gauche au pouvoir, mais dans des positions de subordination. De nombreux anciens cadres du PC italien font partie des appareils de mouvement de centre-gauche, et ont adopté des positions de type social-démocrate ou social-libérale, très éloignées de celles du PCI historique[626],[450].

En France, le Parti communiste français ne change pas d'identité politique et, ayant mal négocié le tournant de 1989, poursuit son déclin. Bien qu'ayant participé entre 1997 et 2002 au gouvernement Lionel Jospin, le PCF subit une série d'humiliations électorales dans les années 2000[627] et ne trouve un nouveau souffle qu'en tant que composante de la coalition du Front de gauche, dont le principal dirigeant est l'ancien socialiste Jean-Luc Mélenchon, leader du Parti de gauche, qui se présente à l'élection présidentielle de 2012 en s'appuyant sur l'appareil militant du PCF[628],[629],[630]. Le courant trotskyste français bénéficie par ailleurs d'un certain poids électoral : à l'élection présidentielle de 2002, les trois courants trotskystes français (LO, la LCR et le PT lambertiste) cumulent à eux trois environ 10 % des suffrages[631]. Les résultats électoraux suivants sont cependant décevants[632] et, lors de l'élection présidentielle de 2012, les candidats trotskystes sont marginalisés par le Front de gauche[633].

À Chypre, le Parti progressiste des travailleurs (AKEL) a été au pouvoir de 2008 à 2013 : le pays est devenu en cette occasion le seul État de l'Union européenne à avoir un président communiste. Chypre n'en est pas moins demeuré acquise à l'économie de marché et l'élection de 2013 a été remportée, sur fond de crise économique, par le candidat conservateur[634],[635].

Au niveau européen, divers PC se réunissent depuis 2004 au sein du Parti de la gauche européenne, qui ne se limite cependant pas aux seuls partis communistes et compte également des formations socialistes et écologistes relevant de la gauche radicale, comme SYRIZA en Grèce[636]. Au niveau international, les Conférences internationales des partis communistes et ouvriers (réseau Solidnet) réunissent depuis 1999 des PC de plusieurs continents[637].

En Inde, le Parti communiste d'Inde (marxiste) et le Parti communiste d'Inde demeurent présents sur le terrain électoral, mais les communistes indiens ont perdu des bastions dans les années 2000-2010[638] ; la guérilla naxalite est par ailleurs toujours en cours depuis les années 1960[639]. Au Népal, le Parti communiste du Népal (maoïste), dirigé par Pushpa Kamal Dahal dit « Prachanda », mène durant plusieurs années une guerre civile contre le gouvernement monarchique ; la transition politique qui suit les accords de paix permet ensuite aux maoïstes de remporter le scrutin de 2008. Le processus de transition n'a cependant pas abouti à la mise en place d'un régime de type communiste : le Népal, pays très pauvre et dépendant des échanges avec l'Inde, a conservé un système d'économie mixte et des élections libres. Entre 2008 et 2013, le Parti communiste unifié du Népal (maoïste) alterne au pouvoir avec une coalition formée par le Parti communiste du Népal (marxiste-léniniste unifié) et le Congrès népalais[640] : lors de l'élection de 2013, le Congrès arrive en tête, battant nettement les maoïstes[641].

Variations de l'idéologie communiste avant et après 1989[modifier | modifier le code]

Après 1917 : domination du courant léniniste[modifier | modifier le code]

Couverture d'une édition en langue anglaise du livre de Lénine, La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »).

Le concept de communisme et les idées qui y sont associées ont connu, au cours de l'histoire, de nombreuses transformations, depuis les formes de communisme chrétien prônées par Wilhelm Weitling ou Étienne Cabet, le blanquisme, les premiers temps du marxisme, et jusqu'à l'époque actuelle. À compter de la Révolution d'Octobre, et malgré l'existence d'écoles de pensée concurrentes, le communisme s'identifie essentiellement avec le léninisme. Les différentes familles de pensée de la Gauche communiste - qui découle en partie du luxemburgisme - sont marginalisées dès les années 1920 : le communisme de conseils, porté par des théoriciens comme Anton Pannekoek, Herman Gorter ou Karl Korsch, se pose en école de pensée alternative au léninisme, mais n'est pas en situation de rivaliser avec lui[83]. Le courant léniniste connaît cependant en son sein de nombreuses variations[52].

Lénine avait pu, de son vivant, faire l'objet de critiques au sein de la direction du Parti communiste, y compris après la Révolution d'Octobre. Dès lors que le chef des bolcheviks est écarté par la maladie, sa pensée est exaltée en tant que doctrine officielle du mouvement par les différents cadres dirigeants du Parti, qui cherchent chacun à affirmer leur légitimité dans la perspective de la succession. L'idéologie léniniste, déjà dominante au sein de l'Internationale communiste, s'impose comme une référence indépassable au sein du Parti soviétique[642]. Après la mort de Lénine, Staline remporte la bataille pour la succession de ce dernier et réalise une synthèse doctrinale du léninisme, qu'il systématise en un tout cohérent, fixant ainsi pour plusieurs décennies l'orthodoxie communiste. Ainsi résumée, la pensée léniniste et les conceptions marxistes de l'Histoire, de l'économie et des rapports sociaux sont codifiées selon une logique de lois historiques rigides et immuables ; le matérialisme dialectique, de simple outil d'analyse philosophique, devient une doctrine à laquelle doivent se conformer l'ensemble des sciences[643],[52]. Le marxisme-léninisme, qui se présente comme une pensée scientifique englobant la réalité dans son ensemble, demeure la tendance dominante au sein de la mouvance communiste, et le reste jusqu'à la fin de la guerre froide[52].

Dans l'entre-deux-guerres, le trotskisme se revendique également du léninisme : à la différence de la mouvance marxiste-léniniste et stalinienne qui vise avant tout à consolider les acquis révolutionnaires en URSS avant d'envisager une révolution internationale, l'école de pensée trotskiste considère, en vertu du concept de révolution permanente, qu'une révolution mondiale est un préalable indispensable à la réalisation du socialisme. De rares intellectuels communistes liés à la mouvance pro-soviétique continuent de faire preuve dans leurs travaux d'une relative indépendance de pensée, à l'image de Georg Lukács, qui entreprend de nuancer le matérialisme historique et souligne l'importance des aspects subjectifs et culturels du marxisme. Antonio Gramsci suit la même logique en s'écartant de l'économisme dominant chez le marxistes, et en considérant que l'histoire n'est pas déterminée par la structure économique mais par l'interprétation que l'on donne de cette structure et des lois qui la régissent ; il insiste par ailleurs sur l'importance de l'action dans le domaine culturel. Élaborée pour l'essentiel en prison, l'œuvre théorique de Gramsci ne devient cependant réellement influente qu'après la mort de son auteur. Lukács est quant à lui soumis à de nombreuses attaques au sein du mouvement communiste, son hégélianisme l'exposant à des accusations d'idéalisme[644],[52],[210],[645].

En Chine, toujours durant l'entre-deux-guerres, Mao Zedong commence à élaborer sa propre doctrine d'inspiration léniniste, qui adapte cependant le marxisme-léninisme aux réalités chinoises : Mao insiste sur le rôle déterminant du monde rural et du sentiment nationaliste dans la révolution chinoise et énonce les concepts de la « Nouvelle démocratie » - conçue comme un front uni englobant tous les Chinois qui se rallieraient à la cause du PCC - et de la guerre populaire, c'est-à-dire la victoire de la révolution par le biais d'une mobilisation permanente de la population[289].

Après 1945 : du stalinisme triomphant à la multiplicité des tendances[modifier | modifier le code]

Exemplaires de la revue Socialisme ou barbarie.

Au début de la guerre froide, le stalinisme connaît une période d'apogée en URSS comme dans les autres régimes communistes et dans l'ensemble des PC[646] ; dans les années de l'immédiate après-guerre, l'influence communiste atteint des sommets dans les milieux intellectuels de divers pays occidentaux, où ils gagnent de très nombreux « compagnons de route ». Après la rupture Tito-Staline, le titisme, pratique politique davantage que doctrine cohérente, suscite l'intérêt d'une partie de la gauche occidentale qui voit avec sympathie la naissance d'un régime communiste anti-stalinien[62]. Après la mort de Staline, la déstalinisation qui s'ensuit n'est accompagnée d'aucune révision théorique en URSS. Dans le reste du monde, la dénonciation des crimes de Staline diminue l'attrait du communisme soviétique auprès des intellectuels. De nombreux courants se développent qui, tout en se réclamant du communisme, cherchent une alternative au « modèle soviétique », qu'il s'agisse de chercher des formes anti-staliniennes de communisme ou au contraire de dénoncer la déstalinisation et de revenir à l'orthodoxie. La pensée marxiste connaît un renouveau théorique : certaines démarches intellectuelles continuent de se situer dans une ligne stalinienne, mais d'autres au contraire alimentent la démarche du marxisme critique, qui contribue à faire progressivement perdre leur aura d'autorité aux interprétations soviétiques du marxisme[647].

Deux intellectuels communistes, le philosophe hongrois Georg Lukács et la romancière allemande Anna Seghers.

En République populaire de Chine, Mao se positionne en défenseur d'une conception « anti-révisionniste » du marxisme-léninisme et dénonce toute compromission avec le capitalisme : au moment du Grand Bond en avant, il prône une politique de développement à marche forcée de son pays via une mobilisation de l'ensemble de la population ; durant la Révolution culturelle, il se fait l'avocat de la base militante contre la bureaucratie du Parti communiste. En Occident, au sein ou à l'extérieur des appareils militants, des philosophes comme Herbert Marcuse, Lucio Colletti ou Louis Althusser proposent diverses lectures de l'œuvre de Marx et des théories marxistes[544].

Une partie de l'extrême gauche occidentale - en premier lieu le trotskisme - continue de se réclamer des théories léninistes tout en s'opposant à l'interprétation qui en est donnée par l'URSS. Divers courants d'« ultragauche » critiquent non seulement le communisme soviétique mais également le léninisme : Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, issus du mouvement trotskiste qu'ils quittent par la suite, animent la revue Socialisme ou barbarie, dans laquelle ils se livrent à une critique pointue du système bureaucratique soviétique et cherchent des alternatives dans les pratiques conseillistes[401],[73]. Guy Debord et l'Internationale situationniste reprennent également le credo du communisme de conseils[648]. Au sein même du PCF, dans les années 1960, les approches philosophiques du communisme divergent : Roger Garaudy, tenant d'un « marxisme humaniste », s'oppose aux partisans d'Althusser, ce dernier se situant dans la mouvance structuraliste et s'attachant à relire les œuvres de Marx pour en dégager le fond « scientifique » ; les disciples d'Althusser se rapprochent ensuite des thèses pro-chinoises[649].

La redécouverte de l'œuvre de Gramsci, après-guerre, contribue à nourrir en Italie une pensée communiste moins orthodoxe et plus riche sur le plan théorique. Ses écrits, recueillis dans ses Cahiers de prison, font de lui, après la Seconde Guerre mondiale, un penseur marxiste de première importance. L'œuvre de Gramsci a cependant été éditée, et apparemment remaniée, par Palmiro Togliatti : tout en faisant du gramscisme la base de sa « voie italienne du communisme », Togliatti s'est efforcé de rattacher le marxisme hétérodoxe de Gramsci au courant léniniste, et semble, sur certains points, en avoir altéré le sens[52],[210],[645]. Le gramscisme fait, notamment après 1968, l'objet de nombreux débats et d'interprétations divergentes quant à la portée de son historicisme, à son éventuelle appartenance à la famille du léninisme, et à la nature de ses concepts sociologiques[650].

Statues au pied de la Tour du Juche à Pyongyang (Corée du Nord).

L'opéraïsme (soit « ouvriérisme », de l'italien operaio signifiant ouvrier), courant d'origine italienne dont Toni Negri est le théoricien le plus connu, apparaît dans les années 1960, dans le contexte du miracle économique italien et de l'industrialisation du pays. Negri, qui prône l'usage de la lutte armée dans un cadre plus vaste de luttes sociales radicales, exerce une influence sur certaines franges de l'extrême gauche italienne durant les années de plomb[651],[652].

Dans les contextes de la décolonisation, de la révolution cubaine et de la guerre du Viêt Nam, l'association du communisme à un discours tiers-mondiste, puis à une lutte contre l'impérialisme américain, lui permet d'exercer une nouvelle séduction dans les années 1960-70 ; Mao Zedong, Hô Chi Minh, ainsi que Fidel Castro et Che Guevara, font figure d'icônes anti-impérialistes[653]. À l'époque de la Révolution culturelle, le maoïsme est considéré par de nombreux militants occidentaux - séduits par son radicalisme verbal et qui ne disposent sur les réalités chinoises que d'informations en provenance du régime - comme une alternative au communisme soviétique. Plus largement, les références communistes se mêlent souvent à l'époque, chez une partie des sympathisants occidentaux d'extrême gauche ou plus largement dans la mouvance de la Nouvelle gauche, à des discours tiers-mondistes et idéalistes, souvent en décalage avec la réalité des régimes politiques ou des personnalités auxquels ils se réfèrent[544].

Alors que le régime chinois entame sa libéralisation à la fin des années 1970, le maoïsme tombe progressivement en désuétude : toujours officiellement en vigueur en Chine, il est, dans les faits, vidé de son contenu idéologique. Totalement marginalisé en Occident, il conserve néanmoins davantage de partisans dans le tiers-monde. Après sa rupture avec la Chine, l'Albanie d'Enver Hoxha se pose en gardienne de l'orthodoxie ; d'anciens groupes maoïstes et d'autres partis staliniens « anti-révisionnistes », de dimensions généralement modestes, constituent une tendance d'extrême gauche « pro-albanaise »[654].

La doctrine du Juche, élaborée par Kim Il-sung en Corée du Nord, représente un cas particulier : hostile à la déstalinisation, le dirigeant nord-coréen a progressivement évacué les références au marxisme-léninisme pour développer sa propre idéologie, à usage essentiellement local. Tout en conservant des références au socialisme et au communisme, le Juche se veut une doctrine originale : il constitue avant tout une idéologie nationaliste, fondée sur le concept d'autosuffisance et dans laquelle l'adulation de la personne du dirigeant tient un rôle essentiel[455].

Le trotskisme demeure quant à lui, durant toute son histoire, un courant très divisé : en France, des organisations comme LO et le courant lambertiste, au discours strictement ouvriériste, se distinguent de la LCR, à l'image plus « libertaire » et tiers-mondiste[632].

Après 1989 : du déclin de l'idéologie aux résurgences néocommunistes[modifier | modifier le code]

Manifestation du Parti communiste argentin en 2010.

Après la glasnost, la chute du bloc de l'Est et les avancées considérables de l'historiographie, la réalité historique du communisme est devenue beaucoup plus accessible qu'auparavant ; les visions idéalisées du communisme en tant que phénomène historique, ou en tant qu'alternative politique, n'ont cependant pas totalement disparu. En 1995, François Furet juge, dans Le Passé d'une illusion, que « l'idée de communisme n'a cessé de protéger à toutes ses époques l'histoire du communisme, jusqu'à ce moment ultime où la seconde, par l'arrêt pur et simple de son cours, a entraîné la première dans sa disparition, puisqu'elle l'avait si longtemps incarnée. Mais la fin du monde soviétique ne change rien à la demande démocratique d'une autre société, et pour cette raison même il y a fort à parier que cette vaste faillite continuera à jouir dans l'opinion du monde de circonstances atténuantes, et connaîtra peut-être un renouveau d'admiration. Non que, sous la forme où elle est morte, l'idée communiste puisse renaître : la révolution prolétarienne, la science marxiste-léniniste, l'élection idéologique d'un parti, d'un territoire et d'un Empire ont sans doute terminé leur cours avec l'Union soviétique. Mais la disparition de ces figures familières à notre siècle ferme une époque, plutôt qu'elle ne clôt le répertoire de la démocratie »[4].

Alain Badiou en 2010.
Un militant du Parti de la refondation communiste en 2007, lors de la gay pride de Milan.

Malgré les crimes commis en son nom, le communisme, en tant qu'idéal voire en tant que système politique, n'a pas fait l'objet de la même condamnation morale unanime que le nazisme : une distinction est en effet couramment faite entre l'idéal du communisme, supposé généreux, et la réalité politique concrète qui s'en est réclamée[655]. L'historien des idées Alain Besançon parle à cet égard d'« amnésie » des crimes du communisme par opposition à l'« hypermnésie » des crimes du nazisme[656]. Jean-François Revel dénonce pour sa part en 1999 un « négationnisme » pro-communiste qui tendrait à occulter, voire à nier, les dimensions criminelles du communisme en tant que phénomène historique pour en préserver la « couverture utopique »[657]. Certains secteurs d'opinion marqués à gauche ont, suivant un processus que le politologue Philippe Raynaud attribue à « un certain gauchisme », contribué à attribuer la faillite du communisme non au communisme lui-même, mais au « stalinisme »[658]. La figure de Che Guevara conserve une capacité d'attraction en tant que symbole révolutionnaire[659].

Un phénomène parfois désigné sous le nom de « néocommunisme » tend, depuis la fin de la guerre froide, à se développer ; d'une part avec la permanence ou l'apparition de partis aux références communistes plus ou moins affichées comme Die Linke ; d'autre part avec la récupération, par les tendances les plus diverses de la gauche et de l'extrême gauche, d'une partie de l'univers référentiel, des idéaux et des engagements communistes. Ceux-ci peuvent se manifester dans la mouvance altermondialiste — ou plus largement celle de la gauche antilibérale — ainsi que via divers engagements — qu'il s'agisse de la réduction des inégalités, de la lutte contre le racisme ou de la défense des droits de l'homme — sans qu'aucune de ces causes ne soit réductible à un engagement communiste. Divers partis communistes, comme le PCF en France ou Refondation communiste en Italie, participent à ce courant, en concentrant leur discours sur l'anticapitalisme et la dénonciation du néolibéralisme, ainsi que sur l'antiracisme, l'écosocialisme, le féminisme, la défense des immigrés et des minorités ethniques et sexuelles, et autres thèmes communs à l'ensemble de la gauche radicale, voire à une partie de la gauche modérée. La LCR, en France, connaît une mutation comparable : dans les années 2000, elle évolue vers une rhétorique axée de manière plus large sur la dénonciation des injustices sociales, jusqu'à s'éloigner dans les années 2000 de son identité strictement trotskyste pour devenir le Nouveau Parti anticapitaliste[632]. S'inscrivant dans un contexte global de critique des méfaits du libéralisme et de la mondialisation économique, cette tendance peut s'exprimer à travers des évènements comme le Forum social mondial[660], autour de nouvelles causes comme celle des zapatistes au Chiapas et, plus largement, dans le contexte de la vague des nouveaux leaders de gauche en Amérique latine dans les années 2000[661],[662]. Quelques mouvements européens d'extrême gauche ont par ailleurs tissé des liens avec des milieux islamistes[663].

Dans le domaine de la vie intellectuelle, les réflexions autour de thèmes liés au marxisme, au communisme ou à leur univers référentiel demeurent présentes, dans le cadre d'une critique plus vaste du capitalisme et de la mondialisation de l'économie, notamment à l'occasion des crises financières et crises économiques. Dans les années 2000, Toni Negri et Michael Hardt abordent les thèmes de la globalisation et des « multitudes » en tant que masses populaires opprimées[664] ; Alain Badiou consacre des écrits au thème de « l'hypothèse communiste » ; il donne cependant du « communisme » une définition parfois abstraite, en le présentant par exemple comme « tout devenir qui fait prévaloir l'en-commun sur l'égoïsme »[665]. En 2009, un colloque réunissant à Londres des philosophes, parmi lesquels Alain Badiou, autour de « l'idée du communisme », remporte un succès public inattendu[666], s'inscrivant dans une démarche qui tend à réhabiliter le concept de communisme et à critiquer la notion de totalitarisme, et plus généralement la pensée « antitotalitaire » comme ayant nui à la gauche[667]. En 2013, le philosophe marxiste Lucien Sève continue de réaffirmer « l'urgence historique de penser avec Marx le communisme », l'entrée dans « la phase historique terminale du capitalisme » imposant à ses yeux d'« actualiser la visée du communisme »[668].

Le politologue Philippe Raynaud, commentant en 2010 les conclusions tirées quinze ans plus tôt par François Furet, s'interroge pour sa part sur l'éventuel « avenir d'une illusion », soit sur une radicalité révolutionnaire toujours présente dans les idéaux et la vie intellectuelle et qui, après la chute du communiste soviétique, adopte de nouveaux visages. Raynaud tend à confirmer le jugement de François Furet quant à l'échec des tentatives de redonner vie au communisme sous son ancienne forme, voire à revitaliser la théorie marxiste : « chez aucun des auteurs, brillants ou laborieux, nous n'avons rencontré ce qui faisait la force de l'illusion communiste : la certitude d'être au service d'une cause à la fois juste et scientifiquement fondée, qui devait inéluctablement conduire à l'émergence d'une société radicalement différente » ; il souligne cependant, au-delà des écrits de philosophes « néocommunistes » comme Alain Badiou ou Slavoj Žižek, la permanence de l'idée communiste, sinon en tant que projet politique concret et unifié, du moins en tant que référence de l'imaginaire social et politique[667]. L'historien Robert Service souligne, pour sa part que les conditions historiques qui ont permis la naissance et le développement de la mouvance communiste, parmi lesquelles les injustices politiques et économiques, sont toujours présentes : si le retour du communisme en tant que régime politique sous la forme qu'il a adopté au XXe siècle lui paraît improbable, il estime néanmoins que son empreinte dans l'histoire et sur les esprits est suffisamment profonde pour permettre à l'idée de communisme de demeurer présente et de ressurgir sous d'autres formes[669].

Critiques du communisme[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Critiques du communisme et Anticommunisme.
Affiche électorale de la CDU ouest-allemande (1953).

Du fait de la diversité du phénomène, les critiques du communisme peuvent porter tant sur les aspects théoriques du phénomène que sur les réalités politiques concrètes s'en étant revendiquées. Au XIXe siècle, le concept de société communiste est critiqué, non seulement par des conservateurs, mais aussi dans les rangs socialistes et anarchistes. Lamennais dénonce ainsi le communisme, au sens de société fondée sur la propriété commune, comme un retour à l'esclavage et au « travail forcé, rétribué au gré de l'État qui l'impose »[670]. Pierre-Joseph Proudhon, théoricien du socialisme libertaire, considère quant à lui dès 1846 que le projet de société communiste débouche sur la « dictature partout »[671]. Max Stirner, l'un des fondateurs de l'anarchisme individualiste,écrit pour sa part : « en abolissant la propriété personnelle, le communisme ne fait que me rejeter plus profondément sous la dépendance d'autrui, autrui s'appelant désormais la généralité ou la communauté »[672]. Un autre théoricien anarchiste, Mikhaïl Bakounine, estime pour sa part en 1866 que « l'État despotique, mis en place par le communisme d'État, fera naître une classe exploitante et privilégiée : la bureaucratie »[24] ; en 1873, il se définit comme « collectiviste et pas du tout communiste », le communisme étant à ses yeux « la négation de la liberté » en ce qu'il « fait absorber toutes les puissances de la société dans l'État [et] aboutit nécessairement à la centralisation de la propriété entre les mains de l'État »[673].

Yves Guyot qualifie en 1893 le principe de collectivisme de « tyrannique » et juge que le communisme, en rejetant la propriété privée, contredit la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 qui compte la propriété parmi les « droits naturels et imprescriptibles de l'homme »[674]. Commentant l'interprétation soviétique du passage à la société communiste, l'économiste André Piettre écrit en 1966 : « on retrouve là le rêve saint-simonien du « gouvernement des hommes » disparaissant dans « l'administration des choses ». Reste à savoir si, dans cet immense mécanisme social, l'homme lui-même ne risque pas d'être traité comme une chose ? »[675]. Pour le philosophe André Comte-Sponville, le communisme, en tant qu'idée, ne peut déboucher que sur l'utopie ou sur le totalitarisme : les deux seules options étant d'une part la « niaiserie », d'autre part la « dictature »[676].

Au XXe siècle, la notion de communisme ne se rapporte plus à une forme théorique de société, mais à une réalité politique concrète : les critiques visent désormais des courants de pensée distincts, et des régimes politiques existants. Les régimes communistes ont été critiqués en tant que systèmes dictatoriaux, voire totalitaires, violant à grande échelle les droits de l'homme, réprimant toute forme d'opposition, et surveillant la population suivant des pratiques d'États policiers[677]. Dès la Révolution d'Octobre, des critiques se sont élevées, y compris à gauche, contre les méthodes des bolcheviks : en 1920, lors du congrès de Tours, Léon Blum reproche au gouvernement de Lénine de détourner la notion de dictature du prolétariat pour en faire « une dictature exercée par un parti centralisé, où toute l'autorité remonte d'étage en étage et finit par se concentrer entre les mains d'un comité patent ou occulte » alors que la dictature du prolétariat, chez Marx, est conçue comme la « dictature d'une classe » et non la « dictature de quelques individus, connus ou inconnus »[678]. Pour Milovan Djilas, le système de gouvernement communiste ne peut qu'être intrinsèquement totalitaire, car reposant sur la domination sans partage d'une nouvelle oligarchie qui mène une « guerre civile » quotidienne contre sa propre structure sociale et doit, pour subsister, entretenir une militarisation de la société[679]. Boris Souvarine qualifie en 1977 les régimes communistes de « pires oppresseurs des peuples désarmés » et dénonce l'imposture que constitue leur référence à Marx ; il souligne également la responsabilité d'« une prétendue intelligentsia européenne » qui « ne craint pas de justifier les pires brutalités des descendants de Staline et de Mao en se référant à Marx, à Hegel ou à Freud, qui n'en peuvent mais »[680].

Sur le plan idéologique, le marxisme-léninisme est l'objet de critiques pour ses aspects à la fois dogmatiques et « pseudo-scientifiques » : l'historien Nicholas Riasanovsky juge à cet égard qu'outre son caractère de pseudo-science, l'idéologie officielle de l'URSS et ses autres régimes communistes présente un caractère non de pseudo-science, mais également de pseudo-religion, qui se présente comme une explication à la fois « scientifique » et totalisante de la réalité, tout en s'arrogeant le droit de décréter ce qui est bien et ce qui est mal, et présentant une vision de type religieux, où le prolétariat joue le rôle du Messie, la société sans classes celui du Paradis, le Parti celui de l'Église, et les œuvres de Marx, Engels, Lénine - et, jusqu'à une certaine époque, Staline - celui des Saintes Écritures[681]. Dans les années 1960, le marxologue Kostas Papaïoannou souligne que le marxisme-léninisme, malgré son dogmatisme affiché, est paradoxalement devenu une pensée singulièrement dépourvue de contenu, au point de faire figure d'« idéologie sans doctrine » et d'« orthodoxie sans dogme », l'orthodoxie en vigueur dans les pays communistes n'étant plus définie que par les impératifs idéologiques du moment et les déviances qu'il s'agit de dénoncer : la doctrine s'en trouve dès lors ramenée au rang d'outil servant à dénoncer tel ou tel adversaire, tandis que la théorie marxiste elle-même est réduite à l'état de « catéchisme primaire à l'usage des agitateurs »[682].

Des intellectuels marxistes critiques de l'URSS, comme Charles Bettelheim, ont jugé que le maintien d'inégalités sociales et la reproduction en tant que telle de la classe bureaucratique aboutissaient à ce que le « socialisme » de type soviétique ne soit en réalité qu'une forme de capitalisme d'État, où la classe sociale dominante était constituée par une bourgeoisie d'État. Selon ces critiques, formulées dans un cadre d'analyse de type marxien, l'URSS ne pouvait prétendre au titre de pays socialiste[683],[684].

Le communisme stalinien est dénoncé dans des romans comme La Ferme des animaux et 1984 de George Orwell, Le Zéro et l'Infini d'Arthur Koestler ou Vie et Destin de Vassili Grossman[685]. Alexandre Zinoviev a pour sa part critiqué la société communiste sur la base de la vie quotidienne en URSS, revendiquant « d'avoir observé la réalité soviétique, d'avoir perçu comment le communiste idéaliste était vaincu par le communisme réel et d'en avoir conclu que la société soviétique excluait tout possibilité de créer le communisme idéal ». Sans nier les progrès sociaux dont des familles comme la sienne avaient bénéficié en URSS, Zinoviev s'est livré, dans des ouvrages comme Les Hauteurs béantes, à une satire du système soviétique[686]. Pour Zinoviev, le « communisme réel » est, contrairement à la théorie marxiste de disparition de l'État, une « organisation générale de toute la population du pays dans un système de commandement et de soumission » au sein d'un « Super-État », où tous les citoyens sont soumis au système de pouvoir du Parti et de la nomenklatura, qui s'accompagne d'un « lavage de cerveau » permanent[687] : à ses yeux, si le « communisme réel » est bien une dictature dont le pouvoir émane « par le haut », le système se différencie du totalitarisme proprement dit en ce que la violence y est également imposée « par le bas », la population, bien que mécontente de son sort, étant incapable d'imaginer un autre système et percevant le régime comme son milieu naturel[688].

Des restes du mur de Berlin.

Jacques Julliard pointe du doigt, au moment de la chute de l'URSS, « les pleureuses du communisme » qui tendraient, au sein de la gauche, à en regretter la disparition et à en excuser les crimes au nom de l'idéal poursuivi, et écrit : « le phénomène n'est toujours pas entré dans nos esprits avec sa véritable dimension. Quarante millions de morts. Il y faut un peu d'imagination, car nous manquons de références. Depuis le commencement du monde, aucun régime, aucune dynastie, aucun monarque n'avait réussi pareille performance. Même le nazisme qui, sur la fin, fut pris par le temps. Histoire de fixer les idées, constatons que le bilan global du communisme, en matières de massacres, cela fait environ vingt fois Auschwitz. Quarante millions ! Combien de victimes supplémentaires fallait-il aux pleureuses du communisme pour qu'on nous donne le droit d'applaudir à la chute du bourreau ? »[689]. L'écrivain Vladimir Volkoff parle pour sa part, en 1992, de « quelque deux cent millions de morts » imputables au communisme, et juge que « jamais davantage de mal n'a été fait à l'humanité par un groupe d'hommes se voulant expressément solidaires les uns des autres »[690].

Les régimes communistes se voient également reprocher l'échec de leurs économies planifiées, qui n'ont jamais réussi à résoudre leurs dysfonctionnements : durant la guerre froide, les organisations économiques des pays communistes se sont traduites par des phénomènes de pénurie et ont contraint les travailleurs et les consommateurs à pallier eux-mêmes aux carences du système en usant de méthodes qui relevaient de la débrouillardise ou de l'économie parallèle[588].

Une comparaison du communisme avec le nazisme, sous l'angle des pratiques dictatoriales des deux régimes — l'Allemagne de Hitler et l'URSS de Staline étant comparées en tant que régimes à parti unique, gouvernés par un chef tout-puissant[691] — a été pratiquée dès l'entre-deux-guerres, le mot « totalitarisme » ayant lui-même été utilisé dès 1929 pour désigner conjointement les régimes fasciste et communiste[692]. La comparaison entre communisme et nazisme, idéologies s'étant violemment affrontées au cours du XXe siècle, a été, du fait de sa charge politique, l'objet de vives polémiques à la suite de son évocation par François Furet dans Le Passé d'une illusion puis par Stéphane Courtois dans Le Livre noir du communisme[693]. L'historien Serge Wolikow juge pour sa part que, s'agissant de l'étude des pratiques autoritaires et répressives, la comparaison des idéologies fasciste et communiste « est légitime à condition de ne pas l'entendre comme une procédure qui sert à les assimiler »[692]. Pour les chercheurs Bruno Groppo et Bernard Pudal, « constat d'évidence, les études comparatives sont éminemment souhaitables. Elles peuvent faire progresser sérieusement la recherche. On remarque que dans la période récente s'est affirmée une tendance à comparer communisme et nazisme, ou stalinisme et nazisme. Cette tendance n'est pas nouvelle, et s'inscrit au moins partiellement dans la filiation de la théorie du totalitarisme, que ce soit pour la revendiquer ou pour la rejeter. L'intérêt principal de cette démarche est probablement de faire profiter les études sur le communisme des avancées méthodologiques réalisées dans le domaine des études sur le nazisme »[694].

Dans l'entre-deux-guerres, l'Église catholique a fermement condamné le communisme : dans l'encyclique Divini Redemptoris, publiée le 19 mars 1937, le pape Pie XI dénonce le communisme comme « intrinsèquement pervers », estimant que « l'on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne »[695].

Dans plusieurs pays d'Europe autrefois communistes, comme la Hongrie, la Lituanie l'Estonie et la Lettonie, l'usage des symboles du communisme est désormais puni par la loi[696],[697],[698],[699],[700],[701].

Crimes de masse et violation des droits de l'homme sous les régimes communistes[modifier | modifier le code]

Carte indiquant la localisation des principaux camps du système concentrationnaire soviétique - puis du Goulag - ayant existé en URSS entre 1923 et 1961.
La grande famine en URSS ; scène de rue à Kharkiv durant l'« Holodomor » en Ukraine (1933).

Les régimes communistes se sont tous, à des degrés très divers selon les pays et les époques, signalés par des violations des droits de l'homme et des pratiques meurtrières, certains s'étant rendus coupables de massacres à grande échelle envers leurs opposants, voire envers leurs populations. Les camps de concentration comme, à diverses époques, le Goulag soviétique, le Laogai chinois ou le Kwanliso nord-coréen, ont fait partie de l'arsenal répressif des pays communistes. À une moindre échelle, la prison de Pitești en Roumanie ou le camp de concentration de Béléné en Bulgarie sont restés dans les mémoires pour leurs atrocités. Dès l'époque de la fondation de la Russie soviétique, dirigée par Lénine dans un contexte de guerre civile et d'extrême violence, le Parti communiste s'est arrogé le monopole du pouvoir, tandis que la police politique (la Tchéka, à laquelle ont succédé par la suite le Guépéou, puis le NKVD et enfin le KGB) devenait un organe de contrôle absolu[702]. Le régime de bolcheviks a mené un politique particulièrement meurtrière à l'encontre de ses adversaires réels ou supposés et des catégories sociales jugées hostiles, de la Terreur rouge à la décosaquisation et au développement d'un système concentrationnaire[703],[704]. Le Goulag, la dékoulakisation et les Grandes Purges se sont, sous Staline, avérés nettement plus meurtriers[705]. Outre la répression des opposants politiques et des « ennemis de classe », les religions ont également été persécutées en URSS, les campagnes antireligieuses atteignant des sommets à l'époque stalinienne[706]. Les terribles famines provoquées par les politiques de collectivisation de Staline ont également causé des millions de morts en URSS, au point que l'Holodomor ukrainien est souvent dénoncé - sans qu'aucun consensus n'existe à ce sujet - comme ayant été sciemment provoqué pour soumettre une population jugée rebelle[232].

Emblème de la Stasi, le service de renseignements de la RDA.

Après-guerre, les régimes du bloc de l'Est, gouvernés comme l'URSS selon un système de parti unique de fait ou de droit, se sont appuyés sur un système d'espionnage de la population et de pratiques policières arbitraires, via des services secrets tout-puissants (Stasi en RDA, Securitate en Roumanie, etc)[677],[377] ; l'absence de libertés publiques s'est également reproduite, durant la guerre froide, dans les régimes asiatiques[707],[708] et africains[709], ainsi qu'à Cuba[509].

Si, après la déstalinisation, la répression de l'opposition a été moins meurtrière en URSS, la liberté d'expression a continué d'y être sévèrement limitée. La critique du système exposait ceux qui s'y risquaient à diverses sanctions : l'exclusion du Parti communiste pour ceux qui en étaient membres, la perte de leur emploi, voire l'incarcération, ou d'autres formes de privation de liberté. Ainsi, certains dissidents soviétiques, bien que parfaitement sains d'esprit, ont été déclarés fous et internés d'office dans des hôpitaux psychiatriques[710].

En République populaire de Chine, le Grand Bond en avant s'est traduit par un désastre économique et humanitaire, causant plusieurs dizaines de millions de morts au cours de l'une des plus grandes famines de l'histoire[711], tandis que la Révolution culturelle s'est traduit par une période d'abus à grande échelle, détruisant la vie de millions de citoyens chinois[712]. Le régime cambodgien des Khmers rouges s'est lui aussi rendu coupable de massacres de grande ampleur, provoquant également des famines par son impéritie et causant la mort d'une proportion importante de la population du pays. Pol Pot et Ieng Sary, deux des principaux dirigeants khmers rouges, ont été condamnés par contumace pour « génocide » lors d'un procès organisé par leurs ennemis vietnamiens ; le terme de génocide, couramment employé pour qualifier les crimes du régime khmer rouge, n'est pas reconnu au niveau international, mais le qualificatif de crime contre l'humanité a été repris dans le cadre du procès des dirigeants chefs Khmers rouges et lors de la condamnation de « Douch », l'un des exécutants du régime[713],[515],[714].

Mémorial des victimes du communisme à Vidin (Bulgarie).

Dans Le Livre noir du communisme, l'historien Stéphane Courtois, cumulant les exactions commises sous les différents régimes communistes, les famines provoquées par leurs politiques, et les divers crimes liés aux mouvances se réclamant de cette idéologie, avance, pour le bilan humain du communisme, un chiffre approximatif proche « la barre des cent millions de morts »[715]. Ce chiffrage a fait l'objet de nombreuses polémiques et de critiques d'ordre méthodologique, en ce qu'il additionne des éléments provenant de régimes et de phénomènes politiques très divers, s'étalant sur plusieurs décennies[716]. Le chiffre de 85 millions de morts - évoqué sur le bandeau du Livre noir du communisme, et qui correspond à l'addition des 20 millions de victimes en URSS et de 65 millions en Chine, évoquées par Stéphane Courtois - a été avancé en tant que bilan des crimes du communisme[717],[718]. Les auteurs de l'ouvrage Le Siècle des communismes contestent quant à eux le comptage des victimes par le Livre noir du communisme, considérant que le terme de communisme recouvre un ensemble bien trop varié de réalités politiques pour faire l'objet d'un jugement unique et collectif[719].

Stéphane Courtois estime que l'une des raisons pour lesquelles la « dimension criminelle du communisme » a longtemps été occultée tient au fait que l'Union soviétique a participé avec les démocraties occidentales à la défaite du nazisme. De fait, les communistes se sont engagés dans toute l'Europe dans la résistance au nazisme, et en ont payé le prix du sang ; les résistants d'autres convictions politiques, qui avaient créé des liens de solidarité avec eux, n'ont pu, de par la mémoire du combat commun, se montrer trop critiques envers leurs anciens frères d'armes une fois la guerre finie. L'URSS elle-même profitait pleinement de cette situation, et a largement mis en avant sa contribution — réelle, et la plus importante — à la défaite du nazisme pour museler toute critique à son égard. L'alibi de l'antifascisme a ainsi permis au régime communiste soviétique d'échapper aux critiques que les démocrates auraient pu lui porter, sur sa complicité initiale avec le régime hitlérien lors du pacte germano-soviétique, ou encore sur le massacre de Katyń ; lors du procès de Nuremberg, aucun rappel n'est fait des crimes commis durant la période 1939-41 par les Soviétiques, qui sont au contraire les procureurs, avec les puissances occidentales, des exactions commises par leurs anciens alliés[720].

La résolution 1481 de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, datée du 25 janvier 2006 durant la session d'hiver, « condamne avec force les crimes des régimes communistes totalitaires[721] ». En juin 2008, la Déclaration de Prague sur la conscience européenne et le communisme, signée par un ensemble de personnalités politiques et d'intellectuels, dont d'anciens opposants au bloc de l'Est comme Václav Havel et Joachim Gauck, a appelé l'Europe à un plus grand travail de mémoire sur les crimes du communisme : le Parlement européen a réagi en septembre de la même année en faisant du 23 août - jour anniversaire de la signature du pacte germano-soviétique - la Journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme, en mémoire des victimes de tous les régimes totalitaires et autoritaires[722]. Par ailleurs, confirmant « la nécessité d'une condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires », le Parlement européen a voté le 2 avril 2009 une résolution condamnant « fermement et sans réserve tous les crimes contre l'humanité et les innombrables violations des droits de l'homme commis par tous les régimes totalitaires et autoritaires »[723],[724],[725].

Le Cambodge a adopté, en juin 2013, une loi punissant de deux ans de prison « tout individu qui ne reconnaît pas, qui minimise ou qui nie » les crimes des Khmers rouges[726].

Historiographie[modifier | modifier le code]

L'historiographie du communisme a connu de nombreuses évolutions au fil des décennies. L'histoire de la révolution russe a donné lieu à des interprétations conflictuelles, dont beaucoup ont, avant la Seconde Guerre mondiale, servi des démarches politiques, de justification ou de glorification. Après-guerre, l'analyse du phénomène communiste en tant que réalité politique s'est faite couramment en Occident sous l'angle du paradigme totalitaire : cette approche a été en concurrence, à partir des années 1970, avec une école « révisionniste » relativisant le caractère déterminé d'une partie des phénomènes de terreur et tendant à contester le lien de filiation direct entre léninisme et stalinisme[727]. La réflexion sur le phénomène communiste, et tout particulièrement sur les dimensions totalitaires du phénomène stalinien ainsi que sur ses points communs avec le régime nazi, a longtemps été freinée, en France, par l'influence du PCF dans le monde intellectuel[728].

L'historiographie du communisme a, de manière générale, longtemps pâti du manque de documentation, et de l'existence de régimes communistes qui bloquaient l'accès à leurs archives, limitant la connaissance des politiques internes, des prises de décision, des responsabilités personnelles des dirigeants et des phénomènes sociaux au sein du monde communiste. Du fait du contexte de la guerre froide, l'étude des phénomènes communistes a été handicapée par les attitudes antagonistes - pro-communisme ou anticommunisme - qui existaient jusque dans le monde intellectuel. À l'étude du communisme dans son ensemble s'est par ailleurs superposée la discipline de la soviétologie, soit le champ d'études portant spécifiquement sur l'URSS. Du fait des difficultés d'accès aux archives et plus largement du contexte politique international, des phénomènes historiques de première importance, comme la dramatique famine provoquée par le Grand Bond en avant, n'ont été connues qu'avec beaucoup de retard[729]. Dans une introduction, rédigée en 1966, au troisième tome des Origines du totalitarisme, Hannah Arendt souligne le manque criant d'archives qui permettraient de l'intérieur avec précision le fonctionnement de l'appareil d'État soviétique sous Staline. Elle montre également une méconnaissance - qui était alors la norme en Occident - de la réalité du régime chinois, en indiquant - alors que le Grand Bond en avant ne datait que de quelques années - l'absence de famines et de crimes de très grande ampleur dans l'histoire chinoise récente[730].

En URSS même, la période de la glasnost a permis d'élargir la réflexion sur la période stalinienne, mais également sur l'époque de Lénine et sur le rôle historique de ce dernier : le travail de mémoire sur la période communiste est cependant demeuré très inégal et soumis aux intérêts politiques du moment, y compris en Russie post-soviétique[584]. L'ouverture après 1989 des archives soviétiques, et de celle des anciens pays du bloc de l'Est a, malgré son caractère inégal, ouvert de nouvelles dimensions aux chercheurs. Elle a permis à ces derniers d'avoir accès à une masse colossale d'informations jusque-là occultées, en apportant notamment des informations plus précises sur les phénomènes sociaux en URSS, les processus de décision au sein du pouvoir, les périodes de la guerre civile et du stalinisme, et le nombre des victimes durant ces périodes[731],[732],[733].

Les approches historiques continuent de faire l'objet de controverses méthodologiques. La parution en 1997 du Livre noir du communisme a été accompagnée d'un vif débat, aussi bien historiographique que politique, portant tant sur l'approche choisie que sur la teneur de certaines contributions[693]. Le grand nombre d'ouvrages parus sur les divers aspects du phénomène communiste souligne la multiplicité des approches possibles, dont aucune n'est en position de revendiquer l'exclusivité[727].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

Origines[modifier | modifier le code]

Études historiques[modifier | modifier le code]

Monument à Lénine, à La Havane (Cuba).
Sculpture monumentale représentant le jeune Mao, à Changsha (Chine).

Articles[modifier | modifier le code]

Théories et essais[modifier | modifier le code]