Ontologie (philosophie)

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L'ontologie est une branche de la philosophie concernant l'étude de l'être, de ses modalités et de ses propriétés. En philosophie, l'ontologie (de onto-, tiré du grec ὤν, ὄντος « étant », participe présent du verbe εἰμί « être ») est l'étude de l'être en tant qu'être (définition proposée par Aristote), c'est-à-dire l'étude des propriétés générales de tout ce qui est.

La scolastique considéra cette étude comme une partie de la métaphysique, en tant qu'elle définit les transcendentiae, les déterminations communes à tous les êtres (ce qu'on appellera plus tard métaphysique générale, par opposition à la théologie, dite métaphysique spéciale).

Le terme, bien que grec, ne fut créé qu'à l'époque moderne, sans doute introduit par Goclenius (1547-1628)[1] au XVIIe siècle, en imitant le terme plus ancien de théologie, avec lequel il entretient toutefois un rapport très voisin.

En effet Jacob Lorhard l'utilise dès 1606 dans son Ogdoas Scholastica comme synonyme de métaphysique et les Elementa philosophiae sive Ontosophiae (1647) de Johannes Clauberg reprennent le terme qu'on retrouve ensuite une fois chez Leibniz[2].

Dans la métaphysique de Christian Wolff[3], l'ontologie est définie comme une sous-partie de la métaphysique, la partie la plus générale par opposition aux trois disciplines de la « métaphysique spéciale », la théologie (Dieu), la psychologie (l'Esprit) et la cosmologie (le Monde).

Histoire[modifier | modifier le code]

Antiquité[modifier | modifier le code]

Dans la tradition occidentale de la philosophie, on considère que Parménide est le père de l'ontologie.

Parménide appartenait à l'école éléatique, située dans la ville d'Élée, dans le sud de l'Italie actuelle.

Il pose comme vérité première le fait que ce qui est, l'être, est, et qu'il est sans négation et sans altération. Seule la doxa, l'opinion changeante ou confuse, qui nous écarte de la vérité, nous fait croire à ce qui n'est pas. La doxa est un concept utilisé aujourd'hui par certains philosophes.

C'est contre cette thèse éléatique que Platon pose dans le Sophiste le problème du non-être. L'être n'est pas un et unique et les grands genres de l'être doivent aussi inclure l'altération et la négation.

Aristote définit l'être avant tout comme substance et de manière secondaire comme accidents de la substance (les autres catégories, qualité, quantité, relation, lieu, temps, disposition, possession...).

Être, essence, accident : les Stoïciens distinguent ce qui existe (les Corps) du quelque chose (ti) en général (qui comprend donc aussi ce qui n'est pas, le vide, le temps et l'exprimable). Cette distinction autorise Pierre Aubenque à parler d'une « tinologie ».

Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Dans l'interprétation latine d'Avicenne, l'être (ens, l'étant) est commun, univoque entre l'être divin et l'étant créé. L'essence est indifférente à l'existence. L'essence de l’équinité est considérée comme ni existante ni non-existante et l'existence est dès lors analysée comme un "accident de l'essence" (ce qui n'était pas le cas chez Aristote).

Dès le XIe siècle, Anselme de Cantorbéry a introduit son argument ontologique qui est censé démontrer l'existence d'un étant nécessaire à partir de son essence. C'est Gilles de Rome qui distingue plus tard de manière explicite les termes d'essence et d'existence.

Thomas d'Aquin s'oppose à cette théorie de l'univocité de l'être et rejette aussi une équivocité totale. Il introduit un moyen terme avec celui d'analogie. Il existe une analogie de proportionnalité (analogia entis) entre l'être de Dieu (car Dieu est l'Acte d'Être) et des substances créées qui reçoivent l'être. Mais il s'agit surtout d'une analogie de nomination. Par exemple, on peut dire que Dieu possède l'intelligence en ce qu'Il possède au degré infini l'intelligence humaine. Les Thomistes comme Suarez étendront cette théorie de l'analogie à l'être tout entier en tant qu'analogie de l'être. Les étants seront tous hiérarchisés intrinsèquement vers l'Être ultime, sommet de l'analogie, qui est Dieu.

Ontologie moderne[modifier | modifier le code]

  • L'analogie de l'être issue de Thomas d'Aquin devient un principe repris par la scolastique tardive et le début de la philosophie moderne. C'est au XVIIe siècle que naît le terme disciplinaire "ontologie" en tant que spécialité ou metaphysica generalis.
  • L'argument ontologique visant à prouver l'existence de Dieu cherche à montrer que Dieu existe nécessairement, en vertu de la définition de ce qu'est Dieu. Formulé de nombreuses fois au cours de l'histoire, c'est cependant à Descartes qu'on le rapporte le plus souvent, dans les Méditations métaphysiques.
Article détaillé : argument ontologique.
  • Kant invente le terme « onto-théologie »[4] pour désigner cette partie de la métaphysique qui lie la théologie à la définition de ce qui existe indépendamment de toute expérience. La Critique de la raison pure rejette les arguments onto-théologiques en considérant que l'existence n'est pas un prédicat qu'on ajouterait à un sujet, mais la position du sujet.

Ontologie contemporaine[modifier | modifier le code]

Spinoza dans l’Éthique traite d'une ontologie pure et radicale au sens qu'il affirme qu'il n'y a pas de "Un" supérieur à l’Être. Cette absence de hiérarchie remet en question la notion de transcendance divine. Il n'y a ni bien ni mal, il n'y a que l'être.Cela conduit à un statut de l'étant qui est alors une éthique et à un statut de l'être qui est une ontologie directe et absolue.

Ontologie formelle et ontologies régionales[modifier | modifier le code]

Edmund Husserl distingue une ontologie purement formelle et des ontologies liées à chaque discipline, ontologies régionales.

L'ontologie dialectique de Lavelle[modifier | modifier le code]

Au début du XXe siècle, un métaphysicien français relance le problème de l'être repoussé par l'université. Louis Lavelle développe à partir de 1912, une ontologie de la présence totale de l'Être conçu comme Acte, c'est-à-dire comme une liberté pure. Dans son activité réflexive, la conscience humaine découvre son centre opératoire qui est son acte d'être et derechef un Acte qui la dépasse et auquel elle participe : c'est l'intuition participative de l'Être "partout présent tout entier" en chaque point de l'univers.

L'Être lavellien ne doit pas être compris comme un étant mais comme la totalité à partir de laquelle tout étant prend son sens. Par conséquent, Lavelle échappe à la critique heideggerienne de l'oubli de l'Être. On peut comprendre la présence totale comme un mille-feuille qui ne cesse d'être approfondi par l'activité réflexive. L'Être, au départ vague et indéterminé, doit être participé et se présente comme un horizon que l'on ne peut pas perdre de vue sans s'annuler soi-même.

À l'aide d'une méthode que Lavelle dénomme dialectique réflexive, il ne cessera d'analyser notre relation à l'Être d'abord à travers l'analyse déductive du sensible[5], puis dans sa grande Dialectique de l'éternel présent (1928-1951). Le deuxième volume de cette dialectique, De l'acte (1937), est la synthèse majeure de Lavelle.

L'ontologie fondamentale de Heidegger[modifier | modifier le code]

Martin Heidegger a développé la phénoménologie de Edmund Husserl et entreprend de déconstruire la métaphysique.

Selon Heidegger, la métaphysique pose la question de l'être de l'étant, telle qu'elle était posée par Parménide, « Qu'est-ce que l'être ? » Mais l'histoire de la métaphysique depuis que l'on s'interroge sur l'être n'est que l'histoire de l'oubli de la question de l'être. La question de l'être est tombée dans l'oubli, et l'on a oublié cet oubli même.

Heidegger appelle ontique ce qui se restreint à l'étant au lieu de l'être. L'oubli de la question de l'être en est parvenue au point qu'on ne pense plus aucune différence entre les deux et que l'être n'est plus pour la métaphysique qu'un concept vide.

Heidegger appelle cette Différence entre l'être et l'étant Différence ontologique. Penser cette Différence permettrait d'éviter de revenir à une onto-théologie où l'être est toujours pensé via un étant suprême auquel il est identifié, Dieu ou, chez Platon, les Idées.

C'est par cette différence ontologique que seul le Dasein (l'être-là) se distingue de tous les autres étants: il est le seul étant qui se pose la question de l'être. Il en va de l'être de cet être. Toutefois, cette responsabilité est évacuée par les distractions et l'oubli de l'être qui, essentiellement, sont les conséquences du constat angoissant de la finitude de l'être du Dasein. En d'autres termes, le Dasein est un être fini qui n'a d'autre destination que la mort.

Mais cette mort ne signifie en aucun cas le développement d'un nihilisme simpliste chez Heidegger. Au contraire, cette finitude appelle le Dasein à remettre en question son être et c'est par cette remise en question qu'entre en jeu la phénoménologie. En effet, l'être ne se montre jamais tel qu'il est; il est très souvent un paraître (schein) qui se joue du Dasein.

Pour Emmanuel Lévinas, il faut au contraire réhabiliter la métaphysique liée à l'altérité contre une ontologie indifférente à toute éthique.

Ontologie analytique[modifier | modifier le code]

Jeremy Bentham dans son Of Ontology propose d'analyser ce qui existe en appliquant le Rasoir d'Ockham et de réduire certaines entités à des fictions logiques qui n'existent que de manière secondaire (de même qu'une addition n'est pas une entité supplémentaire au-dessus de ses membres). Ce projet logique de parcimonie et de paraphrase (de retraduction logique) a joué un rôle important dans l'ontologie de la philosophie analytique.

Bertrand Russell a commencé par une ontologie proche de la Théorie des objets de Alexius Meinong et il admet au départ toute entité, les universels, les ensembles et même les entités possibles. Puis il développe une méthode de paraphrase (cf. sa théorie des descriptions) pour ne maintenir que deux types d'entités, les particuliers (qui peuvent s'analyser comme événements et non pas comme objets) et les universaux (Russell est toujours resté opposé au nominalisme de la tradition de l'empirisme). Par la suite, il réduit même les événements particuliers à des « faisceaux » de qualités et n'admet plus que ces qualités.

Willard Van Orman Quine dans son article « On what there is » a repris le terme d'ontologie pour désigner ce qui existe selon une théorie (on peut ainsi parler de l'ontologie du calcul des probabilités ou de l'ontologie de la théologie). Il formule un critère logique pour préciser ce qu'une théorie affirme comme existant et ce dont elle parle sans vouloir impliquer que cela existe.

Ce critère d'engagement ontologique est la quantification en logique (au sens de la théorie des quantificateurs en logique). « Être c'est être la valeur d'une variable liée ». Si une théorie quantifie sur des entités (en logique, dit qu'il est vrai pour quelques entités ou toute entité), la théorie affirme leur existence. Si une théorie peut réellement trouver une construction logique pour éviter cette quantification, la théorie n'affirme rien.

Cela a plusieurs conséquences générales. La logique du premier ordre ne quantifie que sur des individus et pas sur les propriétés mais une logique du second ordre serait engagée à un réalisme des propriétés et ensuite à des problèmes d'identité de ces propriétés. La logique modale sous sa forme quantifiée affirme l'existence de mondes et d'individus possibles.

L'anarchisme ontologique d'Hakim Bey[modifier | modifier le code]

Dans l'Art du Chaos d'Hakim Bey, l'auteur consacre une partie à une description de l'anarchisme ontologique, qui est en fait une doctrine issue de la tradition de l'anarchisme individualiste pronée par Max Stirner. Il s'agit d'un constat, qui partant de l'échec du langage, tord le cou aux doctrines et prône de toutes les abandonner, en combattant les fantômes de Stirner, tel que l'État, la Patrie et l'Anarchie en tant qu'abstraction, pour en faire un chaos guidé par l'Amour Fou et une passion effrénée pour la Vie.

L'ontologie de Cornelius Castoriadis[modifier | modifier le code]

Castoriadis s’appuie sur une connaissance approfondie de l’héritage philosophique occidental et intègre dans sa réflexion les acquis les plus récents. L’ontologie de Castoriadis se présente sous la forme de deux affirmations complémentaires :

1) Le monde se prête indéfiniment à des organisations « ensidiques » [6]. Traduite en langage courant, cette expression renvoie à un univers qu’on pourrait appeler cartésien, où chaque objet peut être identifié et classifié en termes « clairs et distincts », et où les relations entre les objets ou classes d’objets relèvent de la pure logique. C’est typiquement l’univers que prend en charge l’entreprise scientifique.

2) Le monde n’est pas épuisable par ces organisations. On laisse toujours échapper quelque chose du réel si on se borne à une appréhension de type ensidique. Il existe dans tous les domaines du réel une première strate ou strate naturelle qui se plie à des organisations ensidiques, mais une autre strate sous-jacente, partout présente, reste insaisissable en termes de logique ensidique. Cette strate que Castoriadis désigne souvent par les termes de chaos, abîme, ou sans-fond est en même temps le siège de la puissance créatrice immanente à ce qui est. Création, sous la plume et dans l’esprit de Castoriadis, ne signifie pas que quelque chose est produit à partir de rien. Telle qu’il l’entend, elle signifie apparition au cours du temps de nouveaux modes d’être tels que la vie d’abord et l’être-homme ensuite.

Mécanique quantique et ontologie[modifier | modifier le code]

L’"étude de l'être réel" est également abordée par la physique, et l'on parle alors d’ontologie physique pour souligner la perspective particulière qui est prise dans ce cadre. La mécanique quantique, en particulier, nécessite de remettre profondément en question certaines idées courantes de nature ontologiques qui ne s'appliquent plus au niveau du monde microscopique[7]. Michel Bitbol parle à ce sujet de nouvelles ontologies en cours de développement :

« Selon Kuhn, changer de paradigme scientifique c'est aussi changer de monde. [...] Changer de monde, dans l'acception la plus ambitieuse de cette expression, ce n'est pas seulement modifier l'emplacement, le rapport mutuel et le cadre légal des objets qui le peuplent. C'est aussi et surtout refondre les objets eux mêmes ; c'est aller jusqu'à altérer le découpage de ce qui arrive en une multitude d'entités stables porteuses de déterminations. C'est en somme changer d'ontologie. »

— Michel Bitbol, Mécanique quantique, une introduction philosophique, p. 365

Le premier concept remis en question est celui de propriété : alors que les objets macroscopiques qui nous environnent semblent pouvoir être caractérisés par des grandeurs physiques existant de manière absolue (position, vitesse, ...), la mécanique quantique est contextualiste, c'est-à-dire que l'existence des propriétés physiques n'est garantie que lorsque l'on précise un contexte expérimental permettant de les mesurer.
Par exemple, en vertu des relations d'incertitude de Heisenberg, si le contexte expérimental permet une mesure précise de la position, il est tout à fait inapproprié de parler de sa vitesse ou de faire comme si le système en avait une. Cet aspect de la mécanique quantique est la source des débats entre Bohr et Einstein, la philosophie réaliste de ce dernier ne pouvant s’accommoder de la disparition de ce qu’il appelait des éléments de réalité[8].

Le deuxième concept remis en question est celui de séparabilité : deux objets ayant interagi peuvent être intriqués ; ils doivent alors être pensés comme un tout et leurs états ne peuvent être décrits séparément. En particulier, on observe des corrélations entre les mesures effectuées sur un objet et celles réalisées sur l'autre objet, comme un lien entre eux malgré la distance qui les sépare. En mécanique quantique, ces corrélations sont expliquées en disant que le système global est formé par les deux objets, pris comme un tout indissociable.

Le troisième concept remis en question est celui d'individualité : même sans être intriquées, deux particules fondamentales sont intrinsèquement indiscernables l'une de l'autre, de sorte que l'on ne peut parler de l'électron n⁰1 ou de l'électron n⁰2, mais d'un système composé de deux électrons.

Globalement, la physique quantique fragilise le concept d'objet, ou de système physique. Par exemple, une particule est vue en théorie quantique des champs non comme un objet fondamental, mais comme l'un des multiples états possibles d'un champ, voire comme un état excité du vide quantique. La question de savoir pourquoi le monde macroscopique qui nous entoure ne ressemble pas à sa contrepartie microscopique n'est pas encore complètement tranchée et fait partie des problèmes d'interprétation de la mécanique quantique. En parallèle à l'interprétation de Copenhague, la plus utilisée en pratique, selon laquelle le monde est divisé en une partie macroscopique "classique" et une partie microscopique "quantique", l'approche conceptuelle de la décohérence quantique tente de faire émerger la phénoménologie qui nous est familière à partir des principes de la mécanique quantique.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Godin,Christian. Dictionnaire de philosophie, Paris : fayard/éditions du temps, 2004, p.905
  2. Opuscules et fragments inédits, édités par L. Couturat, p. 512.
  3. Philosophia prima sive Ontologia (1729)
  4. Critique de la raison pure, A632/B660
  5. La dialectique du monde sensible, 1922
  6. Ce mot forgé par Castoriadis résume l’expression « ensembliste-identitaire » qui elle-même renvoie à la théorie mathématique des ensembles.
  7. Michel Bitbol, Mécanique quantique, une introduction philosophique,‎ 1re éd. 1996 [détail de l’édition]
  8. (en) Albert Einstein, Boris Podolsky et Nathan Rosen, « Can Quantum-Mechanical Description of Physical Reality Be Considered Complete? », Phys. Rev., vol. 47,‎ 1935, p. 777-780 (résumé, lire en ligne); Voir également l'article Paradoxe EPR.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]