Emmanuel Kant

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Emmanuel Kant

Philosophe occidental

Époque moderne

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Emmanuel Kant

Naissance 22 avril 1724
à Königsberg en Prusse-Orientale
Décès 12 février 1804 (à 79 ans)
à Königsberg en Prusse-Orientale
Nationalité Allemand
École/tradition Piétisme, Lumières, précurseur de l'idéalisme allemand
Principaux intérêts Logique, métaphysique, épistémologie, morale, esthétique, anthropologie, politique
Idées remarquables Criticisme, Jugement synthétique a priori, Chose en soi, Impératif catégorique, Progrès
Œuvres principales Critique de la raison pure
Critique de la raison pratique
Critique de la faculté de juger
Influencé par Platon, Descartes, Locke, Spinoza, Newton, Leibniz, Wolff, Berkeley, Hutcheson, Hume, Rousseau, Mendelssohn
A influencé Fichte, Hegel, Schelling, Schopenhauer, Dilthey, Peirce, Cohen, Nietzsche, Charma, Windelband, Natorp, Husserl, Rickert, Cassirer, Heidegger, Sartre, Arendt, Rawls, Habermas, Durkheim, Luné Roc Pierre Louis, Karl-Otto Apel, Jean-Marc Ferry et beaucoup d'autres
Adjectifs dérivés kantien, kantienne

Emmanuel Kant (Immanuel en allemand, prononcé en cette langue [ ɪˈmaːneːl kant ]) est un philosophe allemand, fondateur de l’« idéalisme transcendantal »[1]. Né le 22 avril 1724 à Königsberg, capitale de la Prusse-Orientale, il y est mort le 12 février 1804. Grand penseur de l'Aufklärung, Kant a exercé une influence considérable sur l'idéalisme allemand, la philosophie analytique, la phénoménologie et la philosophie postmoderne. Son œuvre, considérable et diverse dans ses intérêts, mais centrée autour des trois Critiques, à savoir la Critique de la raison pure, la Critique de la raison pratique et la Critique de la faculté de juger, fait ainsi l'objet d'appropriations et d'interprétations successives et divergentes.

Biographie[modifier | modifier le code]

Emmanuel Kant naît en 1724 à Königsberg en Prusse-Orientale (actuellement Kaliningrad en Russie) dans un milieu modeste : son père, d'origine écossaise, est sellier, et sa mère, décrite par Kant comme une femme très intelligente, est foncièrement piétiste. Il est le quatrième d'une famille de onze enfants. Il fréquente durant sept ans le Collegium Fridericianum, dirigé par Franz Albert Schultz, pasteur piétiste qui considère la piété de l'âme comme supérieure au raisonnement.

L’université Albertina de Königsberg, où Kant a enseigné.

En 1740, il entre à l'université de Königsberg dans le dessein d'y étudier la théologie. Il suit les cours de Martin Knudsen, professeur de mathématiques et de philosophie ; ce professeur, lui aussi piétiste et disciple de Wolff, combat le dualisme et en revient à la pure doctrine de Leibniz, suivant laquelle la force représentative et la force motrice participent l'une de l'autre et se supposent réciproquement.

C'est là qu'il découvre Newton et la physique, preuve selon lui qu'une science a priori de la nature est possible (c’est-à-dire les mathématiques et la physique)[2]. Plus tard, il créditera aussi l'astronomie de nous avoir « appris bien des choses étonnantes », dont la plus importante est qu'elle nous a « découvert l'abîme de l'ignorance, dont la raison humaine, sans [cette connaissance], n'aurait jamais pu se représenter qu'il était aussi profond ; et la réflexion sur cet abîme, dit-il encore, doit produire un grand changement dans la détermination des fins ultimes à assigner à notre usage de la raison. »[3].

En 1746, la mort de son père l’oblige à interrompre ses études pour donner des cours : il est engagé comme précepteur par des familles aisées et il accomplit cette tâche durant neuf ans. C'est également cette année-là qu'il publie sa première dissertation : Pensées sur la véritable évaluation des forces vives.

En 1755, il obtient une promotion universitaire et une habilitation grâce à une dissertation sur les principes premiers de la connaissance métaphysique. Il commença à enseigner à l’université de Königsberg avec le titre de Privatdozent (enseignant payé par ses élèves).

Kant est le premier grand philosophe moderne à donner un enseignement universitaire régulier. Ses cours, tout comme ses publications à cette période, sont très diversifiés : mathématiques et physique apprises chez Newton, morale inspirée de Rousseau, Shaftesbury, Hutcheson et Hume, pyrotechnie, théorie des fortifications.

À partir de 1760, ses cours ont pour nouveaux objets la théologie naturelle, l'anthropologie, et surtout la critique des « preuves de l'existence de Dieu » ainsi que la doctrine du beau et du sublime.

En 1766, Kant demanda et obtint le poste de sous-bibliothécaire, à la Bibliothèque de la Cour et occupa cette fonction jusqu’en avril 1772. C’est la seule démarche qu’il ait jamais faite pour obtenir une faveur[4].

En 1770, il est nommé professeur titulaire, après avoir écrit une dissertation, De la Forme des principes du monde sensible et du monde intelligible.

En 1781 paraît la première édition de la Critique de la raison pure. Cet ouvrage, fruit de onze années de travail, ne rencontre pas le succès espéré par son auteur. Une seconde édition voit le jour en 1787.

En 1786, il devient membre de l'Académie royale des sciences et des lettres de Berlin.

En 1788 est publiée la Critique de la raison pratique et, en 1790, la Critique de la faculté de juger. Toutes ses autres œuvres majeures (Fondements de la métaphysique des mœurs et Vers la paix perpétuelle notamment) sont écrites durant cette période.

Kant n'a jamais quitté sa région natale[5] mais il fut très attentif aux mouvements du monde, comme en témoignent de nombreuses publications qui traitent de sujets variés et contemporains de son époque. Il reçoit également très souvent de nombreux amis à dîner et déjeune chaque midi avec un inconnu. La tradition rapporte que Kant ne modifia son emploi du temps immuable et la trajectoire de sa promenade quotidienne que deux fois : la première en 1762 pour se procurer le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, la seconde, en 1789 afin d'acheter la gazette après l'annonce de la Révolution française[6].

Il meurt en 1804 à Königsberg, désormais célèbre, bien qu'incomplètement compris par ses contemporains. Ses derniers mots furent : « c'est bien » (es ist gut en allemand)[7].

Philosophie[modifier | modifier le code]

Division générale[modifier | modifier le code]

Les trois grandes branches de la philosophie kantienne sont les suivantes : philosophie théorique (développée surtout dans la Critique de la raison pure), philosophie pratique (exposée dans la Critique de la raison pratique et les Fondements de la métaphysique des mœurs) et esthétique (dans la Critique de la faculté de juger).

  • La philosophie théorique a pour but de répondre à la question « que puis-je savoir ? ». Elle ne tente donc pas de connaître un objet particulier, comme la nature pour la physique ou le vivant pour la biologie, mais de limiter et de déterminer la portée de nos facultés cognitives, c’est-à-dire de la raison en langage kantien (cf. le titre Critique de la raison pure).
  • La philosophie pratique a pour objet la question « que dois-je faire ? » et elle comporte aussi bien la philosophie morale que la philosophie du droit et la philosophie politique. La philosophie pratique s’intéresse aussi à la question « que puis-je espérer ? ». Elle montre que les idées transcendantales, bien qu'elles ne puissent pas devenir objets de notre connaissance, doivent être postulées pour permettre la moralité et l'espérance. La connaissance doit ainsi être limitée par la raison elle-même afin de faire place à la croyance.

Enjeux du criticisme[modifier | modifier le code]

La statue de Kant à Kaliningrad.

Les enjeux de la philosophie kantienne sont multiples car Kant a apporté d'importantes contributions tant en théorie de la connaissance, qu'en éthique, en métaphysique ou en philosophie politique.

Sa première grande contribution fut d’avoir fondé, dans la Critique de la raison pure, la théorie de la connaissance en tant que telle : il en fit une discipline relativement indépendante aussi bien de la métaphysique que de la psychologie.

D’autre part, et à partir des acquis de la Critique de la raison pure, Kant élabore une philosophie morale profondément nouvelle qui part du concept de loi morale valable pour tout être raisonnable, universelle et nécessaire, et de son corrélat, la « liberté transcendantale ». Exposée en particulier dans la Critique de la raison pratique, l'éthique kantienne a été qualifiée de déontologique, c'est-à-dire qu'elle considère l'action en elle-même et le devoir ou obligation morale, indépendamment de toute circonstance empirique de l'action. Elle s'oppose donc aussi bien à l'éthique conséquentialiste, qui estime la valeur morale de l'action en fonction des conséquences prévisibles de celles-ci, qu'à l'eudémonisme, qui considère que l'éthique doit viser le bonheur. Du fait du caractère absolument impératif de la notion de devoir, et de la connexion non nécessaire entre le bonheur et la morale, la position kantienne a souvent été qualifiée de rigoriste.

Enfin, dans la Critique de la faculté de juger, il exposa une théorie esthétique qui est le fondement de la réflexion esthétique moderne. La troisième Critique est aussi une réflexion sur la nature et la téléologie.

Il existe de façon incontestable un « avant » et un « après » Kant dans ces trois domaines. La réflexion kantienne fut prise en compte, dès son élaboration, par l'idéalisme allemand (Fichte, Schelling, Hegel, Schopenhauer), avant d'être poursuivie par le néo-kantisme (Cassireretc.).

La Théorie de la connaissance[modifier | modifier le code]

Le point de départ de la réflexion élaborée dans la Critique de la raison pure est, de l'aveu même de Kant, le scepticisme empiriste de Hume, qui l'a réveillé de « son sommeil dogmatique ». Hume a, en effet, construit une critique radicale des fondements de la métaphysique de Leibniz et de Wolff, dont Kant avait été un adepte. « Depuis les tentatives de Locke et de Leibniz ou plus exactement depuis la naissance de la métaphysique – aussi loin que nous connaissons son histoire – il n'y a eu aucun événement qui aurait pu être plus décisif concernant le destin de cette science que l'attaque de David Hume contre celle-ci », dit-il encore dans les Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudra se présenter comme science[8], œuvre qui vise à expliquer de façon plus simple le projet de la première Critique.

Le titre même de cet ouvrage explicite le projet kantien : il s'agit, après Hume, de refonder la métaphysique sur des bases solides, et d'en faire une science rigoureuse, en imitant l'exemple de la révolution copernicienne. De la même façon que Copernic a montré que la Terre tournait autour du soleil et non l'inverse, Kant affirme que le « centre » de la connaissance est le sujet connaissant (l'homme ou l'être raisonnable), et non une réalité extérieure par rapport à laquelle nous serions simplement passifs. Ce n'est donc plus l'objet qui oblige le sujet à se conformer à ses règles, c'est le sujet qui donne les siennes à l'objet pour le connaître[9]. Ceci a pour conséquence immédiate que nous ne pouvons pas connaître la réalité en soi (nouménale), mais seulement la réalité telle qu'elle nous apparaît sous la forme d'un objet, ou phénomène.

La critique kantienne est ainsi une tentative de dépasser l'opposition entre le « dogmatisme », dont l'idéalisme est selon Kant une forme dominante, et le « scepticisme », représenté par l'empirisme humien : « la métaphysique est un champ de bataille », dit-il ainsi dans la première Critique[10]. D'après Heidegger (Kant et le problème de la métaphysique), Kant aurait été le premier philosophe à ne pas se contenter de rejeter la métaphysique traditionnelle, mais il aurait compris son travail philosophique comme une refondation de la métaphysique.

Cette refondation est, dans le même temps, une assignation de limites à l'entendement humain : Kant va établir une ligne de partage entre ce qui est accessible à la raison humaine et ce qui la dépasse, permettant ainsi de distinguer la science d'une part, et ce qui relève de la croyance (c'est-à-dire de la spéculation) d'autre part. Tout énoncé prétendant formuler une vérité certaine sur Dieu est ainsi qualifié de « dogmatique » : le projet même d'une théologie rationnelle, dans sa forme classique (qui passe par exemple par les « preuves de l'existence de Dieu ») est ainsi invalidé. Réciproquement, toute profession d'athéisme qui voudrait s'appuyer sur la science pour affirmer l'inexistence de Dieu est, elle aussi, renvoyée du côté de la simple croyance : toutes ces questions, qui concernent les Idées transcendantales (Dieu, l'âme et le monde), sont hors de portée de l'entendement humain. C'est pourquoi Kant écrit, dans sa préface à la Critique de la raison pure : « Je dus donc abolir le savoir afin d'obtenir une place pour la croyance (au sens d'une spéculation métaphysique) ».

Limiter les prétentions de la raison : telle est dans le fond la solution que veut apporter Kant à la crise de la métaphysique. Cette limitation n’est possible que par une critique complète de la raison par elle-même. Il faut entreprendre une critique de la raison par la raison : voilà le sens véritable du titre Critique de la raison pure. Le terme de critique renvoie étymologiquement au grec krinein, qui signifiait juger une affaire (au sens juridique). La raison organisera donc un procès de ses propres prétentions, « dogmatiques », à connaître des objets situés par delà l’expérience, appelés par Kant noumènes (par contraste avec les phénomènes). Bien que restrictive, cette tâche permet aussi, en limitant le savoir et en départageant clairement le champ du savoir et celui de la croyance (spéculation), de mettre en sûreté tous les acquis du savoir contre les attaques du scepticisme.

Philosophie pratique[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Philosophie morale de Kant.

La philosophie pratique de Kant est exposée principalement dans les Fondements de la métaphysique des mœurs et dans la Critique de la raison pratique. Les Fondements de la métaphysique des mœurs furent d’ailleurs sévèrement critiqués par Schopenhauer, ce dernier établissant, entre autres, le caractère fondamentalement empirique de l’analyse kantienne du processus décisionnel humain et de la morale[11]. Cette œuvre est une reprise des thèses finales de la Critique de la raison pure mais elle précise sensiblement les thèses kantiennes surtout en ce qui concerne le statut de la liberté dans la morale. D'autre part, Kant élabore aussi, à côté de cette philosophie morale, une philosophie politique qui lui est liée. Celle-ci est explicitée dans plusieurs opuscules, dont Projet pour une paix perpétuelle, qui prône un fédéralisme cosmopolite afin d'établir une véritable paix ; l’Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique, qui précise les conceptions kantiennes au sujet du progrès du droit et de la morale dans l’histoire, ou encore de ce que Hegel appellera — en en modifiant considérablement l’approche - La Raison dans l'Histoire ; ou enfin Qu'est-ce que les Lumières ?, un opuscule très bref qui formule comme devise de l'Aufklärung (les Lumières) Sapere aude (« Ose penser par toi-même »).

L’articulation entre la philosophie théorique et la philosophie pratique est la suivante. Le seul usage légitime des concepts de la métaphysique est un usage dans le cadre de la morale [réf. nécessaire]. Dans la Critique de la raison pure Kant ne fait encore qu’évoquer cette thèse sans lui donner toute l’importance qu’elle mérite. Il va combler cette lacune avec la Critique de la raison pratique. Mais dans cet ouvrage, il va montrer que le devoir moral est, par essence, inconditionné (c’est l'impératif catégorique déjà présenté dans Fondements de la métaphysique des mœurs) et qu’il est impensable sans les concepts de liberté, de Dieu et d’immortalité de l'âme.

D'une manière générale, on peut dire qu'il s'agit d'une éthique déontologique, en ce que la loi morale, telle qu'elle est découverte par la raison pure pratique, ne dérive aucunement de l'expérience empirique et s'impose à la conscience morale commune en tant qu’impératif catégorique. Le devoir ou obligation morale par lequel la loi morale se présente à nous, êtres raisonnables finis, ne considère donc pas l'action dans son enchaînement empirique de causes et de conséquences (principal souci d'une éthique conséquentialiste), mais l'acte moral en lui-même. Une illustration des enjeux soulevés par l'approche kantienne est fournie par le débat avec Benjamin Constant à propos du mensonge. Ce dernier critiquait Kant en ce qu'il interdisait de façon absolue le mensonge, même si cela pouvait avoir des conséquences fâcheuses, ce qui lui a valu une réplique de Kant dans D'un prétendu droit de mentir par humanité (1797). De façon assez significative, si Kant interdit catégoriquement le mensonge, il admet la légitimité de la peine de mort, critiquant ainsi les thèses de Beccaria et la « sensiblerie sympathisante d'une humanité affectée », ainsi que le raisonnement qui fonde « l’illégitimité de la peine de mort sur le fait qu'elle ne peut être contenue dans le contrat social » : pour lui, « tout cela n'est que sophisme et chicane »[12].

Selon Kant, l’acte moral obéit nécessairement à un impératif catégorique (le devoir pour le devoir), et non à un impératif hypothétique (qu'il soit dicté par la prudence, qui vise le bonheur, ou par l'habileté). Cela signifie que cet acte ne vise pas d’autres fins que lui-même. On agit moralement uniquement pour agir moralement et non pas par recherche d’un quelconque intérêt personnel. Un impératif catégorique se distingue d’un impératif hypothétique, en ce que ce dernier porte seulement sur les moyens à utiliser pour atteindre une fin particulière déjà déterminée.

Un acte libre est une action dont le mobile qui détermine la volonté de l'agent à agir n'est pas empirique : il ne peut s'agir de suivre la représentation du bonheur, ou même d'agir par vertu parce que cela nous rendrait heureux, comme dans le cas de l’éthique eudémoniste d’Épicure[13]. Il faut au contraire agir non pas « conformément au devoir », mais « par devoir », c'est-à-dire que le mobile de la volonté doit être la loi morale elle-même, laquelle est nécessairement universelle et a priori`[14].

La troisième Critique[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Critique de la faculté de juger.

La troisième Critique, ou Critique de la faculté de juger, vise principalement à combler l'abîme creusé entre l'usage théorique de la raison, qui est au fondement de la connaissance de la nature par l'entendement (Critique de la raison pure) et l'usage pratique de la raison qui commande toute action morale (Critique de la raison pratique). La faculté de juger est ainsi le point d'articulation entre la raison théorique et la raison pratique. Kant veut ainsi achever l'édifice de la métaphysique dont il a entamé la refondation avec la première Critique.

La première partie de la Critique de la faculté de juger est consacrée à l'esthétique (analyse du jugement esthétique), la deuxième partie à la téléologie (analyse de la place de la finalité dans la nature). C'est dans cet ouvrage que Kant expose sa distinction entre jugement déterminant et jugement réfléchissant. Il y a en fait trois problématiques principales dans cet ouvrage, qui semblent, à première vue, hétérogènes : d'une part le jugement de goût, réflexion qui part d'une critique de l'esthétique telle qu'elle est envisagée par Baumgarten, qui voulait en faire une science rationnelle ; d'autre part une réflexion sur les êtres organisés où se manifeste l'individualité biologique ; enfin une interrogation sur la finalité et la systématicité de la nature[15].

Selon Alain Renaut, qui reprend ainsi une thèse d'Alfred Bäumler de 1923, le point de rencontre entre la problématique de la beauté et des êtres organisés, c'est la question de l'irrationnel[15]. La querelle du panthéisme (ou du spinozisme), qui oppose à partir de 1775 Mendelssohn et Jacobi autour des conséquences du rationalisme des Lumières, forme l'arrière-fond de la troisième Critique[15].

Le jugement esthétique[modifier | modifier le code]

Le but de Kant n'est pas de proposer des normes du beau, mais d'expliquer pourquoi nous jugeons qu'une chose est belle, et de préciser en quoi consiste « un jugement de goût ». Le beau serait un produit du sens esthétique. En ce sens, ce n'est pas vraiment l'objet qui est beau, mais la représentation que je m'en fais. Kant en donne les définitions suivantes :

  • L'universalité sans concept : « Est beau ce qui plaît universellement sans concept ». Le beau est un intermédiaire entre la sensibilité et l'entendement : ce n'est pas un concept définissable par notre seul entendement ;
  • Une finalité sans fin : Le beau n'est pas l'utile, il n'a donc pas de fin extérieure. Il a néanmoins une fin interne (l'harmonie des facultés subjectives) ;
  • Un plaisir désintéressé : Le beau ne se confond pas avec l'agréable, qui relève pour sa part d'une perception strictement personnelle : « Quand je dis que le vin des Canaries est agréable, je souffre volontiers qu'on me reprenne et qu'on me rappelle que je dois dire seulement qu'il est agréable à moi. » alors que pour l'exemple d'un jugement sur la beauté d'une chose, il explique : « je ne juge pas seulement pour moi, mais pour tout le monde, et je parle de la beauté comme si c'était une qualité des choses[16]. » Si le beau apporte plaisir et satisfaction, c'est de manière désintéressée.

Kant distingue deux types de beau : la beauté libre et la beauté adhérente.

  • Le sublime : Pour Kant, le sublime se distingue du beau en ce qu'il « dépasse » ou excède notre entendement.

« L'art ne veut pas la représentation d'une belle chose mais la belle représentation d'une chose. »[17]. On retrouve ici la place qu'occupe chez Kant la faculté de juger, et l'interprétation de « l’esthétisme » se fait par une appréciation variable d'un individu à l'autre.

Le jugement téléologique[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Téléologie.

La téléologie est l'étude de la finalité (du grec ancien telos, finalité, but, et logos, discours, raison). Selon l'optique téléologique, l’humanité évolue vers un point de perfection.

Dans ses Opuscules sur l'histoire, Kant émettra l’hypothèse d'un système téléologique de la nature permettant de faire l'hypothèse du progrès historique de l'humanité. Il ne le présente donc pas comme certain, mais seulement comme un « idéal régulateur ». C'est le fameux « comme si » de Kant (als ob) : la connaissance des fins dernières de l'humanité échappe à l'expérience, mais cela n'empêche pas de postuler, dans et pour la pratique, l'idée de progrès à des fins morales. C'est en raison de ce même avantage pratique (mais irréductible à utilitaire) que Dieu est pour Kant une idée « pratique ».

Postérité[modifier | modifier le code]

L'influence de Kant affecte la majeure partie de la philosophie continentale:

Sources pour la biographie[modifier | modifier le code]

La meilleure source de renseignements concernant la biographie de Kant est sa correspondance, deuxième partie du tome XI de l’édition Rosenkranz et Schubert des œuvres de Kant, Kuno Fischer, Geschischte der n. Philosophie, tome III. En français : Correspondance[18].

On dispose aussi des ouvrages de ses amis Hasse, Borowski, Wasianski et Jackmanu, dont des extraits ont été traduits en français sous le titre : Kant intime[19], Aphorismes sur l'art de vivre[20].

On a si peu de renseignements précis sur la vie de Kant, que l'on se contente souvent de dire qu’il la consacra tout entière à l’étude et à l'enseignement : « Je suis par goût un chercheur », écrit-il, « je ressens toute la soif de connaître et l’avide inquiétude de progresser. »

Les renseignements suivants ont été extraits des articles de dictionnaires et d'encyclopédie, cités en fin d'article et tout particulièrement : La Grande Encyclopédie, inventaire raisonné des sciences, des lettres, et des arts.

Galerie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Entre autres affirmations, voir Prolégomènes à toute métaphysique future, 1re partie : « Car, de ce que j’ai moi-même donné à ma théorie le nom d’idéalisme transcendantal, je ne puis avoir autorisé personne à le confondre avec l’idéalisme em­pirique de Descartes […], ou avec l’idéa­lisme mystique et fanatique de Berkeley. » On peut même, dans une certaine mesure, considérer que Kant n'a rien d'un idéaliste au sens commun, ainsi qu'il l'affirme lui-même : « J’avoue donc bien qu’il y a hors de nous des corps, c’est-à-dire des choses qui, bien qu’elles nous soient tout à fait inconnues quant à ce qu’elles peuvent être en elles-mêmes, nous sont cependant connues par les représentations que nous procure leur action sur notre sensibilité, et auxquelles nous donnons le nom de corps, mot qui n’indique par conséquent que le phénomène de cet objet à nous non connu mais néanmoins réel. Peut-on bien appeler cela idéalisme ! C’en est tout juste le contraire », ibidem.
  2. Voir à ce sujet les deux premières parties des Prolégomènes à toute métaphysique future… qui traitent de la mathématique et de la physique pures, c'est-à-dire a priori.
  3. Note de la Critique de la Raison pure, « L'idéal de la raison pure », 2e section: « De l'idéal transcendantal », A575/B603.
  4. G. Fonsegrive Revue Philosophique de la France et de l'Étranger T. 39, (JANVIER A JUIN 1895), pp. 224-227. P.U.F.
  5. Histoire de la vie et de la philosophie de Kant (Amand Saintes), pp 22-23.
  6. Dominique Vallaud, Dictionnaire historique, 1995.
  7. Karl Vorländer: Immanuel Kant. Der Mann und das Werk. Hamburg: Meiner, p. II 332
  8. Préface aux Prolégomènes à toute métaphysique future.
  9. Critique de la raison pure, préface de la seconde édition, III, 12
  10. Préface de la première édition à la Critique de la raison pure
  11. Fondement de la morale (Schopenhauer)
  12. Citations extraites de la Doctrine du droit, VI, 335, in Métaphysique des mœurs, Gallimard, La Pléiade, vol. 3, p. 605
  13. Cf. critique de l'épicurisme au chapitre I de la Critique de la raison pratique
  14. Chapitre III de la Critique de la raison pratique, « Des mobiles de la raison pure pratique »
  15. a, b et c Introduction à la Critique de la faculté de juger (Aubier, 1995), par Alain Renaut
  16. Critique de la faculté de juger, Chap. 7
  17. Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, I, § 48
  18. 3. Immanuel KANT, Correspondance, traduite de l'allemand par M.-C. Challiol, M. Halimi, V. Séroussi, N. Aumônier, M.B. de Launay et M. Marcuzzi, Paris, Gallimard, 1991, 909 pages.
  19. 1. L.E. Borowski, R.B. Jachmann, E.A. Wasianski, Kant intime, textes traduits de l'allemand, réunis et présentés par Jean Mistier, Paris, B. Grasset, 1985, 164 pages (voir Résumé critique de l'ouvrage sur Érudit).
  20. 2. Emmanuel KANT, Aphorismes sur l'art de vivre, textes réunis et présentés par Didier Raymond, Paris, éd. du Rocher, coll. « Alphée », 1990, 219 pages.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Article détaillé : Emmanuel Kant (bibliographie).

Par Emmanuel Kant[modifier | modifier le code]

Sur Emmanuel Kant[modifier | modifier le code]

  • Alain : Lettres à Sergio Solmi sur la philosophie de Kant, (1946)
  • Victor Delbos : La philosophie pratique de Kant, Presses Universitaires de France 1905
  • Gilles Deleuze : La philosophie critique de Kant, Ed. PUF - Quadrige, 2004 (ISBN 2-1305-4696-X)
  • Olivier Dekens : Comprendre Kant, Ed. Armand Colin, 2003, Coll. Cursus. philosophie (ISBN 2-2002-6426-7)
  • Andreas Dorschel : Die idealistische Kritik des Willens: Versuch über die Theorie der praktischen Subjektivität bei Kant und Hegel, Meiner, 1992, Schriften zur Transzendentalphilosophie 10 (ISBN 3-7873-1046-0)
  • Umberto Eco : Kant et l'Ornithorynque, Ed. LGF - Livre de Poche, 2001 (ISBN 2-2531-5026-6)
  • Maurizio Ferraris : Good bye Kant! Ce qu'il reste aujourd'hui de La Critique de la raison pure ?, Pascal Engel (préface), Ed. de l'Eclat, 2009, Coll. Tiré à part (ISBN 2-8416-2178-2)
  • Jean Grondin : Kant et le problème de la philosophie: l'a priori, Ed. Vrin, 1989, Coll. Bibliothèque d'histoire de la philosophie (ISBN 2-7116-0979-0)
  • Martin Heidegger : Kant et le problème de la métaphysique, Ed. Gallimard, 1981, Coll. Tel (ISBN 2-0702-5790-8)
  • Alexandre Kojève : Kant Ed. Gallimard, 1973, Coll. Bibl. Idées (ISBN 2-0702-8163-9)
  • Jean Lacroix : Kant et le kantisme, Ed. Presses Universitaires de France - QSJ ?, 1966
  • Gérard Lebrun : Kant sans kantisme, Ed. Fayard, 2009, Coll. Ouvertures (ISBN 2-2136-3734-2)
  • Domenico Losurdo : Autocensure et compromis dans la pensée politique de Kant, Septentrion, 248p., 1998 (ISBN 978-2859394325)
  • Thomas de Quincey : Les Derniers jours d'Emmanuel Kant, Ed. Ombres, 1998 (ISBN 2-8414-2030-2)
  • Giorgio Tonelli. Kant's Critique of Pure Reason within the Tradition of Modern Logic. A Commentary on its History. Hildesheim, Olms 1994

Annexes[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]