Albert Kahn (banquier-philantrope)

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Albert Kahn

Naissance 3 mars 1860
Marmoutier, France
Décès 14 novembre 1940 (à 80 ans)
Boulogne-Billancourt, France
Nationalité Flag of France.svg Française
Profession Banquier

Albert Kahn, né Abraham Kahn à Marmoutier en Alsace le 3 mars 1860 et mort à Boulogne-Billancourt le 14 novembre 1940, est un banquier et mécène français. Grâce à son mécénat, il a constitué l'un des plus importants fonds photographiques couleur du début du XXe siècle intitulé Les Archives de la Planète et conservé au Musée départemental Albert-Kahn.

La montée à Paris[modifier | modifier le code]

Alphonse Lévy, Le marchand de bétail.

Fils d'un marchand de bestiaux juif alsacien de Marmoutier, et aîné de quatre frères et sœurs, Abraham Kahn perd sa mère Babette Bloch en 1870, année de l'annexion de l'Alsace et de la Moselle par l'Empire allemand (traité de Francfort de 1871).

Comme de nombreux Alsaciens, la famille Kahn décide de rester française et s'installe d'abord dans la Meuse, à Saint-Mihiel. De 1873 à 1876, Albert étudie au collège de Saverne, puis, à 16 ans, se rend à Paris[1]. La famille s'installe dans le quartier du Marais. À 19 ans, il prend le nom francisé d'Albert[2].

À Paris, il travaille d'abord chez un confectionneur de la rue Montmartre, avant d'entrer comme employé dans une banque fondée en 1878 par les frères Edmond et Charles Goudchaux[2]. Tout en gagnant sa vie, il poursuit ses études en se faisant aider par un répétiteur, Henri Bergson, alors jeune professeur à l'École normale supérieure, avec qui il noue des liens pour le reste de son existence. Albert Kahn passe un baccalauréat de lettres en 1881 et de sciences en 1884 et il obtient l'année suivante une licence de droit.

Fondé de pouvoir chez Goudchaux & Cie, entre 1889 et 1893, il fait fortune en spéculant sur les actions des compagnies d'or et de diamant du Transvaal[2]. En 1892, il devient le principal associé de la Banque Goudchaux et crée en 1898 sa propre banque. Albert Kahn oriente alors ses placements financiers vers l'Extrême-Orient, plus particulièrement le Japon, où il contracte de nombreux prêts qui lui assurent sa fortune dans les années 1890[3]. C'est alors qu'il noue des contacts étroits avec Hichiro Motono, l'ambassadeur du Japon à Paris, et au plus haut niveau avec la famille impériale, qu'il recevra plus tard dans ses propriétés[3].

Les jardins du monde[modifier | modifier le code]

Jardins d'Albert Kahn, vue du jardin japonais.

En 1893, il loue un hôtel particulier au 6, quai du Quatre-Septembre, à Boulogne-sur-Seine. En 1895, il achète cette demeure et quatre parcelles de terrain, commençant ainsi la construction de son jardin. Jusqu'en 1910, par étapes successives, il rachète sur une vingtaine de parcelles, les maisons et les terrains qui jouxtent sa propriété, jusqu'à devenir propriétaire de quatre hectares de terrain. Soucieux de dialogue entre les peuples et les cultures, il fait aménager un jardin de scènes, jardin typique du XIXe siècle dont il ne reste que très peu d'exemplaires conservés (dont le jardin du Bois des Moutiers à Varengeville-sur-Mer ou le jardin de la villa Ephrussi de Rothschild à Saint-Jean-Cap-Ferrat).

En 1895, Albert Kahn fait appel au célèbre paysagiste Achille Duchêne qui conçoit un jardin français formant un salon de verdure devant les serres d'un jardin d'hiver. Le jardin français se prolonge vers la propriété d'Albert Kahn par un « verger ornemental » où se mêlent, sur des parterres géométriques séparés par des cloisons végétales, des arbres fruitiers et des rosiers anciens. Ce jardin central est bordé à l'est par un jardin anglais dont une partie des aménagements a aujourd'hui disparu (une laiterie au toit de chaume qui a brûlé en 1952 et une volière). Au sud du site, Kahn installe un jardin japonais, à l'instar de celui élaboré par Monsieur Hatta dans le parc du château de son illustre voisin, Edmond de Rothschild. Il est composé à l'époque de deux parties : un « village » d'une part, comportant deux maisons et un pavillon de thé ainsi qu'une pagode détruite en 1952 par la foudre ; un « sanctuaire » d'autre part, comportant alors la façade d'un temple Shintô, deux torii, un sôrintô. Complètement modifié en 1990 par le paysagiste japonais Fumiaki Takano, il ne reste de cet ensemble que deux ponts de bois et une porte qui donne accès au verger du jardin français.

Au nord de cet ensemble, Albert Kahn fait planter trois « bois ornementaux », créations particulièrement rares dans l'art des jardins. La « forêt bleue » présente un ensemble d'arbres au feuillage bleuté (cèdres de l'Atlas et épicéas du Colorado) avec sous-bois d'azalées et de rhododendrons qui forment des taches colorées donnant à la composition un aspect pictural, en particulier autour de la scène de marais.
La « forêt dorée », d'aspect plus sauvage, présente un bois de bouleaux entre lesquels une prairie se développe l'été.
La forêt vosgienne, évocation autobiographique de l'enfance d'Albert Kahn, présente deux versants : un ensemble vallonné parsemé de blocs de granit planté d'épicéas et de sapins, évoquant le versant lorrain des Vosges, tandis qu'une combe hérissée de blocs de grès et plantée de pins reconstitue le versant alsacien des Vosges[4].

L'ensemble symbolise le monde en paix souhaité par Albert Kahn. De nombreux et prestigieux invités les parcourent pendant deux décennies, au premier rang desquels son ami le philosophe H. Bergson, des artistes (Rodin, Colette, Manuel de Falla, Anatole France, Anna de Noailles, Thomas Mann, Rabîndranâth Tagore, etc.), des patrons d'industrie (Marcel Dassault, Antoine Lumière, André Michelin, etc.), des scientifiques (Jean Perrin, sir Jagadish Chunder Bose, Paul Appell, etc.), des féministes (Adrienne Avril de Sainte-Croix)[5]. Il ouvre aussi largement sa propriété et ses jardins du Cap Martin sur la Côte d'Azur[2], la Villa Zamir, qui offrait un témoignage raffiné de l’assimilation d’une implantation de masse de végétaux exotiques, par l’art des jardins.

Les bourses de voyage[modifier | modifier le code]

En 1897, Albert Kahn entreprend un voyage au Japon au cours duquel il retrouve l'ancien ambassadeur du Japon en France, le baron Ichiro Motono, et rencontre le comte Shinegobu Okuma, qui fut deux fois ministre. Reçu à l'Université de Tokyo, il y connaît l'insigne honneur d'être gratifié d'un cadeau personnel remis de la part de l'Empereur, trois coupes d'or correspondant à des armoiries (« Kahn » signifie « coupe » en allemand). C'est à la suite de ce voyage qu'Albert Kahn commence la construction du jardin japonais de sa propriété.

En 1898, son premier mécénat constitue en bourses de voyage « Autour du Monde » : une découverte des autres pays de plus d'un an offerte à de jeunes agrégés hommes et femmes, pour leur permettre d'enrichir leurs compétences et leur futur enseignement par la connaissance directe du monde. En 1907, il étend cette libéralité à de jeunes diplômés du Japon, d'Allemagne, du Royaume-Uni, de Russie. De fréquentes réunions des bénéficiaires ont lieu chez lui. D'autres mécénats suivront tant qu'Albert Kahn en aura les moyens financiers.

Les Archives de la Planète[modifier | modifier le code]

Bord du fossé des temples d’Angkor Vat dans la région de Siem Reap. Les Archives de la Planète, autochrome, 1918-1921.

Le 13 novembre 1908, Albert Kahn part de longs mois pour le Japon et la Chine, via les États-Unis, et fait prendre par son mécanicien-chauffeur, Alfred Dutertre, devenu un collaborateur formé à la photographie, de nombreux clichés stéréoscopiques et images cinématographiques qui témoignent de son « voyage autour du monde[3] ». À son retour en Europe, il décide de repartir, cette fois-ci avec le photographe professionnel Auguste Léon, pour un second voyage de deux mois en Amérique du Sud en 1909 où il visite l'Uruguay, l'Argentine, et le Brésil. L'ensemble des documents rapportés constituera les prémices des « Archives de la Planète » fondées à Paris : une collection de photographies en couleurs (procédé des plaques autochromes, inventé par les frères Lumière) et de films.

Des opérateurs professionnels sont alors recrutés et envoyés de par le monde et en France afin de photographier (la couleur) et de filmer (le mouvement) comme témoignages « des aspects, des pratiques et des modes de l'activité humaine, dont la disparition fatale n'est plus qu'une question de temps ». Parmi eux, le photographe Stéphane Passet effectuera, entre 1912 et 1914, plusieurs voyages en Chine, en Mongolie, puis dans le Raj britannique (Inde et Pakistan), rapportant plusieurs milliers d'autochromes et des films sur la population et les coutumes de ces pays[3]. À la même période, il envoie ses opérateurs, dont Auguste Léon qu'il accompagnera en Scandinavie, dans plus de vingt pays européens à la veille de la Grande Guerre ; la France n'est pas oubliée, Kahn envoyant en Bretagne des opérateurs prendre des monochromes de 1909 à 1931[6]. En 1926 et 1927, c'est au Japon qu'il envoie un opérateur, Roger Dumas.

Entre 1909 et 1931, ce sont ainsi quelque 72 000 autochromes (premier fonds mondial des débuts de la photographie en couleurs), 4 000 photos en noir et blanc, et une centaine d'heures de film qui seront rapportés d'une cinquantaine de pays[3]. Ces images sont le versant iconographique d'un vaste projet de documentation qui prendra d'autres formes (publications, centres de documentation, etc.) et dont le but est une meilleure connaissance des autres nations pour une meilleure entente, afin de prévenir des conflits meurtriers. Les images sont d'ailleurs projetées à cette fin aux invités, souvent prestigieux, d'Albert Kahn, venant du monde entier, ainsi que dans des structures d'enseignement supérieur.

Des mécénats avec l'université de Paris[modifier | modifier le code]

Dès 1912, Albert Kahn confie la direction scientifique des Archives de la planète au géographe Jean Brunhes, auquel il permet aussi d'assurer un enseignement au Collège de France à la chaire de Géographie humaine créée pour cet objectif. Jean Brunhes accompagnera également Auguste Léon dans un voyage en Italie, dans les Balkans, et en Grèce afin de constituer une encyclopédie visuelle du monde[3].

Il met en place, en 1916, le Comité national d'études sociales et politiques (CNESP), domicilié rue d'Ulm, à l'École normale supérieure (ENS)[2]. En 1918, Albert Kahn publie Des droits et des devoirs des gouvernements, puis crée le Centre de documentation sociale, en 1920, qui est aussi situé dans les locaux de l'ENS, et qui vise à former les jeunes chercheurs en sciences économiques et sociales[2]. Il lance aussi une Imprimerie d’études sociales et politiques, qui va innover en publiant des revues de presse[2]. Il crée aussi le Laboratoire de biologie et de cinématographie scientifique, en liaison avec l'université de Paris, qui est dirigé, à partir de 1926, par Jean Comandon[2]. Pour chapeauter ces diverses structures, il signe en 1929, avec l'Université de Paris, une convention qui crée une Centrale de coordination[2].

Pacifisme[modifier | modifier le code]

Documentation et enseignement doivent, dans l'esprit d'Albert Kahn marqué par le drame de la guerre de 1870, empêcher un second désastre tel que celui de la guerre mondiale par la découverte et la compréhension de l'étranger. Lui-même met en œuvre une diplomatie d'affaires, et personnelle tout à la fois, au service de la paix. Il reçoit les diplomates et hommes d'affaires japonais dans sa résidence boulonnaise, et même les membres de la famille impériale en visite. Foujita y est également accueilli.

Lors de la conférence de la paix de 1919, il accueille chez lui la délégation du Japon. En 1924, c'est encore lui qui conduit le prince héritier, futur Hirohito, dans sa visite du village alsacien de Weitbruch.

La crise des années 1930[modifier | modifier le code]

La crise économique des années Trente met fin aux activités bancaires et mécénales d'Albert Kahn, qui est visé entre 1932 et 1934[2] par plusieurs saisies de bien qui mèneront à sa faillite. Le Centre de documentation sociale (CDS) passe ainsi sous le contrôle de la fondation Laura Spelman Rockefeller[2]. Les bulletins de L’Imprimerie cessent d'être publiés. En 1941, le CDS cesse aussi ses travaux. Ses collections sont transférées à la bibliothèque - musée de la Guerre à Vincennes, qui deviendra la BDIC (Bibliothèque de documentation internationale contemporaine), située dans l'université de Nanterre[2]. D'autres parties de ce fonds ont été dispersées (BNF, Archives nationales, etc.), voire confisquées (d'abord par les nazis, puis par l'URSS)[2].

Ses jardins et ses collections d'images ont été rachetés par le département de la Seine (qui laisse au mécène ruiné la jouissance de sa maison) en 1936 et 1939[2]. Les jardins sont ouverts au public en 1937 et les plaques autochromes originales sont projetées jusque dans les années cinquante.

Albert Kahn décède dans sa propriété de Boulogne au lendemain de la défaite de 1940.

L'héritage d'Albert Kahn[modifier | modifier le code]

Du vivant d'Albert Kahn et jusqu'en 1974, la première directrice du site, alors propriété du département de la Seine, Mme Magné de Lalonde, parvient à conserver intact l'héritage du philanthrope. Cela en dépit de la modicité des budgets alloués à ce qui est avant tout aux yeux de l'administration un jardin public. Et en dépit de la Seconde Guerre mondiale pendant laquelle les autorités d'occupation s'intéressent aux biens d'Albert Kahn, considérés comme des biens juifs. Si les archives bancaires et les correspondances du pacifiste Albert Kahn sont effectivement confisquées, les collections de photographies et de films demeurent sur place, protégées d'une curiosité malsaine grâce à la directrice. Après guerre, Mme Magné de Lalonde initie une mise en valeur de ce patrimoine, notamment par une tentative de reprise des opérations de prise de vue des Archives de la Planète. La tentative s'interrompt faute de budgets adéquats, mais cette première valorisation du patrimoine de Kahn a ouvert la voie et prendra sa véritable dimension sous une autre tutelle administrative, plus favorable au projet.

En 1968, le département des Hauts-de-Seine, créé depuis peu, devient propriétaire du domaine.

Mlle Jeanne Beausoleil succède à Mme Magné de Lalonde en avril 1974. Grâce au soutien éclairé du Conseil Général des Hauts-de-Seine, propriétaire des collections et du site, elle obtient les moyens de constituer sa propre équipe de chercheurs et de techniciens, et entame un travail monumental de recherches historiques sur la personnalité du banquier philanthrope, mais également de restauration des films et des plaques photographiques du fonds Kahn. Cette action lui vaut d'être nommée conservateur territorial du Patrimoine puis conservateur en chef des collections Albert-Kahn. Elle porte à la connaissance du public les divers aspects de l'œuvre d'Albert Kahn en créant des expositions thématiques permanentes et temporaires, en France et à l'étranger, et la publication de nombreux ouvrages.

En 1986, les jardins et collections acquièrent le statut de musée départemental des Hauts-de-Seine.

Parmi ses descendants collatéraux, le célèbre pianiste Claude Kahn.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Albert Kahn, 1860-1940, photographies, films, jardins : un monde aux portes de Paris, Musée Albert-Kahn, Conseil Général des Hauts de Seine, février 2006.
  2. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m et n Claude Viry, La documentation un outil pour la paix. Albert Kahn, banquier philanthrope, in revue Inter CDI (revue des centres de documentation et d'information de l'enseignement secondaire), no 97, [lire en ligne]
  3. a, b, c, d, e et f Le Monde d'Albert Kahn, série de neuf reportages réalisés par David Okuefuna pour la BBC et le Musée Albert-Kahn, diffusés du 21 février au 5 mars 2009 sur Arte.
  4. « Les Jardins d'Albert Kahn, parcours historique et paysager », Musée Albert-Kahn, Conseil Général des Hauts de Seine 2008>
  5. « Albert Kahn réalités d'une utopie », Musée Albert-Kahn, Conseil Général des Hauts-de-Seine, Boulogne, 1995
  6. Cristianne Rodrigues, « Du XXe au XXIe siècle, la Bretagne en deux expos photo », sur le site Rue89,‎ 19 novembre 2009 (consulté le 18 avril 2011)