Simone Weil
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Simone Adolphine Weil (Paris, le 3 février 1909 – Ashford, le 24 août 1943) est une philosophe française, sœur du mathématicien André Weil.
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[modifier] Biographie
Simone Weil est née en 1909 dans une famille d'origine juive, mais agnostique. Elle a trois ans de moins que son frère André. En 1924-1925, elle suit les cours du philosophe René Le Senne au lycée Victor-Duruy, à Paris, et obtient, au mois de juin 1925, le baccalauréat de philosophie (selon la dénomination en vigueur à cette époque-là). Elle a alors seize ans.
En octobre 1925, elle entre au lycée Henri-IV, où elle va passer trois ans. Elle a pour professeur de philosophie le philosophe Alain, qui demeurera son maître. Simone de Beauvoir, d'un an son ainée, qui croise son chemin en 1926 dans la cour de la Sorbonne, accompagnée d'une « bande d'anciens élèves d'Alain », avec dans la poche de sa vareuse un numéro des Libres propos et L'Humanité, témoigne de la petite notoriété dont elle bénéficiait déjà :
« Elle m'intriguait, à cause de sa réputation d'intelligence et de son accoutrement bizarre... Une grande famine venait de dévaster la Chine, et l'on m'avait raconté qu'en apprenant cette nouvelle, elle avait sangloté : ces larmes forcèrent mon respect plus encore que ses dons philosophiques[1]. »
Elle entre à l’École normale supérieure en 1928. Elle obtient son agrégation de philosophie en 1931 et commence une carrière d’enseignante dans divers lycées. Au Puy, solidaire des syndicats ouvriers, elle se joint au mouvement de grève de l'hiver 1931-1932 contre le chômage et les baisses de salaire, ce qui provoque un scandale. Syndicaliste de l’enseignement, elle est favorable à l’unification syndicale et écrit dans les revues L’École émancipée et La Révolution prolétarienne. Communiste anti-stalinienne, elle participe à partir de 1932 au Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine, qu’elle a connu par l’intermédiaire de Nicolas Lazarévitch.
Elle passe quelques semaines en Allemagne, au cours de l'été 1932, dans le but de comprendre les raisons de la montée en puissance du fascisme. À son retour, avec beaucoup de lucidité, elle exprime dans plusieurs articles ce qui risquait de survenir. Abandonnant provisoirement sa carrière d'enseignante, en 1934-1935, elle est ouvrière sur presse chez Alstom, puis elle travaille à la chaîne aux établissements Carnaud et Forges de Basse-Indre, à Boulogne-Billancourt, et chez Renault, jusqu'au mois d'août 1935. Elle note ses impressions dans son Journal d'usine.
Sa mauvaise santé l'empêche de poursuivre le travail en usine. Simone Weil souffre en particulier de terribles maux de tête qui la poursuivront toute sa vie. Elle reprend l'enseignement de la philosophie, et donne une grande partie de ses revenus à des personnes dans le besoin[réf. souhaitée]. Elle prend part aux grèves de 1936. Elle milite avec passion pour un pacifisme intransigeant entre États, et s’engage dans la Colonne Durruti lors de la guerre civile Espagnole pour combattre le coup d'État de Franco. Bien que républicaine, elle s'interpose alors pour éviter qu'un prêtre franquiste soit injustement fusillé. Gravement brûlée après avoir posé le pied dans une marmite d'huile bouillante posée à ras du sol, elle doit repartir assez rapidement pour la France. En 1937, elle collabore aux Nouveaux cahiers, revue économique et politique défendant une collaboration économique franco-allemande.
Simone Weil se rapproche peu à peu du christianisme. Elle éprouve la présence du Christ, à partir de l'année 1938, et entre en contact avec des prêtres et des religieux, afin de leur poser des questions sur la foi de l'Église catholique. Le père Joseph-Marie Perrin, religieux dominicain, l'accompagnera et aura un rôle important lorsqu'elle sera à Marseille, entre 1940 et 1942. Mais elle reste très discrète sur son évolution spirituelle, et ce n'est qu'après sa mort que ses amis découvriront la profondeur inouïe de sa vie spirituelle.
Juive, lucide sur ce qui se passe en Europe, elle est sans illusion sur ce qui les menace, elle et sa famille, dès le début de la guerre. Lorsque Paris est déclarée « ville ouverte », le 13 juin 1940, elle et sa famille se réfugient à Marseille. C'est à cette époque qu'elle commence la rédaction de ses Cahiers. Les études qu'elle rédige sur la Grèce, sur la philosophie grecque, en particulier sur Platon, seront rassemblées après la guerre dans deux volumes : La Source grecque et les Intuitions pré-chrétiennes. Elle travaille également sur la physique contemporaine, et écrit sur la théorie des quanta. Elle entre en contact avec les Cahiers du Sud, la revue littéraire la plus importante de la France libre, et participe à la Résistance en distribuant les Cahiers du Témoignage Chrétien, réseau de résistance organisé par les jésuites de Lyon. Au cours de l'été 1941, elle rencontre le philosophe et agriculteur Gustave Thibon ; elle est embauchée comme ouvrière agricole.
En 1942, elle emmène ses parents en sécurité aux États-Unis, mais, refusant un statut qu’elle ressent comme trop confortable en ces temps de tempêtes, elle fait tout pour se rendre en Grande-Bretagne et travaille comme rédactrice dans les services de la France libre. Son intransigeance dérange. Elle démissionne de l'organisation du général de Gaulle en juillet 1943.
Soucieuse de partager les conditions de vie de la France occupée, malgré sa santé de plus en plus défaillante, elle est déçue par le refus de l'entourage de De Gaulle (Schumann, Cavaillès, André Philip) de la laisser rejoindre les réseaux de résistance sur le territoire français. En effet, elle aurait probablement été rapidement capturée par la police allemande, identifiée comme juive et donc probablement déportée. À la suite de ce refus, elle considère que sa vie est vide de sens et refuse de se nourrir plus que ce que permettent les tickets de rationnement, ce qui aggrave encore son état de santé. Atteinte de tuberculose, elle meurt d'un arrêt cardiaque au sanatorium d'Ashford, le 24 août 1943, à l'âge de 34 ans.
L'année 2009 est celle de la célébration du centenaire de sa naissance.
Tous les livres ayant paru sous son nom ont été publiés après sa mort. Simone Weil est l'une des plus importantes philosophes de la première moitié du XXe siècle.
[modifier] Philosophie
[modifier] La condition ouvrière et l'accès au réel
Ce que voulait Simone Weil, surtout, en partageant la condition ouvrière, en 1934-1935, c’est vivre réellement, sortir de l’imaginaire pour être confrontée au réel. Dans une lettre du mois de mars 1935, elle explique :
« J’ai le sentiment, surtout, de m’être échappée d’un monde d’abstractions et de me trouver parmi des hommes réels – bons ou mauvais, mais d’une bonté ou d’une méchanceté véritables. La bonté surtout, dans une usine, est quelque chose de réel quand elle existe ; car le moindre acte de bienveillance (…) exige qu’on triomphe de la fatigue, de l’obsession du salaire. »[2]
La pensée de Simone Weil ne se développe pas dans l’abstrait, c’est une pensée qui s’élabore au contact du réel – l’épreuve vécue de la condition ouvrière en est un exemple. Il n’y a rien à dire qui ne soit d’abord éprouvé dans la chair.
La réflexion sur le malheur est un aspect important de l’œuvre philosophique de Simone Weil. Mais ce n’est qu’un aspect. Le thème de l’art (peinture, musique, poésie), celui du beau qui provoque la joie peuvent également servir de fil directeur. Enfin, on trouve une réflexion profonde sur le thème du travail, au point que toute l’œuvre de Simone Weil a pu être interprétée comme une philosophie du travail. Ce qui est en jeu dans cette philosophie, c’est le contact avec le réel. Le malheur, comme la joie pure, est contact avec l’extériorité, parce que ce qui est donné à ma conscience est en excès par rapport à ce qu’elle peut recevoir et contenir. Malheur et joie me sont donnés sans que je puisse ni les fabriquer, ni les maîtriser ou me les approprier.
Les années qui suivent l’expérience de l’usine vont marquer une nouvelle étape dans l’itinéraire intellectuel et spirituel de Simone Weil. La philosophe va découvrir que la force qui écrase le faible, la force qui semble souveraine ici-bas n’est ni le dernier mot, ni le tout du réel. Car il y a, à côté de la force, un autre principe à l’œuvre dans l’univers. Cet autre principe, elle le présente en ces termes :
« Il y a une réalité située hors du monde, c’est-à-dire hors de l’espace et du temps, hors de l’univers mental de l’homme, hors de tout le domaine que les facultés humaines peuvent atteindre. A cette réalité répond au centre du cœur de l’homme cette exigence d’un bien absolu qui y habite toujours et ne trouve jamais aucun objet en ce monde. (…) De même que la réalité de ce monde-ci est l’unique fondement des faits, de même l’autre réalité est l’unique fondement du bien. C’est d’elle uniquement que descend en ce monde tout le bien susceptible d’y exister, toute beauté, toute vérité, toute justice, toute légitimité, tout ordre, toute subordination de la condition humaine à des obligations. »[3]
Or, de cette réalité située hors du monde – que l’on nomme Amour, Bien, Dieu, ou encore Trinité – Simone Weil va faire l’expérience qu’elle se révèle. L’expérience de cette révélation coïncide avec la découverte du christianisme et va se faire en plusieurs étapes, plusieurs « contacts avec le catholicisme », entre 1935 et 1938, jusqu’à l’événement de la fin de l’année 1938. Simone Weil en témoigne dans une longue lettre adressée à un religieux dominicain, Joseph-Marie Perrin, datée du 14 mai 1942, c’est-à-dire le jour même où elle quitte définitivement la France, comme un testament spirituel, au seuil d’un départ sans retour. Cette lettre témoigne du secret et de l’histoire d’une âme. On y lit cette phrase, point culminant d’un désir constant de la vérité et d’un effort d’attention perpétuel pour l’atteindre : « Le Christ lui-même est descendu et m’a prise. » [4] Et la philosophe ajoute :
« Je n’avais pas prévu la possibilité de cela, d’un contact réel, de personne à personne, ici-bas, entre un être humain et Dieu. J’avais vaguement entendu parler de choses de ce genre, mais je n’y avais jamais cru. (…) D’ailleurs dans cette soudaine emprise du Christ sur moi, ni les sens ni l’imagination n’ont eu aucune part ; j’ai seulement senti à travers la souffrance la présence d’un amour analogue à celui qu’on lit dans le sourire d’un visage aimé. » [5]
Un « contact absolument inattendu », écrit encore Simone Weil – à proprement parler impossible, c’est-à-dire dont la possibilité ne pouvait être prévue.
La philosophie a pour tâche de décrire le réel, d’ordonner ce qui se donne dans l’expérience ; telle est la conception « critique », au sens technique du terme, de la philosophie, conception partagée par Platon, Descartes, Kant, et Simone Weil. Il s’agit de « prendre conscience de ce qu’on fait quand on fait de la science, etc. »[6] Mais la philosophie – ou l’intelligence – ne produit pas la vérité. La vérité se désire, et désirer la vérité, c’est désirer un contact direct avec le réel. « L’expérience du transcendant » : cela est contradictoire dans les termes, impossible, et, pourtant, le philosophe ne peut pas l’ignorer comme nulle et non avenue lorsqu’elle a lieu, c’est-à-dire lorsqu’elle se donne. Et, d’ailleurs, lorsqu’il s’agit de Dieu, il ne peut que s’agir de l’impossible. C’est lorsqu’il opère l’impossible que Dieu se manifeste.
À Marseille, Simone Weil commence à noter toutes sortes de réflexions dans des cahiers, et gardera cette habitude à New York. Nous disposons maintenant d’une édition critique, scientifiquement établie, des quatre volumes des Cahiers, dans les Œuvres complètes[7]. Ces quelques mille deux cents pages forment l’une des œuvres les plus importantes de la littérature et de la philosophie française, comparable, par plus d’un trait, aux Essais de Montaigne ou aux Pensées de Pascal.[réf. souhaitée] De quoi s’agit-il ? Les Cahiers sont des notes prises au jour le jour par Simone Weil au cours des années 1940 à 1943. Cet ouvrage invite à faire une expérience : « La vérité, énonce Simone Weil, ne se trouve pas par preuves, mais par exploration. Elle est toujours expérimentale. » [8]
[modifier] L'enracinement et l'accès au surnaturel
« Une doctrine ne suffit à rien, explique Simone Weil, mais il est indispensable d’en avoir une, ne serait-ce que pour éviter d’être trompé par les doctrines fausses. » [9] L’une de ces doctrines fausses sur laquelle Simone Weil a beaucoup écrit et avec laquelle elle prendra ses distances, c’est le marxisme ; l’œuvre de Marx est pleine de confusions, malgré des vues géniales, et plus encore celle de Lénine.
Sa doctrine philosophique – qui n’est pas un système clos sur lui-même – Simone Weil l’expose dans L'Enracinement et dans les autres Écrits de Londres. L’abondance des textes écrits entre son arrivée à Londres, à la mi-décembre 1942 et son hospitalisation, le 15 avril 1943, est considérable. Simone Weil écrit jour et nuit. Certains de ces textes sont encore inédits. D’octobre 1941 jusqu’au mois d’avril 1943, c’est la « grande année » de Simone Weil. En effet, au cours de cette année et demi, elle livre l’essentiel de ce qu’elle a à dire, ce « dépôt d’or pur » qu’elle doit transmettre [10].
Dans un projet de préface pour l’Enracinement, son éditeur, Albert Camus, écrit : « Il me paraît impossible d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies dans l’Enracinement. C’est dire l’importance de ce livre. Et en vérité cette œuvre tout entière consacrée à la justice, une justice la portera peu à peu à ce premier rang que son auteur refusa obstinément durant sa vie. » Car la vie spirituelle intense de Simone Weil ne la détourne pas de l’action et de la réflexion politique et, en effet, l’Enracinement est dans la ligne de la République de Platon, intégrant et pensant au-delà des acquis de la philosophie de Kant, un grand livre de philosophie politique.
Écrit d’un seul mouvement, presque sans ratures, laissé inachevé, L’Enracinement, destiné au premier chef à la Direction de l’Intérieur de la France libre et au général de Gaulle, veut donner une orientation et des principes d’action au « mouvement français de Londres ». C’est un état des lieux de la France après la défaite de 1940 et un bilan de toute la civilisation occidentale. Plus que cela, il s’agit d’une réflexion sur la condition humaine, qui déploie une anthropologie philosophique, une philosophie de l'histoire, une philosophie politique et sociale.
Ce qui est faussé, tordu, dans notre lecture des événements, c’est notre conception de la force et de la grandeur, notre conception de l’histoire. Nous éprouvons naturellement de l’admiration pour les forts et du mépris pour les faibles. Dans une classe de collège, dans un groupe quel qu’il soit, dans une société, ce sont les forts, ceux qui dominent qui suscitent notre admiration. C’est ce que Simone Weil nomme le social, la fausse grandeur, celle du prestige social. Nous nous inclinons devant la force, pour en faire une idole, au mépris du bien. Nous ne pouvons nous défendre d’admirer l’empire Romain, plutôt que les Carthaginois vaincus, celui qui obtient et exerce le pouvoir, plutôt que celui qui est écrasé par la force. Et c’est de Rome que nous vient cette idolâtrie de la force. Hitler ne fait rien d’autre que mettre cela en œuvre, exercer la force. C’est donc notre sentiment même du sens de la grandeur qu’il faut transformer.
La maladie dont souffre notre civilisation, Simone Weil la nomme déracinement. Le déracinement, c’est la perte de contact avec l’univers et avec le passé, c’est n’être chez soi nulle part, c’est la condition des ouvriers qui sont soumis à chaque instant aux ordres, aux cadences, à la peur du chômage, des paysans qui ne sont pas propriétaires de leur terre mais doivent travailler pour le profit de « sociétés anonymes », des peuples colonisés auxquels on enseigne « nos ancêtres les gaulois », c’est la domination économique, le règne de l’argent et la recherche exclusive du profit, c’est le malheur, autre concept cardinal, nous l’avons vu.
Si le corps a des besoins qu’il doit satisfaire pour vivre (nourriture, hygiène, logement, etc.), il existe aussi des « besoins de l’âme ». Et parmi ces besoins, le tout premier est le besoin d’enracinement dans des collectivités. Qu’est-ce qu’une collectivité ? Un lien entre le passé et l’avenir. Une collectivité – famille, patrie, région, syndicat, ordre religieux, paroisse, ou toute autre institution qui possède une histoire – « conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d'avenir » [11] . De ce passé conservé, nous avons besoin pour vivre ; en étant partie prenante d’une collectivité, nous entrons dans une histoire qui devient notre histoire. Le passé nous inspire, nous constitue et nous fait vivre.
Chaque être humain a besoin d’avoir plusieurs racines, autrement dit d’être inséré dans plusieurs milieux humains desquels il recevra l’essentiel de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle. Ces milieux vitaux, nous en faisons naturellement partie en fonction de notre origine, de notre profession, du lieu où nous habitons. Nous pouvons être, par exemple, breton ou parisien, membre de la famille franciscaine ou de la Jeunesse ouvrière chrétienne, membre d’un syndicat ou agriculteur, appartenant à telle famille qui a son histoire unique, tout en étant français et européen.
De ces milieux vitaux, notre âme reçoit la nourriture indispensable à son développement. Mais ces collectivités ne sont pas des fins et il ne faudrait pas en faire des absolus, des idoles. Ce sont des moyens – plus précisément des médiations, ce que Simone Weil appelle des metaxu – au service de la destinée des êtres humains et de leur salut, qui transcende toute collectivité et toute réalité d’ici-bas.
Rien de ce monde ne vient combler le cœur de l’homme. Notre vrai trésor n’est pas ici-bas et ce n’est pas ici-bas que doit être notre cœur. Tous les mouvements de notre corps et de notre pensée sont gouvernés par les lois de ce monde, par la force souveraine, excepté l’action du surnaturel dans l’âme, autrement dit du Bien transcendant présent de manière infinitésimale ici-bas, en secret. Le surnaturel est un concept capital de la philosophie de Simone Weil. Le surnaturel n’est pas l’arbitraire. Il y a une logique de la raison surnaturelle et, corrélativement, une connaissance surnaturelle : « L'œuvre entière de saint Jean de la Croix n'est qu'une étude rigoureusement scientifique des mécanismes surnaturels. La philosophie de Platon aussi n'est pas autre chose. » [12] Le surnaturel n’est pas réservé à quelques-uns ; c’est un concept indispensable pour penser la condition humaine. Le surnaturel est actif dans l’âme dans laquelle il est semé, il est source d’inspiration. Simone Weil, pour peu qu’on la lise, permet de penser à nouveaux frais les questions de la légitimité du politique, de la démocratie et de l’Europe, de l’inscription de la religion dans l’espace public.
Dans le domaine du surnaturel, du bien spirituel, mais dans ce domaine seulement, le désir opère. Le désir est efficace par lui-même. Ou, pour le dire autrement, en ce qui concerne la rencontre avec Dieu, quand on désire du pain, on ne reçoit pas des pierres: « Le désir, orienté vers Dieu, est la seule force capable de faire monter l'âme. Ou plutôt c'est Dieu seul qui vient saisir l'âme et la lève, mais le désir seul oblige Dieu à descendre. Il ne vient qu'à ceux qui lui demandent de venir ; et ceux qui demandent souvent, longtemps, ardemment, Il ne peut pas s'empêcher de descendre vers eux. (…) L'effort par lequel l'âme se sauve ressemble à celui par lequel on regarde, par lequel on écoute, par lequel une fiancée dit oui. C'est un acte d'attention et de consentement. »[13]
[modifier] Une philosophie de la condition humaine
L’attention est un concept clé de l’anthropologie philosophique de Simone Weil, depuis les premiers écrits philosophiques (à partir de 1925) jusqu’aux grands textes des années 1942 et 1943. Dans son « autobiographie spirituelle », elle écrit au père Perrin : « À quatorze ans je suis tombée dans un de ces désespoirs sans fond de l'adolescence, et j'ai sérieusement pensé à mourir, à cause de la médiocrité de mes facultés naturelles. (…) Je ne regrettais pas les succès extérieurs, mais de ne pouvoir espérer aucun accès à ce royaume transcendant où les hommes authentiquement grands sont seuls à entrer et où habite la vérité. J'aimais mieux mourir que de vivre sans elle. Après des mois de ténèbres intérieures j'ai eu soudain et pour toujours la certitude que n'importe quel être humain, même si ses facultés naturelles sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité réservée au génie, si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d'attention pour l'atteindre. (…) Plus tard, quand les maux de tête ont fait peser sur le peu de facultés que je possède une paralysie que très vite j'ai supposée probablement définitive, cette même certitude m'a fait persévérer pendant dix ans dans des efforts d'attention que ne soutenait presque aucun espoir de résultats. » « Attente de Dieu, pp. 38-39 ; Œuvres, pp. 768-769 »
La philosophie de Simone Weil n’est pas d’abord une philosophie de la condition humaine (des conditions d’existence), ni une philosophie du travail, ni une critique des idéologies, ni une philosophie de l’histoire, ni une métaphysique du don, ni une doctrine politique et sociale (bien qu’elle soit tout cela), c’est d’abord une interpellation. Un appel adressé à tout homme, quels que soient ses aptitudes intellectuelles, « n'importe quel être humain, dit Simone Weil, même si ces facultés naturelles sont presque nulles ». En cela, elle est restée cartésienne. La philosophie de Simone Weil est fondamentalement une éthique – non pas une loi, car le bien véritable est au-delà de l’opposition entre le bien et le mal, mais un travail de transformation, ou de conversion de soi, qui suppose un effort d’attention.
Qu’est-ce que l’attention ? L’attention est un effort, mais n’est pas un effort de la volonté, encore moins une espèce d’effort musculaire, car il n’y a pas d’attention véritable qui ne soit portée par le désir et l’amour. « L'attention est un effort, le plus grand des efforts peut-être, mais c'est un effort négatif » [14]. Il ne s’agit pas de faire quelque chose, mais bien plutôt de se retenir de faire, de renoncer à exercer une emprise, de laisser être autre chose que soi, et c’est pourquoi faire attention est si difficile : « L'attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l'objet (…). La pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l'objet qui va y pénétrer. » [15]
L’attention véritable suppose que je renonce à moi et à « mes » pensées. Renonçant à moi, à mes pensées, à ma perspective, j’accède à la vérité. Car, c’est lorsque « moi » je ne suis pas là que la vérité se manifeste. Lorsque « moi », je laisse des traces, c’est qu’il y a erreur. Prenons un exemple. Dans une opération aussi simple que « 7 + 8 = 15 » : si je pense « 7 + 8 = 16 », c’est moi qui me trompe, il y a trace de ma personne dans l’opération. Mais lorsque je pense « 7 + 8 = 15 », il n’y a pas trace de ma personne, ce n’est pas « moi » qui fais que « 7 + 8 = 15 ». Ainsi, la personne s’efface pour autant que l’intelligence s’exerce. Penser consiste à établir des relations, mettre des termes en rapport, s’extraire de tout ce qui singularise un individu et que Simone Weil nomme « la personne ». L’exercice de l’intelligence est éminemment impersonnel. La vérité et la perfection sont impersonnelles. Penser signifie accéder à l’universel. La vérité n’est pas faite par la pensée ; au contraire, c’est l’âme, lorsqu’elle renonce à la perspective qui est la sienne, c’est-à-dire à ses intérêts, qui s’ouvre à la vérité et au réel : « Tant que l'homme tolère d'avoir l'âme emplie de ses propres pensées, de ses pensées personnelles, il est entièrement soumis jusqu'au plus intime de ses pensées à la contrainte des besoins et au jeu mécanique de la force. S'il croit qu'il en est autrement, il est dans l'erreur. Mais tout change quand, par la vertu d'une véritable attention, il vide son âme pour y laisser pénétrer les pensées de la sagesse éternelle. » [16]
La vie de l’esprit consiste à faire attention. Et cela à tous les niveaux. Résoudre une équation mathématique ou traduire un vers grec suppose de faire attention. Aimer signifie renoncer à soi et faire attention à autre chose que soi. Cela vaut inséparablement pour l’amour de Dieu et pour l’amour du prochain. Qu’est-ce que prier, sinon faire attention à celui qui se donne, qu’est-ce qu’aimer, sinon faire attention : « Ce n'est pas seulement l'amour de Dieu qui a pour substance l'attention. L'amour du prochain, dont nous savons que c'est le même amour, est fait de la même substance. Les malheureux n'ont pas besoin d'autre chose en ce monde que d'hommes capables de faire attention à eux. La capacité de faire attention à un malheureux est chose très rare, très difficile (…). Presque tous ceux qui croient avoir cette capacité ne l'ont pas. La chaleur, l'élan du cœur, la pitié n'y suffisent pas. La plénitude de l'amour du prochain, c'est (…) savoir que le malheureux existe, non pas comme unité dans une collection, non pas comme un exemplaire de la catégorie sociale étiquetée ‘malheureux’, mais en tant qu'homme, exactement semblable à nous, qui a été un jour frappé et marqué d'une marque inimitable par le malheur. Pour cela il est suffisant, mais indispensable, de savoir poser sur lui un certain regard. » [17]
L’attention est une disponibilité, une orientation de la pensée qui écarte toutes les pensées particulières (personnelles), qui fait le vide et attend. Car le bien réel ne peut venir que du dehors. Nous ne pouvons pas fabriquer quelque chose qui soit meilleur que nous. Ainsi, l’effort tendu véritablement vers le bien ne doit jamais aboutir et se termine en désespoir. C’est alors, lorsque nous n’attendons plus rien de notre attente que, du dehors, don gratuit, merveilleuse surprise, vient le don.
La vérité n’est pas essentiellement l’objet d’un discours, mais d’une expérience qui suppose une transformation à la racine même de notre sensibilité : « Nous sommes dans l’irréalité, dans le rêve. Renoncer à notre situation centrale imaginaire, y renoncer non seulement par l’intelligence, mais aussi dans la partie imaginative de l’âme, c’est s’éveiller au réel, à l’éternel, voir la vraie lumière, entendre le vrai silence. » [18]
Il faut « se vider de sa fausse divinité, se nier soi-même, renoncer à être en imagination le centre du monde, discerner tous les points du monde comme étant des centres au même titre et le véritable centre comme étant hors du monde »[18]. C’est à un décentrement de soi qu’appelle Simone Weil. Renoncer à soi-même, renoncer à toutes nos idoles, que ce soit notre « moi » ou notre prestige social, pour consentir au réel et désirer un bien qui n’est pas de ce monde.
Cette manière de vivre, Simone Weil n’a cessé de l’indiquer par sa vie et son œuvre, de multiples façons et en s’y reprenant à chaque fois. Peu avant de mourir, elle confie à Maurice Schumann : « En mettant à part ce qu’il peut m’être accordé de faire pour le bien d’autres êtres humains, pour moi personnellement la vie n’a pas d’autre sens, et n’a jamais eu au fond d’autre sens, que l’attente de la vérité. »[19]
[modifier] Œuvres
- 1940-1942 La Pesanteur et la Grâce (des extraits des Cahiers), préface de Gustave Thibon, Paris, Plon, 1947.
- 1943 L'Enracinement. « Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain », Paris, Gallimard, 1949, coll. « Idées »; rééd. Gallimard, 1968.en ligne, université du Québec
- 1942 Attente de Dieu, introduction de Joseph-Marie Perrin, O. P., Paris, La Colombe, Éd. du Vieux Colombier, 1949 ; rééd. Paris, Fayard, 1966. en ligne, université du Québec
- 1942 La Connaissance surnaturelle, Paris, Gallimard, 1950, coll. « Espoir ».
- 1941-1942 Intuitions pré-chrétiennes, Paris, La Colombe, 1951, Éd. du Vieux-Colombier.
- 1940-1942 Cahiers. I, Paris, Plon, coll. « L'Épi », 1951 ; nouvelle éd. revue et augmentée, 1970.
- 1942 Lettre à un religieux, Paris, Gallimard, coll. « Espoir », 1951 ; nouvelle éd. Paris, Seuil, coll. « Livre de Vie », 1974.
- 1935 La Condition ouvrière, avant-propos d'Albertine Thévenon, Paris, Gallimard, 1951, coll. « Espoir » ; rééd. Gallimard, coll. « Idées », 1972 en ligne, université du Québec.
- 1941-1942 La Source grecque, Paris, Gallimard, 1953.
- 1940-1942 Cahiers. II, Paris, Plon, 1953, coll. « L'Épi » ; nouvelle éd. revue et augmentée, 1972.
- 1934 Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, Paris, Gallimard, 1955, coll. « Espoir ».
- Venise sauvée, Gallimard, 1955.
- 1940-1942 Cahiers. III, Paris, Plon, 1956, coll. « L'Épi » ; nouvelle éd. revue et augmentée, 1974.
- 1943 Écrits de Londres et dernières lettres, Paris, Gallimard, 1957, coll. « Espoir ».
- Leçons de philosophie (Roanne 1933-1934), transcrites et présentées par Anne Reynaud-Guérithault, Paris, Plon ; puis Paris, 1959, UGE, coll. « 10/18 », 1970.
- Écrits historiques et politiques, Paris, Gallimard, coll. « Espoir », 1960. en ligne, université du Québec
- Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu, Paris, Gallimard, 1962.
- 1932-1942 - Sur la science, Paris, Gallimard, 1966. en ligne, université du Québec
- Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1988 - ... . Sur les 17 volumes prévus, 9 sont déjà parus.
- Œuvres, Gallimard, collection « Quarto », 1999.
- Note sur la suppression générale des partis politiques, Paris, Climats, 2006.
[modifier] Bibliographie
- Cahiers Simone Weil, revue trimestrielle publiée par l'Association pour l'étude de la pensée de Simone Weil.
- Christiane Rancé, Simone Weil. Le Courage de l'Impossible, Paris, Le Seuil, 2009.
- Martin Steffens, Prier 15 jours avec Simone Weil, Nouvelle cité, 2009.
- Pascal David, Simone Weil, vivre pour la vérité, in Esprit & Vie, Paris, Éditions du Cerf, n° 195, juin 2008.
- Laure Adler, L'insoumise, Simone Weil, Actes Sud, 2008.
- Jean-Marc Ghitti, Présence au Puy de Simone Weil, PPP, 2009.
- Martin Steffens, Simone Weil : Les Besoins de l'âme, reprise de l'intégralité du premier chapitre de L'Enracinement, accompagnée d'un dossier établi par M. Steffens, Paris, Gallimard, coll. « Folio plus philosophie », 2007.
- François L'Yvonnet (dir.), Simone Weil, le grand passage, Paris, Albin Michel, 2006.
- Emmanuel Gabellieri, Être et don. Simone Weil et la philosophie, Louvain-Paris, Editions PEETERS, 2003.
- Robert Chenavier, Simone Weil. Une philosophie du travail, coll. "La nuit surveillée", Paris, Editions du Cerf, 2001.
- Philippe de Saint Robert, La Vision tragique de Simone Weil, Paris, éd. François-Xavier de Guibert, 1999.
- Charles Jacquier (sous la direction de), Simone Weil, l’expérience de la vie et le travail de la pensée, Paris, Éditions Sulliver, 1998.
- Miklos Vetö, La Métaphysique religieuse de Simone Weil, Paris, L'Harmattan, 1997.
- Jean-Marie Muller, Simone Weil : l'exigence de non-violence, Desclée de Brouwer, 1995.
- Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, Paris, Fayard, 1973, seconde édition 1997.
- Marie-Magdeleine Davy, Simone Weil, Paris, éd. Universitaires, 1956.
- Marie-Magdeleine Davy, Introduction au message de Simone Weil, Paris, éd. Universitaires, 1954.
- Karl Epting, Der geistliche Weg der Simone Weil, Friedrich Vorwerk Verlag Stuttgart, 1955
[modifier] Articles connexes
[modifier] Liens externes
- Catégorie Simone Weil de l’annuaire dmoz
- Œuvres de Simone Weil (domaine public au Canada)
[modifier] Notes et références
- ↑ Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée, 1958
- ↑ La condition ouvrière, p. 68
- ↑ Écrits de Londres, p. 74
- ↑ >Autobiographie spirituelle, Attente de Dieu, p. 45 ; Œuvres, p. 771
- ↑ Attente de Dieu, p. 45 ; Œuvres, pp. 771-772
- ↑ Leçons de philosophie, pp. 208-209
- ↑ Paris, Gallimard, 1994, 1997, 2002, 2006
- ↑ Œuvres complètes VI/4, p. 177
- ↑ Écrits de Londres, p. 151
- ↑ Écrits de Londres, p. 250 ; Œuvres, p. 1228
- ↑ L'Enracinement, p. 61
- ↑ L'Enracinement, pp. 332-333 ; Œuvres, p. 1193
- ↑ Attente de Dieu, pp. 91 et 189
- ↑ Attente de Dieu, p. 92
- ↑ Attente de Dieu, pp. 92-93
- ↑ L'Enracinement, p. 366 ; Œuvres, p. 1211
- ↑ Attente de Dieu, pp. 96-97
- ↑ a b Attente de Dieu, p. 148
- ↑ Ecrits de Londres, p. 213

