Raymond Aron

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Raymond Claude Ferdinand Aron, né le 14 mars 1905 à Paris et mort le 17 octobre 1983 à Paris, est un philosophe, sociologue, politologue, historien et journaliste français.

D'abord ami et condisciple de Jean-Paul Sartre et Paul Nizan à l'École normale supérieure, il devient, lors de la montée des totalitarismes, un ardent promoteur du libéralisme, à contre-courant d'un milieu intellectuel pacifiste et de gauche alors dominant. Il dénonce ainsi, dans son ouvrage L'Opium des intellectuels, l'aveuglement et la bienveillance des intellectuels à l'égard des régimes communistes.

Pendant trente ans, il est éditorialiste au quotidien Le Figaro. Durant ses dernières années, il travaille à L'Express. Grâce à des compétences et des centres d'intérêt multiples — en économie, sociologie, philosophie, géopolitique — il se distingue et acquiert une grande réputation auprès des intellectuels. Ses convictions libérales et atlantistes lui attirent de nombreuses critiques, venant des partisans de la gauche, comme de ceux de la droite.

Il garde néanmoins tout au long de sa vie un ton modéré. Il est un commentateur reconnu de Karl Marx, Carl von Clausewitz, Kojève et Sartre.

En tant qu'éditorialiste reconnu, « son œil critique et sa lucidité sur de nombreuses questions […] ont livré des visions plus justes et plus claires des événements, faisant de lui un modèle de ce que voulait son maître Alain quand il disait : Penser, c'est dire non »[1].

Famille[modifier | modifier le code]

Raymond Aron est issu d'une famille juive et d'un milieu plutôt aisé des deux côtés. Son grand-père maternel possédait une usine de textile dans le nord du pays[2]. Sa famille paternelle venait de Lorraine où elle était établie depuis la fin du XVIII° siècle[3]. Le grand-père paternel, Ferdinand, était grossiste en textile à Rambervillers puis Nancy (Lorraine)[3], le frère de ce dernier s'appelait Paul et était le père de Max Aron (célèbre biologiste de Strasbourg). Ferdinand, le grand-père paternel, prédit à Raymond à sa naissance une grande carrière[3]. Son père refusa de prendre la suite de l'affaire familiale et fit de brillantes études de droit[2] ; il publia des travaux juridiques, mais n'étant reçu que deuxième à l'agrégation de droit à une époque où un seul poste était attribué, il abandonna l'agrégation et revit à la baisse ses ambitions en devenant professeur de droit à l'École normale supérieure d'enseignement technique[2]. Au début du siècle il arrêta de travailler, vivant aisément du legs familial[4]. La famille s'était fait construire une maison à Versailles en 1913-1915 avec court de tennis[3]. Après la guerre il investit en bourse[4]. En 1922 les parents revinrent vivre à Paris, puis retournèrent à Versailles avant de vendre la maison[5]. La fortune fut perdue pendant la crise de 1929[6] et le père fut obligé de reprendre le travail[6]. Le père mourut peu de temps après (1934) d'une crise cardiaque[6],[7]. La mère mourut en juin 40 à Vannes[8].

Cette fortune a permis à Raymond et à ses deux frères de bien vivre et de faire de bonnes études. Les passe-temps de la famille étaient le bridge et le tennis[3]. Le frère aîné, Adrien (1902-1969), était aussi doué que les autres à l'école (lycée Hoche, hypotaupe, licence en droit)[6], mais il était plus attiré par une vie facile : il devint un grand joueur de tennis et un grand joueur de bridge, menant une vie de flambeur, à l'opposé de Raymond et au grand dam de son père[9]. Avant d'avoir Adrien, la mère avait accouché d'un enfant mort-né, ce qui la marqua fortement. Avant d'avoir Raymond, sa mère attendait une fille, c'est pourquoi Raymond a toujours été traité comme une fille dans sa famille[9]. Après Raymond vint le petit dernier, Robert. Lui aussi fit de brillantes études, obtint une licence en droit et en philosophie, publia une étude sur Descartes et Pascal puis, après son service militaire, entra dans l'administration de la Banque de Paris et des Pays-Bas (futur BNP-Paribas) grâce à Raymond qui jouait régulièrement au tennis avec son directeur[8].

Raymond Aron était marié avec Suzanne Gauchon (1907-1997) et il est le père de Dominique Schnapper, sociologue, membre du Conseil constitutionnel de 2001 à 2010.

Études[modifier | modifier le code]

Il étudie au lycée Hoche à Versailles où il obtient son baccalauréat en 1922. Puis il entre en Khâgne au lycée Condorcet à Paris en octobre 1922 jusqu'en 1924[10]. En 1924 il entre à la prestigieuse École normale supérieure, rue d'Ulm, en classe de philosophie. Ses camarades sont alors Paul Nizan, Georges Canguilhem et Jean-Paul Sartre. Paul Nizan est plus qu'un camarade pour lui, c'est un véritable ami, au moins pendant ses années à l'ENS. Il admire aussi bien Paul Nizan que Jean-Paul Sartre pour leur intelligence ; il juge le premier meilleur écrivain (il admire Aden Arabie mais aime moins Les Chiens de garde[11]), le second meilleur philosophe[12]. Il est alors influencé par les idées pacifistes du philosophe Alain, influence dont il se détachera à partir des années 1930. Engagé politiquement, il milite quelque temps à la SFIO[13]. En 1927, il signe avec ses condisciples la pétition (parue le 15 avril dans la revue Europe) contre la loi sur l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre, qui abroge toute indépendance intellectuelle et toute liberté d’opinion. Son nom côtoie ceux de Alain, Lucien Descaves, Louis Guilloux, Henry Poulaille, Jules Romains, Séverine

En 1928, il sort de l'ENS pour passer avec succès l'agrégation de philosophie, étant reçu 1er ; Sartre est recalé dès l'écrit la même année, avant d'être à son tour reçu 1er l'année suivante, et avec un total de points supérieur à Aron l'année précédente[14]. Emmanuel Mounier est second. Aron se rend à partir de 1930 en Allemagne où il étudie un an à l'université de Cologne, puis de 1931 à 1933 à l'université de Berlin. Il observe alors la montée du totalitarisme nazi, phénomène qu'il relate dans ses Mémoires.

Carrière professionnelle[modifier | modifier le code]

Il revient en France en 1933, tandis que Sartre prend sa place à Berlin. Il enseigne un an la philosophie au lycée du Havre (le lycée François-Ier, où Sartre lui succèdera également) puis vit à Paris jusqu'en 1940. Il est alors secrétaire du Centre de documentation sociale de l'École normale supérieure et professeur à l'École normale supérieure d'enseignement primaire à Paris.

En 1935, il publie La sociologie allemande contemporaine où il introduit l'idée — nouvelle — de la relativité et d'indéterminisme en sociologie[15].
En 1938, il obtient son doctorat ès-Lettres avec une thèse intitulée Introduction à la philosophie de l'histoire ainsi qu'un essai sur la théorie de l'histoire dans l'Allemagne contemporaine. En 1939, il est maître de conférences en philosophie sociale à la faculté des lettres de Toulouse, avant d'être mobilisé dans l'armée française.

Le 24 juin 1940, il embarque sur un navire britannique transportant une division polonaise, le HMS Ettrick, à Saint-Jean-de-Luz et il rejoint Londres où il reste jusqu'en 1945. Brièvement engagé dans les Forces françaises libres, il devient rédacteur de La France Libre, une revue créée par André Labarthe, indépendante de la France libre et souvent critique vis-à-vis du général de Gaulle. Il fait ainsi sa première expérience de l'écriture journalistique qu'il n'abandonnera plus jusqu'à sa mort.

En 1944 le doyen de l'université de Bordeaux lui propose la chaire de sociologie, mais il refuse car il veut s'orienter vers le journalisme (il regrettera ce choix plus tard)[16].

Une fois la guerre achevée, il s'installe à Paris et devient professeur à l'École nationale d'administration de Paris entre 1945 et 1947. Puis, de 1948 à 1954, il est professeur à l'Institut d'études politiques de Paris. Il est chargé d'enseignement dès 1955 puis, à partir de 1958, professeur à la faculté des lettres et sciences humaines de l'université de Paris ; directeur d'études à l'École pratique des hautes études de 1960 à 1983 ; professeur au Collège de France titulaire de la chaire « Sociologie de la civilisation moderne » de 1970 à 1978[17].

En 1978, il fonde avec Alain Ravennes le CIEL (Comité des intellectuels pour l'Europe des libertés) et avec l'aide de Jean-Claude Casanova, il crée la revue Commentaire. Un Centre d'études de philosophie politique porte le nom de Centre Raymond-Aron à l'École des hautes études en sciences sociales, boulevard Raspail à Paris (EHESS).

Journalisme[modifier | modifier le code]

À la suite de son expérience de rédaction dans la revue La France libre et Combat, il se lance après guerre dans le journalisme, qu'il ne quittera plus jusqu'en 1983. Cette même année 1945, il fonde avec Sartre la revue Les Temps modernes. De 1946 à 1947, il collabore à Combat, avec Albert Camus.

En 1947, en désaccord avec Sartre, Raymond Aron quitte la rédaction des Temps Modernes et rejoint Le Figaro comme éditorialiste, poste qu'il occupe jusqu'en 1977. De 1965 à 1966, il est président de la société des rédacteurs. De 1975 à 1976, il est membre du directoire de la société. De 1976 à 1977, il est directeur politique du journal.

Il quitte le journal en 1977 et rejoint le journal L'Express comme président du comité directeur, poste qu'il occupe jusqu'à sa mort en 1983. Parallèlement, il est chroniqueur à la radio Europe 1 de 1968 à 1972.

Le 17 octobre 1983, il meurt d'une crise cardiaque en quittant le palais de justice de Paris après avoir témoigné en faveur de Bertrand de Jouvenel lors du procès qui oppose ce dernier à Zeev Sternhell[18].

L'engagement politique[modifier | modifier le code]

Élève à l'École normale supérieure, Raymond Aron s'inscrit au Parti socialiste SFIO[19]. Séjournant à Berlin, Aron assiste aux autodafés organisés par le régime nazi en mai 1933. Cette catastrophe politique lui inspire une profonde aversion pour les régimes totalitaires, qu'il ne cessera de dénoncer dans ses écrits. Ses convictions de gauche, pacifistes et socialistes, évoluent. En 1938, il participe au colloque Walter Lippmann, qui réunit des intellectuels et économistes libéraux venus débattre à Paris de l'avenir de la démocratie face au totalitarisme.

Mobilisé en septembre 1939 dans un poste météorologique des Ardennes, il rejoint Bordeaux pendant la débâcle. Séparé de son détachement début juin pour aller voir sa mère mourante à Vannes, il le retrouve brièvement à Toulouse où il décide de gagner l'Angleterre pour s'engager auprès du général de Gaulle. Il part à Bayonne et embarque à Saint-Jean-de-Luz pour l'Angleterre, le 23 juin 1940. Sur le bateau, L'Ettrick, un transatlantique britannique transportant une division polonaise, il fait la rencontre de René Cassin[20]. À Londres, il s'engage dans les Forces françaises libres et retrouve Robert Marjolin, qui travaille pour Jean Monnet. Il adopte une opinion paradoxale à propos de Pétain : bien que le choix de celui-ci mise de fait sur la victoire de l'Allemagne nazie, il indique également que la décision a le mérite d'avoir épargné le sang et les camps de travail à des millions de Français ; de plus il n'accorde pas un soutien sans faille à de Gaulle, dont il redoute le césarisme. Au Reform Club, il fait la connaissance de Lionel Robbins et de Friedrich Hayek[21]. Envoyé à Aldershot, il est brièvement engagé dans la 1re compagnie des chars de combat, au sein des Forces françaises libres, où il est affecté aux écritures. Le 22 juillet, il rencontre à Carlton Gardens André Labarthe, qui le convainc d'abandonner son unité, en août, quelques jours avant l'embarquement pour l'opération Menace, pour devenir rédacteur en chef de la revue La France Libre (Londres), qu'il est en train de créer. Il écrit sous le nom de René Avord. Son premier article s'intitule « Le machiavélisme, doctrine des tyrannies modernes[22] ». En 1943, l'article « L'ombre des Bonaparte », paru dans La France libre, est considéré comme une attaque contre le chef de la France combattante[23], qui ne se voit pas sans agacement comparé à Badinguet[24].

Dans ses Mémoires[25], il écrit : « Dans mon milieu, imprégné de hégélianisme et de marxisme, l’adhésion au communisme ne faisait pas scandale, l’adhésion au fascisme ou au PPF était simplement inconcevable. De tous, dans ce groupe, j’étais le plus résolu dans l’anticommunisme, dans le libéralisme, mais ce n’est qu’après 1945 que je me libérai une fois pour toutes des préjugés de la gauche. » Il conçoit néanmoins pour le philosophe Karl Marx une admiration qui n'a d'égale que son mépris pour le courant « marxiste-léniniste ».

Le paradoxe est bien le maître-mot de cet intellectuel controversé, qui développe un sens critique toujours en éveil face au politique. À la Libération, il accepte un poste de conseiller au ministère de l'Information, dirigé par André Malraux. Il s'engage au sein du RPF dès 1947[26] et anime la revue intellectuelle du Rassemblement, La Liberté de l'esprit.

Dénonçant dans les années 1950-1960 le « conformisme marxisant » de l'intelligentsia française, il devient l'intellectuel de droite de l'époque, face à Sartre qui symbolise l'intellectuel de gauche. Ils se rejoindront bien plus tard, en 1979, pour déplorer le sort réservé aux boat-people fuyant le régime communiste vietnamien sur la mer de Chine, dans des embarcations de fortune.

Dans L'Opium des intellectuels paru en 1955, il traite des « mythes » que constituent à ses yeux la révolution ou le prolétariat, écrivant notamment : « La fin sublime excuse les moyens horribles. Moraliste contre le présent, le révolutionnaire est cynique dans l’action, il s'indigne contre les brutalités policières, les cadences inhumaines de la production, la sévérité des tribunaux bourgeois, l'exécution de prévenus dont la culpabilité n'est pas démontrée au point d'éliminer tous les doutes. Rien, en dehors d'une « humanisation » totale, n'apaisera sa faim de justice. Mais qu'il se décide à adhérer à un parti aussi intransigeant que lui contre le désordre établi, et le voici qui pardonnera, au nom de la Révolution, tout ce qu'il dénonçait infatigablement. Le mythe révolutionnaire jette un pont entre l'intransigeance morale et le terrorisme. [...] Rien n'est plus banal que ce double-jeu de la rigueur et de l'indulgence. »

Esprit indépendant, il n'hésite pas à prendre le contre-pied d'une partie de la droite : ainsi, il préconise de renoncer à une Algérie française dès avril 1957 (La Tragédie algérienne[27]) et se rallie à l'indépendance de l'Algérie avant 1962 ; il s'oppose à la politique anti-atlantiste du général de Gaulle après 1966. Il soutient Georges Pompidou, puis Valéry Giscard d'Estaing, et combat François Mitterrand après 1981.

Aron et la CIA[modifier | modifier le code]

En juin 1950, à Berlin, est fondé le Congrès pour la liberté de la culture. Jusqu'en 1967, année de la révélation du financement de cette organisation par la CIA, Aron, cofondateur, est membre suppléant de son comité exécutif. La revue Preuves, elle aussi secrètement financée par la CIA, est une tribune pour Aron[28]. Dans ses Mémoires, il affirme avoir ignoré le financement par la CIA, et souligne qu'il ne l'aurait probablement pas toléré s'il l'avait su ; toutefois, il ne veut pas renier sa participation, et oppose la liberté dont il profitait à l'obéissance servile des membres des organisations communistes[29]. Aron était invité à l'université Harvard pour donner un cours, et était payé en retour 10 000 $[30]. En 1966 de Gaulle s'oppose à sa nomination au Comité des 12 sages[30].

La pensée philosophique[modifier | modifier le code]

Raymond Aron, « spectateur engagé », a tenté de concilier l'étude et l'action tout au long de sa vie.

Il écrit ainsi, au sujet de Max Weber, sociologue allemand dont il s'inspira : « On ne peut être en même temps homme d’action et homme d’études, sans porter atteinte à la dignité de l’un et de l’autre métier, sans manquer à la vocation de l’un et de l’autre. Mais on peut prendre des positions politiques en dehors de l’université, et la possession du savoir objectif, si elle n’est peut-être pas indispensable, est à coup sûr favorable à une action raisonnable[31]. » Plus loin, on trouve cette déclaration, tout aussi ambiguë : « Max Weber interdisait au professeur de prendre parti dans les querelles du Forum, à l’intérieur de l’université, mais il ne pouvait pas ne pas considérer l’action, au moins par la parole ou par la plume, comme l’aboutissement de son travail[32]. »

Aron et Marx[modifier | modifier le code]

Aron a longtemps étudié et enseigné, notamment à la Sorbonne, Karl Marx. Il l'estime, mais réfute ce qu’il considère être « ses prophéties ». Marxologue reconnu, il se qualifiait volontiers, non sans ironie, de « marxien ».

« Je suis arrivé à Tocqueville à partir du marxisme, de la philosophie allemande et de l'observation du monde présent […]. Je pense presque malgré moi prendre plus d'intérêt aux mystères du Capital qu'à la prose limpide et triste de la Démocratie en Amérique. Mes conclusions appartiennent à l'école anglaise, ma formation vient de l'école allemande », a-t-il écrit. Tout cela parce que « j'ai lu et relu les livres de Marx depuis 35 ans[33]. »

Le marxisme est présenté par Aron succinctement dans Dix-huit leçons sur la société industrielle, de manière un peu plus développée dans Les étapes de la pensée sociologique, et dans un ouvrage publié à titre posthume, Le Marxisme de Marx.

Aron et le totalitarisme[modifier | modifier le code]

Rejoignant la théorie d'Hannah Arendt sur le totalitarisme, il en propose la définition opératoire suivante :

« Il me semble que les cinq éléments principaux sont les suivants :

  1. Le phénomène totalitaire intervient dans un régime qui accorde à un parti le monopole de l'activité politique.
  2. Le parti monopolistique est animé ou armé d'une idéologie à laquelle il confère une autorité absolue et qui, par suite, devient la vérité officielle de l'État.
  3. Pour répandre cette vérité officielle, l'État se réserve à son tour un double monopole, le monopole des moyens de force et celui des moyens de persuasion. L'ensemble des moyens de communication, radio, télévision, presse, est dirigé, commandé par l'État et ceux qui le représentent.
  4. La plupart des activités économiques et professionnelles sont soumises à l'État et deviennent, d'une certaine façon, partie de l'État lui-même. Comme l'État est inséparable de son idéologie, la plupart des activités économiques et professionnelles sont colorées par la vérité officielle.
  5. Tout étant désormais activité d'État et toute activité étant soumise à l'idéologie, une faute commise dans une activité économique ou professionnelle est simultanément une faute idéologique. D'où, au point d'arrivée, une politisation, une transfiguration idéologique de toutes les fautes possibles des individus et, en conclusion, une terreur à la fois policière et idéologique. […] Le phénomène est parfait lorsque tous ces éléments sont réunis et pleinement accomplis[34]. »

Aron et Sartre[modifier | modifier le code]

On a souvent opposé Sartre et Aron. Le premier toujours à la pointe des événements, « progressiste» et inséré dans la « lutte révolutionnaire ». Le second, analysant en retrait le déroulement de l'histoire sans sacrifier aux modes, avec le recul d'un sociologue ou d'un historien qui ne se veut ni doctrinaire, ni moraliste, mais libre et sans lien avec aucune « école de pensée »[35].

Aron et les relations internationales[modifier | modifier le code]

Aron est un théoricien des relations internationales. Il est fortement influencé par Clausewitz et Max Weber.

Pour Aron, les relations internationales sont spécifiques et distinctes de la politique interne aux États. Dans les relations internationales, il y a « légitimité et légalité du recours à la force armée de la part des acteurs » : « Max Weber définissait l'État par le monopole de la violence légitime. Disons que la société internationale est caractérisée par l'absence d'une instance qui détienne le monopole de la violence légitime. » (Qu'est-ce qu'une théorie des relations Internationales ?, RFSP, 1967)

Il considère qu'il ne peut y avoir de théorie générale des relations internationales, et refuse la conception causale (explicative) pour choisir une conception compréhensive à travers l'analyse sociologique des buts que peuvent poursuivre les États. C'est cette « praxéologie » des relations internationales qu'Aron tentera d'élaborer dans Paix et guerre entre les nations (1962).

Chaque État peut recourir à la guerre pour trois raisons :

  • la puissance ;
  • la sécurité ;
  • la gloire.

Aron définit les systèmes internationaux comme des « ensembles d'unités en interactions régulières susceptibles d'être impliquées dans une guerre générale ». « La caractéristique d'un système international est la configuration des rapports de force ».

Il faut distinguer les systèmes multipolaire et bipolaire.

Il faut distinguer les systèmes homogènes (ceux dans lesquels les États appartiennent au même type, obéissent à la même conception du politique), et les systèmes hétérogènes (ceux dans lesquels les États sont organisés selon des principes autres et se réclament de valeurs contradictoires).

En effet, la conduite d'un État n'est pas commandée par le seul rapport de force. Les intérêts nationaux ne peuvent pas être définis sans tenir compte du régime intérieur d'un État, de son idéal politique. Le système international est déterminé par des valeurs qui existent au sein des États, et ces valeurs influencent la stabilité du système. Aron s'inscrit ici dans la tradition du réalisme « classique » en relations internationales, celui de Edward Hallett Carr, Hans Morgenthau ou Henry Kissinger. Cette orientation sera remise en cause lors de l'avènement des théories systémiques comme le néo-réalisme de Kenneth Waltz (Theory of international politics, 1979).

La contribution de Raymond Aron à la théorie des relations internationales est originale. Si une interprétation conventionnelle de Paix et guerre entre les nations place Aron dans la catégorie des auteurs réalistes, avec Edward Hallett Carr, Hans Morgenthau, ou encore Henry Kissinger qui revendique l'influence d'Aron[36], il faut remarquer que sa conception des relations internationales est assez différente de celles de ces auteurs. En effet Aron s'inscrit dans une tradition libérale, et non dans la Realpolitik : il insiste sur l'importance des considérations morales dans les relations internationales. De plus, il n'adhère pas au matérialisme de l'école réaliste, puisqu'il souligne le rôle essentiel des valeurs et des normes, de l'idéologie (pour le réalisme classique, les relations internationales se caractérisent par l'anarchie, l'état de nature tel que décrit par Thomas Hobbes : un état pré-social où il ne peut exister de valeurs ou de normes en l'absence d'arbitre souverain). Mais Aron n'est pas plus un libéral idéaliste qu'un réaliste classique : il critique en effet tout autant Morgenthau que l'idéalisme de l'entre-deux-guerres.

Il est donc difficile de classer Aron dans une école particulière, puisque sa pensée même est hostile à une telle catégorisation. Des similitudes remarquables existent cependant entre la pensée d'Aron et l'École anglaise (représentée principalement par Hedley Bull) : dans les deux cas, les institutions communes, les valeurs et les normes sont reconnues comme la marque de l'existence d'une « société internationale » qui bien qu'anarchique possède un certain degré de régulation dans les relations entre ses membres.

L'influence d'Aron[modifier | modifier le code]

De nombreuses figures ont suivi son enseignement : Jean Baechler, Alain Besançon, Raymond Boudon, Pierre Bourdieu, Jean-Claude Casanova, Julien Freund, André Glucksmann, Pierre Hassner, Stanley Hoffmann, Henry Kissinger, Pierre Manent, Jean-Claude Michaud, Albert Palle, Kostas Papaioannou, Jean-Jacques Salomon.

D'autres figures ont été marquées par la pensée d'Aron : Raymond Barre, Nicolas Baverez, Yves Cannac, Luc Ferry, Marc Fumaroli, François Furet, Claude Imbert, Marcel Gauchet, Annie Kriegel, Claude Lefort, Henri Mendras, Jean-François Revel, Guy Sorman.

La plupart de ces figures participent ou ont participé à la revue Commentaire, qui peut être qualifiée de revue aronienne. À travers elle, existe ainsi une école de pensée aronienne, d'un libéralisme tempéré, teinté de conservatisme, tourné vers le monde anglo-saxon. Parmi d'autres, cette école englobe, en France, Pierre Manent, Jean-Claude Casanova et Philippe Raynaud, aux États-Unis, le politologue Daniel J. Mahoney et, en Allemagne, l'historien Matthias Oppermann.

Il a également été, avec François Furet, l'un de ceux qui ont contribué à faire redécouvrir Alexis de Tocqueville, auquel il consacre un chapitre dans Les Étapes de la pensée sociologique (1967).

Œuvres[modifier | modifier le code]

Envoi de R. Aron à Maurice Halbwachs sur La Sociologie allemande contemporaine, Paris, Alcan, 1935.
Ouvrage conservé à la Bibliothèque de sciences humaines et sociales Paris Descartes-CNRS.

Les œuvres complètes de Raymond Aron ont été établies par Perrine Simon et Élisabeth Dutartre, aux éditions Julliard/ Société des amis de R. Aron en 1989.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. D. Huisman, De Socrate à Foucault : pages célèbres de la philosophie occidentale, Paris, éd. Perrin, 1989.
  2. a, b et c Mémoires, p. 13.
  3. a, b, c, d et e Mémoires , p. 12.
  4. a et b Mémoires , p. 14.
  5. Mémoires , p. 15.
  6. a, b, c et d R. Aron, Mémoires , p. 11.
  7. Mémoires, p. 25.
  8. a et b Mémoires, p. 24.
  9. a et b Mémoires, p. 10.
  10. Mémoires, p. 27.
  11. Mémoires, p. 34.
  12. Mémoires, p. 32-33.
  13. 2000 ans d'histoire, consacré à Raymond Aron, France Inter, 22 mars 2005.
  14. Mémoires, p. 37.
  15. Denis Huismann , De Socrate à Foucault : pages célèbres de la philosophie occidentale, Paris, éd. Perrin , 1989.
  16. Mémoires, p. 16.
  17. Collège de France.
  18. Un intellectuel atypique : Bertrand de Jouvenel, émission de Canal Académie, fiche de présentation.
  19. Entretiens avec J.-L. Missika et D. Wolton, titre 3, chapitre 2.
  20. Mémoires, édition 1983, p. 222-229.
  21. Mémoires, édition 1983, p. 227 sv. Sur l'armistice et de Gaulle, voir aussi p. 243-250.
  22. Texte repris dans L’Homme contre les tyrans (1944), Chroniques de guerre(1990), « Raymond Aron, Machiavel et les tyrannies modernes » (1993).
  23. Raymond Aron, Mémoires, édition 1983, p. 162-169 et 184.
  24. Selon Alain Peyrefitte, le général de Gaulle aurait affirmé : « Raymond Aron me traitait de Badinguet. Il a contribué à répandre aux États-Unis l'idée que je n'étais qu'un général de pronunciamiento de type latino-américain. » Voir Nicolas Baverez, « Aron et de Gaulle ».
  25. Aron, 1983, p. 212.
  26. Raymond Aron sur les raisons de son engagement au RPF.
  27. Voir premier entretien vidéo avec l'historien Benjamin Stora, dans Guerre d'Algérie : Benjamin Stora revisite le choix de De Gaulle, par David Servenay, Rue89, 12 septembre 2009.
  28. Quand la CIA finançait la culture, Arte, 29 novembre 2006.
  29. Voir sur ce sujet Intelligence de l'anticommunisme : le congrès pour la liberté de la culture à Paris 1950-1975 de Pierre Grémion (Fayard).
  30. a et b A. Peyrefitte, De Gaulle, tome III, p. 117.
  31. Préface de R. Aron à Max Weber, Le Savant et le politique, Paris, Plon, 1959, p. 10.
  32. ibid., p. 13.
  33. (Les Étapes de la pensée sociologique, Introduction)
  34. Raymond Aron, Démocratie et Totalitarisme, Gallimard, Folio Essais, 1965.
  35. D. Huismann, « De Socrate à Foucault ; pages célèbres de la philosophie occidentale », Perrin, Paris 1989.
  36. Biographie de Raymond Aron sur l'Encyclopédie de l'Agora, Kissinger : « Personne n'a eu sur moi une plus grande influence intellectuelle [...]. Il fut un critique bienveillant lorsque j'occupais des fonctions officielles. Son approbation m'encourageait, les critiques qu'il m'adressait parfois me freinaient. »
  37. « Bulletin d’information – Archives Raymond Aron », sur raymond-aron.ehess.fr, École des hautes études en sciences sociales,‎ juin 1995 (consulté le 3 décembre 2013).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Nicolas Baverez, Raymond Aron, un moraliste au temps des idéologies, Flammarion, 1993.
  • (it) Giulio De Ligio, La tristezza del pensatore politico. Raymond Aron e il primato del politico, Bononia University Press, Bologna 2007.
  • Stephen Launay, La Pensée politique de Raymond Aron, préface de Philippe Raynaud, PUF, 1995.
  • Stephen Launay, La Guerre sans la guerre. Essai sur une querelle occidentale, Paris, Descartes et Cie, 2003.
  • (de) Matthias Oppermann, Raymond Aron und Deutschland. Die Verteidigung der Freiheit und das Problem des Totalitarismus, Ostfildern, Thorbecke Verlag, 2008.
  • (de) Matthias Oppermann (éd.), Im Kampf gegen die modernen Tyranneien. Ein Raymond-Aron-Brevier, Zurichn NZZ Libro, 2011.
  • Émile Perreau-Saussine, Raymond Aron et Carl Schmitt lecteurs de Clausewitz, Commentaire, 103, 2003, p. 617-622. [PDF]
  • (de) Joachim Stark, Das unvollendete Abenteuer. Geschichte, Gesellschaft und Politik im Werk Raymond Arons, Würzburg, Königshausen & Neumann, 1986.
  • Olivier de Lapparent, Raymond Aron et l'Europe, itinéraire d'un européen dans le siècle, Peter Lang, 2010.
  • (es) Jerónimo Molina Cano, Raymond Aron, realista político. Del maquiavelismo a la crítica de las religiones seculares, Sequitur, 2013, 88 p.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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