Protectorat français de Tunisie

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Protectorat français de Tunisie
الحماية الفرنسية في تونس (ar)

18811956

Drapeau
Drapeau parfois utilisé durant le protectorat.
Informations générales
Statut Protectorat de la France
Capitale Tunis
Religion Islam
Histoire et événements
Traité du Bardo : officialisation du protectorat
Abolition du protectorat et indépendance de la Tunisie
Résidents généraux
(1er) 1881-1882 Théodore Roustan
(Der) 1955-1956 Roger Seydoux
Beys
(1er) 1881-1882 Sadok Bey
(Der) 1943-1957 Lamine Bey

Entités précédentes :

Entités suivantes :

Le Protectorat français de Tunisie (الحماية الفرنسية في تونس soit Al-Ḥimāyah Al-Fransīyyah fī Tūnis) est institué par le traité du Bardo du 12 mai 1881. Transformant les structures politiques, économiques et sociales du pays, il est finalement aboli le 20 mars 1956 au terme de négociations constituant l'aboutissement du mouvement national tunisien.

Établissement[modifier | modifier le code]

Contexte[modifier | modifier le code]

Le protectorat français trouve sa place dans un contexte d'affaiblissement progressif du pouvoir beylical. Cette autorité s'est en effet étiolée du fait d'une situation intérieure caractérisée par la diminution des ressources de l'État et d'une situation extérieure se traduisant par un interventionnisme étranger accru qui ont permis à la France de prendre position.

La dégradation des comptes beylicaux a pour causes la disparition des revenus provenant de la piraterie, interdite depuis 1818, la quasi absence de personnalités ayant le sens ou l'aptitude du service de l'État — le ministre Mustapha Khaznadar bâtit sa fortune durant 35 ans en ruinant le pays — et un endettement croissant du trésor. Cette situation est aggravée par les déboires des tentatives de mutations inspirées de celles de l'Europe occidentale :

  • l'échec de la modernisation des institutions initiée par le Pacte fondamental du 10 septembre 1857, promulgué par Mohammed Bey[1], et la constitution octroyée le 23 avril 1861[2], qui à la suite d'émeutes est suspendue ;
  • la persistance des féodalités entretenues par les révoltes récurrentes provoquées par une fiscalité trop lourde ;
  • la modernisation de l'économie (agriculture et commerce en particulier) entreprise par Kheireddine Pacha, successeur de Khaznadar ; il ne parvient toutefois pas à redresser la barre par ses réformes et démissionne en juillet 1877[3] ; les efforts de Mustapha Ben Ismaïl qui le suit à la tête du gouvernement ne connaissent guère plus de succès.
Carte de la Régence de Tunis en 1843

Quant à la situation extérieure, elle se traduit par un interventionnisme étranger accru. En effet, les puissances occidentales, principales créancières de la Tunisie, mettent sur pied une commission internationale, le 5 juillet 1869[4], qui afferme certaines recettes afin d'apurer la dette, sans succès. Elles voient aussi miroiter les perspectives d'emplois offertes aux capitaux générés par la révolution industrielle et cherchent de nouveaux territoires, sous-tendant ainsi leurs pressions impérialistes. Dans le même temps, l'Empire ottoman tente de restaurer son emprise sur la Tunisie en contrant la volonté d'indépendance beylicale. Car, s'appuyant sur la diplomatie et les forces navales européennes, les beys de Tunis parviennent progressivement à réduire à l'état de fiction le lien de suzeraineté rattachant la Tunisie à Istanbul.

Signé le 13 juillet 1878, le traité concluant le Congrès de Berlin entérine presque explicitement le partage des zones d'influence des principales puissances coloniales, en particulier la dévolution de la Tunisie à l'orbite d'influence de la France. C'est dans ce contexte que cette dernière cherche à compenser les effets de sa défaite lors de la guerre de 1870, en particulier la perte de l'Alsace et de la Lorraine[5]. De plus, le percement du canal de Suez, inauguré en 1869, fait de la mer Méditerranée un axe commercial attractif sur lequel la Tunisie occupe des positions stratégiques, militairement et commercialement convoitées par les puissances coloniales, comme l'atteste le début de la construction par la France de la base navale de Bizerte au lendemain de la ratification du traité de Berlin.

Les agents économiques (banques et maisons de négoce de Paris, Lyon et Marseille) et diplomatiques français considèrent aussi défavorablement les manœuvres de l'Italie tout juste unifiée ; elle cherche en effet, bien que signataire du traité de Berlin, à étendre son emprise naturelle à la Tunisie.

Traités[modifier | modifier le code]

Signature du traité du Bardo le 12 mai 1881

Le 12 mai 1881, le protectorat est officialisé par la signature du traité du Bardo[6]. Par ce texte, la France contraint le bey de Tunis à abandonner la quasi-totalité de ses pouvoirs au résident général de France en Tunisie qui représente désormais à Tunis les intérêts de la France. Il prive l'État tunisien du droit de légation actif en chargeant « les agents diplomatiques et consulaires de la France en pays étrangers [...] de la protection des intérêts tunisiens et des nationaux de la Régence ». Quant au bey, il ne peut plus conclure aucun acte à caractère international sans en avoir auparavant informé l'État français et sans avoir sa permission. Toutefois, l'article 6 du décret du 9 juin 1881 lui permet de prendre une part directe à la conclusion des actes internationaux[7]. Par ce traité, la France s'engage également à assurer la pérennité du régime monarchique beylical et à conserver au bey son statut de souverain ; l'article 3 indique que « le Gouvernement de la République prend l'engagement de prêter un constant appui à S.A. le bey de Tunis contre tout danger qui menacerait la personne ou la dynastie de Son Altesse ou qui compromettrait la tranquillité de ses États »[6].

Deux ans plus tard, les conventions de la Marsa, conclues le 8 juin 1883[8], vident le traité de son contenu et empiètent sur la souveraineté interne de la Tunisie en engageant le bey à « procéder aux réformes administratives, judiciaires et financières que le gouvernement français jugera utiles » et de ne « contracter, à l'avenir, aucun emprunt pour le compte de la Régence sans l'autorisation du gouvernement français »[9].

Campagnes militaires[modifier | modifier le code]

Une résistance populaire s'organise rapidement. Les tribus du centre et du sud du pays mènent des insurrections et soulèvent la population contre le bey, considéré comme traître et collaborateur avec l'occupant. C'est d'ailleurs le prétexte qui pousse la France à envoyer un corps expéditionnaire dans le but officiel de protéger le bey et d'obliger les tribus à se rendre. Cela engendre, dès le mois de juillet 1881, des combats acharnés à travers le pays qui durent plus de six mois.

Réactions extérieures[modifier | modifier le code]

Les puissances européennes réagissent différemment selon leurs intérêts : le Royaume-Uni s'empresse d'occuper à son tour l'Égypte. D'ailleurs, les deux conquêtes sont simultanées et les conséquences qu'elles engendrent sont quasiment les mêmes.

Quant à l'Italie, elle réagit vivement dès qu'elle apprend la nouvelle de l'occupation française en Tunisie. Le président du Conseil, Benedetto Cairoli, est renversé par le parlement qui l'accuse de capitulation car il considère que, par son intervention en Tunisie, la France a violé les droits de l'Italie. Celle-ci se prévaut en effet de la situation privilégiée qu'ont ses ressortissants en vertu du traité tuniso-italien signé le 8 septembre 1868, pour une durée de 28 ans, afin de régler le régime des capitulations[10]. Cela suscite une vague d'immigration italienne vers la Tunisie qui cause de sérieuses difficultés à la France.

Les choses rentrent cependant petit à petit dans l'ordre pour la France. Le 30 septembre 1896, un accord[11] entre la France et l'Italie met fin au contentieux sur la Tunisie, sur laquelle l'Italie abandonne toute prétention. Les Italiens ayant immigré en Tunisie vont opter plus tard pour la nationalité française afin de bénéficier des mêmes avantages que les ressortissants français.

Fonctionnement[modifier | modifier le code]

Pouvoir politique et administratif[modifier | modifier le code]

Avec l'instauration du protectorat, le bey perd tous ses pouvoirs. Le diplomate français et premier résident général de France, Paul Cambon, affirme en 1882 qu'il veut « constituer peu à peu un ministère du bey avec des Français et gouverner au nom du bey la Tunisie du haut en bas »[12]. Le « haut » est constitué du résident général accompagné de ses directeurs (pour gouverner) et du secrétaire général (pour administrer). Le « bas » est constitué des contrôleurs civils qui bénéficient d'une relative liberté puisqu'il n'existe pas de recours en cas d'excès de pouvoir de leur part.

Pouvoir judiciaire[modifier | modifier le code]

Pouvoir économique et social[modifier | modifier le code]

Modernisation du pays[modifier | modifier le code]

Infrastructures[modifier | modifier le code]

Éducation et culture[modifier | modifier le code]

Mouvement national[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Mouvement national tunisien.

Démographie[modifier | modifier le code]

Au 1er février 1956, la population de la Tunisie s'élève à 3 783 169 habitants, dont 255 324 Européens (180 440 Français et 66 910 Italiens). La population agricole représente 10 à 12 % de l'ensemble de la population française de Tunisie, le reste, 80 %, étant constitué de tous les corps de métiers qui relèvent habituellement de la vie en société : fonctionnaires, artisans, commerçants, professions libérales, militaires, etc[13]. On dénombre également à cette même date 57 786 Tunisiens israélites. Européens et Tunisiens israélites quittent massivement la Tunisie à partir de 1956 et, au début de l'année 1970, il ne reste plus que 29 000 Européens et 10 000 Tunisiens israélites[14].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (fr) J. F. Ade Ajayi, Histoire générale de l'Afrique : L'Afrique au XIXe siècle jusque vers les années 1880, éd. Unesco, Paris, 1996, p. 509
  2. (fr) J. F. Ade Ajayi, op. cit., p. 549
  3. (fr) G. S. van Krieken, Khayr al-Dîn et la Tunisie, 1850-1881, éd. Brill Archive, Leyde, 1976, p. 267
  4. (fr) J. F. Ade Ajayi, op. cit., p. 498
  5. Quelques édifices coloniaux ont conservé leur souvenir dans leur architecture (tuiles vernissées).
  6. a et b (fr) Victor Silvera, « Du régime beylical à la République tunisienne », Politique étrangère, vol. 22, n°5, 1957, p. 597
  7. Bernard Lugan et André Fournel, Histoire de l'Afrique : des origines à nos jours, éd. Ellipses, Paris, 2009, p. 565
  8. (fr) Jean-François Martin, La Tunisie de Ferry à Bourguiba, éd. L'Harmattan, Paris, 1993, p. 54
  9. Charles-André Julien, L'Afrique du Nord en marche, éd. Julliard, Paris, 1952, pp. 48 et 52
  10. Cet accord international garantit à la Tunisie les droits, privilèges et immunités consentis aux divers États de la péninsule italienne (avant son unification). Les Italiens conservent leur nationalité d'origine et ne relèvent que de la juridiction consulaire en matière civile, commerciale et judiciaire, mais non en matière immobilière, où, néanmoins, est réservée au consul l'application des sentences prononcées par les tribunaux beylicaux. L'égalité civile leur assure la liberté de commerce et un véritable privilège d'exterritorialité pour leurs établissements. En matière de pêche et de navigation, ils bénéficient du même traitement que les Tunisiens. Enfin, le bey ne peut modifier les droits de douane sans consultation préalable du gouvernement italien. Pour plus de détails sur les capitulations, voir ici.
  11. Gilles Pécout, Naissance de l'Italie contemporaine : 1770-1922, éd. Armand Colin, Paris, 2004
  12. Charles-André Julien, op. cit., p. 50
  13. Statistiques démographiques, Tunisie, année 1956, Centre des archives diplomatiques de Nantes, premier versement, PER 589, p. 101
  14. Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie : des origines à nos jours, éd. L'Harmattan, Paris, 1991, p. 299

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Juliette Bessis, La Méditerranée fasciste : l'Italie mussolinienne et la Tunisie, éd. Karthala, Paris, 1981
  • Paul d'Estournelles de Constant, La conquête de la Tunisie. Récit contemporain couronné par l'Académie française, éd. Sfar, Paris, 2002
  • Louis Foucher, De l'évolution du protectorat de la France sur la Tunisie, éd. Larose, Paris, 1897
  • Daniel Goldstein, Libération ou annexion. Aux chemins croisés de l'histoire tunisienne. 1914-1922, éd. Maison tunisienne de l'édition, Tunis, 1978
  • Geneviève Goussaud-Falgas, Français de Tunisie. Les dernières années du protectorat, éd. Alan Sutton, Saint-Cyr-sur-Loire, 2004
  • Jean Ganiage, Les origines du Protectorat français en Tunisie (1861-1881), éd. Presses universitaires de France, Paris, 1959
  • Serge La Barbera et Lucette Valensi, Les Français de Tunisie. 1930-1950, éd. L'Harmattan, Paris, 2006 (lire en ligne)
  • Jean-François Martin, Histoire de la Tunisie contemporaine. De Ferry à Bourguiba. 1881-1956, éd. L'Harmattan, Paris, 2003
  • Louis Périllier, La conquête de l'indépendance tunisienne. Souvenirs et témoignages, éd. Robert Laffont, Paris, 1979

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]