Habib Bourguiba

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Habib Bourguiba
الحبيب بورقيبة
Portrait officiel du président Bourguiba en 1960.
Portrait officiel du président Bourguiba en 1960.
Fonctions
1er président de la République tunisienne
25 juillet 19577 novembre 1987
(30 ans, 3 mois et 13 jours)
Élection 8 novembre 1959
Réélection 8 novembre 1964
2 novembre 1969
3 novembre 1974
18 mars 1975 (président à vie)
Premier ministre Bahi Ladgham
Hédi Nouira
Mohamed Mzali
Rachid Sfar
Zine el-Abidine Ben Ali
Prédécesseur Lamine Bey
(bey de Tunis)
Successeur Zine el-Abidine Ben Ali
2e Premier ministre tunisien
11 avril 195625 juillet 1957
Monarque Lamine Bey
Prédécesseur Tahar Ben Ammar
Successeur Bahi Ladgham (indirectement)
1er ministre tunisien des Affaires étrangères
15 avril 195629 juillet 1957
Monarque Lamine Bey
Premier ministre Lui-même
Prédécesseur Poste créé
Successeur Sadok Mokaddem
1er ministre tunisien de la Défense
15 avril 195629 juillet 1957
Monarque Lamine Bey
Premier ministre Lui-même
Prédécesseur Poste créé
Successeur Bahi Ladgham
1er président de la 1re assemblée constituante
(1er président de la chambre basse)
9 avril 195615 avril 1956
Législature 1re assemblée constituante
Prédécesseur Poste créé
Successeur Jallouli Farès
Biographie
Nom de naissance Habib Ben Ali Bourguiba
Date de naissance 3 août 1903
Lieu de naissance Monastir (Régence de Tunis)
Date de décès 6 avril 2000 (à 96 ans)
Lieu de décès Monastir (Tunisie)
Sépulture Mausolée de Bourguiba
Nationalité tunisienne
Parti politique Destour puis Néo-Destour/Parti socialiste destourien
Père Ali Bourguiba
Mère Fatouma Khefacha
Conjoint Mathilde Lorain, dite Moufida
Wassila Ben Ammar
Enfant(s) Habib Bourguiba Jr.
Hajer Bourguiba (fille adoptive)
Diplômé de Sorbonne
Profession Avocat
Résidence Palais de la République, Carthage (présidence)

Signature

Habib Bourguiba Habib Bourguiba
Premiers ministres tunisiens
Présidents de la République tunisienne

Habib Bourguiba (الحبيب بورقيبة), de son nom complet Habib Ben Ali Bourguiba, né probablement le 3 août 1903[1] à Monastir et mort le 6 avril 2000 à Monastir, est un homme d’État tunisien, président de la République tunisienne entre 1957 et 1987.

Avocat formé en France dans les années 1920, il revient au pays et commence à militer dans les milieux nationalistes. En 1934, à l’âge de 31 ans, il fonde le Néo-Destour, fer-de-lance du mouvement pour l’indépendance de la Tunisie. Plusieurs fois arrêté et exilé par les autorités du protectorat français, il choisit de négocier avec la Quatrième République, tout en faisant pression sur elle, pour atteindre son objectif. Une fois l’indépendance obtenue le 20 mars 1956, il s’emploie à mettre sur pied un État moderne en mettant fin à la monarchie et en proclamant la République dont il devient le premier président le 25 juillet 1957.

Parmi les priorités de son action politique figurent le développement de l’éducation, la réduction des inégalités entre hommes et femmes, le développement économique et une politique étrangère équilibrée, ce qui en fait une exception parmi les dirigeants arabes. Ceci n’empêche pas le développement d’un culte de la personnalité autour de sa personne — il porte alors le titre de « Combattant suprême » — et l’instauration d’un régime de parti unique pendant une vingtaine d’années. La fin de sa présidence, marquée par sa santé déclinante, la montée du clientélisme et de l’islamisme, se conclut par sa destitution, le 7 novembre 1987, à l’initiative de son Premier ministre Zine el-Abidine Ben Ali.

Installé après sa destitution dans une résidence à Monastir, il meurt le 6 avril 2000 et repose dans le mausolée qu’il s’était fait construire.

Jeunesse[modifier | modifier le code]

Enfance difficile : le dernier de la fratrie[modifier | modifier le code]

Ali Bourguiba entouré de ses enfants Mohamed, Ahmed, Mhamed, Mahmoud et Habib
Maison natale de Bourguiba

Bourguiba naît officiellement le 3 août 1903 à Monastir[1], même s’il déclare être né un an plus tôt, le 3 août 1902 ou même en 1901. Il est le fils d’Ali Bourguiba et Fatouma Khefacha qui est alors âgée de 40 ans. Bourguiba déclarera que sa mère a eu honte de concevoir un enfant à cet âge si tardif pour elle et son père se demanda s’il pouvait élever son fils malgré son âge avancé. C’est ainsi que naît Habib, le dernier de sa fratrie[2].

Malgré sa situation financière, Ali Bourguiba accorde une grande importance à l’éducation de ses enfants jusqu’à se faire critiquer par son frère Mohamed, qui lui reproche de trop investir dans l’instruction. Mais ce dernier réussit à les faire accéder à des postes importants grâce à sa maigre pension militaire et à ses petites exploitations agricoles si bien que, Mohamed, l’aîné né en 1881, travaille à Tunis en tant qu’aide-infirmier à l’hôpital Sadiki. Quant à Ahmed et Mhamed, ils font partie du corps des interprètes sans lequel le secrétaire général français du gouvernement ne peut contrôler l’administration tunisienne.

Pour ce qui est de Mahmoud, ce dernier poursuit ses études au Collège Sadiki, lors de la naissance de son petit frère Habib. En 1901, Ali se procure assez d’argent pour construire une maison dans le quartier des Tripolitains, comptant deux vestibules, trois pièces et un patio. Pour y parvenir, Khadouja Mzali, la mère de Fatouma, vend la part d’héritage qui lui revient des Mzali pour aider sa fille à achever la maison[2].

Lors de la naissance de Bourguiba, Ali, âgé de 53 ans, devient conseiller municipal et côtoie les notables de la ville, ce qui lui permet d’améliorer sa situation financière et sociale et lui permet de prévoir un avenir éducatif moderne pour son dernier fils, tout comme pour ses frères.

Habib Bourguiba grandit dans un environnement féminin, ses frères étant à Tunis et son père étant âgé : il passe donc ses journées avec sa mère, sa grand-mère et ses sœurs, Aïcha et Nejia, ce qui lui permet d’assister aux corvées habituelles des femmes et à leur inégalité devant les hommes[3]. C’est en 1907 qu’il quitte Monastir en direction de Tunis, à bord du train de Sousse qui le mène à la capitale, marqué par le fait de quitter sa mère aussi jeune[4]. À son arrivée, la ville est marquée par la lutte contre le protectorat français et l’émergence du mouvement national dominé par Ali Bach Hamba.

C’est alors qu’il s’installe dans le quartier de la bourgeoisie commerçante du Tourbet El Bey, dans la médina, où son frère Mhamed loue un logement sur la rue Korchani. Interprète à la section d’État, ce dernier s’absente souvent pour ses cours à la Khaldounia visant à préparer la première partie du baccalauréat et livre son frère à Dhaouia, sa servante qui fait de Habib son domestique ; cette dernière lui fait faire ses corvées et les courses puis le traîne avec elle quand elle se rend dans les familles sélectionner une jeune fille à marier pour Mhamed. À la rentrée de 1907, ce dernier l’inscrit au Collège Sadiki où le surveillant général le qualifie de turbulent mais studieux[5]. Le jeune Habib doit alors parfaire sa maîtrise du Coran, la moitié des heures de classe se passant au kouttab, ce qui l’oblige à poursuivre son apprentissage pendant le week-end avec son frère, où les cris et hurlements lui servent de pédagogie. Les membres de la famille beylicale étant les seuls à pouvoir déjeuner au Collège Sadiki, Bourguiba en est réduit aux ratatouilles de Dhaouia qui n’atténuent pas sa faim. Ce n’est que lors de l’épidémie de choléra de 1911, qui emporte l’épouse enceinte de Mhamed, qu’il échappe à toute surveillance et mange à sa faim, grâce au couscous destiné aux invités[6].

Néanmoins, le jeune Habib passe ses vacances à Monastir au milieu des femmes qu’il aide dans les corvées : aider la servante Fatma, porter le plateau de baklawas au four de l’oncle Hamida, surveiller la cuisson en l’arrosant d’une louche de miel ou participer aux travaux de l’oliveraie. À la fin des vacances, il rentre chez son frère à Tunis où, après les cours, il flâne dans les rues et admire le bey venant, chaque jeudi, à la kasbah pour présider la cérémonie du sceau. Il est marqué par les événements du Djellaz en 1911[7] mais aussi par un autre fait, la mort de sa mère en 1913, le jeune Habib ayant voulu à tout prix lui redonner la fierté de l’avoir mis au monde. C’est ainsi que Bourguiba s’implique et obtient la même année son certificat d’études primaires[8], ce qui le dispense des servitudes militaires en vertu d’un décret beylical, au grand soulagement de son père. Non seulement, son fils y échappe, tout comme ses autres enfants, mais il est aussi admis en tant qu’interne au Collège Sadiki pour poursuivre ses études secondaires, prises en charge par le collège[9].

Échec des études à Sadiki, séjour au Kef et inscription au lycée Carnot[modifier | modifier le code]

Collège Sadiki où Habib effectue ses études secondaires

Le jeune Habib quitte la maison de son frère pour s’installer dans les petits dortoirs du Collège Sadiki. Son arrivée est caractérisée par le début de la Première Guerre mondiale et les problèmes financiers de l’école dirigée par un directeur sévère. Bourguiba témoigne qu’en ce temps là, la nourriture est épouvantable : on leur sert en guise de déjeuner un ragoût aux courges et un plat de macaronis. Quant au petit déjeuner, il a en guise de nourriture un beignet enveloppé dans un journal et qui sent le pétrole. Ces traitements mènent les élèves à protester contre cette situation, malgré les efforts du directeur qui souhaite y mettre fin. Bourguiba dénonce alors ce qui se passe, déclarant au directeur qu’il ne mérite pas d’être traité de cette manière. Pensant à tort qu’il va être sanctionné, le jeune lycéen apprend à oser parler et dénoncer. Par ailleurs, Bourguiba est marqué par l’enseignement qu’il reçoit[10] : l’un de ses professeurs lui inculque l’art de la rédaction et de la littérature française et, indirectement, arabe. Il se passionne alors de poésie. L’enseignement fait aussi éclore les germes de la révolte : Bourguiba est marqué lors de son année de première par Habib Jaouahdou, un élève talentueux qui entraîne ses camarades en leur expliquant ce qui se passe hors des murs du collège[11].

Peu à peu, il développe un sentiment patriotique et se rend avec son père aux funérailles du nationaliste Béchir Sfar au cimetière du Djellaz. Plusieurs événements importants se succèdent alors, notamment l'arrivée d’Abdelaziz Thâalbi qui revient de son exil. C’est alors que Jaouahdou décide de former un groupe et d’aller saluer le militant nationaliste, dont Bourguiba fait partie. Ils se rendent alors à son domicile sur la rue du Pacha. En parallèle, le jeune Bourguiba doit se mettre au travail pour garder sa place au collège et être sélectionné. Sur 32 élèves entrés en classe de sixième en même temps que lui, seuls quatorze parviennent à l’année du diplôme. Bourguiba, interne et boursier, doit être très attentif aux résultats de fin d’année même s’il est loin de figurer parmi les plus brillants. Ses conditions de vie misérables se détériorent avec le mariage de son frère avec Memia Saheb Ettabaâ, fille d’un ancien ministre du bey ; cette dernière se venge sur lui d’une mésalliance avec cette famille pauvre et ne donne pas une bonne éducation à son jeune beau-frère. Même l’entourage de Bourguiba, rempli de beldis, se rend compte des inégalités sociales[12]. C’est ainsi qu’il échoue en 1917 dans son brevet d’arabe qui lui permettrait d’accéder à une fonction administrative. Malgré sa sévérité et sa rigidité, le directeur lui permet de refaire sa sixième et dernière année de collège en 1919-1920. Mais le froid de l’hiver et la mauvaise nourriture détériorent la santé de l’enfant qui est hospitalisé à la suite d’une primo-infection. Il est alors contraint d’abandonner le collège pour rester à l’hôpital[13].

Bourguiba en 1917

Pour s’en remettre, la famille l’envoie chez son frère Mohamed au Kef, pour profiter du bon air des montagnes de la région. Son frère, auxiliaire médical à l’hôpital local, âgé de 39 ans et très apprécié par les habitants de la ville, l’accueille dans sa demeure où il reste pendant vingt et un mois à partir de janvier 1920. Ce long séjour de deux ans est pour lui un tournant majeur. En effet, loin des conditions du collège et de la maltraitance de Dhaouia et de sa belle-sœur, l’adolescent chétif et pâle peut évoluer et devenir un homme vigoureux et sûr de lui. Son frère Mohamed joue un rôle majeur dans ce changement de personnalité, étant ouvert, moderniste et prônant le laïcisme. Ce dernier vit avec une infirmière italienne qui n’est pas une bourgeoise aux grands airs mais qui l’accueille à bras ouverts et joue, elle aussi, un rôle important dans sa métamorphose, en comblant le vide affectif du jeune Bourguiba. La sympathie de son frère envers les habitants du Kef rejaillit sur lui : il apprend à jouer aux cartes, discute de stratégies avec les militaires démobilisés, s’intéresse à Mustafa Kemal Atatürk puis rend visite à son autre frère Ahmed à Thala. Il participe aussi aux activités théâtrales qui lui donnent de l’assurance ; il répète avec son frère plusieurs scènes, ce dernier étant également passionné par le quatrième art. Malheureusement, la pièce tant répétée est interdite par les autorités, cette dernière évoquant la situation du peuple néerlandais sous l’autorité espagnole[14].

Son séjour au Kef est néanmoins marqué par la fondation du Destour, parti militant pour l’indépendance. Dès lors, Bourguiba s’intéresse au militantisme et déclare à l’un de ses amis du Kef qu’il souhaite poursuivre ses études secondaires pour aller étudier le droit en France et lutter contre ce pays colonial. Son rêve se voit contrecarré par ses études peu brillantes, contrairement à ses anciens camarades du collège qui eux sont devenus fonctionnaires dans l’administration coloniale.

Un conseil de famille a alors lieu pour envisager son avenir : aucune de ses belles-sœurs n’est prête à financer ses études. Quant à ses frères, ils le considèrent comme un raté et envisagent de le placer en tant que commis chez un agriculteur ou un épicier. Seul son frère Mahmoud, célibataire de trente ans, décide de financer ses études à l’étranger ; c’est grâce au soutien de ce dernier et à son aide que Bourguiba entre au lycée Carnot de Tunis, en seconde car jugé trop faible pour suivre des cours de première[15]. Dès son entrée au lycée, Bourguiba a une grande considération pour les mathématiques en raison de l’attention que lui voue son professeur. Dans ce nouvel établissement, il découvre les différences entre Français et Tunisiens, non tolérés dans certains espaces publics et jouissant de beaucoup moins de droits que les autres[15]. Bourguiba a d’excellents résultats et finit par choisir la section philosophie après avoir réussi la première partie du baccalauréat. Il se rend régulièrement dans les bibliothèques, se passionne de livres d’histoire mais pratique avec constance l’école buissonnière et va voir tous les vendredis Habiba Msika jouant L’Aiglon. Dans ce contexte, Chedlia Zouiten, la fille de sa cousine Aïchoucha Bourguiba, lui est promise par son père Ali[16].

Bourguiba à l’issue de son année de baccalauréat au lycée Carnot en 1924

Au lycée Carnot, il se fait des amis, Tahar Sfar et Bahri Guiga, qui sont originaires de Testour. Malgré cela, on les décrit comme le trio des Sahéliens. À Tunis, les manœuvres de Lucien Saint pour éloigner le bey du Destour s’avèrent un échec. En effet, ce dernier monte un coup et diffuse une interview destinée au public français dans laquelle Naceur Bey annonce être opposé à ce mouvement et au fait que la Tunisie soit dotée d’une constitution. Toutefois, cette déclaration est rendue publique et le bey en dément plusieurs passages, dénonçant les manœuvres françaises et menaçant d’abdiquer. L’opinion décide de se mobiliser pour ce bey nationaliste, les Tunisois se rendant à pied au palais de La Marsa pour lui exprimer leur soutien ; Bourguiba figure parmi les protestataires. Lucien Saint se rend alors au palais accompagné de militaires et oblige le souverain à ne pas abdiquer. Quant au journal Essawab, il est suspendu pour diffusion de fausses nouvelles. Bourguiba et Jaouahdou, son ancien condisciple de Sadiki, protestent avec les Tunisois contre ces décisions et échappent par miracles au renvoi du lycée. Bourguiba passe ses vacances à Mahdia, chez sa sœur Nejia et son mari Ali Bouzgarou. Là, il rencontre plusieurs de ses amis et discute à la plage des écrits politiques et philosophiques des écrivains arabes tels Al-Mutanabbi et français comme Victor Hugo.

Le soir, ils se réunissent pour discuter et appellent leur groupe le « cercle de Mahdia »[17]. En 1923-1924, les trois amis restent inséparables et Sfar devient le confident de Bourguiba. Bientôt bacheliers, ils sont conscients du rôle important qu’ils jouent pour l’avenir de leur pays. Bourguiba s’intéresse à la vie politique française et soutient le socialisme. Excellant dans ses études, il fait face néanmoins à de la concurrence pour obtenir une bourse d’études pour Paris. Il continue de bénéficier du soutien de son frère Mahmoud qui promet de lui envoyer cinquante francs par mois, même s’il aurait préféré que son petit frère poursuive ses études à Alger avec Mhamed qui vient lui aussi de réussir son baccalauréat. Il passe son baccalauréat en 1924 et obtient un seize en philosophie, ce qui le classe premier de sa classe. À l’issue de l’épreuve, Bourguiba part pour suivre ses études de droit à Paris : il embarque alors sur un vieux rafiot, Le Oujda, pour découvrir la France[18].

Études universitaires à Paris et rencontre avec Mathilde Lefras[modifier | modifier le code]

Dès son arrivée à Paris, Bourguiba s’installe dans la pension de Vauquer qui lui réserve un accueil sordide. Cette pension est à l’enseigne de l’hôtel Saint-Séverin, près de la place Saint-Michel, où il occupe une chambre située au sixième étage pour 150 francs par mois, avec un supplément de quinze francs pour un chauffage qui ne fonctionne pas. Il passe ses premiers mois à errer entre les hôtels du Quartier latin et les chambres d’étudiants tunisiens. Il écrit régulièrement à sa famille pour demander qu’on lui envoie un peu d’argent parce qu’il connaît des moments difficiles mais, grâce à l’intervention de Hassen Chedli, un Monastirien comptable au Collège Sadiki, il obtient une bourse de 1 800 francs, payable en deux fois, puis s’inscrit à la faculté de droit de Paris et entre à la Sorbonne[19] pour suivre des cours de psychologie et de littérature[20].

Portrait de Mathilde Lefras

Bourguiba s'intéresse beaucoup à la politique et à la civilisation française. Il se rend fréquemment au Palais Bourbon, où il suit les joutes oratoires, et se sensibilise à l’élégance intellectuelle et sentimentale de Léon Blum, qu’il connaît déjà à travers Le Populaire. Il se montre aussi sensible à l’évolution politique de la Troisième République. C’est en pratiquant ses activités de découvertes et d’écoute que naît en lui son goût pour la politique. Entre deux cours, les étudiants se rendent au jardin du Luxembourg pour parler des nouvelles et des problèmes politiques qui secouent la France de l’entre-deux-guerres : Bourguiba s’y rend pour lire son journal et participer aux débats. Les discussions portent en 1924 sur la mort de Lénine mais aussi sur le socialisme et la rivalité entre Léon Trotski et Joseph Staline. Bourguiba suit plusieurs événements internationaux, s’oppose au bolchévisme et s’intéresse à la démarche de Gandhi qui essaye de transformer le Congrès national indien en une puissante organisation de masse. Il trouve par ailleurs que la participation de Nguyễn Ái Quốc au congrès de Tours et son adhésion à la IIIe Internationale, dans le but d’obtenir l’indépendance de son pays avec l’aide des ennemis de l’impérialisme et du capitalisme, le rendent très dépendant de l’URSS. Bourguiba se montre, par ailleurs, admiratif envers son camarade tunisien Mahmoud El Materi[21].

Après des vacances passées entre Mahdia et Monastir, Bourguiba rentre à Paris pour la rentrée de 1925, inquiet pour l’action nationaliste dans son pays. Tout d’abord, il déménage à la cité universitaire du boulevard Jourdan où il occupe la chambre n°114. Le mécène Taïeb Radhouane lui fait parvenir à travers l’association Les Amis de l’étudiant les droits d’inscription à l’École libre des sciences politiques, où il commence à suivre les cours de la section finances publiques. Il obtient aussi une assistance financière de son ami et protecteur, un instituteur français de Monastir qui s’est converti à l’islam par amour pour la Tunisie. La même année, ses amis Sfar et Guiga le rejoignent alors qu’il est le tuteur d’un jeune Sfaxien, Mohamed Aloulou, envoyé par ses parents passer le baccalauréat à Louis-le-Grand[22].

Bourguiba photographié en robe d’avocat en 1927

Un jour de 1925, en mettant de l’ordre dans sa chambre, Bourguiba tombe sur l’adresse d’une femme que son protecteur lui avait recommandé d’aller voir : Mathilde Lefras, une veuve âgée de 35 ans dont le mari est mort à la guerre. Il la rencontre pour la première fois au premier étage d’un immeuble du 20e arrondissement. Elle l’invite à entrer et lui demande de raconter son récit. Touchée par son histoire, elle demande à le revoir et, au bout de quelques mois, il l’invite à vivre avec lui. Dès lors, il cède sa chambre à la cité universitaire et s’installe chez la mère de Mathilde[23]. Avec ce nouveau mode de vie, Bourguiba est distant avec les autres étudiants et même avec les Zouiten, censés être sa future belle-famille et venus faire du tourisme à Paris. C’est Habib, le frère de Chadlia Zouiten, qui découvre sa liaison avec Mathilde et lui écrit : « Je ne te cache pas que je trouve cette attitude un peu pleutre et lâche... Et dire qu’hier encore je te destinais la main de ma sœur ». Mais même dans le quartier, leur relation est mal vue et, pour mettre un terme aux ragots, Bourguiba imagine un stratagème : il se met sur son trente et un et arrive en grandes pompes dans la voiture de Mathilde, accompagné de Sfar et Guiga, pour simuler son mariage. Tous ses changements semblent l’avoir éloigné de la voie du militantisme et de la Tunisie, malgré les faits marquants et les manifestations qui y éclatent, le résident général finissant par signer un décret interdisant la liberté de la presse, de réunion et d’association[24].

Il rentre en Monastir pendant l'été 1926 mais ne s’intéresse plus aux péripéties politiques du pays. Son père décède en septembre et il reçoit un télégramme de Mathilde qui lui annonce qu’elle est enceinte. Cette situation ainsi que la responsabilité parentale l’inquiète, il décide donc, dès son retour à Paris, de faire parvenir la nouvelle à ses amis dont l’un d’eux lui propose de quitter Mathilde et de lui laisser la responsabilité de l’éducation de l’enfant, ce à quoi Bourguiba répond qu’il est aussi responsable qu’elle, ayant le sens du devoir familial.

Par ailleurs, cette occasion le rassure car le fait que Bourguiba soit stérile, car il ne possède qu’un seul testicule, s’avère faux. Mais les relations du couple se dégradent peu à peu au point où, à cause des disputes, Bourguiba va dormir chez ses camarades dans la cité universitaire[25]. Le 9 avril 1927, Mathilde donne naissance à un garçon qu’ils prénomment Jean Habib Bourguiba. Après cela, le couple déménage pour s’installer à Bagneux, dans la banlieue parisienne, dans une pièce servant à la fois de chambre à coucher et de salle à manger. Bourguiba malade doit préparer ses derniers examens qu’il passe, un mois après la naissance de l’enfant[26]. Après cela, il obtient respectivement une licence en droit et le diplôme supérieur d’études politiques de l’École libre des sciences politiques.

Retour au pays et carrière professionnelle[modifier | modifier le code]

C’est à l’âge de 26 ans, en août 1927, que Bourguiba retourne en Tunisie, non seulement avec sa compagne Mathilde et son fils Habib Jr. mais aussi avec une connaissance approfondie de la vie politique française sous la Troisième République. Lors de son séjour, il est en effet séduit par les valeurs libérales de la République radicale-socialiste laïque, longtemps véhiculées par son frère Mohamed. Dès son retour, il épouse Mathilde, Mahmoud Laribi lui servant de témoin, et s’installe à Tunis. Il ne se montre pas intéressé par la politique mais par sa carrière professionnelle, tout avocat débutant devant faire trois ans de stages chez un autre professionnel[27].

Pendant près d’un an, d’octobre 1927 à octobre 1928, Bourguiba enchaîne les stages : il est d'abord engagé par un certain Me Cirier, qui le congédie au bout de six semaines, puis chez Me Pietra, associé à Me Scemama, qui le confine aux travaux d’écriture, ne le payant qu’au bout de deux mois. Bourguiba démissionne pour travailler chez Me Salah Farhat, secrétaire général du Destour, et cela jusqu’à ce que Me Sebault l’engage pour 600 francs par mois, ce qui mène Bourguiba à travailler pour lui un an de plus que ses trois années obligatoires[27].

Photo de Bourguiba en habit traditionnel, datant de 1928, après son retour en Tunisie.

Sa famille et son entourage acceptent mal son mariage avec une Française plus âgée que lui, alors qu’il était promis à sa cousine Zouiten. Son frère Mahmoud, outré par cette union, lui apporte quand même son aide en l’invitant à vivre avec lui dans sa villa du Kram qu’il a acheté et meublé en préparation de son mariage. Bourguiba s’installe avec son épouse et son fils chez son frère qui abandonne alors ses projets matrimoniaux. Cette même année, leur sœur Néjia Bouzgarou perd son mari et les rejoint provisoirement avec ses quatre enfants. Appréciant son entourage familial, Bourguiba finit par céder à sa femme qui désire avoir sa propre maison, ce qui les mènent à s’installer pour une brève période à La Marsa. La famille déménage une nouvelle fois au centre de Tunis, où elle s’établit jusqu’en 1933. Pour le moment, Bourguiba ne s’intéresse guère à la politique mais plutôt au travail, au logement et à la famille. L’un de ses amis les plus proches confie que son ambition principale est de « se caser » et qu’il a acquit une certaine maturité et autonomie dans la mesure où il ne dépend plus de ses frères[28].

Dans le contexte de l’ordre colonial régnant en Tunisie, le jeune Bourguiba ressent les effets de l’inégalité, notamment par une phase de chômage de près d’un an[28]. Cette inégalité le choque et le mène à entreprendre des discussions avec ses amis tunisiens mais aussi français, qui tous se mettent d’accord sur la nécessité d’entreprendre une démarche réformiste visant à faire de la Tunisie un pays analogue à la France, à savoir libéral, moderne et laïc[28].

Le 8 janvier 1929, il assiste à une conférence donnée à l'association culturelle L’Essor par Habiba Menchari, une jeune femme dévoilée qui plaide pour la cause de l’émancipation de la femme. Répondant à la conférencière, il défend le port du voile en affirmant que la Tunisie court à la déchéance de sa personnalité et doit veiller à préserver ses coutumes et traditions qui demeurent les dernières défenses d’une identité nationale en péril. Cela surprend alors les libéraux tels que André Duran-Angliviel, sa soeur Eve Fichet, journaliste sous le pseudonyme d’Eve Nohelle, le syndicaliste Joachim Durel et l’avocat Mohamed Noomane. La polémique qui s’ensuit oppose pendant près d’un mois Bourguiba dans L’Étendard tunisien à Durel dans Tunis socialiste. Ce dernier s’étonnant qu’il ait épousé une Française, Bourguiba éclaircit les choses en déclarant qu’ils étaient là pour donner à leur fils l’éducation et la culture nécessaire pour en faire un Tunisien[28].

L’année 1930 marque l’apogée de la colonisation en Afrique du Nord, ce qui mène la France à fêter le centenaire de la colonisation de l'Algérie en organisant un congrès eucharistique en Tunisie. À l'occasion, plusieurs milliers d’Européens envahissent la capitale et se rendent à la cathédrale Saint-Louis de Carthage déguisés en croisés, conduisant à l’humiliation et à la révolte du peuple qui proteste contre ce qu’il considère comme une violation d’une terre d’islam par la chrétienté. Les manifestants, durement réprimés, sont traînés en justice et défendus pour certains par Bourguiba qui n’a pas participé au mouvement. Il demeure aussi neutre lorsque Tahar Haddad est relevé de ses fonctions de notaire[29].

Militant nationaliste[modifier | modifier le code]

Dans ce cadre, il participe à la rédaction de nombreux articles dans les journaux nationalistes de l’époque comme La Voix du Tunisien et L’Étendard tunisien. Dans un article du 23 février 1931, il explique que pour « un peuple sain, vigoureux, que les compétitions internationales ou une crise momentanée ont forcé à accepter la tutelle d’un État fort, le contact d’une civilisation plus avancée détermine en lui une réaction salutaire. Une véritable régénération se produit en lui et, grâce à une judicieuse assimilation des principes et des méthodes de cette civilisation, il arrivera fatalement à réaliser par étapes son émancipation définitive »[30]. Lorsque le comité de rédaction de La Voix du Tunisien démissionne, Bourguiba rejoint le nouveau journal, L'Action tunisienne, dont le premier numéro paraît le 1er novembre 1932[30]. Prônant la laïcité, il est suspendu comme d’autres journaux nationalistes le 31 mai 1933[31].

Installation de la section du Néo-Destour à Béja le 25 avril 1934

À la suite du congrès du Destour, tenu le 12 mai 1933, Bourguiba devient membre de la commission exécutive du parti. Cependant, le 9 septembre, il en démissionne après avoir fait l’objet de vives réprimandes pour avoir fait partie d’une délégation de dignitaires de Monastir qui s’était rendue au palais du bey, le 4 septembre, pour protester contre la décision du gouverneur de la ville qui avait autorisé l’inhumation du fils d’un naturalisé dans le cimetière musulman de Monastir[32].

Il s’emploie, par la suite, à expliquer les raisons de sa démission de la commission exécutive jusqu’à ce qu’il décide de réunir un congrès extraordinaire du parti, le 2 mars 1934, à Ksar Hellal. Ce congrès se termine par la scission en deux branches du parti : l’une conservatrice, qui conserve le nom de Destour, et l’autre moderniste baptisée Néo-Destour[33]. Ce nouveau parti est dirigé par Mahmoud El Materi (président), Bourguiba (secrétaire général), Sfar (secrétaire général adjoint), Mhamed Bourguiba (trésorier) et Guiga (trésorier adjoint).

Espoirs et répression[modifier | modifier le code]

Au milieu des années 1930, après la nomination de Marcel Peyrouton comme résident général de France en Tunisie, la répression se fait plus violente dans le pays : Peyrouton interdit tous les journaux de gauche encore publiés, notamment le tunisien Tunis socialiste et les français L’Humanité et Le Populaire, le 1er septembre 1934[34]. Le 3 septembre, les militants nationalistes font l’objet de mesures d’éloignement dans le Sud tunisien : Bourguiba et certains de ses compagnons sont assignés à résidence à Kébili puis à Bordj le Bœuf[35].

Portrait de Bourguiba à son retour de Bordj le Bœuf en 1936

Cependant, la résistance se poursuit sous diverses formes jusqu’à la remise en liberté des leaders exilés. En mars 1936, Peyrouton est remplacé par Armand Guillon alors que, le 3 mai, le Front populaire remporte les élections législatives françaises sous la conduite de Léon Blum[36]. Cette victoire suscite un espoir dans le camp nationaliste car de nombreux militants ayant étudié dans les universités françaises entretiennent de bonnes relations avec la gauche française. Bourguiba rencontre ainsi Pierre Viénot, sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères, le 6 juillet 1936 à Paris[37]. Cette entrevue est très mal vue en Tunisie : c’est pourquoi leurs entrevues ultérieures se font en secret. Mais la prudence des autorités françaises s’oppose aux espoirs des militants tunisiens et certains pensent même qu’il s’agit d’une illusion[38]. Le résident général en Tunisie parle à la fin de l’année 1936 de réformes et d’assimilation de la Tunisie. Ces propos sont à l’origine de mouvement sociaux éclatant au début de l’année 1937. Viénot en voyage en Tunisie réagit en déclarant que « certains des intérêts privés des Français de la Tunisie ne se confondent pas avec l’intérêt de la France »[38]. Pendant ce temps Bourguiba se rend à nouveau à Paris puis à la conférence sur l’abolition des capitulations tenue en avril 1937 à Montreux (Suisse). Il y rencontre de nombreux leaders nationalistes arabes dont l’émir druze Chekib Arslan, l’Algérien Messali Hadj et l’Égyptien Nahas Pacha[38].

En juin 1937, le gouvernement Blum, démissionnaire, est remplacé par le gouvernement de Camille Chautemps. Face aux atermoiements du gouvernement français, les nationalistes reprennent leur combat et s’emploient activement à concrétiser leurs revendications. Dans ce contexte, Bourguiba souhaite qu’Abdelaziz Thâalbi, fondateur du Destour, rejoigne le Néo-Destour.

Cela n’advenant pas, il fait escamoter la réunion de conciliation prévue entre les délégations du Destour et du Néo-Destour puis s’emploie à perturber les rassemblements publics de son adversaire[39]. À Mateur, les affrontements font des morts et des blessés mais Bourguiba réussit à s’imposer comme le seul leader du mouvement nationaliste et rejette définitivement le nationalisme panarabe et anti-occidental. Ainsi, malgré le fait que l’atmosphère devienne des plus tendues vers la fin de l’année 1937, Bourguiba maintient le cap. En novembre, il explicite sa stratégie lors du deuxième congrès du Néo-Destour :

« L’indépendance ne se réalisera que selon trois formules :

  1. une révolution populaire, violente et généralisée, qui liquidera le protectorat
  2. une défaite militaire française au cours d’une guerre contre un autre État
  3. une solution pacifique, à travers des étapes, avec l’aide de la France et sous son égide.

Le déséquilibre du rapport des forces entre le peuple tunisien et la France élimine toutes les chances d’une victoire populaire. Une défaite militaire française n’aidera pas l’indépendance parce que nous tomberons dans les griffes d’un nouveau colonialisme. Donc, il ne nous reste que la voie de la délivrance pacifique sous l’égide de la France[40]. »

Alors que la base du parti s’agite et que la répression fait sept morts à Bizerte[30], Bourguiba choisit l’épreuve de force. En avril 1938, une manifestation préparée se déroule pacifiquement mais Bourguiba rudoie El Materi venu lui rendre compte : « Puisqu’il n’y a pas eu de sang, il faut recommencer. Il faut que le sang coule pour qu’on parle de nous »[30]. Le 9 avril, une fusillade fait quarante morts[41]. Le lendemain, Bourguiba et ses compagnons sont arrêtés et détenus à la prison civile de Tunis où Bourguiba fait l’objet d’un long interrogatoire. Le Néo-Destour est dissous le 12 avril mais les militants continuent de se réunir dans la clandestinité[30]. Le 10 juin 1939, Bourguiba et ses compagnons sont inculpés pour conspiration contre la sûreté de l’État et incitation à la guerre civile. Ils sont ensuite transférés vers le pénitencier de Téboursouk.

Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Bourguiba est transféré, à bord d’un contre-torpilleur, au Fort Saint-Nicolas de Marseille (26 mai 1940[30]) où il partage sa cellule avec Hédi Nouira. Déjà convaincu de l’issue de la guerre, il écrit, le 10 août 1942, à Habib Thameur, alors président par intérim du parti, pour définir sa position :

«  L’Allemagne ne gagnera pas la guerre et ne peut la gagner. Entre les colosses russe et anglo-saxon, qui tiennent les mers et dont les possibilités industrielles sont infinies, l’Allemagne sera broyée comme dans les mâchoires d’un étau irrésistible […] L’ordre vous est donné, à vous et aux militants, d’entrer en relation avec les Français gaullistes en vue de conjuguer notre action clandestine […] Notre soutien doit être inconditionnel. C’est une question de vie ou de mort pour la Tunisie[40]. »

Il est ensuite transféré à Lyon et enfermé à la prison Montluc (18 novembre 1942) puis au Fort de Vancia jusqu’à ce que Klaus Barbie[42] le fasse relâcher et le conduise à Chalon-sur-Saône. Il est ensuite reçu avec tous les honneurs à Rome en compagnie de Salah Ben Youssef et Slimane Ben Slimane, en janvier 1943, à la demande de Benito Mussolini qui espère l’utiliser pour affaiblir la résistance française en Afrique du Nord. Le ministère italien des Affaires étrangères essaie donc d’obtenir de lui une déclaration en leur faveur. À la veille de son retour, il accepte de délivrer un message au peuple tunisien, par le biais de Radio Bari, le « mettant en garde contre tous les appétits ». À son retour à Tunis, le 8 avril 1943, il s’assure que son message de 1942 soit transmis à toute la population et à ses militants. Par sa position, il se démarque de la collaboration de certains militants avec l’occupant allemand (arrivé en Tunisie en novembre 1942) et échappe au sort du souverain tunisien, Moncef Bey, qui est déposé à la libération, en mai 1943, par le général Alphonse Juin sous l’accusation de collaboration[40]. Bourguiba est donc remis en liberté par les Forces françaises libres le 23 juin.

C’est à cette période qu’il fait la connaissance de Wassila Ben Ammar. Bourguiba est alors étroitement surveillé et ne se sent pas en mesure de reprendre l’initiative. Il sollicite l’autorisation d’accomplir le pèlerinage à La Mecque. Cette requête, surprenante de sa part, est refusée par les autorités françaises. Il décide alors de s’enfuir en Égypte. Il traverse la frontière libyenne déguisé en caravanier, le 23 mars 1945[30], et arrive au Caire en avril.

Lutte pour l’indépendance[modifier | modifier le code]

Bourguiba se rend alors au siège de la Ligue arabe en vue de rallier des soutiens à la cause nationaliste tunisienne. Il part ensuite en Syrie et au Liban qui viennent d’obtenir leur indépendance. Conscient que la France n’a plus les mains libres, il va à New York, en décembre 1946, afin de faire connaître la cause de la Tunisie aux Nations unies[43]. Dans les années qui suivent, Bourguiba visite de nombreux pays où sa forte personnalité lui vaut un certain nombre de victoires diplomatiques.

Coiffé de son fez, discours de Bourguiba à Bizerte le 15 janvier 1952

Conscient de l’importance du combat à l’intérieur du pays, il rentre à Tunis le 8 septembre 1949[30] avant de s’embarquer de nouveau pour la France en vue de gagner des sympathisants au sein de la gauche française et de faire connaître davantage le mouvement nationaliste tunisien. Il y annonce un programme en sept points et, intéressé par la première expérience de pourparlers, apporte son soutien à la participation de Ben Youssef au sein du cabinet de M’hamed Chenik formé en vue des négociations. Toutefois, les résultats ne sont pas à la mesure des attentes des nationalistes puisqu’ils débouchent sur le mémorandum du 15 décembre 1951, signé par Robert Schuman, où est affirmé « le caractère définitif du lien qui unit la France à la Tunisie »[30].

Bourguiba réplique que va s’ouvrir « une ère de répression et de résistance, avec son cortège inévitable de deuils, de larmes et de rancune »[30]. Ceci constitue l’une des premières étincelles de la révolte armée qui éclate le 18 janvier 1952, date à laquelle se tient dans la clandestinité le congrès extraordinaire du Néo-Destour dont le résident général Jean de Hautecloque avait interdit l’organisation et qui allait réclamer l’indépendance.

Face à ce nouveau défi, Bourguiba est à nouveau arrêté et éloigné dans le Sud tunisien, puis à Tabarka et La Galite où il passe deux années en exil intérieur. Mais il conserve le contact, à travers son épouse, avec les patriotes qu’il appelle à la résistance et à la persévérance dans le combat. Après le rejet des réformes de Pierre Voizard, le 4 mars 1954, il est transféré sur l’île de Groix. Arrivé au pouvoir en France, le 18 juin, Pierre Mendès France fait transférer Bourguiba le 21 juillet au Château de La Ferté à Amilly (110 kilomètres de Paris) afin de préparer les futures négociations[44]. Le 31 juillet, le nouveau président du Conseil effectue une visite surprise à Tunis et prononce son fameux discours dans lequel il annonce que son gouvernement reconnaît unilatéralement l’autonomie interne de la Tunisie. Pendant ce temps, sous l’œil d’un commissaire des Renseignements généraux, Bourguiba reçoit toutes sortes de visites qu’organisent les représentants du Néo-Destour à Paris[30]. Un gouvernement intérimaire est alors constitué en vue des pourparlers avec la participation de trois membres du Néo-Destour. Le 18 août s’ouvrent les négociations. Bourguiba est autorisé à séjourner à l’hôtel où est hébergée la délégation tunisienne. Cette dernière lui rend compte quotidiennement des pourparlers et reçoit ses consignes[30]. Le gouvernement Mendès France tombe le 5 février 1955 et c’est Edgar Faure qui conclut, le 29 mai, les accords sur l’autonomie interne.

Retour triomphal de Bourguiba, à cheval dans les rues de Tunis

Le 1er juin, Bourguiba rentre triomphalement en Tunisie à bord du paquebot Ville d’Alger. Arrivant de Marseille, il accoste à La Goulette[45]. Seul, il s’avance vers la passerelle en agitant de son bras levé un grand mouchoir blanc pour saluer la foule. « Nous fûmes des centaines de milliers à l’acclamer, interminablement, dans un immense délire » témoigne son ancien ministre Tahar Belkhodja[46]. Le 13 septembre, Ben Youssef, secrétaire général du Néo-Destour, rentre du Caire[30]. Un différend majeur éclate alors entre Bourguiba et Ben Youssef pour qui les accords sur l’autonomie interne constituent un pas en arrière. En effet, contrairement à Bourguiba qui prône une indépendance obtenue pacifiquement, à travers des étapes, « avec l’aide de la France et sous son égide », Ben Youssef soutient le panarabisme et souhaite l’indépendance totale et immédiate. Le différend s’aggrave au point de provoquer une scission et des violences dans les rangs des militants et de fissurer l’unité nationale[47]. Celui-ci est finalement tranché au profit de Bourguiba lors du congrès que le Néo-Destour tient à Sfax le 15 novembre 1955[48] ; les partisans de Ben Youssef sont écartés des instances du parti et des hautes fonctions de l’État[49]. Quelques mois plus tard, le gouvernement tunisien engage des pourparlers qui s’achèvent par la signature, le 20 mars 1956, du protocole consacrant l’indépendance. Le 22 mars, Bourguiba définit son objectif suivant :

«  Après une période transitoire, toutes les forces françaises devront évacuer la Tunisie, y compris Bizerte[50]. »

Premier ministre[modifier | modifier le code]

Bourguiba et son gouvernement
Passation des pouvoirs entre Bourguiba et Tahar Ben Ammar au Dar El Bey

Dans la foulée de l’indépendance, obtenue le 20 mars 1956, une assemblée constituante, chargée de rédiger une Constitution est élue le 25 mars. Sur les listes électorales, Bourguiba figure en tant que candidat représentant le Néo-Destour dans la circonscription de Monastir. Le 8 avril, l’assemblée ouvre ses travaux, sous la présidence du doyen d’âge M'hamed Chenik et en présence de Lamine Bey. Le même jour, Bourguiba résume son projet pour le pays :

«  Nous ne saurions oublier que nous sommes des Arabes, que nous sommes enracinés dans la civilisation islamique, pas plus que nous ne pouvons négliger le fait de vivre la seconde moitié du vingtième siècle. Nous tenons à participer à la marche de la civilisation et à prendre place au cœur de notre époque[51]. »

Élu président de l’assemblée, il est proposé le lendemain par son bureau comme candidat pour le poste de Premier ministre, ce que le bey confirme en le nommant, le 11 avril, en remplacement de Tahar Ben Ammar. Le 17 avril, il présente la composition de son gouvernement devant l’assemblée, tout en disant vouloir « asseoir les bases de la souveraineté, en parfaire les moyens à l’intérieur et à l’extérieur du pays, mettre cette souveraineté au seul service des intérêts du peuple en mettant en œuvre une politique hardie et judicieuse pour libérer l’économie nationale des carcans de l’immobilisme et du chômage »[52].

Son gouvernement se compose essentiellement d’un vice-Premier ministre, Bahi Ladgham, de deux ministres d’État, Mongi Slim et Mohamed Masmoudi, ainsi que de onze ministres et deux secrétaires d’État. Par ailleurs, il cumule en même temps que son mandat celui de ministre de la Défense et des Affaires étrangères. Il nomme aussi Abdallah Farhat en tant que chef de cabinet et Béji Caïd Essebsi en tant que conseiller[53].

Politique visant la souveraineté du pays[modifier | modifier le code]

Politique intérieure[modifier | modifier le code]

Bourguiba œuvre dès lors à l’indépendance progressive de la totalité du pays. Dès sa nomination, la direction de la police passe de l’autorité française à l’autorité tunisienne : il effectue le 19 avril une visite chez les fonctionnaires français des services de sécurité, en compagnie de Taïeb Mehiri, le nouveau ministre de l’Intérieur, et déclare à cette occasion :

« Du moment que nous avons tourné la page et que nous estimons que chacun a fait son devoir, il vous faut faire votre examen de conscience et vous demander si vous vous sentez en mesure de servir cet État avec cet enthousiasme, cette passion du service public qui ont toujours été et qui sont toujours l’honneur des fonctionnaires français. Les droits acquis seront respectés : ceux qui ne peuvent servir cet État pourront rentrer en France[54]. »

Par ailleurs, il nomme Ismaïl Zouiten en tant que directeur de la sûreté nationale, ce qui fait de lui le premier titulaire tunisien du poste et le premier nommé après l’indépendance[54]. Mehiri créé aussi la garde nationale, dont le commandement est attribué à Tijani Ktari, pour remplacer la gendarmerie française. Le 3 octobre, celle-ci quitte le pays, laissant le contrôle du pays aux services de la surveillance du territoire et des frontières[55].

Portrait du Premier ministre Bourguiba

L’indépendance du pays mène également à la suppression du poste de contrôleur civil, un haut fonctionnaire français relayant les pouvoirs du résident général à l’échelle régionale, alors que les caïds représentaient le pouvoir du bey. Bourguiba institue, par le décret du 21 juin 1956, de nouvelles subdivisions administratives modernes dotées de nouvelles attributions. La nouvelle organisation territoriale est composée de quatorze gouvernorats divisés en délégations et dirigés par des gouverneurs. Ces derniers assurent, sous l’autorité des ministres compétents, la coordination, l’orientation et la surveillance générale des fonctionnaires de l’État, ainsi que le contrôle administratif général dans leur région, et veillent au maintien de l’ordre et à la tutelle des collectivités locales. Ces derniers sont désignés parmi les présidents de fédération du Néo-Destour, excepté Ahmed Zaouche et Mohamed Mohsen, désignés respectivement gouverneurs de Tunis et de Sfax, qui sont d’anciens caïds[56].

Politique étrangère[modifier | modifier le code]

Fin avril, Bourguiba se rend à Paris pour négocier le transfert des compétences relatives à la diplomatie et à la défense, l’article 4 de la convention franco-tunisienne proclamant le maintien dans le domaine des affaires extérieures de toutes les dispositions en vigueur en l’absence de modification, d’abrogation ou d’établissement d’un nouvel acte international. Bourguiba propose d’abroger cette disposition, mais la France envisage de conclure un traité d’alliance liant les deux pays en matière de politique étrangère et de défense, ce que Bourguiba refuse en déclarant qu’il ne peut prendre une telle décision sans obtenir tous les leviers de la souveraineté[57]. Malgré cela, il décide d’inviter les consuls à venir le 26 avril renouveler leur accréditation auprès du gouvernement, et exprime la nécessité d’organiser des contacts avec de « vrais représentants ». En réponse, les États-Unis font parvenir leur intention d’ouvrir une ambassade en Tunisie. Le 3 mai, il défie la France en signant le décret établissant le ministère des Affaires étrangères. Le 16 mai, les négociations se poursuivent, Bourguiba rencontrant Guy Mollet et lui proposant d’élever les hauts commissaires au rang d’ambassadeurs, mais ce dernier décline la proposition et insiste pour signer un traité d’alliance[58].

Le 5 juin, Lamine Bey, sur proposition de Bourguiba, nomme quatre ambassadeurs : Sadok Mokaddem en Égypte, Taïeb Sahbani au Maroc, Ameur Mokni en Libye et Taïeb Annabi en Arabie saoudite. Le 7 juin, les États-Unis et la Turquie annoncent leur décision d’établir avec la Tunisie des relations diplomatiques et de transformer leur représentation commerciale en mission diplomatique. Sous la pression, la France accepte d’ouvrir une représentation diplomatique, un accord étant finalement signé le 15 juin, suivi par l’ouverture des ambassades respectives. Le 12 novembre, la Tunisie est officiellement reconnue comme membre de l’Organisation des Nations unies. Le 21 novembre, Bourguiba se rend pour la première fois aux États-Unis, où il est reçu par le président Dwight Eisenhower[58].

Défense[modifier | modifier le code]

Bourguiba, Premier ministre, assiste à un défilé militaire aux côtés de Lamine Bey, du prince Fayçal et de Richard Nixon le 20 mars 1957

Au lendemain de l’indépendance, Bourguiba déclare dans une interview au Times du 22 mars 1956 qu’après une période transitoire, toutes les forces françaises devront évacuer la Tunisie, y compris Bizerte. Le 18 juin, lors d’un discours, il déclare :

« L’indépendance vise à l’évacuation des troupes étrangères de notre sol comme l’autonomie interne visait à l’indépendance totale. La première question que nous négocierons à Paris sera la question de l’évacuation des troupes étrangères de notre sol. Cette évacuation sera accomplie progressivement pendant que notre armée se constituera et occupera les bases de défense avec ses équipements et son armement[59]. »

Bourguiba demande alors à la France plus qu’un noyau de 5 000 hommes et des équipements. Le ministère français des Affaires étrangères met en place une stratégie d’ensemble convenue d’un commun accord entre les deux pays et posant les bases d’une défense commune, à l’exception de Roger Seydoux, qui lui recommande de lier l’accord au principe même de la création de l’armée tunisienne[59]. Des négociations sont alors ouvertes, au début du mois de juillet à Paris.

La veille, un échange de lettres définit les modalités de soutien des Français à la constitution de l’armée tunisienne, tout en mettant à la disposition de celle-ci une première tranche d’armement, de matériel et d’équipement. Le 30 juin, cette force est officiellement créée. Malgré cela, l’armée française est toujours présente sur le territoire tunisien, Tunis étant encerclée par les casernes d’El Aouina, du Séjoumi et du Bardo, ainsi qu’à Bizerte, au cap Bon, aux frontières et dans le Sud, le gouvernement français voulant éviter un soulèvement en Algérie[60]. Œuvrant pour l’indépendance totale du pays par étapes et à obtenir la garantie de la souveraineté nationale, Bourguiba organise un défilé militaire sur l’avenue Gambetta, alors qu’il cumule les portefeuilles de la Défense et des Affaires étrangères malgré le fait que ce n’est pas conforme à la convention, pour mettre la France devant le fait accompli, comme en témoigne Béji Caïd Essebsi dans son livre Habib Bourguiba. Le bon grain et l’ivraie[61]. Lors des négociations, Bourguiba réclame le regroupement des forces françaises à Bizerte mais la France réclame un accord de défense commune, se prévalant de la politique déclarée par Bourguiba en faveur de l’engagement des deux pays dans le camp occidental, ce à quoi Bourguiba répond qu’un tel accord doit être négocié en toute liberté, sans être placé sous la pression des forces françaises basées dans le pays. Alors que les négociations se poursuivent, Christian Pineau, ministre français des Affaires étrangères, déclare à l'Assemblée nationale que le but du maintien des troupes en Tunisie est la protection des Français vivant sur place mais aussi le fait de couvrir l’Algérie, ce à quoi Bourguiba réplique qu’en 1881 la France avait fait les mêmes déclarations[62].

Le 12 juillet, les négociations s’achèvent sans pour autant être approfondies, mis à part des dispositions mineures portant sur l’organisation d’une coopération au profit de l’armée tunisienne[62]. De retour à Tunis, Bourguiba déclare à la radio le 14 juillet que « la Tunisie n’est pas avec la France, mais de cœur avec le peuple algérien et ne saurait servir de base aux troupes françaises chargées des opérations en Algérie. Je déclare sans équivoque que je me refuse à la négociation tant que le partenaire persiste à vouloir maintenir son occupation sur une partie du territoire tunisien. La condition de toute négociation est le retrait des troupes françaises, car il ne peut y avoir de négociations valables que si les deux partenaires sont sur le même pied d'égalité »[62].

Lamine Bey reçoit Roger Seydoux, premier ambassadeur de France en Tunisie, en présence de Bourguiba

Le 24 septembre, un bureau militaire de liaison avec l’armée tunisienne, dépendant du ministère français de la Défense et placé sous les ordres du commandant supérieur des troupes de Tunisie, est inauguré. En octobre, une initiative tunisienne encouragée par Bourguiba mène à la tenue d’un sommet à Tunis, entre Bourguiba, Mohammed V du Maroc et les dirigeants du Front de libération nationale algérien, visant à encourager les négociations pour la libération de l’Algérie et le départ des troupes françaises[63]. Le 29 novembre, Seydoux donne l’ordre à un bataillon français situé dans le cap Bon de se retirer puis se rétracte sous l’ordre du ministère français de la Défense qui s’oppose à une telle décision[62]. Le 10 décembre, le ministre français de la Défense, Maurice Bourgès-Maunoury déclare que « la mission de l’armée française placée en Tunisie s’inscrit dans le cadre général de la politique du gouvernement en Afrique du Nord, dont les objectifs essentiels sont la pacification de l’Algérie, le maintien d’une présence dans les territoires tunisien et marocain en vue d’affirmer notre volonté de participer à la défense commune et conserver la possibilité de faire face aux obligations correspondantes ». Bourguiba est alors conscient que la présence de l’armée française en Tunisie est l’instrument d’une politique de guerre en Algérie et une pression pour menacer les anciens protectorats devenus indépendants[63].

Lors de la visite de Maurice Faure, secrétaire d’État français aux Affaires étrangères, la France accepte les négociations proposées par Bourguiba et décide de regrouper ses forces armées à Bizerte dans un délai inférieur à deux ans, tout en insistant sur la négociation d’un accord de défense en vue de définir les modalités d’une alliance franco-tunisienne qui comporterait la mise sur pied d’organes communs, l’octroi de facilités aux forces françaises stationnées en Tunisie, un concours de la France aux armées tunisiennes, le droit pour la France de maintenir des garnisons dans la zone de Bizerte et dans un certain nombre de bases aéroterrestres et d’installations de défense aérienne et maritime[64].

Le 25 février 1957, une note au gouvernement tunisien conclut que la définition du statut des forces françaises et la mise en œuvre du plan d’allègement de leur présence en Tunisie sont liées à l’acceptation par la Tunisie de ces principes de base. Mais Bourguiba, ferme, déclare qu’aucune négociation ne peut commencer tant que les troupes françaises ne se sont pas regroupées à Bizerte et ont évacué toutes les autres bases. Suite à cela, l’implantation des bases françaises reste inchangée et l’aide financière de la France est suspendue. Le 20 mai, le versement de deux milliards de francs prévu par la convention financière du 20 avril est ajourné[65].

En réponse, Bourguiba déclare que « mise à part Bizerte, l’implantation militaire française actuelle ne répond pas à des impératifs de défense du monde libre mais plutôt aux exigences d’un dispositif d’occupation. Le gouvernement croit devoir appeler amicalement l’attention du gouvernement français sur des situations, des initiatives politiques ainsi que sur certains comportement de l’armée française qui revêtent aux yeux du gouvernement tunisien le caractère de pressions incompatibles avec la souveraineté et le droit de la Tunisie à négocier librement »[65]. Bourguiba rappelle qu’en signant le protocole d’indépendance, la France a mis fin au protectorat et doit donc évacuer le territoire tunisien, maintenant devenu un État souverain. Il se rend donc aux États-Unis et au Royaume-Uni, pour solliciter leur soutien. Mongi Slim se rend par ailleurs à Washington où il obtient de John Foster Dulles, secrétaire d'État des États-Unis, des livraisons d’armes américaines pour équiper l’armée et un discours en faveur d’une Tunisie forte et stable[65],[66].

Politique de réformes fondamentales[modifier | modifier le code]

Bourguiba, Premier ministre, en compagnie de Lamine Bey

Durant son mandat de Premier ministre, Bourguiba met en place une campagne de réformes fondamentales visant à moderniser la société, son projet depuis longtemps. Ces réformes œuvrent à changer la structure et les mentalités des Tunisiens. Chaque mercredi soir, il s’adresse à la nation dans un discours à la radio où il s’explique sur ces réformes, en argumentant et en tenant l’opinion publique informée des décisions et de l’action du gouvernement[67].

Le 26 avril, un décret charge le ministère des Finances d’administrer le domaine privé et le domaine d’État affecté à la couronne, ainsi que la liste civile du bey, jusque-là administrés par le Premier ministère. Il est également mis fin aux fonctions exercées par le fonctionnaire français nommé administrateur de la liste civile. Le 31 mai, il signe le décret no 134 qui abolit les privilèges des membres de la famille royale. En effet, les princes et princesses sont désormais passibles de peines en cas de crimes et délits et égaux avec les citoyens devant la loi. Le même jour, il signe un décret qui dissout les habous, interdit la constitution de nouveaux habous publics et transfère au domaines privés de l’État les biens qu’elle gérait. Le 18 juillet, il abolit le régime des habous privés et mixtes et restitue aux dévolutaires vivants les parts des fondations respectives qui leur reviennent. Cette réforme vient abolir une ancienne tradition religieuse profondément enracinée dans les mœurs des Tunisiens[68]. Des commissions régionales sont alors mises en place pour mettre en œuvre cette réforme et procéder à l’attribution des biens libérés. C’est une première dans les sociétés islamiques, Bourguiba souhaitant exploiter ce patrimoine immense constitué de milliers d’hectares de terres et de bâtiments d’une façon moderne, en vue de restituer leur valeur marchande et de les refaire entrer dans le circuit économique[69].

Une autre réforme est mise en place, à savoir le statut de la Zitouna modifié par la séparation entre la mosquée et l’école, devenue la faculté des sciences religieuses de l’université de Tunis, établissement public rattaché au ministère de l’Éducation.

Bourguiba saluant un groupe de femmes

Quant aux écoles coraniques, elles sont intégrées dans le réseau des écoles publiques pendant que l’État prend en charge l’entretien des locaux et élabore un programme détaillé. La gratuité de l’enseignement est proclamée et une École normale supérieure fondée en vue de se charger de la formation accélérée des professeurs de l’enseignement secondaire[69]. Concernant le statut des femmes, Bourguiba mène une campagne pour leur émancipation, ce qui lui vaut des critiques et une opposition de la partie conservatrice de la société. Devant une si grande opposition, son conseiller Béji Caïd Essebsi lui demande si ce projet revêt une grande importance, ce à quoi Bourguiba lui répond que « si cette réforme n’est pas réalisée maintenant, elle ne pourra peut-être plus jamais être réalisée et je ne suis pas sûr de pouvoir moi-même la réaliser encore dans six mois »[69].

En même temps, l’Union nationale des femmes de Tunisie est fondée par des femmes militantes pendant que Bourguiba œuvre à travers sa campagne à sensibiliser les citoyens tunisiens à ces nouvelles réformes révolutionnaires que sont la généralisation de l’enseignement aux filles à l’égal des garçons, l’admission des femmes à l’emploi dans les mêmes conditions que les hommes, le libre consentement au mariage et la suppression du voile. La campagne s’avère un succès qui est adopté par les jeunes.

Sur le plan législatif, il met en place le Code du statut personnel, promulgué le 13 août 1956, qui réorganise la famille : la répudiation est interdite par la loi et remplacée par le divorce, la loi garantit l’interdiction de la polygamie devenue un délit et donne le droit de la femme à choisir librement son mari sans l’approbation du père qui est jusque-là une tradition. L’égalité entre le père et la mère ainsi qu’entre les enfants est aussi inscrite dans la loi[70]. Bourguiba réforme aussi le système judiciaire du pays, en fondant l’ensemble de la justice dans un système placé sous la responsabilité de l’État mais aussi en transférant le pouvoir judiciaire des caïds à des magistrats. Le nouveau fonctionnement de la justice et sa structure sont inscrits dans les décrets des 3 et 17 août ainsi que dans celui du 25 septembre 1956[70]. Les pouvoirs judiciaires du cadi, les juridictions charaïques du statut personnel et les tribunaux régionaux sont remplacés respectivement par les justices cantonales, les tribunaux de droit commun et les tribunaux de première instance. Au siège de chaque tribunal de première instance est instituée une juridiction criminelle composée de trois magistrats et de quatre jurés. Au sommet du système, on assiste à la fusion de la chambre des requêtes et du tribunal du charâa qui laissent la place à la Cour de cassation. Le décret du 13 août 1956 supprime les anciennes juridictions islamiques et les tribunaux compétents dans les affaires impliquant les citoyens français ; ces réformes conduisent au jugement des Français par les tribunaux tunisiens. Suite à cela, des négociations avec les délégations françaises ont lieu, le 26 novembre 1956, à propos de la convention judiciaire adoptée le 3 juin 1955. Le 9 mars 1957, elles conduisent à l’adoption d’une nouvelle convention qui abolit les juridictions françaises, maintient les magistrats français dans les seules matières civile et commerciale et assure aux ressortissants français les garanties indispensables concernant leur statut personnel[71].

Président de la République[modifier | modifier le code]

Bourguiba adresse un discours à l’assemblée constituante après sa désignation en tant que président de la République

À l’occasion du second anniversaire de son retour en Tunisie, le 1er juin 1957, Bourguiba désire proclamer la république, mais la crise des rapports franco-tunisiens due à la suspension de l’aide financière de la France, ajourne l’événement. Le 22 juillet, le bureau politique du Néo-Destour annonce la convocation des membres de l’assemblée constituante à une séance extraordinaire organisée le 25 juillet[72]. La séance débute à 9 h 23 dans la salle du trône du palais du Bardo sous la présidence de Jellouli Farès et en présence du corps diplomatique[73]. Le Premier ministre Bourguiba et les membres de son gouvernement, à l’exception de Béchir Ben Yahmed qui n’est pas parlementaire, siègent dans les rangs des constituants. Ouvrant la séance, Farès souligne que les constituants sont appelés à se prononcer sur la forme du régime. À 15 h 30, Bourguiba commence un procès méthodique du règne des beys, accusant ces derniers de bassesse et de trahison. Il conclut finalement en appelant à la proclamation de la République :

« Le peuple tunisien a atteint un degré de maturité suffisant pour assumer la gestion de ses propres affaires. Je sais toute l’affection qu’il me porte. Certains ont pensé que je pourrais prendre en charge ses destinées. Mais j’ai un tel respect pour le peuple tunisien que je ne lui souhaite pas de maître et que le seul choix que je puisse lui indiquer est le choix de la République[72]. »

Finalement, un vote à l’unanimité abolit un régime monarchique vieux de 252 ans et instaure un régime républicain[74] qui s’appuie sur le seul Néo-Destour[75]. Les biens du bey sont confisqués et servent à régler la dette de l’État[76]. Bourguiba est chargé de la présidence de la République à titre provisoire, dans l’attente de la promulgation d’une nouvelle Constitution. Par la même occasion, il annonce la démission de son gouvernement et en forme un second, où il occupe le poste de chef du gouvernement en même temps que celui de président de la République.

Fondateur de la Tunisie moderne[modifier | modifier le code]

Le 8 février 1958, l’armée française bombarde le village frontalier de Sakiet Sidi Youssef et fait 72 morts et plusieurs blessés[77]. Le soir même, Bourguiba annonce la « bataille de l’évacuation » de Bizerte et proclame, le 12, l’interdiction de l’entrée dans les eaux territoriales à tout navire de guerre français puis, le 14, fait adopter par l’assemblée constituante une loi abrogeant la convention de 1942 qui stipulait que « Bizerte ne faisait pas partie du territoire tunisien et était un port français ».

Couples Bourguiba et Kennedy à la Maison-Blanche en 1961

Grâce à la pression diplomatique, il obtient de la France l’évacuation du territoire tunisien et la concentration de son armée sur la base de Bizerte. Trois ans plus tard, suite à la meurtrière crise de Bizerte, les négociations aboutissent, le 15 octobre 1963, à l’évacuation de la base[78].

Lors de la promulgation de la nouvelle Constitution, le 1er juin 1959, Bourguiba évoque de façon prémonitoire l’époque des califes :

«  Tout dépendait des attitudes personnelles et des qualités morales des responsables. Les seules limites de leur pouvoir découlaient des prescriptions de la religion. Cela pour la compétence. Pour la durée, ils étaient investis à vie. Seule la mort mettait fin à leur mandat. Ils pouvaient vieillir, devenir incapables d’assumer le pouvoir et tomber sous la coupe d’un entourage de courtisans et de créatures. C’était l’impasse, sans aucun moyen d’en sortir. La curée s’organisait[79]. »

À contre-courant de ses voisins et homologues arabes, la priorité est donnée à l’éducation et à la santé au détriment de l’armement. Il met en place un enseignement moderne et nomme l’écrivain Mahmoud Messadi au poste de ministre de l’Éducation nationale. Celui-ci met fin au double cursus d’enseignement coranique et occidentalisé. L’école devient publique et gratuite. Bourguiba abolit également le double circuit de la justice, met fin à l’influence des religieux sur la magistrature et instaure des cours civiles. En février 1961, il appelle ses concitoyens à ne pas observer le jeûne du ramadan afin de mieux affronter et combattre le sous-développement. En mars 1964, en plein ramadan, il enfonce le clou en buvant ostensiblement, à la télévision, un verre de jus d’orange en pleine journée[80],[81]. Son non-respect du jeûne et un discours sur le prophète Mahomet publié par un journal libanais entraînent de vives critiques dans le monde musulman allant jusqu’à une accusation d’apostasie par le cheikh Ibn Baz en 1974[82].

Le 20 décembre 1962, le gouvernement annonce la découverte d’un complot visant à assassiner Bourguiba et organisé par des militaires et quelques civils proches de Ben Youssef[83]. Tout est découvert lorsque l’un des officiers, pris de remords, va trouver Bahi Ladgham, le lieutenant de Bourguiba, pour dénoncer la conspiration et livrer ses complices. Il explique que des chars devaient sortir de la caserne d’El Aouina et investir le palais présidentiel de Carthage.

Au nombre des conjurés figurent le neveu de Mahmoud El Materi, Moncef, et le propre aide de camp du président. Lors du procès, l’un des sous-officiers accusés déclare ne pas pardonner à Bourguiba « de les avoir sacrifiés dans la bataille de Bizerte »[84]. Condamnés à mort par le Tribunal militaire, onze des coupables sont pendus. À cela s’ajoute l’interdiction du Parti communiste tunisien et de la revue La Tribune du progrès proche de ce parti.

Expérience collectiviste[modifier | modifier le code]

Bourguiba avec Ben Salah lors d’un meeting en 1963

Ahmed Ben Salah, étoile montante du gouvernement et partisan d’une ligne socialiste, est protégé des attaques des ministres tunisois par Bourguiba qui lui apporte son soutien : « Je suis personnellement responsable du plan que je couvre de mon autorité. Désormais, le plan sera l’œuvre du parti »[85]. Ben Salah est coopté, le 17 novembre 1961, au bureau politique malgré son échec aux élections du comité central lors du congrès de Sousse (1959)[86].

Le remariage de Bourguiba, le 12 avril 1962, avec Wassila Ben Ammar est une occasion manquée pour les Tunisois de limiter l’envahissement de Ben Salah. Car, le 6 février 1963, Bourguiba proclame que la bataille contre le sous-développement est « une lutte pour la dignité de l’homme et la gloire de la patrie [...] Dans ces conditions, la restriction des libertés et des privilèges de la propriété s’impose lorsqu’il convient d’en faire un usage plus productif et plus rentable pour la collectivité »[84]. En juin, lors d’une visite à Sfax, il précise :

«  Quant à ceux qui s’érigent en défenseurs de la liberté individuelle, du secteur privé et de la libre entreprise, nous disons que le plan sert l’intérêt de tous. Dans notre situation, seule l’action collective est efficace[87]. »

Pièce de deux dinars à l'effigie de Bourguiba et célébrant le 10e anniversaire de la République

Il s’attaque alors au secteur commercial : tous les circuits traditionnels sont brisés et remplacés par un réseau centralisé d’offices d’État et de coopératives. Il vise particulièrement le négoce assuré par les Djerbiens en qui Ben Salah voit une caste conservatrice. Le 28 avril 1964, Bourguiba demande l’ouverture de négociations sur les terres agricoles détenues par les étrangers. En réponse, le 2 mai, la France notifie la suspension de son aide financière. En conséquence, le 12 mai, le président promulgue la nationalisation des terres. Ces dernières, devenues domaines de l’État, comptent parmi les meilleures du pays. Le problème est que les paysans renâclent à s’intégrer à un tel système[87]. En effet, la bureaucratie affaiblit l’idéologie gouvernementale : tandis que certaines unités restent en friche, d’autres se voient dotées de bien plus de travailleurs qu’il n’est nécessaire.

Le 30 septembre, la dévaluation du dinar de 25 % s’impose à la suite du premier plan quinquennal. Au congrès de Bizerte, la stratégie collectiviste est pourtant confirmée par l’instauration de la coexistence de trois secteurs économiques (public, privé et coopératif). Le Néo-Destour est rebaptisé à cette occasion Parti socialiste destourien (PSD) et un comité central incluant tous les ministres, les gouverneurs, les responsables régionaux du parti et certains hauts fonctionnaires est créé sur le modèle des partis communistes. Quant au bureau politique, ses membres ne sont plus élus mais choisis par le président au sein du comité central. Dès la fin du congrès, pour contrôler davantage l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), unique syndicat du pays, le PSD décide de créer dans toutes les entreprises ses propres cellules professionnelles pour faire concurrence aux cellules syndicales. Le parti présidentiel achève ainsi sa prépondérance dans le pays.

En juillet 1965, suite à un accident sur un navire reliant Sfax aux Kerkennah, le leader de l’UGTT Habib Achour est arrêté et remplacé à la tête du syndicat. Dès lors, la conjonction État-Parti et Bourguiba-Ben Salah « plonge la Tunisie dans une fuite en avant et un tourbillon de surenchères qui occulteront les réalités élémentaires »[88]. Ainsi, les premiers incidents se produisent le 15 décembre à M’saken : la population manifeste contre l’obligation pour 147 petits agriculteurs d’adhérer aux nouvelles coopératives d’arbres fruitiers qui remplaceraient leurs 80 000 pieds d’oliviers. On procède alors à des dizaines d’arrestations et à la dissolution des cellules du parti qui soutenaient les agriculteurs[89].

Durant cette période, Bourguiba se distingue de ses homologues arabes en matière de politique étrangère. Vingt ans avant le président égyptien Anouar el-Sadate, il préconise la normalisation des rapports avec Israël. Lors d’une tournée au Proche-Orient, bravant Gamal Abdel Nasser, il rappelle dans un discours prononcé à Jéricho le 3 mars 1965[90] que « la politique du tout ou rien n’avait mené en Palestine qu’à la défaite »[91]. Il propose par la même à l’ONU la création d’une fédération entre les États arabes de la région et Israël. En mai de la même année, réconforté par le soutien de son opinion publique, il n’hésite pas à rompre avec la Ligue arabe.

Visite en Tunisie de Chivu Stoica, président du Conseil d'État de la Roumanie, en février 1967

Le 14 mars 1967, Bourguiba est victime d’une crise cardiaque[92]. Tout le monde prend alors conscience qu’il peut disparaître et, à partir de ce jour, pensera à la succession. Le 5 juin, le déclenchement de la guerre des Six Jours provoque des émeutes à Tunis : le centre culturel américain, la Grande synagogue et des magasins de l’avenue de Londres sont pillés et incendiés. Le 25 janvier 1969, sommée de céder à la coopérative toutes ses terres et ses vergers, la population de Ouerdanine se révolte et tente de s’opposer aux tracteurs. Les forces de l’ordre ouvrent le feu et font deux morts et des dizaines de blessés[93]. Un peu partout, d’autres incidents éclatent pour les mêmes raisons : le refus de la collectivisation autoritaire. Le 3 août, Ben Salah présente à Bourguiba un projet de décret-loi portant généralisation du système coopératif dans l’agriculture mais Bourguiba, sur le conseil de certains ministres, refuse de le parapher. Le lendemain, il annonce :

«  On en arrive à poser le problème des limites du système coopératif. Il est valable jusqu’à un certain degré au-delà duquel l’équilibre est rompu[94]. »

Photo du gouvernement de Bahi Ladgham remanié le 12 juin 1970

Le 8 septembre, un communiqué signifie à Ben Salah son limogeage. Le 8 juin 1970, Bourguiba déclare au peuple tunisien :

«  Constitutionnellement le premier et unique responsable, c’est moi, Habib Bourguiba. Parce que je suis homme, donc sujet à l’erreur, je me suis trompé, je le dis en toute modestie. Je demande pardon au peuple et surtout aux militants qui ont souffert […] Je sais qu’ils sont convaincus de ma bonne foi […] mais j’ai été abusé par un homme qui maniait le mensonge avec une adresse diabolique[95]. »

Le 16 août, prononçant un discours à Monastir, il dénonce « un vaste complot qui visait à l’instauration de la fascisation par la voie révolutionnaire »[95].

Réformes bloquées[modifier | modifier le code]

Bourguiba préconise aussitôt des réformes dans les structures de l’État et du PSD et remplace le bureau politique par une commission supérieure du parti. Néanmoins, début août, il annonce mettre l’accent sur les problèmes sociaux et économiques, insiste pour que justice soit rendue aux victimes du collectivisme et demande de taire les problèmes politiques[96].

La page socialiste étant tournée, le gouvernement est repris en main par le libéral Hédi Nouira. En janvier 1971, avant de partir se faire soigner aux États-Unis, Bourguiba signe un décret déléguant ses prérogatives à Nouira, ce qui consolide l’alliance entre Achour et Nouira qui s’oppose alors au ministre de l’Intérieur Ahmed Mestiri. Au congrès de Monastir qui s’ouvre le 19 juin, Bourguiba, rentré après six mois de soins à l’étranger, désigne trois dauphins successifs : « C’est avec confiance que j’entrevois le jour où, mon passage dans ce monde arrivant à son terme, Nouira me succédera tout comme plus tard Mestiri et Masmoudi »[97]. Mais les assises adoptent une orientation qui ne semble pas plaire au président. Après une tentative de prise de contrôle du parti par Mestiri, Bourguiba le suspend, ainsi que plusieurs de ses alliés, et déclare clos les travaux du comité central : « Il est non moins évident que, tant que je serai de ce monde, je serai maintenu à la tête de l’État »[97].

En mai 1973, Bourguiba rencontre le président algérien Houari Boumédiène au Kef. Ce dernier lui déclare : « Le commencement, c’est l’union entre l’Algérie et la Tunisie. Nous la ferons méthodiquement mais fermement [...] nous avancerons par étapes ». Bourguiba, surpris par la proposition, suggère : « L’Algérie peut nous céder le Constantinois afin de rétablir un meilleur équilibre géographique entre les deux pays ». Boumédiène rétorque : « Je vois que la Tunisie n’est pas encore mûre pour l’union »[98]. Bourguiba, dans une déclaration à l’hebdomadaire égyptien El Moussaouar du 20 septembre, précise sa pensée :

«  La création des États-Unis d’Afrique du Nord, entre la Tunisie, la Libye, l’Algérie, le Maroc et la Mauritanie, se ferait par étapes, lentement et prudemment, et prendrait tout le temps qu’il faudrait : 10 ans ou 100 ans […] La capitale de cette fédération devrait être Kairouan, capitale spirituelle des musulmans depuis des siècles et qui symboliserait ainsi le retour à la gloire passée du monde islamique […][99]. »

En janvier 1974, Bourguiba rencontre le leader libyen Mouammar Kadhafi à Djerba. Ce dernier presse le président de procéder à une union entre la Tunisie et la Libye. À l’issue de leur entretien, le ministre tunisien des Affaires étrangères Mohamed Masmoudi lit une déclaration commune : « Les deux pays formeront une seule république, la République arabe islamique, dotée d’une seule Constitution, d’un seul drapeau, d’un seul président, d’une seule armée et des mêmes organes exécutif, législatif et judiciaire. Un référendum sera organisé le 18 janvier 1974 »[100]. À l’aéroport, Bourguiba déclare aux journalistes :

«  Cette journée aura été historique, consacrant un demi-siècle de lutte marquée par la constitution de la République arabe islamique, laquelle est appelée à avoir un poids considérable, eu égard aux expériences, aux cadres et aux richesses dont elle dispose. Nous exprimons l’espoir de voir l’Algérie, la Mauritanie et le Maroc se joindre à la Libye et à la Tunisie […] Nous avons décidé d’organiser un référendum le plus tôt possible, en principe le 18 janvier 1974. Toutefois, si la procédure, quant au référendum, exige un délai, celui-ci pourrait avoir lieu le 20 mars, fête de l’indépendance […] C’est ce que j’ai voulu proclamer à tous les peuples d’Afrique du Nord. Nous formons le vœu de voir les peuples du Machrek suivre notre exemple pour former une communauté puissante et solide[101]. »

Bourguiba et le Premier ministre Hédi Nouira durant le congrès du PSD en 1974

Toutefois, face aux oppositions qui se font jour aussi bien au sein du régime qu’à l'étranger, Bourguiba est contraint de faire marche arrière et d’abandonner le projet en prétextant l’inconstitutionnalité du référendum. C’est dans ce contexte que le nouveau congrès du PSD, convoqué à Monastir le 12 septembre, décide d’amender la Constitution de 1959 de façon à instituer la présidence à vie au bénéfice de Bourguiba qui reçoit ce titre de la part de l’Assemblée nationale le 18 mars 1975[102]. En avril 1976, une réforme constitutionnelle confirme le Premier ministre comme son successeur constitutionnel. Durant l’automne, Bourguiba est frappé par une nouvelle dépression, mal qui l’affecte périodiquement depuis cinq ans. Enfermé au palais présidentiel de Carthage, il ne reçoit presque plus personne[103].

En matière économique, l’État dirige encore près de 80 % de l’activité économique du pays, ce qui l’implique dans la plupart des conflits sociaux. En effet, les entreprises sont le lieu d’un conflit permanent entre la cellule syndicale de l’UGTT et la cellule professionnelle du PSD.

En 1978, Bourguiba est contraint de condamner les accords de Camp David sous la pression de ses partenaires, ce qui, en contrepartie, vaudra à la Tunisie d’accueillir le siège de la Ligue arabe puis celui de l’OLP[104].

Succession des crises[modifier | modifier le code]

Quoiqu’elle connaisse, durant les années 1970, une période de relance économique grâce à l’adoption d’une politique de libéralisation de l’économie, la Tunisie n’est pas à l’abri des convulsions politiques, sociales ou économiques qui s’amplifient tout particulièrement au milieu des années 1980. Le clientélisme prend de plus en plus d’ampleur jusqu’à étouffer le développement économique et social du pays. La situation devient d’autant plus complexe que l’âge avancé de Bourguiba, l’aggravation de son état de santé et son incapacité à gérer les affaires de l’État, attisent les convoitises de tous ceux qui, autour de lui, s’entre-déchirent pour la succession. Le pays s’engage ainsi dans une crise politique et sociale étouffante et rendue encore plus grave par la dégradation de la situation économique qui est perceptible à travers la paralysie des rouages de l’État, aiguisant le sentiment d’inquiétude, de désespoir et de perte de confiance.

Le 26 janvier 1978 intervient ce qu’on appellera le Jeudi noir. À la suite d’un appel à la grève générale de l’UGTT, des milliers de manifestants, des jeunes venus de la périphérie de Tunis, convergent vers la médina, les rues commerçantes du centre-ville et les quartiers bourgeois du Belvédère et de Mutuelleville. Ils dressent des barricades, brisent des vitrines et mettent le feu à des bâtiments administratifs. À midi, Bourguiba signe l’ordre à l’armée d’intervenir. On dénombre finalement des dizaines voire des centaines de morts selon les sources[105]. L’écrivain Mohsen Toumi avance : « Nos propres estimations, à l’époque, recoupées par celles d’autres enquêteurs, aboutiront à 200 morts au moins et 1 000 blessés »[106]. Dans l’après-midi, Bourguiba décrète l’état d’urgence et un couvre-feu qui dure près de trois mois. Abdelwahab Meddeb, autre écrivain tunisien, conclut : « On s’étonne à découvrir que le carnage du 26 janvier 1978 présente une scénographie répressive ressemblant à s’y méprendre à celle qui se déploya un certain 9 avril 1938. L’événement, qui confirmait l’entrée du Néo-Destour dans l’histoire, le 9 avril 1938, se projette sur l’événement qui prélude à sa sortie de l’histoire, le 26 janvier 1978 [...] Dans les deux cas, un processus politique échappait à l’autorité du moment. Allant crescendo, il fallait en briser l’élan »[105]. Il faut attendre près de vingt mois après le Jeudi noir pour que se tienne, le 5 septembre 1979, le nouveau congrès du PSD. Fidèle à sa stratégie permanente visant à ne pas rouvrir les blessures, Bourguiba donne pour consigne de tourner la page. Dans son discours d’ouverture, invoquant l’intérêt national, il appelle « tous les Tunisiens, quelles que soient les divergences d’opinion et d’orientation, à soutenir l’édifice étatique, instrument de la renaissance nationale, de la sécurité et de la stabilité »[107]. Dans ce climat d’unité apparente, le congrès se déroule dans l’ambiguïté car le fossé s’est encore élargi entre le président et les faucons rejetant l’ouverture et le multipartisme au nom de l’unité nationale. Dans ce climat, le congrès vote une résolution d’exclusion du PSD à l’encontre d’Achour, secrétaire général de l’UGTT, et de plusieurs ministres démissionnaires. Les faucons tentent ensuite d’imposer Nouira en le faisant élire secrétaire général du parti. Après intervention de Bourguiba, ces décisions ne sont pas publiées et ne seront annoncées qu’une seule fois à la radio nationale[107].

Au congrès du PSD tenu en avril 1981, on assiste à une proclamation historique de Bourguiba en faveur du pluralisme politique : « Le degré de maturité atteint par le peuple tunisien, les aspirations des jeunes et l’intérêt qu’il y a à faire participer tous les Tunisiens, quelles que soient leurs opinions à l’intérieur ou à l’extérieur du parti dans la prise de décision, nous invitent à dire que nous ne voyons pas d’objection à ce que des organisations nationales politiques ou sociales voient le jour »[108]. Cette ouverture échoue toutefois en raison de l’affrontement électoral interne dans la capitale, à l’occasion des élections législatives[109], et malgré les efforts du nouveau Premier ministre Mohamed Mzali. Du coup, la lutte pour la succession s’accentue. Dans ce contexte, Wassila Bourguiba déclare dans Jeune Afrique (28 février 1982) : « Avec la constitution telle qu’elle est, la continuité est artificielle et le risque d’un rejet populaire n’est pas exclu. Le peuple tunisien respecte Bourguiba mais la véritable continuité sera assurée lorsque l’œuvre de Bourguiba sera poursuivie démocratiquement par un président élu »[110]. Habib Achour confie au même journal (11 août) : « Je suis pour la révision de la Constitution de manière à ce que tous les candidats qui le souhaitent puissent se présenter librement »[110]. Bourguiba s’exécute en légalisant deux nouveaux partis politiques le 19 novembre 1983 : le Mouvement des démocrates socialistes et le Parti de l’unité populaire issu d’anciens alliés de Ben Salah.

Habib Bourguiba aux côtés du Premier ministre Mohamed Mzali

Fin décembre 1983, le gouvernement annonce l’augmentation des prix du pain et des céréales. Les premières réactions fusent du sud : Douz, Kébili, El Hamma, Gabès puis Kasserine se révoltent. Tunis et sa banlieue s’embrasent le 3 janvier et les émeutes se poursuivent pendant trois jours malgré la proclamation de l’état d’urgence et le couvre-feu décrétés dès le 1er janvier. Officiellement, ces nouveaux incidents font 70 morts[111]. Jeune Afrique du 18 janvier avance, d’après son décompte effectué dans les hôpitaux, le chiffre de 143 morts et d’un millier d’arrestations[111]. Le 6 janvier, Bourguiba convoque la télévision et indique : « Toutes les augmentations sont annulées. Que Dieu bénisse le peuple tunisien »[112].

Ce coup de théâtre soulève l’enthousiasme du pays. Paul Balta écrit dans Le Monde du 10 janvier : « Les habitants des ceintures rouges de Tunis et des grandes villes, souvent au-dessous du seuil de la pauvreté, qui rejoignent dans leur révolte les populations déshéritées du bled, ont manifesté leur colère plus violemment et en plus grand nombre que le 26 janvier 1978 »[111]. Mohamed Charfi estime le 27 janvier :

« C’est une crise de société [...] Les transformations sociales n’ont pas été accompagnées de transformations politiques [...] d’où la rupture entre les transformations sociales permanentes et le gel politique qui est à l’origine des problèmes de la crise du régime »[111]. Mohsen Toumi déclare pour sa part : « Ceux que les communiqués officiels appellent des chômeurs, des oisifs, des éléments hostiles, c’est-à-dire les victimes du mal développement [...] se trouvent en rupture organique avec tout ce qui compose l’establishment, pouvoir et opposition légale confondus »[113]. Pourtant, le Premier ministre Mzali fait le vide autour de Bourguiba. En juillet 1985, Allala Laouiti, fidèle compagnon du président, est remplacé par Mansour Skhiri et éloigné du palais présidentiel tout comme Bourguiba Jr., conseiller à la présidence, qui est limogé par son père le 7 janvier 1986. Pour tenter de résoudre la crise économique qui s’aggrave, Bourguiba remplace Mzali et désigne, le 8 juillet, Rachid Sfar au poste de Premier ministre avec pour mission de mettre en œuvre un plan d’ajustement structurel. Ces crises successives favorisent la montée de l’islamisme et alimentent la paranoïa du président qui s’assure finalement le soutien du général Zine el-Abidine Ben Ali qui est nommé ministre de l’Intérieur puis promu Premier ministre en octobre 1987. Commencé dans une atmosphère de libéralisme et de laïcisation de la société tunisienne, le règne de Bourguiba s’achève dans une atmosphère crépusculaire alimentée par la crise économique et financière.

Destitution[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Coup d'État du 7 novembre 1987.

Dans la nuit du 6 novembre 1987, un groupe de sept médecins tunisiens signent un rapport médical qui certifie l’incapacité mentale du président. Ben Ali le dépose en s’appuyant sur l’article 57 de la Constitution de 1959 et prend en main le pays[114]. Dans leur livre Notre ami Ben Ali[115], les journalistes Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi racontent en ces termes la prise de pouvoir par Ben Ali :

«  Sept médecins dont deux militaires sont convoqués en pleine nuit, non pas au chevet du malade Bourguiba, mais au ministère de l’Intérieur. Parmi eux se trouve l’actuel médecin du président, le cardiologue et général Mohamed Gueddiche. Ben Ali somme les représentants de la faculté d’établir un avis médical d’incapacité du président. « Je n’ai pas vu Bourguiba depuis deux ans » proteste un des médecins. « Cela ne fait rien ! Signe ! » tranche le général Ben Ali. »

Dans sa déclaration du lendemain matin, ce dernier rend hommage aux « énormes sacrifices » consentis par Bourguiba, en compagnie d’hommes valeureux, au service de la libération de la Tunisie et de son développement. Élu président en 1989, il poursuivra la politique de Bourguiba dont il se positionne comme le fils spirituel, comblant ainsi les vœux de Bourguiba qui désire « gouverner après sa mort ».

Selon plusieurs sources[116], les services secrets italiens auraient joué un rôle important dans la chute de Bourguiba. Dans un entretien à La Repubblica du 11 octobre 1999[117], l’amiral Fulvio Martini (ancien directeur du SISMI) confirme cette hypothèse : « Tout a commencé avec la visite en 1984 en Algérie du président du Conseil italien Bettino Craxi » explique-t-il. « Les Algériens, inquiets de la déstabilisation croissante en Tunisie, étaient alors prêts à intervenir » dans ce pays en raison des menaces portées sur leurs intérêts stratégiques. Ainsi, l’armée algérienne aurait été prête à envahir la partie du territoire tunisien où transite le pipeline qui conduit le gaz naturel algérien jusqu’en Sicile. « En 1985, M. Craxi m’a demandé de me rendre en Algérie pour y rencontrer les services secrets [...] l’objectif était d’éviter un coup de tête » algérien selon Martini. « À partir de ce moment a commencé une longue opération de politique étrangère dans laquelle les services secrets ont eu un rôle extrêmement important. À la fin, nous avons estimé que le général Ben Ali était l’homme capable de garantir, mieux que Bourguiba, la stabilité en Tunisie » ajoute-t-il. « Nous avons proposé cette solution aux Algériens qui en ont parlé aux Libyens. Je suis allé en parler aux Français [...] Le chef des services secrets de l’époque, le général René Imbot, m’a traité avec arrogance et m’a dit que nous autres Italiens, nous ne devions pas nous mêler de la Tunisie, qu’il s’agissait de l’empire français » affirme Martini[118].

Il s’agissait donc d’organiser un coup d’État, le plus invisible possible, et c’est ainsi que l’idée d’un « putsch médical » aurait pris forme. L’Italie aurait garanti le ralliement du Premier ministre Ben Ali et ce choix aurait rencontré l’approbation des Algériens ainsi que des Libyens. « C’est vrai, l’Italie a remplacé Bourguiba par Ben Ali », conclut Martini alors que La Repubblica avait cité, le 10 octobre 1999, un rapport exposé le 6 octobre précédent par Martini devant une commission parlementaire italienne. Pour sa part, Craxi dément, ce même 10 octobre, une participation des services secrets italiens à l’accession au pouvoir de Ben Ali. « Il n’y a aucune manœuvre ni interférence italienne dans les événements qui ont porté le président Ben Ali au pouvoir en 1987 » affirme-t-il au bureau de l’AFP à Tunis. Selon Le Monde, ces révélations de Martini n’auraient toutefois pas convaincu les spécialistes car Craxi était un ami de Bourguiba[119].

Fin de vie[modifier | modifier le code]

Afin d’éviter sa récupération par des opposants, Bourguiba est évacué du palais présidentiel de Carthage quelques jours plus tard pour Mornag, près de Tunis, où il est assigné à résidence avant d’être transféré le 22 octobre 1988 à Monastir où il vit avec le soutien d’une équipe médicale[120]. Il se dit officiellement bien traité par le nouveau pouvoir. Souffrant de divers problèmes de santé, dont des troubles de l’élocution et de l’attention, Bourguiba connaît de graves problèmes de santé à la fin des années 1990. Il reçoit parfois quelques visiteurs étrangers et le président Ben Ali. Le 5 mars 2000, Bourguiba est hospitalisé en urgence à l’hôpital militaire de Tunis à la suite d’une pneumopathie. Son état étant jugé critique, il subit une ponction pleurale aux soins intensifs. Sa santé s’étant améliorée, il quitte l’hôpital le 13 mars pour regagner sa résidence. Il y meurt le 6 avril à 9 h 50 à l’âge officiel de 96 ans[30],[121],[122]. Le président Ben Ali décide un deuil national de sept jours alors que l’Algérie décrète un deuil de trois jours. Le président algérien Abdelaziz Bouteflika reconnaît « l’une des personnalités du Maghreb les plus marquantes du XXe siècle dont l’Afrique et le monde peuvent s’enorgueillir » et le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, rend hommage à « l’homme de paix » et à « l’architecte de l’Organisation de l’unité africaine »[123].

Tombeau de Bourguiba dans son mausolée

En fin d’après-midi, sa dépouille est enveloppée dans un linceul blanc comme le veut la tradition et portée à bout de bras par des membres de la Chabiba, organisation de jeunesse du Rassemblement constitutionnel démocratique, reconnaissables à leurs tuniques rouges ; elle est déposée au milieu de la cour de la maison familiale, recouverte du drapeau national et entourée de membres de la Chabiba[122]. Son fils Habib Jr., sa belle-fille et sa fille adoptive Hajer reçoivent les condoléances des notables de la ville et du gouvernorat[122]. Bourguiba est enterré le 8 avril, dans l’après-midi, dans son mausolée. Après une brève cérémonie à la mosquée Bourguiba, sa dépouille est transportée sur un affût de canon recouvert du drapeau national et tirée par un véhicule militaire encadré de détachements de l’armée tunisienne. Parmi les personnalités étrangères invitées figurent les présidents français Jacques Chirac, algérien Abdelaziz Bouteflika, palestinien Yasser Arafat et égyptien Mohammed Hosni Moubarak. Après la mise en terre, le président Ben Ali prononce une oraison funèbre dans laquelle il salue le « combat loyal et dévoué » de Bourguiba pour la Tunisie[124]. Les conditions des obsèques sont pourtant soumises à la critique de la presse internationale qui pointent la brièveté de la cérémonie, le peu d’invités étrangers et l’absence de retransmission à la télévision qui diffuse des cérémonies animalières pendant le convoi funéraire[125].

Le 26 septembre 2012, un militant salafiste est condamné à huit mois de prison ferme par le tribunal de première instance de Monastir pour avoir profané le mausolée du père de l’indépendance tunisienne[126].

Culte de la personnalité[modifier | modifier le code]

Statue équestre à La Goulette

Le 7 octobre 1961, dans un article d’Afrique Action, Béchir Ben Yahmed, ancien secrétaire d'État à l’information, écrit déjà :

«  Le pouvoir personnel [est] détenu par des hommes qui sont des présidents de la République mais sont en fait des monarques sans le titre. Bourguiba détient aujourd’hui, en droit et en fait, plus de pouvoirs que n’en avaient le bey et le résident général réunis[30]. »

Après sa chute, l’ancien ministre Tahar Belkhodja analyse ainsi le culte de la personnalité cultivé par Bourguiba :

«  À ses yeux, la république se confondait avec l’État, émanation et manifestation d’un pouvoir dont le parti unique était l’instrument, le tout reposant sur sa propre personne. Le « Combattant suprême » semble avoir adopté la devise d’Ibn Khaldoun : « La politique exige le pouvoir d’un seul [...] Bourguiba a su ainsi forger son propre mythe, qui a été largement amplifié par l’imagination collective et aura modelé pendant des décennies le cours de l’histoire tunisienne »[127]. »

Mausolée Bourguiba à Monastir

Ayant l’obsession de sa place dans l’histoire, Bourguiba s’emploie rapidement à la traduire de toutes les façons possibles. À Monastir, dont il veut faire une « ville-souvenir », il se fait édifier dès les années 1960, un mausolée de marbre blanc où ses parents puis sa première épouse Moufida sont inhumés. Sur la grande porte de bronze sont gravées trois titres résumant sa vie : « Le Combattant suprême, le bâtisseur de la Tunisie nouvelle, le libérateur de la femme ». Bourguiba fait également confectionner son cercueil dès 1976 et prépare le déroulement de ses funérailles : « Dès sa mort, Bourguiba Jr. devait informer une série de chefs d’État, dont il dresserait la liste, afin que le maximum d’entre eux puisse venir. Pour cela, il convenait de différer de deux jours, après l’annonce de son décès, le déroulement des obsèques. Et surtout, parce qu’il fallait associer au deuil la Tunisie entière, son corps devait être amené lentement, solennellement, de Carthage à Monastir. Ne laissant rien au hasard, il avait divisé le parcours de 140 kilomètres entre les deux villes, de façon à ce que chacun des vingt gouvernorats soit chargé de faire transporter son cercueil sur une distance égale »[128].

Statue à Tabarka

Ce scénario ne sera finalement pas suivi. Outre sa figure de « Combattant suprême » (mujâhid al-akbar), il se revendique également comme « mujtahid suprême », étant par sa fonction de chef d’État l’imam de la communauté[129]. Dans un discours délivré en juin 1973 à Genève, à la conférence de l’OIT, il esquisse une définition de son rôle historique en tant que fondateur de la Tunisie moderne :

«  D’une poussière d’individus, d’un magma de tribus, de sous-tribus, tous courbés sous le joug de la résignation et du fatalisme, j’ai fait un peuple de citoyens. Mais j’ai peur de ce que j’ai appelé un jour le « démon des Numides », ce démon qui pousse à la désunion, aux luttes intestines, qui nous a fait rater notre histoire après la révolte de Jugurtha[130]. »

Allant dans le même sens, il déclare le 12 avril 1975 après sa désignation comme président à vie :

«  Le fait de me désigner à vie à la tête de l’État ne peut être qu’un hommage de reconnaissance rendu aux yeux du monde entier à un homme dont le nom s’identifie à la Tunisie […] Oui, j’ai nettoyé le pays de toutes les tares qui l’enlaidissaient, j’en ai extirpé les mauvaises coutumes, je l’ai libéré du joug qui l’asservissait […] Mon passage à la tête de ce pays le marquera d’une empreinte indélébile pendant des siècles[128]. »

Après l’avènement de la république, les symboles du « Combattant suprême » se multiplient à travers le pays. Ferryville, située non loin de Bizerte, est rebaptisée Menzel Bourguiba. Des statues de lui sont par ailleurs érigées dans presque toutes les villes. Monastir étant le lieu de sa naissance, il s’y fait représenter en collégien devant la mairie alors qu’à Tunis (place d’Afrique), c’est à cheval qu’il se fait représenter. Dans la salle du Conseil des ministres, au palais de Carthage, il installe les effigies de figures de l’histoire de la Tunisie parmi lesquelles Hannibal Barca et Ibn Khaldoun. Son propre buste devait figurer dans cette série[131]. Après sa destitution, les statues sont progressivement déboulonnées. Dans la nuit du 11 au 12 juin 1988, deux statues sont déboulonnées à Kairouan et l’avenue Bourguiba rebaptisée avenue du 7-Novembre[132]. La statue équestre de Tunis sera déboulonnée le 11 octobre puis déplacée devant le port de La Goulette.

La quasi-totalité des villes de Tunisie possèdent une rue ou avenue portant le nom de Bourguiba dès l’indépendance du pays. La plus célèbre d’entre elles est l’avenue Habib-Bourguiba située à Tunis. En 1965, il obtient même, lors d’un voyage dans dix pays d’Afrique, qu’une avenue porte son nom dans chacune des capitales traversées.

Famille[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Famille Bourguiba.
Bourguiba en compagnie de Mathilde et Habib Jr. en 1956
Bourguiba en compagnie de sa seconde épouse Wassila et de sa fille adoptive Hajer en 1968

La famille Bourguiba est originaire de la noblesse ottomane. En albanais, le nom Bourguiba signifie « prisonnier ». La famille vit à Istanbul avant de la quitter pour rejoindre les côtes de Syrte en Libye. En 1795, l’arrière grand-père de Habib Bourguiba, Haj Mohamed Bourguiba El Kebir, quitte la Tripolitaine pour s’installer en Tunisie en raison des troubles qui éclatent entre la Libye et l’Empire ottoman. C'est ainsi qu’il embarque pour Monastir avec sa famille, ses biens, ses pêcheurs, ses quarante esclaves et son médecin puis s’installe dans un quartier appelé depuis « quartier des Tripolitains ». Dès lors, Mohamed Bourguiba s’enrichit de plus en plus et apporte son aide aux personnes dans le besoin, devenant connu pour sa générosité. Il a un fils prénommé Mohamed, le deuxième du nom, qui naît en 1805. À la mort de son père, il hérite de ses richesses qu’il fait fructifier et devient connu, tout comme lui, pour son aide aux nécessiteux, notamment les pauvres et les esclaves noirs[133].

Quelques années après son installation à Monastir, la dynastie husseinite entreprend plusieurs réformes pour éviter à la Tunisie le sort de la Régence d'Alger et met en place de nouvelles institutions en vue de rivaliser avec l’Europe, tentative coûteuse pour l’État, qui est obligé d’augmenter l’impôt de la mejba pour pouvoir rembourser ses emprunts à l’étranger. Cela se solde par un mécontentement de la population qui décide de se révolter en 1864. En résulte une répression impitoyable : le bey décide de punir toute personne y ayant participé. Mais l’arrivée du général Ahmed Zarrouk, chargé de la pacification, se solde par l’arrestation des notables de la cité, dont fait partie Mohamed Bourguiba et son frère, et leur détention dans un camp beylical dressé à l’ouest de la ville. Ils ne sont libérés que grâce au sacrifice de la famille qui se sépare de presque tous ses biens et les offre au général[134].

Toutefois, Mohamed Bourguiba décède la nuit de son retour chez lui, en 1865. Le benjamin de ses quatre enfants, Ali, est alors remarqué par le général Zarrouk qui voit en lui une bonne recrue pour ses troupes et décide de l’enrôler. Il accepte et passe dix-neuf ans de sa vie en campagne, avant de terminer sa carrière militaire avec le grade de sergent-chef et une pension trimestrielle de 11,25 francs. Lorsqu’il quitte l’armée, la France vient de prendre les pleins pouvoirs, avec la signature du traité du Bardo du 12 mai 1881 et des conventions de la Marsa du 8 juin 1883, et d’instaurer son protectorat avec l’accord de Sadok Bey. Un an avant son instauration, Ali Bourguiba épouse en 1880 Fatouma Khefacha, fille d’Ahmed Khefacha et Khadouja Mzali, ce qui lie la famille Bourguiba à la famille Mzali[135]. Appauvrie, la famille ne fait plus partie des notables locaux. La maison familiale est occupée par les trois enfants de Mohamed Bourguiba, à savoir sa fille unique Emna, qui a épousé Ahmed Sakka, son deuxième fils Hassan, et Ali ainsi que son épouse. Fatouma met au monde six garçons — Mohamed, Ahmed, Mhamed, Mahmoud, Younès qui décède à l’âge de trois mois et Habib — et deux filles, Nejia (qui a faillit épouser le père de Mohamed Mzali[136]) et Aïcha[137].

Dans cette situation, l'atmosphère familiale entre les trois frères est caractérisée par plusieurs disputes. Ali Bourguiba est par la suite nommé cheikh du quartier tripolitain puis conseiller municipal et expert agricole, ce qui lui permet d'améliorer sa situation personnelle et de déménager dans une modeste demeure appelée Dar El Kouij et située sur une falaise nommé Karrayia (« Sainte noire » en turc)[137].

En 1925, alors qu’il étudie à Paris, Habib Bourguiba fait la connaissance de Mathilde Lefras[138] qui devient sa logeuse. Après son retour en Tunisie, il apprend qu’elle est enceinte : Habib Bourguiba Jr., son unique enfant, naît le 9 avril 1927 à Paris, le couple se mariant en août de la même année[138]. Après l’indépendance de la Tunisie, Mathilde adopte la nationalité tunisienne, se convertit à l’islam et adopte le prénom de Moufida. Le couple divorce finalement le 21 juillet 1961[139].

Le 12 avril 1962, Habib Bourguiba épouse Wassila Ben Ammar, une femme appartenant à une famille de la bourgeoisie tunisoise qu’il fréquente depuis 18 ans. Ils adoptent ensemble une fille prénommée Hajer[138]. Wassila prend petit à petit un rôle politique de plus en plus important au fil de la dégradation de la santé de son mari, ce qui lui vaut le titre de Majda (Vénérable). Leur divorce, le 11 août 1986, par un simple communiqué et sans que la procédure légale soit respectée, contribue à accélérer la chute du régime.

Héritage[modifier | modifier le code]

Habib Bourguiba a conduit son pays à l’indépendance puis fondé la deuxième république civile du monde arabe après celle du Liban[140]. Il a ensuite participé à la construction de l’État-nation en « tunisifiant » son pays. D’ailleurs, avant l’indépendance, le pays s’appelait Régence de Tunis et non pas Tunisie.

Pour l’ancien ministre Mohamed Charfi, les transformations postérieures de la société tunisienne induites par l’action de Bourguiba sont nombreuses : urbanisation, scolarisation, passage à un autre modèle familial et libération des femmes. Il insiste ainsi sur le rôle joué, après les grandes figures de la réforme tunisienne que sont Kheireddine Pacha et Tahar Haddad, par Bourguiba. « Si le sous-développement est une maladie, Bourguiba aura su faire le juste diagnostic et mettre en œuvre les remèdes efficaces »[141]. Toutefois, d’autres remettent en question l’ampleur des succès obtenus dans cette bataille du développement et le rôle du seul Bourguiba dans ces évolutions.

Bourguibisme[modifier | modifier le code]

Bourguiba développe également sa propre doctrine qu’il appelle « bourguibisme » mais qui s’apparente au pragmatisme. Elle est fondée sur le réalisme politique et économique qui se fonde sur la croyance qu’« aucun domaine de la vie terrestre ne doit échapper au pouvoir humain de la raison »[142].

Variante locale du kémalisme, elle est composée de l’affirmation de l’identité nationale tunisienne, construite dans la lutte contre les Ottomans et les Français, du libéralisme, d’un islam étatisé et contrôlé et d’une totale indépendance vis-à-vis des politiques arabes. La politique des étapes en constitue la dimension principale. Bourguiba croyait en cette politique (contrairement au « tout ou rien » prôné et encouragé par certains) de l’action en fonction des possibilités réelles et non des aspirations[90].

En réalité, elle permit à Bourguiba une pleine liberté d’action qui le conduisit à un opportunisme politique lui permettant d’imposer aussi bien des percées audacieuses que des volte-face spectaculaires.

Code du statut personnel[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Code du statut personnel.

Parmi ses acquis sociétaux figure le Code du statut personnel (CSP) qui est adopté quelques mois après sa prise du pouvoir. Son adoption coïncide avec une représentation nationale disposée à accepter le texte dans la lignée de l’œuvre de Tahar Haddad. Ce code qui émancipe la femme, doublant ainsi le nombre des citoyens du pays, ne pouvait être accompli que contre la majorité de l’opinion publique de l’époque. Bourguiba l’a compris et est passé à l’acte alors même qu’il n’avait pas encore institué la république. Car si de nombreux dignitaires religieux, comme Mohamed Fadhel Ben Achour, n’ont pas hésité à soutenir que les dispositions du CSP constituent des interprétations possibles de l’islam (ijtihad), d’autres s’y opposèrent en estimant qu’elles violaient la norme islamique. Le Code du statut personnel constituerait donc l’essentiel de l’héritage au point d’être devenu une sorte de bloc de consensus que les islamistes eux-mêmes ne remettraient plus en cause publiquement[141].

Établissant un parallèle avec Mustafa Kemal Atatürk, Mohamed Charfi soutient que Bourguiba aurait eu la volonté de réformer la société « à l’intérieur de l’islam » et non pas contre lui. Cette transformation de la société et sa modernisation était accompagnée d’une action d’explication modulée selon les publics auxquels Bourguiba s’adressait. Cette dimension de réformateur est néanmoins remise en question par l’écrivaine Hélé Béji, qui souligne au contraire le caractère transgressif de bien des gestes bourguibiens (notamment dans le domaine du statut de la femme)[141]. Dans ce cadre, Jean Daniel cite une conversation entre Bourguiba et Jacques Berque à propos de l’islam. Pour Bourguiba, la religion, associée au parti du Destour, aurait historiquement favorisé la colonisation de la Tunisie[141]. Charfi nuance cette idée en indiquant que la rupture indéniable opérée par Bourguiba s’est faite davantage avec la société traditionnelle qu’avec l’islam en tant que tel.

Enseignement[modifier | modifier le code]

Dès l’indépendance, l’accent est mis délibérément sur le développement du système éducatif. Le budget de l’État alloué à l’éducation nationale n’a cessé de croître pour atteindre 32 % en 1976[143].

Les écoles privées ont été maintenues mais soumises au règlement de l’État. En 1958, l’enseignement arabe de l’université Zitouna est unifié au système éducatif bilingue. Dès 1956 commence à se construire l’édifice de l’enseignement supérieur (fondations d’universités, d’instituts spécialisés, etc.).

Parti-État[modifier | modifier le code]

Bourguiba, qui avançait la maturité du peuple tunisien pour conquérir l’indépendance, ne jugea pas la relève assez préparée à la démocratie et au pluralisme et finit par s’octroyer la présidence à vie. Pour lui, « le peuple n’était pas encore mûr pour la démocratie » qui a été éludée au nom de l’unité qu’impliquait son projet. En conséquence, une fois jetés les fondements d’un État tunisien moderne, Bourguiba se laissa peu à peu « choir dans un autoritarisme paternaliste »[140]. Dans ce contexte, le PSD était devenu un « alibi dans un désert idéologique »[140]. Charles-André Julien y voit, quant à lui, « une démocratie conduite » que Bourguiba « pense par le haut ». Cette formulation dissocie les deux composantes de la démocratie : le jeu électoral et l’enjeu social. La conception bourguibienne évacue du concept de démocratie sa première composante mais elle lui garde la seconde : son contenu réformiste.

Toutefois, les circonstances historiques ont pesé lourdement dans la configuration du régime politique bourguibien. La démocratie, née au siècle du positivisme et du capitalisme montant, ne pouvait pas, malgré l’existence d’une élite politique formée en France, fleurir sur des structures mentales et économiques fragilisées par le protectorat. Le parti unique et les réformes en profondeur qu’il a menées dans le cadre d’institutions sur mesure ont constitué un détour obligé aux dépens du consensus démocratique. C’est le projet du développement planifié (socialisme coopératif) puis libéral du pays (capitalisme d'État), entrepris sous l’égide et avec les ressources de l’État bourguibien, qui a changé la donne. C’est à partir d’une petite bourgeoisie instruite et entreprenante, assise du parti et pourvoyeuse de l’État en cadres, qu’une riche classe d’entrepreneurs et d’hommes d’affaires a vu le jour à l’ombre du Parti-État. Ce dernier lui a assuré la stabilité politique en arbitrant ses conflits avec un monde salarié doté d’une puissante centrale syndicale. On peut alors comprendre qu’elle n’ait pas été véritablement gênée par le régime du parti unique, ni qu’elle ait été préoccupée outre mesure par les rivalités politiques, la répression des forces conservatrices, l’interdiction des partis et la mise au pas de l’UGTT et de l’opposition estudiantine[141]. Les institutions démocratiques n’étaient donc pas une nécessité politique pour la nouvelle bourgeoisie et ses élites dirigeantes qui ont grandi en symbiose avec un État-tuteur dont elles n’ont pas rejeté l’autoritarisme car il tenait lieu de régulateur politique.

Pouvoir d’un seul[modifier | modifier le code]

Il est important de préciser que, dans la conquête et l’exercice du pouvoir, il a systématiquement écarté tous ses alliés devenus ses rivaux : Abdelaziz Thâalbi et Mohieddine Klibi qui représentent l’aile bourgeoise du Destour ; Salah Ben Youssef, le rival nassérien, qu’il fait assassiner en 1961[144] ; Tahar Ben Ammar qui signe le protocole de l’indépendance ; Ahmed Mestiri qui représente une ligne libérale au sein du parti au pouvoir ; Mahmoud El Materi, le premier président du Néo-Destour, qui est diffamé à plusieurs reprises et, ayant perdu confiance en Bourguiba, se retire de lui-même.

Accueil de Salah Ben Youssef à son retour d’exil en 1955

Pourtant, Bourguiba posa lui-même le diagnostic des dangers de l’archaïsme politique qui guettait le pays. Le 8 juin 1970, après avoir constaté que « l’expérience [révèle] que la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul, aussi dévoué soit-il, comporte des risques », il décrivit les grandes lignes de la réforme institutionnelle qu’il envisageait alors. Celle-ci portera, avait-il annoncé, sur « des amendements [qui] rendront le gouvernement responsable devant le président de la République, mais aussi devant l’Assemblée nationale qui est issue du suffrage populaire. Ainsi, il sera loisible à cette assemblée de démettre un ministre ou le gouvernement par un vote défavorable [...]. D’autres modifications de la Constitution allégeront les responsabilités qui sont assumées jusqu’ici par le président de la République et par lui seul [...] Après quinze années d’exercice du pouvoir, il est temps de réviser la Constitution pour établir une certaine collaboration entre le chef de l’État, l’Assemblée nationale et le peuple »[145]. Mais l’esprit de cette réforme n’ayant pas respecté ces engagements, seul l’esprit de l’article 39 (instituant la présidence à vie) allait prévaloir.

La fin de son règne est donc marquée par une guerre de succession, l’affaiblissement de la gauche et l’irruption du mouvement islamiste et le patrimonialisme.

Politique extérieure[modifier | modifier le code]

Ahmed Ben Bella, Gamal Abdel Nasser et Bourguiba en 1963
Accueil de Bourguiba à New York en 1961

Enfin, dans le domaine des relations extérieures, Jean Lacouture indique que la relation de Bourguiba avec la France ne doit pas faire oublier qu’il entretenait aussi des rapports, même problématiques, avec l’Orient. Lacouture témoigne ainsi de la colère de Bourguiba se voyant proposer en 1955 une formule de « cosouveraineté »[141]. C’est cette défense de l’indépendance de son pays qui suscita des malentendus avec les pays de la Ligue arabe, mais qui sera, en revanche, mieux comprise par les États-Unis avec lesquels Bourguiba établit des liens de confiance. Pour lui, à la différence d’autres leaders du monde arabe, le non-alignement n’est pas synonyme d’antiaméricanisme[141].

Par ailleurs, partisan résolu de la Francophonie aux côtés de Léopold Sédar Senghor et Hamani Diori, il s’en fait l’actif ambassadeur notamment lors de sa tournée en Afrique en 1965. Pour lui, le français et la francophonie concouraient à édifier une Tunisie moderne et ouverte.

Distinctions[modifier | modifier le code]

Hommages[modifier | modifier le code]

À l’initiative de la mairie de Paris, une esplanade à son nom située sur le quai d’Orsay, plus précisément entre l’avenue Bosquet et le boulevard de La Tour-Maubourg, est inaugurée le 6 avril 2004 en présence du maire Bertrand Delanoë, de Habib Bourguiba Jr. et de Moncer Rouissi, ambassadeur de Tunisie en France[148] ; il est à noter que si des rues portent le nom de Tunis à Paris et dans d’autres villes françaises, c’est la première fois que le nom d’une personnalité tunisienne est porté par une rue ou une place en France. Le 20 mars 2013, un buste y est inauguré par Bertrand Delanoë, en présence de l’ambassadeur Adel Fekih et de Rachida Dati[149].

Un musée qui lui est consacré est aménagé dans le palais présidentiel de Skanès (Ksar Al Marmar) à Monastir et ouvert le 6 avril 2013, à l’occasion du treizième anniversaire de sa mort[150].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Une forte incertitude demeure sur cette date qui, selon certains de ses biographes, pourrait avoir été falsifiée de quelques années pour le rajeunir, certaines familles évitant de déclarer trop tôt la naissance d’un garçon afin d’éviter la conscription selon Samya El Mechat, La Tunisie et les chemins vers l’indépendance. 1945-1956, éd. L'Harmattan, Paris, 1992. Il serait en fait né en 1901 ou encore en 1898. Bourguiba aurait ainsi raconté en 1955 : « Je suis né en 1901. Mais quand je me suis inscrit à la faculté de droit à Paris, en 1924, le secrétaire a fait une erreur et a marqué 1903. Comme je n’étais pas très jeune étudiant, je me suis satisfait de cette date et je l’ai gardée ». L’un de ses ministres, Mahmoud El Materi, confirme cette hypothèse dans ses mémoires.
  2. a et b Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, Bourguiba, éd. Elyzad, Tunis, 2012, p. 26
  3. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 29
  4. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 32
  5. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 33
  6. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 34
  7. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 35
  8. Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siècle, éd. du Jaguar, Paris, 1999, p. 16
  9. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 37
  10. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 39
  11. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 40
  12. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 43
  13. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 41
  14. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 44
  15. a et b Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 47
  16. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 48
  17. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 50
  18. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 53
  19. (fr) Papa Alioune Ndao, La francophonie des « pères fondateurs », éd. Karthala, Paris, 2008, p. 14
  20. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 55
  21. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 58
  22. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 60
  23. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 62
  24. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 63
  25. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 65
  26. Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siècle, p. 21
  27. a et b Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 66
  28. a, b, c et d Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 67
  29. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 69
  30. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n et o (fr) Pierre-Albin Martel, « Un homme dans le siècle », Jeune Afrique, 11 avril 2000
  31. Mohamed Salah Lejri, L’évolution du mouvement national tunisien : des origines à la Deuxième Guerre mondiale, éd. Maison tunisienne de l’édition, Tunis, 1975, p. 61
  32. Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siècle, p. 29
  33. (fr) Samya El Mechat, Le nationalisme tunisien : scission et conflits, 1934-1944, éd. L’Harmattan, Paris, 2002, p. 12-13
  34. Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siècle, p. 32
  35. (fr) Jean-François Martin, La Tunisie de Ferry à Bourguiba, éd. L’Harmattan, Paris, 1993, p. 131
  36. Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siècle, p. 34
  37. Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siècle, p. 35
  38. a, b et c Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siècle, p. 36
  39. Tahar Belkhodja, Les trois décennies Bourguiba. Témoignage, éd. Publisud, Paris, 1998, p. 8-9
  40. a, b et c Tahar Belkhodja, op. cit., p. 9
  41. Les forces armées et la police interviennent et tirent sur les manifestants rassemblés devant le palais de justice pour réclamer la libération d’Ali Belhouane qui avait été arrêté la veille.
  42. (fr) Fort de Vancia (Commune de Rillieux-la-Pape)
  43. (fr) Juliette Bessis, Maghreb, questions d’histoire, éd. L’Harmattan, Paris, 2003, p. 203
  44. Jean-François Martin, op. cit., p. 227
  45. (fr) Nadia Lamarkbi, « 1er juin 1955 : Bourguiba rentre d’exil », Le Courrier de l’Atlas, no 5, 16 juin 2007
  46. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 8
  47. Pour plus de détails sur cette période, il est possible de se référer au chapitre de l’article Mouvement national tunisien.
  48. Omar Khlifi, L’assassinat de Salah Ben Youssef, éd. MC-Editions, Carthage, 2005, p. 134
  49. Salah Ben Youssef est lui-même assassiné le 12 août 1961 en Allemagne.
  50. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 25
  51. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 15
  52. Béji Caïd Essebsi, Bourguiba. Le bon grain et l’ivraie, éd. Sud Éditions, Tunis, 2009, p. 57
  53. Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 58
  54. a et b Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 65
  55. Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 67
  56. Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 68
  57. Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 69
  58. a et b Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 70
  59. a et b Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 71
  60. Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 72
  61. Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 73
  62. a, b, c et d Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 74
  63. a et b Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 75
  64. Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 77
  65. a, b et c Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 78
  66. Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 79
  67. Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 60
  68. Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 61
  69. a, b et c Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 62
  70. a et b Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 63
  71. Béji Caïd Essebsi, op. cit., p. 64
  72. a et b Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siècle, éd. du Jaguar, Paris, 1999, p. 69
  73. « 25 juillet 1957. Et Bourguiba instaura la République », Réalités, no 917, 24 juillet 2003
  74. (fr) « Proclamation de la République en Tunisie », Les Actualités françaises, 31 juillet 1957
  75. Marguerite Rollinde, Le mouvement marocain des droits de l’homme : entre consensus national et engagement citoyen, éd. Karthala, Paris, 2002, p. 108 (ISBN 2845862091)
  76. (fr) Article sur la Tunisie (Encarta)
  77. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 39
  78. (fr) Sébastien Abis et Damien Cordier-Féron, Bizerte, otage de l'histoire : De la Seconde Guerre mondiale aux indépendances du Maghreb, coll. Histoire et perspectives méditerranéennes, éd. L'Harmattan, Paris, 2011, p. 216
  79. (fr) « Quand M. Bourguiba voyait juste », Le Monde, 8 novembre 1987
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  82. (fr) Michel Camau et Vincent Geisser, Habib Bourguiba. La trace et l’héritage, éd. Karthala, Paris, 2004, p. 54-56
  83. (fr) « Tunisie : la fin d’un complot », Cinq colonnes à la une, ORTF, 1er février 1963
  84. a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 56
  85. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 55
  86. Michel Camau, La notion de démocratie dans la pensée des dirigeants maghrébins, éd. CNRS, Paris, 1971, p. 320
  87. a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 57
  88. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 60
  89. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 61
  90. a et b (fr) Discours de Jéricho (Le Monde diplomatique)
  91. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 18
  92. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 94
  93. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 73
  94. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 74
  95. a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 77
  96. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 82
  97. a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 85
  98. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 122
  99. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 123
  100. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 142
  101. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 144
  102. La révision introduit un nouvel alinéa à l’article 39 disposant qu’« à titre exceptionnel et en considération des services éminents rendus par le « Combattant suprême » Habib Bourguiba au peuple tunisien qu’il a libéré du joug du colonialisme et dont il a fait une nation unie et un État indépendant, moderne et jouissant de la plénitude de sa souveraineté, l’Assemblée nationale proclame le président Habib Bourguiba président de la République à vie ».
  103. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 90-91
  104. En 1982, après le massacre de Sabra et Chatila, la direction palestinienne et le gros de ses troupes sont accueillies par Bourguiba à leur arrivée, le 28 août, au port de Bizerte. Pour en savoir plus, visionnez ce reportage d’Antenne 2 : « Arrivée Tunis », JT 20h, Antenne 2, 28 août 1982
  105. a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 115
  106. Mohsen Toumi, La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, éd. PUF, Paris, 1989
  107. a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 171
  108. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 175
  109. Dans son pamphlet, le Premier ministre Mzali révèlera la nature des ordres intimés au ministre de l’Intérieur : « Driss Guiga était venu la veille du scrutin (1er novembre 1981) me rendre visite [...] Il feignit, devant moi, d’être désolé de ne pouvoir, comme je le lui avais demandé, respecter la légalité scrupuleuse du scrutin même s’il devait résulter un succès des opposants qui remporteraient les suffrages nécessaires. Il m’a affirmé que le président l’avait convoqué en compagnie de l’ancien gouverneur de Tunis, Mhaddheb Rouissi, et lui avait ordonné « d’organiser » la victoire totale de toutes les listes du PSD et de donner des instructions dans ce sens aux gouverneurs. Quand j’arrivais le lendemain à Tunis, je fus mis devant le fait accompli. J’appris que le matin même, entre 5 heures et 6 heures, un « commando » composé notamment de Messieurs Guiga et Rouissi s’était rendu au siège du gouvernorat de Tunis et y avait trafiqué les résultats... » (Mohamed Mzali, Lettre ouverte à Habib Bourguiba, éd. Alain Moreau, Paris, 1987, p. 27-28)
  110. a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 197
  111. a, b, c et d Tahar Belkhodja, op. cit., p. 186
  112. (ar) Discours prononcé à l’issue des « émeutes du pain », RTT 1, 6 janvier 1984
  113. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 187
  114. (fr) « Habib Bourguiba. Le Combattant déchu », Midi 2, Antenne 2, 7 novembre 1987
  115. Nicolas Beau, Jean-Pierre Tuquoi et Gilles Perrault, Notre ami Ben Ali. L’envers du miracle tunisien, éd. La Découverte, Paris, 2002
  116. (fr) « Le putsch médical qui destitua Bourguiba », Amnistia.net, 7 avril 2000
  117. (fr) « Fulvio Martini confirme que Rome a choisi Ben Ali pour remplacer Bourguiba », Agence France-Presse, 11 octobre 1999
  118. (fr) « L’Italie et le coup d’État en Tunisie », Le Monde, 13 octobre 1999
  119. (fr) « Le soutien de M. Ben Ali », Le Monde, 21 janvier 2000
  120. (fr) « Tunisie. L’ancien président Bourguiba a été installé à Monastir », Le Monde, 25 octobre 1988
  121. (fr) « Tunisie. Le décès du père de l’indépendance. Bourguiba. La mort après l’oubli », L’Humanité, 7 avril 2000
  122. a, b et c (fr) Ridha Kéfi, « Le deuil suprême », Jeune Afrique, 11 avril 2000
  123. (fr) « Un deuil national de sept jours », Le Monde, 8 avril 2000
  124. (fr) Oraison funèbre prononcée par le président Zine el-Abidine Ben Ali (Présidence de la République tunisienne)
  125. Michel Camau, « Habib Bourguiba au pouvoir », La Marche de l'Histoire, France Inter, 21 octobre 2011
  126. (fr) « Bourguiba : prison pour la tombe profanée », Agence France-Presse, 26 septembre 2012
  127. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 191
  128. a et b Tahar Belkhodja, op. cit., p. 23
  129. Laurence de Cock, « Entre paternalisme, populisme et prophétisme… Bourguiba et le peuple tunisien à travers ses discours », Habib Bourguiba et l’établissement de l’État national : approches scientifiques du bourguibisme, éd. Fondation Temimi pour la recherche scientifique et l’information, Zaghouan, 2000, p. 73
  130. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 24
  131. Tahar Belkhodja, op. cit., p. 20
  132. (fr) « Tunisie. Deux statues de M. Bourguiba déboulonnées à Kairouan », Le Monde, 22 juin 1988
  133. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 21
  134. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 22
  135. Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 24
  136. Mohamed Mzali, Un Premier ministre de Bourguiba témoigne, éd. Jean Picollec, Paris, 2004, p. 89
  137. a et b Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., p. 25
  138. a, b et c (fr) Abdelaziz Barrouhi, « Des descendants si discrets », Jeune Afrique, 12 avril 2010
  139. Jeune Afrique, no 1973-1981, éd. Jeune Afrique, Paris, 1998, p. 53
  140. a, b et c (fr) Sabine Girbeau, « Habib Bourguiba ou la modernité inachevée », Afrik.com, 18 août 2003
  141. a, b, c, d, e, f et g (fr) « Bourguiba et la modernité », Jeudis de l’IMA, 30 mars 2006
  142. (en) « The Art of Plain Talk », Time, 29 septembre 1967
  143. (fr) Foued Laroussi, « Une expérience réussie : le bilinguisme franco-arabe en Tunisie », Colloque sur le bilinguisme et l’interculturalité, 21 mars 2006
  144. Ordre d’assassinat de Ben Youssef, Réalités, 18 août 2005
  145. Habib Bourguiba, Citations choisies par l’agence Tunis Afrique Presse, éd. Dar El Amal, Tunis, 1978, p. 85-86
  146. (fr) Liste des docteurs honoris causa (Université Cheikh-Anta-Diop)
  147. Henda Zaghouani-Dhaouadi, Le pèlerinage oriental de Habib Bourguiba. Essai sur une philosophie politique. Février-avril 1965, éd. Publibook, Paris, 2011, p. 55
  148. (fr) « Inauguration de l’esplanade Bourguiba à Paris », Jeune Afrique, 12 avril 2010
  149. (fr) « Le buste de Habib Bourguiba inauguré à Paris », France 24, 20 mars 2013
  150. (fr) « Skanès : Le nouveau Musée Bourguiba ouvre ses portes le 6 avril 2013 », Express FM, 4 avril 2013

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