Pierre Laval

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Pierre Laval
Pierre Laval, ministre de l'Intérieur, en 1931.Bibliothèque nationale de France.
Pierre Laval, ministre de l'Intérieur, en 1931.
Bibliothèque nationale de France.
Fonctions
Chef du Gouvernement (Vichy)
(123e chef du gouvernement)
18 avril 194219 août 1944
Chef de l'État Philippe Pétain
Gouvernement Laval (6)
Prédécesseur François Darlan (Vice-président du Conseil)
Successeur Charles de Gaulle (Chef du gouvernement provisoire)
Vice-président du conseil (Vichy)
Ministre d'État du 23 juin au 10 juillet 1940)
12 juillet 194013 décembre 1940
Chef de l'État Philippe Pétain
Gouvernement Laval (5)
Prédécesseur Philippe Pétain (Président du Conseil)
Successeur Pierre-Étienne Flandin
92e et 103e président du Conseil des ministres français
et Ministre de l'intérieur jusqu'au 14 janvier 1932 puis Ministre des Affaires étrangères à partir du 13 octobre 1934
(104e et 115e chef du gouvernement)
27 janvier 193120 février 1932
Président Gaston Doumergue
Paul Doumer
Gouvernement Laval (1), (2) et (3)
Législature XIVe législature
Prédécesseur Théodore Steeg
Successeur André Tardieu
7 juin 193524 janvier 1936
Président Albert Lebrun
Gouvernement Laval (4)
Législature XVe législature
Prédécesseur Fernand Bouisson
Successeur Albert Sarraut
Biographie
Nom de naissance Pierre Laval
Date de naissance 28 juin 1883
Lieu de naissance Châteldon, Puy-de-Dôme (France)
Date de décès 15 octobre 1945 (à 62 ans)
Lieu de décès Fresnes, Seine (France)
Nationalité française
Parti politique SFIO (1903-1922)
Non inscrit (1923-1945)

Pierre Laval, né le 28 juin 1883 à Châteldon dans le Puy-de-Dôme et fusillé le 15 octobre 1945 à la prison de Fresnes dans le département de la Seine (actuellement Val-de-Marne), est un homme politique français.

Plusieurs fois président du Conseil sous la Troisième République, il est, immédiatement après Philippe Pétain, la personnalité la plus importante de la période du régime de Vichy et le principal maître d'œuvre de la politique de collaboration d'État avec l'Allemagne nazie.

Ayant puissamment aidé à la fondation de « l'État français », il est vice-président du Conseil et dauphin désigné du maréchal jusqu'à son éviction soudaine le 13 décembre 1940. Il revient au pouvoir avec le titre de chef du gouvernement, du 18 avril 1942 au 19 août 1944. En fuite à la Libération, puis arrêté, il est condamné à mort pour trahison par la Haute Cour de justice et fusillé le 15 octobre 1945.

Un homme politique de la IIIe République[modifier | modifier le code]

Origine et formation[modifier | modifier le code]

Pierre Laval est originaire d'une famille modeste de la petite bourgeoisie. Il est le fils de Gilbert, aubergiste et commerçant de chevaux à Châteldon et de Claudine Tournaire. Son ascension sociale lui permit en 1931 de racheter le château du bourg où il est né en 1883. De ses origines populaires, Laval garda toute sa vie un parler direct et familier, volontiers badin, souvent très croustillant, dont témoignent de multiples propos rapportés par ceux qui l'ont rencontré. Cela ne doit pas dissimuler son bagage culturel acquis. Pour pouvoir payer ses études, il est « pion » dans divers lycées de la région lyonnaise. Il obtient son baccalauréat puis une licence en sciences naturelles avant d'opter pour le droit, de s'installer à Paris comme avocat en 1907 et entrer en franc-maçonnerie, probablement au grand Orient[1].

Le jeune député socialiste[modifier | modifier le code]

En 1903, il avait adhéré au Comité révolutionnaire central, qui se fondra dans la SFIO en 1905 et portait une cravate rouge. Appelé sous les drapeaux en 1903, il y était resté un an simple soldat et s'était fait réformer pour cause de varices. En 1909, Pierre Laval épouse Jeanne-Eugénie Claussat, fille du maire radical-socialiste de Chateldon et sœur du conseiller général socialiste Joseph Claussat plus tard député de Thiers. Le couple s'installe à Paris et Laval commence une carrière « d'avocat des pauvres », proche des syndicalistes de la CGT. La première affaire qui lui vaut la célébrité est d'obtenir l'acquittement d'un certain Manhès, syndicaliste révolutionnaire inculpé de détention d'explosifs et de manuels anarchistes. Après l'affaire Manhès, il gagnera bien sa vie en exerçant le métier d'avocat. En 1911, il est candidat socialiste malheureux à une élection législative partielle dans la circonscription de Neuilly-Boulogne, mais en 1914, Laval est élu député de la circonscription d'Aubervilliers. Ce sont les syndicats qui avaient insisté pour l'avoir comme candidat. À 31 ans, il est le benjamin des 103 députés socialistes[1].

Lorsque éclate la Première Guerre mondiale, Laval ne renie pas ses convictions pacifistes, mais il ne s'oppose pas à l'Union sacrée à laquelle se sont ralliés les socialistes. Exempté définitif, il ne part donc pas au front. À partir de 1915, Laval se retrouve, comme Jean Longuet, dans les rangs des minoritaires socialistes, critiques vis-à-vis de l'union sacrée, mais à partir de 1917, il désapprouve ceux de son parti, majoritaires, qui prennent leurs distances avec Clemenceau dont le programme tient dans les mots « Je fais la guerre ». Clemenceau lui avait proposé en novembre 1917 le poste de sous-secrétaire d'état à l'intérieur, aux côtés du ministre Georges Mandel, mais les socialistes avaient refusé tous les postes ministériels. Aux élections législatives de novembre 1919, Laval est tête de liste socialiste dans le quatrième secteur de la Seine, qui comprend toute la banlieue. Les socialistes subissent une déroute à cette élection qui donnera la chambre bleu horizon. Laval reste adhérent, mais prend ses distances avec les socialistes. Comme avocat, il continue à défendre la CGT. Au congrès de Tours, sa section d'Aubervilliers passe du côté communiste. Après 1922, il ne reprendra pas sa carte[2].

Maire d'Aubervilliers, homme d'affaires et gentleman-farmer[modifier | modifier le code]

Laval devient maire d'Aubervilliers aux élections partielles 1923, mandat qu'il conserva jusqu'à la Libération. À l'élection de 1923, sa liste est en compétition avec une liste de la SFIO, une autre du Parti communiste et une liste « modérée ». Il a constitué son équipe avec des transfuges de la SFIO, des exclus de la Section française de l'Internationale communiste (SFIC) et des notables. Son adjoint et éminence grise à la mairie est André Guénier. Laval, l'homme sans parti, règnera sur la ville par un réseau d'influence. Plus qu'aucun autre homme politique, il accorde une place très large aux amitiés. Un autre de ses adjoints, Maurice Foulon, créera le Parti socialiste indépendant qui ne dépassera pas les limites de la ville. Son réseau s'étend aux maires des communes voisines, qu'ils soient affiliés à la SFIO ou soient marqués à droite. Aux élections de 1924, Laval fait alliance avec le cartel des gauches. En juillet 1926, il rompt définitivement avec la gauche et, au début de 1927, ses amitiés avec les maires des communes voisines lui permettent d'abandonner son mandat de député pour celui de sénateur de la Seine en se présentant sur une liste d'« Union nationale républicaine » ; il est alors violemment attaqué par L'Humanité comme « renégat du socialisme », mais Jacques Doriot, maire communiste de Saint-Denis, qui le considère comme un ami, favorise son élection[3].

En marge de son activité de sénateur-maire d'Aubervilliers, Pierre Laval continue une carrière professionnelle privée. Avocat prospère, il réussit à faire fructifier des économies, et, en 1927, en empruntant de l'argent, il est en mesure de racheter la majorité des actions de la Société des Imprimeries Montlouis et du journal Le Moniteur du Puy-de-Dôme, organe radical proche d'Étienne Clémentel, grâce auquel il pousse les radicaux du Puy-de-Dôme à rompre avec les socialistes, en particulier lors des élections cantonales de 1928 et 1931[4]. Il se montre homme d'affaires avisé et fera fortune en tant que patron de presse et de radio. Il a en effet racheté Radio-Lyon en 1928, puis Le Lyon républicain. Il participe, toujours en 1928 à la création d'une agence de publicité, le Crédit commercial de la publicité. Plus tard, il réussira à s'emparer d'autres quotidiens de province : La Sarthe, l'Écho républicain de l'Ouest, le Régional de l'Ouest, le Petit Var et le Petit Niçois. En 1931, en réalisant une plus-value de trois millions de francs, il revend tous ces journaux à Raymond Patenôtre tout en en conservant le contrôle politique. Il a ainsi les moyens de rembourser ses dettes et de devenir propriétaire à part entière des Imprimeries du Montlouis du Moniteur du Puy-de-Dôme et de Radio-Lyon[5].

En 1931, Laval achète le château de son village natal Châteldon. Jusqu'à la fin de sa vie, il restera le châtelain de Châteldon et s'attachera à remettre en service les trois sources thermales qu'il peut capter sur le terrain d'un hectare et demi qui jouxte le château. L'eau de Châteldon assurera une cinquantaine d'emplois au village et resserrera les liens entre l'avocat auvergnat et les gens de son village[6]. En 1923, il avait investi une partie de ses économies dans le domaine de Corbière, à Moussonvilliers, en Normandie, où il élevait des chevaux et des vaches sur les 120 hectares du domaine. Pour Fred Kupfermann, Laval est complètement indifférent à ce qui ne concerne pas ses deux passions, la politique et les animaux. Il ne revendra le domaine qu'en 1936, avec un beau bénéfice, pour se replier sur son fief du centre de la France, Lyon, Clermont, Chateldon[7].

Son enrichissement, qui parait trouble pour une partie de l'opinion, contribue à son impopularité. Celle-ci sera renforcée, avant guerre, par sa politique déflationniste.

Lors des élections sénatoriales de 1935, au terme d'un conflit avec Étienne Clémentel, il se fait élire dans le Puy-de-Dôme, grâce aux voix de la droite et des radicaux[4].

L'homme d'État[modifier | modifier le code]

Aux Élections législatives françaises de 1924, Laval conduit la liste du Cartel des gauches dans le département de la Seine. La liste arrive après celle du parti communiste, mais Laval devient député et en avril 1925, il entre au gouvernement Painlevé comme ministre des travaux publics et restera ministre jusqu'en juin 1926, notamment dans les trois cabinets que forme Aristide Briand entre novembre 1925 et juin 1926[8]. C'est dans un gouvernement de droite, celui d'André Tardieu que Laval refait son entrée au gouvernement. Ministre du travail, il use de ses qualités de négociateur pour désamorcer les grèves du Nord et fait passer une loi sur les Assurances sociales qui concerne six millions de salariés. Tardieu et Laval resteront alliés, Laval sera ministre dans tous les gouvernements Tardieu et ce dernier dans tous les gouvernements Laval[9].

Septembre 1931, lors d'un voyage officiel à Berlin, André François-Poncet, ambassadeur de France, Pierre Laval, président du Conseil et Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères, les deux derniers soulevant leurs chapeaux.

Le 30 janvier 1931, Laval devient président du Conseil, avec la même majorité que Tardieu, formée de modérés et de radicaux. À cette époque, la France n'ayant pas encore subi les effets de la Grande dépression, Laval va mettre la prospérité apparente de la France au service d'une politique pacifiste amorcée par Briand à Locarno. D'ailleurs, Briand, de plus en plus malade reste ministre des Affaires étrangères. Laval négocie avec le chancelier allemand Brüning, accorde un crédit à la Reichsbank et se rend à Berlin avec Briand, le 27 septembre. Brüning avait obtenu des nazis berlinois que les SA ne se montrent pas pendant le séjour des Français. Devant à la presse, Laval déclare « une collaboration loyale s'impose ». Le 18 septembre, face à la demande des Britanniques à la suite de retraits massifs en or effectués à la Banque d'Angleterre, Laval demande à la Banque de France d'acheter de la livre anglaise et sauve momentanément la situation, sans éviter la dévaluation de 40 % qui suit, ni l'abandon par le Royaume-Uni de l'étalon-or, ce qui coûte fort cher à la France[10].

En octobre 1931, Laval se rend aux États-Unis. Au cours d'une tournée triomphale, il rencontre le président Herbert Hoover et les isolationnistes. Il est proclamé Man of the Year par le Time Magazine, seul Français avec le général de Gaulle à avoir reçu le titre. En février 1932, la crise arrive en France, et le gouvernement Laval tombe pour une histoire de loi électorale[11].

Deux ans éloigné du pouvoir, juste après la crise du 6 février 1934, Laval rentre dans le gouvernement Doumergue où cohabitent aussi Herriot et Tardieu. Après l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler, en Allemagne, le ministre des Affaires étrangères Louis Barthou tourne le dos à la politique de Briand et entreprend de nouer des alliances contre l'Allemagne. Barthou décède le 9 octobre 1934 lors d'un attentat visant le roi Alexandre 1er. Laval prend la succession de Barthou. Dans l'esprit de Barthou, la guerre était admise, dans celui de Laval, elle est impensable[12].

En poste aux Affaires étrangères, Laval commence par abandonner l'idée d'un traité militaire avec l'URSS qui aurait pu entraîner la France dans une guerre malgré elle au profit d'alliances avec les pays d'Europe centrale et orientale réunis dans la Petite Entente. Le premier déplacement du nouveau ministre sera pour rencontrer Benito Mussolini à Rome, en janvier 1935. Les deux hommes parlent de l'Éthiopie. Là où Mussolini croit comprendre un feu vert pour la colonisation du royaume africain, Laval croit autoriser une simple pénétration économique. L'Allemagne est désigné comme l'ennemi commun, et les deux chefs d'état-major, le maréchal Badoglio et le général Gamelin travaillent ensemble dès la fin du mois. En avril, une rencontre à Stresa réunissant Mussolini et les chefs de gouvernement français et anglais semble conforter l'alliance franco-italienne[13].

Réunis pour l'enterrement de Piłsudski, en mai 1935, Józef Beck ministre des Affaires étrangères polonais, Ignacy Mościcki, président et Pierre Laval.

Le 13 mai 1935, l'antisoviétique Laval part pour rencontrer Staline à Moscou. Il en rapportera un traité absolument inoffensif qui ne peut entraîner la France dans une guerre qu'elle n'aurait pas voulue. Sur le chemin du retour, Laval s'arrête à Cracovie pour assister aux obsèques de l'ancien maître de la Pologne Pilsudski. Il en profite pour rencontrer son successeur le colonel Beck, ainsi que l'envoyé d'Hitler, Göring, à qui il explique qu'un accord franco-allemand ne pourra pas être réalisé sans garantie pour les petits pays alliés de la France[14].

Dans les jours qui suivent le retour de Laval à Paris, le gouvernement Flandin tombe et le 7 juin, Laval qui vient de présenter un « gouvernement d'union nationale », c'est-à-dire une coalition disparate, au président Albert Lebrun obtient la confiance du parlement. La situation économique de la France est alors au plus bas. Une fuite des capitaux massive vers la Suisse a eu raison de la politique d'assainissement du gouvernement précédent. Suivant l'exemple de Poincaré en 1924, Laval obtient du Parlement le pouvoir de gouverner par décret-loi, transformant ainsi l'ancienne démocratie parlementaire en une sorte de dictature républicaine. Pour réduire les dépenses de l'État, les salaires des fonctionnaires sont réduits de 3 % pour les bas salaires à 10 % pour la haute fonction publique. Lors du défilé du 14 juillet 1935, 500 000 manifestants protesteront contre les décrets-lois, avec la participation des futurs dirigeants du Front populaire, Édouard Daladier, Léon Blum et Maurice Thorez. Laval est lâché par la presse du groupe Patenôtre. Les Croix-de-feu recrutent à tour de bras et se répandent dans les rues. La popularité de Laval n'est cependant pas encore complètement rongée. Aux élections sénatoriales de novembre, il est élu à la fois dans le Puy-de-Dôme et dans la Seine[15].

Les résultats de la politique déflationniste de Laval ne sont pas nuls en termes d'équilibre budgétaire et de baisse des prix, mais le chômage continue de croître. Aux difficultés intérieures s'ajoute l'échec de la politique italienne : lorsque le Duce déclenche en octobre 1935 l'invasion de l'Éthiopie, Laval prépare un plan de compromis avec le britannique Samuel Hoare, secrétaire d'état aux Affaires étrangères, pour éviter de devoir appliquer des sanctions à l'égard de l'Italie. Mais le plan Laval-Hoare est un échec et les sanctions de Paris et de Londres contribueront au rapprochement Rome-Berlin et à la constitution de l'Axe. La défection d'Édouard Herriot et des ministres radicaux provoque finalement la chute de son gouvernement. Selon les mots de son biographe, « De son impopularité, il va tirer un amer orgueil, et la certitude d'avoir raison contre tous »[16].

En janvier 1936, à l'approche du Front populaire, Laval est écarté du pouvoir et il ne participera plus à aucun gouvernement jusqu'au 16 juin 1940. Pendant cette période, il reste maire d'Aubervilliers et sénateur du Puy-de-Dôme. Il passera plus de temps en Auvergne qu'à Paris. Le gouvernement du Front populaire de Léon Blum mène une politique économique à l'opposé de la politique déflationniste de Laval qui devient avec Maurras, La Roque et Doriot une cible privilégiée des journaux du Front populaire[17].

En novembre 1936, Laval reçoit à Chateldon les émissaires de Staline Jacques Sadoul et Ian Roudzoutak qui le sondent pour éventuellement remplacer Léon Blum avec le soutien des communistes. Laval ne donnera pas suite à la proposition[18]. En fait, la peur d'une insurrection communiste pousse Laval à prendre contact avec le caudillo espagnol Franco[19]. Aucune démarche en ce sens ne sera faite vis-à-vis des fascistes italiens ou des nazis. En mars 1936, lors de la remilitarisation de la Rhénanie décidée par Hitler le gouvernement Sarraut, emporté par ce qu'on a appelé une « tornade pacifiste » pratiqua une politique de renoncement à laquelle Laval était tout à fait étranger[20]. En 1939, quelques mois après les Accords de Munich, dans une séance du Sénat à huis-clos, Laval met Daladier en position d'accusé lui reprochant son renoncement face à Hitler et plaidant encore pour l'alliance italienne[21].

Laval et la fondation du régime de Vichy[modifier | modifier le code]

La fin de la IIIe République et la naissance de l'État français[modifier | modifier le code]

La défaite de 1940 fournit à Laval l’occasion de revenir au pouvoir. Le 2 septembre 1939, le sénateur Laval vote les crédits militaires, mais intervient en séance pour préconiser un appel à une médiation italienne qui pourrait sauver la paix et, pendant la drôle de guerre, il reste sur la position qu'une médiation italienne pourrait permettre de sortir de la guerre. Après la nomination à la tête du gouvernement de Paul Reynaud, ferme partisan de la guerre, Laval se rapproche de Daladier auprès de qui il confie qu'une politique pacifiste telle qu'il pourrait la mettre en œuvre ne pourrait se faire que sous l'égide de Pétain. Après le succès de l'offensive allemande, les pourparlers échouent pour son entrée dans le gouvernement Pétain formé le 16 juin 1940, mais il fait son entrée au gouvernement, après l'armistice, le 23 juin 1940 avec le portefeuille de la Justice[22].

Le Gouvernement et l'Assemblée étant repliés à Vichy, à partir du 1er juillet 1940, Laval est le principal acteur de l'opération qui va aboutir au vote des pleins pouvoirs constituants à Philippe Pétain par le biais de la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940. Deux jours plus tard, le 12 juillet 1940, Laval est appelé par Pétain comme vice-président du Conseil, le maréchal restant à la fois chef de l’État et du Gouvernement. Jean-Paul Cointet a résumé en trois points la stratégie de Laval, convaincu d'une nécessaire entente entre la France et l'Allemagne : il importe de dépasser le cycle infernal victoire-revanche. Le vaincu doit donner des gages de bonne volonté au vainqueur pour ne pas durcir ses positions. Cela doit être fait immédiatement, sans attendre la victoire allemande sur l'Angleterre qui paraît imminente. L'abandon du régime parlementaire, par principe hostile à l'Allemagne, au profit d'institutions autoritaires est l'un des gages donnés au vainqueur. Le maréchal placé en haut de cet édifice n'est qu'un symbole, propre à rallier une majorité de Français à la politique nouvelle[23].

Le premier gouvernement du régime de Vichy[modifier | modifier le code]

Avec le titre de vice-président du Conseil et de secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Laval joue du 10 juillet 1940 au 13 décembre 1940 un rôle de première importance dans le domaine de la politique étrangère mais reste passif devant la mise en place de la Révolution nationale, ce qui ne l'empêche pas de signer tous les décrets du gouvernement. À ses yeux, la Révolution nationale apparaît comme une péripétie, à la rigueur commode, alors que la collaboration avec l'Allemagne est la grande politique à laquelle il doit attacher son nom[24].

Laval développe des rapports très étroits avec Otto Abetz, ambassadeur allemand en France. Jouant de son image de « francophile », ce dernier le persuade un peu plus, tout à fait à tort, que le Führer est prêt à tendre la main au vaincu et à réserver à la France une place privilégiée dans l’Europe sous domination nazie[25]. Le 22 octobre 1940, Laval rencontre Adolf Hitler à Montoire-sur-le-Loir et propose que les deux pays s’allient très étroitement. Deux jours après, il organise l’entrevue retentissante de Montoire, où la poignée de main symbolique entre Hitler et Pétain engage la France dans la collaboration d’État[26].

Laval rencontre Hermann Göring, le 9 novembre, et souhaite engager la France « de manière irréversible » dans la collaboration avec l'Allemagne[27]. Par la suite, à l'initiative d'Abetz, des rencontres au sommet ont lieu, rencontres qui laissent penser à une évolution vers la collaboration militaire et auxquelles participent, d'abord le 29 novembre à Wiesbaden, avec Laval et Abetz, des militaires Allemands et Français (dont Huntziger et Darlan) ; réunion suivie par celle du 10 décembre, à l'ambassade d'Allemagne à Paris, dont le but est d'organiser une reconquête commune du Tchad, passé aux gaullistes[28] sous l’impulsion de son gouverneur, Félix Éboué.

Laval multiplie par ailleurs les gestes de bonne volonté, sans contrepartie aucune ni demandée ni obtenue. Ainsi, le 29 novembre 1940, il livre à l’Allemagne l’or de la Banque nationale de Belgique, confié par Bruxelles à la France[29]. Il lui cède les participations françaises dans les mines de cuivre de Bor (Yougoslavie)[30], les plus importantes d’Europe à produire ce métal hautement stratégique. Il envisage le retour du gouvernement à Paris[31].

La chute (13 décembre 1940)[modifier | modifier le code]

De juillet à décembre 1940, Laval mène une politique de collaboration active, avec le projet d’alliance avec l’Allemagne nazie qui inquiète certains membres de son gouvernement. Mais surtout, Laval agit trop indépendamment au goût de Pétain, jaloux de son autorité, et considère que son impopularité auprès de la masse des Français risque à terme de rejaillir sur le régime. Enfin, c’est le dernier parlementaire à siéger encore au gouvernement, et il déplaît aux tenants de la Révolution nationale comme vestige de la République honnie[32].

Le 13 décembre 1940, Philippe Pétain limoge brusquement Laval, et le remplace par Flandin puis par Darlan, lequel poursuit d’ailleurs sans grand changement la politique de collaboration et renforce le caractère autoritaire du régime. Laval est brièvement arrêté, mais Otto Abetz intervient pour le libérer et l’emmène à Paris, où il vit désormais sous la protection de l’armée allemande[32]. Ce limogeage n’empêche pas Pierre Laval de continuer à participer à la vie publique et politique.

L'interrègne[modifier | modifier le code]

Le 18 janvier 1941, Pétain rencontre Laval à La Ferté-Hauterive[33]. Selon Laval, cette rencontre aurait servi à réconcilier les deux hommes. Pétain n'envisage pas pour autant de le rappeler au gouvernement[33].

Le 27 août 1941, alors qu’il passe en revue le premier contingent de la Légion des volontaires français (LVF), volontaires français sous uniforme allemand (la France n'étant pas en guerre contre l'URSS) sur le point de partir pour participer à l’opération Barbarossa, Laval est victime d’un attentat à Versailles[34]. La cérémonie organisée à la caserne Borgnis-Desbordes, avenue de Paris, réunissait Eugène Deloncle, président du Comité central de la Légion des volontaires français, Marcel Déat, fondateur du Rassemblement national populaire (RNP), Fernand de Brinon, délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés, Marc Chevallier, préfet de Seine-et-Oise et le ministre plénipotentiaire allemand Schleier. L’auteur des cinq coups de feu est un jeune ouvrier de 21 ans, Paul Collette, ancien membre des Croix-de-feu.

Le retour au pouvoir (1942-1944)[modifier | modifier le code]

Pierre Laval et Karl Oberg à Paris,
le 1er mai 1943.

Le 1er décembre 1941, Pétain et Darlan rencontrent Göring à Saint-Florentin. Cette rencontre ne débouche sur rien, et en tous cas, pas sur un traité de paix préliminaire que recherchaient Pétain et Darlan. La position de ce dernier s'en trouve affaiblie, il tombe en disgrâce auprès du maréchal et son équipe se désagrège. Darlan qui se met à douter de la victoire de l'Allemagne cultive des relations serrées avec l'ambassadeur des États-Unis l'amiral Leahy. À partir de ce moment, les Allemands font pression sur Pétain pour qu'il se sépare de Darlan[35],[36].

Parallèlement, depuis le début de l'année 1942, Laval séjournait souvent dans son château de Chateldon où il recevait beaucoup de personnalités de Vichy. Ses relations avec le maréchal s'améliorent, notamment lors de la rencontre du 25 mars 1942 à Randan. Auparavant, à Paris, Laval avait rencontré Göring qui lui avait déconseillé de revenir au pouvoir si on le lui demandait[35],[36]. Les pourparlers multiples entre Vichy, Américains et Allemands s'accélèrent à partir de la fin du mois de mars. Selon les termes de Jean-Paul Cointet, « les Allemands ont moins décidé en faveur de Laval qu'arbitré in fine en sa faveur »[35]. »

Le 18 avril 1942, Pierre Laval prend ses fonctions de chef de gouvernement, titre créé pour la circonstance, alors que Darlan reste le successeur désigné de Pétain et conserve le portefeuille de la Défense nationale. Trois jours après son retour au pouvoir, il prononce un discours d'où il ressort que toute la politique du pays était subordonnée à l'insertion dans l'Europe allemande, sur un fond de combat antibolchevique[37]. Lors de son procès, en 1945, il déclara qu'en revenant au pouvoir, il espérait empêcher pour la France les mauvais traitements que sa conversation avec le maréchal Göring avait laissé présager. D'après son biographe Jean-Paul Cointet, il restait fidèle à son schéma de pensée de 1940 selon lequel on finirait par obtenir la confiance de l'Allemagne en lui donnant toujours plus de gages[38].

Dans l'entourage de Laval, on trouve l'homme d'affaires Jacques Guérard, secrétaire général du gouvernement, des anciens d'Aubervilliers comme André Guénier, secrétaire particulier ou Henri Prété, des amis venus des milieux radicaux-socialistes, comme Pierre Cathala, nommé ministre des Finances ou René Bousquet, jeune préfet de trente-trois ans propulsé au poste de secrétaire général de la police. Comme chef de cabinet, Laval avait recruté Jean Jardin dont on lui a vanté les qualités intellectuelles et la multiplicité des relations[39].

Féru de diplomatie, intimement persuadé d’être le seul Français capable de négocier avec Hitler, Laval mise tout sur une collaboration sans équivoque qui consiste à anticiper les désirs allemands et à multiplier les gages de bonne volonté envers le vainqueur, sans en attendre de contrepartie, dans le but de maintenir la reconnaissance par les occupants de l'autorité du régime de Vichy. Il espère ainsi obtenir de Ribbentrop ou d’Hitler l’entrevue décisive, pendant laquelle il fait d’avance généreusement confiance aux capacités de charme personnel qu’il se prête pour séduire les chefs nazis, et les convaincre de réserver à la France une place de choix dans l’Europe allemande. Laval ne sembla jamais avoir eu conscience ni de la spécificité radicale de l’idéologie nazie et du régime hitlérien, ni de l’absence complète de volonté du Führer de traiter la France ni aucun autre vassal comme un partenaire.

Profondément convaincu d’avoir raison seul contre tous, et persuadé que la postérité seule comprendrait les mérites de sa politique, Laval ne tint jamais compte de l’impopularité de sa personne et de la notion de collaboration auprès de la masse des Français, pas plus que des avertissements qui lui parvenaient de plus en plus de toutes parts. En témoigne ce dialogue significatif avec le général Weygand, le 12 novembre 1942, lors de la dernière rencontre entre les deux hommes : « Monsieur Laval, vous avez contre vous 95 % des Français — Dites plutôt 98 %, lui répond Laval, mais je ferai leur bonheur malgré eux. »[40]

La radicalisation de la collaboration d'État[modifier | modifier le code]

Le 22 juin 1942, Laval prononce à la radio un retentissant discours dont se détache la phrase devenue fameuse[41] : « J'ai la volonté de rétablir avec l'Allemagne et l'Italie des relations normales et confiantes. De cette guerre surgira inévitablement une nouvelle Europe. [...] Pour construire cette Europe, l'Allemagne est en train de livrer des combats gigantesques [...] Je souhaite la victoire allemande, parce que, sans elle, le bolchevisme demain s'installerait partout. »

Préparant ce discours, Laval consulta son conseiller diplomatique Charles Rochat qui tenta de le dissuader de le prononcer. Il montra alors son projet au maréchal Pétain. Ce dernier se contenta de lui faire modifier la version initiale — « Je crois à la victoire de l’Allemagne » — un civil n’ayant pas, selon lui, à faire de pronostic militaire[42]. Laval était très fier de sa trouvaille, mais personne autour de lui ne comprit les raisons d'un tel engagement. Les milieux de Vichy étaient stupéfaits et les gaullistes triomphaient. Désormais, la phrase du 22 juin colla à la réputation de Laval qui revint plusieurs fois en public sur cette phrase, toujours pour refuser de la désavouer[41],[42].

En septembre 1942, Laval autorise la Gestapo à pourchasser les résistants français en zone libre (mission Desloges ou opération Donar)[43]. Le débarquement allié en Afrique du Nord le 8 novembre 1942 et l’invasion de la zone Sud par les Allemands qui en résulte le 11 novembre 1942 change la donne de la collaboration : l'Empire français avait basculé dans le camp de la dissidence, et le gros de la flotte française gisait au fond de la rade de Toulon, privant ainsi le gouvernement de Vichy de ses moyens de marchandage[44].

Laval traverse pourtant cette crise de novembre 1942 en essayant de sauver sa politique de collaboration : il approuve Pétain qui avait donné l'ordre de résister aux Alliés, fait interner et expulser les diplomates américains de Vichy. En Conseil des ministres, il se prononce contre un engagement militaire massif de la France aux côtés de l'Allemagne et répond par une manœuvre dilatoire à la question posée par Hitler : « Le chancelier Hitler demande au gouvernement français s'il est disposé à combattre aux côtés de l'Allemagne contre les Anglo-Saxons ». « Il faut se voir et en discuter », répond Laval qui est alors invité à rencontrer Hitler à Munich. L'entretien a lieu le 10 novembre 1942. Hitler reçoit Laval de façon humiliante, ne parlant plus d'une entrée en guerre de la France, car il avait décidé d'envahir la zone Sud le lendemain mais exigeant la mise à disposition immédiate des ports de Tunis et Bizerte. Laval lui préconise de mettre la France devant le fait accompli[45],[46],[47].

De retour en France, Laval reçoit le 13 novembre 1942 les pleins pouvoirs de la part de Pétain « nécessaires à un chef de gouvernement pour lui permettre de faire face rapidement [...] aux difficultés que traverse la France ». Le 27 novembre 1942, la flotte française se saborde à Toulon, conformément aux directives données antérieurement par Darlan. Ni Laval ni Pétain ne font rien pour qu'elle prenne la mer et se mette aux côtés des Alliés[45].

Laval et la persécution des Juifs[modifier | modifier le code]

Lors de son premier passage au gouvernement de Vichy, Laval n'avait pas été précisément l'inspirateur des lois antijuives. Il avait exprimé quelques doutes sur l'intérêt du statut des Juifs, mais avait finalement cosigné l'ensemble des lois[48]. Le retour au pouvoir de Laval coïncide avec la mise en place par les Allemands d'un plan de déportation des Juifs[49]. Une ordonnance allemande rend obligatoire le port de l'étoile jaune en zone occupée à partir du 7 juin. Le prédécesseur de Laval, Darlan, s'était opposé à cette mesure en zone libre en mettant en avant l'opinion publique[50].

Laval en personne, ou des hommes qui lui sont proches comme Bousquet sont en première ligne dans les négociations avec les Allemands au sujet de la mise en œuvre de ces déportations. Heydrich vient personnellement en France pour lancer l'opération et mettre en place le nouveau chef de la police allemande Karl Oberg, qui devient, du côté allemand, le principal interlocuteur de Laval et Bousquet[51]. Le Commissariat général aux questions juives, dirigé par Darquier de Pellepoix, est placé sous l’autorité directe de Laval depuis juillet 1942. Sans doute Laval a-t-il nommé à ce poste Darquier, nettement plus pro-allemand que son prédécesseur Xavier Vallat pour donner satisfaction aux Allemands au sujet d'un poste considéré comme secondaire[52]. Le Commissariat aux affaires juives devenu une annexe des services allemands eut un rôle négligeable dans l'exécution des déportations[52]. Trois mois avant le retour de Laval au pouvoir, le 27 mars 1942, Dannecker, chef de la Gestapo à Paris organise le premier convoi de déportés juifs en direction d’Auschwitz, au départ de Drancy et Compiègne[49].

Le 25 juin 1942, les Allemands demandent l'arrestation de 22 000 Juifs dont 40 % de Juifs français. Laval décide de collaborer à la rafle en en confiant l'exécution à la police française, refuse de procéder à l'arrestation de Juifs français en proposant, en compensation, d'organiser ultérieurement des rafles de Juifs étrangers en zone Sud. 13 152 Juifs étrangers, en majorité des femmes et des enfants[53], sont arrêtés par la police française au cours de la rafle parisienne du Vel’ d’Hiv’ du 16-17 juillet 1942[51]. En zone Sud, 7 000 Juifs étrangers et apatrides seront arrêtés au cours des rafles du 26-28 août 1942[54].

Dans les préparatifs de la rafle du Vel' d'Hiv', les Allemands n'avaient pas prévu de déporter les enfants de moins de 16 ans. Laval insiste pour que les enfants ne soient pas séparés de leurs parents « dans une intention d'humanité », comme il l'explique au Conseil des ministres du 12 juillet. Les familles avec enfants sont regroupés dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, et l'autorisation allemande de les déporter arrive le 20 juillet 1942[51].

Sollicité de revenir sur sa décision d’inclure dans les convois les enfants de moins de 16 ans (initialement non demandés des Allemands), notamment par le pasteur Boegner, chef des protestants de France, Laval refuse : « pas un seul de ces enfants ne doit rester en France »[55]. Le pasteur Boegner rapportera plus tard : « Que pouvais-je obtenir d’un homme à qui les Allemands avaient fait croire — ou qui faisait semblant de croire — que les Juifs emmenés de France allaient en Pologne du Sud pour y cultiver les terres de l’État juif que l’Allemagne affirmait vouloir constituer. Je lui parlais de massacre, il me répondait jardinage »[56]. À ce même entretien du 9 septembre 1942, Laval déclarait aussi « je ne puis faire autrement », « je fais de la prophylaxie », selon ce qu'en rapporte Boegner qui ajoute quant à lui « Pour sauver les Juifs français, il fallait sauver les Juifs étrangers »[55]. Le 30 septembre 1942, dans un télégramme aux ambassades françaises à travers le monde, Laval reprend une rhétorique antisémite pour justifier les récentes déportations : « Le seul moyen de conjurer le péril juif était le rapatriement de ces individus dans l'Est de l'Europe, leur pays d'origine[57]. »

En même temps que la police de Laval organise les rafles massives de Juifs étrangers[58], le même Laval intervient auprès des ambassades des pays alliés du Reich, Roumanie, Hongrie, Bulgarie, Portugal, Turquie pour protéger leurs compatriotes. Cette protection sera inégale et n'empêchera finalement pas des Juifs roumains ou bulgares d'être arrêtés, déportés, gazés[59]. Laval engage également à partir du 26 août 1942 des tractations avec les États-Unis, par le biais des Quakers. Il s'agit des milliers d'enfants dont les parents sont déjà partis dans des camps. 350 enfants juifs sont exfiltrés aux États-Unis par les Quakers, mais un plan de sauvetage plus ambitieux échoue définitivement le 11 novembre 1942 avec l'arrivée des Allemands à Marseille. L'historien Michael R. Marrus a fait remarquer que si ce plan avait l'accord de Laval, Vichy avait également informé Berlin qui avait demandé à Laval l'assurance qu'un geste humanitaire ne fût pas exploité par la presse américaine contre la France et l'Allemagne[60].

Les « accords Oberg-Bousquet » avaient conduit à l'exécution par la police française de la rafle du Vel' d'Hiv' et des rafles du mois d'août en zone libre. À partir du mois de septembre 1942, l'attitude de Laval change et il refuse de collaborer à des opérations collectives[61]. Dans ses pourparlers avec Oberg, Laval met en avant « une résistance sans pareille de la part des églises pour demander aux Allemands de ne pas exiger la livraison du quota de Juifs prévu auparavant : « il n'en va pas de la livraison des Juifs comme de la marchandise dans un Prisunic »[62],[63]. Pour contourner la volonté du gouvernement de Vichy de ne pas livrer de Juifs français, les Allemands tentent d'obtenir la dénaturalisation des Juifs devenus français grâce à la loi du 10 août 1927. Cette demande allemande revient avec insistance au cours de l'année 1943, et Laval use alors de toutes ses capacités de manœuvrier pour s'opposer à cette mesure[61]. Tentant d'interpréter cette fermeté face aux Allemands, Asher Cohen écrit : « Laval devait trouver une bonne raison de résister à un ordre allemand pour améliorer son image de marque. Il n'était ni antisémite, ni philosémite, les Juifs ne l'intéressaient pas : seule sa survie politique comptait. »[64]

Pour la seule année 1942, plus de 43 000 Juifs sont déportés, la plupart arrêtés par la police française. En août 1943, Laval refuse cependant de dénaturaliser les Juifs français, ce qui aurait permis aux Allemands leur déportation. Mais 11 000 Juifs étrangers sont déportés cette année-là, et encore 17 000 en 1944. 80 % d’entre eux sont arrêtés par la police française (voir bilan des victimes en France).

L'envoi de travailleurs forcés en Allemagne[modifier | modifier le code]

Le retour au pouvoir de Laval est à peu près concomitant avec l'arrivée en France de Fritz Sauckel, chargé par Hitler de pourvoir le Reich en main d'œuvre qualifiée puisée dans les pays occupés. Jusqu'alors, moins de 100 000 travailleurs français volontaires étaient partis travailler en Allemagne[65]. Le refus d'envoyer 150 000 ouvriers qualifiés avait été l'une des causes de la chute de Darlan[66]. Sauckel demande 250 000 travailleurs supplémentaires avant la fin du mois de juillet 1942. Face à cette exigence, Laval recourt à sa méthode favorite consistant à négocier, gagner du temps et chercher des moyens d'échange. C'est ainsi qu'il en vient à proposer le système de la « Relève » consistant à libérer un prisonnier de guerre pour trois départs en Allemagne de travailleurs libres et qui est instituée et annoncée le 22 juin 1942, dans le même discours où Laval proclame : « Je souhaite la victoire de l'Allemagne »[65]. Au préalable, dans une lettre envoyée le même jour au ministre allemand des Affaires étrangères, Ribbentrop, Laval avait placé cette politique de la relève dans le cadre d'une participation de la France à l’effort de guerre allemand contre le bolchevisme, au travers de l’envoi de travailleurs[66].

Au système de la relève, basé sur le volontariat, succède le Service du travail obligatoire (STO) qui est instauré dans la totalité de l'Europe occupée en août 1942[67]. Du point de vue de Sauckel, la relève avait été un échec puisque moins de 60 000 travailleurs français étaient partis en Allemagne à la fin du mois d'août. En outre, il menace de recourir à une ordonnance pour réquisitionner la main d'œuvre masculine et féminine. Cette ordonnance n'aurait pu s'appliquer qu'en zone occupée. Laval négocie alors l'abandon de l'ordonnance allemande au profit d'une loi française concernant les deux zones[68]. Laval met l’inspection du travail, la police et la gendarmerie au service des prélèvements forcés de main-d’œuvre et de la traque des réfractaires au Service du travail obligatoire[69]. La réquisition forcée d'ouvriers, gardés par des gendarmes jusqu'à leur embarquement en train, suscite de nombreuses réactions hostiles. Le 13 octobre 1942 éclatent les incidents d'Oullins, dans la banlieue lyonnaise, où les ouvriers du dépôt la SNCF se mettent en grêve[67]. On écrit sur les trains « Laval assassin ! »[67]. Le gouvernement est forcé de reculer si bien qu'au 1er décembre 1942 seuls 2 500 ouvriers requis ont quitté la zone Sud[69]. En définitive, le 1er janvier 1943, Sauckel exige qu'en plus des 240 000 ouvriers déjà partis en Allemagne, un nouveau contingent de 250 000 hommes soit expédié avant la mi-mars[70]. Pour remplir ces objectifs, les services allemands organisent des rafles d'une brutalité inefficace, ce qui conduisit Laval à proposer en Conseil des ministres du 5 février 1943 un texte législatif instituant le STO proprement dit, en vertu duquel les jeunes nés dans les années 1920-1922 sont requis pour le service du travail en Allemagne. Par ailleurs, Laval amoindrit sa loi par de nombreuses exceptions. Au total, 600 000 hommes partent entre juin 1942 et août 1943[71], malgré ce que Sauckel dénonce comme « un sabotage pur et simple de la lutte pour la vie entreprise par l'Allemagne contre le bolchevisme », dans une lettre à Hitler, à la suite d'une entrevue de plus de sept heures, le 6 août 1943, au cours de laquelle Laval a une nouvelle fois tenté de minimiser le nombre des requis et refusé de mettre en application la demande de 50 000 travailleurs à partir pour l'Allemagne avant fin 1943[72].

Le 15 septembre 1943, le ministre de l'Armement du Reich Albert Speer conclut un accord avec le ministre de Laval Jean Bichelonne[73] — accord sur lequel Laval comptait pour « bloquer la machine à déporter[72] » —, d'où il résulte que de nombreuses entreprises travaillant pour l'Allemagne sont soustraites à la réquisition de Sauckel[73]. Les hommes sont protégés mais l'économie française dans son ensemble est intégrée à celle de l'Allemagne[71]. En novembre 1943, Sauckel réclame, sans beaucoup de succès, 900 000 travailleurs supplémentaires[73]. Sur ordre de Berlin, les travailleurs français cessent de partir pour l'Allemagne le 7 juin 1944, à la suite du débarquement des Alliés en Normandie[74].

En définitive, le système du STO fait que des milliers de jeunes réfractaires se jettent dans les bras de la Résistance qui crée les maquis à cette occasion[70]. Aux yeux des Français, Laval a pris la responsabilité des mesures imposées par Sauckel et est devenu le ministre français qui envoyait les travailleurs français en Allemagne[65].

L'État milicien et la répression accrue de la Résistance[modifier | modifier le code]

En décembre 1942, Laval demande à être reçu par Hitler. Il est reçu par le Führer en Prusse orientale le 19 décembre, et ce dernier, après lui avoir annoncé le relèvement de l'indemnité journalière de 300 à 500 millions de Francs[75],[76], le sermonne sèchement en lui reprochant la déplorable incurie de son gouvernement en matière de maintien de l'ordre[44]. Il est vrai que l'armée d'armistice a été dissoute à la suite de l'invasion de la Zone libre, en novembre 1942. Un mois plus tard est créée la Milice française, force de police politique sous la conduite de Joseph Darnand, mais dont Laval est officiellement le président[77]. La Milice prend la suite du Service d'ordre légionnaire (SOL) dont Darnand était déjà le chef. Laval n'a pas de sympathie particulière, ni pour Darnand ni pour le SOL, mais la création de la Milice lui permet de disposer de son propre instrument face aux mouvements collaborationnistes de la zone Nord, le RNP de Marcel Déat ou le PPF de Jacques Doriot[78].

En fait, la Milice n'est autorisée en zone Nord par les Allemands qu'à partir de la fin du mois de janvier 1944, conformément aux vœux de Laval, mais ce dernier, qui pensait contrôler facilement la Milice, se voit imposer à la même date la nomination de Darnand comme secrétaire général du Maintien de l'ordre[79]. Darnand a donc autorité sur la Milice, mais aussi sur la gendarmerie, les gendarmes mobiles et les GMR. L'école des cadres de la Milice dispense une formation politique mais surtout une formation militaire très minutieuse orientée vers la lutte contre les maquis[79]. Les chefs de la Milice apparaissent vite comme des ultras de la collaboration d'État aux côtés précisément des collaborationnistes que Laval voulait neutraliser. Les responsables de la Milice commencent alors à investir progressivement l'appareil d'État et des miliciens sont placés à des postes-clés de la police et même de la justice, puisque les cours martiales instituées le 20 janvier 1944 dépendent directement du secrétariat au Maintien de l'ordre. Le milicien Philippe Henriot est nommé secrétaire d'État à la propagande le 30 décembre 1943. Sur le terrain, la puissance de la Milice reste néanmoins limitée. Seuls 4 000 hommes peuvent être recrutés en zone Nord. Engagée dans les combats contre la Résistance, notamment en février 1944 contre le Maquis des Glières, elle doit faire appel aux unités de Waffen-SS pour donner l'assaut final[44].

À partir de l'hiver 1944, Laval comme Pétain tablent sur une paix de compromis à l'Ouest, sur le dos des Soviétiques et cherchent à mettre en sourdine la collaboration d'État, mais ils doivent faire la preuve que l'État français est capable d'assurer le maintien de l'ordre, pour lequel les forces de police traditionnelles et la gendarmerie deviennent de moins en moins sûres. C'est donc aux GMR et à la Milice que sont confiées le soin de mener une sorte de guerre civile, aussi bien contre les gaullistes que les communistes[44].

C'est dans ce contexte que sont perpétrées les exécutions de Maurice Sarraut, Victor Basch, Jean Zay et de Georges Mandel dans lesquelles Laval n'a pas de responsabilité directe. Il manifeste son émotion après l'assassinat de Mandel pour lequel il avait beaucoup d'estime et d'affection, mais il n'avait rien fait pour le faire libérer depuis son retour au pouvoir en avril 1942[80].

La concentration croissante des pouvoirs[modifier | modifier le code]

Laval et le maréchal Pétain en 1943.

Depuis son retour au pouvoir en avril 1942, Pierre Laval obtient des prérogatives sans cesse accrues de la part de Pétain, avec l’appui des Allemands.

Laval cumule de plus en plus de portefeuilles et place ses fidèles et ses relations à tous les postes-clés[39]. Dès l’été 1942, il est à la fois ministre de l’Intérieur, des Affaires étrangères et de l’Information. La gendarmerie était directement placée sous son autorité depuis juin 1942. Doté du titre nouveau de « chef du gouvernement » en avril 1942, Laval redevient dauphin officiel du maréchal le 17 novembre 1942, après que l’amiral Darlan a changé de camp et collabore désormais avec les Américains lors du débarquement allié en Afrique du Nord[81]. Le 26 novembre, un acte constitutionnel de Pétain l’autorise à signer seul tous les décrets et les lois. En 1943, il obtient même des pouvoirs constituants. Il est officiellement le chef de la Milice française. René Bousquet, qu’il avait placé au Secrétariat général de la police, se montre en toutes circonstances l’un de ses protégés les plus fidèles. Ce grand responsable des déportations de Juifs fut d’ailleurs encore à ses côtés dans sa cellule de Fresnes pour partager ses derniers instants[82]. Les Commissariats spécialisés chargés de la persécution des Juifs ou de la livraison de main-d’œuvre à l’Allemagne relèvent aussi directement du chef du gouvernement. Plusieurs autres ministres sont des alliés et amis proches, ainsi Pierre Cathala aux Finances ou Jean Bichelonne à la Production industrielle et aux Transports.

Laval dispose aussi d’une clientèle de compatriotes auvergnats qu’il place à d’importantes fonctions. Le préfet de police de Paris, Amédée Bussière, un des principaux organisateurs de la rafle du Vel’ d’Hiv’, est un Clermontois qu’il a connu à la préfecture du Puy-de-Dôme. À la tête de la Légion française des combattants, Laval installe le maire d’Ambert Raymond Lachal, partisan d’une ligne plus collaborationniste. Un autre Auvergnat, Grasset, devient ministre de la Santé. L’administration pénitentiaire, qui collabore à la garde des résistants capturés, est dirigée par Baillet, qu’il a connu comme commissaire à Aubervilliers du temps où il en était député.

Très peu intéressé par la Révolution nationale, sans déclarations antisémites ou antimaçonniques particulières (il déclare notamment vouloir fonder une loge nationale unique protégée par l'État), Laval n’hésite pas à prononcer le mot honni de « République » dans ses discours. Trop isolé et trop impopulaire pour négliger des soutiens éventuels, il est prêt à s’appuyer sur des républicains ralliés au régime, passant outre les récriminations des collaborationnistes et des pétainistes. C’est ainsi que Laval fait sonder, entre autres, l’ancien préfet de Chartres révoqué par Pétain, Jean Moulin, pour voir s’il veut reprendre du service au profit de l’État français. Celui dont Laval ignorait qu’il était entre-temps devenu l’un des plus grands résistants français opposa évidemment une fin de non-recevoir.

À partir de fin 1943, Laval accepte aussi la fascisation progressive du régime en faisant entrer à son gouvernement les ultra-collaborationnistes affichés Joseph Darnand, Philippe Henriot et Marcel Déat. Il laisse la Milice française, organisation de type ouvertement fasciste, prendre un rôle de plus en plus grand dans l’État, un milicien devenant même préfet de Montpellier.

La fin[modifier | modifier le code]

Dernière tentative[modifier | modifier le code]

En août 1944, les Alliés approchant de Paris, Laval craint que Pétain essaie de traiter avec Eisenhower, voire de Gaulle (tentative de l'amiral Auphan) et lui laisse le mauvais rôle ; il décide de se rendre dans la capitale afin de réunir l'ancienne Assemblée nationale dans le but de lui remettre le pouvoir et de barrer ainsi la route aux communistes et à de Gaulle[83]. À cette fin, le 12 août, il va chercher, avec l'accord d'Otto Abetz, Édouard Herriot (président de la Chambre des députés), à Maréville près de Nancy et le ramène à Paris avec son assentiment[83]. Puis il fait contacter Jules Jeanneney (président du Sénat), qui ne répond pas[84]. Herriot, dans un premier temps favorable au plan de Laval, temporise et finit par refuser de décider en l'absence de Jeanneney[85]. Les Allemands ayant changé d'avis, après intervention des ultra-collaborationnistes, Marcel Déat et Fernand de Brinon[86], décident de se saisir de Laval et des restes de son gouvernement « pour assurer sa sécurité légitime » et arrêtent Herriot[85].

Le 17 août 1944, Laval, malgré ses protestations, est emmené par les Allemands[87], comme Pétain (le 20 août), à Belfort puis à Sigmaringen en Allemagne. Dès cette date, Laval, comme Pétain, se considère otage du Troisième Reich[88] et n'aura aucune activité politique durant son exil[89].

La fuite[modifier | modifier le code]

À l'approche de la 1re armée du général de Lattre en février 1945, Laval commence à organiser sa fuite[90]. Après s'être vu refuser un asile temporaire en Suisse le 25 avril 1945, le temps qu'il juge nécessaire à préparer sa défense, il se réfugie en Espagne et arrive à Barcelone le 2 mai 1945, où, conformément aux conditions posées par Franco à son séjour sur le sol espagnol, il est interné pour trois mois et, le 2 août, remis au gouvernement provisoire français présidé par le général de Gaulle, non sans qu'entre temps les autorités espagnoles récupèrent dans ses bagages des documents compromettants (une lettre de Franco de 1939 et des documents sur la Légion Azul en Russie)[91].

Le procès[modifier | modifier le code]

Laval comparait devant la Haute Cour de justice le 5 octobre 1945. Particulièrement inconscient de la gravité des actes qui lui sont reprochés, Laval parlait fréquemment à ses proches du jour où il reprendrait sa carrière politique… Il semblait sincèrement persuadé de pouvoir encore convaincre ses juges du bien-fondé et de la nécessité de sa politique[92]. La haine générale accumulée contre lui pendant l’Occupation éclate au grand jour à son entrée dans le box des accusés : très vite, Laval est hué et insulté par les jurés (dont plusieurs sont d’anciens collègues au Parlement, qu’il s’est pris inconsidérément à tutoyer familièrement), il est de fait empêché de parler et de se défendre[93]. Devant la partialité du jury qui le menace, par exemple, de « douze balles dans la peau », il refuse de continuer à assister à son procès, et la défense refuse de plaider en signe de protestation[93]. La presse résistante elle-même condamne le naufrage pénible du procès[94]. Le général de Gaulle reçoit la visite des avocats de Laval, Jacques Baraduc, Albert Naud et Yves-Frédéric Jaffré[95]. Il sollicite l'avis de son ministre de la Justice, suite à quoi il se refuse à ordonner un second procès[95],[96]. Laval est condamné à mort le 9 octobre 1945 pour haute trahison et complot contre la sureté intérieure de l'État, à l'indignité nationale et à la confiscation de ses biens[97] . Il avait refusé que ses avocats demandent sa grâce[98].

« L'affaire Laval a été abominable, abominable en ce sens que l'instruction a été bâclée au vrai sens du mot. Le procès a été mal conduit. Il n'a pas disposé des garanties nécessaires ; je suis le premier à le reconnaître. Mais cela ne veut pas dire que Laval était un innocent. Si on disposait maintenant du temps nécessaire — fût-ce un an, deux ans, trois ans — pour réexaminer un à un tous les arguments et tous les moyens de défense de Laval, on arriverait à la même condamnation, la seule qui s'imposait : la mort ! »

— Pierre-Henri Teitgen, garde des Sceaux en 1945, dans Douze balles dans la peau pour Pierre Laval, film de Yves Boisset.

L'exécution[modifier | modifier le code]

« C'est à proximité du château d'eau, en bordure du chemin de ronde, que fut fusillé, le 15 octobre 1945, Pierre Laval, jugé intransportable après sa tentative d'empoisonnement.
Son exécution, bâclée, se déroula à quelques pas des fenêtres de la troisième division dont les détenus huèrent le procureur général Mornet. »

— Pierre-Denis Boudriot, L'Épuration

Alors qu’il avait tenté de se suicider le jour de son exécution en avalant une capsule de cyanure, les médecins lui firent deux piqûres de camphre, puis procédèrent à un lavage d'estomac. Son état s’étant sensiblement amélioré, il fut amené devant le peloton d'exécution qui le fusilla le 15 octobre 1945, dans la cour de la prison de Fresnes. Dans Le Procès Laval : Compte rendu sténographique (1946), réalisé sous la direction de Maurice Garçon, les derniers moments de Laval sont décrits en ces termes :

« Le 15 octobre, vers 9 h du matin, M. le procureur général Mornet, accompagné de M. le président de la commission d’instruction Bouchardon, se présentèrent à la prison de Fresnes dans la cellule du condamné, lui annoncèrent que le moment était venu d’expier. Pierre Laval était couché et parut ne pas entendre. Rapidement on comprit qu’il était sous le coup d’une intoxication et le docteur Paul, médecin légiste, qui était présent, lui fit une piqûre de morphine. On trouva sur les couvertures du lit une ampoule qui avait contenu du poison que le condamné venait d’absorber, ne voulant pas, avait-il écrit, tomber sous des balles françaises. Il devint évident au bout de peu de temps que le poison était éventé. Les médecins firent deux piqûres de camphre, puis procédèrent à un lavage d’estomac. Le condamné rendit la plus grande partie de la substance toxique qu’il avait absorbée et se ranima assez rapidement. Son état s’étant amélioré, il fut décidé, puisqu’il pouvait se tenir debout et marcher, que l’arrêt serait exécuté. Pierre Laval, qui s’était habillé et qui maintenant paraissait rétabli, marcha d’un pas ferme jusqu’à la porte de la prison et monta dans le fourgon qui le conduisit derrière la prison de Fresnes devant une butte qui pendant la guerre avait servi aux Allemands de lieu d’exécution. Quelques minutes suffirent pour le conduire au poteau. Il refusa l’escabeau qu’on lui proposait pour s’asseoir, se laissa lier au poteau et mourut[99]. »

Il fut inhumé dans une fosse commune du cimetière parisien de Thiais. Le 15 novembre suivant, la famille ayant obtenu l'autorisation, il fut exhumé puis enterré au cimetière du Montparnasse où il repose avec sa femme Jeanne Laval (19 novembre 1888-10 décembre 1959) née Claussat, sa fille Josée et son gendre René de Chambrun.

Alors que huit demandes en révision du procès Pétain ont été rejetées, aucun défenseur de Vichy n’a pris la peine, ou le risque, de demander la révision du procès de Laval. Seule la famille de Laval et en particulier son gendre René de Chambrun, mari de sa fille unique Josée et ardent défenseur de sa mémoire, milita pour sa réhabilitation, mais en pure perte.

Jean Jardin (1904-1976), son directeur de cabinet, fut aussi son éminence grise et continua à jouer ce rôle après la guerre auprès d’autres personnalités.

Jugement des contemporains[modifier | modifier le code]

  • Otto Abetz dans ses mémoires : « c'était l'un des plus grands hommes d'État de notre époque et en tout cas son dernier grand politique vraiment libéral. »
  • Le général de Gaulle dans le second tome de ses Mémoires de guerre : « Porté de nature, accoutumé par le régime, à aborder les affaires par le bas, Laval tenait que, quoi qu'il arrive, il importe d'être au pouvoir, qu'un certain degré d'astuce maîtrise toujours la conjoncture, qu'il n'est point d'événement qui ne se puisse tourner, d'hommes qui ne soient maniables. Il avait, dans le cataclysme, ressenti le malheur du pays mais aussi l'occasion de prendre les rênes et d'appliquer sur une vaste échelle la capacité qu'il avait de composer avec n'importe quoi […] Il jugea qu'il était possible de tirer parti du pire, d'utiliser jusqu'à la servitude, de s'associer même à l'envahisseur, de se faire un atout de la plus affreuse répression. Pour mener sa politique, il renonça à l'honneur du pays, à l'indépendance de l'État à la fierté nationale […] Laval avait joué. Il avait perdu. Il eut le courage d'admettre qu'il répondait des conséquences. »

Carrière ministérielle[modifier | modifier le code]

Il a exercé les fonctions de président du Conseil des ministres (Troisième République) à quatre reprises, puis celles de chef du (gouvernement de Vichy) à deux reprises :

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Kupferman 2006, p. 5-23.
  2. Kupferman 2006, p. 25-51.
  3. Kupferman 2006, p. 53-68.
  4. a et b Guy Rousseau, Étienne Clémentel (1864-1936) : entre idéalisme et réalisme, une vie politique : essai biographique, Clermont-Ferrand, Archives départementales du Puy-de-Dôme,‎ 1998, 184 p..
  5. Kupferman 2006, p. 68-73.
  6. Kupferman 2006, p. 105-107.
  7. Kupferman 2006, p. 49-50 et 126.
  8. Kupferman 2006, p. 64-65.
  9. Kupferman 2006, p. 73-78.
  10. Kupferman 2006, p. 92-105.
  11. Kupferman 2006, p. 106-115.
  12. Kupferman 2006, p. 132-138.
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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Yvert Benoît (dir.), Premiers ministres et présidents du Conseil. Histoire et dictionnaire raisonné des chefs du gouvernements en France (1815-2007), éd. Perrin, Paris, 2007, 916 p.

France de Vichy

  • Henri Michel, Pétain, Laval, Darlan, trois politiques ?, 1972.
  • Jean-Pierre Azéma, De Munich à la Libération, Points-Seuil, 1981, rééd. 2002.
  • Jean-Pierre Azéma et François Bédarida (dir.), Vichy et les Français, Fayard, 1992, avec en particulier un article comparatif de Robert Frank sur les personnages de Pétain, Darlan et Laval.
  • Robert Paxton, La France de Vichy, éditions du Seuil, 1973.

Biographies[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Guy Bechtel, Pierre Laval, Paris, Robert Laffont, 1963.
  • Jean-Paul Cointet, Pierre Laval, Paris, Fayard,‎ 1993, 586 p. (ISBN 978-2213028415).Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Hubert Cole, Pierre Laval, Paris, Fayard, 1964.
  • René de Chambrun, gendre de P. Laval, Pierre Laval devant l’Histoire, Paris, France-Empire, 1983.
  • Fred Kupferman (préf. Henri Rousso), Laval, Paris, Tallandier,‎ 2006, 2e éd. (1re éd. Balland, 1987), 654 p. (ISBN 978-284734-254-3).Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Odette Pannetier, Pierre Laval, Paris, Denoël et Steele, 1936.
  • Yves Pourcher, Pierre Laval vu par sa fille d’après ses carnets intimes, Paris, Le Cherche Midi, 2002.
  • Maurice Privat, Pierre Laval, cet inconnu, Paris, Fournier-Valdès, 1948.
  • Georges Saint-Bonnet, Pierre Laval, homme d’état, Éditions du Tambourin, 1931.
  • Henry Torrès, La France trahie, Pierre Laval, New York, Brentano, 1941. Un pamphlet écrit par un avocat et homme politique qui a côtoyé Laval dans l’entre-deux guerres.

Sur le procès[modifier | modifier le code]

  • Fred Kupferman, Le Procès de Vichy : Pucheu, Pétain, Laval, Éditions Complexe, 2006.
  • René de Chambrun, Le « Procès » Laval, France-Empire, Paris, 1984.
  • Yves Frédéric Jaffré, Les derniers propos de Pierre Laval recueillis par son avocat, André Bonne, Paris
  • Géo London, Le Procès Laval, Bonnefon, Lyon, 1946.
  • Roger Maudhuy, Les Grands procès de la Collaboration, Lucien Souny, 2009.

Liens externes[modifier | modifier le code]

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Chronologies[modifier | modifier le code]