Grèves de Gafsa

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Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Événements de Gafsa (1980).

Grèves de Gafsa

Description de cette image, également commentée ci-après

Localisation du gouvernorat de Gafsa

Informations
Localisation Bassin minier de Gafsa
Caractéristiques
Organisateurs Contestation spontanée puis auto-organisée
Participants Chômeurs, mineurs
Revendications Accès à l’emploi, transparence, services minimaux (eau, électricité, enseignement et santé)
Répression
Procès 38, dont 33 condamnations allant jusqu’à 10 ans de prison (8 ans en appel)
Blessés 8 à 28, 24 selon les syndicats[1]
Morts 4

Les grèves de Gafsa, également désignées sous les noms d'événements de Gafsa ou de révolte du bassin minier de Gafsa[2] est un important mouvement social qui a secoué la région minière du sud-ouest tunisien — particulièrement la ville de Redeyef mais aussi Moularès, Métlaoui et Mdhila — pendant près de six mois en 2008.

Ces évènements ont pour cadre le bassin minier de Gafsa, riche en phosphate, à 350 kilomètres au sud-ouest de Tunis, dans une région durement frappée par le chômage et la pauvreté. Ce sont les plus importants troubles sociaux connus par la Tunisie depuis les « émeutes du pain » en 1984[2] et depuis l'arrivée au pouvoir du président Zine el-Abidine Ben Ali en 1987[3].

La répression par les autorités de ce mouvement social pacifique[4] ponctué d'émeutes au fil des mois[2], qui mobilise de larges pans de la population locale[2], occasionne des morts, des centaines d'arrestations[3], des actes allégués de torture et de lourdes condamnations de diverses personnalités du monde associatif ou syndical ainsi que de journalistes ayant couvert les évènements[5].

Ces évènements sont considérés comme le début du processus conduisant à la révolution tunisienne, un an et demi plus tard, fin 2010, les grévistes victimes de la répression étant concernés par le décret 97 indemnisant les martyrs de la révolution[6],[1].

Contexte[modifier | modifier le code]

Si la région de Gafsa est un bassin minier riche en phosphates, la population locale ne bénéficie pas pour autant de la manne qui, d'après divers commentateurs dont l'avocate Radhia Nasraoui, profite essentiellement aux proches du pouvoir[7]. Région minière mais aussi rurale, les conditions d'exploitation agricole y sont difficiles à cause de l'aridité.

Vue de la ville de Gafsa

La réalité socio-économique y est donc assez éloignée de celle des territoires septentrionaux, plus proches du littoral, où une économie de services et de PME permet une croissance annuelle appréciable, témoignant de la grande disparité régionale du « miracle économique » tunisien[3].

Malgré la dureté de la crise frappant une région dont l'économie est basée sur une mono-industrie en voie de mutation, l'État n'offre pas de plan de diversification de l'économie, pas plus qu'il ne crée de postes dans la fonction publique, et l'investissement privé reste insignifiant.

Plus encore, une partie de la population a le sentiment que la région ne bénéficie pas de la même sollicitude de la part du pouvoir central que d'autres régions à l'instar de ce qui s'est fait dans le Sahel, dont sont issues nombre de personnalités politiques et économiques tunisiennes[2].

Chômage endémique[modifier | modifier le code]

Statistiques du chômage dans la région

Au début du XXIe siècle, dans ce bastion ouvrier qui, par le passé, s'est déjà montré rebelle[8] vis-à-vis du pouvoir central[9], le taux d'inoccupation est massif (environ 30 %[10]), particulièrement parmi les jeunes dont le taux de chômage est endémique, les excluant du système de protection — faute d'emploi — et les poussant ainsi vers la misère et le désespoir[3]. Cette situation tend à se généraliser dans certaines zones du Maghreb[11].

Si le problème des « diplômés chômeurs » est particulièrement criant dans la région (où 62 % des diplômés sont sans travail), il n'en est pas moins généralisé en Tunisie où c'est le cas d'un diplômé sur deux[12]. Cette situation a poussé ceux-ci à tenter de se structurer depuis mars 2007 dans un mouvement, l’Union des diplômés-chômeurs, qui, à l'initiative d'universitaires de Tunis, organise des manifestations pour dénoncer la précarité de leur condition et réclamer le droit au travail[13], à l'instar de ce qui se fait depuis 1991 au Maroc[14].

Cette fédération non reconnue mais jusqu'alors tolérée par le régime essaime à travers le pays de petits comités régionaux et locaux, notamment à Gafsa — où un rassemblement de leur comité régional est réprimé en septembre 2007 —, à Redeyef et à Moularès. Ce sont des membres de ces comités qui vont être les déclencheurs et les principaux entrepreneurs des mobilisations dans le bassin minier[2].

Mono-industrie[modifier | modifier le code]

L'exploitation du phosphate dans la région est à l'origine de la création même des villes qui vont être l'objet des soulèvements. L'employeur de la région est une entreprise publique d'exploitation du phosphate, la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) qui assure le plein emploi et procure à la population locale les services et infrastructures (distribution de l'eau et de l'électricité, hôpital, magasins, clubs sportifs, etc.), prenant en charge la quasi-intégralité de la vie sociale et économique jusqu'au milieu des années 1970[3]. Une partie des services sont alors transférés vers des sociétés publiques ou privées.

Puis, au milieu des années 1980, en raison de la fermeture des mines de fond au profit de celles à ciel ouvert et de la mécanisation des mines, une politique de « modernisation » consiste à ne plus remplacer les départs à la retraite et à ne plus créer d'emplois, dans un plan stratégique soutenu par la Banque mondiale. La CGP voit le nombre de ses effectifs passer de 14 000 dans les années 1980 à 5 000 au début des années 2000[15], en même temps que la productivité — passant de 4,5 millions de tonnes en 1985 à 8 millions de tonnes à la veille des évènements[16] — et les profits générés augmentent de manière significative.

Clientélisme[modifier | modifier le code]

Malgré ces mutations importantes, le tissu économique du bassin n'a pas pour autant évolué et n'a connu aucun redéploiement pendant 25 ans, une situation qui nourrit au sein d'une partie de la population le sentiment d'être « laissée pour compte » malgré sa contribution passée à la richesse du pays. Dans cette zone paupérisée, la CGP a perpétué les mécanismes de clientélisme et de contrôle — typique de la politique économique tunisienne — lors de la « reconversion » du bassin. Les fonds destinés à la mise en place de petites entreprises[17], pour pallier la disparition des emplois miniers, ont été détournés suivant les circuits clientélistes. Il profite à quelques individus et à des zones non minières, en contradiction avec l'objectif de ces fonds, pour un résultat marginal en termes de développement économique[3].

Une partie des emplois disponibles suite aux départs en préretraite est censée, à la suite d'un accord entre l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) et la CPG, être octroyée prioritairement aux habitants de la région, notamment aux enfants des ouvriers de la compagnie mutilés ou morts[3].

Événements[modifier | modifier le code]

La contestation touche l'ensemble du bassin minier à l'exception de la ville de Gafsa. Elle démarre à Redeyef, une ville de 26 000 habitants, avant de gagner les autres villes minières de Moularès (24 500 habitants), Mdhila (12 500 habitants) et Métlaoui (37 000 habitants).

Dans une région économiquement exsangue, c'est à l'occasion d'un concours d'embauche de la CPG que la révolte éclate le 5 janvier 2008 à Redeyef : mille candidats se présentent pour seulement 81 postes à pourvoir[pas clair]. Les résultats affichés sont jugés frauduleux, ne respectant pas les accords en termes de quotas pour les fils de mineurs estropiés, les orphelins, etc., et marqués par le clientélisme[3], la corruption et le népotisme[15] : ils provoquent un tollé parmi les candidats.

Vue de Redeyef

Les contestataires installent des tentes afin de bloquer la circulation des trains entre les carrières et les usines de la CGP, bloquant la production. Ils sont bientôt rejoints par des veuves de mineurs et leurs familles[3]. En signe de protestation, de jeunes chômeurs occupent le siège régional de l'UGTT à Redeyef, dénonçant une politique de l'emploi injuste et un potentat local, Amara Abbassi, à la fois patron de plusieurs entreprises de sous-traitance pour la CPG[2], éminence de l'UGTT régionale et député du parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique[15]. Ils dénoncent en outre provocations, pillages et saccages auxquels se livrent régulièrement les forces de l'ordre[8]. Redeyef devient le centre de la contestation régionale.

Les grèves, les rassemblements et les manifestations s'étendent rapidement à de nombreuses catégories de la population protestant contre la corruption, le chômage et la cherté de la vie[18] : les chômeurs diplômés de l'université et leurs familles manifestent, les invalides de la CGP organisent des sit-in et les mères des manifestants arrêtés protestent à leur tour. De nombreux enseignants, étudiants et lycéens se joignent au mouvement[3] ; les femmes prennent également une part active à la contestation[15], dans un mouvement qui se veut pacifique. Le mouvement se traduit ainsi durant des mois sous forme de manifestations sporadiques[19].

Peu de relais[modifier | modifier le code]

La base populaire du mouvement rencontre l'opposition des cadres de l'UGTT dont le dirigeant régional, visé par les accusations de clientélisme et de compromission, menace de sanction les syndicalistes qui participent à la contestation[3]. Cependant, certaines figures marginales du syndicalisme de Redeyef s'imposent à la tête du mouvement — plus particulièrement Adnane Hajji, secrétaire général de l'enseignement obligatoire de Redeyef, et l'instituteur Bechir Laabidi. Ils lui permettent de se structurer, du moins à Redeyef, et tentent de jouer un rôle d'intermédiaires entre les autorités et les chômeurs en colère[20]. Néanmoins, les syndicats de base des villes de Moularès, Mdhila et Métlaoui refusent de prendre en charge les mouvements protestataires locaux[2].

Les événements sont également révélateurs d'une coupure entre, d'une part, les ouvriers et les cadres de la CPG qui, bénéficiant de conditions relativement favorables en termes de salaire[21] ne participent que peu aux différentes mobilisations, et d'autre part les « laissés pour compte » du marché du travail[2].

Les partis politiques d'opposition, en ordre dispersé, sans leadership et essentiellement préoccupés par l'échéance présidentielle de 2009, tardent à soutenir le mouvement et s'avèrent incapables d'en faire un enjeu politique national. Une certaine gêne transparait même chez des candidats comme Ahmed Néjib Chebbi, fondateur du Parti démocrate progressiste, pourtant désireux de créer une dynamique populaire autour de sa candidature[2], soulignant le hiatus qui existe entre des forces politiques d'opposition très faibles et les aspirations d'une partie de la population tunisienne marginalisée[2]. C'est ainsi assez tardivement que les partis d'opposition s'associent au mouvement, souvent depuis Tunis[3].

Par contre, le mouvement reçoit le soutien de diverses ONG tunisiennes indépendantes comme la Ligue tunisienne des droits de l'homme (LTDH) ou l'Association tunisienne des femmes démocrates[3], des associations dont l'action au niveau national est largement entravée par le pouvoir ; ce sont principalement les militants locaux qui tentent d'apporter un soutien concret aux habitants du bassin[2].

À Kairouan, Messaoud Romdhani, un enseignant responsable de la section de la LTDH prend l'initiative de créer un Comité national de soutien aux populations du bassin minier dès le mois de février mais, surveillé par la police, il est empêché de quitter sa ville[2]. À l'étranger, des comités de soutien voient le jour à l'initiative de Tunisiens immigrés originaires du bassin de Gafsa, notamment à Nantes et Paris, où un Comité de soutien aux habitants du bassin minier de Gafsa est présidé par Mohieddine Cherbib.

La plupart de ces initiatives peinent à relayer le mouvement au-delà de sa région et la médiatisation du mouvement se fait essentiellement à travers Internet, par la diffusion de films ou de photographies prises à l'aide de téléphones portables. Des images professionnelles de certains évènements sont diffusées sur la chaîne satellitaire d'opposition Al-Hiwar Attounsi (Le Dialogue tunisien) mais leur auteur, le journaliste Fahem Boukaddous doit fuir le pays en juillet 2008 ; il est condamné par contumace à six ans de prison[2].

Revendications[modifier | modifier le code]

Les revendications du mouvement formulées par la voix de Hajji, qui s'est choisi « détermination et dignité » pour devise, sollicitent, outre la fin de la répression, l'annulation des résultats du concours contesté, des mesures d'accès à l'emploi pour les chômeurs-diplômés, une politique d'investissements industriels de la part des pouvoirs publics, l'accessibilité aux services minimaux pour les plus pauvres (eau, électricité mais aussi enseignement ou santé) ou encore le respect des normes internationales relatives à l'environnement[8].

Si des négociations sont entamées par trois rencontres entre les syndicalistes et les autorités nationales au mois de mai[20], pour tenter de sortir de la crise, la situation ne se dégrade pas moins à la fin du mois[3] ; elle est probablement, selon les commentaires de Hajji, exacerbée par des éléments provocateurs infiltrés par les personnalités corrompues de la région qu'un accord n'arrange pas[20].

Répression[modifier | modifier le code]

Après plusieurs mois, l'État tunisien dépassé par une contestation générale qui a gagné une partie du sud du pays, répond au mouvement social avec violence pour reprendre le contrôle de la région et engage la répression[22]. La violence d'État est de plus en plus brutale face à cette cohésion populaire inédite dans l'histoire moderne de la Tunisie ; les enlèvements de jeunes se multiplient, les fuyards réfugiés dans les montagnes pour éviter la torture sont traqués, des familles sont brutalisées et les forces de l'ordre utilisent bientôt les balles réelles contre les protestataires[8].

Portrait du président Zine el-Abidine Ben Ali en novembre 2008

En juin 2008, un jeune manifestant est tué par balle lors d'une action des forces de l'ordre à Redeyef, ce qui augmente la colère des manifestants. Le mouvement est alors sévèrement réprimé, les sources faisant état de 8 à 28 blessés lors d'affrontements avec les forces de l'ordre qui opèrent de nombreuses arrestations[23]. Le 7 juin, le président Ben Ali substitue alors l'armée à la police[15] et Redeyef est encerclée par un déploiement d'unités blindées, qui renforce le siège du bassin minier, avant d'être occupée militairement[8]. Adnane Hajji, leader charismatique du mouvement[8] est arrêté la nuit du 21 au 22 juin en compagnie d'autres syndicalistes, malgré son approbation de l'intervention du pouvoir central[20].

Des protestations s'élèvent de la part de diverses organisations de la société civile, voire dans les milieux politiques de la mouvance présidentielle. L'UGTT réclame leur libération et, à Redeyef, les jeunes continuent à manifester pour dénoncer les arrestations[20].

À la fin du mois de juillet 2008, à la suite d'une marche pacifique en signe de solidarité avec les protestataires arrêtés en juin, quatre enseignants sont encore arrêtés ainsi qu'une militante de la LTDH, membre de l'Association de lutte contre la torture en Tunisie, Zakia Dhifaoui, arrêtée au domicile de l'épouse de Hajji[24] et condamnée en août 2008 à huit mois de prison pour sa participation à la manifestation[2].

Annonces de réformes[modifier | modifier le code]

À la mi-juillet 2008, Ben Ali annonce une série de limogeages à la suite des « irrégularités commises par les responsables de la CPG, dans les opérations de recrutement, suscitant la désillusion et la déception des jeunes concernés par ces opérations » : le président de la CPG est démis, le gouverneur de Gafsa est muté, le délégué de Reyedef est remplacé et le conseil municipal de Gafsa dissout. Par contre, Amara Abbassi, le potentat incriminé par le mouvement, reste en place[3].

Une série d'investissements sont annoncés dans la région, à hauteur de 944 millions de dinars (près de 500 millions d'euros), censés générer 9 000 emplois permanents mais laisse les observateurs circonspects, particulièrement après la crise financière[25].

De fait, en février 2010, 18 mois après ces annonces et plus deux ans après le début des troubles et alors que des évènements similaires se sont déroulés dans la ville de Skhira au début du mois[26], les leaders libérés du mouvement constatent une situation inchangée et toujours « explosive »[27] : la ville de Redeyef vit sous un « terrible siège policier » et la corruption s'y serait aggravée, l'argent public investi dans des sociétés de sous-traitance créées depuis ayant été détourné au profit de leurs dirigeants. Les contestataires dénoncent le mutisme des autorités, leur renoncement aux projets promis et une oppressante présence policière. Les demandes d'enquêtes sur la corruption, d'élargissement des prisonniers restant enfermés et la réintégration des fonctionnaires arrêtés et privés de leur postes s'ajoutent aux revendications précédentes[28].

En juin 2010, les initiatives concrètes concernent l'installation de différentes unités de l'entreprise de câbles pour automobile Yazaki à Moularès et Gafsa, créant 1 300 emplois[29] ainsi que l'implantation d'une briqueterie à Mdhila[3].

Bilan[modifier | modifier le code]

Le bilan humain des troubles s'élève à au moins trois morts, des dizaines de blessés et des centaines d'arrestations[3]. Si de nombreuses personnes arrêtées sont rapidement relâchées ou simplement condamnées pour voie de fait, des témoignages attestent de l'enlèvement, par des agents en civil de la police politique, de dizaines de personnes dont certaines sont soumises à la torture[5]. Les leaders du mouvement sont quant à eux lourdement condamnés[3].

Condamnations[modifier | modifier le code]

Article connexe : Grands procès tunisiens.

En décembre 2008, 38 syndicalistes passent en jugement : cinq sont relaxés mais les autres sont condamnés à des peines allant de deux ans d'emprisonnement avec sursis à dix ans d'emprisonnement ferme. Les six dirigeants du mouvement écopent de la peine maximale, accusés « d'avoir pris la tête de manifestations portant atteinte à l'ordre public, lors desquelles des pierres et des cocktails Molotov étaient lancés contre les forces de l'ordre », dans un procès dénoncé par leurs défenseurs comme une « parodie de justice »[19].

Plusieurs journalistes ou syndicalistes sont condamnés par contumace, ainsi que l'un des animateurs en France du mouvement de solidarité avec les victimes de la répression, Mohieddine Cherbib, condamné par contumace à deux ans et deux mois d'emprisonnement[4]. Les fonctionnaires ayant participé aux manifestations sont radiés de la fonction publique, privant leur familles de salaires[30].

Une forte mobilisation internationale amène à la révision du procès en appel[31]. Mais, en février 2009, la cour d'appel de Gafsa n'allège que peu le verdict de la trentaine de prévenus et inflige des peines qui demeurent très lourdes. Ainsi Adnane Hajji, le porte-parole du mouvement, et Bechir Laabidi voient leurs peines passer à huit ans de réclusion. Mais ce procès est l'occasion pour les accusés de pointer du doigt la torture et de la corruption[32].

Élargissements[modifier | modifier le code]

Suite aux pressions exercées par diverses ONG tunisiennes, les mouvements de défense des droits de l'homme mais aussi à la demande de l'UGTT et de plusieurs partis d'opposition tunisiens, le président Ben Ali accorde la libération conditionnelle aux manifestants emprisonnés à l'occasion du 22e anniversaire de son accession à la présidence, le 7 novembre 2009. Une soixantaine de personnes interpellées après les heurts, dont Adnane Hajji, sont alors libérées après avoir passé un an et demi en prison[18].

Le 18 septembre 2010, le Comité national de soutien aux populations du bassin minier communique que les syndicalistes meneurs du mouvement social n'ont toujours pas réintégré leur emploi[33].

Le 25 novembre, les syndicalistes de l'enseignement primaire de la région de Gafsa organisent une nouvelle grève des établissements scolaires en soutien des prisonniers élargis en novembre 2009, ces derniers n'ayant toujours pas été réintégrés dans leurs fonctions et faisant l'objet d'une surveillance constante et de harcèlements quotidiens. Les protestataires réclament également la libération des militants restés incarcérés et arguent, en outre, l'absence de projets de développement pour la région. Cette grève reçoit le soutien de la plupart de syndicats français[34].

Poursuites[modifier | modifier le code]

À la suite de la libération conditionnelle de ces prisonniers, le syndicaliste Hassan Benabdallah se rend aux autorités en décembre 2009 ; il est condamné par la cour d'appel à quatre ans et six mois d'emprisonnement[4].

En juillet 2010, le journaliste Fahem Boukaddous, précédemment condamné par contumace à six ans d'emprisonnement, est condamné à quatre ans d'emprisonnement après qu'il s'est également présenté aux autorités. Cette condamnation supplémentaire, à la suite d'un procès estimé inéquitable par les observateurs[4], soulève les protestations des associations de défense des droits de l'homme[4] tandis que les États-Unis font part de leur « profonde inquiétude » concernant le recul des libertés en Tunisie[35]. De leur côté, les autorités judiciaires tunisiennes affirment que le journaliste faisait partie d'un « groupe criminel » responsable de dégâts occasionnés à des bâtiments ou encore de « blessures sérieuses » causées à des officiers[35].

En octobre 2010, le journaliste entame une grève de la faim pour obtenir sa libération ou, à tout le moins, de meilleures conditions d'incarcération. Son épouse — suivie en permanence par les forces de l'ordre — venue le visiter est battue par la police dans les rues de Gafsa[36]. La direction de la prison s'étant engagée à améliorer ces conditions, Fahem Boukaddous met un terme à sa grève de la faim après 39 jours[37].

À la faveur de la révolution tunisienne, les deux hommes sont libérés le par le gouvernement de transition[38].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b (fr) Thierry Brésillon, « Tunisie : Adnane Hajji, symbole controversé, toujours en lutte », Rue89, 14 janvier 2013, consulté le 14 janvier 2013
  2. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n et o (fr) [PDF] Larbi Chouikha et Éric Gobe, « La Tunisie entre la « révolte du bassin minier de Gafsa » et l'échéance électorale de 2009 », L'Année du Maghreb, n°5, 2009, p. 387-420
  3. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q et r (fr) Amin Allal, « Ici si ça ne « bouge » pas, ça n'avance pas ! », L'État face aux débordements du social au Maghreb, éd. Karthala, Paris, 2009, p. 173 et suiv. ; également disponible dans Politique Africaine, n°117, mars 2010, p. 107-126
  4. a, b, c, d et e (fr) « Confirmation en appel de la condamnation du journaliste Fahem Boukaddous à quatre ans d'emprisonnement », Fédération internationale des droits de l'homme, 7 juillet 2010
  5. a et b (fr) Baudouin Loos, « Fin de campagne sous tension », Le Soir, 22 octobre 2009
  6. (fr) « Tunisie - Les victimes des événements du bassin minier de Gafsa seront indemnisées, selon Dilou », Business News, 13 janvier 2013, consulté le 14 janvier 2013
  7. (fr) Radhia Nasraoui interviewée dans Baudouin Loos, « Le pays stable se lézarde », Le Soir, 22 novembre 2008
  8. a, b, c, d, e et f (fr) Karine Gantin et Omeyya Seddik, « Révolte du « peuple des mines » en Tunisie », Le Monde diplomatique, juillet 2008, p. 11
  9. En mars 1937, une grève du bassin minier de Gafsa est violemment réprimée par les autorités françaises, occasionnant la mort de 17 mineurs. Deux ans après les grèves de 1978, Gafsa est le théâtre d'« événements » marqué par une tentative de coup d'État.
  10. Les chiffres sont débattus mais, suivant les estimations officielles, sont d'au moins 30 %, le double du taux national, selon Karine Gantin et Omeyya Seddik.
  11. (fr) Hassan Moali, « La rue gronde au Maghreb », El Watan, 9 juin 2008
  12. Chiffres de 2005 selon Saïd Ben Sedrine, « La Tunisie », Enseignement supérieur et marché du travail dans le monde arabe, éd. Presses de l'Ifpo (« Études contemporaines », n°CP 26), Beyrouth, 2009, tableau 9
  13. (fr) Nadia Hachimi, « Le malaise de la génération Ben Ali », Libération, 28 mars 2008
  14. Voir à ce sujet Wafaa Lrhezzioui, « Il était une fois les « diplômés-chômeurs » », Telquel, n°338, 19 septembre 2008
  15. a, b, c, d et e (fr) Florence Beaugé, « Troubles sociaux meurtriers au Maroc et en Tunisie », Le Monde, 8 juin 2009
  16. (fr) Présentation de la Compagnie des phosphates de Gafsa
  17. Un Fonds de réorientation et de développement des centres miniers (FRDCM) a été créé sur le modèle des Charbonnages de France mais est resté de nature clientéliste.
  18. a et b (fr) « Tunisie : libération des détenus du bassin minier de Gafsa », Associated Press, 5 novembre 2009
  19. a et b (fr) « Tunisie : Lourdes peines contre les émeutiers », El Watan, 13 décembre 2008
  20. a, b, c, d et e (fr) Abdelaziz Barrouhi, « Procès de Gafsa : et après ? », Jeune Afrique, 10 février 2009
  21. Leur salaire moyen avoisine les 1 000 dinars, soit environ cinq fois le salaire minimum.
  22. (fr) Pierre Puchot, « Dans le sud de la Tunisie, le pouvoir réprime la contestation dans le sang », Médiapart, 8 juin 2008
  23. (fr) Baudouin Loos, « La malvie ronge le Maghreb », Le Soir, 10 juin 2008
  24. (fr) Adlène Meddi, « Vague d'arrestations en Tunisie », El Watan, 2 août 2008
  25. (fr) Amin Allal, op. cit., p. 183
  26. Le 1er février 2010, une manifestation de jeunes chômeurs-diplômés exigeant du travail dans une nouvelle usine de phosphate, qui ne recrute que peu dans la région, est violemment réprimée et occasionne de nombreuses arrestations selon Luiza Toscane, « En Tunisie, travailler est un droit, le revendiquer est un crime », Afrique en lutte, n°6, mars 2010, pp. 6-7
  27. (fr) « Notre patience ne saura durer longtemps ! », E-joussour, 19 février 2010
  28. (fr) « Tunisie : Les dirigeants du mouvement de protestation du bassin minier de Gafsa tirent la sonnette d'alarme », Nawaat, 21 février 2010
  29. (fr) « Tunisie-Yazaki : Vers la création de 5 200 emplois à l'horizon 2012 », Investir en Tunisie, 16 juin 2010 : une usine supplémentaire devait ouvrir à Métlaoui en juin 2010, le groupe annonçant la création de 3 500 emplois d'ici 2011 et 5 200 d'ici 2012.
  30. (fr) Roger Ferrari, « Sud-Tunisie : le mouvement social criminalisé », Comité syndical francophone de l'éducation et de la formation, 24 septembre 2008
  31. (fr) Madjid Makedhi, « Mobilisation internationale pour la libération des syndicalistes incarcérés », El Watan, 12 janvier 2009
  32. (fr) Baudouin Loos, « Procès de Gafsa : peines légèrement réduites », Le Soir, 5 février 2009
  33. (fr) Communiqué de presse du Comité national de soutien aux populations du bassin minier, Citoyens des deux rives, 18 septembre 2010
  34. (fr) « Grève des enseignants de Gafsa (Tunisie) », Pour Info FSU, n°474, 22-26 novembre 2010
  35. a et b (fr) « Journaliste tunisien condamné : les USA « inquiets » pour les droits de l'homme », Agence France-Presse, 9 juillet 2010
  36. (fr) Christophe Ayad, « La femme d'un opposant tunisien battue », Libération, 28 octobre 2010
  37. (fr) « Tunisie : le journaliste Boukadous cesse sa grève de la faim », Agence France-Presse, 16 novembre 2010
  38. (fr) « Libération des détenus d'opinion Fahem Boukaddous et Hassan Ben Abdallah », Fédération internationale des droits de l'homme, 20 janvier 2011

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Amin Allal, « Réformes néolibérales, clientélismes et protestations en situation autoritaire. Les mouvements contestataires dans le bassin minier de Gafsa en Tunisie (2008) », Politique Africaine, n°117, mars 2010, pp. 107-125 (présentation en ligne)
  • Myriam Catusse, Blandine Destrémau et Éric Verdier, L'État face aux débordements du social au Maghreb, éd. Karthala, Paris, 2009
  • Larbi Chouikha et Éric Gobe, « La Tunisie entre la « révolte du bassin minier de Gafsa » et l'échéance électorale de 2009 », L'Année du Maghreb, n°5, 2009, pp. 387-420
  • Larbi Chouikha et Vincent Geisser, « Retour sur la révolte du bassin minier. Les cinq leçons politiques d'un conflit social inédit », L'Année du Maghreb, VI, 2010 (présentation en ligne)

Ouvrages généralistes[modifier | modifier le code]

Vidéographie[modifier | modifier le code]