Front yougoslave de la Seconde Guerre mondiale

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Front yougoslave
National Liberation War collage.jpg
Informations générales
Date 6 avril 1941 - 15 mai 1945
Lieu Yougoslavie
Casus belli Invasion de la Yougoslavie
Issue Victoire des Résistants communistes.

Prise du pouvoir par Tito.
La Yougoslavie devient en novembre 1945 la République fédérative populaire de Yougoslavie.

Belligérants
Drapeau de la République fédérative socialiste de Yougoslavie Partisans communistes[1]
Drapeau de l'URSS Union soviétique (1944-1945)
Drapeau de l'Allemagne nazie Reich allemand
Drapeau de la Croatie État indépendant de Croatie
Drapeau du Royaume d'Italie Royaume d'Italie
Drapeau du Royaume de Bulgarie Royaume de Bulgarie
Drapeau du Royaume de Hongrie Royaume de Hongrie
Flag of Serbia, 1941-1944.svg Gouvernement de salut national serbe
Drapeau de l'Albanie Royaume albanais
Flag of Slovenian axis supporters during WWII.png Garde nationale slovène
Drapeau du Royaume de Yougoslavie Royaume de Yougoslavie (1941)
Drapeau des Tchetniks Tchetniks
Commandants
Drapeau de la République fédérative socialiste de Yougoslavie Josip Broz Tito
Drapeau de la République fédérative socialiste de Yougoslavie Milovan Djilas
Drapeau de la République fédérative socialiste de YougoslavieAleksandar Ranković
Drapeau de l'Allemagne Maximilian von Weichs
Drapeau de l'Allemagne Alexander Löhr
Drapeau de l'Allemagne Edmund Glaise-Horstenau
Drapeau de l'Italie Mario Roatta
Drapeau de la Croatie Ante Pavelić
Drapeau de la Croatie Slavko Kvaternik
Flag of Serbia, 1941-1944.svg Milan Nedić
Flag of Slovenian axis supporters during WWII.png Leon Rupnik
Drapeau du Royaume de Yougoslavie Dušan Simović
Chetniks Flag.svg Draža Mihailović
Chetniks Flag.svg Pavle Đurišić
Chetniks Flag.svg Momčilo Đujić
Chetniks Flag.svg Dobroslav Jevđević
Pertes
env. 250 000 Allemagne :
24 267 morts, 12 060 disparus
Oustachis :
env. 240 000
Tchetniks :
env. 166 000
Seconde Guerre mondiale
Batailles
Batailles et opérations des campagnes d'Afrique, du Moyen-Orient et de Méditerranée

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Front d'Europe de l'Ouest


Front d'Europe de l'Est


Bataille de l'Atlantique


Guerre du Pacifique


Guerre sino-japonaise


Théâtre américain

Le Front yougoslave recouvre l'ensemble des opérations militaires en Yougoslavie durant la Seconde Guerre mondiale. Ce pays des Balkans devint un théâtre d'opérations du conflit mondial lors de l'invasion du royaume par les forces de l'Axe le 6 avril 1941, en réaction à un coup d'État qui avait renversé le gouvernement alors que celui-ci venait de s'allier à Hitler. La Yougoslavie fut ensuite démembrée : les différentes parties de son territoire furent annexées ou occupées par l'Allemagne, l'Italie, la Hongrie et la Bulgarie ; le mouvement fasciste des oustachis proclama l'État indépendant de Croatie et un un gouvernement collaborateur fut formé sur ce qui restait du territoire de la Serbie.

Les conditions d'occupation, et notamment les atrocités commises par les oustachis, suscitèrent des mouvements de résistance, qui se trouvèrent cependant très vite en opposition : à la guerre contre les occupants s'ajouta alors un conflit entre les différentes factions yougoslaves. Les Alliés reconnurent d'abord les Tchetniks, résistants nationalistes et monarchistes commandés par Draža Mihailović ; ceux-ci, en guerre avec les Partisans commandés par le chef communiste Tito, en arrivèrent à privilégier le combat contre les communistes, en nouant des alliances avec les occupants dans l'attente d'un débarquement des Britanniques. Jusqu'en mai 1945, la guerre mondiale se doubla en Yougoslavie d'une guerre civile, théâtre de nombreux massacres de populations.

Fin 1943, jugeant les Tchetniks compromis et les Partisans plus efficaces contre les Allemands, les Britanniques reportèrent leur soutien sur les troupes communistes de Tito, tout en abandonnant l'idée d'un débarquement dans les Balkans. Alors que les Tchetniks s'identifiaient principalement au nationalisme serbe, les communistes parvinrent à gagner une partie de la population à leur cause en proposant de reconstruire la Yougoslavie sur une base fédérale qui respecterait l'égalité entre les nationalités. À la fin du conflit mondial, Tito remporta la victoire sur l'ensemble de ses adversaires et prit la tête d'un gouvernement de coalition, puis s'assura très rapidement le monopole du pouvoir. La monarchie fut officiellement abolie en novembre 1945, laissant la place à la Yougoslavie communiste. Sous le régime de Tito, la lutte des Partisans durant le conflit mondial était désignée du nom de Guerre de libération nationale[2].

Contexte[modifier | modifier le code]

Un pays à l'identité incertaine[modifier | modifier le code]

La Yougoslavie, est constituée, en tant que pays, au lendemain de la Première Guerre mondiale : sa première incarnation est le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, qui regroupe l'ensemble des Slaves du Sud-Est de l'Europe - à l'exception des habitants de la Bulgarie - ainsi qu'un ensemble de minorités non slaves. Sur le plan politique, le nouveau pays est pour l'essentiel le successeur du Royaume de Serbie, qui a absorbé le Royaume du Monténégro, et auquel s'ajoutent d'anciens territoires austro-hongrois. Le nouvel État résulte donc de l'union de territoires historiquement disputés, où s'enchevêtrent de nombreuses nationalités : aux territoires austro-hongrois annexés après la fin de la Grande guerre s'ajoutent ceux conquis avant le conflit mondial par la Serbie et le Monténégro, aux dépens des Ottomans et des Bulgares, durant la première et la deuxième Guerre balkanique. Le royaume est fondé sur la base de l'« idée yougoslave » - c'est-à-dire le projet d'une union des Slaves du Sud, né de l'opposition à l'Autriche durant le XIXe siècle - mais, dans les faits, il est d'emblée dominé politiquement par les Serbes : en 1921, une constitution centraliste est adoptée, au détriment de la solution fédérale réclamée par le Parti paysan croate[3].

Le premier souverain yougoslave est le roi Pierre Ier de Serbie ; son fils Alexandre Ier lui succède quelques mois après l'adoption de la première constitution. Le nouveau pays a comme problématiques urgentes la construction d'une identité nationale et d'une véritable administration étatique, alors que le pouvoir central a de grandes difficultés à imposer son autorité sur des territoires dont les différentes économies doivent être intégrées les unes aux autres. Les seuls partis politiques qui cherchent à s'adresser, non pas à une nationalité donnée, mais à l'ensemble des sujets du royaume, sont les Démocrates, qui forment le principal parti, et le Parti communiste de Yougoslavie (KPJ). Fondé en 1919, le KPJ obtient plusieurs dizaines de députés à l'assemblée constituante de novembre 1920, mais il est interdit un mois plus tard[4],[5].

D'emblée, l'un des principaux problèmes du nouveau royaume est la prédominance des élites de l'ancien royaume de Serbie : celle-ci se traduit par une véritable hégémonie des Serbes (qui représentent, Monténégrins compris, 39% de la population du pays) sur l'appareil administratif et notamment sur l'armée. En outre, alors que la Serbie a chèrement payé sa présence dans le camp des vainqueurs de la guerre mondiale, certains membres des cercles dirigeants de Belgrade tendent à considérer que les Serbes se trouvent en pays conquis dans le reste de la Yougoslavie et que la plupart des autres peuples du royaume, anciennement austro-hongrois, appartiennent au camp des ennemis vaincus. La conséquence en est une hostilité grandissante envers le régime monarchique, chez de nombreux Croates - ceux-ci constituent, après les Serbes, la nationalité la plus importante du royaume - mais aussi dans les autres communautés comme les Bosniaques - essentiellement les musulmans de Bosnie - ou les Slovènes[5].

Si la Yougoslavie entretient de bons rapports avec le Royaume-Uni et la France, pays puissants mais lointains, ses relations avec ses voisins immédiats sont tendues, voire franchement mauvaises : elle connaît une série de litiges plus ou moins graves avec les États voisins pour des questions de territoires, de frontières ou de populations, notamment avec l'Italie de Mussolini qui a des vues sur la Dalmatie. Des tensions existent également avec la Bulgarie et la Grèce au sujet de la Macédoine, avec la Hongrie au sujet de la population hongroise de Voïvodine, ainsi qu'avec l'Albanie et l'Autriche[6].

En 1929, devant l'incapacité du système parlementaire à résoudre les problèmes entre communautés, Alexandre Ier abroge la constitution et met en place un régime dictatorial, qu'il présente comme la voie vers le « yougoslavisme », c'est-à-dire l'unité du pays qui est rebaptisé pour l'occasion royaume de Yougoslavie (pays des Slaves du Sud). Le souverain s'efforce, par un ensemble de réformes autoritaires, de centraliser le royaume ; il échoue cependant à résoudre la question du statut des différentes communautés, notamment les Croates et les musulmans[7],[8]. Une partie des nationalistes serbes participe par ailleurs au mouvement Tchetnik (Četnik, pluriel Četnici) - du nom des anciens résistants à l'occupation ottomane - organisation paramilitaire composée à l'origine d'anciens combattants des guerres balkaniques et de la Première guerre mondiale, puis plus largement de militants nationalistes. Si Alexandre Ier interdit en 1929 les formations Tchetniks serbe et croate, il leur permet ensuite d'exister officieusement : les Tchetniks comptent environ un demi-million de membres et de sympathisants avant-guerre[9],[10].

Si le Parti paysan croate (HSS) est le principal opposant au pouvoir central, le mouvement croate le plus radical est celui des oustachis, nationalistes fascisants dirigés par Ante Pavelić et soutenus par l'Italie mussolinienne. D'autres mouvements séparatistes ou autonomistes plus ou moins virulents existent, comme les « fédéralistes » monténégrins ou l'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (VMRO), soutenue un temps par la Bulgarie. En octobre 1934, le roi Alexandre Ier est assassiné lors d'une visite en France par un membre de la VMRO, les préparatifs de l'attentat ayant bénéficié de l'aide des oustachis[7],[8].

Le nouveau roi, Pierre II, étant encore un enfant, la régence est assurée par un cousin d'Alexandre Ier, le prince Paul. Dans les années qui suivent, la Yougoslavie s'efforce de trouver une stabilité interne et de préserver sa neutralité dans un contexte de tensions internationales grandissantes. Le gouvernement yougoslave développe ses échanges économiques avec l'Allemagne nazie, dont il espère se garantir les bonnes grâces, tout en s'efforçant de conserver des bonnes relations avec la France et le Royaume-Uni[11]. L'hostilité traditionnelle envers l'Allemagne limite l'attrait du nazisme en Yougoslavie, mais un parti serbe de type fasciste, nationaliste et antisémite, le ZBOR, est néanmoins créé par Dimitrije Ljotić. En 1939, le gouvernement royal semble avoir trouvé une solution à la « question croate » : un accord avec Vladko Maček, chef du Parti paysan croate, aboutit à la création d'une banovina de Croatie. Le HSS entre au gouvernement, Maček devenant vice-premier ministre. Cet accord (sporazum) ne permet cependant pas de résoudre les tensions entre communautés : les concessions faites aux Croates, si elles satisfont ces derniers, provoquent le mécontentement d'autres nationalités. Diverses organisations serbes sont amenées à s'interroger sur la place du peuple serbe en Yougoslavie, et à réclamer la création d'une banovina des territoires serbes qui réunirait tout le reste du pays. L'Organisation musulmane yougoslave réclame de son côté la création d'une province de Bosnie-Herzégovine[8]. Les organisations d'extrême droite s'opposent quant à elles à l'accord, que ce soit les oustachis - qui le trouvent insuffisant et réclament le rattachement de la Bosnie-Herzégovine à la Croatie - ou les fascistes serbes du ZBOR[12].

La situation des communistes avant 1941[modifier | modifier le code]

Le Parti communiste est très affaibli au début des années 1930 : son interdiction le rend dépendant de l'Internationale communiste, alors que celle-ci s'est initialement prononcée contre l'existence même de la Yougoslavie et s'intéresse plutôt aux alliances avec des séparatistes. Mais, à la fin de la décennie, le KPJ entreprend de reconstituer ses forces : Josip Broz, alias « Tito », qui a mené durant l'entre-deux-guerres de nombreuses missions à travers toute l'Europe pour le compte de l'Internationale communiste, affirme son autorité sur le parti, dont il devient officiellement secrétaire général en 1939. Il s'efforce d'aplanir les relations complexes entre les différentes factions communistes yougoslaves, qui se sont constituées sur des bases nationales, et parvient à convaincre le Komintern de conserver le KPJ qu'il avait été un temps question de dissoudre[12],[8],[13].

Le KPJ milite pour la préservation des frontières du pays, ce qui lui permet de recruter notamment dans la population étudiante ; toujours clandestin, il compte environ 6000 membres fin 1939, puis 8000 début 1941. La conclusion de l'accord avec les Croates contribue néanmoins à son isolement en le privant de toute possibilité d'accord avec le Parti paysan croate ou l'opposition serbe. En 1940, l'ouverture de relations diplomatiques avec l'URSS bénéficie aux communistes ; alors qu'elle est encore liée à l'Allemagne par le pacte germano-soviétique, l'URSS ordonne aux communistes yougoslaves d'organiser un « front uni » clandestin en prévision d'un conflit. En octobre de la même année, Tito réunit près de Zagreb une conférence du parti. Le KPJ compte désormais des cadres issus des diverses nationalités du pays, pour lesquelles il s'emploie à proposer des solutions : il prône notamment l'unification de la Bosnie-Herzégovine, ainsi que le droit à l'autodétermination de la Macédoine et du Monténégro[12],[8].

L'engrenage de la guerre[modifier | modifier le code]

Article connexe : Campagne des Balkans.

Alors que les tensions s'aggravent en Europe, la Yougoslavie tente de préserver sa neutralité. En 1938-1939, les accords de Munich, l'invasion italienne de l'Albanie voisine et l'invasion germano-soviétique de la Pologne contribuent à l'inquiétude et au sentiment d'isolement du pays, qui constate la défaillance de ses alliés français et britanniques[14]. L'Italie et l'Allemagne n'ont cependant pas, avant 1941, de ligne commune vis-à-vis de la Yougoslavie ; alors que Mussolini souhaite le démantèlement pur et simple du pays, afin de concrétiser les ambitions territoriales de l'Italie dans la région de l'Adriatique, les milieux dirigeants nazis sont partagés : Rosenberg et son entourage sont des chauds partisans de l'indépendance de la Croatie, tandis que Göring penche pour la préservation de la Yougoslavie qui présente à ses yeux un intérêt stratégique[15]. En juin 1939, Hitler renforce les liens germano-yougoslaves en recevant le régent Paul à Berlin. Mussolini envisage dès le printemps 1940 d'attaquer la Yougoslavie, mais Hitler l'en dissuade. Le Führer se satisfait pour le moment des accords économiques qui rendent la Yougoslavie de plus en plus dépendante du Reich ; en outre, il ne souhaite pas encore provoquer les Soviétiques en déclenchant une nouvelle offensive à l'Est[14].

En octobre 1940, l'Italie attaque la Grèce, renforçant encore l'inquiétude de la Yougoslavie voisine. Hitler tente cette fois de faire sortir le gouvernement yougoslave de sa neutralité politique : dès cette époque, en effet, il commence à préparer l'invasion de l'URSS, ce qui lui impose de placer auparavant sous contrôle la situation dans les Balkans, d'abord en aidant Mussolini qui est en difficulté face aux Grecs, puis en nouant des alliances avec l'ensemble des pays de la région. Le régent de Yougoslavie s'efforce de gagner du temps et d'améliorer ses relations avec ses voisins : un traité d'amitié est signé en décembre avec la Hongrie de Horthy. En novembre, la Roumanie et la Hongrie s'allient avec l'Allemagne en signant le pacte tripartite ; l'Allemagne cherche ensuite à obtenir la signature de la Bulgarie, puis celle des Yougoslaves. En février 1941, Hitler reçoit le premier ministre yougoslave Dragiša Cvetković et son ministre des affaires étrangères, et leur demande d'adhérer au pacte. De leur côté, les Britanniques, qui sont en train de repousser les Italiens en Afrique, préparent une intervention contre ces derniers dans les Balkans : ils cherchent pour cela à s'allier, non seulement à la Grèce, mais aussi à la Turquie et à la Yougoslavie. Les contacts avec les Turcs n'ayant rien donné, les Britanniques décident de faire pression sur les Yougoslaves. Le 5 mars, alors que le Royaume-Uni se prépare à faire débarquer en Grèce des troupes envoyées du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, le régent de Yougoslavie reçoit une lettre du ministre britannique des affaires étrangères Anthony Eden, qui lui demande d'apporter une aide militaire aux Grecs. Le surlendemain, l'intervention britannique en Grèce commence. Les Yougoslaves se trouvent alors entre deux feux, entre les Britanniques qui ne peuvent guère leur apporter d'aide concrète après la chute de la France, et les Allemands dont les exigences se font pressantes, puis menaçantes ; ils s'informent également sur la position des Soviétiques, mais ceux-ci cherchent avant tout à se tenir à l'écart du conflit. Le régent et ses conseillers décident finalement d'accéder à la demande d'Hitler, malgré l'hostilité d'une partie du gouvernement. Le 25 mars, Cvetković signe à Vienne le pacte tripartite. Le gouvernement yougoslave, pour ménager son opinion publique, obtient que le pacte comporte des clauses qui lui épargnent de devoir s'engager militairement et de voir transiter des troupes allemandes sur son sol ; il n'en reconnaît pas moins le rôle dirigeant de l'Allemagne et de l'Italie dans le « nouvel ordre européen » en construction. Le lendemain, Winston Churchill demande aux représentants britanniques à Belgrade de continuer, malgré cette signature, à faire pression sur les milieux dirigeants yougoslaves, dans l'espoir d'obtenir leur revirement[14],[16].

Cet abandon de la neutralité et cette soumission aux desiderata des Allemands provoquent une réaction immédiate dans les milieux nationalistes serbes. Le 27 mars, alors que le prince Paul est parti se reposer en Slovénie, un groupe d'officiers de l'État-major général renverse le gouvernement Cvetković et proclame - avec six mois d'avance - la majorité du roi Pierre II et son accession au pouvoir en lieu et place du régent. Bien que la signature du pacte avec l'Allemagne en ait été l'élément déclencheur, ce coup d'État était envisagé depuis plusieurs mois ; les agents du SOE (le service secret britannique) à Belgrade semblent également avoir tenu un petit rôle dans l'affaire, en encourageant les conspirateurs à agir rapidement. L'un des responsables de la conjuration, le général Dušan Simović, prend la tête d'un gouvernement de coalition ; le régent se résigne au fait accompli et part pour la Grèce, tandis que Vladko Maček conserve son poste de vice-premier ministre. Les nouveaux dirigeants yougoslaves espèrent recevoir une aide des Britanniques, voire un soutien diplomatique de la part de l'URSS[17],[16] ; ils tentent, en attendant, de se prémunir d'une réaction allemande en assurant que le coup d'État est une affaire purement interne qui ne remet pas en cause l'adhésion au pacte tripartite[17]. Mais Hitler, furieux de ce retournement de situation - dans lequel il voit la main des Britanniques[18] - considère que la Yougoslavie doit désormais être traitée en ennemie : il ordonne la « destruction » de ce pays coupable d'avoir perturbé ses plans dans les Balkans. Une violente campagne de propagande est aussitôt déclenchée en Allemagne, accusant la Grèce et la Yougoslavie de s'être vendues au Royaume-Uni[17].

De peur de provoquer les Allemands, le nouveau gouvernement yougoslave s'abstient de conclure un accord avec les Britanniques, et refuse même de recevoir Eden ; il signe par contre le 5 avril un traité d'amitié et de non-agression avec l'URSS[19]. Cela n'affecte en rien la décision d'Hitler : le 6 avril, sans ultimatum ni déclaration de guerre, l'Allemagne attaque le territoire yougoslave[17], en même temps qu'elle envahit la Grèce pour mettre un terme simultané à tous ses problèmes dans les Balkans[18].

Invasion de la Yougoslavie[modifier | modifier le code]

Véhicules de la 1re Panzerdivision SS Leibstandarte-SS-Adolf Hitler en Yougoslavie, en 1941.

L'armée yougoslave n'a eu le temps ni de se préparer suffisamment, ni de mobiliser tous les hommes disponibles. À l'aube du 6 avril, les Allemands déclenchent l'« opération châtiment », un bombardement de Belgrade qui dure trois jours. De multiples raids aériens détruisent les infrastructures yougoslaves, facilitant l'invasion au sol[20].

Le gros des troupes allemandes arrive depuis la Bulgarie, tandis que les Italiens attaquent depuis leur protectorat albanais. Les Yougoslaves parviennent dans un premier temps à contre-attaquer efficacement en Albanie, mais se trouvent à nouveau contraints à la défensive le 14 avril. Les Allemands avancent rapidement en Croatie, aidés par des sabotages commis par les nationalistes locaux, notamment les oustachis ; les troupes allemands rentrent le 10 avril dans Belgrade[20].

Le territoire slovène est envahi conjointement par les Allemands, qui arrivent depuis l'Autriche, et par les Italiens ; Ljubljana est prise le 10[21]. Le 11 avril, alors que la résistance des Yougoslaves s'est effondrée au Nord, la Hongrie envahit elle aussi le territoire serbe, officiellement pour protéger les populations hongroises[20]. Le Royaume-Uni proclame, dès le début de l'invasion, son soutien à la Yougoslavie ; les dirigeants de l'URSS, tout en exprimant en privé leur sympathie pour les Yougoslaves, s'abstiennent de toute déclaration publique si l'on excepte leur désapprobation de l'attaque hongroise[19].

Le 13 avril, les Allemands entrent dans Belgrade. Le même jour, avant d'être évacué avec le roi vers la Grèce où ils doivent rejoindre l'armée britannique, Simović réunit une dernière fois ses ministres et transfère ses fonctions de chef d'État-major à un général qu'il charge de conclure un cessez-le-feu. Mais le 17 avril, après la capture du nouveau chef d'État-major, des représentants de l'Armée royale yougoslave signent la capitulation pure et simple du pays. La Bulgarie, qui n'a pas participé à l'attaque initiale[20], pénètre deux jours plus tard en territoire macédonien, quasiment sans coup férir : avec l'occupation de la Macédoine grecque, elle complète son annexion de fait de la région macédonienne[22].

Simović, le roi et leurs ministres ne restent que quelques jours en Grèce, que les Britanniques évacuent également : ils sont transportés à Alexandrie (Égypte), puis à Jérusalem en Palestine sous mandat britannique, d'où ils annoncent que la Yougoslavie continue le combat contre l'Allemagne et l'Italie et déclare la guerre à la Hongrie et à la Bulgarie[23]. Deux mois plus tard, le nouveau gouvernement en exil yougoslave s'installe à Londres, où il est officiellement reconnu par le Royaume-Uni le 21 juin. Le ministre de la guerre yougoslave et son cabinet militaire restent quant à eux en Égypte, au quartier général britannique du Caire[22] : la capitale égyptienne, où se trouvent non seulement le ministre yougoslave mais également le dernier responsable du SOE à Belgrade, devient ensuite la plaque tournante des opérations de renseignement britannique en direction de la Yougoslavie[13].

Entre 200 000 et 300 000 prisonniers de guerre, dont 12 000 officiers et 200 généraux (Serbes pour la plupart) sont envoyés dans des camps en Allemagne et en Italie[20] ; une partie de l'armée yougoslave fuit à travers la Grèce, qu'elle évacue en même temps que les troupes grecques et britanniques dans une atmosphère de chaos[18].

Démembrement du pays[modifier | modifier le code]

Partition de la Yougoslavie en 1941.
Soldats de la Wehrmacht et Bersaglieri italiens en Yougoslavie.

Hitler vise la destruction immédiate en tant qu'État de la Yougoslavie, qui n'est à ses yeux qu'une création artificielle issue du traité de Versailles : dans son optique, les Serbes doivent être châtiés, les Croates ralliés à l'Axe, et les Slovènes germanisés ou dispersés. L'Allemagne, qui a déjà acquis une position économique dominante en Yougoslavie, se taille la part du lion en s'emparant des lignes de communication et des gisements de minerais, tandis qu'elle se charge de satisfaire les revendications territoriales de ses alliés. Les Italiens, désireux d'accroître leur « espace vital », doivent cependant en rabattre et accepter le partage territorial tel qu'il a été décidé par les Allemands. Outre les annexions et occupations des diverses parties du territoire, deux États sont autorisés à exister sur le territoire de la Yougoslavie démembrée : la Croatie, dont le gouvernement est confié aux oustachis et qui annexe l'intégralité de la Bosnie-Herzégovine, et la Serbie - ramenée, peu ou prou, à ses frontières d'avant les guerres balkaniques de 1912-1913 - confiée à un gouvernement collaborateur[24].

La Serbie est occupée pour l'essentiel par l'Allemagne et, au Sud-Est, par la Bulgarie : une partie de son territoire est partagée entre les envahisseurs ; l'Allemagne annexe le Banat, tandis que la Hongrie s'empare de l'ouest de la Vojvodine. L'Italie annexe la Dalmatie centrale : elle doit cependant négocier sa frontière avec le nouveau gouvernement croate. Elle occupe le Monténégro, dont elle annexe la région des bouches de Kotor et dont elle projette de faire un troisième État « indépendant ». Les territoires peuplés majoritairement d'Albanais - le Kosovo, l'ouest de la Macédoine dont une partie de la banovine du Vardar et certaines régions du Monténégro - sont intégrés par les Italiens à leur protectorat albanais. La Hongrie annexe une partie du territoire croate de Slavonie. La Macédoine orientale est occupée par la Bulgarie, qui ne l'annexe cependant pas officiellement, le statut exact de ce territoire étant renvoyé à après le conflit. La Slovénie est partagée entre l'Allemagne, l'Italie et la Hongrie : les Allemands annexent le Nord, en s'emparant de l'essentiel de la Basse-Styrie et de la Haute-Carniole, soit d'un territoire bien plus avancé que ne l'escomptaient les Italiens ; les Italiens reçoivent la Basse-Carniole et la ville de Ljubljana : leur territoire devient la Province de Ljubljana ; les Hongrois annexent la région de Prekmurje[24],[25],[15],[26].

La Croatie des Oustachis[modifier | modifier le code]

Les envahisseurs prévoient de laisser principalement aux Italiens la responsabilité de la Croatie, les Allemands étant surtout intéressés par les aspects économiques et par le statut des Volksdeutsche locaux. Le 29 mars, Mussolini reçoit Ante Pavelić, le chef des oustachis qui se trouve alors encore en exil en Italie, et lui propose de le mettre à la tête d'une Croatie indépendante, en échange d'un accord sur la Dalmatie. Les Allemands, quant à eux, envisager de laisser le pouvoir à Vladko Maček, ou à faire gérer le pays par les Hongrois : mais Maček refuse l'offre allemande, et les Hongrois ne sont pas intéressés. À leur tour, les Allemands acceptent de donner le pouvoir aux oustachis : le 10 avril, alors que Zagreb vient d'être prise, Slavko Kvaternik, l'un des chefs du mouvement, proclame l'État indépendant de Croatie. Pavelić lui-même arrive à Zagreb le 15 avril et s'autoproclame « Poglavnik » (chef) du nouveau régime. Maček signe une déclaration appelant ses partisans à reconnaître les nouvelles autorités. Le clergé catholique croate, et notamment l'archevêque de Zagreb Mgr Stepinac[27],[28], salue initialement le nouveau régime : dans les tous premiers temps, une partie de l'opinion croate se réjouit en effet de la fin d'un État « oppresseur » et de ce qui semble être une libération du peuple croate[29]. En échange du soutien italien, Pavelić accepte que la couronne croate revienne au prince Aymon de Savoie-Aoste, membre de la famille royale italienne : l'État indépendant de Croatie demeure cependant une « monarchie » purement virtuelle : le « roi » italien s'abstient même de le visiter durant toute la durée de son « règne ». Pavelić accepte de céder à l'Italie la Dalmatie centrale, mais reçoit en échange toute la Bosnie-Herzégovine - dont il est lui-même originaire - une partie de la Slavonie et de la Syrmie, ainsi que le Sud-ouest de la Voïvodine[30].

Les oustachis, qui ne comptaient avant la guerre que quelques milliers de membres actifs, n'ont pas encore les moyens d'administrer eux-mêmes le territoire : eux-mêmes estiment ne pas avoir plus de 40 000 sympathisants. En attendant que la Croatie indépendante puisse consolider ses forces armées, l'Allemagne et l'Italie se partagent le pays en deux zones d'occupation[27],[28].

Ante Pavelić rencontrant Adolf Hitler en 1941.

Pavelić met immédiatement en place un régime dictatorial, inspiré à la fois par le nationalisme croate le plus extrémiste, le fascisme italien, le national-socialisme allemand, le cléricalisme catholique et l'idéologie agrarienne du HSS. L'Oustacha devient parti unique et l'État est organisé selon une logique totalitaire. Les Italiens ont leur propre zone d'occupation, mais leur contrôle sur le régime oustachi apparaît rapidement limité ; les Allemands, quant à eux, administrent à l'intérieur de leur propre zone un territoire spécial peuplé des Volksdeutsche (Allemands) de Croatie. Immédiatement, le régime de Pavelić adopte une série de lois et de décrets sans autre cohérente que celle de la main-mise des oustachis sur le pays : dès le 17 avril, une loi sur la « protection du peuple et de l'État » permet dans les faits de tuer toute personne s'opposant, ou soupçonnée de vouloir s'opposer, aux oustachis. Un appareil de répression est mis en place, en même temps qu'une milice oustachie, à laquelle s'ajoutent des formations irrégulières, et une armée régulière, la Garde nationale croate (Hrvatsko domobranstvo, ou Domobran). Un ensemble de camps de concentration est mis sur pied en Croatie pour y enfermer les opposants, ou les populations visées par le régime. Des mesures sont prises d'emblée contre les Juifs, les Serbes et les Tziganes. La population juive - entre 36 000 et 40 000 personnes - fait immédiatement l'objet de lois raciales sur le modèle de la législation nazie : les massacres de Juifs commencent dès le mois de mai avec le « nettoyage » de villes et de villages. En juin, les oustachis commencent la déportation des Juifs de Croatie vers des camps en Allemagne, ou sur le territoire croate. Environ 4500 Juifs de Croatie et de Bosnie parviennent à se réfugier dans les zones d'occupation italienne[31],[32], le nombre de victimes s'élevant à environ 26000 sur l'ensemble du conflit. Les oustachis imitent également les nazis en massacrant les tziganes, dont 16000 environ sont tués durant la guerre[33].

Une colonne de déportés serbes, conduits par les Allemands et les oustachis vers le camp d'internement de Šabac.

Les Serbes, dont la population dans l'État indépendant de Croatie se monte à environ 1,9 millions et s'étend sur 60 à 70% du territoire, sont néanmoins la cible privilégiée des oustachis[31]. Des mesures sont prises pour éradiquer toute trace de la culture serbe : l'alphabet cyrillique serbe est interdit, de même que le culte orthodoxe. Les Serbes se voient interdire l'accès à l'armée, à la vie politique, et à de nombreuses professions : dans certaines localités, il doivent, comme les Juifs, porter un brassard distinctif[34]. Les milices oustachies, qui opèrent dans l'arbitraire le plus total, s'emploient immédiatement à ratisser les populations serbes afin de les enfermer dans des camps pour les expulser ensuite vers la Serbie voisine ; les récalcitrants sont tués sur-le-champ. La population serbe vivant dans le territoire sous autorité des oustachis est d'emblée victime de massacres, dont l'ampleur ne fait que croître au fil des mois : c'est notamment le cas en Bosnie-Herzégovine, où la situation tourne au bain de sang. Dès juillet, les autorités allemandes répertorient plus de 140 000 Serbes, réfugiés en Serbie occupée. Devant l'afflux de populations, les Allemands interdisent à l'automne leur entrée sur le territoire serbe: cela ne fait que renforcer le caractère meurtrier de la politique des oustachis qui, ne pouvant plus expulser les Serbes, sont d'autant plus portés à les tuer. Certains Serbes de Croatie et de Bosnie parviennent à échapper à la mort en se convertissant au catholicisme : cela leur permet d'obtenir la protection d'une partie des autorités catholiques qui ferment les yeux sur le caractère forcé de ces « conversions ». Aucun consensus n'existe quant au nombre exact de victimes serbes, qui est notamment minoré par certains auteurs nationalistes croates : diverses estimations tournent cependant autour de 300 000 Serbes victimes des oustachis durant le conflit mondial, qu'ils aient été tués dans la destruction de leur village, lors de rafles ou dans des camps[31],[32],[33].

A l'opposé, les oustachis s'efforcent de gagner l'allégeance des Musulmans, qui forment une importante minorité sur leur territoire : ils obtiennent la collaboration de certains notables - le gouvernement de l'État indépendant de Croatie compte ainsi deux ministres musulmans - ainsi que de milices musulmanes qui participent aux massacres et aux opérations de répression. La majorité de la population musulmane demeure cependant méfiante, voire hostile, face à la politique du régime[32]. Les oustachis bénéficient de la collaboration active de membres du clergé catholique - entre autres des franciscains - dont certains vont jusqu'à devenir des exécutants des crimes du régime. La majorité des évêques croates, après avoir salué l'indépendance de la Croatie et la fin de la domination orthodoxe, proteste au contraire contre la politique du régime, dont la brutalité nuit à l'image du catholicisme. Mgr Stepinac, s'il ne condamne pas publiquement le régime, s'efforce de garantir la sécurité des populations menacées, contribuant à sauver plusieurs milliers de vies. Par ailleurs, l'État indépendant de Croatie, bien qu'exaltant son identité catholique, ne parvient pas à se faire reconnaître par le Vatican. Les oustachis tentent également d'obtenir la collaboration des cadres du Parti paysan croate, mais un tiers de ces derniers refuse de siéger dans les institutions où ils ont été nommés ; Vladko Maček lui-même, qui refuse de s'engager aux côtés des oustachis, est mis en résidence surveillée[31],[32].

Si Ante Pavelić suit les conseils de Hitler qui lui avait recommandé une politique d'« intolérance raciale », la brutalité des oustachis en arrive, en créant un véritable chaos en Croatie, à gêner leurs alliés Allemands et Italiens. Le général Edmund Glaise-Horstenau, représentant du Reich à Zagreb, juge que la politique oustachie relève de la démence ; les Italiens, quant à eux, vont jusqu'à s'opposer activement à leurs « alliés » croates, dont ils désarment certaines milices et contre lesquels ils protègent des populations civiles[35].

Le gouvernement collaborateur en Serbie[modifier | modifier le code]

Alors qu'une partie des Croates a réagi favorablement à l'indépendance, le démantèlement de la Yougoslavie et l'occupation allemande sont, à l'inverse, ressentis en Serbie comme une profonde humiliation. L'opinion publique se sent trahie aussi bien par l'État yougoslave et par les Britanniques que par les Croates. Les Allemands s'emparent des ressources du pays et appliquent d'emblée des mesures de terreur : tous les Juifs de Serbie sont tenus de déclarer leur présence aux autorités, et certains sont tués immédiatement[9]. Certains maires serbes acceptent de collaborer, mais les Allemands s'appuient principalement sur une force de police d'ethnie allemande recrutée à la hâte en Voïvodine. Alors que l'ouverture du Front de l'Est est en préparation, l'Allemagne tente en effet d'occuper la Serbie avec un minimum de troupes, en s'appuyant autant que possible sur des volontaires SS serbes d'ethnie allemande, des auxiliaires locaux, les troupes bulgares, et enfin sur un gouvernement collaborateur. Le 1er mai, l'administration militaire allemande de la Serbie nomme un cabinet de « commissaires » serbes, formé de dix hommes politiques de seconde zone, dont le rôle se limite à servir de relai aux demandes des occupants. Milan Aćimović, ancien chef de la police de Belgrade et éphémère ministre avant-guerre, prend la tête de cette administration, avec le titre de commissaire en charge du ministère de l'Intérieur[36].

Dès l'été 1941, les Allemands sont confrontés en Serbie à un double mouvement de résistance, avec les Tchetniks de Mihailović et les Partisans de Tito. Ne pouvant obtenir de renforts militaires allemands alors que l'invasion de l'URSS a commencé, ils s'efforcent de mieux organiser leurs alliés locaux, en commençant par mettre sur pied un gouvernement serbe plus crédible. Les commissaires serbes publient un « appel au peuple serbe » signé par 307 personnalités - des hommes politiques pro-allemands, mais aussi des intellectuels et des ecclésiastiques, qui ont pour la plupart signé pour la pression - réclamant la restauration de l'ordre. Le 29 août, les Allemands obtiennent en Serbie le concours d'une personnalité politique crédible - qui leur a fait défaut en Croatie lors du refus de Maček - lorsque le général Milan Nedić, ministre de la défense avant-guerre et chef du groupe d'armées sud au moment de l'invasion, prend la tête d'un gouvernement « de salut national ». Le gouvernement de Nedić n'hésite pas à se réclamer du roi : plusieurs généraux de l'ancienne armée royale y participent, de même qu'Aćimović qui reste ministre de l'Intérieur, ainsi que des membres du parti d'extrême droite ZBOR[37]. Nedić, qui n'adhère pas particulièrement aux idées fascistes et adopte une posture comparable à celle de Pétain en France, semble avoir voulu en premier lieu protéger les Serbes de l'anéantissement physique ; la première tâche de son gouvernement est de s'occuper des centaines de milliers de réfugiés Serbes, arrivés de Croatie et des différentes régions annexées par les occupants[38]. Pour participer activement à la lutte contre les insurgés, Nedić est autorisé à créer une force armée, la Garde nationale serbe. Si les troupes de Nedić, en manque d'officiers, s'avèrent peu fiables, les Allemands obtiennent des supplétifs nettement plus actifs dans les rangs du ZBOR. Le chef de ce parti, Dimitrije Ljotić, refuse d'entrer lui-même dans le gouvernement de Nedić, préférant exercer une influence parallèle : il met sur pied un Corps de volontaires serbes, qui apporte un appui direct aux Allemands dans la lutte contre les résistants et se trouve en situation de rivalité avec la Garde nationale. Les occupants obtiennent également la collaboration, dès le mois d'août, de Kosta Pećanac, l'un des principaux chefs Tchetniks de l'entre-deux-guerres[37],[38],[9].

La résistance[modifier | modifier le code]

Les Tchetniks[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Tchetniks.
Drapeau des Tchetniks

Unité paramilitaire serbe dirigée par Mihajlović, les Tchetniks comprennent surtout des combattants serbes et monténégrins, de tendance monarchiste et nationaliste serbe. Ils sont les premiers à résister face aux Allemands et à leurs alliés. Ils font d'abord cause commune avec les partisans de Tito et combattent occasionnellement ensemble, mais bien vite ils deviennent ennemis car un désaccord profond les oppose au sujet de l'avenir de la Yougoslavie : les premiers souhaitent une monarchie centralisée et dominée par la famille royale des Karađorđević (qui ont fondé la Yougoslavie et qui l'ont gouvernée jusqu'à la guerre), les seconds une fédération communiste de républiques égales en droit. Certains Tchetniks collaborent ensuite avec l'occupant dans des offensives contre les Partisans. De plus, ils s'adonnent rapidement à des massacres de non-serbes et de serbes ne partageant pas leur nationalisme agressif. Ces actions ne les rendent pas populaires.

Les Partisans[modifier | modifier le code]

Drapeau des Partisans

Le développement des Partisans, fondés par Josip Broz, dit Tito, se fait d'abord dans la Croatie de Ante Pavelić et dans les régions occupées par les Serbes. Les Serbes de Croatie et de Bosnie formeront 90 % de l'armée des partisans et seront pour la plupart contraints d'être partisan après avoir été chassés de leur maison par les Oustachis. En décembre 42, il y a encore, selon les mots de Tito, "une immense majorité de Serbes" dans cette Armée de Libération Nationale Yougoslave (ALNY). Pendant les années 42-43, le centre de gravité des partisans glisse plus à l'ouest, en Bosnie. Les partisans prennent progressivement le contrôle de vastes zones dans la partie ouest de la Yougoslavie, notamment en Croatie où ils réduisent ainsi l'autorité du pouvoir oustachi. En juin 1944, l'armée de Tito ne comprend pas moins de 300 000 hommes présents dans toutes les régions de Yougoslavie où ils ont libéré de nombreuses zones, y compris en Serbie où les partisans ont pu reprendre pied[39]. Il est à noter que ces hommes résistèrent seuls à 7 offensives massives de l'armée allemande, à de hardies opérations de nettoyage de la part de l'armée royale italienne et aux nombreuses actions des auxiliaires locaux de l'Axe (oustachis, tchetniks, handjars...). Il est également à noter que les partisans ne s’adonnèrent pas à des massacres. ILs devinrent vite très populaires parmi les civils yougoslaves. Enfin, après la capitulation de l'Italie en 1943, de très nombreux soldats italiens rejoignirent les partisans.

Les forces ennemies[modifier | modifier le code]

Partition de la Yougoslavie en 1943.

Au début de 1943 opérait en Yougoslavie 7 divisions allemandes, 18 divisions italiennes, 5 divisions bulgares (incomplètes) et 3 divisions hongroises.
En juillet 1943, l'équivalent de 13 divisions allemandes plus des régiments autonomes, des régiments de police et de Waffen SS, 19 divisions italiennes plus des régiments et brigades autonomes, 7 divisions bulgares, 2 divisions hongroises.

Les troupes de l'Axe ayant combattu la résistance Yougoslave étaient notamment composées de:

Ces troupes ont lancé plus d'une centaine d'opération anti-partisans entre 1941 et 1945[40]. Le commandant des troupes allemandes en Croatie était le général Lüters.

Les militaires ayant joué un rôle : général Löhr, feld-maréchal Von Weichs, l'Obergruppenführer Phleps.

Les relations avec les Alliés[modifier | modifier le code]

Les Anglo-américains commencent par soutenir les Tchetniks de Mihajlović qui est leur allié naturel. De son côté, Staline, qui ne veut pas heurter des alliés, au lieu de reconnaître le gouvernement des partisans, reconnaît celui de Londres, regroupé autour du roi Pierre II, que Tito considère pourtant comme un ennemi, comme en témoigne ce message radio envoyé au Komintern le 25 janvier 1943 :

" Pourquoi la Yougoslavie Libre[41] ne parle-t-elle pas dans ses commentaires de cette grande offensive contre le territoire libéré où, coalisés, les Allemands, les oustachis, les Italiens et les Tchetniks de Draza Mihailovic se livrent à d'effroyables atrocités, tandis que la radio de Londres glorifie ce vil traître. Vous devez savoir qu'une fois encore ce sont les populations serbes qui sont le plus durement frappées et que la plus grande responsabilité en incombe au gouvernement yougoslave en exil à Londres"[42].

Les Britanniques, cependant, s'aperçoivent vite de l'ambiguïté des Tchetniks (dont certaines unités passent du côté de l'Axe) et de l'efficacité des partisans. En 1943, Winston Churchill fait parachuter auprès de Tito le général Fitzroy Mc Lean qui a écrit dans ses mémoires :

" Ma tâche consistait donc simplement à dire au gouvernement quels hommes, en Yougoslavie, tuaient le plus d'Allemands et à indiquer par quels moyens nous pourrions les aider à en tuer davantage..."[39].

Les Britanniques privilégient alors leur aide à Tito. Le 29 novembre 1943, le Conseil antifasciste de libération nationale de Yougoslavie, organe de direction des Partisans, se proclame seul gouvernement légitime du pays dans les régions qu'ils ont libérés, et annonce son intention de créer un nouveau régime, la Fédération démocratique de Yougoslavie. Lorsqu'il sera contraint d'évacuer Drvar, en juin 44, ils lui offrent un refuge en Italie du Sud et le transportent ensuite par la mer à l'île de Vis où il pourra s'installer sous la protection de la marine britannique. De son côté, le roi Pierre II, réfugié à Londres, reconnait également Tito comme chef de la Résistance et envisage la possibilité d'un gouvernement de coalition.

La Libération[modifier | modifier le code]

Alors que l'Armée rouge remonte vers la Hongrie après être entrée dans Sofia le 9 septembre 44, les Partisans de Tito libèrent Belgrade le 20 octobre 1944. Les Allemands résistent dans certaines régions de Bosnie, de Croatie et de Slovénie jusqu'en mai 1945. Les 14 mai et 15 mai, alors que l'Allemagne a déjà capitulé depuis une semaine, des troupes de Tito coupent la retraite d'une colonne de soldats allemands et de collaborateurs : la bataille de Poljana, remportée par les Partisans, est le dernier combat de la Seconde Guerre mondiale en Europe.

La prise du pouvoir par les communistes[modifier | modifier le code]

Conformément à un accord passé préalablement entre Tito et Staline, alors que l'Armée rouge conquiert la Roumanie, entre à Sofia le 9 septembre 1944 et remonte ensuite vers la Hongrie, ce sont les partisans de Tito qui libèrent Belgrade le 20 septembre et poursuivent le combat contre les Allemands qui résistent en Bosnie occidentale, en Croatie et en Slovénie jusqu'en mai 1945. Le roi est mis à l'écart et la prise du pouvoir par les communistes est finalement complète sans que les alliés n'y trouvent rien à redire. Tito créera en 1945 la nouvelle République fédérative populaire de Yougoslavie (plus tard renommée République fédérale socialiste de Yougoslavie - Voir Histoire de la Yougoslavie). Il en sera le président jusqu'à sa mort, en 1980.

Massacres et pertes humaines[modifier | modifier le code]

Entre l'invasion de la Yougoslavie, en avril 1941 et sa libération complète en mai 45, en plus des affrontements strictement militaires, la Yougoslavie est marquée par différents massacres d'une ampleur considérables:

  • Tout d'abord, les massacres des Serbes par les Oustachis, au lendemain de leur prise de pouvoir, en mai 1941. Dans sa zone d'occupation, l'armée italienne s'oppose souvent aux massacres des Serbes.
  • Il y a également les victimes des camps de la mort dont le plus célèbre est celui de Jasenovac, principal camp d'internement des juifs. On enferme dans ces camps, organisés par les Oustachis eux-mêmes, des Juifs et des Tziganes, mais aussi des Serbes, et, à la fin de la guerre, des Croates qui s'opposent aux Oustachis.
  • Les Tchetniks massacrent aussi des Musulmans qui étaient avec les nazis et surtout des Croates, majoritairement des Oustachis, principalement en Bosnie-Herzégovine et dans le Sandžak.
  • Les Partisans massacrent également beaucoup d'auxiliaires de l'axe capturés qui payèrent chèrement leurs crimes . À la libération, les Anglais remettent à Tito les restes de l'armée et des fonctionnaires de Pavelić qui s'étaient rendus avec leurs familles au village frontalier autrichien de Bleiburg, en tout sur 210 000 croates, environ 163 000 périrent, presque tous exterminés dans des marches de la mort où ils parcourent des centaines de kilomètres jusqu'à l'épuisement. Cependant, de nombreux oustachis furent amnistiés par les autorités partisanes. Ceux qui furent massacrés à Bleiburg furent ceux qui se sont le plus compromis dans les massacres de civils, des prisonniers partisans et dans le génocide des juifs (camp de Jasenovac). Il avait donc de bonnes raison de fuir. Les Anglais, comme on le sait, refusèrent d’accueillir et de secourir ces éléments et les livrèrent aux partisans.

Dans les territoires sous le contrôle des Oustachis, le bilan de tous ces massacres est difficile à faire et sujet de polémique (cf. Oustachis#Les victimes des oustachis). Une étude de la fin des années 1980 du Croate Vladimir Šerjavić et du Serbe Bogoljub Kocovic, Gubici stanovnistva Jugoslavije u drugom svjetskom ratu, estime à 550 000 Serbes, 20 000 Croates, 90 000 Bosniaques (Musulmans), 60 000 Juifs, 50 000 Monténégrins et 30 000 Slovènes le nombre de victimes du régime oustachis[43],[44]. Les victimes juives et Tziganes auraient été aussi nombreuses en Serbie[réf. nécessaire].

Au total, les pertes démographiques imputables à des massacres ou à des faits de guerre s'élèvent à environ 800 000 pour l'ensemble de la Yougoslavie.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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  • (en) Stevan K. Pavlowitch, Hitler's new disorder. The Second World War in Yugoslavia, Columbia University Press,‎ 2008 (ISBN 978-1850658955) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • (en) Walter R. Roberts, Tito, Mihailovic, and the Allies, Rutgers University Press,‎ 1973 (ISBN 978-0822307730) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Paul Garde, Vie et mort de la Yougoslavie, Fayard,‎ 2000 (ISBN 978-2213605593) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Georges Castellan, Gabrijela Vidan et Antonia Bernard, Histoire de la Croatie et de la Slovénie, Armeline,‎ 2011 (ISBN 978-2910878351) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : Faits et controverses, Ellipses,‎ 1999 (ISBN 978-2729857530) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • (en) Antony Beevor, The Second World War, Weidenfeld & Nicolson,‎ 2012 (ISBN 978-0297844976) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Frédéric Le Moal, Le Front yougoslave pendant la seconde guerre mondiale, édition Soteca, 272 pages, 2012, ISBN 978-2-916385-53-2.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Deviennent officiellement, en mars 1945, l'Armée populaire yougoslave.
  2. Kruno Meneghello-Dinǧić, La Guerre de libération nationale en Yougoslavie, n°38, avril 1960
  3. Garde 2000, p. 52-55
  4. Lampe 2000, p. 125-149
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  37. a et b Pavlowitch 2008, p. 57-59
  38. a et b Garde 2000, p. 68-69
  39. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte ; aucun texte n’a été fourni pour les références nommées Garde.
  40. Les opérations Anti-Partisan dans l'état indépendant de Croatie de 1941-1945
  41. Radio yougoslave basé à Moscou
  42. (Archives du Comité central de la LCY, fonds KI, 1943/26)
  43. (en) (en) John R. Lampe, Yugoslavia as History: Twice there was a Country, Cambridge, Cambridge University Press,‎ 28 mars 2000, 487 p. (ISBN 0521774012)
  44. Catherine Lutard, Géopolitique de la Serbie-Monténégro, éditions Complexe, coll. « Géopolitique des États du monde » no 6, Paris, 1998, 143 p., (ISBN 2-87027-647-8), (notice BnF no FRBNF36997797f), page 43