Grande Serbie

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Cartes de la Serbie selon Adolphe Thiers en 1862
Carte des territoires offerts à la Serbie par le Pacte de Londres en 1915
La Grande Serbie, telle qu'elle était proposée par le Parti radical serbe de Vojislav Šešelj à la fin des années 1980[1].
Union de la Serbie et de la Grèce, proposition de Slobodan Milošević en 1992, puis en 1994, nouvelle proposition de Karadžić.

La Grande Serbie, en serbe Велика Србија et Velika Srbija, est un concept lié au nationalisme serbe. Il désigne un État serbe qui engloberait tous les territoires historiquement serbes ou ayant une importante population de Serbes.

L'un des projets de « Serbie unie » regroupant tous les Serbes (au prix d'échanges de populations) d'après les cartes des mouvements unionistes, en vente à Belgrade (2010).

Les frontières d'un tel État dans les Balkans seraient à géométrie variable selon les projets : dans celles d'Adolphe Thiers (1862) elles engloberaient l'ensemble des Slaves du Sud ; une autre version, sans les Bulgares, est l'état yougoslave qui a existé durant sept décennies, de 1918 à 1941 et de 1945 à 1991; enfin les nombreuses versions actuelles comprendraient l'actuelle Serbie (avec le Kosovo, en partie ou en entier), la République serbe de Bosnie (dans diverses variantes), des parties de la Croatie, parfois Macédoine, toujours le Monténégro.

Ces divers projets visent à réunir à la Serbie trois types de régions :

Le but est d'unir dans un même État tous les Serbes et, dans les versions plus extrêmes, toutes les terres considérées par les nationalistes Serbes comme Serbes. Dans les formes les plus radicales, les projets incluent des régions où les Serbes sont très minoritaires ou même des régions où il n'y en a pas et/ou qui n'ont plus fait partie de la Serbie depuis des siècles. Certains nationalistes Serbes considèrent les Croates et les Bosniaques comme des Serbes qui se seraient convertis au Catholicisme ou à l'Islam, et appuient leur argumentation sur le postulat qu'ils seraient « des Serbes qui s'ignorent » (et qu'« il faudrait réveiller »). Cette même thèse de l'« ignorance de son identité » existe chez certains nationalistes croates vis-à-vis des Bosniaques musulmans et des Serbes orthodoxes, ainsi que chez certains nationalistes bosniaques vis-à-vis des Croates et des Serbes, considérés comme d'anciens Bogomiles (assimilés aux Bosniaques avant leur islamisation) devenus catholiques ou orthodoxes. Tous ont partiellement raison (les changements de religion étant attestés tout au long de l'histoire) et partiellement tort car au Moyen Âge les noms de « Croate », « Bosnien » ou « Serbe » définissaient seulement des origines géographiques ou bien des allégeances aux dirigeants (bans, voïvodes, rois) de ces territoires, et non des identités nationales comme celles émergées depuis le début du XIXe siècle[2].

Perspective historique[modifier | modifier le code]

À la suite de la montée des nationalismes en Europe au cours du XIXe siècle, la Serbie, qui venait d’accéder au statut de de principauté au sein de l’Empire ottoman en 1817, se mit à revendiquer le rassemblement de tous les Serbes vivant dans les entités voisines. La première formulation de la volonté d’expansion territoriale de la Serbie remonte à 1844 dans le Nacertanije, un programme politique secret visant à annexer tout ou partie du Montenegro, du nord de l’Albanie, de la Bosnie et de l’Herzégovine. Au début du XXe siècle, tous les partis politiques du Royaume de Serbie à l’exception du Parti social-démocratique serbe qui envisageaient la fondation d’une Fédération balkanique acceptaient l’idée de regrouper tous les Serbes à l’intérieur d’un même État. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, le territoire serbe ne cessa de s’agrandir.

Après la fin des guerres des Balkans, le Royaume de Serbie acheva son expansion vers le Sud. Les Serbes poursuivirent leurs revendications sur des territoires permettant l’accès à la mer Adriatique mais il reçurent, en lieu et place, la Macédoine du Vardar, originellement prévue pour rejoindre le Royaume de Bulgarie et l’armée serbe dut quitter le littoral qu’elle occupait pour le céder au nouveau Royaume d'Albanie. Cet épisode, conjointement à l’annexion de la Bosnie par l’Empire austro-hongrois frustra la majorité de la classe politique serbe, qui ne voulait pas se résoudre à abandonner des territoires peuplés de compatriotes.

La chute de l’Autriche-Hongrie à l’issue du conflit raviva les tensions entre les partisans d’un État serbe et les promoteurs d’un État multi-ethnique, adjoignant aux Serbes d’autres Slaves du Sud, dont des représentants s’étaient rapprochés du royaumes pendant la guerre. La crainte, notamment, de voir un État orthodoxe fort devenir un allié de poids de la Russie poussa les puissances occidentales à favoriser la seconde solution. Le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes le 1er décembre 1918 et Pierre Ier, alors roi de Serbie, monta sur son trône.

Les nationalistes serbes se montrèrent satisfaits dans un premier temps, leur but de réunir tous les Serbes au sein d’un même État paraissant atteint. Pendant l’Entre-deux guerres, la majorité des Serbes défendirent un État fortement centralisé alors que leurs opposants demandaient davantage d’autonomie pour les régions périphériques. Des organisations nationalistes d’opposition virent le jour et les dissensions culminèrent avec l’assassinat du roi Alexandre Ier le 9 octobre 1934.

L’invasion allemande de 1941 déclencha l’une des guerres civiles les plus brutales de la Deuxième Guerre mondiale. Le gouvernement royal capitula rapidement et la résistance se polarisa autour des Chetniks, qui défendaient la restauration de la monarchie, et les Partisans, qui soutenaient la création d’un État yougoslave communiste, qui s’affrontèrent entre eux parallèlement à leurs actions contre l’Allemagne nazie et ses alliés – Italie, Hongrie et Bulgarie. Certains groupes nationalistes non serbes tirèrent parti de la situation et s’allièrent avec les puissances de l’Axe, y voyant l’occasion de s’affranchir du royaume. L’État indépendant de Croatie, proclamé le 10 avril 1941, fut de loin le plus puissant d’entre eux.

Après la guerre, Josip Broz Tito présida la Yougoslavie jusqu’à sa mort en 1980. Issu des rangs des Partisans, il emprisonna la majorité des nationalistes serbes ou les contraignit à l’exil.

Pendant les guerres de Yougoslavie, la Serbie fut régulièrement accusée de faire ressurgir l’idéologie de la Grande Serbie en soutenant les entités serbes non reconnues de Bosnie (République serbe de Bosnie) et de Croatie (République serbe de Krajina).

Naissance et développement de l’idéologie pan-serbe[modifier | modifier le code]

Ilija Garašanin et le Nacertanjie[modifier | modifier le code]

Les racines de l’idéologie pan-serbe sont souvent attribuées au Nacertanjie du ministre serbe Ilija Garašanin, écrit en 1844 sous l’inspiration des Conseils sur la conduite à suivre par la Serbie du prince polonais Adam Czartoryski en 1843] et sa version amendée par l’ambassadeur de Pologne en Serbie, Franjo Zach, Zach’s Plan. Ces textes eurent une influence considérable sur la politique serbe à compter des années 1850.

Garašanin revendiquait des terres habitées par des Bulgares, des Macédoniens, des Albanais, des Monténégrins, des Bosniaques, des Hongrois et des Croates. Croates et Bosniaques étaient désignés comme étant des “Serbes catholiques” et des “Serbes musulmans” dénués de conscience nationale. Longtemps confiné aux cercles proches du pouvoir central, le projet ne fut dévoilé qu’en 1906.

Le pan-serbisme de Vuk Karadžić[modifier | modifier le code]

Vuk Karadžić, l’un des plus grands linguistes serbes du XIXe siècle, défendait la thèse selon laquelle tous les Slaves du Sud parlant le dialecte chtokavien sont des Serbes. Le fait que cela englobe de grandes parties de la Croatie continentale, de la Dalmatie, de la Bosnie-Herzégovine, également peuplées de catholiques et de musulmans, valut à Karadžić d’être considéré comme le fondateur du programme de la Grande Serbie. Cette définition linguistique du territoire national aurait eu pour effet d’exclure une partie du sud de la Serbie, dont les habitants parlent le torlakien.

Critiques et dissensions[modifier | modifier le code]

Les politiciens et auteurs serbes Svetozar Miletić et Mihailo Polit-Desančić ainsi que Svetozar Marković, pionnier du mouvement socialiste en Serbie, furent parmi les premiers à s’élever contre cette conception assimilant, notamment, Croates et Bosniaques à des Serbes de confession non orthodoxe. Ils soutenaient tous une forme de confédération balkanique incluant la Serbie, la Bulgarie et éventuellement la Roumanie ainsi que la Vojvodine, la Bosnie-Herzégovine et la Croatie au cas où l’Empire austro-hongrois se disloquerait.

Svetozar Marković fut le premier à employer le terme de Grande Serbie (Velika Srbija), pour mieux en rejeter l’idée, dans un livre paru en 1872, Srbija na istoku ("La Serbie à l’Est"), mettant en garde contre la confrontation avec les nations voisines telles que la Croatie et la Bulgarie et refusant tout expansion de l’État serbe qui ne serait pas accompagnée de profondes réformes sociales et culturelles.

Guerres des Balkans[modifier | modifier le code]

Les réclamations territoriales de la Serbie réapparurent au gré des conflits qui émaillèrent les Balkans au cours des XIXe et XXe siècle, notamment vers le Sud pendant les guerres des Balkans. La Serbie revendiqua ses “droits historiques” sur la Macédoine, que Stefan Dušan avait conquise au XIVe siècle. Elle étendit considérablement son territoire, le multipliant pratiquement par deux, et annexa des régions principalement peuplées de non-serbes (notamment Albanais, Bulgares et Turcs). Le Royaume de Serbie occupa temporairement la plus grande partie de l’Albanie côtière et continentale. Les territoires nouvellement acquis étaient placés sous l’autorité d’un gouvernement militaire et n’étaient pas inclus au système constitutionnel serbe. La presse d’opposition demandait à ce que ces régions bénéficient également de la protection de la Constitution et des principes de l’État de droit.

La Main noire[modifier | modifier le code]

La Main noire (Serbie) est un groupe nationaliste serbe fondé le 6 septembre 1901 par des membres de l’armée serbe, dans le but de réunir tous les territoires peuplés de Slaves du Sud dans un État sous gouvernement serbe. En 1914, elle fournit armes et soutien logistique à Gavrilo Princip, jeune Serbe de Bosnie membre du groupe Jeune Bosnie et également partisan d’un État unifié mais à gouvernement multi-ethnique, pour assassiner l’archiduc François-Ferdinand d'Autriche et son épouse Sophie. Cet événement poussa l’Empire austro-hongrois à envahir la Serbie et déclencha la Première Guerre mondiale.

Première Guerre mondiale et fondation de la Yougoslavie[modifier | modifier le code]

En 1914, l’idéologie pan-slave avait pris le relais de la notion de Grande Serbie, dans le but de s’attirer le soutien des Slaves non serbes des pays voisins, également occupés par l’Autriche-Hongrie. En décembre 1914, la Déclaration de Niš de Nikola Pašić, alors Premier ministre de Serbie, annonce pour la première fois l’intention officielle de fonder un État yougoslave intégrant tous les territoires peuplés de Serbes, Croates, Slovènes et Bosniaques.

Suite à la défaite de l’Autriche-Hongrie en 1918, le Royaume Serbie pressa la Triple-Entente de lui octroyer les territoires qu’elle réclamait. Il annexa d’office les régions méridionales de l’ancien Empire ainsi que le Montenegro. Les Alliés lui accordèrent ensuite la Slovénie, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine. Le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes vit le jour le 1er décembre 1918.

Les nationalistes serbes considéraient les autres Slaves des Balkans comme leurs semblables, uniquement séparés par leurs religions imposées par divers occupants, musulmans ou catholiques. Ils soutenaient en conséquence que leur assimilation suivrait de peu l’annexion de leurs territoires. Le gouvernement du royaume entama une serbianisation linguistique de la Macédoine, dont les langues furent qualifiées de dialectes du serbo-croate. Leur usage fut rapidement interdit dans l’éducation, l’armée et l’administration.

Nikola Pašić s’affaira à réduire ses opposants au silence, en particulier les alliés de son principal rival, le Croate Stjepan Radić et centralisa le pouvoir au profit des Serbes.

La Grande Serbie des Chetniks[modifier | modifier le code]

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’Armée yougoslave de la patrie, faction royaliste composée principalement de Serbes sous le commandement du général Draža Mihailović, s’affaira à préparer l’issue de la guerre dès le début de cette dernière. Stevan Moljević, intellectuel serbe de Bosnie, publia un manifeste intitulé Serbie homogène revendiquant non seulement la Bosnie et une grande partie de la Croatie, mais également des portions de la Roumanie, de la Bulgarie, de l’Albanie et de la Hongrie où les Serbes ne formaient même pas une minorité significative.

Dans les territoires sous leur contrôle, les Chetniks se livrèrent à du nettoyage ethnique contre les Croates et les Bosniaques. Néanmoins, il se heurtèrent rapidement aux Partisans de Tito, mouvement également d’origine serbe mais devenu largement multi-ethnique. Le programme de Moljević ne fut jamais mis en pratique mais demeura prégnante dans toutes les résurgences de velléités pan-serbes, notamment chez le Parti radical serbe.

Dissolution de la Yougoslavie[modifier | modifier le code]

Mémorandum de l’Académie serbe des sciences et des arts[modifier | modifier le code]

En septembre 1986, un groupe de seize intellectuels serbes publièrent des extraits d’un document, connu sous le nom de Mémorandum de l’Académie serbe des sciences et des arts, dénonçant le centralisme de la Yougoslavie et se plaignant de discriminations à l’encontre des Serbes, jusqu’à des allégations de génocide contre les Serbes du Kosovo. Ils réclamaient, comme principale réforme visant à rétablir la position serbe au sein de la Yougoslavie, l’abolition de l’autonomie du Kosovo et de la Vojvodine.

Ascension de Slobodan Milosevic[modifier | modifier le code]

Slobodan Milošević accéda à la présidence de la Serbie le 8 mai 1989. Il accéda aux revendications nationalistes et supprima l’autonomie du Kosovo et de la Voivodine et renversa leurs gouvernements, ainsi que celui du Monténégro. Cette opération lui assura quatre votes sur huit voix au sein de la présidence collective du pays.

La Croatie et la Slovénie s’élevèrent contre ce regain de centralisme et plaidèrent pour transformer la Yougoslavie en un État fédéral multipartite. Tout en se prononçant contre cette perspective, Milošević rétorqua que, si cela devait se concrétiser, la question des frontières extérieures de la Serbie serait rouverte, laissant entendre que son gouvernement chercherait à étendre le territoire de la Serbie en cas de décentralisation de la Yougoslavie.

En 1990, les premières élections libres portent des partis d’opposition au pouvoir en Croatie, en Slovénie, en Bosnie et en Macédoine. Parallèlement, plusieurs partis d’opposition serbes, dont le Parti radical serbe de Vojislav Šešelj, appellent ouvertement à réaliser la Grande Serbie au motif que les frontières des républiques de Yougoslavie seraient des créations artificielles de Tito et de ses partisans.

Guerres de Yougoslavie[modifier | modifier le code]

Pendant les guerres de Yougoslavie, les autorités yougoslaves furent régulièrement accusées de suivre un agenda axé sur la Grande Serbie en soutenant militairement les États serbes autoproclamés en Croatie (République serbe de Krajina) et en Bosnie (République serbe de Bosnie). Les Serbes allèguent en retour qu’ils ne visaient qu’à protéger les Serbes établis dans des pays qui leur étaient hostiles.


Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Šešelj ICTY Case information sheet
  2. Paul Garde : Les Balkans, héritages et évolutions, Flammarion 2010, coll. « Champs actuel », 217 p, ISBN 9782081226036.

Voir aussi[modifier | modifier le code]