Traité de Rapallo (1920)

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Le premier traité de Rapallo signé le 12 novembre 1920 est un accord par lequel l'Italie et la Yougoslavie établissent les frontières des deux royaumes et leur respective souveraineté, dans une tentative pour résoudre la situation difficile créée par le traité de paix de Versailles de 1919.

À Paris au cours de la conférence de la paix de 1919, les puissances victorieuses de la Première Guerre mondiale décident d'annexer à l'Italie une partie seulement des territoires qui avaient été promis par le pacte de Londres, conclu en 1915. Cela provoque les protestations du Premier ministre Vittorio Emanuele Orlando, qui quitte Paris indigné, et un mécontentement très large en Italie, ce qui donne naissance à l'idée de « la victoire mutilée ».

Lorsque le Sénat américain choisit de ne pas ratifier le traité de Versailles et lorsque la ville de Rijeka (Fiume en italien) est occupée par des groupes de volontaires dirigés par l'écrivain Gabriele D'Annunzio, il devient nécessaire de conclure un accord entre les deux royaumes, parrainé par le président du Conseil Giovanni Giolitti. Le traité, signé dans la ville ligure, après plusieurs mois de négociations, confirme les points essentiels qui avaient déjà été décidés au cours de la conférence de paix. Il ne permet donc pas d'apaiser les mécontentements des nationalistes. La situation de la ville de Rijeka n'est résolue qu'en 1924.

Les événements antérieurs[modifier | modifier le code]

Les pactes de Londres et la victoire de l'Entente[modifier | modifier le code]

Les terres du littoral adriatique en 1911.

Immédiatement après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, le 3 août 1914, l'Italie déclare sa neutralité. En réalité, le gouvernement de droite dirigé par Antonio Salandra débute, à l'initiative du ministre des Affaires étrangères Sidney Sonnino, les négociations avec les deux parties, et particulièrement avec les puissances de l' Entente, qui promettent de grandes compensations territoriales en cas de victoire. Par le pacte de Londres, signé dans le plus grand secret, le 26 avril 1915, l'Italie s'engage à entrer en guerre en mai aux côtés de la Russie, de la France et du Royaume-Uni, en échange des régions du Trentin, du Tyrol du Sud jusqu'au Brenner, de l'Istrie (à l'exception de la ville de Rijeka car il permet d'assurer à l'Autriche-Hongrie un débouché sur la mer auquel elle a droit), de la Dalmatie, des villes de Trieste, Gorizia et Gradisca, d'un protectorat sur l'Albanie, de la souveraineté sur le port de Vlora, de la province de Antalya en Turquie, en plus de Dodécanèse et d'autres colonies en Afrique de l'Est et Libye. Le 24 mai, l'Italie déclare la guerre à l'Autriche.

Après plus de trois ans de batailles dans le Triveneto, la situation tourne à l'avantage de l'Entente avec la décisive bataille de Vittorio Veneto, qui débute le 24 octobre 1918 et qui est remportée par les troupes d'Armando Diaz contre les forces impériales, à Padoue, le 3 novembre 1918, l'armistice est signé et les troupes italiennes occupent Rovinj, Zadar, Pula, Šibenik et Rijeka, qui s'est auto-proclamée italienne, et cherchent à pousser jusqu'à Ljubljana ; mais elles sont arrêtées vers Postojna par les Serbes.

Les traités de paix[modifier | modifier le code]

Le 18 janvier 1919, la Conférence de paix de Paris débute, elle dure plus d'un an et demi. Le président du conseil Vittorio Emanuele Orlando, accompagné par une délégation composée du ministre des Affaires étrangères en charge Sidney Sonnino, l'ancien chef du gouvernement Antonio Salandra et le journaliste de Trieste Salvatore Barzilai représentent l'Italie. Luigi Luzzatti exprime sa perplexité quant aux difficultés de la délégation italienne à être écoutée, Orlando ne parle pas l'anglais et Sonnino est critiqué pour son rôle pendant le conflit. En 1914 il avait entamé des négociations avec la ses alliés de l'époque et, surtout, il ne peut justifier le fait que la guerre n'ait été déclarée à Allemagne, l'ennemi le plus redoutable, qu'en août 1916 en raison de la crainte de l'aide que les troupes de Guillaume II, mieux organisées sur le plan technologique et en supériorité numérique, auraient pu apporter à celles de l'Autriche.

La question des territoires attendus par les Italiens est débattue à partir du mois de février, et Orlando, doit faire face à l'hostilité des Yougoslaves, qui cherchent à obtenir, en plus de la Dalmatie, Gorizia Trieste et l'Istrie ; aussi le 11 février, ils proposent à la délégation italienne de confier au président des États-Unis, Woodrow Wilson, la résolution des différends sur les territoires. Le refus des Italiens provoque des émeutes à Ljubljana Split et Dubrovnik auquel Orlando répond en revendiquant fermement Fiume.

C'est sur la question liée aux villes portuaires que l'Italie rencontre la grande hostilité de Wilson, qui, le 19 avril, avance la proposition de créer un état libre de Fiume, en expliquant que la ville d'Istrie doit être un port utile pour toute l'Europe balkanique et que les revendications de l'Italie sur les territoires à l'est de la mer Adriatique vont à l'encontre des quatorze points qu'il a fixés, le 8 janvier 1918[1], avec l'objectif de créer une base pour les négociations de paix. Traité d'impérialiste, il fait publier, dans les journaux français, un article rappelant ces concepts[2].

« Fiume doit servir de débouché commercial non pas à l'Italie mais aux territoires situés dans le nord et le nord-est de ce port : à la Hongrie, la République tchèque, la Roumanie et aux états du nouveau groupe yougoslave. Attribuer Fiume à l'Italie signifierait créer la conviction que nous avons, délibérément, mis le port (...) dans les mains d'une puissance dont il ne fait pas partie intégrante (...) Et la raison pour laquelle la ligne du Pacte de Londres a inclus un grand nombre d'îles de la côte orientale de l'Adriatique et la partie de la côte dalmate a été (...) qu'il est nécessaire pour l'Italie d'avoir une position dans les canaux de l'Adriatique orientale afin qu'elle puisse défendre ses côtes d'une agression navale de l'Autriche-Hongrie. Or l'Autriche-Hongrie n'existe plus. »

— Woodrow Wilson, 23 avril 1919

Orlando réagit vivement au propos du président des États-Unis :

« Et moi, je pense encore que c'est celui qui peut se vanter (...) d'avoir proclamé au monde le droit à l'autodétermination des peuples, que ce droit doit reconnaître Fiume, une ancienne ville italienne (...) Qui peut dire excessive l'aspiration italienne envers la côte dalmate qui fut pendant des siècles un bastion de l'Italie, rendue noble et grande par le génie romain et l'activité vénitienne (...) ? On proclama au propos de la Pologne, le principe que la nationalisation due à la violence et à l'arbitraire ne peut pas créer des droits, pourquoi ce même principe ne s'applique pas à la Dalmatie? »

— Vittorio Emanuele Orlando, 24 avril 1919

Le même jour, le Premier ministre italien face à la controverse quitte Paris. À son retour en Italie, il est accueilli avec beaucoup de chaleur, tandis qu'à Rome, Milan, Turin et Naples des désordres ont lieu auprès des représentations britannique, française et américaine. Orlando revient à Paris, le 7 mai, après que le 29 avril, la Camera dei deputati confirme la confiance en son gouvernement. Le 4 mai, depuis le balcon du Capitole, l'écrivain Gabriele D'Annunzio, fervent nationaliste, attaque violemment l'attitude de Wilson et insulte son épouse en des termes similaires à ceux d'une déclaration de guerre.

« Là-bas en bas, dans les rues de l'Istrie et de la Dalmatie, qui sont toutes romaines, n'entendez vous pas une armée en marche ? »

— Gabriele D'Annunzio, 4 mai 1919

Mais l'action d'Orlando n'a pas l'effet souhaité et, à son arrivée dans la capitale française, le politicien italien trouve un climat résolument hostile à son encontre, de sorte qu'en moins d'un mois, il est amené à accepter la proposition qui prévoit la création de l'État de Fiume et l'attribution de la majeure partie de la Dalmatie au Royaume de Yougoslavie. L'Italie obtient la plus grande partie de l'Istrie, avec Pula, mais seulement une partie de la côte dalmate et la souveraineté sur Zadar, et pas le port albanais de Vlora. Les ex-colonies allemandes sont partagées seulement entre la France et le Royaume-Uni.

Le consentement de la délégation italienne au projet de Paris coûte au Premier ministre son poste : la chambre des députés lui refuse sa confiance et le gouvernement est en crise. Sonnino reste à la conférence pour représenter l'Italie alors qu'Orlando cède sa place à Francesco Saverio Nitti qui, le 21 juin, obtient du roi Victor-Emmanuel III la charge de former un nouveau gouvernement. Nitti obtient la confiance le 21 juillet et Vittorio Scialoja devient le nouveau ministre des Affaires étrangères. Le 28 juin, le Traité de paix est signé à Versailles.

La signature de l'armistice et l'occupation de Fiume[modifier | modifier le code]

Lorsque le Sénat des États-Unis choisit de ne pas ratifier le traité de Versailles, les pays entament des négociations séparées. Mais distrait par des problèmes internes (ce sont les années du Biennio rosso), Nitti préfère conclure, le plus rapidement possible, les négociations de paix avec l'Autriche, il renonce à Rijeka et trouve un terrain d'entente à la fin du mois d'août. Il signe officiellement l'armistice le 10 septembre. Pour cette « reculade », il est sévèrement critiqué par les nationalistes et, en particulier, par Gabriele D'Annunzio, médaille d'or de la valeur militaire, pour lequel il invente le surnom de « Cagoia », l'accusant de lâcheté.

La déception de la « victoire mutilée » croit parmi la population ainsi que la méfiance envers les institutions après la chute du Cabinet Orlando et, surtout, après l'armistice avec l'Autriche.

Bien que la confiance du gouvernement de Nitti soit confirmée, celui-ci choisit de démissionner le 16 novembre, préoccupé par les troubles des travailleurs et des agriculteurs italiens. Les élections de décembre permettent la victoire des socialistes et le pouvoir exécutif est, jusqu'au mois de juin, confiée à Nitti. Une nouvelle crise gouvernementale conduit pour la huitième fois Giovanni Giolitti à la présidence du Conseil et il occupe aussi la fonction de ministre de l'intérieur.

Les conséquences à Fiume[modifier | modifier le code]

D'Annunzio, portrait sur un timbre de Fiume de 1920.

Malgré la signature du traité, Gabriele D'Annunzio, qui le 8 septembre 1920 publie la Charte de Carnaro et se proclame gouverneur, se refuse catégoriquement à quitter Fiume ; en dépit du fait que la situation économique de la ville, après plus d'un an d'isolement, ne soit pas dans les meilleures conditions, les citoyens et bénévoles commencent à répandre le mécontentement et une aversion envers l'excentrique poète. Même Mussolini, qui a lui aussi soutenu financièrement l'initiative de l'intellectuel, approuve le Traité de Rapallo, le définissant comme « l'unique solution possible » pour sortir de la période de stagnation qui caractérise la politique étrangère italienne.

Le gouvernement italien opte pour un ultimatum et impose à un D'Annunzio de plus en plus isolé de quitter la ville avec ses troupes avant le 24 décembre. S'il devait résister, l'armée italienne entrera en action. Convaincu que Rome n'attaquera jamais Fiume, D'Annunzio ne croit pas à cet avertissement et maintient sa position jusqu'à la veille de Noël. À six heures du soir, le premier coup de canon est tiré depuis le navire de guerre Andrea Doria qui éventre la résidence du poète. Il en sort indemne mais opte le 31 décembre pour la reddition après que cinquante de ses hommes ont perdu la vie dans les affrontements avec l'armée italienne (Natale di sangue).

D'Annunzio, amer, quitte Fiume le 18 janvier, choisissant de se retirer dans sa villa à Gardone Riviera, le Vittoriale . L'État de Fiume peut commencer.

La signature du traité et les conséquences[modifier | modifier le code]

Les négociations et la réunion de Villa Spinola[modifier | modifier le code]

Villa du traité.

Sous le gouvernement Nitti, Vittorio Scialoja et le ministre des affaires étrangères yougoslave Ante Trumbić ouvrent des négociations pour jeter les bases d'un traité lors d'une réunion tenue le 11 mai 1920 à Pallanza (Verbania). Après la crise gouvernementale, Trumbić rencontre à Spa en Belgique le nouveau ministre des affaires étrangères du cabinet Giolitti. C'est à cette occasion que l'accord est trouvé.

Le 12 novembre à la Villa Spinola (maintenant connue sous le nom de « villa du traité »), dans le village de San Michele di Pagana à Rapallo, Trumbić et Sforza accompagnés de Giolitti et du ministre de la Guerre Ivanoe Bonomi pour l'Italie, et de Milenko Vesnić (Vesnitch) (Président du Conseil) et Kosta Stojanovic (Ministre des Finances) pour la Yougoslavie, se réunissent vers minuit et signent le traité de neuf articles qui confirme pratiquement ce qui avait été décidé à Paris.

Les articles du traité[modifier | modifier le code]

L'Italie avant la Grande Guerre.
L'Italie, après le Traité de Rapallo.

« Le royaume d'Italie et le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, désireux d'établir entre eux un système de sincère amitié et des relations cordiales pour le bien commun des deux peuples (...), sont convenus ce qui suit. »

— Introduction du Traité de Rapallo

  • L'article I modifie les frontières d'avant-guerre à l'est. Trieste, Gorizia et Gradisca, l'Istrie et certains districts de la Carniole (Postojna, Ilirska Bistrica, Idrija, Vipava, Ajdovščina) sont annexés à l'Italie.
  • Avec l'article II, Zadar (Zara) est attribué à l'Italie.
  • L'article III établit que les îles de Kvarner sont partagées : Cres, Lošinj, Pelagia et l'île de Lastovo sont attribuées à l'Italie tandis que les autres îles qui appartenaient auparavant à l'Empire austro-hongrois vont au Royaume des Serbes, Croates et Slovènes.
  • Avec l'article IV, l'État libre de Fiume naît officiellement. Cet État aura pour territoire un corpus separatum « délimité par la ville et le district de Fiume » et une partie de territoire en Istrie.
  • L'article V établit la méthode pour tracer les frontières ; en cas de divergence, le président de la Confédération suisse apporterait son aide.
  • Avec les articles VI et VIII sont organisés les entretiens sur les thèmes économiques et culturels afin de maintenir des liens solides entre les deux royaumes. Les accords économiques sont approuvés et signés à Rome le 23 octobre 1922.
  • L'article VII liste une série de résolutions concernant la citoyenneté en raison du passage de territoires croates à l'Italie.
  • L'article IX explique les modalités par lesquelles le traité a été rédigé qui prend fin avec la signature des six plénipotentiaires.

La suite des événements[modifier | modifier le code]

D'après les données du recensement de 1910, 480 000 Slovènes et Croates se trouvent à l'intérieur du Royaume d'Italie contre les 15 000 Italiens devenus citoyens du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes.

Après 1922 et la marche sur Rome, la population de Fiume se partage entre autonomistes et fascistes, augmentant ainsi les tensions internes. La situation est réglée en 1924 pour un événement totalement étranger à ces événements qui a pour protagoniste la ville de Rijeka au cours des années précédentes.

Le 27 août 1923, près de la ville grecque d'Ioannina, quatre diplomates italiens, envoyés par la Société des Nations à la frontière avec la l'Albanie pour régler un différend entre les deux pays, sont tués. Le président du Conseil Benito Mussolini réagit avec colère, exigeant la peine de mort pour les assassins et l'indemnisation de 50 millions de lires. L'ultimatum expiré, le 31 août, il organise un raid sur Corfou qui entraîne la mort de vingt civils et de revendication de l'île.

Mis en garde par la Société des Nations, dont les États-Unis ne font pas partie, Mussolini répond, et non seulement il maintient des troupes sur l'île grecque, mais il annexe Fiume à l'Italie par le traité de Rome signé le 27 janvier 1924. Les Français et les Britanniques ne prennent aucune mesure de rétorsion, les premiers parce que, intéressés par la région de la Ruhr, ils pourraient avoir besoin d'un allié en cas de confrontation avec l'Allemagne, les seconds parce qu'ils préfèrent ne pas intervenir pour des territoires qui ne mettent pas leurs intérêts en cause. Fiume devient alors la capitale d'une province italienne jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Les quatorze points de Wilson (8 janvier 1918)
  2. « Message pour l'Italie » de Woodrow Wilson, publié dans la presse française le 23 avril 1919.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (it) Paolo Viola. Storia moderna e contemporanea, vol. IV - Il Novecento. Turin, Einaudi, 2000. (ISBN 8806155113). p. 69-75.
  • (it) Giorgio Bonacina. Arrivano vittoria e pace, in Italia - Ventesimo Secolo. Milan, Selezione del Reader's Digest, 1985. (ISBN 8870450503). p. 116-117.
  • (it) Sandro Liberali. Un sogno eroico: Fiume italiana, in Italia - Ventesimo Secolo. Milan, Selezione del Reader's Digest, 1985. (ISBN 8870450503). p. 122-125.

Liens externes[modifier | modifier le code]