Joseph Joffre
Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
| Joseph Joffre | |
![]() |
|
| Naissance : | 12 janvier 1852 Rivesaltes (France) |
|---|---|
| Décès : | 3 janvier 1931 (à 78 ans) |
| Nationalité : | |
| Allégeance : | Armée française |
| Arme : | Génie militaire |
| Grade : | Général de division |
| Service : | 1869 - 1916 |
| Conflits : | Première Guerre mondiale |
| Commandement : | généralissime (1914-1916) |
| Faits d'armes : | 1887 : Prise de Ba-Dinh 1894 : Prise de Tombouctou 1914 : Bataille de la Marne 1916 : Bataille de Verdun |
| Distinctions : | Chevalier de la Légion d'honneur (09-1885) Commandeur de la Légion d'honneur (avril 1903) Grand' croix de la Légion d'honneur (07-1914) Médaille militaire (12-1914) Maréchal de France (12-1916) Croix de guerre 1914-1918 |
| Autres fonctions : | Élu à l'Académie française (fauteuil 35) |
Joseph Jacques Césaire Joffre, né le 12 janvier 1852 à Rivesaltes dans les Pyrénées-Orientales et mort le 3 janvier 1931 à Paris, était un officier militaire français pendant la Première Guerre mondiale, responsable de la bataille de la Marne et de la stabilisation du front nord au début de la guerre. Il a été nommé maréchal de France en 1916. C'est aussi un des responsables militaires les plus controversés du XXe siècle, notamment en raison de sa stratégie militaire de l'« offensive à outrance », extrêmement coûteuse en vies humaines pour des résultats relativement médiocres sur le terrain, notamment lors de la bataille de Verdun. Il sera remplacé alors par le général Nivelle. En 1918, il fut élu à l'Académie française.
[modifier] Carrière militaire au service du génie
[modifier] Jeune officier venu du Midi
Joseph Joffre naît à Rivesaltes à 8 heures du matin. La famille est aisée, nombreuse et roussillonnaise : le père, Gilles Joffre (1823-1899) est tonnelier et sa mère Catherine Plas (1822-1899) mère au foyer. Élève brillant, il fait d'abord ses études secondaires au lycée de Perpignan, puis au lycée Charlemagne à Paris où il prépare le concours d'entrée aux grandes Écoles (rentrée 1868).[1] Il entre comme benjamin de sa promotion à l'École polytechnique en juillet 1869 à 17 ans (14e/132).[2] Un de ses amis dira de lui : « Il avait vraiment bon air, sous le frac, avec ses galons d'or tout neufs »[3].
Il suit l'instruction militaire depuis quelques mois quand la guerre franco-prussienne éclate durant l'été 1870. Il est aussitôt affecté au bastion 39, près de La Villette. Il est déçu par la médiocrité de la défense française. Joseph Joffre participe à la guerre comme sous-lieutenant des 8e, 4e et enfin 21e régiments d'artillerie. En mars 1871 seulement, il regagne l'École avec ses camarades.[4] Durant la Semaine sanglante, Joffre est hostile à la Commune qui provoque une anarchie terrible dans Paris [5].
En juillet 1871 il retrouve une nouvelle fois l'École. À sa sortie de Polytechnique, il opte pour le génie militaire et affecté au 2e Régiment à Montpellier en novembre 1871. Promu lieutenant en 1872, il est détaché à l'École d'application de l'artillerie et du génie à Fontainebleau. Il fait la connaissance d'une jeune veuve, Marie-Amélie Pourcheiroux (1846-1874) qu'il épouse le 11 octobre 1873 mais qui meurt prématurément en couches le 3 avril 1874 à Montpellier. Il demande sa mutation.[6]
Joffre est affecté au 1er régiment à Versailles au cours du printemps 1874. Il participe à la reconstruction de l'enceinte fortifiée de Paris puis il dirige la construction du fort de Montlignon (Seine-et-Oise, 1874). Nommé capitaine, le jeune officier part pour Pontarlier travailler aux fortifications du Jura (1876), puis à celles de Montlouis et Villefranche-de-Conflent (Pyrénées-Orientales, 1883-1884). Sa demande de partir en Extrême-Orient est acceptée quelques mois après son dépôt, à la fin de l'année 1884[5].
[modifier] Service dans les colonies françaises
De retour à Paris, le capitaine Joffre reçoit sa mutation en Extrême-Orient, où la France cherche depuis plusieurs années à accroître son emprise économique et militaire. En janvier 1885, il embarque à Marseille et arrive sur l'ile de Formose un mois et demi plus tard. Là-bas, il est nommé chef du génie sous les ordres de l'amiral Amédée Courbet. Chargé de fortifier la base de Chilung (organiser la communication, fortifier et loger), Joffre suit l'objectif de remporter la mainmise sur le Tonkin dans la guerre franco-chinoise.[7]
Deux ans plus tôt, en avril 1883, l'Annam avait accordé un protectorat français sur le Tonkin contre l'avis de la Chine. Nommé chef du génie à Hanoï, Joseph Joffre organise les postes de défense du Tonkin septentrional (juillet 1885). Il tente d'améliorer les hôpitaux, d'ouvrir de nouvelles routes, des digues et des bureaux pour l'armée française. Son supérieur écrit :
« Officier très intelligent et instruit. Capable, zélé, tout dévoué à son service. A déjà eu l'occasion de faire de grands travaux de fortification [..]. Par son mérite, par sa manière de servir, cet officier est digne d'arriver aux grades élevés de l'armée du génie. »
— Colonel Mensier, été 1885[8]
Au mois de septembre suivant, la Chine abandonne toute prétention sur le Tonkin. Très satisfait de son subalterne, Courbet fait décorer l'officier du génie de la Légion d'honneur le 7 septembre. En janvier 1887, Le capitaine Joffre obtient sa première citation pour sa participation, au sein de la colonne Brissaud, aux opérations contre la position retranchée de Ba Dinh. Il y dirige les travaux de sape contre la citadelle assiégée et joue un rôle dans la victoire : il est cité à l'ordre de la division du Tonkin (mars 1887). En janvier 1888, il quitte le Tonkin pour faire le tour du monde (Chine, Japon et États-Unis).[9]
De retour en France en octobre 1888, il est attaché au cabinet du directeur du génie et promu au grade de commandant l'année suivante. Chef de bataillon il est affecté au 5e régiment du génie à Versailles où il se spécialise dans la logistique ferroviaire. En 1891, on le retrouve chargé de cours à l'École d'application de l'artillerie et du génie à Fontainebleau. En octobre 1892, le commandant Joffre est envoyé en Afrique dans la région du Soudan français (aujourd'hui le Mali) réclamé par le colonel Louis Archinard. Ici, son objectif est de diriger la construction d'une ligne de chemin de fer entre Kayes, la capitale de la région depuis 1892, et Bamako.[10]
En décembre 1893, Louis Albert Grodet succède au général Archinard comme gouverneur du Soudan français. Paris lui demande d'étendre la conquête française, mais de manière pacifique à la différence de son prédécesseur. En déplacement à Tombouctou avec son secrétaire le lieutenant Boiteux en janvier 1894, Grodet est irrité par les officiers français. Prétextant un danger réel et malgré le refus du gouverneur, le lieutenant-colonel Bonnier envoie deux colonnes de troupes, terrestre et navale, pour les protéger. La colonne terrestre est confiée au commandant Joffre alors mêlé à « la campagne de 1894 ». Bonnier ayant péri au cours d'une bataille contre les Touaregs, ce sont les hommes de Joffre qui prennent avec succès Tombouctou le 12 février.[11] Le commandant supérieur du Soudan français déclare : « D'un esprit élevé, d'un caractère conciliant et très droit, Joseph Joffre a su mettre de côté toutes les questions de peu d'importance qui auraient pu soulever quelques difficultés et compromettre la bonne entente avec les chefs de service [...] . »[12]
Après la prise et la pacification de Tombouctou, Joffre est promu commandant supérieur de Kayes-Tombouctou avec le grade de lieutenant-colonel (mars 1894). À son départ, la région semble pacifiée. En mars 1895 il est affecté à l'état-major du génie et secrétaire de la Commission d'examen des inventions pour l'Armée. Il revoit une ancienne connaissance, Henriette Penon, mariée, avec qui il a une histoire et un enfant, Germaine, née le 1er janvier 1898.[13] Nommé colonel deux ans plus tard, il participe sous les ordres du général Joseph Gallieni, gouverneur général de Madagascar, à la campagne de colonisation de l'île lancée depuis 1895-1896. Joffre est alors chargé de la fortification du port de Diego Suarez pour lutter contre la poche de résistance malgache qui irrite beaucoup Gallieni. À cause d'intrigues politiques, il est contraint de repartir en métropole (janvier 1901).[14] Entre-temps, il est promu général de brigade et rappelé par Gallieni. Joffre est de retour à Madagascar pour achever sa mission (avril 1902). Son travail exécuté, il retourne en France au cours du printemps 1903 ; il est fait commandeur de la Légion d'honneur[15].
[modifier] À la tête de l'armée française
Après un bref passage comme commandant de la 19e brigade de cavalerie à Vincennes, il est nommé Directeur du génie au ministère de la Guerre en janvier 1904. Le 26 avril 1905, âgé de 53 ans, il épouse civilement Henriette Penon. La même année, il obtient sa troisième étoile en tant que général de division et il devient le nouveau chef de la 6e Division d'infanterie à Paris (1906), puis inspecteur permanent des écoles militaires (janvier 1907)[5]. En mai 1908, le divisionnaire prend en charge le commandement d'un Corps d'armée : le IIe Corps d'armée à Amiens. Le général Joffre devient membre du Conseil supérieur de Guerre en mars 1910. Il prend une part active dans l'élaboration des plans de stratégie militaire contre l'Allemagne[16].
Le 19 juillet 1911, au cours du Conseil des ministres, le général Victor-Constant Michel, président du Conseil supérieur de guerre, établit son plan XVI. Celui-ci propose une attente défensive et un élargissement du front jusqu'à la Belgique en mobilisant tous les réservistes. Le 28 juillet, qualifié d'« incapable » par le ministre de la Guerre Adolphe Messimy, il est destitué de ses fonctions[17].
Messimy réforme le haut commandement militaire français. Les fonctions de chef d'État-major et de généralissime ne font plus qu'une. Dans un premier temps, le général Gallieni, 62 ans, est consulté pour prendre la tête de l'Armée ; mais il refuse en faisant état de la limite d'âge (64 ans) et de sa santé fragile. Deux autres généraux sont proposés : Paul Pau et Joseph Joffre. Le général Pau refuse pour deux raisons : son âge (62 ans) et le fait que le gouvernement aura son mot à dire sur la nomination de ses officiers généraux. Par défaut, c'est Joffre qui est nommé[18].
Il est un des plus jeunes généraux de l'époque (59 ans), également un des rares officiers de haut rang à avoir une expérience internationale (Formose 1885, Japon 1888) et enfin il a été un des brillants artisans de l'enracinement de la France dans tous les territoires d'Outre-mer (Tonkin, Soudan français, Madagascar). Le 2 août 1911, le généralissime exige la nomination du remuant général Édouard de Castelnau pour le seconder à la tête de l'État-major[19].
En août 1911, éclate le coup d'Agadir ; il y a danger de guerre. Le président du Conseil Joseph Caillaux se renseigne auprès de Joffre :
« Général, on dit que Napoléon ne livrait bataille que lorsqu'il pensait avoir au moins 70 % de chances de succès. Avons-nous 70 % de chances de victoire si la situation nous accule à la guerre ? »
« Non, je ne considère pas que nous les ayons » répond Joffre.
« C'est bien, alors nous négocierons… » décide Caillaux[20]
Conscient que le conflit est proche et de dimension mondiale, Joffre réorganise et modernise une armée qui fonctionne encore comme en 1870 ! Il obtient des financements conséquents, met en place les aspects logistiques, les infrastructures indispensables et enfin il mise sur de nouvelles unités : l'artillerie lourde et l'aviation. En dernier lieu, le généralissime consolide durant l'année 1913 les rapports avec la Russie et l'Angleterre, avec qui la France s'est engagée militairement au sein de la Triple Entente depuis août 1907[5].
Au cours de l'été 1914, l'armée française achève de combler une partie de son handicap face au puissant voisin grâce à l'organisation du généralissime Joffre. Le 11 juillet, le généralissime est fait Grand' croix de la Légion d'honneur.
[modifier] L’offensive à outrance
[modifier] La coopération franco-britannique
En juillet 1911, suite à la crise d'Agadir occasionnée par l'envoi d'une canonnière allemande, le général Henry Hughes Wilson se rend à Paris pour suivre les manœuvres françaises. Les Anglais coopèrent avec la France mais ils poussent Caillaux à réagir fermement vis-à-vis de l'Allemagne. Joffre témoigne :
« C'est [...] du début de cette période que datent les premières conversations entre l'État-major français et l'État-major britannique. Le général Wilson vint en France travailler avec nous et préparer le débarquement éventuel d'un corps expéditionnaire britannique. Il fut le premier et bon ouvrier de cette collaboration.[21] »
Au fil des mois, le rapprochement des Français et des Britanniques se précise. On décide du volume de soldats britanniques disponibles, qui seraient prêts à intervenir en cas de conflit et à quel moment :
« Nous souhaiterions savoir si les relations établies entre états-majors sont la conséquence d'un traité ou d'un accord verbal entre les deux gouvernements, ou bien s'ils résultent d'un consentement tacite entre ceux-ci. En outre, peut-on admettre que, selon toutes probabilités, l'Angleterre serait à nos côtés dans un conflit contre l'Allemagne ?[22] »
Le chef d'État-major exige que l'Armée soit profondément réformée (la doctrine militaire, les règlements, le matériel, le haut commandement et la mobilisation), alors qu'elle est divisée par l'affaire des fiches et les influences politiques. D'ailleurs, le 19 juillet 1913 une loi instituant le service militaire à trois ans est votée[23]. Le nouveau haut commandement élabore divers plans d'offensive dont le fameux plan XVII. Ce dernier est l'œuvre d'un des stratèges de l'État-major qui donne des conférences au Centre des Hautes Études Militaires, le colonel Louis Grandmaison pour qui — comme pour beaucoup d'officiers français — l'objectif primordial est la récupération de l'Alsace-Lorraine perdue en 1871[24]. Joffre fait également établir des thèmes de travail et des règlements qu'on expérimente lors des manœuvres sur le terrain.
Le 21 février 1912 a lieu une réunion secrète au Quai d'Orsay à Paris, à laquelle le général Joffre est présent : l'objectif est la mise en commun des différentes mesures des États-majors russes, britanniques et français. Rapidement la question de la neutralité belge arrive dans les débats. En janvier 1912 à ce sujet, le président du Conseil, Raymond Poincaré conseille à Joffre de se montrer prudent afin de ménager l'opinion anglaise :
« En tout état de cause, il faudrait assurer qu'un plan de ce genre ne déterminerait pas le gouvernement britannique à nous retirer son concours.[25] »
En effet, Joffre prévoit dans son plan XVII une pénétration préventive en Belgique mais le gouvernement l'en dissuade. En effet, en novembre 1912, la Belgique est toujours hésitante sur le parti à prendre dans le cas d'un conflit franco-allemand et qu'elle semble pencher du côté allemand. Donc si la France viole la première la neutralité belge, l'armée belge marchera sûrement avec les Allemands. Cette situation provoquerait un embarras diplomatique avec l'Angleterre et donnerait un avantage numérique consolidé à la Triple-Alliance.[26]
[modifier] Mise en place du plan XVII
Le plan XVII esquisse une stratégie : la victoire dépend de la supériorité des forces morales. Il s'agit pour la plupart des généraux de reprendre les provinces perdues uniquement grâce à l'esprit combatif et à la volonté des soldats seulement armés de fusils à baïonnette accompagnés du canon de 75 : la guerre à outrance. Stratégiquement, pour Joffre la clé de la victoire c'est de « rompre le front adverse pour déboucher sur les vastes espaces où la « vraie » guerre pourrait avoir lieu[27] ». Pourtant certains se montrent plutôt hostiles à la proposition du généralissime : c'est le cas du capitaine Bellanger, du général Estienne, du général Lanrezac et du colonel Pétain.
Ces derniers préconisent plutôt la puissance matérielle de l'artillerie, la manœuvre et l'initiative. D'autant que l'État-major général sous-estime la puissance militaire allemande. Helmuth von Moltke dirige une armée rapide, facilement manœuvrable et surtout une double stratégie à la fois offensive et défensive (mitrailleuses). Joffre est à la base un officier du génie qui n'a pas reçu les enseignements de l'École de guerre. Il n'a qu'une maigre expérience de la direction d'une armée et il fait confiance aveuglément au plan XVII en minimisant le rôle de l'artillerie lourde[28].
Depuis 1904, l'État-major français est en possession du plan Schlieffen fourni par un officier allemand félon, qui prévoit la prise de Paris et la défaite française en 41 jours[29]. Le général Joffre, qui dirige les opérations sur le terrain, est persuadé que les Allemands ne vont pas utiliser toutes leurs réserves — comme le prétendait le général Michel — et qu'ils ne pourront pas à la fois mener une grande offensive en Belgique, comme leur plan le prévoit, et repousser les assauts du plan XVII en Lorraine. Ce que le généralissime n'a pas prévu, c'est qu'en Lorraine l'ennemi a rassemblé des forces importantes et qu'il a la supériorité du feu (mitrailleuse et artillerie lourde). La plupart des officiers français, eux, ne veulent pas entendre parler de ces armes modernes ; ils les jugent superflues... Excepté le canon de 75, l'artillerie française est très inférieure à l'allemande. Début 1914, l'artillerie lourde française est constituée de 280 pièces pour 848 à l'artillerie allemande[30].
[modifier] Échec du plan XVII : « Surtout, pas d'affolement ! » (J. Joffre)
Le 29 juillet 1914, l'Angleterre demande à la France et à l'Allemagne si elles s'engagent à respecter la neutralité belge en cas de guerre : la France accepte. Le lendemain, Joffre obtient l'autorisation du ministre de la Guerre de porter les troupes de couverture à 10 kilomètres de la frontière afin d'éviter toute provocation. Grâce à cet agissement, la France stigmatise le rôle d'agresseur de l'Allemagne et s'assure l'opinion anglaise et au final leur aide militaire future. Pourtant l'Angleterre reste encore réservée sur sa position[31].
Le 1er août 1914, l'Allemagne et la France décrètent la mobilisation générale. Le 3, l'ambassadeur d'Allemagne von Schoen se présente au président du Conseil René Viviani : l'Allemagne déclare la guerre à la France. L'Angleterre annonce le lendemain son intention de se battre aux côtés de la France. Le 5 août, la Ire Armée de von Klück déferle sur Liège[32]. Le 8, Joffre, qui ne vole pas au secours des Belges, laisse les Allemands dérouler leur stratégie et ordonne aux Ire et IIe Armées françaises de passer à l'offensive en Lorraine, en Alsace et dans les Ardennes pour attaquer de front les troupes allemandes : c'est la bataille des Frontières[33].
| Fonction | Responsable | Durée |
|---|---|---|
| Commandant en chef des opérations | Gal Joseph Joffre | 2 août 1914 - 26 décembre 1916 |
| Major général | Gal Émile Belin | 2 août 1914 - 22 mars 1915 |
| 1er aide major général | Gal Henri Berthelot | 2 août 1914 - 22 novembre 1914 |
| 2e aide major général | Gal Céleste Deprez | 2 août 1914 - 21 août 1914 |
| Directeur de l'Arrière | Gal Étienne Laffon de Ladébat | 2 août 1914 - 30 novembre 1914 |
| Armée française | Commandant en chef | Secteur | Durée |
|---|---|---|---|
| Ire Armée | Gal Auguste Dubail | Vosges | 2 août 1914 - 5 janvier 1915 |
| IIe Armée | Gal Edouard de Castelnau | Lorraine orientale | 2 août 1914 - 21 juin 1915 |
| IIIe Armée | Gal Pierre Xavier Emmanuel Ruffey | Lorraine occidentale | 2 août 1914 - 30 août 1914 |
| IVe Armée | Gal Fernand de Langle de Cary | Aisne-Ardennes | 2 août 1914 - 11 décembre 1915 |
| Ve Armée | Gal Charles Lanrezac | Ardennes-Belgique | 2 août 1914 - 3 septembre 1914 |
| Armée des Alpes | Gal Albert d'Amade | Alpes | 2 août 1914 - 17 août 1914 |
| Armée d'Alsace | Gal Paul Pau | Alsace | 2 août 1914 - 28 août 1914 |
[modifier] Alsace
Joffre confie le commandement de l'Armée d'Alsace à l'un de ses proches collaborateurs, le général Pau, dont l'objectif est de libérer en quelques semaines la province perdue. Une partie de la Ire Armée dirigée par le général Auguste Dubail entre en Alsace par Belfort puis s'établit sur le bord du Rhin le 4 août 1914. Le VIIe Corps d'armée entre à Mulhouse le 7.[34] À Paris on félicite Joffre :
« Mon général, l'entrée des troupes françaises à Mulhouse, aux acclamations des Alsaciens, a fait tressaillir d'enthousiasme toute la France. La suite de la campagne nous apportera, j'en ai la ferme conviction, des succès dont la portée militaire dépassera celle de la journée d'aujourd'hui. Mais, au début de la guerre, l'énergique et brillante offensive que vous avez prise en Alsace nous apporte un précieux réconfort. Je suis profondément heureux, au nom du Gouvernement, de vous exprimer toute ma gratitude. »
— M. Messimy, ministre de la Guerre, au général Joffre, août 1914[35]
Cependant, la contre-offensive allemande est terrible et rapide, le général Pau est contraint d'évacuer l'ensemble de l'armée d'Alsace le 25 août. Cette nouvelle provoque un vent d'inquiétude dans toute la France.
[modifier] Lorraine
La Lorraine française est quadrillée d'un réseau de places fortifiées conçu par le général Séré de Rivières au lendemain de la guerre de 1870 (Verdun, Toul, Épinal et Belfort)[36]. Joffre ordonne à la IIIe Armée d'avancer jusqu'à Sarrebruck puis de lancer une offensive sur le Luxembourg. La IIe Armée dirigée par Castelnau s'engage sur le secteur de Morhange le 19 août. C'est un véritable carnage, l'infanterie française perd 8 000 hommes en deux jours (bataille de Morhange)[37]. Le 20 août, Castelnau ordonne le repli sur Lunéville. L'autre partie de la Ire Armée de Dubail est impliquée dans la bataille de Sarrebourg, où le commandant parvient à maintenir ses positions ; mais faute de renfort à l'ouest par la IIe Armée il doit se replier également. Forts de leurs contre-offensives, les Allemands se lancent sur Nancy, où ils sont héroïquement repoussés par le 20e Corps d'armée dirigé par le général Foch[37].
[modifier] Ardennes
Lorsque Joffre apprend que les troupes allemandes pénètrent en Belgique, il réoriente la Ve Armée du général Lanrezac vers le nord pour couvrir les autres armées du mouvement tournant sud-sud-ouest prévu par le plan Schlieffen[38]. Joffre ordonne à la Ve Armée l'attente devant Mézières et d'affronter la IIe Armée de von Bülow à son arrivée. Plus à l'ouest, le Corps expéditionnaire britannique affronte la Ire Armée allemande de von Moltke à Mons. Cependant manquant d'hommes, Lanrezac fait appel à une division de réserve, qui arrive trop tard. Le 14 août, Lanrezac rencontre Joffre en personne et en lui exposant une seconde fois sa crainte d'une grosse offensive allemande sur l'ouest[37].
Le généralissime rétorque : « Nous avons le sentiment que les Allemands n'ont rien de prêt par là. » (J. Joffre, 14-08-14).
Les Belges se replient quant à eux le 19 août et les Anglais ne sont pas prêts le 23. Au soir de cette même journée, Lanrezac ordonne de son propre chef la retraite de son armée vers Maubeuge pour éviter un « nouveau Sedan », c'est-à-dire un enveloppement complet de son armée par l'ennemi. Joffre est furieux[39].
Le bilan à la fin du mois d'août 1914 est lourd pour l'État-major français. Ses différentes attaques se sont révélées inutiles et surtout désastreuses : on estime les victimes à plus de 100 000 morts côté français, des soldats en capote bleue et au pantalon rouge qui attaquent de front face aux mitrailleuses allemandes. Quasiment toutes les armées françaises battent en retraite et sont dans l'ensemble désordonnées. Joffre ordonne qu'on pourchasse et qu'on exécute non seulement les fuyards mais également tout officier faisant preuve « d'insuffisance et de faiblesse, mais encore d'incapacité ou de lâcheté manifeste devant l'ennemi »[40]. Depuis le 3 août, le gouvernement autorise le commandement militaire à faire exécuter les sentences de mort[41]. L'État-major allemand décide de se diriger sur Paris.
« Nos troupes si visibles avec leurs culottes rouges, nos officiers plus visibles encore avec leur tenue différente de celle de la troupe et l'obligation que leur faisait le Règlement de se tenir nettement hors du rang, s'étaient aventurées sur des polygones parfaitement repérés, où artillerie et infanterie tiraient à coup sûr. »
— Capitaine Georges Kimpflin, Le Premier Souffre[42]
« L'erreur de nos États-majors dirigeants a été de ne croire qu'à la guerre de mouvement et de nier la guerre de siège, de la nier non seulement avant, mais pendant la guerre elle-même. »
— Général Rouquerol[43]
[modifier] « Je ne sais qui l’a gagnée, mais je sais qui l'aurait perdue » (J. Joffre)
[modifier] La bataille de Guise
Joffre ordonne à la Ve Armée de Lanrezac le lancement d'une offensive de flanc contre la IIe Armée allemande autour de Guise afin de soulager d'une part le Corps expéditionnaire anglais épuisé et d'autre part pour reprendre Saint-Quentin. Le 28 août, le général Douglas Haig fait savoir que son Corps ne pourra pas renforcer Lanrezac à Saint-Quentin[44].
À l'est, les hommes du général de Langle de Cary (IVe Armée) se battent héroïquement face aux Allemands. Le commandant-en-chef vient en personne au QG de Lanrezac ; il est très optimiste et il espère une belle offensive sur Saint-Quentin :
« Pousser l'attaque à fond, sans s'inquiéter de l'Armée anglaise. »
— J. Joffre, 28 août 1914
Le 29, von Bülow lance une grande offensive sur Guise. Le Xe Corps d'armée et le 51e Division de réserve sont contraints de reculer. L'attaque sur Saint-Quentin est désormais impossible, sinon la Ve Armée risque d'être prise en écharpe. Joffre revient au QG de Lanrezac qui doit modifier l'avancée. Au lieu d'attaquer Saint-Quentin, le IIIe Corps d'armée oblique sur la droite pour attaquer Guise par l'ouest. Ce dernier est aidé par le retour du Xe Corps qui attaque par le sud. La supériorité numérique allemande est écrasante, et von Bülow est maître de l'Oise[45].
Le Ier Corps du général Franchet d'Esperey est dépêché sur place. Il dirige l'assaut contre les troupes et les ponts : le Xe Corps allemand est arrêté puis l'ensemble de l'armée allemande bat en retraite vers le nord. Le XVIIIe Corps français s'arrête aux portes de Saint-Quentin. Le commandant allemand appelle alors son homologue von Klück afin qu'il vienne en renfort à la tête de sa Ire Armée. Cette dernière, qui se dirigeait sur Paris, change sa direction et bifurque plein sud[45].
[modifier] Stratégie de Joffre
[modifier] L’organisation sur le terrain du général Joffre (au 3 septembre 1914)
| Armée française | Commandant en chef | Secteur | Durée |
|---|---|---|---|
| Ire Armée | Gal Auguste Dubail | Vosges | 2 août 1914 - 5 janvier 1915 |
| IIe Armée | Gal Edouard de Castelnau | Lorraine orientale | 2 août 1914 - 21 juin 1915 |
| IIIe Armée | Gal Maurice Sarrail | Lorraine occidentale | 30 août 1914 - 22 juillet 1915 |
| IVe Armée | Gal Fernand de Langle de Cary | Aisne-Ardennes | 2 août 1914 - 11 décembre 1915 |
| Ve Armée | Gal Louis Franchet d'Esperey | Ardennes-Belgique | 3 septembre 1914 - 31 mars 196 |
| VIe Armée | Gal Michel Maunoury[46] | Paris | 17 août 1914 - 13 mars 1915 |
| IXe Armée | Gal Ferdinand Foch | Autour de Paris | 29 août 1914 - 7 octobre 1914 |
Le 1er septembre 1914, Joffre esquisse la nouvelle situation stratégique. Il a la bonne idée de déplacer l'aile gauche de la Ve Armée sur Paris, puisque les Allemands ont pour objectif la capitale française et l'enveloppement des armées. Le commandant en chef en profite pour rencontrer Lanrezac au QG de la Ve Armée à Sézanne. Accompagné du commandant Maurice Gamelin, il lui annonce qu'il est obligé de lui enlever le commandement de l'armée, où il sera remplacé par Franchet d'Esperey :
« Vous faites des observations à tous les ordres qu'on vous donne ! »
— J. Joffre, 3 septembre 1914[47]
Lanrezac dira à la suite de cette entrevue :
« À la place du général Joffre, j'aurais agi comme lui ; nous n'avions pas la même manière de voir les choses, ni au point de vue tactique ni au point de vue stratégique ; nous ne pouvions pas nous entendre. »
— C. Lanrezac, 1920[48]
Pourtant, dès le début de la guerre Joffre avait observé :
« Si je venais à manquer, c'est Lanrezac qui devrait me remplacer »
— J. Joffre, été 1914[49]
Le généralissime prépare un piège à l'ennemi :
- Si les Allemands attaquent Paris et Verdun, ils affaiblissent leur centre.
- S'ils négligent au contraire ces forteresses et qu'ils attaquent les lignes françaises, ils exposent leurs flancs à une double manœuvre enveloppante préparée entre Paris et Verdun.
Joffre met son plan en marche :
- Verdun est renforcé et prêt à soutenir un siège.
- La VIe Armée est créée des suites de l'Armée d'Alsace (26 août 1914). L'objectif de son commandant, le général Maunoury est double : couvrir Paris et envelopper par la gauche les armées ennemies.
- La IXe Armée est créée avec des éléments de la IIIe et de la IVe Armée (05 septembre 1914). L'objectif de son commandant, le général Foch, est de lancer des offensives centrales, appuyées par la IVe Armée de Langle de Cary.
- La IIIe Armée confiée au général Maurice Sarrail a également un double objectif : envelopper par la droite les armées ennemies et gérer la défense des forts de la Meuse (Verdun).
- Joffre prend personnellement le commandement du camp de Paris.
Le 3 septembre, Franchet d'Esperey arrive à proximité de la Marne avec sa Ve Armée. Le général Maunoury dirige la protection de la capitale extra-muros pendant que la protection intérieure est organisée par le général Gallieni, gouverneur militaire de Paris. Sarrail s'apprête à enrayer la Ve Armée du Kronprinz. Quant à Joffre, qui transfère son QG de Vitry-le-François à Bar-sur-Aube, il organise l'ensemble avec un calme imperturbable[50].
À Paris, face à la menace, le gouvernement est parti à Bordeaux et seul Gallieni est chargé de défendre la capitale. Durant la journée, un avion d'observation de la VIe Armée décèle un changement important dans la marche des armées allemandes : une colonne ennemie se détourne de Paris pour se rabattre sur Meaux. Gallieni, qui vient de comprendre la manœuvre d'enroulement allemande en informe la GQG et demande l'autorisation de lancer la VIe Armée dans le flanc de cette armée ennemie[51].
Le 4 septembre, après plusieurs heures de réflexion et un problème de coordination avec Gallieni, le général Joffre est décidé : il va attaquer. Le 6 au matin, il lance toutes les armées à l'attaque.
« Gallieni me demandait au téléphone. Il venait de rentrer de son quartier général. Il avait trouvé mon télégramme lui prescrivant de porter la VIe Armée sur la rive gauche de la Marne, au sud de Lagny. Cette prescription venait modifier les ordres que Gallieni lui-même avait donnés à Maunoury pour le lendemain après-midi. Je le rassurai en lui faisant connaître que, depuis l'envoi de mon télégramme de treize heures, j'avais pris la résolution d'engager une offensive générale à laquelle la VIe Armée devait participer [...][52] »
[modifier] Bataille de la Marne
La tactique de Joffre est claire : les ailes gauche (VIe Armée, appuyée par la Ve Armée et l'armée anglaise) et droite (IIIe Armée) ont pour mission d'envelopper les armées allemandes et le centre (IXe et IVe Armées) de les déstabiliser par des offensives frontales. Le 5 septembre, dans l'après-midi, le général Maunoury lance ses hommes dans une attaque enveloppante entre l'Ourcq et Château-Thierry. Les hommes de French, de Franchet d'Esperey et de Foch appuient cette attaque. Le commandant-en-chef prend le soin d'envoyer un message aux troupes :
« Au moment où s'engage une bataille d'où dépend le salut du Pays, il importe de rappeler à tous que le moment n'est plus de regarder en arrière. Une troupe qui ne peut plus avancer devra coûte que coûte garder le terrain conquis, et se faire tuer sur place, plutôt que de reculer. Dans les circonstances actuelles, aucune défaillance ne peut être tolérée »
— J. Joffre, 5 septembre 1914 [53]
L'ensemble des armées lance l'offensive le lendemain à l'aube. Sur l'aile gauche, von Klück, occupé avec le mouvement enveloppant de Maunoury, n'arrive pas à venir à bout de l'armée de Foch pourtant épuisée mais qui tient bon. Sur l'aile droite, Sarrail est en mauvaise posture entre Paris et Verdun, ses Corps sont durement touchés, le chef de la 10e Division est mort au combat[54]. Le 7 septembre, les Allemands arrivent même à ouvrir une brèche entre la IIIe et la IVe Armée. La situation est critique pour Sarrail. Le lendemain, le XVe Corps de la IIe Armée lui arrive en renfort. Au soir du 8, les armées sont épuisées et le bilan est un statu quo :
- À gauche, von Klück enraye le mouvement de Maunoury.
- Au centre, Foch et Langle de Cary contiennent à peine les affrontements frontaux.
- À droite, Sarrail se maintient à grand peine et est menacé de dos.
La clé de la victoire vient de l'arrière français : l'armée de French et la Ve Armée de Franchet d'Esperey sont encore fraîches alors que les Allemands n'ont plus de réserves pour le moment. Le 9, von Klück lance des assauts désespérés contre Maunoury, qui est mis à mal mais qui obtient des renforts en hommes et en matériels de Gallieni par le biais des fameux taxis de la Marne. De son côté, Foch est appuyé par le Xe Corps de la Ve Armée et par la division marocaine du général Humbert. Les Allemands entament leur retraite. Le 9, Franchet d'Esperey envoie alors l'ensemble de ses lignes à la poursuite de l'ennemi et libère Château-Thierry et Montmirail [55].
Le 13 septembre, Joffre annonce la victoire au gouvernement :
« Notre victoire s'affirme de plus en plus complète. Partout l'ennemi est en retraite. À notre gauche, nous avons franchi l'Aisne en aval de Soissons, gagnant ainsi plus de cent kilomètres en six jours de lutte. Nos armées au centre sont déjà au niveau de la Marne et nos armées de Lorraine et des Vosges arrivent à la frontière. »
— J. Joffre, 13 septembre 1914 [55]
La paternité de la victoire de la Marne est complexe. À la base elle a été permise grâce au général Lanrezac, un officier de génie non reconnu par Joffre qui, par sa victoire à Guise, a neutralisé en partie l'armée de von Bülow qui devait rejoindre von Klück sur Paris. Bien entendu, elle a découlé des conceptions de l'État-major général, à la base de la création des VIe et IXe Armées qui ont eu un rôle majeur, mais elle n'a pas suivi la tactique d'enveloppement de départ préparée par Joffre. Les généraux Gallieni et Maunoury, véritables artisans sur le terrain de la victoire, ont obligé l'ennemi à découvrir son centre droit, où une brèche s'est ouverte pour les hommes de French et de Franchet d'Esperey.
[modifier] Stabilisation du front
[modifier] Première gloire
La bataille de la Marne couvre de gloire le général Joffre qui, aux yeux de tous, est le véritable vainqueur. Face aux quelques polémiques, le général Pétain dit : « Que cela plaise ou non, Joffre est à jamais le vainqueur de la Marne. » Le commandant-en-chef a permis de sauver Paris et d'éviter à l'armée française l'anéantissement. Dans tout le pays ainsi que chez les Alliés, Joffre jouit d'une très grande popularité. Le « vainqueur de la Marne » fait l'objet d'un véritable culte qui se maintiendra jusqu'à sa mort. Une certaine « joffrolâtrie » s'installe en France. De nombreuses images d'Épinal montrent le chef comme le vainqueur ayant écarté le danger. Des poèmes, des assiettes, des statuettes à son effigie mettent en avant sa gloire. Des centaines d'enfants sont prénommés Joffre ou Joffrette tant en France qu’au Canada ou aux États-Unis. Il incarne le « Père » tranquille et protecteur qui tient dans ses bras la République (allégorie du journal Le Rire rouge, automne 1914)[56].
Pourtant, l'ennemi renaît rapidement de ses cendres sur l'Aisne. L’État-major français comprend alors que la guerre, qu'on pensait conclure en quelques semaines, risque d'être plus longue que prévue. Une seconde responsabilité incombe à Joffre : préparer la France à une guerre longue et éprouvante[55]. Il commence par envoyer à Limoges et à assigner à résidence 134 généraux qui lui semblent incompétents (de là naîtra le verbe « limoger »), il multiplie les inspections sur le terrain, il renforce les contacts avec les forces alliées pour constituer différents fronts d'attaque et enfin il tente de résoudre des problèmes proprement militaires.
Dans un premier temps, Joffre veille aux progrès de l'aéronautique, qui a une place à part entière dans le conflit. Le 8 octobre 1914, il affirme :
« Ces résultats montrent que l'aviation est à même de rendre les plus grands services et de justifier la confiance que le commandement place en elle. »
— J. Joffre, Note du 8 octobre 1914 [57]
Dans un second temps, il doit faire face à une crise des munitions, à un manque de canons lourds, à l'absence de l'artillerie qui se font sentir au cours de la bataille de l'Aisne.
[modifier] De la Course à la mer aux batailles du Nord
[modifier] La bataille de l’Aisne (13 septembre - 24 septembre 1914)
Après leur défaite sur la Marne, les divisions allemandes se replient vers le nord, sur l'Aisne, entre le 10 et le 14 septembre. Quant à Joffre, il veut profiter de sa posture de vainqueur et ordonne aux armées françaises et britanniques d'attaquer les armées ennemies le 13. Encore une fois, il préconise la tactique d'enveloppement du flanc droit allemand. Sur le Chemin des Dames, déjà en 1914, le Corps expéditionnaire et la VIe Armée ne parviennent pas à venir à bout d'un ennemi équipé d'une puissante artillerie lourde[58].
Le 17, la manœuvre de Joffre est un échec, les Allemands renforcent leur droite avec la VIIe Armée de von Heeringen venue en renfort. Mais décidé à en finir en enveloppant par le nord-ouest, il appelle une partie des troupes de Castelnau, stationnées en Lorraine. Le 20, une énergique offensive française est lancée entre Noyon et Péronne. En vain. Les lignes françaises manquent de matériels pour lancer des offensives efficaces (munitions, stocks divers, nourriture, artillerie lourde). Le commandant des forces allemandes, von Bülow, a imaginé un efficace retranchement de ses troupes et lance à son tour des contre-manœuvres qui obligent l'armée française à s'allonger sans cesse vers le nord. Cet étalement du front jusqu'à Dunkerque, c'est le début de la Course à la mer et de la guerre de position[59] .
À partir du 18 septembre, les combats continuent autour du massif de l'Aisne ; l'armée anglaise essuie de lourdes pertes. Trois jours après, le général Castelnau fait son entrée à Noyon, mais il ne peut s'y maintenir longtemps. Cependant, les lignes allemandes sont contenues. Le 22, il faut désormais déloger l'ennemi de ses positions : la 4e Brigade du Maroc (tirailleurs sénégalais et algériens) se lance avec beaucoup de courage dans les bois et permet de gagner du terrain. Les prochaines attaques se révèlent infructueuses[59].
[modifier] De Noyon à Dunkerque (24 septembre - 4 novembre 1914)
La IIe Armée subit un ralentissement de son avancée de jour en jour. Joffre rappelle Castelnau à l'ordre :
« Rectifiez la marche de vos deux Corps de gauche orientée trop à l'est, et redressez-la franchement vers le nord ! »
— J. Joffre, septembre 1914 [59]
En effet, c'est toujours plus vers le nord que tout se joue. Là-bas, la cavalerie allemande du général von Marwitz harcèle les lignes françaises dans le secteur de Ham. Le 24, Joffre prend connaissance du fait que les Allemands ont amené toutes leurs forces qu'ils avaient en Belgique. Il écrit au ministre de la Guerre Alexandre Millerand :
« Le moment est venu pour l'armée belge d'agir sur les communications de l'ennemi. »
— J. Joffre, 24 septembre 1904 [60]
À partir du 26, l'ensemble des divisions françaises se heurtent à des forces ennemies considérables. Il faut des renforts autour d'Amiens. Joffre organise efficacement la venue de nouvelles divisions par camions et par trains en provenance de Compiègne. Le général Castelnau se maintient péniblement dans le Sud. Il organise plutôt efficacement la situation sur le long terme, mais il n'a pas assez de moyens matériels et d'hommes pour lutter contre von Bülow. Le 2 octobre, les combats font rage au nord d'Arras vers Lens et Béthune. L'objectif du commandement allemand est d'empêcher la remontée des troupes françaises vers le nord avec l'arrivée de nouveaux renforts[59].
Le 3 et le 4 octobre, le Xe Corps d'armée de Castelnau subit plusieurs échecs en Artois. Il prévoit de reporter ses troupes en arrière. Mais Joffre lui ordonne d'aller de l'avant, car sinon cela « donnerait l'impression d'une défaite ». Le Corps est bombardé dans les faubourgs d'Arras. Joffre préconise aux commandants français qu'ils doivent veiller à ce que l'inviolabilité du front soit maintenue. Il télégraphie aux généraux d'armée :
« Fortifiez-vous le plus possible sur tout votre front. Agissez avec le maximum d'énergie. Nous étudions les moyens de vous amener des renforts. »
— J. Joffre, octobre 1914 [60]
Le commandant-en-chef envoie des renforts, surtout des troupes anglaises et belges dans les Flandres. Le roi Albert Ier déclare même qu'il est prêt à recevoir les instructions de Joffre. L'objectif est d'aider les Belges à se maintenir sur l'Yser et empêcher toute offensive contre Dunkerque et Calais. Au début de novembre 1914, la sécurité de l'armée française dans le Nord est consolidée surtout avec l'arrivée de la 42e division puis du IXe Corps d'armée.
[modifier] La bataille des Flandres (mi octobre - mi novembre 1914)
L'État-major allemand ordonne la prise de Calais. Les alliés (Français, Anglais et Belges) mettent tout en œuvre pour défendre la région. Au GQG, les généraux Belin et Berthelot, adjoints de Joffre, organisent admirablement les transports des troupes. L'armée d'Urbal devient l'armée de Belgique.
Finalement, l'Allemagne est vaincue. La seule bataille d'Ypres lui coûte plus de 150 000 hommes. Dunkerque et Calais ne sont plus menacés. Après la victoire de la Marne, celle des Flandres popularise davantage le général Joffre[60].
[modifier] Nouvelles offensives : Artois et Champagne
Il ne dit rien mais chacun l'entend. »
Dessin de Charles Léandre paru dans
Le Rire Rouge du 19 décembre 1914.
[modifier] La stratégie du général Joffre
À partir de l'hiver 1914-1915, le front occidental se stabilise de la mer du Nord à Belfort sur près de 750 km. Le conflit a déjà fait 850 000 victimes, qu'elles soient mortes, disparues, blessées ou prisonnières. Depuis l'épisode de la Marne, Erich von Falkenhayn remplace von Moltke à la tête de l'État-major allemand et en novembre, les lignes allemandes sont en difficulté sur le front russe. Falkenhayn ordonne l'envoie de renforts sur le front oriental[61]. Joffre, qui a connaissance de ce transfert, veut une percée sur le front ouest pour déstabiliser l'ennemi. Le 8 décembre 1914, il met au point deux offensives principales : en Artois et en Champagne ; les opérations seront exécutées par la IVe Armée de Langle de Cary et la Xe Armée de Maud'huy. En prévision, le généralissime garde à sa disposition deux divisions à Compiègne, une à Soissons, une autre à Bar-le-Duc et enfin les divisions du Gouvernement militaire de Paris. Pour Joffre, il « les grignote » et encore une fois l'année 1915 sera marquée par la volonté d'obtenir la « rupture »[62].
Il prévoit également des offensives secondaires en Flandres, en Argonne et en Meuse. Le but est de détourner l'adversaire des zones principales d'attaque d'Artois et de Champagne. Il s'agit principalement des Flandres et de La Boisselle, respectivement confiées à la VIIIe Armée du général d'Urbal et à la IIe Armée du général Castelnau. Enfin, le dernier dispositif de Joffre réside dans la présence de deux armées défensives : la VIe Armée de Maunoury et la Ve Armée de Franchet d'Esperey dans l'Aisne et à Reims[62].
[modifier] L’opération en Artois (17 décembre 1914 - 15 janvier 1915)
L'offensive artésienne a pour but de « libérer définitivement le territoire national envahi »[63].
Le général Maud'huy, qui est installé à Cambligneul, lance l'attaque le 17 décembre 1914. Ses objectifs sont Vimy et la route Arras-Souchez. Pour désorienter l'ennemi, on commence l'offensive sur La Bassée. Le général Foch, le commandant du groupe du Nord, arrive le 17 pour prendre les opérations en main. Le 21, il lance une attaque sur Carency, mais le terrain se révèle très difficile, les tranchées sont inondées, les hommes épuisés et les fusils enrayés : les pertes françaises sont lourdes. Au final, l'artillerie française tient tête aux attaques allemandes. Après de nouvelles attaques meurtrières et inutiles, le général Joffre décide de limiter l'action de la Xe Armée à des entreprises ponctuelles et de mettre au repos les troupes le 15 janvier 1915[64].
Il est à noter que cette opération artésienne n'est mentionnée ni dans les Mémoires de Joffre ni celles de son adjoint Foch. Pour le général Fayolle : « Ce projet me paraît stupide, insensé. »[65]
[modifier] Les opérations en Champagne (20 décembre 1914 - 9 janvier 1915)
D'après le dispositif de Joffre, la IVe Armée du général Langle de Cary est couverte à droite par celle du général Sarrail entre l'Argonne et la Meuse. Le Ier Corps colonial est le premier à s'élancer le 20 décembre. Il repousse une contre-attaque ennemie, mais les pertes sont lourdes.
Dès le 22, on se contente d'organiser le terrain conquis et de repousser les contre-attaques allemandes. Le 24 suivant, la 33e division prend des positions importantes de la région. Pourtant, le 25, le commandant des opérations modifie son plan et ordonne une poussée vers l'est (Perthes-Massiges). Le 30 décembre, il n'y a plus de progression possible, le temps est exécrable et le GQG n'envoie pas assez de munitions. Au total 5 256 soldats ont été tués et la ligne est remontée de deux kilomètres vers le nord[66].
[modifier] Les offensives secondaires (Flandres et La Boisselle)
En Flandre, Joffre préconise l'attaque à d'Urbal lorsque l'artillerie sera prête. Néanmoins, les Anglais sont tellement impatients que l'attaque est lancée le 14 décembre 1914. Les résultats se révèlent rapidement insuffisants. Le 17, le XXe Corps s'empare de 500 m2 de tranchées mais ailleurs, l'ennemi semble invincible. Le terrain est tellement impraticable que Joffre propose au commandant d'adopter la défensive lorsque c'est nécessaire. Plus au sud, à La Boisselle, Castelnau ordonne l'attaque le 17 décembre sans même lancer l'artillerie. La contre-attaque allemande est meurtrière, les pertes sont lourdes et les gains faibles. Castelnau suspend l'offensive jusqu'au 24. Ce jour, le 118e Régiment prend en partie La Boisselle malgré une violente attaque allemande et garde ses positions[66].
En Argonne, le général Dubail dirige la Ire et la IIIe Armée. Du 7 au 12 décembre, l'offensive ne rencontre aucun obstacle et s'empare des tranchées ennemies. Mais une contre-attaque provoque 250 morts. Le 13, le terrain est également impraticable dans la Woëvre ; comme ailleurs aucune offensive n'est possible. Le 20, l'infanterie prend avec beaucoup de difficultés Boureuilles, mais menacée d'enveloppement, elle doit se retirer. Globalement, les opérations sont un échec[66].
Enfin, les armées défensives subissent elles aussi de graves revers. Dans l'Aisne, la VIe Armée de Maunoury attaque le plateau de Loges, mais elle subit de lourdes pertes (1 600 morts). À Reims, les hommes de Franchet d'Esperey doivent maintenir les forces allemandes pour soulager la IVe Armée française mais aucune offensive ne réussit[66].
En Artois comme en Champagne, les offensives sont stériles, aucune avancée marquante en cet hiver 1914-1915. Joffre persiste, le plan est maintenu pour le printemps 1915.
[modifier] Joffre et l’opinion publique
| Fonction | Responsable | Durée |
|---|---|---|
| Commandant en chef des opérations | Gal Joseph Joffre | 2 août 1914 - 26 décembre 1916 |
| Commandant en chef adjoint des opérations | Gal Ferdinand Foch | 4 octobre 1914 - 13 juin 1915 |
| Major général | Gal Maurice Pellé | 22 mars 1915 - 20 décembre 1916 |
| 1er aide major général | Gal Alphonse-Pierre Nudant | 22 mars 1915 - 23 juin 1915 |
| 2e aide major général | Gal Frédéric Hellot | 22 mars 1915 - 23 juin 1915 |
| 3e aide major général et responsable de l'arrière | Col Camille Ragueneau | 30 novembre 1914 - 4 mai 1917 |
[modifier] L’organisation sur le terrain du général Joffre (au 22 mars 1915)
| Armée française | Commandant en chef | Secteur | Durée |
|---|---|---|---|
| Ire Armée | Gal Pierre Auguste Roques | Vosges | 5 janvier 1915 - 25 mars 1916 |
| IIe Armée | Gal Edouard de Castelnau | Lorraine orientale | 2 août 1914 - 21 juin 1915 |
| IIIe Armée | Gal Maurice Sarrail | Lorraine occidentale | 30 août 1914 - 22 juillet 1915 |
| IVe Armée | Gal Fernand de Langle de Cary | Aisne-Ardennes | 2 août 1914 - 11 décembre 1915 |
| Ve Armée | Gal Louis Franchet d'Esperey | Ardennes-Belgique | 3 septembre 1914 - 31 mars 1916 |
| VIe Armée | Gal Pierre Dubois | Autour de Paris | 13 mars 1915 - 26 février 1916 |
| VIIe Armée | Gal Henri Putz | ? | 7 septembre 1914 - 2 avril 1915 |
| Détachement Armée de Lorraine | Gal Georges Humbert | Lorraine occidentale | 9 mars 1915 - 24 juillet 1915 |
| Xe Armée | Gal Louis de Maud'huy | Artois | 1er octobre 1914 - 2 avril 1915 |
| Armée de Paris | Gal Joseph Gallieni | Paris | 26 août 1914 - 29 octobre 1915 |
Au 1er janvier 1915, Joffre a, de nouveau, limogé de nombreux généraux. Depuis le début de la guerre on en est à 162 dans la zone des armées (dont 3 commandants d'armée, 24 de corps d'armée, 71 de division, etc.). Les raisons sont multiples : soit le commandant a échoué dans sa mission, soit il est incapable d'assumer ses fonctions, soit encore il fait partie des nombreux officiers généraux républicains placés par le général Louis André lorsqu'il était ministre de la Guerre (1900-1902), au cours d'une époque très anticléricale[67].
En ce début d'année 1915, la situation militaire est nouvelle : les deux armées sont bloquées face-à-face ; aucune manœuvre n'est possible. Les généraux sont formés à l'attaque mobile, aux manœuvres mais pas à une guerre de tranchées. Joffre qui dispose désormais de 2 250 000 hommes, de 286 000 Britanniques et de 110 000 Belges ordonne la reprise de l'offensive pour percer le front allemand et revenir à une guerre mobile comme au début du conflit[68]. Certains de ses subordonnés, tel le général Gallieni, proposent plutôt la défensive, plus appropriée à ce type de conflit. Le lieutenant-colonel Messimy, ancien ministre de la Guerre (1911-1912) devenu chef de Corps sur le front, écrit :
« Ces offensives prises partout au hasard, sans idée d'ensemble, sans plan stratégique ! »
— A.-M. Messimy, janvier 1915
Joffr
