Limogeage

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Un limogeage est le fait, pour un officier ou par extension pour une personne occupant un poste élevé, d'être privé brutalement par sa hiérarchie de ses responsabilités et de son poste, parfois en étant nommé à un poste d'égale valeur mais purement symbolique afin de le neutraliser.

L'origine de la notion remonte à la Première Guerre mondiale, notamment à l'année 1914 au cours de laquelle le général Joffre, commandant en chef de l'armée française, aurait affecté à Limoges (loin du front ainsi que de Paris) les officiers généraux qu’il avait relevés de leur commandement. De cet épisode est né le terme « limogeage »[1].

Généraux relevés de leurs fonctions en 1914[modifier | modifier le code]

Les premiers limogeages font partie des conséquences des toutes premières défaites françaises en Haute-Alsace les 10 et 11 août 1914 (bataille de Mulhouse), en Lorraine (combat de Lagarde), le général Joffre désignant ses subordonnés comme responsables de l'échec : sont relevés de leur commandement et « mis à la disposition du ministre » les généraux Curé (14e DI, remplacé par Villaret dès le 12 août), Lescot (commandant la 2e DC, remplacé par Varin le 13), Bonneau (7e corps, par Vautier le 14) et Aubier (8e DC, remplacé par Mazel le 16)[2].

Suite aux défaites françaises lors de la bataille des Frontières (bataille de Sarrebourg, de Morhange, des Ardennes et de Charleroi) du 21 au 23 août 1914, Messimy, ministre de la Guerre, ordonne le 24 août à Joffre de relever de leur commandement les généraux défaillants et de les renvoyer à l'arrière, mais sans indiquer de lieu. Dès le lendemain, Joffre répercute l'ordre à ses commandants d'armée, mais toujours sans indication de lieu d'assignation. C'est seulement le 27 qu'il choisit la 12e région militaire, dont le siège est à Limoges ; le 26, il envisageait encore la 8e région, celle de Bourges[n 1]. Les généraux devaient être assignés à résidence par mesure disciplinaire dans la 12e région ; certains avaient même l'obligation de se considérer aux arrêts de rigueur[4].

Moins d'une dizaine d'officiers furent envoyés à Limoges, quelques autres résidant dans d'autre villes de la région militaire (Bergerac, Brive, etc.). Et de nombreux officiers furent en fait « limogés » dans d'autres régions ou villes (Clermont-Ferrand, Nantes, Boulogne-sur-Mer, Bordeaux, Rennes, Amiens, Lyon, Arcachon, Villeurbanne, etc.)[5]. Parmi les limogés célèbres, on compte deux généraux commandants d'armée, Ruffey et Lanrezac. Le premier résida à Dijon et le second ne vint jamais à Limoges. De même, à titre d'exemple, les généraux Poline (relevé de son commandement le 21 août 1914, donc avant les ordres de Messimy et Joffre), Régnault (relevé le 6 septembre) ou Legrand-Girarde (relevé le 13 septembre), ne furent envoyés ni à Limoges ni même dans une localité dépendant de la 12e région.

Certains limogeages frappèrent des généraux qui estimèrent n'avoir nullement démérité : par exemple, ce fut le cas de Lanrezac ou de Trentinian, qui exprimèrent leur point de vue dans leurs mémoires. Plusieurs officiers furent « affectés au cadre de réserve » (c'est-à-dire mis à la retraite), d'autres reçurent une affectation dans un service ou commandement à l'arrière (général Legrand-Girarde, par exemple, nommé commandant de la région militaire de Bordeaux)[6], d'autres enfin retrouvèrent un commandement au front (général Régnault, par exemple, nommé en 1915 à la tête de la 122e DI)[7].

Tous les généraux relevés de leur commandement en 1914 ne sont pas forcément des « limogés » : par exemple le général Virvaire a été victime d'une attaque d'hémiplégie[8], ou le général Holender a été blessé au combat[9].

Témoignages sur l'origine du terme[modifier | modifier le code]

Joffre évoque dans ses mémoires la décision qu'il a prise de destituer les commandants reconnus inaptes, mais ne parle pas de leur envoi à Limoges ou dans d'autres lieux.

Messimy, ministre de la Guerre jusqu'au 26 août 1914, s'attribue, dans ses mémoires, l'invention de la chose et du mot : « Guillaumat, d'après mes ordres, leur enjoignit de quitter Paris et de se rendre à... Limoges. Pourquoi Limoges, m'a-t-on souvent demandé ? Je voulais que ces généraux, déclarés inutilisables au front, fussent éloignés de Paris, où ils n'auraient fait que clabauder. Où les envoyer ? Lyon, Marseille, Bordeaux étaient de trop grandes villes pour ne pas devenir très vite des foyers d'intrigues politico-militaires. J'hésitai un instant entre Nantes, Rennes et Limoges. Il me fallait opter : Limoges fut choisi ». Et, toujours dans ses Mémoires : « Le mot n'existait pas encore, puisque c'est moi qui en aie enrichi la langue française ». En fait, lorsque, le 27 août, le choix est fait, Messimy n'est plus ministre de la Guerre[n 2].

Le général Guillaumat écrivait, le 19 juillet 1915[10] : « L'expression « aller à Limoges » est devenue classique pour les généraux mis au rencart. Messimy les mettait aux arrêts, son successeur les internait à Limoges où il y en aurait une soixantaine[n 3]. Aujourd'hui, on les laisse aller où ils veulent, mais l'expression est restée. Ceci dit, on les replace pas mal ; alors, pourquoi les avoir mis à pied ? » Le général de Trentinian écrivait en 1927 : « Il y eut exactement 30 limogés avant la Marne »[12].

Dans Le Figaro du 23 mai 1951, le général Gamelin donne une autre version de l'origine du fait et du mot : le choix aurait été envisagé entre Limoges et Toulouse, et l'auteur fait dire au général Buat, chef de cabinet du ministre de la Guerre Millerand : « on pourra dire limoger, et toulouser sonnerait mal ». Ce témoignage de Gamelin doit être rejeté, car il date l'incident qu'il relate du 6 septembre 1914, début de la bataille de la Marne, alors que le choix de la 12e région militaire est du 27 août 1914. Mais cette phrase souligne à juste titre l'euphonie du mot limoger, qui fit son succès.

Liste de généraux limogés en 1914[modifier | modifier le code]

Selon l'ouvrage de Pierre Rocolle[13], 162 généraux (ou colonels faisant fonction de généraux de brigade) sont relevés de leur commandement entre la mobilisation du 2 août 1914 et le 31 décembre 1914.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Sur un document conservé au Service historique de la Défense à Vincennes[3], la mention de cette ville figure en interligne d'un brouillon de note aux commandants d'armées.
  2. Alexandre Millerand est nommé ministre de la Guerre le 26 août 1614.
  3. Chiffre très exagéré, il n'y en eut jamais plus d'une dizaine[11].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Le Populaire du Centre, 2 novembre 2010 et 11 juin 2013.
  2. Pierre Miquel, Le gâchis des généraux : les erreurs de commandement pendant la guerre de 14-18, Paris, Plon, coll. « Pocket » (no 11640),‎ 2003 (1re éd. 2001), 242 p. (ISBN 2-2661-2438-2), p. 55-57.
  3. Service historique de la Défense à Vincennes, Service historique de l'Armée de Terre, cote 16 N 459.
  4. Service historique de la Défense, Vincennes, Service historique de l'Armée de Terre, cote 16 N 459.
  5. Service historique de la Défense, Vincennes, Service historique de l'Armée de Terre, cotes 16 N 490 à 16 N 492.
  6. Service historique de la Défense, Vincennes, Service historique de l'Armée de Terre, cote 9 Yd 505.
  7. Service historique de la Défense, Vincennes, Service historique de l'Armée de Terre, cote 9 Yd 577.
  8. Service historique de la Défense, Vincennes, Service historique de l'Armée de Terre, cote 16 N 491.
  9. Service historique de la Défense, Vincennes, Service historique de l'Armée de Terre, cotes 16 N 508, 26 N 498/7 et 9 Yd 542.
  10. Adolphe Guillaumat, Correspondance de guerre du général Guillaumat, Paris, éditions Lharmattan,‎ 2006, p. 73.
  11. Michel Toulet, Les limogeages de 1914 entre mythe et réalité,‎ 2010, 61 p. (ISBN 978-2-9527903-2-1).
  12. Edgard de Trentinian, L'Etat-Major en 1914 et la 7e division du 4e corps : 10 août au 22 septembre 1914, Paris, L. Fournier,‎ 1927 (notice BnF no FRBNF34086870, lire en ligne), p. 92.
  13. Rocolle 1980.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Paul Allard, L'oreille fendue, les généraux limogés pendant la guerre, Paris, Editions de France,‎ 1933, 301 p. (notice BnF no FRBNF31711591).
  • Henri Dutheil, De Sauret la Honte à Mangin le Boucher, roman comique d'un état-major, Poitier, Nouvelle Librairie Neuve,‎ 1923, 336 p. (notice BnF no FRBNF34084552).
  • Charles Lanrezac, Le plan de campagne français et le premier mois de la guerre (2 août-3 septembre 1914), Paris, Payot,‎ 1920 (réimpr. 1929), 285 p. (notice BnF no FRBNF30737175).
  • Émile Edmond Legrand-Girarde, Un quart de siècle au service de la France : carnets 1894-1918, Madagascar, Élysée, Chine, loi de trois ans, guerre de 1914-1918, Presses Littéraires de France,‎ 1954, 648 p. (notice BnF no FRBNF32366952).
  • Alexandre Percin, 1914, les erreurs du haut commandement, Albin Michel,‎ 1920.
  • Alexandre Percin, Lille, Albin Michel,‎ 1919.
  • Labrosse et Paul Pouradier-Duteil (préf. Edmond Locard), Le général Pouradier-Duteil, d'après ses souvenirs et ses notes intimes, par un témoin de sa vie, Lyon, Lardanchet,‎ 1938, 355 p. (notice BnF no FRBNF32389700).
  • Paul Pouradier-Duteil, Août 1914, enquête sur une relève, Nicosie, Pouradier Duteil,‎ 1997, 316 p. (ISBN 9963-8222-0-7).
  • Charles Louis Jacques Regnault, Les officiers généraux limogés, comment on leur a appliqué la loi, Paris, Fournier,‎ 1919, 50 p. (notice BnF no FRBNF34075466).
  • Charles Louis Jacques Regnault, La 3e division d'infanterie, août 1914, Paris, L. Fournier,‎ 1920, 30 p. (notice BnF no FRBNF31188317).
  • Pierre Rocolle, L'hécatombe des généraux, Paris, Lavauzelle, coll. « L'Histoire, le moment »,‎ 1980, 373 p. (notice BnF no FRBNF34634995).

Articles connexes[modifier | modifier le code]