Libéralisme

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Le libéralisme est une doctrine de philosophie politique qui affirme la liberté comme principe politique suprême ainsi que son corollaire de responsabilité individuelle, et revendique la limitation du pouvoir du souverain.

Le mot libéralisme fait son apparition au début du XIXe siècle. Les racines du libéralisme sont plus anciennes. L'opposition à l'absolutisme du souverain s'est développée dans l’Europe des Lumières (XVIIIe siècle), mais aussi auparavant par la scolastique de l'École de Salamanque (XVIe siècle) faisant obligation morale au souverain de respecter les droits fondamentaux de chaque être humain au motif de sa nature de créature de Dieu, ou plus anciennement par les chartes médiévales (telles la Magna Carta) introduisant des droits fondamentaux dont le respect est exigé du souverain, ou encore par certains pans de la philosophie thomiste, eux-mêmes précédés par le principe de justice naturelle d'Aristote. La date des débuts formels du libéralisme ou de ses composantes politiques, économiques ou religieuses diffère selon les auteurs. De nombreux auteurs font commencer le libéralisme avec la Lettre sur la tolérance de John Locke (1689) qui complète les racines préexistantes.

Le libéralisme repose sur l’idée que chaque être humain possède des droits fondamentaux naturels précédant toute association et qu'aucun pouvoir n'a le droit de violer. En conséquence, les libéraux veulent limiter les obligations sociales imposées par le pouvoir et plus généralement le système social, telles que la morale, au profit du libre choix et de l'intérêt de chaque individu indépendamment des autres[1]. La question de l'articulation entre « libéralisme économique » et « libéralisme politique » reçoit des réponses variées[2],[3],[4].

Le libéralisme prône la liberté d'expression des individus, dans le domaine économique, l'initiative privée, la libre concurrence et son corollaire l'économie de marché, et d'autre part, dans le domaine politique, des pouvoirs politiques encadrés par la loi librement débattue, un État de droit et des contre-pouvoirs.

Au libéralisme classique, fondé davantage sur la liberté en tant que droit négatif (protection contre la coercition directe du souverain), s'oppose parfois le libéralisme social fondé sur la liberté en tant que droit positif (protection exigée du souverain contre la misère matérielle ou la pression morale communautaire, quitte à accorder au souverain un droit de coercition sociale à cette fin). Ainsi le libéralisme peut se manifester de façons fort diverses, voire opposées. Le libéral peut être suivant le cas celui qui exige de l'État qu'il brise une tradition qui contraint la liberté de l'individu (caste, statuts, discriminations et privilèges…), celui qui défend la liberté de pratiquer une religion ou une tradition, celui qui demande que l'État intervienne pour redonner une véritable capacité d'action économique (bridée par un monopole, la pauvreté, le manque d'éducation, de crédit ou autre), ou encore celui qui s'oppose à l'intervention du pouvoir (dans le respect de l'initiative privée, de la libre concurrence, de l’égalité de traitement…).

Les limites à fixer à l'action de l'État, ainsi que les modalités de l'action publique, notamment aux rôles respectifs de l'action administrative et de la loi, sont donc sujets à débat au sein même du libéralisme. La plupart des libéraux considèrent que l'action de l'État est nécessaire à la protection des libertés individuelles, dans le cadre de ses fonctions régaliennes, et nombre d'entre eux (comme Adam Smith, Raymond Aron, Karl Popper ou Benedetto Croce) acceptent et même recommandent certaines interventions de l'État dans l'économie, notamment en matière de contrôle et de régulation. À l'opposé, les libertariens de tendance anarcho-capitaliste refusent à l'État toute légitimité dans quelque domaine que ce soit.

Présentation générale[modifier | modifier le code]

L'individu est au centre du libéralisme. La plus haute tâche de l'État est d'assurer et de défendre la liberté individuelle qui est considérée comme imprescriptible. La liberté individuelle étant aux yeux des libéraux la norme fondamentale et le fondement de la société humaine autour de laquelle l'État, l'ordre politique et économique doivent être structurés.

Mais, alors que pour les libéraux classiques, la primauté de la liberté individuelle est un principe absolu qui s'applique à tous les domaines de la vie en société, il est devenu courant, pour les opposants à cette philosophie, de subordonner l’application de ce principe aux circonstances, de considérer les volets philosophique, politique, social et économique du libéralisme comme indépendants les uns des autres, voire de réduire le libéralisme à ses aspects économiques comme le fait l'usage moderne.

Les différents courants au sein du libéralisme[modifier | modifier le code]

Il existe plusieurs courants de pensée libéraux qui se différencient notamment par leurs fondements philosophiques, par les limites et les fonctions qu’ils assignent à l'État, et par le domaine auquel ils appliquent le principe de liberté (économie, institutions politiques, domaine social). Le libéralisme a connu une fracture assez profonde à la fin du XIXe siècle, date à laquelle on a commencé à distinguer notamment en Angleterre, le libéralisme classique du nouveau libéralisme appelé aussi parfois social-libéralisme. John Maynard Keynes[5], dans la Théorie générale, a assimilé l'économie classique avec la loi de Say ou, dit de façon plus schématique, avec ceux qui prônent l'autorégulation des marchés. S'il a contribué par là à donner une signification forte à ce que pouvait désigner le libéralisme classique sous l'angle économique, cela ne va pas sans prêter à confusion. En effet, les grands économistes classiques anglais tels que David Ricardo ou John Stuart Mill auxquels l'expression peut faire penser sont considérés par Élie Halévy comme le versant économique de ce qu'il appelle le radicalisme philosophique et peuvent donc de ce point de vue être vus comme plus proches du social-libéralisme que du libéralisme classique qui à ce niveau a des racines plus continentales. En plus de ces deux courants, on peut citer le libertarianisme (minarchisme, agorisme et anarcho-capitalisme). Du point de vue de la théorie économique, il est possible de distinguer l'école néoclassique qui accepte en général une certaine régulation autoritaire des marchés et les écoles faisant une plus large confiance au marché telle que l'École autrichienne moderne, ou telle que l'école des choix publics étudiant l'instrumentalisation massive de la puissance publique par les lobbys de financiers, de medias, ou d'électeurs.

Doctrines et systèmes politiques auxquels s'oppose le libéralisme[modifier | modifier le code]

Sur le plan théorique, le libéralisme s’oppose aux doctrines selon lesquelles les comportements et les choix des individus sont ou doivent être subordonnés à une entité supérieure ou à ses représentants, par exemple la Nation, l'État, la communauté, la classe sociale ou la religion. En prônant l'égale liberté pour tous, il s'oppose aussi aux doctrines selon lesquelles les individus ont des droits différents selon certaines de leurs caractéristiques (racisme) ou selon leur appartenance à des communautés (communautarisme).

Sur le plan individuel, il reconnaît en particulier à chacun le droit d'adhérer aux convictions de son choix, tant qu'il ne cherche pas par ses actions à imposer ces convictions à d'autres.

En prônant la liberté individuelle, notamment par rapport aux traditions, le libéralisme peut s'opposer au conservatisme. Il s'oppose également à toutes les formes d'abus de pouvoir qui limitent voire détruisent la liberté des individus et/ou imposent une économie dirigiste et planificatrice, et a fortiori aux régimes politiques interventionnistes, autoritaires ou totalitaires (totalitarisme).

Usages du terme[modifier | modifier le code]

Le mot « libéralisme » naît sous la plume de Maine de Biran en 1818[6], il le définit comme « une doctrine favorable au développement des libertés[6]. »

De nos jours, le terme de libéralisme est utilisé dans des sens différents, plus ou moins larges, et quelquefois contradictoires. En partie à la faveur de ce flou sémantique, le libéralisme est l’objet de controverses nombreuses et souvent violentes qui résultent souvent d’un désaccord sur le sens même du terme. Si la reconnaissance et l'acceptation des aspects du libéralisme social et politique dépassent le seul courant libéral, le versant économique du libéralisme, lui, est beaucoup moins accepté (nombreuses prestations étatiques obligatoires, tentatives de contrôle de l'économie par le collectif). Certains opposants le considèrent comme une idéologie responsable de la plupart des maux du monde actuel, ou comme un courant de pensée étant aujourd'hui détourné de sa vocation d'origine, considérant que la liberté économique n'est pas automatiquement factrice de libertés individuelles pour tous les acteurs économiques.

Dans la tradition la plus ancienne, la liberté individuelle est un principe général qui s'applique à tous les domaines de la vie en société. Selon ce point de vue, c'est une erreur de séparer différentes formes de libéralisme, car toutes sont des conséquences indissociables d'un seul et même principe philosophique de liberté. Ce courant est souvent appelé « libéralisme classique » pour le distinguer des autres usages modernes du mot libéralisme.

D'autres auteurs ne voient pas le principe de liberté comme absolu et le prônent selon le domaine. Ils sont rejoints par des spécialistes qui ne s'intéressent qu'à un domaine bien précis, et qui pour cette raison évitent de parler du libéralisme en général. On distingue alors trois domaines principaux :

  • le libéralisme politique au sens étroit concerne l'organisation des droits politiques, tel est l’objet du principe de la « séparation des pouvoirs » ;
  • le libéralisme politique au sens large concerne un mouvement de sécularisation de la politique sur toute question de société comme l'indépendance de la politique vis-à-vis de la religion, de la morale, etc. ;
  • le libéralisme économique.

Bien entendu, cela n’a pourtant pas grand sens de séparer ces dimensions du libéralisme qui, historiquement autant que théoriquement, sont profondément liées parce qu'elles appartiennent fondamentalement au même mouvement de pensée et à la même vision d’ensemble de l’ordre social[7].

Les historiens des idées politiques, de leur côté, s'intéressent aux courants qui se sont réclamés du libéralisme à différentes époques et en différents lieux. Ils distinguent ainsi plus finement un grand nombre de variétés dans les courants libéraux[8]. C'est pourquoi le terme « libéralisme » recouvre aussi des réalités diverses selon les pays et leur histoire politique.

  • Aux États-Unis, on appelle liberals les sympathisants de l'aile gauche du Parti démocrate. Ce sont des progressistes à peu près équivalents aux sociaux-démocrates européens mais souvent en moins étatistes, ce qui les place à la gauche, voire à l'extrême gauche de l'échiquier politique américain : l'accent est mis sur la liberté de mœurs et les droits civils.
  • L'usage est plus nuancé en Europe, les Britanniques désignant par exemple par classical liberals les libéraux au sens propre et les Allemands par liberal les mêmes personnes. En France et en Belgique notamment, le qualificatif « libéral » sert soit à désigner une personne favorable au libéralisme économique ou au capitalisme, sans nécessairement faire référence à la philosophie libérale, soit à une personne favorable au corpus libéral.

Histoire du libéralisme[modifier | modifier le code]

Le terme « libéralisme » pour désigner ce courant de pensée est apparu en France dès 1818 chez Maine de Biran et entre en 1823 dans le Dictionnaire universel de la langue française ou dans le lexique de Claude Boiste. Le néologisme libéralisme est en réalité forgé par un parti des liberales aux Cortes en Espagne en 1812[9]. Mais, les origines de ce mouvement sont lointaines, l'idée a donc précédé le mot. De plus, l'adjectif libéral existait avant le néologisme et désignait l'esprit de tolérance pendant l'Antiquité et au Moyen Âge (Art libéraux), la revendication de droit individuels et la lutte contre l'absolutisme lors du siècle des lumières.

Origines[modifier | modifier le code]

Pour certains historiens des idées comme Philippe Nemo[10] ou Murray Rothbard, ce que l'on définit aujourd'hui généralement comme la tradition libérale prolongerait un mouvement d’idées perceptible depuis la liberté politique qui fut parfois accordée dans les Cités grecques, et la méfiance que l'on pouvait y trouver à l'encontre d'un gouvernement arbitraire. Ainsi la représentation libérale du monde n'aurait pas surgi ex nihilo aux environs du XVIe siècle mais aurait déjà été en germe par exemple sur l'agora, où l'exposition et la critique de théories furent parfois possibles.

Dans le même mouvement, depuis Aristote, Épictète et les Stoïciens, Diogène et les Cyniques, un courant peut être identifié, affirmant la primauté de l’individu. Par certains côtés, le monothéisme abrahamique (judaïsme, christianisme et islam) affirme la responsabilité de l'individu. L’humanisme de la Renaissance modifie profondément la définition du rapport de l'homme à la création, au pouvoir, à l'éducation ou au religieux, en particulier par l'affirmation du rôle central du libre arbitre. La fidélité à l'ordre de la tradition est remise en cause au profit de l'arbitrage de la raison de l'individu éclairé.

Dès le XVIe siècle, les philosophes de l'école de Salamanque reformulent la notion de droit naturel héritée d’Aristote, des Stoïciens, de Cicéron[11] et de Thomas d’Aquin, et en déduisent les principes de souveraineté du peuple et de séparation des pouvoirs. Dans le domaine économique, ils justifient la propriété privée, la libre circulation des personnes et des biens et défendent le libre marché. Au XVIIe siècle, le mouvement libéral s’incarne en particulier dans les levellers de la révolution anglaise de 1642.

Naissance du libéralisme[modifier | modifier le code]

Les théories politiques de John Locke sont parmi celles qui fondèrent le libéralisme.

La pensée libérale se construit entre le milieu du XVIIe siècle et le milieu du XVIIIe siècle, sous l’impulsion des philosophes des Lumières, en opposition à l’absolutisme politique légitimé par des conceptions religieuses. Les théoriciens du libéralisme sont nombreux et divers. Pour n’en citer que quelques-uns parmi ceux reconnus comme « grands penseurs libéraux » à la naissance du libéralisme, on évoquera Locke au XVIIe siècle, Turgot ou Smith au XVIIIe siècle . La diversité de leurs écrits ne peut se comprendre qu'en fonction du contexte historique avec lequel ils étaient en interaction.

Il n’y a de liberté, pour Montesquieu, que si « le pouvoir arrête le pouvoir ».

Ainsi, John Locke pose ce qui deviendra les fondements de la philosophie libérale moderne, avec l’« état de droit », en organisant et en développant ses thèmes principaux : théorie des droits naturels, limitation et séparation des pouvoirs, justification de la désobéissance civile, affirmation de la liberté de conscience, séparation de l’Église et de l’État, avec sa Lettre sur la tolérance de 1699, où il combattit les doctrines religieuses intolérantes.

Hume, Condillac et Montesquieu, quant à eux, développent les conséquences de leurs positions philosophiques libérales dans les domaines politique et économique. Montesquieu (1689-1755), faisant face au pouvoir absolu de la monarchie française se soucie alors principalement d’instaurer une séparation des pouvoirs afin de limiter les abus du pouvoir exécutif du roi et garantir ainsi les libertés du Parlement et de la Justice avec L’Esprit des lois (1748). Il articulera une pensée républicaine et libérale, et défendit ainsi « la vertu civique, l’amour de la patrie et la liberté »[12].

Parallèlement, avec le développement de la circulation des échanges en Europe, des penseurs plutôt connus en tant qu'économistes, comme Turgot et Adam Smith prennent soin de rattacher leurs revendications pour les libertés économiques aux racines philosophiques du libéralisme, face à l'administration étatique alors très contrôlante. Adam Smith reste ainsi l'un des principaux théoriciens du libéralisme économique en fondant une théorie économique à partir d'une intuition de Bernard Mandeville. L’école libérale dite « classique » se constitue alors comme une pensée cohérente englobant tous les domaines de l’action humaine étudiés à cette époque.

Influence grandissante en Occident[modifier | modifier le code]

Tocqueville, penseur politique et historien français du XIXe siècle.

Le libéralisme a exercé une profonde influence sur plusieurs grandes révolutions et traditions politiques — anglaise, américaine, française —, qui ont permis l'émergence des « démocraties libérales »[13].

Depuis la « glorieuse révolution » anglaise de 1688, par laquelle les libéraux anglais chassèrent le roi Jacques II, le parlement anglais a institué une république et un régime représentatif, qui s’inscrit dans la continuité de la tradition libérale anglaise[14] qui a poursuivi graduellement les améliorations des libertés politiques (« Magna Carta », « Bill of Rights », « Habeas corpus ») qui fit de l'Angleterre de l'époque le pays le plus libéral du monde. La voie libérale en Grande-Bretagne est donc née des particularités du droit anglais et de l'histoire propre au pays.

La mise en place des nouvelles libertés à la suite des glorieuses révolutions s'est introduite très rapidement dans le domaine économique et a contribué ainsi au développement économique selon David Hume, important penseur des Lumières écossaises. Voltaire, autre philosophe libéral de la même époque, louait ainsi le gouvernement anglais : « le commerce, qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté a étendu le commerce à son tour »[15].

Selon Tocqueville, le modèle américain tient à sa coupure radicale avec l’aristocratie européenne. La révolution américaine manifesterait ainsi une prédominance de l’esprit « démocratique » sur l’esprit « révolutionnaire ». Elle fut riche d'auteurs libéraux, de Thomas Jefferson à Benjamin Franklin en passant par Thomas Paine. Certains des principes fondateurs du libéralisme sont contenus dans le préambule de la Constitution américaine de 1787, ainsi que dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. La Convention de Philadelphie qu'adopta la Constitution des États-Unis, qui parachevait la conquête de l'Indépendance, fit l'admiration des démocrates et révolutionnaires français.

La Constitution américaine de 1787 : We, the People...

Quelques décennies avant la Révolution française, la France se fondait sur plusieurs principes du libéralisme, avec le ministère Turgot, influencé sans doute par le mouvement physiocrate. C'est pourquoi une partie des élites, notamment bourgeoises, ayant soutenu la Révolution française de 1789 et dirigé le pays après la chute de la monarchie constitutionnelle, était partisante du libéralisme qui se traduisait en France par une pensée subversive à l'encontre de la monarchie absolue de droit divin. La relation entre le libéralisme et la Révolution française est complexe puisqu’il est permis de les concevoir à la fois selon la continuité et comme deux termes opposés[16]. Car avant d’être celle de la Terreur, la Révolution française est celle des droits de l’homme et aussi l'héritière de l'Ancien Régime[17]. La Révolution française s'inscrit initialement dans le texte de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen qui est interprétée comme un rappel du droit naturel et des libertés économiques. La prédominance de l’esprit « révolutionnaire » sur l’esprit « démocrate » est née de la radicalité des révolutionnaires à vouloir recommencer à neuf leur histoire[18], à la différence des Américains, qui n'avaient pas d'Ancien Régime à détruire.

La Révolution française a montré que la tradition libérale pouvait se séparer et s'alimenter en plusieurs courants : un courant plus conservateur (Edmund Burke) considérant que les principes individualistes sont incapables de fonder le lien social, le deuxième plus radical (Thomas Paine) défend une réforme permanente de la société. Un autre plus classique a conduit à s'interroger sur la première révolution, la révolution de 1793 ou les résultats de la Terreur et le consulat puis la Restauration. Les écrits ou débats de la période qui suit la Terreur (Germaine de Staël, Tocqueville et Benjamin Constant) font apparaitre l'hétérogénéité de « l'esprit de 1789 » avec « l'esprit de 1793 » mais aussi une défense de la liberté politique qui repose sur la condition égalitaire de tous les citoyens au pouvoir politique. C'est le but du célèbre discours, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, prononcé à l'Athénée royal de Paris par Benjamin Constant en 1819. Il faut aussi préciser la relation entre le libéralisme et la rousseauisme, ce qui permet de nouer les deux histoires, puisque Benjamin Constant et Immanuel Kant affirment la revendication inévitable d’égalité et la norme de l’intérêt général, évoquant le pluralisme dans les démocraties libérales.

Pour Victor Hugo, le romantisme est le libéralisme en littérature.

Le début du XIXe siècle voit l’approfondissement des idées libérales, dans la littérature, avec Victor Hugo, dans les aspects politiques, avec Benjamin Constant, Tocqueville et le groupe de Coppet qui rassemble des opposants libéraux à Napoléon III, avec Jean-Baptiste Say ou même John Stuart Mill dans les aspects économiques. Les libéraux s’efforcent ainsi de diffuser largement leurs idées, qui s’opposent aux idées étatistes prédominantes dans les cercles du pouvoir, comme a pu le faire Tocqueville en traquant l'origine du goût des Français pour la toute puissance de l'État. Au milieu du siècle sont publiés aussi les célèbres pamphlets de Frédéric Bastiat.

Les idées libérales se diffusent dans la vie politique occidentale, au point de devenir la « basse continue » des systèmes politiques à partir du XVIIIe siècle selon Pierre Manent[19]. Pour Raymond Aron, parlant de l'exemple britannique dans la première partie de L'Opium des intellectuels (1955), les idées libérales s'imposent au point d'être présentes dans les programmes de tous les partis et de ne plus nécessiter de parti spécifique.

De la Révolution industrielle à nos jours[modifier | modifier le code]

Adam Smith a théorisé les bases de l'économie de marché.

À partir de la fin du XIXe siècle, des divergences apparaissent au sein du courant libéral qui portent sur le rôle et la nature des interventions de l'État. Un courant progressiste apparait avec L. T. Hobhouse qui tente de prendre davantage en considération les conditions sociales qui permettent la liberté de chacun. Aux droits sociaux arrachés se sont ajoutés les droits politiques des citoyens (droit de vote et suffrage universel), inspirés par les libéraux républicains du XIXe siècle (voir Tocqueville). Au confluent d’une double tradition, la tradition libérale anglaise, soucieuse de protéger en priorité les libertés fondamentales et la diversité des intérêts sociaux, va léguer l’économie de marché.

Au début du XXe siècle, la philosophie libérale va ensuite être radicalement contestée, d’abord par la révolution russe de 1917 puis pendant l'entre-deux-guerres avec la crise économique de 1929, les socialismes de gouvernement (notamment la Seconde République espagnole et le Front populaire français), l'émergence du fascisme et du national-socialisme. L'influence des doctrines opposées aux sociétés libérales entraîne une redéfinition du rôle et des contours de l'État dans le sens d’une intervention croissante (économie étatisée pour le communisme, et État fort et dirigiste pour le nazisme).

Max Weber a prophétisé l'apparition de la bureaucracie.

Face à l'adversaire communiste ou national-socialiste, la tradition dite autrichienne (avec Ludwig von Mises, Friedrich Hayek, Murray Rothbard) opposera dès les années 1940 une théorie libérale capable d’éviter selon Hayek « la route de la servitude ». Mais bien avant, Dans Économie et société et dans sa conférence sur le socialisme, le sociologue libéral Max Weber avait prophétisé la pénétration de l'État dans l'économie et l'apparition de fonctionnaires bureaucrates, échappant à tout contre-pouvoir. Max Weber en avait tiré la conclusion que « c’est la dictature du bureaucrate, et non pas celle de l’ouvrier, qui est en marche, du moins pour le moment »[20].

Après la Seconde Guerre mondiale, la théorie libérale est aussi renouvelée (Alain, Bertrand de Jouvenel, Raymond Aron ou Karl Popper et Benedetto Croce). Ce sera, en Europe continentale, la mise en place de « l’économie sociale de marché », telle que théorisée par l'Allemand Wilhelm Röpke. Le libéral britannique William Beveridge dans Social Insurance and Allied Services fournira également les bases de réflexion à l’instauration du Welfare State et du système de sécurité sociale en Europe occidentale. Dans les sociétés anglo-saxonnes, des divergences autour du libéralisme classique portent surtout sur le degré interventionniste et les idées keynesiennes depuis la création du FMI. Des débats qui opposeront l’école de Welfare de Pigou avec l’école du Public Choice (James M. Buchanan) ou l'école de Chicago (Milton Friedman, Ronald Coase).

Aujourd'hui, la philosophie libérale est portée notamment par des économistes comme Amartya Sen, des sociologues comme Raymond Boudon, et des romanciers comme Mario Vargas Llosa et Gabriel García Márquez.

Les fondements du libéralisme[modifier | modifier le code]

Max Weber a souligné le fondement commun et le même socle anthropologique de tous les libéralismes : l'individu. Ainsi la domination de l’État par la société n’est pas libérale, mais l’absorption de l’État dans la société ne l’est pas non plus. L'État après avoir été maitre de l'individu, doit se mettre à son service. Dans le champ politique, le libéralisme s'inscrit dans l'héritage des doctrines du droit naturel, autrement dit et en résumé, le passage de l'État nature à l'État civil s'établit sur la base d'un volontariat émanant d'individus libres. Dans le champ économique, il s'inscrit dans l'héritage des doctrines éthiques élaborées par Spinoza et Blaise Pascal qui stipulent que l'intérêt général est le produit de la combinaison des intérêts particuliers[réf. nécessaire].

Les droits naturels[modifier | modifier le code]

Le fondement de la pensée libérale est une théorie du droit selon laquelle chaque être humain est seul maître de lui-même et possède des droits fondamentaux et inaliénables qui découlent de sa simple existence et sont inhérents à la nature humaine, indépendamment des structures sociales dans lesquelles il est (ou n'est pas) inséré. Ces droits sont le droit à la liberté et le droit à la propriété.

Du droit à la vie découlent le droit de légitime défense contre toute agression, le droit à la sûreté et le droit de résistance à l’oppression.

La définition de la liberté individuelle est celle de l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 :

« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. »

Certains philosophes des Lumières lui préfèrent la définition suivante :

« La liberté est l'autorisation de n'obéir à aucune autre loi extérieure que celles auxquelles j'ai pu donner mon assentiment » (Kant, note de la 2e section de Vers la paix perpétuelle).

La liberté se traduit par le droit pour chacun d'agir comme il le décide afin de poursuivre ses objectifs propres par ses moyens propres, d'échanger, de s’associer et de contracter librement, de s'exprimer librement et de choisir librement ses sources d’information.

Le droit de propriété est le droit pour chaque individu de disposer à sa guise du fruit de son activité et des richesses qu'il a créées ou acquises de façon légitime, ainsi que de s’approprier toute chose (par exemple l’espace qu’il occupe ou l’air qu’il respire) qui n'est pas déjà la propriété d'un autre individu. Ces droits ont un caractère universel. Ils sont applicables à tous les êtres humains, à tout moment et en tout lieu, ce qui fonde l’égalité en droit.

Un droit naturel se distingue d'un droit positif en ce que son exercice ne suppose rien quant à l’action d’autres personnes et qu'il ne découle pas d'une définition législative. « Personnalité, Liberté, Propriété [...] sont antérieures et supérieures à toute législation humaine »(Bastiat).

La thèse des droits naturels est largement développée par John Locke. De cette théorie est issue la conception moderne des droits de l'homme qui a fourni historiquement une partie de la justification idéologique de la Révolution américaine et de la Révolution française.

Cependant, la théorie des droits naturels a été vigoureusement contestée par Jeremy Bentham et John Stuart Mill. Selon ces deux auteurs, dont les idées sont déjà présentes in nucleo chez David Hume (Enquête sur les principes de la morale, Section V, Pourquoi plaît l'utilité, Deuxième partie), les principes du libéralisme ne ressortissent pas au respect de droits naturels dont Bentham et Mill nient par ailleurs l'existence, mais à la contribution essentielle de la liberté à notre bonheur. Pour les utilitaristes, une société heureuse est une société libre où chacun vit comme il l'entend tant que cela ne nuit pas à autrui. C'est le principe de non-nuisance développé par J.S. Mill dans son De la liberté. L'utilitarisme pense donc que les sociétés libérales sont celles qui maximisent notre bonheur.

On voit dès lors où se situe la différence entre l'école libérale des droits naturels dont Kant est un des représentants les plus marquants, et le libéralisme utilitariste. L'utilitarisme admettra par exemple le sacrifice de certains au bonheur du plus grand nombre tandis que le libéralisme d'obédience kantienne tiendra la vie humaine pour sacrée et inaliénable puisque le respect absolu de la vie d'autrui est imposée par le droit naturel. Se pose alors la question de savoir si une démocratie libérale a le droit d'enrôler ses citoyens lorsqu'elle est en danger. Faute d'envisager des cas tels que la guerre, la théorie libérale des droits naturels s'interdit de penser le rôle de l'État (dont la version extrême libertarienne conteste du reste la légitimité) dans les relations internationales. Inversement, l'utilitarisme libéral peut courir le danger grave de justifier les raisonnements du type la fin justifie les moyens. Jusqu'où a-t-on le droit de sacrifier le bonheur de certains au bonheur du plus grand nombre ? Ou bien encore : y a-t-il place pour l'eugénisme dans une société libérale ?

L’éthique[modifier | modifier le code]

La morale libérale peut se résumer par un seul précepte : Tu ne violeras pas les droits naturels d’un autre être humain. Elle laisse chacun libre de choisir ses propres fins, ses propres moyens et sa propre morale, dans la mesure où il n’empêche pas les autres d’en faire autant.

Réciproquement, ces droits impliquent des obligations qui forment le noyau d'une morale personnelle. Ils impliquent l’interdiction de toute agression contre l’intégrité de la personne, du meurtre, du vol et de l’esclavage sous toutes leurs formes, et de toute forme de dictature. Ils commandent la tolérance à l'égard des idées, des croyances et des actes d'autrui.

À part cela, le libéralisme ne prescrit aucun comportement particulier au niveau individuel. Il considère que la morale et les religions sont hors de son domaine et se borne à interdire l’usage de la contrainte en matière religieuse ou morale, comme dans toutes les autres matières.

La responsabilité, inséparable de la liberté et de la propriété, dit que chaque individu doit supporter les conséquences de ses actions, bonnes ou mauvaises. C'est une condition de la liberté : si autrui devenait responsable de nos actions, il devrait acquérir l'autorité pour nous imposer ses vues et donc restreindre notre liberté. C'est aussi une composante de la sûreté d'autrui.

La notion de liberté est liée à celle d'égalité en droit : la liberté des autres implique de leur reconnaître les mêmes droits que ceux qu'on s'accorde. Pour les libéraux, tous les êtres humains doivent être traités comme des égaux quelles que soient leurs différences.

Le libéralisme n'est pas l'anomie comme absence de règles de droits. Le droit est formé d’une part par le droit naturel, et d’autre part par le droit positif qui est le produit des contrats passés entre les individus.

Les différents aspects du libéralisme[modifier | modifier le code]

Aspect social[modifier | modifier le code]

Le libéralisme exige de la société le respect des droits naturels et la limitation des compétences de l’État comme le dit le philosophe allemand Wilhelm von Humboldt dans son Essai sur les limites de l'action de l'État (1792). Une société libérale est le résultat des choix et des actions effectués librement par l'ensemble de ses membres, ce qui lui permet théoriquement de prendre des formes très diverses.

Cependant, la plupart des auteurs libéraux forment un pronostic explicite ou implicite sur la forme que doit prendre une société libérale. Ils partent du constat que l’être humain est un animal profondément social, qui est attentif aux sentiments et au bien-être de ses semblables et sait que l'association avec eux est le moyen de sa propre survie et de sa propre satisfaction. Tout en reconnaissant l'extrême diversité des êtres humains, les penseurs libéraux ont a priori confiance dans leur action spontanée, et pensent que les individus sont conduits par leurs instincts et leur raison à coopérer et à mettre en place des solutions efficaces d'un point de vue individuel et social (principe revendiqué par les libéraux depuis Mandeville dans La Fable des abeilles, Montesquieu ou Adam Smith avec sa « main invisible » souvent mal comprise).

Rien dans le libéralisme ne s'oppose aux actions collectives, à condition que les associations qui les entreprennent soient entièrement volontaires et n'exercent aucune contrainte ni sur leurs membres, qui doivent pouvoir les quitter librement, ni sur les autres individus.

Selon les projets auxquels il veut participer, chaque être humain peut appartenir à un nombre quelconque de communautés, chacune ne pouvant lui demander que ce qui est nécessaire à la réalisation de son objet particulier. La société libérale idéale n’est ni une juxtaposition d’individus égoïstes étrangers les uns aux autres, ni une juxtaposition de communautés séparées, mais plutôt un enchevêtrement d’associations volontaires de toutes natures à travers lesquelles chacun peut travailler aux fins qu’il se donne, en coopérant librement avec ceux qui partagent tel ou tel de ses idéaux.

Par l’exemple et l’imitation, les objectifs, les règles et les méthodes adoptés par certains groupes peuvent se diffuser à l’ensemble de la société, faisant émerger un ordre spontané que les libéraux considèrent comme le seul légitime, à condition qu'il ne viole pas les droits naturels des individus.

Ainsi, dans une société libérale, la protection sociale repose en premier lieu sur une initiative personnelle et volontaire s’appuyant sur des structures de type mutuelle ou assurance et non sur une structure étatique et obligatoire comme la sécurité sociale jugée injuste et inefficiente[réf. nécessaire]. Le second pilier de la protection sociale consiste en une charité[réf. nécessaire] à laquelle chacun est libre de contribuer en fonction de ses moyens et de sa morale. Pour certains libéraux[Lesquels ?], l'État peut être amené à contribuer à la protection sociale des plus faibles en prenant en charge une partie des cotisations et/ou dépenses de ces derniers.

Juliet Rhys-Williams et Milton Friedman sont à l'origine du concept d'impôt négatif dans lequel l'État joue un rôle prépondérant de protection sociale par le versement d'une allocation universelle couplée à l'impôt sur le revenu. Il s'agit cependant de la part de ses concepteurs non pas de préconiser une intervention sociale de l'État mais de préconiser la meilleure forme d'intervention sociale que l'État puisse proposer.

Aspect politique[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Libéralisme politique.

Le libéralisme classique admet que l’institution de l’État est nécessaire pour faire respecter l’interdiction de la violence. Chacun doit renoncer à utiliser la violence, selon le principe fondamental de responsabilité individuelle, et en confier à l’État le monopole, au service de la protection de chacun contre tous les autres.

L’État étant une organisation humaine, les libéraux pensent que le risque que les hommes qui le composent abusent de ce monopole de la violence est permanent. En même temps qu’il est le garant des libertés, l’État est donc perçu comme la plus grave menace pour ces mêmes libertés. Lui accorder « le monopole de la violence légitime » (Max Weber) a pour contrepartie nécessaire de limiter son domaine d’action de façon rigoureuse.

Pour les libéraux classiques, les seules fonctions légitimes de l’État sont celles qui assurent la protection du citoyen : police, justice, diplomatie et défense nationale. Ces fonctions forment l’État minimal limité à ses fonctions dites régaliennes. Dans l’exercice de ces fonctions, l’État doit être soumis aux mêmes lois que les citoyens, et ne pas faire de lois qu’il ne s’appliquerait pas à lui-même.

Le libéralisme classique ne se prononce pas sur la forme institutionnelle de l’État, mais seulement sur l’étendue de ses pouvoirs. Il préfère néanmoins les dispositions qui permettent de limiter effectivement ces pouvoirs, comme la démocratie et la séparation des pouvoirs.

Le libéralisme classique ne reconnaît pas de droits particuliers aux majorités, même démocratiquement élues. De la même façon qu’il interdit à un plus fort d’imposer sa volonté à un plus faible, il interdit à un plus grand nombre d’individus d’imposer leur volonté à un plus petit nombre. Le rôle de l’État libéral n’est pas de faire régner la loi de la majorité, mais au contraire de protéger la liberté des individus et des minorités contre les plus forts et les plus nombreux. En particulier, le libéralisme classique refuse qu’une majorité, même démocratique, puisse étendre le domaine d’action exclusif de l’État au-delà de l’État minimal.

Cette philosophie politique pourrait se résumer en trois citations[21] :

Montaigne : « Les princes me donnent prou s’ils ne m’ôtent rien, et me font assez de bien quand ils ne me font point de mal ; c’est tout ce que j’en demande » (nota : prou = beaucoup) ;

Jean-Baptiste Say : « À la tête d’un gouvernement, c’est déjà faire beaucoup de bien que ne pas faire de mal » ;
Frédéric Bastiat : « N’attendre de l’État que deux choses : liberté, sécurité. Et bien voir que l’on ne saurait, au risque de les perdre toutes deux, en demander une troisième »[22].

Ces positions ont été développées au XXe siècle par l’École des choix publics, qui analyse les actions de l’État comme celles d'une organisation comme les autres (qui défend les intérêts particuliers de ceux qui la composent ou qui la soutiennent) et constate la non-existence de l’« intérêt général » (dans la mesure où il est impossible d'en donner la moindre définition ou caractéristique). Les libéraux les plus radicaux, les libertariens ou anarcho-capitalistes, affirment que la sphère des attributions légitimes du pouvoir politique est vide, et que le risque pris en confiant à l’État le monopole de la violence est trop grand pour valoir d’être couru : ils considèrent donc l’État comme un ennemi et prônent sa disparition totale et la fin du politique ; l'économiste anarcho-capitaliste Hans-Hermann Hoppe, quant à lui, estime dans son ouvrage Democracy: The God That Failed que la monarchie est un moindre mal par rapport à la « démocratie » pour contenir l'État, même s'il souhaiterait ce qu'il appelle une « société de droit privé ». Par opposition, les tenants des positions classiques sur l’État minimal sont souvent appelés minarchistes.

Les démocraties modernes sont qualifiées de libérales car y sont institués l’État de droit, la séparation et la limitation des pouvoirs ainsi que la liberté de la presse. Elles prennent soit la forme d’une République (exemple : Allemagne, Inde, France) soit d'une Monarchie constitutionnelle (exemple : Espagne, Norvège, Pays-Bas, le Royaume-Uni et son Commonwealth, Suède).

Aspect économique[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Libéralisme économique.
Étienne Bonnot de Condillac est le précurseur du libéralisme économique.

Deux positions coexistent dans la tradition classique. À la suite d’Adam Smith, l’école classique anglaise (Smith, Malthus, Ricardo, Stuart Mill) légitimise une certaine intervention de l'État dans la sphère économique en lui assignant d'abord trois devoirs :

« Le souverain n'a que trois devoirs à remplir [...]. le premier, c'est de défendre la société de tout acte de violence ou d'invasion de la part d'autres sociétés indépendantes [...]. Le deuxième, c'est de devoir protéger, autant qu'il est possible chaque membre de la société contre l'injustice ou l'oppression de tout autre membre, ou bien le devoir d'établir une administration exacte de la justice [...]. Et le troisième, c'est le devoir d'ériger ou d'entretenir certains ouvrages publics et certaines institutions que l'intérêt privé d'un particulier ou de quelques particuliers ne pourrait jamais les porter à ériger ou à entretenir, parce que jamais le profit n'en rembourserait la dépense à un particulier ou à quelques particuliers, quoiqu'à l'égard d'une grande société ce profit fasse plus que rembourser les dépenses »

— Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre IV, chap. IX

Au fil de la Richesse des nations, Adam Smith ajoute d'autres prérogatives à l'État. Il prévient que la « main invisible » n'intervient que dans des situations de concurrence, comme dans le petit artisanat, et avertit que, pour leur part, les industriels conspirent toujours ensemble afin de faire monter les prix. L'État a donc le devoir de sauvegarder les conditions de la concurrence contre les capitalistes. Enfin, certaines activités de l'industrie ont des effets non souhaitables (principe des externalités) : la division du travail abrutit les hommes ; et il faut souhaiter que l'État prenne en charge ces désagréments, en assurant l'éducation de la population par exemple.

Pour les classiques français (Turgot, Condillac, Say), le libéralisme économique est essentiellement l’application de la philosophie libérale aux actes économiques : l'économie n'est qu'un des domaines de l'activité humaine où l'État n'a pas de légitimité à intervenir autrement que comme un acteur économique sans privilèges particuliers, et dans le plus petit nombre de domaines possible : la protection des citoyens, l'exécution de la justice et la défense contre d'éventuels agresseurs. Ils jugent inutile et dangereuse toute intervention supplémentaire, considérant d'une part que l'initiative privée, informée par le marché, est à même de suppléer avantageusement la plupart des fonctions de l'État, et, d'autre part, que l'extension de la sphère d'intervention de l'État conduit à une croissance non maîtrisée de la sphère publique au détriment de l'initiative privée, à des inefficacités chroniques, et même à des dérives totalitaires.

À cette forme du libéralisme classique, l’École autrichienne ajoute l'idée que tout accord librement consenti ou ensemble d'échanges librement consentis augmente la satisfaction des participants telle que perçue par chacun d'entre eux, car s’il en était autrement, celui qui se sentirait lésé refuserait cet accord qui n’aurait donc pas lieu. La liberté d’échanger et d’entreprendre est vue par ces auteurs à la fois comme un cas particulier du principe philosophique de liberté, donc un impératif moral qui s’impose indépendamment de ses conséquences, et comme un moyen qui conduit le plus probablement à la plus grande satisfaction générale.

La vision conséquentialiste du rôle de l'État est devenue prédominante de nos jours avec la conception néoclassique, qui voit dans la liberté des échanges un moyen d’arriver à un optimum économique. Pour certains néoclassiques, l’État doit alors faciliter l'enrichissement des citoyens, jouer un rôle primordial en tant qu'arbitre des échanges économiques, assurer le respect de l'exécution des contrats, encadrer les échanges marchands par une législation adaptée afin de corriger les défaillances du marché, gérer les biens publics, ouvrir des voies commerciales, etc. D'autres néoclassiques arrivent à la conclusion d'une nuisance générale des ingérences de l'État.

De même, le keynésianisme ou les diverses formes du « libéralisme de gauche »[23], tout en se réclamant du libéralisme, recommandent une intervention « raisonnable » et limitée de l’État dans l’économie pour assurer le plein emploi, la stabilité économique et la croissance ; mais aussi pour mettre en place un « plancher » sous la société libérale afin d'aider les plus démunis, tout en gardant à l'esprit qu'il importe d'interférer le moins possible avec les libertés économiques et politiques fondamentales. Pour Noam Chomsky, au-delà de la vision traditionnelle du libéralisme comme volonté de limiter les fonctions de l'État, « à un niveau plus profond, la vision libérale classique est issue d'une conception précise de la nature humaine, qui met l'accent sur l'importance de la diversité et de la libre création. Cette conception s'oppose donc fondamentalement au capitalisme industriel, qui se caractérise par son esclavage salarial, son travail aliénant et ses principes hiérarchiques et autoritaires d'organisation sociale et économique »[24].

Compte tenu d'un risque naturel de constitution de cartels (ou trusts), toutes les grandes démocraties occidentales se sont dotées de lois antitrusts comme le Sherman Act, qui visent à rétablir la fluidité des rapports économiques et protéger voire institutionnaliser la libre concurrence. Cette protection de la libre concurrence est considérée comme une gageure par certains économistes, à l'instar de ce qu'à pu écrire Alan Greenspan en 1962[25]. D’autres ajoutent que les lois qui régissent le comportement des entreprises doivent être les mêmes pour toutes indépendamment de leur taille, et que toute discrimination reposant sur la taille des entreprises est illégitime et contre-productive. D'autres encore considèrent à l'inverse que le libéralisme suppose l'existence de lois antitrust garantissant la pérennité de la concurrence sans obstruction des entreprises géantes, tout en demandant à l'État de garder son rôle d'arbitre, et non de joueur[26]. Faute d'un État fort, il serait par exemple difficile d'interdire les pratiques de vente liée[27], qui entravent par définition la libre concurrence. C'est pour la même raison – interdiction d'entente entre des producteurs économiques, mais cette fois-ci des ouvriers – que la grève fut quelque temps au XIXe siècle considérée comme activité illégale.

Aspect environnemental[modifier | modifier le code]

La naissance du libéralisme correspond à l'avènement de la Révolution industrielle, et à l'apparition de modèles économiques qui ont fortement modelé la structure de l'activité économique, engendrant une hausse significative de la production et une diminution relative de la part de l'agriculture par rapport à celle de l'industrie.

L'économie post-industrielle, malgré le développement des technologies de l'information et de la communication en apparence peu consommatrices de ressources naturelles (mais il ne s'agit que d'apparences car elles consomment également des ressources) continue d'être fortement dépendante en ressources naturelles (énergies fossiles, matières premières)[28].

Dès le début du XXe siècle, Arthur Cecil Pigou, dans ses travaux sur l'économie du bien-être, va prendre en considération les effets non désirés qui peuvent découler d'une relation marchande en inventant la notion d' « externalités ». Pigou proposera par la suite la création d'une taxe qui portera son nom pour corriger les externalités négatives, ce qui donnera plus tard naissance au principe du pollueur-payeur en matière d'environnement.

Aujourd'hui encore, les modèles économiques continuent d'évoluer pour tenter de mieux intégrer les effets des croissances démographique et économique sur l'environnement, notamment l'épuisement des ressources naturelles non renouvelables.

Critiques[modifier | modifier le code]

Une objection, transversale à plusieurs courants de pensée, est que le « libéralisme philosophique » fait la promotion d'une liberté purement formelle. Des critiques, de nature marxiste ou psychosociologique[29], opposent les libertés formelles (droit de circuler, par exemple) aux libertés réelles (capacité économique de réellement circuler, par exemple). Ces critiques reprochent aux libéraux de favoriser les droits de l'individu sans se préoccuper des conditions d'existence de ces mêmes individus au sein de la société. Le conservateur Michel Villey rejoint sur ce point la pensée marxiste quand elle soutient que si les droits formels libéraux sont supposés profiter à tous, ils ne profitent en réalité qu'à ceux qui peuvent matériellement les exercer : les riches, les propriétaires[30].

Des auteurs, comme Charles Taylor[31], avancent que les présupposés individualistes du libéralisme ne trouvent pas de traduction concrète : l’unité sociale est essentiellement le groupe selon leurs observations, et l’individu ne peut être appréhendé dans sa totalité sur des bases uniquement et strictement individuelles[32]. Selon le groupe qui est considéré, on trouve différentes variétés d'holisme prenant en compte des réalités collectives telles que l’entreprise, l’association, la famille. Selon ces critiques, l'individu ne peut pas être une force agissante ou se considérer de prime abord comme libre au sein d'une société de masse[33].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages fondateurs (par ordre chronologique)

Ouvrages d'analyse (par ordre chronologique)

Autres ouvrages (par ordre chronologique)

  • Droit naturel et histoire, Léo Strauss, Champs Flammarion, 1999, (ISBN 978-2080811585)
  • Le Libéralisme contre le capitalisme, Valérie Charolles, Fayard, 2006, (ISBN 978-2213630748)
  • La Théorie politique de l'individualisme possessif : De Hobbes à Locke, C.B. Macpherson, Gallimard, 2004, (ISBN 978-2070316670)
  • Les Racines de la liberté : Le débat français oublié, 1689-1789, Jacques de Saint-Victor, Perrin, 2007, (ISBN 978-2262023799)
  • Lire Bastiat : Science sociale et libéralisme, Robert Leroux, Hermann, 2008.
  • Contre-histoire du libéralisme, Domenico Losurdo, La Découverte, 392p., 2013

Articles

  • Qu'est-ce que le libéralisme ?,Philippe Raynaud, Commentaire N°118, été 2007.
  • « Le libéralisme, une philosophie sociale  », Arnault Skornicki, Sciences Humaines, n° 219, septembre 2010.
  • Les Libéraux face aux révolutions : 1688, 1789, 1917, 1933, Perreau-Saussine, Emile, Commentaire, printemps 2005, p. 181-193. [PDF] [1]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Il y a un principe fondamental : à savoir que dans la conduite de nos affaires nous devons faire le plus grand usage possible des forces sociales spontanées, et recourir le moins possible à la coercition », La Route de la servitude, Friedrich Hayek, PUF, p. 20
  2. « La plus grande erreur des libéraux, me semble-t-il, est d’avoir cru que le libéralisme politique et le libéralisme économique allaient de pair », Introduction à la philosophie politique, Raymond Aron, Le livre de poche, 1977, p. 127
  3. (en) Milton Friedman, Capitalism and Freedom, éd. University of Chicago Press, 2002 (ISBN 0-226-26421-1), chap. 1, p. 10 : « L'histoire suggère uniquement que le capitalisme est une condition nécessaire à la liberté politique. Clairement ce n'est pas une condition suffisante. »
  4. « Jaume a raison, parce que tout libéralisme est d’abord politique, et il a tort parce qu’il n’y a pas de liberté politique sans liberté économique. Cela ressort aussi bien de Turgot que d’Adam Smith, de Bastiat que de Locke. », « Les libéraux français étaient-ils libéraux ? », Jean-François Revel
  5. John Maynard Keynes, 1990, Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, Payot, pp. 34-50
  6. a et b La définition du libéralisme sur le site internet du dictionnaire Larousse
  7. Philippe Raynaud, « Libéralisme », in Philippe Raynaud, Stéphane Rials (dir.), Dictionnaire de philosophie politique, Paris, PUF, 1996.
  8. Voir par exemple les travaux du politologue français Jean Touchard
  9. Cf. Alain Laurent, La Philosophie libérale
  10. Cf. Philippe Nemo, « Les sources du libéralisme dans la pensée antique et médiévale » in Ph. Nemo, Jean Petitot (dir.), Histoire du libéralisme en Europe, Paris, PUF, 2006, pp. 65-111.
  11. Cicéron : « Il existe une loi vraie, c'est la droite raison, conforme à la nature, répandue dans tous les êtres, toujours d'accord avec elle-même, non sujette à périr, qui nous rappelle impérieusement à remplir notre fonction, nous interdit la fraude et nous en détourne. [...] À cette loi nul amendement n'est permis, il n'est licite de l'abroger ni en totalité ni en partie. Ni le Sénat ni le peuple ne peuvent nous dispenser de lui obéir [...] » in De Republica, III, XXII.
  12. Entretien avec Yves Charles Zarka, Montesquieu : défendre la liberté, éloigner la servitude, Le monde des libres, 13 juin 2008.
  13. Philippe Raynaud, Trois révolutions de la liberté. Angleterre, Amérique, France, PUF, « Léviathan », 2009
  14. François Guizot, Histoire de la Révolution d'Angleterre, 1625-1660
  15. Voltaire, dans Lettres philosophiques, 1734, 10e lettre
  16. Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, chapitre VII : « Le libéralisme après la Révolution française »
  17. Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution (1856)
  18. voir La Révolution française, de François Furet, coécrit avec Denis Richet, 1965 : voir également Penser la Révolution française, 1978
  19. Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette, 1987[réf. incomplète]
  20. François Chazel, « Les Écrits politiques de Max Weber : un éclairage sociologique sur des problèmes contemporains », Revue française de sociologie, 4/2005 (Volume 46), p. 841-870. URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2005-4-page-841.htm.
  21. Gérard Dréan, Sociétal, 1er trimestre 2008, p.23
  22. Harmonies Economiques« N'eût-ce pas été un beau et solennel spectacle que le Pouvoir né de la révolution de Février se fût adressé ainsi aux citoyens: « Vous m'avez investi de la Force publique. Je ne l'emploierai qu'aux choses dans lesquelles l'intervention de la Force soit permise; or, il n'en est qu'une seule, c'est la Justice. (...] N'attendez de moi que deux choses: Liberté, Sécurité, — et comprenez bien que vous ne pouvez, sans les perdre toutes deux, m'en demander une troisième. »
  23. Pour une présentation succincte du libéralisme de gauche, voir Raymond Boudon, Pourquoi les intellectuels n'aiment pas le libéralisme, Odile Jacob, 2004,(ISBN 978-2738113986) ou encore, Thierry Leterre, La gauche et la peur libérale, Presses de Science-Po, 2000, (ISBN 978-2724608038)
  24. Noam Chomsky, Quel rôle pour l'État, Écosociété, 2005, p. 15.
  25. Alan Greenspan, « Antitrust », article pour l’Antitrust Seminar of the National Association of Business Economists, Cleveland, 25 septembre, 1961, publié par le Nathaniel Branden Institute, New York, 1962, article en ligne sur le site Polyconomics
  26. Voir aussi : Antitrust and the Bounds of Power: The Dilemma of Liberal Democracy in the History of the Market. Oxford: Hart.
  27. http://www.zdnet.fr/actualites/telecoms/0,39040748,39385656,00.htm?xtor=EPR-100
  28. On se référera sur ce point aux analyses de Jean-Marc Jancovici
  29. Voir par exemple le chapitre 2 « Nous sommes loin d'être aussi libres que nous le prétendons » dans Jean-Léon Beauvois, Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social, Presses universitaires de Grenoble, 2005, p. 75-160.
  30. Michel Villey, Le droit et les droits de l’homme, PUF, « Quadrige », 1983, p. 140 et suivantes
  31. Propos recueillis par Catherine Golliau, « Charles Taylor, le pape du communautarisme », Le Point, 28 juin 2007.
  32. Jean-Claude Michéa, L'Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007, p. 131-160.
  33. « Lorsqu'on fait de l'individu la valeur principale, on finit par aboutir à une société désintégrée. [...] Dans la théorie individualiste, l'individu a une valeur éminente, l'homme est en lui-même le maître de sa vie, alors que dans l'individualisme pratique, on doit admettre que l'individu est soumis à d'innombrables puissances et influences, qu'il n'est en rien maître de sa vie » écrit notamment Jacques Ellul in Propagandes, Albin Michel, 1962, p. 106.