Néolibéralisme

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Édifice de la Banque mondiale à Washington aux États-Unis. Il s'agit d'une institution de Bretton Woods. Elle ne sera considérée par certains comme néo-libérale qu'à partir des années 1990 et du consensus de Washington.

Le terme de néolibéralisme désigne aujourd'hui un ensemble multidimensionnel d'analyses d'inspiration libérale – ou supposées telles :

  • qui partagent un socle d'idées communes :
de façon critique : la dénonciation du développement excessif de l'État-providence dans les pays développés après 1945 et de l'accroissement des interventions publiques dans l'économie[1].
de façon positive : la promotion de l'économie de marché au nom de la liberté de l'individu et de l'efficacité économique ;
  • qui promeuvent des orientations politiques communes :
la dérégulation des marchés (qui doivent se « réguler eux-mêmes » par le jeu de la concurrence et des « lois du marché »)
l'effacement progressif sinon la disparition du secteur public au profit du privé.

Les critiques ou adversaires des idées néolibérales lui reprochent selon des formes et des degrés divers d'entretenir ou d'accroitre les inégalités [2] , la fracture sociale [3] ou le pillage des ressources naturelles [4].

Genèse et évolution du terme[modifier | modifier le code]

La signification du mot « néolibéralisme » a beaucoup varié au cours du temps : le terme n'est pas du tout consensuel et son utilisation requiert une grande prudence, tant il a oscillé entre différentes significations :
Lorsqu’il apparaît, en 1844, le terme désigne – de manière assez générale – une forme de libéralisme qui admet une intervention limitée de l'État[5].
Dans la même ligne, à la fin des années 1930, des économistes français – comme notamment Auguste Detœuf ou Louis Marlio – utilisent ce terme pour désigner une forme de libéralisme qui n’est pas forcément synonyme de laissez-faire (on parle alors de libéralisme manchestérien). Ils soulignent seulement le fait, qu'à condition de le rénover ou de le reconstruire, ce régime peut – aussi bien sur un plan économique et social – être supérieur au dirigisme et au planisme alors en vogue.
Dans cette lignée (depuis les années 1950, jusque vers la fin des années 1970), le mot a une signification proche de social-libéralisme. Dans ce sens Donald Moggridge présente John Maynard Keynes comme l'un des premiers néolibéraux à défaut de meilleur terme pour le qualifier[6]. Quoi qu'il en soit cette forme de libéralisme émerge à la même époque que l'ordolibéralisme allemand avec lequel il est intéressant de le comparer.

À partir des années 1970, avec la montée en puissance des pensées de Milton Friedman et de Friedrich Hayek le mot néo-libéralisme prend un autre sens. Selon Michel Foucault, le néolibéralisme est présenté comme une technique de gouvernement, une politique économique et sociale étendant l'emprise des mécanismes du marché à l'ensemble de la vie, ce qui est contesté par les disciples de Friedrich Hayek qui voient le libéralisme comme une priorité donnée à l'action libre des individus contre toute « emprise », et jugent absurde toute "technique de gouvernement" voulant interférer sur le marché, fut-ce pour en étendre l'influence. Friedman et Hayek sont désignés en France comme en étant en grande partie les inspirateurs[réf. souhaitée], bien qu'ils ne se soient jamais revendiqués du néolibéralisme, mais seulement du libéralisme. Au contraire de la signification précédente, leur libéralisme est anti-keynésien, et limite voire supprime l'intervention étatique. Le contexte économique marqué par la fin du système de Bretton Woods relance les discussions entre écoles économiques et leur intensité a contribué à populariser ce terme.

Dans le débat contemporain (il est vrai très controversé, sinon polémique depuis les années 1970), le terme « néo-libéral » est couramment utilisé par les courants critiques du libéralisme pour qualifier leurs adversaires. Il revêt généralement une connotation péjorative : les analystes désignés par ce terme refusent le plus souvent de s'y reconnaître.

Le néo-libéralisme français (1938-années 1960)[modifier | modifier le code]

Le courant néo-libéral est actif en France durant une période assez brève, comprise entre le colloque Walter Lippmann[7] de 1938 et la fin des années 1960. La consistance de sa volonté est de réagir à la domination des idées planistes et dirigistes de la fin des années 1930 et de montrer que le réel affrontement des problèmes de l’heure passe par une réforme et une reconstruction du Libéralisme. Par ailleurs, comme le montrent la liste des participants aux colloques et la teneur des débats, la volonté de faire face aux totalitarismes dans un contexte international de rivalité Est-Ouest a permis de réunir et de faire dialoguer au sein de ce courant des tendances assez diverses.

Le néo-libéralisme et le colloque Walter Lippmann[modifier | modifier le code]

Vont se rencontrer au colloque Lippmann des libéraux français, des membres influents de l’école autrichienne : Friedrich von Hayek et Ludwig von Mises, des hommes qui feront l’ordo-libéralisme allemand après-guerre : Wilhelm Röpke, Alexander Rüstow (Walter Eucken, le grand théoricien de ce mouvement, n’avait pas reçu l’autorisation de quitter l’Allemagne[8]), ainsi que des participants de divers autres pays.

Néolibéralisme ou libéralisme, quel nom choisir  ?[modifier | modifier le code]

En fait, la question du changement de nom recouvre la réponse à une question  : le déclin du libéralisme provient-il de circonstances extérieures ou est-il la conséquence d'une non-adaptation du libéralisme type XIXe siècle à la réalité de l’après-Première Guerre mondiale  ?

  • Pour Mises [9], l'explication vient des seuls faits extérieurs à la doctrine libérale : il n’y a pas lieu de la retoucher.
  • Pour les ordo-libéraux et la majorité des économistes français présents, au contraire, la doctrine libérale doit être réactualisée.

Les auteurs du néo-libéralisme français[modifier | modifier le code]

François Bilger[10] compte parmi les principaux auteurs Jacques Rueff, un disciple de Clément Colson, Maurice Allais, Louis Baudin et Daniel Villey. En marge de ce courant, Jacques Cros - à la différence de François Bilger - pense que le libéralisme doit désormais incorporer l’apport de la théorie keynésienne[11].

La Résistance et les réformes de structures[modifier | modifier le code]

Pour Kuisel[12], durant la Résistance des débats ont eu lieu entre les planistes minoritaires du Parti socialiste (André Philip, Georges Boris, Jules Moch, Pierre Mendès France) et les néolibéraux (Étienne Hirsch, René Courtin, Maxime Blocq-Mascart et René Pleven) : les premiers veulent introduire des structures socialistes et se méfient des États-Unis et de la Grande-Bretagne ; les seconds entendent que le marché et l'initiative privée restent au cœur de l'économie et, sur le plan international, sont en faveur d'une amitié euro-atlantique. Toutefois, dans l'après-guerre, dans la réalisation des réformes, pour Kuisel[13], ce n'est pas ce débat qui a été central mais plutôt l'influence du Parti communiste et du général de Gaulle.

Néolibéralisme français et ordolibéralisme allemand[modifier | modifier le code]

Dans une communication à un colloque tenu en 2000 dont les actes ont été publiés en 2003, François Bilger établit un comparatif entre néolibéralisme français et ordolibéralisme allemand en pointant les points de convergence et de divergence. Certains points de divergence semblent encore susceptibles de rendre compte des différences d'approche entre les deux pays.

Convergences[modifier | modifier le code]

  • Croyance en la liberté de la production et de l’échange, en la libre concurrence, au libre fonctionnement du mécanisme des prix et à la stabilité monétaire.
  • Le « libéralisme de laissez-faire » est susceptible d’aboutir à sa propre destruction. L’instauration d’une économie de marché efficace et stable exige donc une législation très précise de la propriété, des contrats, de la faillite, des brevets, de la concurrence, de l’émission monétaire et du crédit, du système fiscal, du travail, de la solidarité sociale ainsi qu'une définition soigneuse des modalités d’intervention économique et sociale de l’État compatibles avec le bon fonctionnement du système[8].

Divergences[modifier | modifier le code]

Divergence théorique[modifier | modifier le code]
  • « Depuis le XIXe siècle, la science économique française s'est caractérisée essentiellement par une approche abstraite et déductive à partir de modèles mathématiques de la réalité économique fondamentale. » Ont illustré cette approche Arsène Dupuit, Augustin Cournot, Léon Walras, Clément Colson. Parmi les néolibéraux, Jacques Rueff et Maurice Allais poursuivent « cette tradition d'élaboration d'une physique sociale[14]. »
  • Les Allemands au contraire pratiquent une démarche inductive et concrète des réalités et des tendances historiques dans la tradition de Wilhelm Roscher, Bruno Hildebrand, de Karl Knies de Gustav von Schmoller ou de Max Weber. Pour Bilger[15], ces auteurs marquent Walter Eucken qui « a eu pour ambition de dépasser synthétiquement la fameuse querelle des méthodes entre les historistes allemands et les théoriciens allemands ».
Options philosophiques et éthiques différentes[modifier | modifier le code]
  • En France chez Louis Baudin et Daniel Villey, l'accent est mis sur l'indivisibilité de la liberté, la méfiance à l'égard des empiètements de l'État sur la liberté individuelle et la souveraineté des individus[15]
  • Pour les ordolibéraux, les notions d'ordre et d'harmonie sociale concurrencent l'idée de liberté individuelle. « Avec Kant, ils prônent la liberté dans le respect de la loi morale, autrement dit la seule liberté de bien faire et non la liberté absolue » [16].
Une conception différente de l’action publique[modifier | modifier le code]
  • Les néolibéraux français sont très sensibles aux perturbations liées à des interventions intempestives des pouvoirs publics dans le domaine monétaire et fiscal. Par contre, ils ne s’opposent pas au maintien d'un secteur public important s'il respecte une gestion au coût marginal. Ils ne sont pas non plus systématiquement opposés à la formation de cartels et d'oligopoles.
  • Les ordolibéraux sont plus stricts sur la nécessité de respecter les règles d'une concurrence loyale fondée sur l'interdiction des cartels. Ils considèrent également qu'il convient « de compléter l'instauration de cette économie concurrentielle en mettant en œuvre une politique sociale et même sociétale très active, non seulement pour corriger ses conséquences humaines éventuellement défavorables, mais aussi pour créer des conditions sociales favorables à son bon fonctionnement et au développement d'une société libre et juste »[16]

Fin du néolibéralisme français à la fin des années 1960[modifier | modifier le code]

Plusieurs raisons[17] expliquent la disparition du néolibéralisme français[18] à la fin des années 1960 concomitant avec le déclin de l'ordolibéralisme :

  • L’évolution des faits et des situations alors que disparaît la génération des fondateurs
  • Une volonté des libéraux français de rompre avec les néolibéraux français du XXe siècle et de reconstruire un libéralisme français sur des bases autrichiennes et américaines ainsi que sur des auteurs français du XIXe siècle comme Bastiat[17]
  • Une séparation forte entre grandes écoles et universités[17]. Le néolibéralisme en France reposait à la fois sur des hommes issus de Polytechnique, (Ernest Mercier, Louis Marlio et Auguste Detœuf pour la première génération, Jacques Rueff et Maurice Allais pour la seconde) et sur des universitaires Louis Baudin, René Courtin, Daniel Villey notamment.
  • On pourrait ajouter que d’une certaine façon le néolibéralisme avait atteint l’essentiel de ces objectifs. Par ailleurs on peut se demander si les auteurs français avaient un réel sentiment d'appartenance à une école économique.

Néo-Libéralisme depuis les années 1970[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Antilibéralisme.

Depuis la fin des années 1970 dans le monde anglo-saxon -et depuis les années 1990 en Europe-, le terme « néolibéralisme » (aussi dénommé « ultralibéralisme » ou même « hyperlibéralisme »[19]) fait référence à des politiques libérales sur le plan économique, en réaction contre les idées Keynésiennes et d'une façon plus générale contre l'intervention de l'État.
Cette doctrine inspire Margaret Thatcher au Royaume-Uni, Ronald Reagan aux États-Unis dans les années 1980. Certains opposants au libéralisme mettent aussi Pinochet au Chili, ainsi que des organismes comme le FMI, l'OMC, la Banque mondiale. C'est notamment le cas des altermondialistes, voir l'article « Altermondialistes tout terrain » de Jacques Nikonoff dans Le Monde diplomatique de mai 2004.

Pour ses partisans, il s'agit de promouvoir un libéralisme renouvelé dans sa pensée et pour l'action, reposant sur deux piliers majeurs : le monétarisme et l'économie de l'offre.
Pour ceux qui le dénoncent, (le terme est souvent employé à gauche, mais fait aussi partie du vocabulaire de la droite dite « conservatrice ») le « néolibéralisme » accroît les inégalités sociales, réduit la souveraineté des États[20] et nuit à la croissance des pays en développement.

Les politiques « néolibérales »[modifier | modifier le code]

Ces politiques développent une critique radicale des idées dominantes, fortement imprégnées par les thèses keynésiennes et le fort niveau d'intervention de l'État dans la plupart des économies.
Elles visent au contraire à réduire l'emprise du secteur public sur l'économie, au profit du secteur privé[21], sous l'influence de l'idée qu'il en résulterait une administration plus efficace et une économie plus forte.

Promotion du monétarisme[modifier | modifier le code]

les thèses monétaristes - reprises de l'École de Chicago- sont mises en avant : selon les néo-libéraux la conjoncture doit être accompagnée et l'inflation combattue par une politique plus active des taux de l’intérêt.

Promotion de l'économie de l'offre[modifier | modifier le code]

L'économie de l'offre correspond à un courant de pensée apparu aux États-Unis, sous Ronald Reagan, alors qu'il est successivement gouverneur de Californie puis chef de l'État fédéral. Pour ses partisans, la stimulation de l'offre - au contraire de la stimulation keynésienne de la demande effective - est présentée comme le facteur clé de succès pour l'encouragement - et si nécessaire la relance- de l'économie générale : des auteurs comme Arthur Laffer préconisent la dérégulation et la levée de toutes les « contraintes » - en particulier fiscales - qui pèsent sur les agents économiques porteurs de l'initiative privée : privatisations, allègements fiscaux, flexibilité du marché du travail, suppression de l'État-providence, diminution des cotisations sociales, réduction des dépenses publiques, retour à l'équilibre du budget de l'État, encouragement à l'épargne...

Le consensus de Washington[modifier | modifier le code]

Le consensus de Washington[22] selon John Williamson[23] résume en 10 points les propositions qu'on qualifie de « néolibérales » :

  • Politique budgétaire : les déficits n'ont d'effets positifs qu'à court terme sur l'activité et le chômage, alors qu'ils seront à la charge des générations futures. À long terme, ils produisent inflation, baisse de productivité et d'activité. Il faut donc les proscrire, et n'y recourir qu'exceptionnellement lorsqu'une stabilisation l'exige ;
  • Les dépenses publiques doivent se limiter à des actions d'ampleur sur des éléments clefs pour la croissance et le soutien aux plus pauvres : éducation, santé publique, infrastructures… Les autres subventions (spécialement celles dans une logique de guichet) sont nuisibles ;
  • Politique fiscale : les impôts doivent avoir une assiette large et des taux marginaux faibles de manière à ne pas pénaliser l'innovation et l'efficacité ;
  • Politique monétaire : les taux d'intérêts doivent être fixés par le marché ; ils doivent être positifs mais modérés ;
  • Pas de taux de change fixe entre les monnaies ;
  • Promotion de la libéralisation du commerce national et international : cela encourage la compétition et la croissance à long terme. Il faut supprimer les quotas d'import ou export, abaisser et uniformiser les droits de douanes…
  • Libre circulation des capitaux pour favoriser l'investissement ;
  • Privatisation des entreprises publiques, démantèlement des monopoles publics pour améliorer l'efficacité du marché et les possibilités de choix offertes aux agents économiques ;
  • Déréglementation; à l'exception des règles de sécurité, de protection de l'environnement, de protection du consommateur ou de l'investisseur, toutes les règles qui entravent la concurrence, et empêchent les nouveaux compétiteurs d'entrer sur un marché doivent être éliminées ;
  • La propriété doit être légalement sécurisée ;
  • Financiarisation.

Les écoles économiques parfois qualifiées de « néo-libérales »[modifier | modifier le code]

De nos jours le terme « néolibéral » est employé d'abord et surtout pour qualifier des écoles économiques libérales, telles que l'école autrichienne et l'école de Chicago ainsi que certains de leurs chefs de file tels que Milton Friedman ou Friedrich Hayek, deux hommes qui n'ont jamais revendiqué ce terme.

Périmètre flou de la famille néo-libérale[modifier | modifier le code]

Pour autant un certain flou plane sur le périmètre exact de la famille « néo-libérale » :

  • Aux États-Unis, le keynésianisme, pourtant en opposition profonde avec le monétarisme et le libéralisme classique, peut être considéré comme néolibéral. John Maynard Keynes se réclame lui-même comme « new liberal » lorsqu'il soutient sa doctrine interventionniste.
  • Les penseurs anglo-saxons[réf. nécessaire] distinguent cependant ce new liberalism du neoliberalism, l'emploi du second terme étant refusé à Keynes, sa pensée est en effet soit considérée comme une relecture du libéralisme soit comme s'inscrivant dans le mouvement social-démocrate[réf. nécessaire].
  • Cette ambiguïté sur les significations de « libéral » entre l'Europe et l’Amérique du Nord trouve son explication dans l'évolution sémantique du terme « libéral » aux États-Unis : Pendant la première moitié du XXe siècle de nombreux socialistes et sociaux-démocrates américains ont préféré utiliser ce mot afin de gommer toute référence au socialisme européen. L'auteur libertarien David Friedman remarque en effet : « Une des tactiques efficaces du socialisme rampant, aux États-Unis en particulier, a été d'annexer des mots qui ont une connotation favorable. Le meilleur exemple est le terme liberal. Au XIXe siècle, un libéral était partisan d'une politique économique de laissez-faire, du libre-échange, […] des libertés civiles. Le mot avait des connotations extrêmement positives, même aujourd'hui […] illiberal est toujours péjoratif. Les socialistes se sont opposés aux politiques économiques libérales. Ceux qui eurent le plus de succès au lieu de dire que le libéralisme était mauvais […] se donnèrent le nom de libéraux […] et appelèrent leurs adversaires des « conservateurs » »[24].

Dès lors il est compréhensible que cette différence de perception à propos du terme « libéral » rejaillisse sur le terme « néo-libéral ».

Le néolibéralisme héritier du libéralisme néo-classique[modifier | modifier le code]

Article détaillé : école néoclassique.

Pierre Bourdieu, dans un article du Monde diplomatique daté de mars 1998, semble voir « l’essence du néolibéralisme » dans ce qu’il appelle le « mythe walrassien de la « théorie pure » ». Selon Bourdieu, le programme néolibéral « tend globalement à favoriser la coupure entre l’économie et les réalités sociales ». C'est « un programme de destruction méthodique des collectifs », c'est-à-dire de « toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur : nation, dont la marge de manœuvre ne cesse de décroître ; groupes de travail, avec, par exemple, l’individualisation des salaires et des carrières en fonction des compétences individuelles et l’atomisation des travailleurs qui en résulte ; collectifs de défense des droits des travailleurs, syndicats, associations, coopératives ; famille même, qui, à travers la constitution de marchés par classes d’âge, perd une part de son contrôle sur la consommation »[25].

Le néolibéralisme, nouvel avatar du capitalisme ?[modifier | modifier le code]

Le capitalisme moderne tend à reposer sur une plus grande liberté de commerce par négociation au sein de grandes institutions internationales comme l'Organisation mondiale du commerce permettant une ouverture des marchés mondiaux élargie, qui ne se limite plus aux marchandises, mais s'étend à d'autres domaines. La libéralisation, prônée par ces organismes, consiste en la suppression de barrières réglementaires nationales. Les services, avec le développement des accords AGCS, mais également l'ouverture à la concurrence de marchés, comme la santé et l'éducation et les services sociaux, autrefois dévolus aux États, sont concernés. Ainsi, le capitalisme s'étend à de nouveaux domaines de la vie humaine. Certains utilisent l'expression « marchandisation du monde » pour marquer leur hostilité à ce développement du capitalisme.

Le capital est moins centré qu'avant sur la détention d'entreprise d'un pays donné. La version moderne, qui serait un effet du « néolibéralisme » est la capacité à échanger et faire circuler du capital dématérialisé (les actions) sur un marché mondial : ces échanges de capitaux n'impliquent aucun déplacement physique, et sont une simple écriture électronique dans les ordinateurs des banques du monde [réf. nécessaire]. Le marché des actifs négociables a pris une place dans de nouveaux domaines, comme l'eau, l'électricité, etc. Elle tend à en couvrir de plus en plus, comme l'extension des transactions aux droits à polluer, comme la Bourse du carbone.

Une notion dénoncée[modifier | modifier le code]

De nombreuses personnalités sont dénoncées comme « néolibérales » sans que ces personnes se réclament de ce courant. Les antilibéraux dénoncent alternativement le libéralisme et le néo-libéralisme, doctrine qui contredirait l'essence du véritable libéralisme.

Ainsi le journaliste français Jean-François Kahn affirme que le fait qu'un mode de pensée plus récent que le libéralisme, qu'il appelle néo-libéralisme constitue en fait une manifestation déguisée de l'antilibéralisme : le libéralisme suppose selon lui une superstructure capable de faire respecter la libre concurrence contre les conglomérats (lois antitrust, État fort pour les faire respecter), alors que cette nouvelle mouvance contesterait les deux, condamnant à terme le libéralisme au profit du règne de quelques oligopoles imposant, par entente tacite, des tarifs dont la demande ne déciderait pas[réf. souhaitée].

Pierre-André Taguieff réplique que le néo-libéralisme est la dernière appellation du diable chez les « démagogues néo-gauchistes »[26], tandis qu'Alain Wolfelsperger parle d'« ultra-antilibéralisme »[27].

Les relais médiatiques du « néolibéralisme »[modifier | modifier le code]

En août 1996, l'écrivaine et militante altermondialiste Susan George publie un article dans le mensuel Le Monde diplomatique où elle relève un cas de conflit d'intérêt à grande échelle dans la médiatisation d'une conférence de Francis Fukuyama (alors inconnu du grand public) en 1988, « proclamant la victoire totale de l’Occident et des valeurs néolibérales dans la guerre froide ». Il impliquait M. Allan Bloom, alors directeur du Centre Olin pour l'étude de la théorie et la pratique de la démocratie à l'université de Chicago (et recevant chaque année 36 millions de dollars de la Fondation Olin) ; le bi-mensuel The National Interest, qui reçoit un million de dollars de subvention d'Olin et dont le directeur est M. Irving Kristol (lui-même financé à hauteur de 326 000 dollars par la Fondation Olin) et M. Samuel Huntington, alors directeur de l'Institut Olin d'études stratégiques à Harvard (financé à hauteur de 14 millions de dollars par Olin). Susan George conclut que « le "débat" ainsi lancé par quatre bénéficiaires de fonds Olin autour d’une conférence Olin dans une revue Olin se retrouve bientôt dans les pages du New York Times, du Washington Post et de Time. Aujourd’hui, tout le monde a entendu parler de M. Francis Fukuyama et de La Fin de l’Histoire, devenu un best-seller en plusieurs langues ! La boucle idéologique est bouclée »[28].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Gilles Dostaler, Le Libéralisme de Hayek, La découverte, 2001, p. 107
  2. voir les publications d'Esther Duflo, d'Amartya Sen ou de Jean-Baptiste de Foucauld
  3. Idée attribuée à Henri Guaino et reprise par Jacques Chirac à plusieurs reprises lors de sa campagne présidentielle de 1995
  4. Voir l'action de l'Organisation "Global Witness" ou les actions correctrices de l'Agenda 21
  5. Le Nouveau Petit Robert, 1993.
  6. « For Keynes was, for want of a better word, a “neoliberal”, perhaps the earliest. By his own admission, Keynes lay at the “liberal socialist” end of the broad spectrum of political and social thought that runs to Ludwig von Mises, Hayek and successors such as Milton Friedman at the other » in Moggridge, Keynes, Fontana books, 1976, p. 42.
  7. En général les écrits universitaires fixent le début du néo-libéralisme au colloque Lippmann. Denord, 2001, p.10 ; Bilger, 2003, p.6.
  8. a et b Bilger, 2003, p. 6
  9. Col. Lipp., 1939, pp. 36-37.
  10. Bilger, 2003, p. 3
  11. Jacques Cros, 1951 p. 338 et suivantes
  12. Kuisel, 1984, pp. 273-274
  13. Kuisel, 1984, p. 274
  14. Bilger, 2003, pp. 7-8
  15. a et b Bilger, 2003, p. 7
  16. a et b Bilger, 2003, p.8
  17. a, b et c Bilger, 2003, p.9
  18. On peut remarquer que le néolibéralisme français disparaît au moment où le mot même néolibéralisme va connaître un très grand essor y compris dans le monde anglophone. Son essor s'explique peut-être par une volonté de nommer le changement que connaît alors le monde. Comme aux États-Unis, le mot liberalism était plutôt accoler à la période 1933-fin 1960 (voir citation de David Friedman dans une autre note de bas de page), il convenait semble-t-il d'utiliser un autre mot comme cela avait été fait en France en 1938 pour des raisons opposées.
  19. Pierre Larrouturou  : «L’hyperlibéralisme nous conduit dans le mur», Libération, 1er décembre 2007
  20. « Le régime « néolibéral » sape les fondements de la souveraineté populaire en transférant le pouvoir de décision des gouvernements nationaux à un « parlement virtuel » d'investisseurs et de prêteurs, préalablement organisés dans de grandes firmes. Ce parlement virtuel peut exercer un « droit de veto » contre les projets gouvernementaux au moyen de fuites de capitaux et d'attaque contre les monnaies » écrivait notamment Noam Chomsky en 1999 (Raison & liberté. Sur la nature humaine, l'éducation & le rôle des intellectuels, Agone, coll. « Banc d'essais », 2010, p. 235).
  21. Cohen, Joseph Nathan (2007), The Impact of Neoliberalism, Political Institutions and Financial Autonomy on Economic Development, 1980–2003, Dissertation, Department of Sociology, Princeton University. 2007
  22. parce que partagées par les organisations économiques basées dans cette ville (le FMI, la Banque mondiale…)
  23. Williamson, John (1990), « What Washington Means by Policy Reform » in John Williamson, ed. Latin American Adjustment: How Much Has Happened? (Washington : Institute for International Economics
  24. David Friedman : Vers une société sans État, chapitre 13
  25. L'essence du néolibéralisme, par Pierre Bourdieu (Le Monde diplomatique)
  26. Pierre-André Taguieff : L’émergence d’une judéophobie planétaire, in Outre-terre, Revue française de géopolitique, 3 janvier 2003
  27. L’ultra-antilibéralisme, Alain Wolfelsperger
  28. Comment la pensée devint unique ? Le Monde diplomatique, août 1996

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Serge Audier, Aux origines du néo-libéralisme : Le colloque Lippmann, Le Bord de l'Eau, Collection : Les voies du politique, 2008.
  • Serge Audier, Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle, Paris, Grasset, 2012.
  • Jacques Cros, Le Néolibéralisme, étude positive et critique, Librairie de Médicis, 1951.
  • Pierre Dardot et Christian Laval, La Nouvelle Raison du monde, essai sur la société néolibérale, Éditions La Découverte, Paris, 2009
  • François Denord, Néo-libéralisme version française, histoire d'une idéologie politique, Demopolis, 2007.
  • Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Gallimard/Seuil, 2004.
  • Serge Halimi, Le Grand Bond en arrière, Fayard, 2004.
  • Miguel Karm, L'Europe à l'économie du politique. La contribution des premiers néo-libéraux aux projets de gouvernance économique de l’Europe – paradigmes doctrinaux et implications politiques (1938-1958) : institutionnalisation, restauration et régulation du marché, planisme libéral, fédération et communauté des nations, thèse doctorat, U. Paris II, 2005.
  • Richard F. Kuisel, 1984, Le Capitalisme et l'État en France, Gallimard
  • Alain Laurent, Le Libéralisme américain, histoire d'un détournement, Les Belles Lettres, 2006
  • Christian Laval, L'Homme économique, essai sur les racines du néolibéralisme, Gallimard, coll. « Nrf essais », 2007, 396 p.
  • Henri Lepage, Demain le capitalisme, 1978, Livre de poche, ISBN 978-2-253-01885-8
  • René Passet, L'Illusion néo-libérale, Flammarion, coll. « Champs », 2001.
  • Gaëtan Pirou, Néo-libéralisme, néo-corporatisme, néo-socialisme, Paris, Gallimard, 1939.
  • Travaux du centre international d’études pour la rénovation du libéralisme, (1939), Le colloque Lippmann, Paris, Librairie de Médicis. En abrégé (Col.Lipp., 1939)
  • Aihwa Ong, Neoliberalism as Exception: Mutations in Citizenship and Sovereignty. Durham: Duke University Press, 2006

Articles[modifier | modifier le code]

  • François Bilger, « La Pensée néolibérale française et l’ordo-libéralisme allemand », in Patricia Commun (éd.), L’Ordo-libéralisme allemand, Cergy-Pontoise, CIRACC/CICC, 2003 [lire en ligne] (les numéros de page indiqués dans les notes de bas de page sont ceux de la version en ligne)
  • Francis Clavé, « Walter Lippmann et le néolibéralisme de la Cité libre », Cahiers d’économie politique, n° 48, 2005, pp. 79-110.
  • François Denord, « Aux Origines du néo-libéralisme en France : Louis Rougier et le Colloque Walter Lippmann de 1938 », Le Mouvement social, n° 195, 2001, pp. 9-34.
  • Christian Laval, « Penser le néolibéralisme. À propos de Les Habits neufs de la politique mondiale de Wendy Brown et de Néolibéralisme version française de François Denord » in La Revue internationale des livres et des idées, n°2, nov.-déc. 2007. [lire en ligne].
  • Jean Piel, « Le virage néolibéral planétaire depuis 25 ans : la nouveauté proclamée ou le dernier avatar du capitalisme toujours tel qu’en lui-même ? », Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Debates, 2007. [lire en ligne]

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