Benjamin Constant

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Benjamin Constant

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Portrait de Benjamin Constant.

Activités Romancier
Essayiste
Naissance
Lausanne
Décès (à 63 ans)
Paris
Mouvement Libéralisme
Romantisme

Œuvres principales

Benjamin Constant de Rebecque, né à Lausanne le , mort à Paris le , inhumé au cimetière du Père-Lachaise[1], est un romancier, homme politique, et intellectuel français d'origine suisse.

Républicain et engagé en politique depuis 1795, il soutiendra le Coup d'État du 18 fructidor an V, puis celui du 18 Brumaire. Il devient sous le Consulat le chef de l'opposition libérale dès 1800. Après avoir quitté la France pour la Suisse puis l'Allemagne, il se rallie à Napoléon pendant les Cent jours, et revient en politique sous la Restauration. Élu député en 1818, il le sera encore à sa mort en 1830. Chef de file de l'opposition libérale, connue sous le nom des « Indépendants », il est l'un des orateurs les plus en vue de la Chambre des députés et défend le régime parlementaire. Lors de la Révolution de juillet, il soutient l'installation de Louis-Philippe sur le trône.

Auteur de nombreux essais sur des questions politiques ou religieuses, Benjamin Constant est aussi l'auteur de romans psychologiques sur le sentiment amoureux comme Le Cahier rouge (1807), où se retrouvent des éléments autobiographiques de son amour pour Madame de Staël, et Adolphe (1816).

Biographie[modifier | modifier le code]

Benjamin Constant naît le à Lausanne, fils de Louis-Arnold-Juste Constant de Rebecque (colonel dans un régiment suisse au service de la Hollande, à Huningue en ) et d'Henriette-Pauline de Chandieu (morte des suites de ses couches le 10 novembre suivant), dans une famille de descendant de réfugiés huguenots du début du XVIIe siècle.

Suivant son père constamment en voyage, il achève ses études à l'université de Nuremberg en Bavière (1782), puis en Écosse à l'université d'Édimbourg (1783). Il passe la plus grande partie de sa vie en France, en Suisse et en Grande-Bretagne. En 1787, il rencontre à Paris Mme de Charrière, avec laquelle il entame une liaison et une longue correspondance. Son père l'attache en comme chambellan à la cour de Brunswick, où il épouse le Johanne Wilhelmine Luise, dite Minna, baronne de Cramm (1758-1825) et dame d'honneur de la duchesse de Brunswick Augusta de Hanovre, puis devient conseiller de légation.

Le , il rencontre Charlotte de Hardenberg (1769-1845), fille d'un conseiller de légation et nièce de Hardenberg, mariée depuis 1787 à Wilhelm Albrecht Christian, baron de Mahrenholz (1752-1808), avec laquelle il se lie d'amitié. Charlotte divorce, tandis que les Constant se séparent fin , avant d'engager en une procédure de divorce, lequel est prononcé le [2],[3],[4]. Après le départ de Constant en , Charlotte se remarie à Brunswick le avec le vicomte Alexandre Maximilien du Tertre (1774-1851), un émigré français dont elle divorce en mai 1807. Le 5 juin 1808, Benjamin et Charlotte se marient en secret. Charlotte restera l'épouse de Benjamin jusqu'à la mort de celui-ci en 1830, et mourra elle-même en juillet 1845.

Il entretient de 1794 à 1810 une liaison fameuse avec Germaine de Staël, et la richesse de leurs échanges intellectuels au sein du Groupe de Coppet en fait l'un des couples les plus en vue de leur époque. Il échange une longue correspondance avec sa cousine Rosalie pour qui il a beaucoup d'affection. Il est très actif dans la vie publique durant la deuxième moitié de la Révolution française puis sous la Restauration française.

Sous la Révolution française[modifier | modifier le code]

Quittant la Suisse, Benjamin Constant arrive à Paris avec Mme de Staël le , peu après la journée de prairial, et fait ses débuts politiques. Il commence par publier un violent réquisitoire contre le projet de décret des deux-tiers, avant de faire volte-face, un mois plus tard, et d'appeler, sous l'influence de Jean-Baptiste Louvet de Couvray, avec lequel il s'est lié d'amitié, au soutien de la constitution de l'an III et des conventionnels qui l'ont enfantée[5]. Il publie les « Lettres à un député de la Convention » dans les Nouvelles politiques, nationales et étrangères de Suard (24-). Le , le Comité de salut public exilant Mme de Staël, il la suit dans sa propriété de Coppet sur les rives du lac Léman, en Suisse.

Entre la journée de vendémiaire et celle de fructidor, il s'émancipe de la tutelle et du salon de Mme de Staël et se lie avec Paul Barras, s'engageant en faveur de la politique directoriale[5]. Mi-, il publie sa première brochure politique importante : De la force du gouvernement actuel et de la nécessité de s'y rallier, insérée dans Le Moniteur. Fin mai-début , il publie Des effets de la Terreur à la suite de la seconde édition de De la force du gouvernement actuel et de la nécessité de s'y rallier. Devenu orateur au Cercle constitutionnel de la rue de Lille, qui réunit les républicains modérés, il s'oppose au club de Clichy.

Après la coup d'État du 18 fructidor an V, il sollicite auprès de Barras, dans une lettre datée du , d'être agréé par le gouvernement comme candidat officiel, mais sans succès. Le virage à gauche du Directoire et la poussée électorale des Néo-jacobins le marginalisent. La presse directoriale et néo-jacobine lancent de vives campagnes de presse contre ce « professeur d'oligarchie ». Lors des élections de l'an VI, il subit un échec cuisant. Malgré la mobilisation des réseaux de Mme de Staël, il ne parvient pas à devenir député du Léman. De retour à Paris, exclu de la compétition électorale de l'an VII, il se lie avec Sieyès, nommé au Directoire le , et soutient ses projets de révision constitutionnelle[5].

Absent de Paris du 14 au 17 brumaire pour se porter à la rencontre de Mme de Staël, alors de retour dans la capitale, il y arrive en sa compagnie le soir du 18 brumaire (). Le lendemain, il assiste à Saint-Cloud au coup d'État de Bonaparte. Le 24 décembre, Sieyès, qui est alors occupé à placer ses amis et alliés, le fait nommer au Tribunat, malgré de nombreuses oppositions et les réticences de Bonaparte[6].

Avec d'autres libéraux, il s'y oppose bientôt à la monarchisation du régime, s'opposant à l'établissement des tribunaux spéciaux, et participe à la rédaction définitive du Code civil. Le 5 janvier 1800, il prononce au Tribunat son premier discours, qui le fait apparaître comme le chef de l'opposition libérale, dans lequel il dénonce « le régime de servitude et de silence » qui se prépare. L'été 1801 voit son départ pour la Suisse, et, le il est écarté du Tribunat.

Éloigné de Paris avec Mme de Staël sur l'ordre de Napoléon en 1803, il passe en Allemagne. À Weimar, il rencontre Friedrich von Schiller, Johann Wolfgang von Goethe, Christoph Martin Wieland et Johann Gottfried von Herder. Nommé membre de l'académie de Göttingen, il traduit en vers français le Wallenstein de Schiller (1809).

Sous l'Empire[modifier | modifier le code]

En , il retrouve à Paris Charlotte de Hardenberg, avec laquelle il entame une liaison en . Mme de Staël ayant refusé de l'épouser après le décès de son époux, Charlotte et le vicomte du Tertre ayant divorcé en 1807, Benjamin Constant se marie secrètement avec Charlotte à Besançon, le [7]. Entré vers la même époque en relations avec Bernadotte, il est décoré de l'Étoile polaire.

En 1814, il fait paraître De l'esprit de conquête et d'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation actuelle, hostile à Napoléon. Par l'entremise de Mme Récamier, il est chargé par Caroline Bonaparte, reine consort de Naples de défendre ses intérêts au Congrès de Vienne. Sous la Première Restauration, il défend l'alliance des Bourbons avec l'héritage issu de la Révolution dans Le Journal des Débats. Aussi, quand lui parvient la nouvelle du retour de l'île d'Elbe de Napoléon, il publie le un article dans lequel il le traite « d'Attila, de Gengis Khan, plus terrible, plus odieux encore », affirmant : « Je n'irai pas, misérable déserteur, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme, et bégayer des paroles profanées pour racheter une existence honteuse ». Puis il part pour Nantes avec l'idée de s'exiler aux États-Unis, avant de rentrer à Paris, où Napoléon le fait appeler le 14 avril pour lui demander un projet de constitution.

Les Cent-Jours[modifier | modifier le code]

Rallié à l'Empire, il est nommé au Conseil d'État () et participe à la rédaction de l'Acte additionnel (). Il formule sa théorie du régime parlementaire dans Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs ().

Après la seconde abdication de Napoléon, il se réfugie à Bruxelles (), puis en Angleterre (), bien que sa condamnation à l'exil, prononcée le , ait été révoquée par le Roi le 24 juillet suivant, et y publie Adolphe.

Sous la Restauration[modifier | modifier le code]

Benjamin Constant reprend la route de Paris le , à la suite de la dissolution de la Chambre des députés des départements, le 10. Opposé aux Ultras, il fait paraître Des moyens de rallier les partis en France, et collabore au Mercure. Une fois celui-ci interdit par la censure, Constant est l’un des fondateurs et des principaux rédacteurs de La Minerve française, puis de La Renommée. Il y rédige aussi bien des analyses que des comptes rendus d’ouvrages, dont la teneur politique est généralement marquée. Cette activité fait de Constant l’une des personnalités en vue de la vie politique et l’un des leaders d’opinion du courant libéral. Il donne par ailleurs une série de cours à l’Athénée royal, dont la célèbre conférence «De la liberté des anciens comparée à celle des modernes»; Constant y insiste sur le nécessaire intérêt des citoyens modernes à la vie politique: le système représentatif moderne décharge certes les citoyens du «travail» politique professionnel mais il exige cependant leur extrême vigilance et leur engagement participatif pour garantir l’exercice de leurs droits et la préservation de leurs jouissances privées.

Dès 1817, Constant aspire à compléter son activité journalistique par un mandat électif; mais sa personnalité, son passé ainsi que ses livres et ses articles lui suscitent de tenaces inimitiés auprès du gouvernement et des royalistes. Conscient que l’épisode des Cent-Jours lui a valu autant d’incompréhensions que d’ennemis, Constant ressent le besoin de se justifier, et il fait alors paraître les Mémoires sur les Cent-Jours; de même cherche-t-il à faire valoir l’immutabilité de ses opinions libérales en publiant un recueil de ses textes, le Cours de politique constitutionnelle. Cela ne suffit pas immédiatement à lui valoir une élection: battu une première fois à Paris en 1817, Constant est encore vaincu de quelques voix l’année suivante lorsque le ministère lui fait obstacle en lui opposant le grand industriel Ternaux, pourtant lui-même plus proche des libéraux que de la majorité ministérielle.

Lors d’une élection complémentaire au printemps 1819, Constant est finalement élu le 26 mars par la Sarthe (667 voix sur 1 051 votants et 1 490 inscrits), dont la délégation au Palais Bourbon comprend déjà le général La Fayette. Constant monte pour la première fois à la tribune le 14 avril; tout au long de son mandat, Constant essaiera d’orienter dans un sens plus libéral la marche du ministère, sans grand succès puisque le centre (ministériel), la droite et les ultras seront toujours majoritaires au cours de cette législature, surtout après l’assassinat du duc de Berry et le virage à droite pris alors par le gouvernement en réaction. Siégeant parmi le côté gauche de la Chambre, au sein de l'opposition libérale en compagnie de Voyer d’Argenson, Lafayette, Chauvelin, Laffitte, Dupont, Manuel, Foy, Martin de Gray ou Daunou, Constant défend les principes de la Charte, la liberté de la presse, les acquéreurs de biens nationaux, la liberté individuelle, la liberté religieuse, s’oppose aux lois d'exception, combat l’esclavage.

En , après une polémique dans la presse, il se bat en duel avec Joseph Forbin des Issarts. Réélu aux élections de député du 4e arrondissement de Paris par 737 voix sur 1 355 votants 1 475 inscrits. D'abord contestée à cause de sa nationalité suisse, son élection est finalement validée. Puis, aux élections du , il est réélu à la fois dans la circonscription de la Seine, où il obtient 1 035 voix sur 1 183 votants et 1 291 inscrits, et dans le 2e arrondissement électoral du Bas-Rhin (Strasbourg), avec 124 voix sur 243 votants et 268 inscrits ; il choisit la seconde. Durant ces deux législatures, il s'oppose aux lois sur le sacrilège, sur le droit d'aînesse (1826) et « de justice et d'amour » contre la presse (1827). L'un des 221 en 1830, il est réélu à Strasbourg le par 201 voix sur 275 votants et 296 inscrits.

Chef de file de l'opposition libérale de gauche (connue sous le nom des « Indépendants »), il est l'un des orateurs les plus éloquents de la Chambre des députés. Passé sans enthousiasme dans l'opposition dynastique après les ordonnances de juillet, il contribue à l'avènement de Louis-Philippe, qui le soulage de ses soucis financiers en lui faisant un don de 300 000 francs, tout en protestant que « la liberté passe avant la reconnaissance ». Le , après l'abdication de Charles X, le 2 août, il est nommé président d'une section au Conseil d'État. Réélu le avec 208 voix sur 237 votants et 279 inscrits, il prononce son dernier discours à la Chambre le 19 novembre.

Tombe de Benjamin Constant.

Malade, il décède le . Des funérailles nationales lui sont organisées le  ; entre cent et cent cinquante mille personnes suivent le convoi funèbre, ce qui en fait l'un des cortèges les plus importants de la Restauration et du début de la monarchie de Juillet en l’honneur d’un homme politique[8]. Au cours de la cérémonie, des jeunes gens veulent porter son cercueil au Panthéon, mais ils en sont empêchés. Un député ayant également sollicité cet honneur pour le défunt, la proposition est mise au vote, et n'obtient pas la majorité. Benjamin Constant est donc inhumé au cimetière parisien du Père-Lachaise (29e division).

L'affaire Wilfrid Regnault[modifier | modifier le code]

En 1817, il prend fait et cause pour Wilfrid Regnault. Celui-ci, accusé d'avoir assassiné une veuve à Amfreville, un village de Normandie, est condamné à mort le par la Cour d'assises de l'Eure. Ce jacobin normand avait vécu à Paris et était soupçonné d'avoir participé aux massacres de septembre sous la Révolution.

Benjamin Constant, à la suite du jeune Odilon Barrot, avocat de Regnault, estime que la réputation de Regnault a contribué grandement à sa condamnation. Le maire d'Amfreville-la-Campagne est en effet un noble, ancien député ultra de la Chambre introuvable de 1815. Il a participé à l'enquête, et s'est par la suite avéré l'auteur d'une note, parue dans la presse, calomnieuse à l'égard de Regnault. Constant reprend tous les éléments de l'enquête et poursuit comme publiciste la démarche que les avocats de Regnault avaient commencée : il confronte les témoignages, fait dresser un plan du village d'Amfreville, répertorie les incohérences et les contradictions des témoignages et lance une campagne de presse en faveur de Regnault, analysant toutes les incohérences de l'accusation une à une, avec autant de précision, de verve et de rigueur que Voltaire dans l'affaire Calas.

Les différentes voies judiciaires n'ayant pas abouti à sauver la tête de Regnault, le dernier recours est en effet l'instance royale, au moyen de l'opinion publique. Constant obtient, à la suite de la publication de deux brochures intitulées Lettres à Odilon Barrot, et de la campagne de presse qui suit, la commutation de la peine en vingt ans d'emprisonnement (au grand dam des ultras) à défaut de la reconnaissance de son innocence et de la grâce. Regnault sortira de prison en , et n'aura jamais rencontré Benjamin Constant.

À travers cette affaire particulière, c'est le droit, pour chaque personne, de combattre une décision judiciaire inique que défendait Constant. Dans un article paru dans la Minerve en mars 1818, il explique : « Encore un mot sur le procès de Wilfrid-Regnault », il écrit : « C'est aujourd'hui plus que jamais que les formes doivent être respectées […], que tout Français a le droit de s'enquérir si on les observe, si toutes les vraisemblances ont été pesées, tous les moyens de défense appréciés à leur juste valeur. » Il ajoutait que « mille motifs se réunissent pour entraîner les hommes, sans qu'ils s'en doutent, hors de la ligne, devenue étroite et glissante, de la scrupuleuse équité[9]. »

Œuvre[modifier | modifier le code]

Les commentateurs ont longtemps tenu le libéralisme de Constant pour une simple rationalisation de l'égoïsme et de l'intérêt matériel ou comme un écran idéologique au triomphe d'un gouvernement élitiste. Ces reproches, comme ceux qui associent Constant à une girouette, datent de l'époque même de Constant, et l'historien polémiste Henri Guillemin s'en est fait l'un des plus bruyants porte-parole.

Depuis une trentaine d'années cependant, les travaux sur les écrits, les manuscrits et la pensée de Constant ont complètement invalidé cette vision. L'édition des Principes de politique (1806-1810), manuscrit resté inédit jusqu'en 1980, a constitué un moment important à cet égard. On s'est de même rendu compte de l'unité de l'œuvre de Constant, loin des images de girouette : tant que les principes qu'il promeut peuvent être appliqués, peu lui importe en somme le mode de gouvernement (république, Empire ou monarchie constitutionnelle), d'où cette image qui lui a longtemps collé à la peau de serviteur déloyal aux régimes qui l'emploient.

Les sources : Benjamin Constant, lecteur[modifier | modifier le code]

Avant d'être un philosophe, Constant fut un lecteur passionné et un écrivain. Il avait une excellente connaissance de la philosophie et du romantisme allemand (Kant, Schelling, Schlegel). Il entra en 1796, dans une vive polémique avec le philosophe de Koenigsberg qui soutenait que dire la vérité était un devoir moral indépendant du contexte. Il fut également volontiers lecteur des nombreux libéraux français dont Voltaire et des écrits de Condillac (il a fréquenté le milieu de Fauvel et de Cabanis).

Adolphe, l'écrivain[modifier | modifier le code]

Constant est connu pour son abondante correspondance, son journal intime, ses récits autobiographiques dont Adolphe publié en 1816 à Paris.

Le critique Charles Du Bos (1882-1939) a dit de lui : « l'égal de quiconque (...) mais, pas plus que son esprit, sa langue ne témoigne d'aucun indice national. Elle est classique mais sans le tour classique.  ».

La liberté chez les Modernes[modifier | modifier le code]

Constant se distingue de ses aînés Rousseau et Montesquieu quant à sa vision du pouvoir de l'État. Pour lui, en schématisant, peu importe l'origine ou la nature du pouvoir (monarchie, république…) du moment qu'il est déployé de façon acceptable : le peuple reste souverain, sans quoi ce serait le règne de la force, mais son pouvoir doit s'arrêter au seuil de l'individu. Le bonheur et les besoins de la société ne recouvrent pas nécessairement ceux des individus : il faut donc conjuguer le pouvoir du peuple avec la protection de ceux-là. La société ne saurait avoir tous les droits sur l'individu ; il est des choses sur lesquelles la collectivité et les lois n'ont pas à s'exprimer, qu'elles n'ont pas le droit d'interdire, et que les individus ont le droit de faire : c'est ainsi que Constant donne une définition de la liberté. Il ajoute que l'homme souffrant naturellement du besoin d'agir et du plaisir à se croire nécessaire, le pouvoir occupé par un homme tend en général à s'accroître : il faut ainsi prendre des précautions contre le pouvoir lui-même (plutôt que contre l'homme qui le possède), comme d'une arme qui pourrait tomber en des mains incertaines : «c'est contre l'arme et non contre le bras qu'il faut sévir»[10].

« Toute autorité qui n'émane pas de la volonté générale est incontestablement illégitime. […] L'autorité qui émane de la volonté générale n'est pas légitime par cela seul […]. La souveraineté n'existe que d'une manière limitée et relative. Au point où commence l'indépendance de l'existence individuelle, s'arrête la juridiction de cette souveraineté. Si la société franchit cette ligne, elle se rend aussi coupable de tyrannie que le despote qui n'a pour titre que le glaive exterminateur. La légitimité de l'autorité dépend de son objet aussi bien que de sa source »[11]. Constant théorise ainsi l'expérience vécue sous la Terreur : le peuple souverain sans limite conduit à des formes aussi abominables que la plus brutale monarchie de droit divin.

La multiplication des pouvoirs pour limiter les pouvoirs entre eux peut mener, selon Constant, à une escalade indésirable et à une forme de tyrannie du nombre : plus les bénéficiaires et les lieux du pouvoir sont nombreux, plus violente risque d'être leur tyrannie ainsi démultipliée. Pour Constant, les garanties constitutionnelles et l'opinion publique constituent les plus sûrs garde-fous à un emballement du pouvoir étatique, d'où l'importance qu'il accorde dans ses écrits, particulièrement pendant la Restauration, à la liberté de la presse : « Toutes les barrières civiles, politiques, judiciaires deviennent illusoires sans liberté de la presse »[12]. Sans elle, le peuple se détacherait entre autres des affaires publiques ; l'activité et l'émulation des écrits permettent aux esprits d'être stimulés, de parvenir à plus de pénétration et de justesse. Constant a une vision perfectibiliste de l'histoire.

Il insiste également sur la garanties des formes, en particulier judiciaires, en tant que rempart contre l'arbitraire et les abus, arguant que la seule utilité n'est pas un principe satisfaisant ni suffisant : « L'on peut trouver des motifs d'utilité pour tous les commandements et pour toutes les prohibitions. […] C'est avec cette logique que de nos jours on a fait de la France un vaste cachot »[13]. À la Chambre, le 3 mai 1819, il combattra aussi ce système qui dit qu'il vaut mieux prévenir les délits que les punir, « système toujours mis en avant par le despotisme pour enchaîner les innocents, sous le prétexte qu'ils pourraient bien devenir coupables ; système qui s'étend d'un individu à tous les individus, d'une classe à toutes les classes, et ourdit un vaste filet dans lequel tous, sous le prétexte d'être garantis, se trouvent enveloppés ». Constant soutient que le gouvernement doit absolument respecter les formes, c'est-à-dire ne pas céder à la violence illégitime, à l'arbitraire, à l'injustice ou à l'irrégularité, même contre ses ennemis, sous prétexte de perdre de sa légitimité, du respect qu'il doit inspirer, et de sacrifier le but qu'il veut atteindre aux moyens trop importants qu'il y emploie.

Auteur libéral, c'est de l'Angleterre plus que de la Rome antique qu'il tire son modèle pratique de la liberté dans de vastes sociétés commerçantes. Il établit en effet une distinction entre la « liberté des Anciens » et celle des « Modernes ». Il définit la première comme une liberté républicaine participative conférant à chaque citoyen le pouvoir d'influer directement sur la politique à travers des débats et des votes à l'assemblée publique. Le pendant de ce pouvoir politique est « l'asservissement de l'existence individuelle au corps collectif », la liberté individuelle étant totalement soumise aux décisions du corps politique. Pour assurer la participation à la vie politique, la citoyenneté est un lourd fardeau et une obligation morale nécessitant un investissement considérable en temps et en énergie. En général ceci ne peut se faire sans une sous-société d'esclaves chargée de l'essentiel du travail productif, permettant ainsi aux citoyens de se consacrer aux affaires publiques. En outre, la « liberté des Anciens » concerne des sociétés homogènes et de petite taille, dans lesquelles la totalité des citoyens peut sans difficulté se rassembler en un même lieu pour débattre.

La « liberté des Modernes », par opposition, est selon Benjamin Constant fondée sur les libertés civiles, l'exercice de la loi, et l'absence d'intervention excessive de l'État. La participation directe des citoyens y est limitée : c'est la conséquence nécessaire de la taille des États modernes. C'est aussi le résultat inévitable du fait d'avoir créé une société commerçante dépourvue d'esclaves dont tous les membres ou presque sont dans l'obligation de gagner leur vie par leur travail. Dans ces sociétés, les citoyens élisent des représentants, qui délibèrent en leur nom au parlement et leur épargnent ainsi la nécessité d'un engagement politique quotidien.

De plus, Constant pense que le commerce, qui vaut mieux que la guerre, est naturel aux sociétés modernes. En conséquence, il critique les appétits de conquête de Napoléon comme non libéraux et non adaptés à l'organisation des sociétés modernes, fondées sur le commerce. La liberté ancienne tendrait naturellement vers la guerre, tandis qu'un État organisé selon les principes de la liberté moderne serait en paix avec toutes les nations pacifiques.

Sentiment religieux et méliorisme[modifier | modifier le code]

En plus de ses travaux littéraires et politiques, Constant a travaillé durant une quarantaine d'années sur la religion et le sentiment religieux. Ses ouvrages témoignent d'une ambition de saisir un phénomène social inhérent à la nature humaine qui, dans les formes qu'il prend, est soumis au concept de perfectibilité. Si les formes se figent, la rupture est inévitable : les formes que prend le sentiment religieux doivent donc s'adapter et évoluer.

Constant refuse à l'autorité politique le droit de se mêler de la religion de ses sujets, même pour la défendre. Il estime que chaque individu doit pouvoir conserver le droit de trouver où il le souhaite consolation, morale et foi : « L'autorité ne peut agir sur la conviction. Elle n'agit que sur l'intérêt »[14]. Il condamne de même la vision d'une religion vulgairement utile, au nom de la dégradation du sentiment.

Il considère le déclin du polythéisme comme un fait nécessaire depuis le progrès de l'humanité. « Plus l'esprit humain se perfectionne, plus les résultats du théisme doivent être heureux »[15]. Le théisme connait lui-aussi une évolution. Le christianisme, en particulier sous sa forme protestante est, à ses yeux, la forme la plus tolérante et le degré supérieur de l'évolution intellectuelle, morale et spirituelle.

Édition de son œuvre[modifier | modifier le code]

Pour toutes les œuvres de Constant, l'édition de référence, riche en introductions, notes et variantes, est celle des Œuvres Complètes, en cours d'édition[16] (17 tomes parus dont dix d'œuvres et sept de Correspondance, 21 volumes). Un volume de ses œuvres regroupées sous le titre Écrits autobiographiques – Littérature et politique – Religion est paru dans la Bibliothèque de la Pléiade (édition et préface d'Alfred Roulin, 1957).

Essais[modifier | modifier le code]

  • De la force du gouvernement actuel de la France et de la nécessité de s'y rallier (1796)
  • Des réactions politiques (1797)
  • Des effets de la Terreur (1797)
  • Fragments d'un ouvrage abandonné sur la possibilité d'une constitution républicaine dans un grand pays (publié en 1991 chez Aubier, ouvrage inédit probablement rédigé entre 1795 et 1810)
  • De l'esprit de conquête et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne (1814)
  • Réflexions sur les constitutions, la distribution des pouvoirs et les garanties dans une monarchie constitutionnelle (1814)
  • Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs (1815)
  • Mémoires sur les Cent-Jours
  • Cours de politique constitutionnelle (1818-1820)
  • « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes » (célèbre discours prononcé en 1819)
  • Commentaire sur l'ouvrage de Filangieri (1822-1824)
  • De la religion considérée dans sa source, ses formes et son développement (1824-1830)
  • Appel aux Nations chrétiennes en faveur des Grecs. (1825)
  • Mélanges de littérature et de politique (1829)
  • Du polythéisme romain considéré dans ses rapports avec la philosophie grecque et la religion chrétienne (1833)
  • Correspondance de Benjamin Constant et d'Anna Lindsay - L'Inconnue d'Adolphe, publiée par la baronne Constant de Rebecque. (Plon, 1933).

Romans[modifier | modifier le code]

  • Dennis Wood, Isabelle de Charrière et Benjamin Constant. À propos d'une découverte récente. [Sur Les Lettres d'Arsillé fils, Sophie Durfé et autres, roman écrit par Benjamin Constant et Madame de Charrière.] In : Studies on Voltaire and the eighteenth century ; 215. (Oxford, Voltaire Foundation, 1982), p. 273-279.

Lettres[modifier | modifier le code]

  • Lettre à M. Odillon-Barrot, avocat en la Cour de cassation, sur l'affaire de Wilfrid Regnault, condamné à mort (1818 puis publié chez P. Plancher en 1819)
  • Deuxième lettre à M. Odillon-Barrot, avocat en la Cour de cassation, sur l'affaire de Wilfrid Regnault, condamné à mort (1818 puis publié chez P. Plancher en 1819)
  • De l'appel en calomnie de M. le marquis de Blosseville, contre Wilfrid-Regnault (1818 puis publié chez P. Plancher en 1819)
  • Correspondance Isabelle de Charrière et Benjamin Constant (1787-1805), Éd. Jean-Daniel Candaux. Paris, Desjonquères, 1996
  • Renée Weingarten, Germaine de Staël & Benjamin Constant. A dual Biography, Yale, 2008.

Postérité[modifier | modifier le code]

Ses essais sur l'évolution des religions et le sentiment religieux soumis au concept de perfectibilité sont parfois rapprochés avec Auguste Comte et Ernest Renan.

Benjamin Constant a fasciné Jacques Chessex ; il est indirectement le héros de son roman L'Imitation (1998), dont le personnage principal, Jacques-Adolphe (Jacques comme Jacques Chessex, Adolphe qui renvoie à l'œuvre la plus connue de Constant), agit et vit dans l'imitation de son modèle, Benjamin Constant[17].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Précision : dans la division 29.
  2. Daniel Robert, « Constant (de Rebecque), Henri Benjamin », dans Jean-Marie Mayeur, Yves-Marie Hilaire, André Encrevé (dir.), Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, Éditions Beauchesne, 1993, 531 pages, p. 138-140 (ISBN 2701012619).
  3. « Benjamin Constant », dans Jean-Claude Polet, Patrimoine littéraire européen, tome 10: « Gestation du romantisme, 1778-1832 », De Boeck Université, 1998, 1200 pages, p. 645-647.
  4. Dominique Verrey, Étienne Hofmann, Chronologie de la vie et de l'œuvre de Benjamin Constant, Slatkine, 1992, tome I, 740 pages (ISBN 2051011990).
  5. a, b et c Claudine Wolikow, « Henri Grange, Benjamin Constant amoureux et républicain 1795-1799 », Annales historiques de la Révolution française, no 343, janvier-mars 2006, p. 232-234.
  6. Étienne Hofmann, Les « Principes de politique » de Benjamin Constant, Librairie Droz, 1980, vol. 1, 419 pages, p. 187-193 (ISBN 2600046747).
  7. Jean René Derré, introduction à Wallstein : tragédie en cinq actes et en vers, de Benjamin Constant, Les Belles lettres, 1965, 262 pages, p. 4 ; Germaine de Staël-Holstein, Correspondance générale : 9 novembre 1805 - 9 mai 1809 (édition établie par Béatrice Watson Jasinski), Klincksieck, 1993, 671 pages, p. 622 (ISBN 2252027797).
  8. Emmanuel Fureix, La France des larmes, Champ Vallon, 2009, p.372s.
  9. La Minerve, tome 1, p. 266, mars 1818.
  10. Principes de politique, Livre I, chapitre VI
  11. Principes de politique, Livre II, chapitre I
  12. Principes de politique, Livre VII, chapitre III
  13. Principes de politique, Livre III, chapitre I
  14. Principes de politique, Livre VIII, chapitre IV
  15. Polythéisme romain, II, p. 312
  16. Paul Delbouille, « Editer Constant » sur le site du Groupe d'étude du XVIIIe siècle de l'université de Liège
  17. Thierry Gandillot, « Les fantômes du lac », L'Express, 15 janvier 1998.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Anglais[modifier | modifier le code]

  • Catrine Carpenter, 'Benjamin Constant's religious politics', in History of European Ideas; 35,4 (2009), 503–509.
  • Biancamaria Fontana, Benjamin Constant and the Post-Revolutionary Mind (1991. Yale U.P., New Haven – London)
  • Marcel Gauchet, “Constant,” in A Critical Dictionary of the French Revolution, ed. François Furet and Mona Ozouf (1989), 924p.
  • Helena Rosenblatt, Eclipses and Revivals: Constant’s Reception in France and America (1830-2007), in The Cambridge Companion to Constant, ed. H. Rosenblatt (2009. University Press, Cambridge), 351-377
  • Dennis Wood, Benjamin Constant: A Biography (1993).
    • "Benjamin Constant, un libéralisme enraciné", Raison Publique, Paris, Presses de l'Université Paris -Sorbonne, 2007.
    • "Benjamin Constant et Chateaubriand, deux défenses de la monarchie", Paris, Revue Française d'Histoire des Idées Politiques, 2004.

Français[modifier | modifier le code]

  • Paul Bastid, Benjamin Constant et sa doctrine, 2 vol., Paris, Armand Colin, 1966, 1107 p.
  • Émile-François Callot, La Pensée libérale au XIXe siècle à travers trois moments de sa formation : Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville, Lucien A. Prévost-Paradol, Lyon, L'Hermès, 1987, 146 p. (ISBN 2-85934-192-7)
  • Béatrice Fink (dir.), Benjamin Constant : philosophe, historien, romancier et homme d'État (actes du colloque de l'université du Maryland, octobre 1989), Lausanne, Institut Benjamin Constant ; Paris, J. Touzot, 1991, 186 p.
  • Marcel Gauchet, « Benjamin Constant : l'illusion lucide du libéralisme », préface à Benjamin Constant, Écrits politiques, collection «Pluriel », Paris, L.G.F., 1980 (textes choisis, présentés et annotés par Marcel Gauchet)
  • Henri Guillemin, Benjamin Constant, muscadin, Paris, Gallimard, 1958
  • Kurt Kloocke, Benjamin Constant : une biographie intellectuelle, Genève, Droz, 1984, 374 p.
  • Andrew Oliver, Benjamin Constant, écriture et conquête du moi, Paris, Lettres modernes, 1970, 285 p.
  • Giovanni Paoletti, Benjamin Constant et les Anciens. Politique, religion, histoire, Paris, Honoré Champion, 2006.
  • Georges Poulet, Benjamin Constant par lui-même, Paris, Éditions du Seuil, 1968, 188 p.
  • Adolphe Robert, Gaston Cougny (dir.), Dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889, Paris, Edgar Bourloton, 1889, tome 2 (de Constans à Corcelles), p. 172-173.
  • Gustave Rudler, La jeunesse de Benjamin Constant, 1767-1794. Le disciple du XVIIIe siècle. Utilitarisme et pessimisme. Mme de Charrière. Paris, A. Colin, 1909. 542 p.
  • Tzvetan Todorov, Benjamin Constant : la passion démocratique, Paris, Hachette littératures, 1997, 214 p. (ISBN 2-01-235329-0)
  • Emeric Travers, Benjamin Constant, les principes et l'histoire, Paris, Honoré Champion, 2005, 659 p.(ISBN 2-7453-1407-6)

Italien[modifier | modifier le code]

  • Mauro Barberis, Benjamin Constant. Rivoluzione, costituzione, progresso (1988. Il Mulino, Bologna)
  • Luca Fezzi, Il rimpianto di Roma. 'Res publica', libertà 'neoromane' e Benjamin Constant, agli inizi del terzo millennio (2012, Firenze, Le Monnier).
  • Stefano De Luca, Il pensiero politico di Benjamin Constant (1993. Laterza, Roma-Bari)

Article connexe[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]