Méritocratie

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La méritocratie est un système de gouvernance ou d'organisation qui tend à promouvoir les individus dans la société en fonction de leur mérite démontré par leur investissement dans le travail, effort, intelligence, qualité ou aptitude.

Pour certains, la méritocratie est un système politique, économique et social. Pour d'autres, c'est une idéologie ou une croyance[1]. Elle tend à hiérarchiser et à promouvoir les individus dans la société en fonction de leur mérite et non d'une origine sociale (système de classe), de la richesse ou des relations individuelles (système de « copinage »).

Quoiqu'il s'agisse d'un « principe fondamental » et « consensuel » des démocraties pour Marie Duru-Bellat[2],[3], cette méritocratie « réelle » n'a pour certains chercheurs jamais existé[4]. Agnès van Zanten déclare qu'« il est évident que la méritocratie n’a jamais existé ni en France, ni dans d’autres contextes nationaux »[5].

Histoire[modifier | modifier le code]

Différence avec l'aristocratie[modifier | modifier le code]

Étymologiquement, « aristocratie »[6] est synonyme de « méritocratie ». Toutefois historiquement et politiquement, l'aristocratie renvoie à un système d'ordre privilégié qui se distingue de l'origine individuelle de la réussite qui sous-tend l'idée de méritocratie. Même l'homo novus à Rome, qui crée sa place par le cursus honorum s'intègre finalement dans l'ordre sénatorial déjà pré-constitué par les lignées de la nobilitas. Dès l'antiquité, le souverain peut agréger à l'aristocratie des individus de mérite pour le bien de son service (Jules Mazarin, Colbert étaient des roturiers). C'est la fonction de l'anoblissement. Sous Louis Philippe la chambre des pairs intégrait des hommes de talent, de même l'actuel système de la chambre des lords intègre les anciens premiers ministres par exemple. Dans le langage courant et historique, la notion d'aristocratie renvoie donc à un ordre plus ou moins fermé issu du système féodal et de l'ancien régime des privilèges.

Toutefois, dans l'aristocratie, la notion de mérite existe : vivre noblement passe en effet par la vertu du « mérite ». Les moralistes de cour (Saint-Simon, François de La Rochefoucauld…) insistent sur le couple mérite/envie. Les mérites (le plus souvent au pluriel) sont les vertus et les actes personnels qui permettent d'ajouter de l'honneur à sa lignée. Leur reconnaissance est source de gloire pour le titré, et de promotion pour le roturier. Leur absence est source de « bassesse ».

C'est justement au nom du mérite qu'est contestée l'aristocratie (notamment par la bourgeoisie vue comme une classe d'initiative par Karl Marx). C'est le sens de la tirade du Figaro de Beaumarchais : « Parce que vous êtes un grand Seigneur, vous vous croyez un grand génie !… Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela vous rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de bien ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus ; du reste homme assez ordinaire ; tandis que moi, morbleu ! perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de sciences et de calculs pour subsister seulement, qu’on en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes. »

La déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789 affirme donc que « Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. »

C'est précisément là ôter à l'ordre aristocrate le privilège du rang, et passer à un système théorique qui affirme l'égalité des chances à la naissance et la possibilité à atteindre par le mérite individuel les places donnant du pouvoir. Pour les tenants de la méritocratie, une fois mise en place l'égalité des chances par l'égalité des droits, la hiérarchisation sociale est organisée en fonction du mérite (de l'effort des individus), et produit ainsi un système hiérarchique donc inégalitaire mais équitable[réf. nécessaire].

Chine et méritocratie[modifier | modifier le code]

Dans la Chine, on organisa les concours pour accéder au mandarinat et cette méthode était méritocratique dans le principe. Cependant, les passe-droits étaient néanmoins extrêmement nombreux dans la Chine impériale.

Protestantisme et méritocratie[modifier | modifier le code]

À l'époque de la Réforme protestante, Martin Luther dénonça la vente d'indulgences, car celles-ci permettraient d'accumuler les mérites des saints, de la Vierge et du Christ. Luther et les autres réformateurs critiquèrent alors la papauté en considérant qu'elle encourageait une forme de méritocratie, où seuls les pieux pouvaient « mériter le ciel ».[réf. nécessaire]

France et méritocratie[modifier | modifier le code]

Après la révolution, Napoléon Ier essaya d'instaurer une méritocratie en Europe. Mais, en réalité, il s'agissait surtout de fusionner l'ancienne aristocratie et l'idée nouvelle d'égalité et de mérite en particulier en créant la légion d'honneur que le Général de Gaulle a d'ailleurs découplé en créant l'ordre du mérite. C'est donc surtout à partir de la Troisième République que "l'élitisme républicain" - en particulier à l'école de Jules Ferry grâce aux examens et aux concours des bourses - permit de donner une base à un recrutement de l'élite par la méritocratie dite "républicaine". La France, avec son système de concours d'entrée dans les Grandes Écoles, la fonction publique et les corps de l'État, est un des pays qui a le plus mis en place la logique de méritocratie dans ses institutions.

Plus récemment, Nicolas Sarkozy, qui prônait lui-même les vertus de la méritocratie, provoqua la polémique en 2009 en tentant d'imposer son fils Jean Sarkozy (qui avait échoué deux fois en seconde année de droit) à la tête de l'EPAD[7].

Facteurs limitant à la méritocratie[modifier | modifier le code]

Les travaux du sociologue Pierre Bourdieu (et de sociologie plus généralement) soulignent les limites de la méritocratie en apportant les notions de capital économique, capital social, capital culturel (sous les trois formes bourdieusiennes) et capital symbolique dont sont inégalement dotés les individus et qui avantagent ainsi les mieux dotés.

Pour Raymond Boudon, les familles d'origine sociale élevée favorisent les études longues et donc la position sociale : « l'effet de dominance » est supérieur à « l'effet de méritocratie » lié aux diplômes[8].

D'après Ben Bernanke, si le « système méritocratique est probablement le meilleur » il connaît plusieurs limites. Ainsi il affirme qu'« une méritocratie est un système dans lequel les personnes les plus chanceuses, en termes de santé physique, de patrimoine génétique, de soutien familial et de revenus, les plus chanceuses en termes d'éducation et d'opportunités de carrières, en retirent le plus de bénéfices »[9].

Définition de Philippe Besnard[modifier | modifier le code]

Selon lui ce principe se fonde sur ce proverbe : à chacun selon ses dons et ses mérites.

Une hiérarchie sociale inégalitaire, qui serait similaire à la hiérarchie des qualités individuelles (postulat : l'égalité des chances), réalisée dans le système de diplômes et qualifications scolaires[10]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir par exemple Stephan J. McNamee et Robert K. Miller, The Meritocracy Myth, Lanbam, Rowman and Littlefield Publishers, 2004 et aussi leur article sur [1]
  2. Marie Duru-Bellat, Le Rêve américain et l’idéologie méritocratique
  3. Marie Duru-Bellat, L'Inflation scolaire : les désillusions de la méritocratie
  4. « La combinaison entre égalité des chances sociales et mérite est-elle susceptible de composer un modèle normatif intrinsèquement cohérent ? » se demande Frédéric Gonthier dans L’égalité méritocratique des chances : entre abstraction démocratique et réalisme sociologique p151 à 176. L'année sociologique P.U.F
  5. La Fin de la méritocratie ? Les stratégies éducatives des classes moyennes et supérieures.Proposition de communication d'Agnès van Zanten pour la séance plénière La prise en compte des diversités et ses ambiguïtés [2]
  6. Aristocratie vient du grec ancien et signifie le pouvoir des meilleurs
  7. « La gauche s'insurge contre l'ascension fulgurante de Jean Sarkozy » L'Express le 9 octobre 2009
  8. L'Inégalité des chances, Raymond Boudon, Armand Colin, 1973
  9. À chacun selon ses moyens : pourquoi la réussite au mérite est aussi une forme d’injustice, article du 6 juin 2013 sur Atlantico.
  10. de l'article « Méritocratie », Dictionnaire de sociologie par Philippe Besnard, Paris, Larousse, 1993.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (fr) Repenser l’égalité des chances de Patrick Savidan, Grasset, 2007, 326 p.
  • (fr) Le mérite et la République. Essai sur la société des émules.Olivier Ihl, Gallimard; 2007, 409 pages.
  • (en) The Rise of the Meritocracy, 1870–2033: An Essay on Education and Equality.Young, Michael. 1961. Baltimore, MD: Penguin Books.
  • (fr) Le mérite et la nature. Une controverse républicaine : l'accès des femmes aux professions de prestige. 1880-1940". Juliette Rennes, Paris, Fayard, 594 p.

Liens externes[modifier | modifier le code]