Matérialisme

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Le mot de matérialisme a été d'abord imaginé par le philosophe George Berkeley, qui s'en servait seulement pour désigner la croyance à la réalité de la matière ; la signification de ce terme a ensuite été étendue par Julien Offray de La Mettrie et Paul Henri Thiry d'Holbach pour désigner la théorie selon laquelle il n'existe rien d'autre que la matière[1].

Le matérialisme englobe aujourd'hui toutes les philosophies dites matérialistes qui affirment que la substance du monde est de nature matérielle et immanente, c’est-à-dire que « rien ne se crée, rien ne se perd », les éléments de la nature et leurs phénomènes se suffisent à eux-mêmes, à leur formation, à leur mouvement et à leur développement.

Définitions[modifier | modifier le code]

Généralité[modifier | modifier le code]

Le matérialisme considère que la matière construit toute réalité. Il s’oppose à tout courant pour lequel une transcendance domine la matière. Le matérialisme et les doctrines de la transcendance (spiritualisme, théologie, religion, déisme, idéalisme…) sont des philosophies sur la nature de l’être. Le matérialisme est l’étude de l’origine de la nature et de toutes choses contre les peurs et l’ignorance de l’humain entretenues par les obscurantistes et leurs doctrines transcendantes. La matière incarnée par « l’atome, le mouvement et le sensible » se suffit à elle-même pour comprendre ces phénomènes. La matière ne peut se concevoir sans force et vice-versa.

Il y a rejet du commencement ou d’une cause première et donc d’une transcendance ou de l’insensible, soit de l’âme, de l’esprit, de la vie éternelle, ou d’un Dieu qui gouverne les éléments de la nature. Par exemple, le matérialiste antique constate que le corps, l’esprit et l’âme ne forment qu’un tout inaliénable ; ainsi lors de la mort il y a disparition de la conscience et de la sensation d’exister. Il y a donc impossibilité que l’âme et l’esprit s’émancipent ou se dédoublent du corps pour vivre leur vie dans un autre monde ou un paradis. Par ailleurs, le matérialisme considère que le monde résulte de mécanismes matériels, sans but et sans signification et que l’esprit, comme entité indépendante du corps, est une illusion. Ainsi, il considère que la conscience, la pensée et les émotions, c’est-à-dire le sensible sont les conséquences de mécanismes (de l’antiquité au XVIIIe siècle) ou de phénomènes (aux XIXe siècle et XXe siècle) matériels (localisés en l’occurrence dans le cerveau).

Ces rejets ne doivent pas être confondus avec les oppositions entre l’idéalisme et le réalisme, qui sont des doctrines sur l’origine de la connaissance par l’esprit et par l’empirisme pur (l’empiriocriticisme). Ces réfutations sont en effet le fruit de l’étude des origines du sensible, c’est-à-dire de l’origine de la nature et de ces phénomènes en eux-mêmes, constitués comme un tout inaliénable par l’atome, le mouvement et le sensible.[pas clair] Contrairement aux aristotéliciens et aux naturalistes, les matérialistes ne posent pas de transcendance pour combler leur ignorance, laquelle résulte des conditions matérielles de leur époque qui empêchent d’aller plus loin dans l’étude sur l’origine du tout universel.

La connaissance résulte donc de l’étude de la nature elle-même, en elle-même et par elle-même dans un système global et infini en mouvement permanent, changeant, aléatoire ou contingent selon une loi déterminée nécessairement par la matière, et non le reflet de l’imagination du cerveau humain (idéalisme) ou de conclusions figées d’une éprouvette ou d’un milieu fermé et fini (réalisme).

Principes ou matérialisme méthodologique[modifier | modifier le code]

D’un point de vue philosophique et parce qu’il ne veut pas se débarrasser de la transcendance, un scientifique peut être défini comme naturaliste immanent (moniste), naturaliste transcendant (dualiste), positiviste, ou encore agnostique. C'est le cas de Claude-Adrien Helvétius (moniste), René Descartes (dualiste), Auguste Comte (positiviste), Thomas Huxley (agnostique) entre autres. Cependant, dans leur propre domaine d’étude scientifique, ces penseurs utilisent une méthodologie matérialiste quand bien même ils ne sont pas matérialistes dans leur conception de l’origine du monde (nature et société). C’est le plus souvent le caractère métaphysique et idéologique de leurs pensées qui est mis en avant et non le caractère scientifique de la méthode. Par ailleurs Friedrich Engels, dans l’introduction anglaise de Socialisme utopique et socialisme scientifique, écrit que l’agnosticisme est un matérialisme « honteux[2] », c’est-à-dire que l’agnostique comme Thomas Huxley[3] a honte de son matérialisme et rejette ainsi moralement le matérialisme[4] ; ainsi, pour le lecteur anglais de la fin du XIXe siècle : « Agnosticisme serait tolérable, mais matérialisme est absolument inadmissible[5]. »

À partir du Manuel de philosophie moderne de Charles Renouvier, Marx note deux types de pensée matérialiste :

  • l’un forgé par la physique newtonienne conduisant à la pensée de Descartes — or, on sait que Descartes ne fut pas philosophiquement matérialiste ;
  • l’autre généré par les sciences naturelles conduisant au naturalisme immanent de Spinoza allant jusqu’au matérialisme.

Ainsi, le matérialisme est une méthodologie pour le travail scientifique, un postulat de fonctionnement pour la constitution du savoir. Tout savoir se constitue à partir de l’observation ou de l’expérimentation du réel. L’être humain a toujours constaté des phénomènes (et des épiphénomènes) autour de lui et proposé des explications dans le but de comprendre le fonctionnement de son environnement et du monde observable en général (tout cela dans le but de faciliter et favoriser son existence).

Le matérialisme propose deux fondements pour la constitution du savoir.

  1. Il faut tâcher d’expliquer les phénomènes avec le rejet d’hypothèses extérieures (c’est-à-dire des éléments transcendants, comme Dieu, l’âme, l’esprit), d’où l’option de toujours réduire les explications à des phénomènes ayant pour origine la matière (par exemple, la conscience est un phénomène ayant pour origine le fonctionnement du cerveau humain). On appelle souvent « théories » les explications proposées lorsqu’elles proposent un cadre et des concepts pour expliquer les phénomènes.
  2. Toute hypothèse explicative formulée (ou théorie) doit être vérifiée et validée par confrontation avec l’observation ou l’expérience.

L’erreur qui est ainsi évitée est de plaquer un système logique sur la réalité au risque de faire rentrer celle-ci de force dans le moule forgé par l’esprit[6]. La science est une activité essentiellement humaine, non l’accumulation mécanique, automatique d’informations objectives qui conduirait, grâce aux lois de la logique, à des conclusions inévitables[7]. Par conséquent, les nouvelles connaissances de l’objet d’étude ne viennent pas directement de l’observation ni de l’expérience (l’empirisme), mais des jugements logiques dans le cadre d'une théorie donnée ou nouvellement développée[8].

Notions importantes[modifier | modifier le code]

Mots liés à la philosophie matérialiste[modifier | modifier le code]

Antagonismes[modifier | modifier le code]

Les amalgames[modifier | modifier le code]

Les matérialismes sont souvent confondus avec de nombreuses doctrines dans leur acception seule. Ainsi, l’atomisme, le monisme, l’utilitarisme, l’athéisme, le réalisme et même la seule matière ne sont pas suffisants à eux-seuls pour être classés en tant que matérialismes. D’autre part, les matérialismes sont parfois assimilés à d'autres courants hédoniste et irréligieux comme le libertinage tout aussi calomniés par le pouvoir religieux. Cette distorsion est rentrée dans le langage courant sous le nom d'épicurisme qui n'a plus rien à voir avec la philosophie d'Épicure et les libertins. Enfin, on a pu classer parmi les matérialistes des philosophes dont les conceptions sont encore naturalistes comme Spinoza, D'Alembert, Helvétius ou Nietzsche. D’où l’importance de reconnaître ce que n’est pas le matérialisme autant que ce qu’est le matérialisme. En effet, le matérialisme est autant un débat entre les autres philosophies impliquant une transcendance qu’un véritable système de pensée impliquant les avancées scientifiques.

On considère parfois que le physicalisme est synonyme de matérialisme ; cependant, selon Michel Bitbol : « Au vu des difficultés soulevées par la physique quantique, certains auteurs se sont déclarés matérialistes mais non physicalistes, en justifiant ce retour aux sources par leur sentiment croissant que la matière recèle des aspects présentement non appréhendés (voire non appréhendables au sens d’une pleine maîtrise prédictive et/ou explicative) par la physique. D’autres, au contraire, tendent à se proclamer physicalistes mais non matérialistes, en signalant par là que le concept classique de matière comme ensemble de corps individuels, réidentifiables, et occupant un secteur fini d’espace à chaque instant, est profondément remis en cause par la physique quantique[9]. »

Historiographie[modifier | modifier le code]

Le matérialisme n’a ni lieu, ni a priori d’histoire. Il y a d’ailleurs rejet et occultation des philosophies matérialistes[11] dans l’histoire des philosophies qui est ainsi dominée essentiellement et absolument par les philosophies transcendantes donnant une hégémonie aux religions et à l’idéalisme dans l’histoire et la pensée de l’humanité globale. Ainsi, cette universalité, étendue dans le temps et dans l’espace, fait que le matérialisme n’est pas une philosophie ou un courant de pensée en tant que tel mais autre chose situé en dehors de l’histoire et de la ligne de dichotomie entre transcendance et empiriocriticisme, ou entre métaphysique et expérience physique. Les contradictions de la société pesant sur cette ligne dichotomique au cours du temps sont à l’origine du matérialisme. Les philosophies matérialistes en tirent une vision qualitative du monde réel (nature et société). Elle rejette, avant confirmation de la science, les visions finalistes et les résultats qui prônent la complexité ou l’impossibilité de découvrir le monde global par lui-même. Bien que le monde et son étude soient complexes, les résultats des pensées matérialistes et ensuite la science conduisent à la « simplexité »[12] des phénomènes.

Les philosophes matérialistes[modifier | modifier le code]

Dans l’Inde ancienne[modifier | modifier le code]

Antiquité grecque[modifier | modifier le code]

Antiquité latine[modifier | modifier le code]

Moyen Âge et époque moderne (Ier ‑ XVIIe siècle)[modifier | modifier le code]

Les courants contre l’orthodoxie (pouvoir et idéologie chrétienne et musulmane) sont les hétérodoxes aristotéliciens du Ier au XIVe siècle[21], puis les naturalistes immanentistes du XVe siècle[22] (Pomponazzi, Francesco de Vicomercato, Bernardino Telesio, Giordano Bruno, Cesare Cremonini, Giulio Cesare Vanini, Laurent Valla, Jean Louis Vivès, Pierre de La Ramée et Francis Bacon) jusqu’à l’apogée du naturalisme au XVIIe siècle[23] avec Spinoza selon trois courants distincts : atomiste (Pierre Gassendi, Robert Boyle, Bernard de Fontenelle), empiriste (Thomas Hobbes, Gabriel Naudé, Pierre Bayle, John Locke) et irréligieux (Cyrano de Bergerac). Ainsi, les sciences (Kepler, Copernic, Galilée, Newton…) influencées par les phénomènes sociétaux sont de même origine, c’est-à-dire issues du mouvement naturaliste.

Le rapprochement de ces trois pensées — atomisme, empirisme et irréligion — de manière inaliénable a pour conséquence, au XVIIIe siècle, la renaissance et le développement du matérialisme.

Au XVIIIe siècle, sa renaissance[modifier | modifier le code]

Au XIXe siècle, évolutionniste et dialectique[modifier | modifier le code]

Matérialiste évolutionniste

Matérialiste dialectique

Au XXe siècle[modifier | modifier le code]

Au XXIe siècle[modifier | modifier le code]

« Histoire des philosophies matérialistes »[modifier | modifier le code]

Le terme est inventé, par mépris pour cette pensée, par Gottfried Leibniz en 1702. Pour revendiquer cette philosophie matérialiste, le mot de Leibniz est repris pour la première fois par Julien Offray de La Mettrie vers 1748[25],[26]. Pourtant et donc rétrospectivement, les premiers matérialistes, dits « mécanistes », sont des philosophes de l’Antiquité : Héraclite, Démocrite, Leucippe, Diogène[Lequel ?], Épicure, Lucrèce.

La philosophie « classique » a longtemps réduit le matérialisme des philosophes de l’Antiquité à des questions de physique sur la « continuité » de la matière (y a-t-il des grains de matière ? les atomes évoluent-ils dans le vide ? etc.). Toutefois, en consultant Diogène Laërce, on constate que les ouvrages écrits par les penseurs matérialistes de l’Antiquité sont pour la plupart des ouvrages d’éthique. Ainsi, dès l’Antiquité, les matérialistes prônent l’utilisation de la matière et du réel comme base fondamentale pour expliquer les phénomènes, philosopher et produire le savoir. Pour les matérialistes, il n’y a que de la matière, et le fonctionnement du monde ne peut être compris qu’en partant de ce qui est observable ou le sera. C’est donc le principe fondamental du développement des connaissances en sciences (au sens large) que l’on retrouve au cœur du matérialisme. En cela, l’opposition est radicale avec Parménide, Platon, les stoïciens, puis les pères de l’Église chrétienne, et enfin l’idéalisme allemand, avec Kant et Hegel, pour lesquels « le monde véritable et parfait » existe en dehors de toute matière et de toute réalité observable. La vérité du monde ne peut être atteinte que par la pensée, la réalité du monde et sa matière n’étant qu’une représentation et une approximation imparfaite de la vérité. Cette différence fondamentale qui existe depuis l’Antiquité peut être prise comme la distinction irréductible entre le courant idéaliste et le courant matérialiste.

De nombreux points de vues[modifier | modifier le code]

Le matérialisme éthique[modifier | modifier le code]

Il désigne une disposition de pensée qui consiste à se ramener au réel sur les questions de la morale. Aucune valeur morale n’est transcendante ou universelle puisqu’elles sont toutes issues des cultures humaines et des caractères innés [réf. souhaitée] de l’espèce. Une valeur morale est donc un phénomène que l’on peut étudier comme on étudie une molécule en physique ou un langage en philologie. La valeur morale est une conséquence humaine dépendant des contextes, des histoires individuelles et collectives, etc. Elle n’a pas d’existence « en soi ». Il n’y a donc pas d’universalisme en matière de morale. Sur ce terrain, des penseurs du naturalisme comme Spinoza ou Nietzsche travailleront à échapper au relativisme en matière de valeurs en cherchant des moyens de distinguer les valeurs morales qui sont propices ou néfastes à la vie.

Pour les matérialistes, l’homme en tant qu’individu est « au-dessus » de ces valeurs morales imposées par une supériorité qualitative à l’individu, tel un dieu, et une hiérarchie plus élevée ou par une supériorité quantitative à l’individu, comme un regroupement d’individus ou une société. Il est le créateur d’une éthique qui fait appel à une immanence, c’est-à-dire à la supériorité de l’homme lui-même sur lui-même, un dépassement de lui-même sur sa propre nature selon son propre milieu social.

Cette pensée s’oppose directement à la pensée idéaliste pour laquelle les valeurs morales existent de toute éternité dans le fonctionnement de l’univers, l’humanité n’ayant qu’à appliquer ces règles de vie. La fracture avec l’idéalisme se fait sur ce point. Historiquement, l’enjeu de cette différence a été et demeure colossal : les régimes politiques ont toujours favorisé l’orientation idéaliste puisqu’elle incline l’individu à suivre simplement des règles édictées. À l’inverse, l’orientation matérialiste ramène l’individu à sa responsabilité personnelle quant à ses choix et sa façon de vivre quotidiennement.

« Responsabilité personnelle » n’étant pas à confondre avec « libre arbitre » antinomique du déterminisme matérialiste.

Le matérialisme scientifique[modifier | modifier le code]

Pour le matérialisme scientifique, la pensée se ramène à des faits purement matériels ou en constitue un épiphénomène. La constitution du savoir scientifique repose toujours sur la comparaison entre la théorie et l’expérience : c’est cette confrontation qui valide ou invalide une théorie. En ce sens, l’idée du monde est soumise à ce qu’est réellement le monde, d’où l’orientation matérialiste qui est le fondement de tout savoir. C’est cette condition qui permet de rejeter toute forme de savoir fondé sur l’imagination détachée de toute réalité.

À l’inverse, le conte, le mythe, le dogme ou la science-fiction ne s’occupent pas de savoir si les idées proposées sont en concordance avec la réalité.

Selon Mario Bunge, le matérialisme scientifique, proche des sciences et techniques, est une combinaison entre le réalisme philosophique, le scientisme et l'éthique humanisme moderne résumée par la devise « Liberté, Egalité, Fraternité »[27].

Le matérialisme évolutionniste dit « vulgaire »[modifier | modifier le code]

Le matérialisme dialectique[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Matérialisme dialectique.

Le matérialisme dialectique est une extension dans un système global du matérialisme historique. Ce dernier caractérise seulement le mouvement des sociétés humaines et non dans l’ensemble d’un tout (nature et société). Contrairement au matérialisme évolutionniste, le matérialisme dialectique fait la distinction entre les lois physiques au sens large et les lois sociales de l’homme (histoire et société) qui pourtant font partie du même monde global. Les phénomènes sociaux nécessitent ainsi une méthode et des notions propres. Il y a discontinuité entre la nature et la société. L’enjeu est de définir l’origine des contradictions entre ces phénomènes. Or, tous les phénomènes sont dans un état de changement permanent. L'évolution continue qui en découle selon une accumulation quantitative des phénomènes génère une discontinuité. Il y a ainsi passage d'un état premier à un état second par un changement contradictoire qualitatif de ce premier état. Dès lors, le phénomène global n’est plus soumis à un même type de causalité. Une même cause peut produire des effets différents. La phylogénie entre phénomènes n’est plus linéaire comme chez les matérialistes évolutionnistes du XIXe siècle. Elle est constituée de crises et de négations.

La conception matérialiste de l’histoire[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Matérialisme historique.

La conception matérialiste de l’histoire (parfois appelée matérialisme historique ou nouveau matérialisme) est une vision d’origine marxiste d’analyse de l’histoire, des luttes sociales et des évolutions économiques et politiques fondée sur leurs causes matérielles : l’histoire des classes sociales, de leurs rapports et de leur évolution. Elle a été définie et mise en œuvre notamment par Karl Marx et Friedrich Engels (Les luttes de classes en France, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, Le Capital, le Manifeste du Parti communiste, L’idéologie allemande), Rosa Luxemburg (Grève de masse, parti et syndicats, La Révolution russe) et Anton Pannekoek (Le Matérialisme historique).

Les historiens matérialistes attachent par contre beaucoup moins d’importance aux dynasties ou aux religions par exemple, considérés comme des produits de leur époque et de leurs rapports sociaux et non comme des évènements influant profondément sur le cours de l’histoire. Le sociologue Max Weber travaillera beaucoup sur ces aspects. De même Pierre Bourdieu qui prolongera la notion de capital pour la rendre plus apte à rendre compte des rapports sociaux et des luttes entre groupes sociaux. Leurs travaux montrent que si le matérialisme historique d’origine marxiste est une grille d’analyse puissante et demeure incontestablement une avancée spectaculaire dans l’étude économique et sociale, il demeure incomplet car négligeant tout facteur ne relevant pas directement de la possession de capital économique. C’est ce qui amènera Pierre Bourdieu à qualifier le matérialisme marxiste de matérialisme « court » ou « réducteur ».

Le matérialisme spirituel[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Matérialisme spirituel.

Le matérialisme spirituel est un concept développé par Chögyam Trungpa Rinpoché, issu de son observation de la pratique spirituelle en Occident[28],[29], mettant en garde sur le risque de détournement par l’ego de la pratique spirituelle pour se renforcer. Cette expression aux termes antinomiques se veut selon Trungpa « une rationalisation du spirituel »[30].

Constitution du savoir (ou de la science) dans le cadre du matérialisme[modifier | modifier le code]

Pour certains il existe une controverse entre matérialisme et réalisme, mais d'autres voient dans le matérialisme une forme de réalisme[31]. Pour le matérialisme la confrontation entre :

est un point fondamental. Confronter les théories avec le réel est un point crucial de la progression de toute forme de savoir sur le fonctionnement du monde (désigné aussi par science). On appelle souvent cette confrontation : validation.

Expliquer un phénomène a pour but de proposer un savoir solide et valable. C’est-à-dire un savoir que l'on puisse transposer et utiliser par la suite dans d'autres situations de même type, voire dans d'autres domaines si cela est possible. L'idée est qu'une explication qui n'est pas vérifiée ne sert à rien au sens où elle n'est qu'une conjecture possible parmi des milliers d'autres que tout un chacun peut imaginer et inventer. Si elle n'est pas validée, une théorie ne sert à rien (notamment, elle ne peut pas servir à faire progresser le savoir ou la science) ; on ne peut pas se fier à elle pour expliquer davantage de choses simplement parce que l'on n'est pas sûr qu'elle rende effectivement compte des phénomènes observés et du fonctionnement de la réalité. Elle peut n'être qu'une proposition farfelue que seule la validation permet de consolider.

  • Exemple : on a cru pendant très longtemps que le cœur créait le sang, qu'il était une machine divine qui produisait le sang à l'infini. Cette supposition est à la base des techniques de saignées dans la médecine ancienne en Occident : le sang mauvais et malade était éliminé par saignées pour faciliter la production de sang sain par le cœur. Pour des raisons qui ne concernent pas le sujet présent, il a été longtemps interdit de vérifier si oui ou non cette hypothèse du cœur créateur du sang était valide. Lorsque l'on a enfin pu observer le corps humain pour regarder comment l'organisme fonctionne réellement, il a été possible de dire que l'explication du cœur créateur de sang était fausse. Le cœur est une pompe. La confrontation avec l'observation du fonctionnement du corps a permis d'infirmer une hypothèse et de confirmer le cœur comme pompe.
  • Autre exemple : les Égyptiens connaissaient déjà le diamètre de notre planète (en pas de chameaux !). Dans le haut Moyen Âge, l'Occident se représentait la Terre comme plate.[réf. nécessaire] Cette représentation n'avait pas d'impact direct sur l'organisation sociale, à cette époque où la culture était le fait des monastères chrétiens. Cependant, avec cette hypothèse, les techniques de localisation des navires ne pouvaient pas progresser. Dans le bas Moyen Âge, le développement de la navigation à partir du XIIe siècle a nécessité de passer à l'hypothèse de la rotondité. La représentation d'une Terre ronde chez Ptolémée et Aristote, qui était adoptée par les géographes et les astronomes islamiques, s'accordait avec les relevés géographiques des navigateurs qui se sont lancés dans les grandes découvertes de la Renaissance. Aussi, parmi toutes les explications possibles d'un phénomène, la science moderne propose de ne garder que celles que l'on peut vérifier par l'expérience et/ou l'observation humaines. Si une théorie est validée, les explications qu'elle fournit s'avèrent en principe capables d'expliquer d'autres phénomènes et de révéler de nouvelles modalités de fonctionnement qui sont à même d'aider la compréhension de nouveaux phénomènes, et ainsi de suite. On peut donc s'en servir pour faire progresser le savoir. Le savoir permet quant à lui de soigner, de lancer des fusées, de construire des voitures, de protéger l'environnement, de construire des maisons, etc. Une théorie qui n'est pas validée est une hypothèse qu'il faudra vérifier. Une théorie qui n'est pas validée parce qu'elle n'est pas en accord avec la réalité (expérience ou observation) doit être modifiée pour tenir compte de ce qu'elle ne prend pas en compte. C'est le processus de progression du savoir.

Ce mode de constitution du savoir est celui qui a été retenu pour définir ce qui est une science : une science moderne est un domaine où les hypothèses se confrontent avec la réalité, pour constituer le fondement des connaissances (sciences dites « dures », sciences humaines, sciences du vivant, etc.).

Les derniers développements des sciences et des techniques ont montré que la validation d'une théorie est un processus très complexe, dans lequel l'obtention d'une certitude scientifique est devenue plus difficile à saisir. En effet, compte tenu du fond chrétien dans la pensée occidentale, on a longtemps considéré comme évidentes l'unicité et l'universalité de la description scientifique d'un phénomène (le mouvement scientiste à la fin du XIXe siècle sera par bien des égards l'apogée de cette pensée fausse). Heureusement, les révolutions scientifiques du début du XXe siècle ont apporté la notion de « domaine de validité » d'une théorie scientifique qui explique qu'une théorie scientifique n'est valide que dans certaines conditions qui indiquent dans quels cas il est possible d'utiliser telle ou telle théorie. Sortis de ces conditions d'utilisation, les résultats d'une théorie n'ont aucun rapport avec le réel puisque la théorie est employée n'importe comment. On n'aura pas idée de faire la cuisine avec une perceuse, c'est la même chose en science : un outil scientifique (une théorie est un outil scientifique) doit être utilisé dans son cadre d'application. Par exemple :

  • On a longtemps cru à l'universalité de la mécanique de Newton (Newton l'a « modestement » baptisée « Loi Universelle de la Gravitation »), mais les résultats ont mis en évidence qu'elle n'est valide qu'à de faibles vitesses et pour des masses peu importantes. C’est-à-dire que sous ces conditions, les prédictions qu'elle permet d'obtenir sont en bon accord avec les résultats des observations (on peut l'utiliser pour des voitures, des chutes de corps sur Terre, etc.). Mais à de grandes vitesses et pour des masses très importantes, les résultats et les observations commencent à être différents (on le constate lorsque l'on étudie le mouvement des planètes dans le système solaire). Lorsque l'on étudie des phénomènes avec des masses énormes (étoile à neutrons par exemple) ou des vitesses supérieures à un dixième de la vitesse de la lumière, les prédictions données par la théorie de Newton n'ont alors plus rien à voir avec les résultats des observations : on est sorti du domaine de validité de la mécanique de Newton.
  • Certains modèles de turbulence en thermohydraulique sont des théories valables dans certaines conditions (sur les fluides considérés, les températures, les pressions, etc.).
  • La lumière peut être décrite par une théorie ondulatoire mais aussi par une théorie corpusculaire. Les deux sont valides et l'emploi de l'une ou l'autre des deux théories va dépendre des phénomènes étudiés, donc du domaine de validité qu'il faut considérer.

La règle est simple : si on ne respecte pas le domaine de validité d'une théorie scientifique, on peut lui faire dire n'importe quoi. Typiquement, l'apparition de la statistique en physique moderne avec la mécanique quantique pour décrire le comportement atomique et subatomique de la matière a permis à nombre de personnes ignorantes de dire que le « hasard » revenait dans la vie de tous les jours. Sauf qu'il ne s'agit pas de « hasard » puisque la mécanique quantique calcule très précisément des probabilités d'interaction (et que la validité de ces résultats est très bien vérifiée) et que cette théorie scientifique ne fonctionne qu'à l'échelle microscopique (atomique et subatomique), et qu'elle est complètement inutilisable à l'échelle macroscopique (autrement dit : à notre échelle).

Implications sociales et politiques[modifier | modifier le code]

Critique[modifier | modifier le code]

Pour le philosophe idéaliste Arthur Schopenhauer, l'explication matérialiste du monde est un paradoxe en soi, car elle se fonde sur un principe qui prétend s'expliquer de lui-même. (Argument circulaire.) Pour Schopenhauer, la matière n'a de réalité que pour un sujet, sans quoi elle n'est rien. En d'autres termes, la matière n'existe que par et pour la pensée, on ne saurait donc tirer la pensée de la matière, puisqu'on tire la matière de la pensée[32].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. René Guénon, Orient et Occident, chapitre « Civilisation et progrès », p. 24, note 1.
  2. Idée reprise par Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme : « ... chez Huxley, et son agnosticisme n’est que la feuille de vigne de son matérialisme », au chapitre 4.2.
  3. Note de l’introduction d’Engels du Socialisme utopique et socialisme scientifique par Paul Lafargue : « Herbert Spencer, Huxley, les philosophes et les savants du darwinisme, pour ne pas choquer la respectabilité de leurs compatriotes, se nommèrent agnostiques, voulant dire, par ce mot grec, qu’ils étaient privés de toute connaissance sur Dieu, la matière, les causes finales, la chose en soi, etc. Des farceurs le traduisirent en anglais : know-nothing, ne connais rien ! Auguste Comte avait également débarrassé son positivisme de ces questions gênantes, pour ne pas déplaire à la bourgeoisie française, qui reniait la philosophie du XVIIIe siècle et qui, comme le chien de la Bible, retournait à son vomissement (P. L.) » (surligné par l’utilisateur Sebrider), édition UQAC, p. 15 [lire en ligne] [PDF].
  4. Engels, introduction de Socialisme utopique et socialisme scientifique : « En fait, qu’est-ce que c’est que l’agnosticisme, sinon un matérialisme honteux ? La conception de la nature qu’a l’agnostique est entièrement matérialiste. Le monde naturel tout entier est gouverné par des lois et n’admet pas l’intervention d’une action extérieure ; mais il ajoute par précaution : « Nous ne possédons pas le moyen d’affirmer ou d’infirmer l’existence d’un être suprême quelconque au-delà de l’univers connu » » (surligné par l’utilisateur Sebrider), édition UQAC, p. 18 [lire en ligne] [PDF].
  5. Engel, Socialisme utopique et socialisme scientifique, édition UQAC, p. 15 [lire en ligne] [PDF].
  6. Charbonnat 2007, p. 399.
  7. Stephen Jay Gould (trad. Daniel Lemoine), Darwin et les grandes énigmes de la vie (1977), Paris, Seuil, coll. « Points / Sciences », 2001 (ISBN 978-2-02-006980-9), chap. 20, p. 173.
  8. Alexandre Zinoviev, Foundations of the logical theory of scientific knowledge (Complex Logic), Reidel Publishing Company, 1973, partie « Editorial introduction », p. VIII (citation de la partie « Logical and Physical implication » in Problems of the Logic of Scientific Knowledge, 1964, p. 91).
  9. Michel Bitbol, Physique et philosophie de l’esprit, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2000 (ISBN 978-2-08-127120-3), p. 14.
  10. Alexandra Torero-Ibad, Libertinage et science dans le premier XVIIe siècle : le matérialisme de Savinien Cyrano de Bergerac
  11. Pierre F. Daled, Le matérialisme occulté et la genèse du « sensualisme ». Écrire l’histoire de la philosophie en France, Paris, J. Vrin, coll. « Pour demain », 2005, 319 p. (ISBN 978-2-7116-1751-7)
  12. Berthoz, la simpléxité, Odile Jacob, 2009 cité in Évariste Sanchez-Palencia, 2012, p. 70-71.
  13. Ballanfat, 1997
  14. Dubessy, Lecointre, Silberstein, 2004, p. 725
  15. a, b et c Dubessy, Lecointre, Silberstein, 2004, p. 724
  16. a et b Heinrich Zimmer, Les philosophies de l’Inde, Payot, 1996 (ISBN 978-2-2288-9063-2)
  17. Ballanfat, 1997, p. 11
  18. Charbonnat 2007, p. 49-70
  19. Charbonnat 2007, p. 71-995
  20. Charbonnat 2007, p. 95-141
  21. Charbonnat 2007, chap. 4 : « Fossiles matérialistes exhumés par l’hétérodoxie (Ier ‑ XIVe siècle) », p. 141-165.
  22. Charbonnat 2007, chap. 5 : « Naturalismes immanentistes (XVe ‑ XVIe siècles) », p. 165-211.
  23. Charbonnat 2007, chap. 6 : « L’apogée du naturalisme (XVIIe siècle) », p. 211-252.
  24. Eftýchios Bitsákis, La nature dans la pensée dialectique, L'Harmattan, 2001, p. 289-338
  25. Histoire de la philosophie : Philosophie française et philosophie anglaise de 1700 à 1830, chapitre IX, paragraphe I.
  26. Julien Offray de La Mettrie, L'Art de jouir.
  27. Brunge, M. (2006). Matérialismes et sciences (pp252-259). In François Athanée, Edouard Machery et Marc Silberstein (2006), Nature et naturalisations. éd. Syllepse.
  28. Cécile Campergue, Le maître dans la diffusion et la transmission du bouddhisme tibétain en France, L’Harmattan, 2012, p. 133
  29. Lumières sur la Voie Bouddhique de l’Éveil, L'Harmattan, revue « Connaissance des religions » (no 61/64), p. 38
  30. Françoise Bonardel, Bouddhisme et philosophie: En quête d'une sagesse commune, L'Harmatan, p. 225
  31. Guillaume Lecointre, « Il est vrai que le matérialisme scientifique est réaliste, d'un réalisme qui postule que l'univers autour de nous existe vraiment indépendamment de nous, et qui postule en plus que cet univers est matériel », in J. Dubessy, G. Lecointre, M. Silberstein (ss la dir.), Les matérialismes (et leurs détracteurs), Syllepse, Paris, 2004 (ISBN 978-2-8479-7092-0), 788 pages
  32. Le monde comme volonté et comme représentation, Livre premier

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Généraliste[modifier | modifier le code]

  • Sous la direction de François Pépin, Les matérialismes et la chimie - Perspectives philosophiques, historiques et scientifiques, Éditions Matériologiques,‎ 2012, 238 p. (ISBN 978-2-919694-14-3)
  • Pascal Charbonnat, Histoire des philosophies matérialistes, Syllepse, coll. « Matériologiques »,‎ 2007, 650 p. (ISBN 978-2-8495-0124-5).
  • Pascal Charbonnat, Histoire des philosophies matérialistes, éditions Kimé,‎ 2013.
  • Jean Dubessy, Guillaume Lecointre et Marc Silberstein, Les Matérialistes (et leurs détracteurs), Syllepse,‎ 2004.
  • Friedrich-Albert Lange, Histoire du matérialisme : Critique de son importance à notre époque, édition CODA,‎ 2005, 857 p. (ISBN 978-2-8496-7008-8). (sur wikisource) avec quelques points de vue néokantiens.
  • Henri Bergson, Henri Poincaré, Charles Gide et Charles Wagner, Matérialisme, Editions DUPLEIX,‎ 2013 (ISBN 9791092019063) (1re éd. Matérialisme actuel. Flammarion. 1916).

Spécialisée à un matérialisme[modifier | modifier le code]

  • Mario Bunge, Le Matérialisme scientifique, éditions Syllepse,‎ 2008.
  • Yvon Quiniou, Etudes matérialistes sur la morale, Kimé,‎ 2002
  • André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, PUF,‎ 2002.
  • Paolo Quintili, Matérialismes et Lumières. Philosophies de la vie, autour de Diderot et de quelques autres (1706-1789), Éditions Honoré Champion,‎ 2009, relié, 15,5 x 23,5 cm, 344 p. (ISBN 978-2-7453-1786-5).
  • Marc Ballanfat, Les matérialistes dans l’Inde ancienne, traduction, notes et commentaires, préface de Pierre-Svlvain Filliozat, Paris, L’Harmattan, 1997, 156 pages (Compte rendu Erudit.org - Jean-François Belzile, in Philosophiques, vol. 25, no 1, 1998, p. 127-129).
  • Georges Politzer, Principes élémentaires de philosophie, 1936 [lire en ligne]
  • Eddy Dufourmont, « Nakae Chômin a-t-il pu être à la fois un adepte de Rousseau et un matérialiste athée ? Une tentative de resituer sa philosophie à la lumière de ses sources françaises et du Citoyen de Genève », Ebisu, 45, printemps-été 2011, p. 5-25.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]