La Route de la servitude

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La Route de la servitude (titre original : The Road to Serfdom) est un essai du philosophe et économiste Friedrich Hayek paru en 1944. Dans ce livre, Hayek soutient que l'interventionnisme de l'État a tendance à toujours empiéter davantage sur les libertés individuelles et qu'il peut progressivement conduire au totalitarisme, c'est-à-dire à la servitude des peuples. Cet ouvrage est devenu au fil des ans un classique de la pensée libérale contemporaine. Il a été traduit dans une vingtaine de langues. À titre d'exemple, sa version abrégée de 1945 fut distribuée la même année à plus de 600 000 exemplaires. Sa traduction française actuellement disponible est très imparfaite[1].

Contexte et impact[modifier | modifier le code]

Friedrich Hayek écrit ce livre au début des années 1940, alors que le monde est en pleine Seconde Guerre mondiale. Autrichien de naissance, Hayek enseigne à la London School of Economics, et analyse les origines des régimes totalitaires. Il craint que les desseins économiques pour l’après-guerre d'une partie de l’élite de sa terre d’asile, le Royaume-Uni, n'engendrent les mêmes situations que celles qui ont contribué à l’apparition des régimes fascistes, en particulier l’Allemagne nazie à l'idéologie nationale-socialiste, et de l'URSS. Une partie importante de l'électorat des pays d'Europe penche alors en faveur du communisme.

Il cherche en effet à combattre les idées prônant un interventionnisme fort de l’État dans l’économie en cas de crise, idées défendues par son ami John Maynard Keynes, ainsi que les économistes dits « keynésiens » qui déforment les idées de Keynes et recommandent une intervention étatique permanente dans l'activité économique. Keynes se dira en accord avec la plupart des idées du texte de Hayek[2].

De plus, l’économiste britannique William Henry Beveridge avait remis en 1942 un rapport au Parlement britannique intitulé Social Insurance and Allied Services, prônant la mise en place d'un État-providence (Welfare State) et d'un système « beveridgien » de sécurité sociale administrant l'assurance chômage, l'assurance maladie et un système obligatoire de retraite par répartition. Ce système sera effectivement mis en place au Royaume-Uni dans l'après-guerre après la victoire des travaillistes aux élections et durera jusque dans les années 1980.

Analysant les régimes totalitaires, le livre est essentiellement un avertissement contre la socialisation de l’économie qui selon Hayek pousse les citoyens sur la route de la servitude et conduit les démocraties occidentales à de graves dérives, jusqu'à la dictature d'une minorité sur le peuple. Le livre est un fervent plaidoyer en faveur des régimes libéraux. Bien qu'il n’empêche pas la domination des idées keynésiennes dans les années d'après-guerre et la mise en place dans l'immédiat après-guerre d’économies interventionnistes et planifiées dans les pays occidentaux, le livre a une grande influence sur la pensée libérale et finit par contribuer à la « révolution libérale » des années 1980. En particulier, il a eu une grande influence sur les laboratoires d'idées néo-libéraux et a inspiré le programme de Margaret Thatcher[3] au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis.

La thèse du livre[modifier | modifier le code]

Collectivisme, planification et servitude[modifier | modifier le code]

Le collectivisme, dont la forme historique dominante est le socialisme, a plusieurs objectifs initiaux. Pour certains il signifie égalité, justice sociale et permet une meilleure régulation et une stabilité accrue du système économique. Toutefois « la direction centralisée de toute l’activité économique conformément à un plan unique, exposant comment les ressources de la société doivent être consciemment dirigées pour atteindre d’une manière déterminée un but déterminé » risque en fin de compte de servir un groupe particulier, par exemple une élite raciale (en Allemagne) ou les seuls membres d’un parti politique (en URSS). La planification économique coïncide avec l’émergence du fascisme, du communisme, et nuit gravement aux libertés individuelles selon Hayek.

Sur le plan politique, la planification ne peut être mise en place par un parlement, mais doit être confiée à des experts économiques qui reçoivent alors un pouvoir quasi absolu. Ainsi seule une démocratie formelle subsiste sans être à même de contrôler l’arbitraire de ces experts chargés de la planification.

Dans la recherche des objectifs arbitrairement établis (qui diffèrent d’un régime planifié à l’autre : ceux du fascisme ne sont pas ceux du communisme), les gouvernements s’affranchissent de l’immuabilité des lois et les adaptent selon les circonstances. L’individu, s’il veut être capable de réaliser des projets, a besoin au contraire d’une relative stabilité législative afin d’être à même de faire des prévisions à long terme. Sa capacité d’initiative est donc restreinte. Dans une société collectiviste, l’État hiérarchise les priorités et les revendications des différentes tranches de citoyens et utilise le ressort de la loi pour les satisfaire et répondre aux problèmes économiques et sociaux selon les circonstances. Ainsi la loi devient un moyen au service d’une idéologie susceptible de menacer les libertés inaliénables, et de renoncer à l’égalité formelle devant la loi au nom d’un idéal arbitraire, telle la justice distributive dans les sociétés socialistes.

La planification de l’économie, en contrôlant la production et les prix, contrôle indirectement (voire directement) l’embauche, le salaire et la consommation. La vie des individus est alors soumise aux nécessités du plan, et ces derniers sont réduits au statut de « moyens », et non de finalités comme dans une société individualiste. La liberté privée est condamnée au profit d’idéaux abstraits qui ne sont pas forcément partagés par l’ensemble de la population : le « bien être social », le salut de la nation, l’égalité, la justice sociale, le destin de la race aryenne

Afin de garantir la pérennité du système, il est donc nécessaire d’obtenir l'approbation des objectifs idéologiques des gouvernants par la population. Les États totalitaires mettent donc en place un système de propagande démagogique abusant des concepts qu’ils ont eux-mêmes dévoyés : la liberté, la vérité, l’équité…

Le système est de plus détourné de ses objectifs initiaux. Dans le système socialiste, on prend aux riches pour donner aux « pauvres ». Mais l’État se doit de « soupeser à chaque occasion les mérites des groupes et des individus », ainsi entrent en jeu les systèmes de pressions politiques visant à influencer les décisions de l’État en matière de distribution des richesses. C’est donc aux plus forts et aux membres du parti dominant que profite la distribution étatique des revenus. Ces gens à la tête de l’État risquent d’être les pires individus de la société, les hommes qui désormais protégés par le prétexte de la cause nationale sont libres d’user des moyens les plus injustes. Ce sont donc logiquement les « hommes sans scrupules » qui dirigent les régimes totalitaires.

Éloge de la société libérale[modifier | modifier le code]

Le libéralisme est une conséquence de l’héritage individualiste de la civilisation occidentale depuis la Grèce antique. Cet individualisme est souvent à tort confondu avec l’égoïsme alors qu’il consiste à « respecter l’individu en tant que tel, reconnaître que ses opinions et ses goûts n’appartiennent qu’à lui ». Ainsi le recours à la coercition doit être le plus faible possible afin de respecter l’individu.

Si les progrès permis par le libéralisme sont très progressifs ils sont réels. La société prend conscience de la liberté : la capacité individuelle d’influer sur son destin et son bonheur. C’est la libération de l’initiative individuelle qui entraîne le développement des idées, de la science et de l’économie.

Sur le plan économique, la complexité de l’industrie nécessite la concurrence et l’absence de centralisation. C’est le système des prix qui indique les besoins et les offres de produits. L’administration des prix empêche donc la circulation normale de cette information. La coordination optimale des agents économiques est ainsi compromise.

Quel rôle reste-t-il à l'État ? Pour Hayek, il est essentiel que les prix soient libres et les marchés soumis à la concurrence, ce qui n’exclut pas l’État comme acteur légitime de l’économie. Il reconnaît même que « rien, sans doute, n'a autant nui à la cause libérale que les libéraux qui insistent sur certaines règles, particulièrement le principe de laisser-faire »[4]. L'État peut par exemple légitimement contrôler et règlementer certaines productions nuisibles (toxiques par exemple) ou encore limiter la durée du travail sans que cela ne menace la concurrence. La liberté qui lui est chère nécessite de « disposer d’un minimum vital pour sa subsistance, [de] se sentir à l’abri des privations physiques élémentaires ». Ainsi l’État peut aussi organiser un système d’assurances sociales et doit se soucier de la politique monétaire.

Hayek invite aussi à la création d’une autorité politique internationale afin de faire respecter les lois communes fondamentales.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Hayek en français : traduttore, traditore.
  2. Keynes Hayek. Keynes écrit au sujet du livre : "Morally and philosophically I find myself in agreement with virtually the whole of it: and not only in agreement with it, but in deeply moved agreement."
  3. Margaret Thatcher, Les chemins du pouvoir, Mémoires II, p. 55-56
  4. Hayek, La Route de la servitude, cité par Stiglitz dans Le triomphe de la cupidité, LLL, tr. fr. de Chelma, 2010, p. 434

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