Insurrection décabriste

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Révolte des décembristes, peint par le peintre russe Vassili Timm (1820-1895).

L'insurrection décembriste ou insurrection décabriste — de dekabr, « décembre » en russe — est une tentative de coup d'État militaire qui s'est déroulée publiquement à Saint-Pétersbourg le afin d'obtenir du futur empereur Nicolas Ier une constitution. L'insurrection fut durement réprimée par le nouvel empereur.

Origines[modifier | modifier le code]

La révolte des décabristes en décembre 1825.
Monument décabriste à Saint-Pétersbourg.
Inscription sur le monument décabriste, à Saint-Pétersbourg : (français : À cet emplacement, 13/25 juillet 1826, furent exécutés les décabristes P. Pestel, K. Ryleïev, P. Kakhovski, S. Mouraviov-Apostol et M. Bestoujev-Rioumine)

Dès le milieu du XVIIIe siècle, l'Empire russe fait face à un double problème interne qui l'empêche de tenir pleinement son rôle dans le jeu diplomatique européen : la question de l'autocratie du régime et celle, lancinante, du servage. Ces deux questions, même si l'une (l'autocratie) n'est pas tranchée avant la révolution de Février en 1917 et l'autre (le servage) est résolue de manière insatisfaisante en 1861 restent cependant - en dépit des apparences - des préoccupations constantes du pouvoir impérial russe[1].

L'autocratie en question[modifier | modifier le code]

L'autocratie russe est un héritage byzantin[2]. La Russie s'est dotée d'un régime autocratique en janvier 1547, à l'accession au trône du Grand-prince de Moscou, Ivan IV, qui, le premier, se proclame « tsar de toutes les Russies »[3]. Pendant longtemps, il y a une confusion entre « autocratie » et « monarchie absolue ». Ce n'est qu'au cours du XVIIIe siècle que l'autocratie est reconnue comme le régime politique spécifiquement russe.

L'autocratie russe a cependant connue des crises bien avant l'insurrection décabriste. La plus sérieuse en 1730, lors de l'accession de l'impératrice Anne Ivanovna sur le trône[4]. À l'époque, quelques aristocrates de la cour avait tenté de lui imposer une limitation de ses pouvoirs. Après avoir fait mine d'accepter, Anne Ivanovna s'était rebellée contre cette tutelle et avait purement et simplement déchiré l'accord qu'on venait lui faire ratifier.

L'influence de la Révolution française[modifier | modifier le code]

La campagne de Russie en 1812 se conclut en 1814 puis en 1815 par la défaite de Napoléon Ier et la fin du Premier Empire. Parmi les vainqueurs, l'empereur Alexandre Ier, inspirateur de la Sainte-Alliance, avait poussé ses troupes jusque dans Paris. Monarque aux idées modernes, c'est lui qui avait imposé une constitution à Louis XVIII comme condition à sa montée sur le trône restauré de France.

Rentrés au pays, les jeunes officiers, tous issus de l'aristocratie, se mirent à rêver de réformes du régime tsariste inspirées des institutions nées en Occident. Leur attente fut déçue par les tergiversations d'Alexandre. En Russie comme en Ukraine naquit un mouvement réformateur organisé en sociétés secrètes inspirées du carbonarisme italien. C'est de cette mouvance que partit une insurrection plus ou moins improvisée lors de l'interrègne indécis (3 semaines) qui succéda à la disparition subite et mystérieuse du monarque le à Taganrog. Selon d'autres sources, la plupart des conspirateurs sont francs-maçons, la maçonnerie est alors mise hors-la-loi et persécutée après la répression de l'insurrection[5]. Le prince Alexandre Nikolaïevitch Golitsyne ordonna une enquête sur une éventuelle participation des francs-maçons lors du soulèvement. Au sein de ces sociétés ou loges s'affinaient les idées réformatrices et s'élaborait un texte constitutionnel.

Signes avant-coureurs[modifier | modifier le code]

L'un des signaux annonciateurs qui a le plus frappé les esprits est un événement qui s'est déroulé dans la nuit du 16 au 17 octobre 1820 : la mutinerie du régiment Semionovsky. Plusieurs des officiers du régiment dissous après la mutinerie se retrouveront d'ailleurs dans l'insurrection de 1825[6]. Bien que la mutinerie semble provoquée par des causes purement internes (remplacement de l'ancien commandant, brutalité du nouveau commandant du régiment), Alexandre Ier, alors à Troppau en Autriche, se persuade qu'elle a un fond politique et qu'on cherche à le déstabiliser[7]. La répression est impitoyable.

« Le tsar croit qu'il y a une raison pour que trois mille soldats se soient laissés aller à un acte qui répond si peu au caractère national. Il va jusqu'à se figurer que ce sont les radicaux qui ont fait le coup, afin de l'intimider et de le décider à revenir à Saint-Pétersbourg. Je ne suis pas de son avis. Ce serait trop fort si, en Russie, les radicaux pouvaient déjà disposer de régiments entiers. Mais cela prouve combien l'empereur a changé[8]. »

— Klemens Wenzel von Metternich

Il est vrai cependant que bien qu'on ne puisse la généraliser à l'ensemble des mutins, la politisation du mouvement va bon train. Des pamphlets et des tracts apparaissent furtivement à Saint-Pétersbourg, mettant en question jusqu'à l'empereur : « Le tyran soutient le tyran[9]. »

Les sociétés secrètes[modifier | modifier le code]

Les premières sociétés secrètes russes ayant pour objet la réflexion politique virent le jour avant la campagne de Russie. Ces réflexions ne sont que des ébauches, souvent assez nébuleuses, des discussions qui s'approfondiront par la suite. En 1811, Nikita Mouraviov veut fonder une république platonicienne sur... l'île de Sakhaline. Pierre Borissev fonde la « secte pythagoricienne », qu'il rebaptise ensuite « Société des amis de la Nature », rousseauisme oblige.

Préparation[modifier | modifier le code]

Déroulement[modifier | modifier le code]

Le 14 décembre 1825[modifier | modifier le code]

L'héritier légitime, le grand-duc Constantin[10], avait depuis 1823[11] refusé la couronne (refus officiel, mais cependant tenu secret) et le futur Nicolas Ier, non informé de la renonciation de Constantin à son profit, hésitait encore à succéder à son frère. Le à l'occasion de la prestation de serment du sénat et des régiments de la garde au nouvel empereur, le prince Serge Troubetzkoï réunit à 11 heures du matin trois régiments de mutins, soit deux mille hommes sur la place du Sénat de Saint-Pétersbourg où encore plus de civils s'étaient rendus et tenta de soulever la garnison pour imposer par ce coup d'État un train de réformes abolissant le servage dont souffraient les moujiks, et une constitution garantissant la liberté d'opinion et d'expression.

Cependant, malgré les apparences, l'insurrection était mal engagée car A. I. Iakoubovitch, qui était chargé de la prise du palais d'hiver et de l'arrestation de la famille impériale, refusa sa mission et Serge Troubetzkoï ne se rendit pas au sénat car il avait anticipé l'échec de l'entreprise. De plus, les soldats ne connaissaient pas le fin mot de leur participation et n'étaient là que par obéissance à leurs officiers. Ceux-ci les avaient abusés en leur faisant croire que la renonciation au trône de Constantin était apocryphe et que c'était à lui qu'ils devaient prêter serment, donc ils n'eurent aucun mal à crier « Vive Constantin » ni à crier « Vive la constitution » car, le mot constitution ne faisant pas partie de leur culture, ils crurent que c'était le prénom de l'épouse de Constantin[12].

Ainsi les troupes restèrent toute la journée sur la place, en carré, face à l'Amirauté, tournant le dos au sénat. Ils repoussèrent avec le peuple attroupé une attaque de la cavalerie qui était restée fidèle au régime. Le gouverneur de la capitale, Mikhaïl Andreïevitch Miloradovitch, venu parlementer, fut malencontreusement tué et le grand-duc Nicolas se décida à donner, dans la soirée, l'ordre de tirer au canon. Ce fut une débandade sanglante : on dénombra 70 morts.

Le 3 janvier 1826[modifier | modifier le code]

L'insurrection de la place du Sénat donne lieu à une réplique au début janvier 1826 à Tchernigov. Venue brutalement arrêter Sergueï Mouraviov-Apostol soupçonné d'être d'impliqué dans l'insurrection du 14 décembre, la police impériale provoque une nouvelle mutinerie parmi les soldats fidèles à leur officier. La mutinerie dure une semaine[13].

Répression[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Liste des décabristes.

Le nouveau règne s'inscrit dans le conservatisme le plus absolu. L'insurrection fut réprimée avec un soin maniaque. Nicolas Ier chargea Mikhaïl Mikhaïlovitch Speranski du règlement judiciaire de l'affaire. En effet, le tsar soupçonnant ce personnage de sympathie envers les décembristes, il pensait ainsi pouvoir en apprendre davantage sur leur compte, et leur faire mieux accepter les sanctions, ce qui démontrerait leur culpabilité. Les tribunaux voulant prouver leur dévouement au nouvel empereur, environ 3 000 personnes, civils et militaires, furent arrêtées, des centaines d'interrogatoires vigoureux furent menés et débouchèrent sur cinq exécutions par pendaison, tandis que 121 décabristes furent condamnés aux travaux forcés, à l'exil, au bagne, à la déportation à vie en Sibérie ; les soldats ayant participé à l'insurrection furent mutés dans des unités disciplinaires.

Les princes Volkonski et Sergueï Troubetzkoï firent partie des exilés. La légende veut que lorsque la foule vit les princesses Maria Volkonskaïa et Ekaterina Troubetskaïa, une Française née Loubrevie de Laval, leurs épouses, renoncer à leurs biens pour suivre les condamnés au bagne, elle fut profondément émue par leur sort, et secrètement gagnée aux idées révolutionnaires.[réf. nécessaire] Neuf autres femmes suivirent elles aussi les prisonniers sur le long chemin de la Sibérie ; parmi celles-ci : Prascovia Egorovna Annenkova, Française (née Pauline Gueble), épouse de Ivan Alexandrovitch Annenkov et leur fille Olga Ivanovna, Camille Ivachova, Française (née Le Dantu), épouse de Vassili Ivachiev, Alexandra Grigorievna épouse de Nikita Mouraviov, Natalia Dimitrievna Fonvizina, épouse de Mikhaïl Fonvizine, Elizaveta Petrovna, épouse de Mikhaïl Narychkine. Étant donné le jeune âge de la plupart des conjurés, très peu d'entre eux étaient mariés.

En 1856, après l'accession au trône du nouvel empereur, Alexandre II, quelques survivants (une vingtaine au total) furent autorisés à rentrer chez eux.

Le culte des martyrs[modifier | modifier le code]

Alexandre Herzen rapporte dans Passé et méditation l'impact considérable des condamnations sur son jeune esprit. Dans son autobiographie, il rapporte que le public ne semblait pas considérer que la peine de mort s'appliquerait : « Tout le monde s'attendait à ce qu'on atténue la sentence des condamnés : le Couronnement était tout proche. Mon père lui-même, nonobstant sa prudence et son scepticisme, assurait que l'exécution n'aurait pas lieu, que tout cela n'était conçu que pour frapper les esprits. Mais comme tout le monde, il connaissait mal le jeune monarque. Nicolas quitta Pétersbourg et, sans entrer dans Moscou, s'arrêta au palais Petrovski. Les Moscovites n'en purent croire leurs yeux quand ils lurent, dans Les Nouvelles de Moscou, l'atroce compte rendu du 14 juillet[14]. » Herzen précise encore : « Nicolas introduisit la peine de mort dans notre procédure criminelle, illégalement d'abord, après quoi il la fit entrer dans son Code[15] ».

L'idée de venger un jour les décembristes fit son chemin depuis 1830. Elle anima entre autres l'anarchiste Bakounine. Elle inspira diverses tentatives au XIXe siècle et ne disparut qu'après la Révolution russe de 1917.

Postérité littéraire[modifier | modifier le code]

L'insurrection décabriste avait inspiré Léon Tolstoï, qui souhaitait y consacrer un roman. De fil en aiguille, cette tentative est devenue Guerre et Paix. Après son roman, Tolstoï s'est remis au travail sur son idée initiale, mais il l'a assez rapidement abandonnée[16].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Julie Grandhaye 2012, p. 31
  2. Julie Grandhaye 2012, p. 36
  3. Julie Grandhaye 2012, p. 37
  4. Michel Heller 1997, p. 477
  5. Encyclopédie de la franc-maçonnerie, Le livre de poche, article « Russie, XIXe siècle », p. 774
  6. André Maury 1972, p. 26
  7. Marie-Pierre Rey 2009, p. 411
  8. Cité par Marie-Pierre Rey 2009, p. 412
  9. Julie Grandhaye 2012, p. 73
  10. Constantin, deuxième fils de Paul Ier
  11. Sur pression personnelle d'Alexandre Ier.
  12. Selon Jules Michelet, Légendes démocratiques du Nord, pages 163 et 164, mais l'anecdote est contestée.
  13. Julie Grandhaye 2012, p. 10
  14. Alexandre Herzen, Passé et méditation tome 1, p. 87
  15. Alexandre Herzen, Passé et méditation tome 1, p. 88.
  16. André Maury, Préface 1972, p. XIV

Sources[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Korine Amacher, La Russie 1598-1917 : Révoltes et mouvements révolutionnaires, Gollion, Infolio, coll. « Illico » (no 28),‎ 2011, 222 p. (ISBN 978-2-88474-229-0, présentation en ligne)
  • Leonid Heller (dir.) et Korine Amacher (dir.), Le Retour des héros : La reconstitution des mythologie nationales à l'heure du postcommunisme, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, coll. « Publications de l'Institut européen de l'université de Genève » (no 6),‎ 2010, 276 p. (ISBN 978-2-87209-958-0), « Héros ou ennemis de la patrie ? »
  • Pauline Annenkova, Souvenirs de Pauline Annenkova traduit du russe et adaptés par Max Heilbronn, Les Éditeurs français réunis, 1975.
  • Ivan Golovine, La Russie sous Nicolas Ier, Paris, 1845, (fac-similé 2011, (ISBN 978-1-14815050-5))
  • Julie Grandhaye, Russie. La république interdite : Le moment décembriste (XVIIIe-XIXe siècles), Seyssel (Ain), Champ Vallon, coll. « La chose publique »,‎ janvier 2012 (1re éd. 2012), 377 p. (ISBN 978-2-876-73569-9) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Michel Heller (trad. Anne Coldefy-Faucard), Histoire de la Russie et de son empire, Paris, Flammarion, coll. « Champs Histoire »,‎ 2009 (1re éd. 1997), 985 p. (ISBN 2081235335)Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Jules Michelet (préf. Michel Cadot), Légendes démocratiques du Nord, Paris, P.U.F.,‎ 1968, 436 p. (lire en ligne)
  • Julie Morel-Grandhaye, « Les Décembristes et la loi : genèse d’un concept », Journées d’études de l’Institut européen Est-Ouest « La circulation des concepts », ENS-LSH, avril 2006. Publication en ligne
  • Julie Morel-Grandhaye, « La république chez les décembristes : une interprétation russe des expériences politiques européennes ? », colloque international « La Russie et l’Europe, autres et semblables », université Paris-Sorbonne / Paris IV, mai 2007. en ligne
  • André Maury (préf. Frédéric Pottecher), La Conspiration des décabristes, Paris, Les Éditions mondiales, coll. « Les causes célèbres »,‎ 1972 (1re éd. 1972), 309 p. Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • (en) Marc Raeff, The Decembrist Movement, Englewood Cliffs, N. J., Prentice-Hall, coll. « Russian Civilization Series »,‎ 1966 (1re éd. 1966), 180 p.
  • Marie-Pierre Rey, Alexandre Ier, Paris, Flammarion, coll. « Grandes biographies »,‎ 28 janvier 2009, 592 p. (ISBN 978-2-08-210107-3, notice BnF no FRBNF414162177)Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Henri Troyat, Nicolas Ier de Russie

Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]