Individualisme

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L'individualisme est une conception philosophique, politique, sociale et morale qui tend à privilégier les droits, les intérêts et la valeur de l'individu par rapport à ceux du groupe. Il prône l'autonomie individuelle face aux diverses institutions sociales et politiques (la famille, le clan, la corporation, la caste...) qui exercent sur lui de multiples pressions. Il ne faut pas confondre individualisme et égoïsme. Contrairement à la compréhension populaire[1], ce n'est que péjorativement que l'"individualisme" peut se rapprocher de l'égoïsme et se définir comme une tendance à ne vivre que pour soi[2].

Problématique[modifier | modifier le code]

L'individualisme repose sur deux principes :

  • la liberté individuelle, ou le droit de se préoccuper en premier lieu de la condition des individus de la société avant la condition de la société elle-même
  • l'autonomie morale : chaque individu se doit de mener une réflexion individuelle, sans que ses opinions soient dictées par un quelconque groupe social.

On pourrait considérer que Descartes est le précurseur de l'individualisme lorsque, à la suite du procès de Galilée, mettant en valeur la position du sujet pensant (cogito), il s'oppose à la philosophie scolastique alors dominante à son époque. André Glucksman affirme qu'avec la révélation du cogito énoncé dans le Discours de la méthode, « Descartes signe l'acte de naissance philosophique des individus souverains »[3]. Le principe individualiste a ainsi soulevé, dès les XVIIe et XVIIIe siècles, la question de la relation entre l'intérêt individuel et l'intérêt général. Comment assurer une certaine cohésion dans une société individualiste ?

L'affirmation de l'individu peut aussi être considérée comme un moyen de mettre en valeur les talents individuels pour construire une organisation collective viable. Opposer individualisme et collectivité est donc une erreur. À travers une échelle de la complexité liée à la quantité et la diversité de préoccupations et d'informations prises en charge par une personne ou un système, l'intelligence sociale propose une articulation entre l'individu et le collectif.

L'individualisme s'oppose aux courants qui donnent la primauté à la société sur l'individu. En politique, au nationalisme, au socialisme, et aux idéologies de type collectiviste. Il peut dans certains cas s'opposer à la démocratie lorsque celle-ci conduit à prendre des décisions contraires aux intérêts individuels, ce que Alexis de Tocqueville nomme la « tyrannie de la majorité » [4]. En sociologie, l'individualisme méthodologique s'oppose à la méthodologie holiste.

Le principe individualiste rencontre cependant diverses objections. Ainsi tout individu dépend pour sa survie d'une société, donc d'un groupe envers lequel il a naturellement des devoirs : la société lui permet de vivre ; l'idéal individualiste, s'il était réduit dans son principe à une négation de la société, serait donc un reniement des conditions de vie de l'individu.

L'individualisme libéral[modifier | modifier le code]

L'individualisme possessif de John Locke[modifier | modifier le code]

John Locke est l'un des premiers penseurs à avoir introduit une conception individualiste de l'homme en politique. Il est de cette manière l'un des fondateurs de la démocratie libérale[5].

Alors que dans la tradition chrétienne incarnée sur ce point par saint Thomas d'Aquin, on fondait la propriété sur le bien commun, John Locke fonde la propriété sur les droits de l'individu[6].

John Locke propose une théorie du droit de propriété dans le chapitre V du deuxième traité du gouvernement civil (1690). Dans ce traité, il fonde le droit de propriété sur le travail.

La propriété constitue ainsi l'un des « droits naturels et imprescriptibles » dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Elle est même considérée comme « inviolable et sacrée » (article 17 de la déclaration).

L'individualisme de Friedrich Hayek[modifier | modifier le code]

Distinctions dans l'emploi du terme individualisme selon Friedrich Hayek : « Quels sont, alors, les caractères essentiels du vrai individualisme ? La première chose qui doit être dite est qu'il s'agit d'abord d'une théorie sociale : un essai pour comprendre les forces qui déterminent la vie sociale de l'homme, et ensuite seulement un ensemble de principes politiques déduits de cette vision de la société. Ce fait devrait en lui-même suffire à refuser le plus sot des malentendus qui courent à ce sujet : l'idée suivant laquelle l'individualisme postulerait (ou fonderait ses arguments sur cette hypothèse) l'existence d'individus isolés ou auto suffisants, au lieu de partir de l'étude de gens dont la nature et le caractère sont déterminés par le fait qu'ils existent en société.

Si cela était vrai, l'individualisme n'aurait vraiment rien à apporter à notre compréhension de la société. Mais son postulat essentiel est en fait différent, à savoir qu'il n'existe aucun autre moyen de s'assurer des phénomènes sociaux que de comprendre les actions que les individus entreprennent vis-à-vis des autres, dans l'idée qu'ils se conduiront d'une certaine façon. Cet argument s'attaque principalement aux théories proprement collectivistes de la société, qui se prétendent capables d'appréhender directement des formations sociales comme la société, etc., c'est-à-dire comme des entités en soi, qui seraient censées exister indépendamment des individus qui les composent.

L'étape suivante de l'analyse sociale de l'individualisme est dirigée, elle, contre un pseudo-individualisme rationaliste qui ne conduit pas moins au collectivisme dans la pratique. Elle consiste à affirmer que nous pouvons découvrir, en examinant les effets combinés des actions individuelles, que bien des institutions sur lesquelles repose le progrès humain sont apparues et fonctionnent sans qu'aucun esprit ne les ait connues ni ne les contrôle. Que, suivant l'expression d'Adam Ferguson, « Les nations se retrouvent face à des institutions qui sont bel et bien le résultat de l'action des hommes, sans être celui d'un projet humain » et que la collaboration spontanée des hommes libres engendre souvent des résultats qui dépassent ce que l'intelligence individuelle ne pourra jamais entièrement saisir.

C'est bien la grande idée de Josiah Tucker et Adam Smith, d'Adam Ferguson et Edmund Burke, la grande découverte de l'économie politique classique, qui est devenue la base de notre compréhension, non seulement de la vie économique mais de la plupart des phénomènes véritablement sociaux[7] ».

L'individualisme libertarien[modifier | modifier le code]

L'individualisme libertarien, propose de faire confiance à l'autorégulation : la société est fondée sur :

  • un équilibrage des relations et comportements sociaux par des contrats tacites ou formels (l'État et les autres collectivités n'étant ainsi considérés légitimes que sous la forme de contrats, devant être décidés librement, parmi d'autres) ;
  • l'échange de services au niveau du marché ou chacun obtiendrait satisfaction de son intérêt individuel (on trouve du pain parce que l'intérêt des boulangers est d'en vendre).

L'individualisme anarchiste[modifier | modifier le code]

L'individualisme anarchiste propose des réponses anarchistes à la problématique de l'individualisme. C'est-à-dire que pour que l'individualisme se réalise pleinement, il faut au préalable s'affranchir de toute autorité s'exerçant sur l'individu telle que l'État ou encore la Religion. Les anarchistes individualistes (ou individualistes anarchistes) sont contre la propriété privée (telle que la loi la conçoit), qu'elle soit personnelle ou collective.

Le personnalisme chrétien[modifier | modifier le code]

Une version nuancée de l'individualisme a été prônée par des penseurs comme Emmanuel Mounier au début des années 1930 en réaction à la crise économique. Ce mouvement intellectuel portait le nom de personnalisme et distinguait l'individu de la personne, qu'il voulait placer au centre. Le personnalisme assimile l'individu à un être égoïste et lui préfère la notion de personne, tout, corps et âme, dépendant des autres membres de la communauté. Ce qui contrevient à l'idée de l'individualisme la plus répandue[8].

L'individualisme en sociologie[modifier | modifier le code]

En tant que méthode d'analyse[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Individualisme méthodologique.

En tant qu'objet d'analyse[modifier | modifier le code]

Un particularisme occidental ?[modifier | modifier le code]

Pour Raymond Boudon, « l’individualisme n’est pas une caractéristique de la seule société occidentale, qui serait apparu au XIVe siècle. »[9].

Pour d'autres, le caractère inédit[réf. nécessaire] de la société occidentale contemporaine se signale par un individualisme inconnu des sociétés anciennes. Dans celles-ci, la source des normes et des valeurs serait toujours extérieure à l'individu et résiderait essentiellement dans le groupe, dans la société englobante qui définirait, au niveau idéologique, la position et le statut des individus, par exemple en assignant par la naissance la place de chacun dans le système de castes Hindou (Louis Dumont).

En revanche, dans la société occidentale marquée par la sécularisation et le désenchantement du monde (Marcel Gauchet), l'individu ne reconnaît plus aucune autorité supérieure et sacralisée[10]. Alors que les sociétés anciennes se caractérisaient par leur « holisme » (selon l'expression de Louis Dumont) et par leur structure hiérarchique (systèmes des castes en Inde, hiérarchies des ordres — clergé, noblesse, Tiers État — dans l'Ancien Régime en Europe), la société moderne (au moins en Occident) est dominée par des valeurs d'égalité et de liberté, caractéristiques de l'individualisme (l'affirmation générale de ces valeurs ne signifie évidemment pas qu'elles se traduisent au niveau des faits).

Dans cette perspective, le personnalisme chrétien, l'individualisme anarchiste ou l'individualisme libéral ne sont que des variantes (parfois exacerbées) d'un individualisme beaucoup plus profond qui caractérise l'ensemble de nos sociétés occidentales. Après les bouleversements politiques mondiaux de la fin des années 1960, l'appartenance de l'individu aux divers types de groupes et de communautés est entrée en crise. Dans "la crise", les valeurs d'autonomie et d'intérêt particulier sont devenues prédominantes. Ces processus de particularisation, d'affirmation de l'ego, ont été analysés comme une égogestion généralisée par le sociologue Jacques Guigou dans son ouvrage La Cité des ego[11].

La coopération[modifier | modifier le code]

Pour Émile Durkheim, là où la cohésion des sociétés traditionnelles repose sur des liens communautaires, la société contemporaine, basée sur la division du travail, requiert une « solidarité organique » qui rend caduc ces liens communautaires. Dans une société où la spécialisation des tâches est faible il est nécessaire d'entretenir des liens d'ordres affectif ou moral pour amener les individus à coopérer entre eux. Dans une société où les individus doivent se spécialiser, la cohésion sociale est assurée par les seules interdépendances fonctionnelles.

On rejoint le modèle des liens forts - liens faibles de Mark Granovetter: dans une société de type communautaire les individus établissent principalement des liens forts (ils connaissent surtout des gens qui se connaissent eux-mêmes entre eux) alors qu'une société individualiste repose essentiellement sur des liens faibles (les gens fréquentent beaucoup de personnes qui ne se connaissent pas entre elles)[12].

La solidarité[modifier | modifier le code]

Pour Marcel Mauss, le modèle communautaire traditionnel du don et contre-don entretient la cohésion du groupe par le développement d'une dette éternellement renouvelée, issue des multiples échanges entre ses membres. Avec le développement de l'idéal individualiste, les liens communautaires se distendraient et les solidarités traditionnelles péricliteraient.

La logique assurantielle[modifier | modifier le code]

Comme le dit Jean-Jacques Rousseau : « Personne ne doit rien à quiconque prétend ne rien devoir à personne » [13]. Ainsi, rompre avec ses proches, couper les ponts, s'émanciper des autres, c'est prendre le risque suivant : le jour où vous vous retrouverez en difficulté, où vous serez dans le besoin et qu'il vous faudra du soutien, personne ne sera là pour vous aider.

Selon Marcel Gauchet, l'individualisme n'aurait donc pu se développer qu'à l'aide d'institutions chargées de soutenir l'individu face aux aléas de la vie : chômage, retraite, maladie, catastrophes naturelles ou accidents domestiques, etc. : « Que signifierait l’individualisme contemporain sans la sécurité sociale ? »[14].

L'individualisme dans la littérature[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. S. Hoibian, « Les Français en quête de lien social. Baromètre de la cohésion sociale 2013 », Credoc no 262, étude réalisée à la demande de la Direction Générale de la Cohésion Sociale Mission Analyse stratégique, synthèse et prospective, juin 2013, 105pp. cité dans AllWeWish, Innover l'individualisme
  2. Le nouveau Petit Robert, éditions 2009, Paris cité dans AllWeWish, innover l'individualisme.
  3. Alain Laurent, Histoire de l'individualisme, Que sais-je ?, 1993
  4. notamment dans De la démocratie en Amérique
  5. C.B. Macpherson, La Théorie politique de l'individualisme possessif. De Hobbes à Locke, Gallimard, 1971
  6. Isabelle Astier et Annette Disselkamp, « Pauvreté et propriété privée dans l'encyclique rerum novarum », Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy, 2010/2 no 59, p. 205-224
  7. Friedrich Hayek, Vrai et faux individualisme
  8. A. Laurent, « Histoire de l’Individualisme », Que sais-je ?, Presses universitaires de France, 1993, p. 6-7
  9. Raymond Boudon, Renouveler la démocratie
  10. Louis Dumont, Homo Hierarchicus, Paris Gallimard, 1979, et Essais sur l'individualisme, Paris Seuil, 1991.
  11. Jacques Guigou, La cité des ego. L'impliqué 1987. Rééd. L'Harmattan 2008. ISSN 978-2-296-06767-7
  12. Vincent Lemieux et Mathieu Ouimet, L'analyse structurale des réseaux sociaux, p. 44 2004, (ISBN 2-7637-8036-9)
  13. Discours d’économie politique Jean-Jacques Rousseau 1755
  14. Marcel Gauchet, La démocratie contre elle-même, p. 114, 2002, (ISBN 2-07-076387-0)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Individus[modifier | modifier le code]

Théorie[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • C.B. Macpherson, La Théorie politique de l'individualisme possessif. De Hobbes à Locke, Gallimard, 1971
  • Louis Dumont, Essais sur l'individualisme, Paris Seuil, 1991
  • Alain Laurent, Histoire de l'individualisme, Que sais-je ?, 1993
  • Gilles Lipovetsky , L’ère du vide, essai sur l’individualisme contemporain. Paris, Gallimard, 1993

Liens externes[modifier | modifier le code]