Jacobinisme

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À son origine, le jacobinisme est une doctrine politique qui défend la souveraineté populaire et l'indivisibilité de la République française. Il tient son nom du club des Jacobins dont les membres, issus du mouvement du jansénisme parlementaire, s'étaient établis pendant la Révolution française dans l'ancien couvent des Jacobins à Paris.

Le mot jacobinisme désigne aujourd'hui une doctrine qui tend à organiser le pouvoir de façon très administrative (bureaucratie) et très centralisée (centralisation) et à le faire exercer par une petite élite de techniciens (technocratie) qui étendent leur compétence à tous les échelons géographiques et à tous les domaines de la vie sociale afin de les rendre uniformes, ce qui en fait l'adversaire du régionalisme. L'usage moderne du mot jacobinisme est de quelque manière anachronique. En effet, le jacobinisme, pendant la révolution française, était une réaction aux enjeux particuliers de l'époque. Pour n'en retenir que la philosophie, on pourrait aussi entendre jacobinisme comme une doctrine opposée aux politiques communautaires, qui tendrait, par exemple, aux divisions internes.

Comme mouvement historique, le jacobinisme peut s'apparenter au XVIIIe siècle en Autriche au joséphisme et au XXe siècle en URSS au centralisme bureaucratique.

Origine du Club des Jacobins[modifier | modifier le code]

Dès les tout premiers jours de juin 1789, avant que les trois ordres ne soient encore réunis en un corps délibérant, une société de pensée regroupa des délégués du tiers état qui se réunirent lors de la rédaction des cahiers de doléances. Elle a pris le nom de Club breton car elle est animée par plusieurs députés issus du parlement de Bretagne, mais aussi d'Armand Le Camus, Guillotin, Isaac Le Chapelier, tous trois signataires du cahier de doléances de Paris. L’action du Club breton se limite à discuter des affaires en cours avant les débats à l’Assemblée et se caractérise concrètement dans l’homogénéité des votes que vont émettre les députés du Tiers qui cessent par son entremise d’être une cohue pour devenir un parti.

Après les Journées d’octobre (5 et 6), la Société s’installe au couvent des Jacobins St Honoré et prend le nom de « Société des amis de la Constitution ». Commence alors véritablement l’histoire du Club. On a l’habitude de diviser cette histoire en trois périodes (selon Michelet), certains historiens comme Claude Mazauric refusent cette périodisation car elle correspond trop aux trois Assemblées successives (Constituante, Législative et Convention). Ce qui est important, c’est de voir l’évolution de la Société dans le temps et comment elle en est venue à diriger politiquement le pays.

Quand la Société s’installe dans le couvent des Jacobins, elle regroupe 200 députés de tendances diverses. Son premier président est le député breton Isaac Le Chapelier, on retrouve aussi ce qui va former le triumvirat Barnave, Duport, les frères Lameth et des députés de la gauche comme Robespierre.

Elle siège à huis clos dans la bibliothèque des Jacobins. Ce qui va faire la force de cette Société, ce qui va la rendre dangereuse pour l’Assemblée constituante, c’est que d’emblée, elle entend se comporter comme la cellule mère de tout un essaim de groupements similaires dont chaque ville de province doit posséder sa réplique en une organisation calquée au plus près sur la sienne. Elle se présente peu après sa fondation comme centre d’élaboration d’idées et le moteur d’action des velléités temporisatrices de l’Assemblée constituante.

En août 1790, les Sociétés Provinciales affiliées sont au nombre de 152, ce qui crée un véritable réseau.

Évolutions du terme et du concept : de la Terreur au centralisme[modifier | modifier le code]

Les Jacobins et leur idéologie se confondent avec la Terreur et la dictature de Salut Public (de 1793 au printemps 1794). C’est en partie cette adéquation entre jacobinisme et dictature de Salut Public qui a entretenu la légende jacobine après la disparition du Club lors de la réaction thermidorienne. Aux XIXe et XXe siècles, jacobinisme est synonyme de dictature révolutionnaire, dictature de la liberté.

Cette idéologie est rejetée par les libéraux tandis que les républicains, au contraire, vont puiser à cette source et se référeront toujours aux grands ancêtres jacobins.

Après l'installation de la République en 1880, le jacobinisme entre dans le patrimoine national, mais ce n’est plus qu’un jacobinisme adapté consensuel.

Le jacobinisme fait partie des concepts problématiques de la Révolution française, on ne peut comprendre cette période si l’on n’étudie pas ce qu’était le jacobinisme, qui furent les Jacobins et quelles furent leurs actions.

Plus tard, et aujourd’hui encore, le jacobinisme renvoie à une conception centralisatrice de la République française, faisant de Paris le lieu essentiel d’exercice du pouvoir, à la différence de ce qui existe dans les pays fédéralistes ou qui du moins ont fait de fortes dévolutions de pouvoir aux entités régionales et locales. Le terme jacobinisme est donc couramment utilisé aujourd'hui, par glissement de sens, comme synonyme de centralisme. Voir aussi parisianisme

Doctrine[modifier | modifier le code]

Leurs idées sont modérées au départ, en effet les membres de la Société préconisent une monarchie constitutionnelle libérale mais non démocratique (les Jacobins sont tous des citoyens actifs, des bourgeois qui paient une cotisation élevée : 24 francs). Leurs positions, cependant, ont tendance à se durcir par la suite fin 1790 début 1791. Face à une contre-révolution (émigrés et prêtres réfractaires) se faisant agressive et à une Assemblée constituante aux mesures trop timorées, les Jacobins se présentent plus dynamiques et accueillent les revendications du peuple.

Des dissensions internes vont apparaître, elles éclatent lors de la crise qui suit la fuite de Louis XVI et son arrestation à Varennes. Les plus modérés qui craignent l’action directe, quittent le Club pour le couvent des Feuillants. Il reste en septembre 1791 parmi les élus de l'assemblée constituante Robespierre, Pétion, l'abbé Grégoire, Dubois-Crancé, François Anthoine, Roederer. Les sociétés affiliées témoignent une fidélité générale à la Société mère. Désormais l’esprit du Club sera radicalement transformé. Robespierre a dorénavant une influence grandissante au sein de la Société, il va la rendre plus vivante, plus agressive que jamais en lui redonnant de la vigueur en l’épurant. En septembre 1791, on compte 1 000 sociétés affiliées. L’action du Club se dirige contre la Constituante qui se trouve étouffée par les ramifications de cette puissance sur tout le territoire.

Le les Jacobins ont décidé d’installer des tribunes dans la salle des séances, l’introduction de spectateurs au Club favorise les solutions les plus extrêmes.

Le Club joue un rôle occulte dans la journée du 10 août (un certain nombre de ses membres vont siéger dans les organismes révolutionnaires : commune de Paris, tribunaux, etc.). Cependant de juillet à septembre 1792 le Club semble perdre un peu de son influence.

La prise de pouvoir[modifier | modifier le code]

Tout change quand Robespierre, une fois débarrassé de Brissot en octobre 1792 prend en main la destinée du Club. Les Jacobins deviennent alors une puissance dominante. Le , la Société des Amis de la constitution s’était auparavant débaptisée solennellement et avait décidé de se nommer « Société des Jacobins amis de la liberté et de l'égalité ». Le Club des Jacobins ainsi ressaisi joue un rôle d’opposition à la majorité de la Convention (Girondins, Modérés). Pour cela, Robespierre et le Club s’appuient davantage encore sur le peuple. En 1793, les Jacobins se reconnaissent peu à peu comme le peuple infaillible. Ils deviennent de plus en plus irréductibles et résolus, ce qui accroît leur rayonnement et leur influence. Ils contribuent à la mort du Roi, ils marquent la politique d’intimidation pour arracher des votes cruciaux alors que la majorité parlementaire demeure acquise aux chefs de la Gironde. Ce sont eux qui organisent la journée du 2 juin 1793 provoquant ainsi la chute des députés Girondins.

Après la disparition des Girondins, les Jacobins exercent une tutelle sur la Convention et ce sont eux qui gouvernent. Les membres du Comité de salut public sont Jacobins de même que tous les membres des comités de gouvernement. Un grand nombre de Montagnards fait aussi partie de la Société. Le seul rouage en l’An II qui leur échappe encore est la Commune de Paris, mais, après l’élimination des Hébertistes en Germinal An II, la Commune est désormais noyautée par les Jacobins. À la fin de Germinal, ils exercent sans contrepoids leur autorité sur l’Assemblée, où la fin des Factions (Hébertistes, Dantonnistes) assure l’unité de l’action législative.

Fin du Club[modifier | modifier le code]

Début 1794, on pense que la Société compte 5 000 filiales dans toute la France. Elle n’a jamais été aussi puissante, elle semble arriver au point d’unité que Robespierre espère tant, mais bientôt des oppositions apparaissent au sein du Club que la semi-retraite de Robespierre en Fructidor favorise.

Le 9 Thermidor, le Club se montre impuissant à défendre son chef de file. Il n’a pas su rallier les masses. Les exécutions des 10-11-12 Thermidor décimèrent l’État-Major du Club. Il ne s’en remettra pas, la Réaction thermidorienne se chargera de mettre un terme à l’action du Club, les Jacobins étant considérés comme les uniques instigateurs de la Terreur.

Le , le Club ferme définitivement ses portes sur décision de la Convention Nationale.

Les Néo-Jacobins[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Club du Manège.
Article détaillé : Club du Panthéon.

Analyse[modifier | modifier le code]

De 1792 à 1794, les Jacobins ont exercé les fonctions de commandement et ont été les artisans de la victoire. Les Jacobins ont pu dominer politiquement le pays seulement parce qu’ils avaient une idéologie qui se calquait aux besoins du moment. Cette idéologie, Robespierre s’en est fait le porte-voix.

Il faut noter le contraste entre la doctrine du jacobinisme et ses actes. On parle souvent des Jacobins comme d’une minorité agissante, quelquefois fanatique qui utilise la Terreur (épurations, exécutions). Mais on loue tout autant leur héroïsme quand ils ont dû faire face aux forces coalisées et quand ils ont su vaincre. Toute une série de paradoxes jalonnent l’histoire du jacobinisme.

Politiquement, ce sont des démocrates, ils comprennent la nécessité d’une révolution politique destinée à assurer à tous les hommes un régime, dont la charte s’inscrit dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen et que résume le slogan Liberté-Égalité-Fraternité (la notion de fraternité n'apparaissant toutefois qu'en 1848). En 1789, les Jacobins étaient monarchistes, en 1793 ils sont devenus des républicains fervents. Le Club est toujours à l’avant-garde politique même si le personnel politique jacobin change. Les Jacobins de l’An II ont pour référence Rousseau, Du contrat social et l’idée de démocratie directe.

Socialement, ils demeurent des démocrates bourgeois respectueux de la propriété (même en l’An II, leur composition sociale restera essentiellement bourgeoise et artisanale). Ils désirent par-dessus tout l’établissement de la petite propriété, ils refusent la loi agraire, mais ils condamnent tout autant la très grande propriété regardée comme étant un facteur d’oppression. Ils sont ardemment patriotes, ils observent un culte fervent à la Patrie inséparable de la liberté que l’on doit défendre si elle est attaquée : « La République française ne traite pas avec un ennemi sur son territoire », telle est la maxime jacobine.

Purges[modifier | modifier le code]

Il est vrai cependant que l’histoire du jacobinisme est aussi l’histoire des scrutins épuratoires. On a souvent défini le Club comme une sorte d’inquisition prompte à éliminer au nom de l’orthodoxie. En effet, l’aggravation des périls intérieurs et extérieurs, la violence des convulsions économiques montrent aux Jacobins la nécessité de l’obéissance à la doctrine, seule sauvegarde de l’unité, elle-même seule capable de faire face aux périls. Pour sauvegarder l’unité, l’épuration leur paraît nécessaire.

L’épuration se fait toujours de la même manière, quiconque s’éloigne de la ligne jacobine est bientôt signalé comme suspect au Club. Ils transforment ces adversaires, ces suspects en ennemis publics et préparent en première instance, si l’on peut dire, le dossier qui les enverra à l’échafaud.

La Société exerce un magistère d’orthodoxie sur la Convention d’une part, et sur l’ensemble de l’opinion révolutionnaire d’autre part.

La doctrine jacobine implique une volonté de sacrifice individuel à des principes qui dépassent pour le bien de tous l’intérêt de chacun. « Être jacobin » demeure être un homme à principe, prêt à sacrifier son bonheur et sa vie même au triomphe des idées politiques et sociales que proclame la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, et au Salut de la Patrie.

Gaston Martin considère les Jacobins comme des fanatiques qui ont admis la nécessité pour vaincre du « despotisme de la liberté ».

Beaucoup d’auteurs ont oublié la doctrine jacobine pour ne voir dans le jacobinisme qu’une vaste machine à épurer. Les Jacobins ne sont plus qu’une oligarchie militante substituée au peuple et parlant en son nom. Ils constituent le temple d’une orthodoxie où l’unité et l’unanimité sont de mise. Personne n’est à l’abri du soupçon et de l’épuration.

D’autres historiens, peut-être moins nombreux, reconnaissent aux Jacobins de la grandeur et sans oublier le sang versé, ils les considèrent comme les sauveurs de la patrie.

Ces deux versions opposées du jacobinisme montrent à quel point il est difficile d’avoir une vision impartiale du problème. Le jacobinisme est l’idéologie la plus radicale de la Révolution. Étant radicale par ses moyens sinon par sa doctrine, il est logique qu’elle ait eu ses admirateurs et ses détracteurs et cela jusqu’à nos jours.

Enfin le Club a accentué la centralisation déjà largement amorcée sous la Monarchie absolue par l’intermédiaire de ses militants membres du gouvernement révolutionnaire ou représentants dans les départements ou aux armées. La dictature parisienne étant parue nécessaire au Salut de la Patrie.

Cette doctrine n’est pas sans contradiction comme le montre Claude Mazauric dans le Dictionnaire de la Révolution, contradiction qui est responsable en partie de son échec. Sur le plan économique notamment, contradiction entre sa volonté de favoriser l’accès à la propriété pour le plus grand nombre et le respect de la propriété privée. Contradiction entre sa volonté de préserver une certaine liberté de commerce et le besoin momentané de la taxation.

Les oppositions dans le peuple viennent d’une certaine déception sociale. La doctrine jacobine étant modérée si on la compare à certains mouvements comme les Hébertistes ou les Enragés qui sont indéniablement plus près du petit peuple.

Entre la Réaction thermidorienne et les préliminaires de la Révolution de 1848, le jacobinisme a cessé pratiquement d’exister. Il est entré dans la légende. Les Jacobins durant les monarchies censitaires demeurent des conspirateurs, ils ne sont pas légaux. Ils prendront part à la révolution de 1848, comme ils ont pris part à toutes les insurrections de 1830 à la seconde République. Le jacobinisme est passé rapidement dans l’héritage républicain par l’intermédiaire d’un ancien ami de Babeuf, Buonarroti qui a publié en 1828 un livre sur la Conjuration des Égaux qui fut la bible des républicains révolutionnaires (comme Blanqui, Raspail, Louis Blanc, etc.), le jacobinisme a mauvaise presse chez les historiens libéraux de la Restauration, qui sont aussi, tels Guizot ou Thiers, les hommes politiques du Régime de Juillet.

Héritage[modifier | modifier le code]

1793 et le jacobinisme représentent pour les « Bien Pensants » de l’époque le souvenir d’une atteinte à la propriété. La peur des « Rouges » pendant la seconde République est significative. À l’Assemblée, des débats très vifs ont opposé Tocqueville, un libéral, et Ledru-Rollin, un radical, sur ce qu’il faut prendre comme héritage de la Révolution française. Le premier se limite à l’héritage de 1789, le second revendique celui de 1793 et donc le jacobinisme. Cette peur des « Rouges » et du jacobinisme associé à la Terreur vont amener les libéraux à se rapprocher de Bonaparte.

Toute la vie politique au XIXe siècle est marquée par ces oppositions, les politiques sont obsédés par la Révolution. La peur de la « dictature jacobine » va renaître encore lors de la Commune de Paris de 1871 réprimée dans le sang. Mais l’héritage jacobin va passer dans le patrimoine de la Troisième République débarrassée cependant du sang et de la violence, jacobinisme consensuel indispensable pour fonder la République en ralliant les Orléanistes.

Le , Georges Clemenceau met tout le monde d’accord en considérant la Révolution comme un bloc, le jacobinisme fait donc partie intégrante de l’héritage révolutionnaire (« La révolution est un bloc dont on ne peut rien distraire » prononcé lors d’un discours au parlement).

Aujourd’hui encore, existe toujours cette dissociation 1789-1793, puisque le jacobinisme s’est encore inscrit dans les enjeux idéologiques du XXe siècle, (la Révolution russe par exemple, dont les auteurs se sont inspirés, du moins en partie, de la tradition jacobine). Certains auteurs ont vu le pouvoir jacobin dans les structures politiques qu’elle mit en place. Le jacobinisme pour eux se trouve à l’origine des États totalitaires.

Le jacobinisme se situe donc au centre d’un débat idéologique, qui n’a pas cessé depuis bientôt deux siècles. Il est le premier Parti constitué (ses membres cotisent, ses leaders sont puissants dans l’opinion, et il a un programme) et une force politique de premier ordre durant la Révolution. C’est pour cela qu’il a marqué les mémoires et qu’il reste aujourd’hui encore un objet de polémique. Il est révélateur que, lors du bicentenaire de la Révolution, la France ait fêté avec tant d’éclat 1789, mais pas les événements de 1793, où les Jacobins ont joué un si grand rôle.

De nos jours, quels sont les partis politiques jacobins ? D'après François Furet, la tradition jacobine peut plaire aux gaullistes (par exemple, le parti Debout la République, dirigé par Nicolas Dupont-Aignan), aux communistes, et à la tendance jacobine existant à l'intérieur du Parti socialiste. Dans son article sur le jacobinisme, François Furet écrivait cette définition en 1992, c'est-à-dire à une époque où Jean-Pierre Chevènement était encore membre du Parti socialiste :

« L’élasticité sémantique du terme, dans la politique française de cette fin du XXe siècle, témoigne de ce travail du temps. Jacobinisme ou jacobin peuvent y désigner, selon les cas, des prédilections très diverses : l’indivisibilité de la souveraineté nationale, la vocation de l’État à transformer la société, la centralisation gouvernementale et administrative, l’égalité des citoyens garantie par l’uniformité de la législation, la régénération des hommes par l’école républicaine, ou simplement le goût sourcilleux de l’indépendance nationale. Dans cette nébuleuse de sens domine toujours la figure centrale de l’autorité publique souveraine et indivisible, dominant la société civile ; ce qui est après tout un paradoxe, s’il est vrai que l’histoire du club des Jacobins est celle d’une incessante usurpation sur la Convention, régulièrement investie de la souveraineté du peuple par l’élection de septembre 1792. Mais ce paradoxe – outre qu’il en dit peut-être long sur la faiblesse de la tradition juridique en France et sur la tyrannie vague des souvenirs historiques – exprime aussi au bout de deux siècles une espèce d’embourgeoisement du jacobinisme, passé de l’état de patrimoine révolutionnaire au statut de propriété nationale. Parvenu à ce stade éminent de dignité historique, le concept a perdu tout caractère subversif et aussi, comme on l’a vu, tout sens précis ; mais en évoquant dans les mentalités les vertus d’un État fort, porteur du progrès et figure imprescriptible de la nation, il permet de joindre sa tradition à celle qui l’a précédée et à celle qui l’a suivie, et de recoudre ce que la Révolution avait déchiré : formant un pont entre l’ancienne monarchie et l’État napoléonien, la tradition jacobine retrouve un air de famille. Si bien qu’elle peut aussi faire une place à la droite et diviser la gauche ; plaire aux gaullistes comme aux communistes, et tracer une ligne de démarcation à l’intérieur du parti socialiste. »

(François Furet et Mona Ozouf, Dictionnaire critique de la Révolution française, Idées, Champs Flammarion, p.243)

Pierre Rosanvallon estime que le jacobinisme, qui s'est traduit au cours de la Révolution française avec la loi Le Chapelier (1791) par le rejet des corps intermédiaires, se manifeste aujourd'hui dans la vie politique française par une « culture de la généralité » constamment activée dans les discours politiques. La recherche du meilleur régime politique passe par une volonté d'encadrer les particularités sous une même généralité. Cette caractéristique apparaît dans l'élaboration des lois[1].

Les Jacobins pour une langue commune des citoyens[modifier | modifier le code]

La Révolution a justifié l'imposition d'une langue commune pour tous les citoyens par le principe de droits communs pour tous les citoyens. Cette langue commune a été le français, qui était déjà largement répandu comme langue d'échange sous la Royauté, au sein de l'aristocratie et de la bourgeoisie.

La tradition jacobine, qui favorise la primauté d'une langue véhiculaire commune à tous les citoyens, au nom d'une libération personnelle face aux pesanteurs socio-culturelles locales, est souvent définie à partir du rapport de Barère sur les idiomes étrangers et l’enseignement de la langue française présenté à la Convention nationale au nom du comité de salut public le 8 pluviôse an II (), même si celui-ci ne fait plus partie du club des Jacobins depuis la crise de rupture des Feuillants et n'exprime pas une opinion propre aux seuls révolutionnaires jacobins[2]. Dans ce discours, il appelle à populariser la langue française : « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l'émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle l'italien, et le fanatisme parle le basque. Cassons ces instruments de dommage et d'erreur. »[3].

Les Jacobins des pays d'Europe, et aux Amériques[modifier | modifier le code]

Dans nombre de pays d'Europe, des réseaux reprenant les méthodes et le nom des Jacobins s'organisent, pour acquérir la liberté politique et de conscience, la fin de la domination de l'aristocratie, la garantie d'une constitution basée sur le peuple souverain. C'est le cas en Italie, en Pologne, en Allemagne, en Belgique, en Angleterre et en Irlande, aux Pays-Bas, en Suisse, en Autriche-Hongrie, dans l'Empire ottoman. Ce mouvement s'appuie sur la Révolution française, les occupations militaires venant des guerres de défenses de la Révolution, et les républiques-sœurs. Il est en même temps entravé par le Directoire, le Consulat et le bonapartisme. En prolongement de ces réseaux, ou en écho à ce qui est rapporté de la Révolution française, des groupes se constituent aux États-Unis, aux Caraïbes, au Brésil[4].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages historiques
  • Crane Brinton, The Jacobins: An Essay in the New History, Macmillan, 1930
  • Léon Bultingaire, Le Club des Jacobins de Metz, Champion, 1906, 103 p.
  • Louis Cardenal, La province pendant la révolution, histoire des clubs jacobins (1789-1795), Payot, 1929, 517 p.
  • Anne Cottebrune, Des « réfugiés mayençais » dans le Paris révolutionnaire : histoire d'un exil politique 1793-1799
  • François Furet, « Le jacobinisme », in François Furet, Mona Ozouf (dir.), Dictionnaire critique de la Révolution française, Paris, Flammarion, 1988, 1122 p. et 32 p. de planches en noir et en couleur
  • Bernard Gainot, 1799, un nouveau Jacobinisme ?, Paris, Éditions du CTHS, 2001, 543 p.
  • Marcel Henriot, Le club des Jacobins de Semur, 1790-1795, Rebourseau, 1933, 430 p.
  • Jules Joachim, Yvette Baradel, Les Jacobins de Delle: procès-verbaux, discours et correspondances de la Société populaire (1791-1794), Société belfortaine d'émulation, 1990, 184 p. (ISBN 2903545154)
  • Michael L. Kennedy, The Jacobin clubs in the French Revolution, 1793-1795, Berghahn Books, 2000, 312 pages (ISBN 1571811869)
  • Bogusław Leśnodorski, Les Jacobins polonais, Société des études robespierristes, 1965, 367 p.
  • Paul Leuilliot, Les Jacobins de Colmar : procès-verbaux des séances de la Société populaire (1791-1795), Colmar, Société populaire révolutionnaire des amis de la liberté et de l'égalité, Colmar, Libraire Istra, 1923, 502 p.
  • Gérard Maintenant, Les Jacobins, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? »,‎ 1984, 127 p.
  • Fernand Martin, La Révolution en province: les Jacobins au village, P. Juliot, 1902, 253 p.
  • Gaston Martin, Les Jacobins, PUF, collection Que sais-je ?, 1945, 120 p.
  • Claude Mazauric, "Jacobins/jacobinisme" in Albert Soboul(dir), Dictionnaire historique de la Révolution française, Paris, PUF, 1989, p.585-593.
  • Christine Peyrard, Michel Vovelle, Les Jacobins de l'Ouest: sociabilité révolutionnaire et formes de politisation dans le Maine et la Basse-Normandie : (1789-1799), Publications de la Sorbonne, 1996, 408 p. (ISBN 2859442782)
  • Danièle Pingué, Les Mouvements jacobins en Normandie orientale: les sociétés politiques dans l'Eure et la Seine-Inférieure 1790-1795, Éditions du CTHS, 2001, 653 pages (ISBN 2735503968)
  • Pierre Rosanvallon, Le modèle politique français, la société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours, Paris, Éditions du Seuil, collection L'Univers historique, 2004, 445 p.
  • Albert Soboul, Paysans, sans-culottes et Jacobins, Librairie Clavreuil, 1966, 389 p.
  • Michel Vovelle, Les Jacobins. De Robespierre à Chevènement, Paris, Éditions la Découverte, 1999, 189 p.
  • Gérard Walter, Histoire des Jacobins, A. Somogy, 1946, 380 p.
Documents
Articles de presse

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Pierre Rosanvallon, Le modèle politique français, la société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours, Paris, Seuil, 2004
  2. Il fait suite au rapport Talleyrand de septembre 1791 et au rapport Lanthenas du 18 décembre 1792. Voir Anne Judge, « French : a planned language? » in Carol Sanders, French TodayLanguage in Its Social Context, Cambridge University Press, 1997, 337 pages, p. 25 (ISBN 0521396956).
  3. Bertrand Barère, Rapport du Comité de salut public sur les idiomes
  4. Michel Vovelle, Les jacobins. De Robespierre à Chevènement