Physiocratie

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

La physiocratie est une école de pensée économique et politique, née en France vers 1750, qui contribue de manière décisive à forger la conception moderne de l'économie et à placer la réflexion et la pratique de l'économique dans un cadre de référence plus autonome. Elle connaît son apogée au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Étymologie[modifier | modifier le code]

La « Physiocratie » est le « gouvernement par la nature ». Le terme est forgé par Pierre Samuel du Pont de Nemours qui le crée en associant deux mots grecs : phusis (la Nature) et kratein (gouverner).

Historique[modifier | modifier le code]

François Quesnay

On s'accorde à penser que le fondateur de cette école est François Quesnay, qui en devient le chef de file incontesté après la publication du Tableau économique en 1758, par lequel il décrit la circulation des richesses dans l'économie. Les Physiocrates s'appellent entre eux « Les Économistes ».
Le « Tableau économique » de Quesnay s'inspire de la théorie des cycles de François Véron Duverger de Forbonnais et du « zig-zag[1] » élaboré sous la direction de Vincent de Gournay et Richard Cantillon. Ces travaux révolutionnaires pour l'époque anticipent ceux d'Adam Smith en s'intéressant à la création de la richesse, mais aussi et surtout à sa répartition via des diagrammes de flux et de stocks représentant de manière très élaborée le fonctionnement de l'économie. Le but de ce groupe de marchands et de grands commis de l'État est de mettre en place les outils qui permettront au roi de France de mieux mesurer la création et la distribution de richesses et ainsi pouvoir faire de meilleures lois permettant d'éviter les disettes via une production et une répartition optimisées des richesses. Cependant, en prenant pour hypothèse que le travail est la source de toute création de richesse, cette analyse va heurter de plein front les intérêts de l'aristocratie française, pour laquelle le simple fait de travailler était synonyme de dérogeance; si un noble travaillait et que cela venait à se savoir, il en perdait sa noblesse, et seule une lettre de réhabilitation du Roi pouvait la lui rendre.

François Quesnay en habile politique va dans le Tableau économique faire reposer la source de la richesse non plus sur le travail, mais sur la capacité « miraculeuse » de la terre à produire de la nourriture à chaque printemps. Il arrivera ainsi à se concilier les bonnes grâces des rentiers terriens tout en proposant un nouveau système prenant en compte autant que faire se peut les idées nouvelles et permettant de dépasser le mercantilisme (et le colbertisme) sans révolutionner la société. Les physiocrates font émerger des principes foncièrement naturalistes (en accord avec l'étymologie du mot physiocratie: gouvernement par la nature) et au fond anti-chrétiens pour leur temps, notamment l'idée selon laquelle les progrès de l'agriculture permettraient à Adam de se laver du péché originel en n'ayant plus à travailler à la sueur de son front pour assumer sa subsistance. Ils expriment ainsi des idées, très souterraines au XVIIIe siècle — et pas uniquement françaises —, selon lesquelles l'homme individuel aurait accès à l'intégralité du bonheur en tant que créature limitée, et qu'il n'aurait donc nul besoin de transcendance. C'est Turgot, célèbre physiocrate, qui est l'auteur du texte d'une gravure sur bois à l'effigie de Benjamin Franklin : « Eripuit caelo fulmen sceptrumque tyrannis » ('il arrache au ciel le feu et le sceptre de la tyrannie'), phrase dont certains[2] ont noté le caractère particulièrement « luciférien» pour l'époque.

Après avoir publié leurs écrits dans le Journal de l'agriculture, du commerce et des finances, les Physiocrates rejoignent les Éphémérides du Citoyen, dirigé par l'abbé Baudeau, nouvellement converti à l'école de Quesnay. Dupont de Nemours, Mirabeau et Baudeau en feront le sanctuaire de la pensée économique des Physiocrates, ainsi qu'un moyen privilégié de diffusion des principes économiques en France. C'est notamment dans les Éphémérides que seront publiées les Réflexions sur la formation et la distribution des richesses de Turgot[3].

Catherine II la Grande, le roi Stanislas II font aussi partie de cette école de pensée.

Les principes de l'école physiocratique[modifier | modifier le code]

« La doctrine des physiocrates est un mélange de libéralisme économique et de despotisme éclairé [...] la pensée des physiocrates s'ordonne autour de quatre grands thèmes : la nature, la liberté, la terre, le « despotisme légal » [...] L'État doit être gouverné par des propriétaires fonciers ; eux seuls ont une patrie ; patrie et patrimoine sont joints. [...] Les physiocrates sont donc hostiles à toute réglementation. Leur formule est « laissez faire, laissez passer » [...] Les physiocrates sont partisans de la monarchie absolue. »

— Jean Touchard, Histoire des idées politiques, tome 2, Du XVIIIe siècle à nos jours, PUF, 1958.

La richesse[modifier | modifier le code]

Tableau économique de Quesnay

En opposition aux idées mercantilistes, les physiocrates considèrent que la richesse d'un pays consiste en la richesse de tous ses habitants et non pas seulement en celle de l'État. Cette richesse est formée de tous les biens qui satisfont un besoin et non de métaux précieux qu'il faudrait thésauriser. La richesse doit être produite par le travail.

Pour les physiocrates, la seule activité réellement productive est l'agriculture. La terre multiplie les biens : une graine semée produit plusieurs graines. Finalement, la terre laisse un produit net ou surplus. L'industrie et le commerce sont considérés comme des activités stériles car elles se contentent de transformer les matières premières produites par l'agriculture.

La physiocratie distingue trois classes d'agents économiques :

  1. La classe des paysans, qui est la seule productive (producteurs terriens) ;
  2. La deuxième classe est appelée stérile et est composée des marchands et « industriels » ;
  3. La troisième classe est celle des propriétaires.

Cette vision de l'économie est naturelle à une époque où l'immense majorité de la population est formée d'agriculteurs qui produisent tout juste de quoi assurer leur propre survie. La thèse selon laquelle la terre est la seule source de richesse, qui distingue les Physiocrates de leurs successeurs classiques, est néanmoins secondaire par rapport aux autres apports par lesquels les Physiocrates se distinguent de leurs prédécesseurs, qui ont été repris par les classiques et qui fondent l'économie moderne.

Vincent de Gournay et Turgot, souvent assimilés à l'école physiocratique, pensent au contraire que les manufactures et le commerce sont générateurs de richesses. Ils ne doivent donc pas être comptés parmi les physiocrates même s'ils ont fait beaucoup d'emprunts à ces derniers.

Laissez faire les hommes, laissez passer les marchandises[modifier | modifier le code]

Portrait de François Quesnay (souvent donné, à tort, pour celui de Vincent de Gournay)

Dans la controverse sur le commerce des grains qui marque le milieu du XVIIIe siècle, les physiocrates prennent parti contre les restrictions gouvernementales au commerce des blés (qui sont à l'époque la base de l'alimentation). Plus généralement, ils affirment que la meilleure façon de maximiser la richesse de tous est de laisser chacun agir à sa guise selon ses moyens et mettent ainsi au premier plan la liberté du commerce comme principe de politique économique[4].

Vincent de Gournay a popularisé la fameuse phrase « Laissez faire les hommes, laissez passer les marchandises », probablement due au marquis d'Argenson, et qui passera à la postérité. Ce programme résumé en une phrase connaîtra un renouveau particulier avec la mise en avant des idées libérales dans le dernier quart du XXe siècle, les partisans du libre-échange reconnaissant les physiocrates comme des précurseurs du libéralisme économique[5].

Ordre naturel[modifier | modifier le code]

Selon les physiocrates, il existe un ordre naturel gouverné par des lois qui lui sont propres, et qui repose sur le droit naturel. Par exemple, chaque homme a droit à ce qu'il acquiert librement par le travail et l'échange. Le rôle des économistes est de révéler ces lois de la nature. La liberté et la propriété sont des droits naturels que le souverain doit respecter et protéger en les consacrant dans le droit positif. Le rôle du pouvoir est de garantir l'application du droit naturel.

Les physiocrates ne remettent pas en question la monarchie, mais veulent que le souverain, loin de se comporter en monarque absolu ou en despote arbitraire, se soumette au droit naturel et le fasse respecter. En revanche, pour faire respecter ce droit naturel qui s'impose à tous, il doit user de toute son autorité. C'est le sens de l'expression « despotisme légal » utilisée par Lemercier de la Rivière, qui s'apparente plus au concept libéral d'État minimum qu'à l'acception courante du mot despotisme.

Liste des principaux physiocrates[modifier | modifier le code]


Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Simone Meysonnier, La Balance et l'horloge, La genèse de la pensée libérale en France au XVIIIe siècle, éd. Les éditions de la passion.
  2. Cf. René Guénon, Aperçus sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonage, compte-rendu et article relatif à Benjamin Franklin dans un commentaire à l'attention de G.L Jarray.
  3. Benoît Malbranque, Les Ephémérides du Citoyen : première revue d'économie, Laissons Faire, n°3, août 2013.
  4. « Les physiocrates sont les premiers libéraux ; ils considèrent que l'État ne doit pas intervenir dans l'économie et qu'il doit respecter les lois physiques qui la guident. Les intérêts individuels, et surtout ceux des agriculteurs, sont conformes à l'intérêt général. Il faut respecter l'ordre naturel de l'économie et respecter la propriété privée ». Marc Montoussé, Théories économiques, Paris, Bréal, 1999, p. 11
  5. Idem.


Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Anthony Mergey, L’État des physiocrates : autorité et décentralisation, Aix-en-Provence, PUAM,‎ 2010
  • Georges Weulersse, La physiocratie à la fin du règne de Louis XV (1770-1774), PUF,‎ 1959, 238 p. p.
  • Bernard Delmas, Thierry Demals et Philippe Steiner (eds.), La diffusion internationale de la physiocratie (XVIIIe-XIXe), Grenoble, PUG,‎ 1995, 482 p. p.
  • Georges Weulersse, La physiocratie sous les ministères de Turgot et de Necker (1774-1781), PUF,‎ 1950, 371 p. p.
  • Georges Weulersse, La physiocratie à l’aube de la révolution (1781-1792), Edition de l’école des hautes études en sciences sociales,‎ 1985, 452 p. p.
  • Luigi Einaudi, François Quesnay et la physiocratie (Tome I), Institut national d’études démographique,‎ 1958, 392 p. p.
  • René Grandamy, La physiocratie : théorie générale du développement économique, Marton,‎ 1973, 148 p. p.
  • Yves Citton, Portrait de l'économiste en physiocrate. Critique littéraire de l'économie politique, Paris, L'Harmattan, 2001, 348 p.  (ISBN 2-7384-9996-1)
  • Georges Weulersse, Le mouvement physiocratique en France (1756-1770). Paris, Félix Alcan,1910
  • Yves Guyot, Quesnay et la physiocratie, Paris, Guillaumin, 1888