Amartya Sen

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Amartya Kumar Sen (Bengali : অমর্ত্য কুমার সেন, Ômorto Kumar Shen) (né le 3 novembre 1933 à Santiniketan, Inde), est un économiste. Il a reçu le prix Nobel d'économie en 1998, pour ses travaux sur la famine, sur la théorie du développement humain, sur l'économie du bien-être, sur les mécanismes fondamentaux de la pauvreté, et sur le libéralisme politique. Il est l'initiateur de l'approche par les capabilités.

De 1998 à 2004, il a été directeur du Trinity College à l'Université de Cambridge, devenant ainsi le premier universitaire asiatique à diriger un des collèges d'Oxbridge. Amartya Sen est aussi partie prenante dans le débat sur la mondialisation. Il a donné des conférences devant les dirigeants de la Banque mondiale et il est le président honoraire d'Oxfam.

Parmi ses nombreuses contributions à l'économie du développement, Sen a fait des études sur les inégalités entre les hommes et les femmes, qu'il dénonce en utilisant toujours un pronom féminin pour se référer à une personne abstraite. Il est aujourd'hui professeur universitaire Lamont à l'Université Harvard. Les livres d'Amartya Sen ont été traduits en plus de trente langues.

Biographie[modifier | modifier le code]

Sen réside alternativement en Inde, dans le Massachusetts et à Cambridge.

Formation[modifier | modifier le code]

Sen est né en 1933 sur le campus de Visva Barati à Santiniketan, au Bengale-Occidental, une ville dont l'université a été fondée par le poète Rabîndranâth Tagore. La région d'origine de sa famille se situe à Wari (district de Dacca) dans ce qui est aujourd'hui le Bangladesh. .

Sen a intégré la St Gregory's School (en) à Dhaka en 1941. Sa famille a ensuite immigré en Inde au moment de la partition des Indes en 1947. Sen a étudié à l'Université Visva-Bharati (en), au Presidency College (Calcutta) et à la Delhi School of Economics (en) avant d'arriver à vingt ans au Trinity College de Cambridge. Il achève en une année sa thèse censée durer trois ans, et retourne deux années à Calcutta, à l'université récemment créée de Jadavpur, où il est chargé de mettre en place un département d'économie. Il obtient formellement son Bachelor of Arts (BA) avec mention en 1956 puis une thèse (Ph.D) en 1959. Pendant les premières années de son existence, il baigne dans un milieu universitaire, et s'intéresse aussi bien au sanskrit qu'aux mathématiques et à la physique. Vers 17 ans, il se tourne vers l'étude de l'économie. Pendant quatre ans, il étudie à Cambbridge et Harvard la philosophie, en particulier dans les domaines de l'éthique, de l'épistémologie et de laphilosophie politique, thèmes qui donnent lieu à de nombreuses contributions de sa part[1].

Carrière[modifier | modifier le code]

Il a enseigné l'économie à l'Université de Calcutta à 23 ans[2], à l'Université Jadavpur, à Delhi, à l'Université d'Oxford, à la London School of Economics, à l'Université de Caen, à l'Université Harvard et a dirigé le Trinity College de l'Université de Cambridge, entre 1998 et 2004. En janvier 2004, Sen est retourné à Harvard. Il a aussi contribué au Eva Colorni Trust de l'ancienne London Guildhall University.

Famille[modifier | modifier le code]

Le père de Sen est Ashutosh Sen, et sa mère Amita Sen qui sont nés à Manikganj, à Dhaka. Son père enseigna la chimie à la Dhaka University (en). La première femme de Sen fut Nabaneeta Dev Sen (en), une Indienne écrivain et érudit, avec laquelle il a eu deux enfants : Antara (en) et Nandana (en). Ils divorcèrent peu après leur arrivée à Londres en 1971. Sa seconde épouse fut Eva Colorni, avec qui il vécut après 1973. Elle mourut d’un cancer de l’estomac en 1985. Ils ont eu deux enfants : Indrani et Kabir. Son épouse actuelle est Emma Georgina Rothschild (en), une historienne de l’économie et experte d’Adam Smith et Fellow du King's College (Cambridge).

Sen éleva seul son plus jeune fils. Indrani est journaliste à New York, et Kabir enseigne la musique près de Boston et a un groupe de rock intitulé Uncle Trouble. Sa fille aînée Antara Dev Sen est une journaliste indienne reconnue qui, avec son mari Pratik Kanjilal, publie The Little Magazine. Nandana Sen est une actrice connue de Bollywood.

Œuvre[modifier | modifier le code]

Théorie du choix social[modifier | modifier le code]

Les travaux de Sen, qui ont marqué la fin des années 1960 et le début des années 1970, ont aidé à développer la théorie du choix social qui fut abordée sous un angle mathématique par Borda et Nicolas de Condorcet en France, ou Lewis Carroll. Au XXe siècle, l'économiste américain Kenneth Arrow reprit ces travaux. Lorsqu'il travaillait dans les années 1950 à la RAND Corporation, Arrow prouva que tous les modes de vote, (la majorité absolue, la majorité qualifiée ou le statu quo), sont inévitablement en conflit avec les normes de la démocratie. Sen montra dans quelles conditions le théorème d'impossibilité d'Arrow pouvait se résoudre[3] et étendit la théorie de choix social à la question du bien-être social[4], grâce à ses intérêts pour l'histoire de la pensée économique et de la philosophie.

Sources de la famine[modifier | modifier le code]

En 1981, Sen publia Poverty and Famines: An Essay on Entitlement and Deprivation, un livre dans lequel il démontre que les famines ne sont pas seulement dues au manque de nourriture mais aussi aux inégalités provoquées par les mécanismes de distribution de la nourriture.

L'intérêt que porte Sen pour la famine lui vient de son expérience personnelle. À 9 ans, il fut témoin de la famine au Bengale de 1943 pendant laquelle moururent trois millions de personnes. Sen a conclu plus tard que ce désastre n'aurait pas eu lieu d'être. Il pense qu'il y a eu, à cette époque en Inde, un approvisionnement suffisant : la production était même plus élevée que pendant les années précédentes où il n'y avait pas eu de famines. Mais la cause de la famine de 1943 est le fait que la distribution de nourriture a été gênée parce que certaines catégories de la société (ici les travailleurs ruraux) avaient perdu leur emploi et donc leur capacité à acheter de la nourriture. Sen souligne donc un certain nombre de facteurs économiques et sociaux comme la chute des salaires, le chômage, la hausse des prix de la nourriture et la pauvreté des systèmes de distribution de la nourriture. Ces facteurs mènent à la famine dans certains groupes de la société.

Son approche de la « capabilité » souligne la liberté positive, c'est-à-dire la capacité d'une personne à être ou à faire quelque chose, à pouvoir choisir sa vie, plutôt que la liberté négative, notion plus commune en économie qui se concentre simplement sur l'absence d'interférence, selon la distinction proposée par Isaiah Berlin. Pendant la famine au Bengale, la liberté négative des travailleurs ruraux consistant à pouvoir acheter de la nourriture n'a pas été affectée. Cependant ils sont morts de faim car ils n'étaient pas « positivement » libres de faire n'importe quoi. Ils n'ont pas pu se nourrir : ils n'ont pas eu la capabilité d'échapper à la mort.

Développement humain[modifier | modifier le code]

En plus de ces travaux sur la famine, les études de Sen sur l’économie du développement ont eu une influence considérable sur la formulation du Rapport sur le développement humain, publié par le Programme des Nations unies pour le développement. Cette publication annuelle qui classe les pays sur la base de différents indicateurs sociaux et économiques doit beaucoup aux contributions de Sen, parmi d’autres théoriciens du choix social dans le cadre de la mesure économique de la pauvreté et des inégalités.

La contribution révolutionnaire de Sen à l’économie du développement et aux indicateurs sociaux se trouve dans le concept de « capabilités » ou « libertés substantielles » développé dans son article Equality of What. Il défend l’idée que les gouvernements devraient faire attention à la capabilité concrète des citoyens. Le développement du haut vers le bas l'emportera sur les droits de l’homme aussi longtemps que la définition des termes restera floue (le droit est-il quelque chose qui doit être donné ou quelque chose qui ne peut simplement pas être enlevé ?). Par exemple, aux États-Unis, les citoyens ont un droit potentiel de vote. Pour Sen, ce concept est complètement vide. Pour que les citoyens aient la capacité de voter, ils doivent d’abord avoir des « functionings » ou « réalisations ». Ces modes de fonctionnement sont divers et variés : larges comme l’accès à l’éducation, ou plus spécifiques comme le transport jusqu’au bureau de vote. C’est seulement quand de telles barrières sont levées qu’on peut dire que le citoyen agit véritablement par choix personnel. C’est à chaque société de faire une liste des capabilités minimales garanties par cette société. Pour voir un exemple d’application pratique cf Women and Human Development de Martha Nussbaum.

Sur l'inégalité des genres[modifier | modifier le code]

Sen a aussi écrit un article dans le New York Review of Books intitulé More Than 100 Million Women Are Missing, analysant l’impact sur la mortalité de l'inégalité des droits entre les hommes et les femmes dans les pays en développement, particulièrement en Asie. Il y note une corrélation entre le taux de femmes travaillant hors du foyer et leur espérance de vie[5]. Ces travaux ont généré par la suite de nombreuses sur le déficit de femmes venant confirmer le phénomène, que ce soit au niveau mondial[6],[7] ou local[8]. Quelques chercheurs ont contesté ces chiffres, comme Emily Oster, qui attribue les écarts de sex-ratio à l'effet de l'hépatite B[9] avant de se rétracter[10].

De plus, son travail théorique sur l'économie du bien-être (voir ci-dessous) a permis d’expliquer pourquoi il y a moins de femmes que d’hommes en Inde et en Chine alors que le contraire se produit en Occident ou dans les pays pauvres mais où les femmes ont les mêmes accès aux soins, ont des taux de mortalité moindre à tous les âges, vivent plus longtemps et représentent alors une courte majorité de la population. Sen a mis en avant l’idée que ce ratio résulte d’un meilleur traitement médical et des opportunités offerts aux garçons dans ces pays ainsi que l’avortement spécifique au sexe de l’enfant.

Économie du bien-être[modifier | modifier le code]

Sen a détonné parmi les économistes du XXe siècle par sa volonté de remettre en question la notion de valeur qui avait été longtemps oubliée des considérations économiques « sérieuses ». Il a exprimé une des principales critiques du modèle économique qui pose l’intérêt personnel comme première motivation de l’activité humaine. Alors que sa pensée reste marginale, il n’y a aucun doute sur le fait que son travail a aidé à redonner la priorité à ce domaine pour les économistes de développement et même pour les politiques des Nations unies[réf. nécessaire].

L’économie du bien-être cherche à évaluer les politiques économiques en termes d’effets sur le bien-être des communautés. Sen, qui a dévoué sa carrière à de telles questions, a été surnommé la « conscience de sa profession »[réf. nécessaire]. Son étude détaillée et influente Collective Choice and Social Welfare (1970), qui s’attaque à des problèmes tels que les droits individuels, la loi de la majorité, l’accès à l’information, a convaincu des chercheurs de se tourner vers les questions du bien-être basique[réf. nécessaire]. Sen a inventé des méthodes pour mesurer la pauvreté qui permettent d’obtenir des informations essentielles pour améliorer la condition des pauvres. Il a ainsi contribué, au côté de l'économiste pakistanais Mahbub ul Haq, à l’invention de l’Indicateur de développement humain (IDH) qui mesure la pauvreté en fonction de la santé, du niveau d’éducation et du niveau de vie[11].

Les gouvernements et les organisations internationales s’occupant des crises alimentaires ont été influencés par les travaux de Sen. Il encourage ceux qui mettent en place ces politiques à faire attention non seulement à alléger la souffrance immédiate mais aussi à trouver des moyens pour que les pauvres puissent combler le manque d’argent par exemple avec des projets de travaux publics ou le maintien de la stabilité des prix. En tant que vigoureux défenseur de la liberté politique, Sen pense que les famines n’ont pas lieu dans les démocraties qui fonctionnent car leur leader est plus sensible aux demandes des citoyens. Pour arriver à une croissance économique, il pense que des réformes sociales de même que des améliorations dans l’éducation et la santé publique doivent être menées avant des réformes économiques[réf. nécessaire].

Démocratie des autres[modifier | modifier le code]

Ce penseur a également consacré un essai à la démocratie intitulé la démocratie des autres[12], dans lequel il réfute le point de vue assimilant ce régime à un concept uniquement occidental qui serait inadapté aux autres civilisations. En effet, dans cet ouvrage, Amartya Sen démontre que ce postulat résulte d'une conception trop réductrice de la démocratie, résumant celle-ci à une forme de gouvernement organisant des élections libres et au pluralisme des partis.

Or, comme il l'explique, la démocratie doit être appréhendée plus globalement comme une culture de la délibération publique, qui n'est nullement exclusive à l'occident. Ainsi, l'économiste fait référence à de nombreux exemples au sein des civilisations asiatiques, arabes ou africaines, qui mettent en exergue le pluralisme des racines de la démocratie, et l'existence bien réelles du débat populaire dans la gestion de nombreux peuples à différentes échelles. En établissant ce constat, Amartya Sen fait un plaidoyer pour le système démocratique et estime que celui-ci a vocation à l'universalité, sachant qu'il représente à ses yeux une source incontournable de progrès social[12].

Implication internationale[modifier | modifier le code]

Amartya Sen compte également parmi les membres fondateurs du Collegium international éthique, politique et scientifique, association qui souhaite apporter des réponses intelligentes et appropriées qu'attendent les peuples du monde face aux nouveaux défis de notre temps.

En 2008, le Président de la République Française, Nicolas Sarkozy, lui confie une mission de réflexion sur le changement des instruments de mesure de la croissance française, conjointement avec Joseph Stiglitz[13].

Publications[modifier | modifier le code]

Sen a écrit de nombreux livres, mais aussi de nombreux articles. La liste suivante n'est pas exhaustive et les articles ne sont pas cités.

  • L'Idée de justice, Flammarion, 2010.
  • L'Inde. Histoire, culture et identité, Odile Jacob, 2007.
  • Identité et violence, Odile Jacob, 2007.
  • Rationalité et liberté en économie, Odile Jacob, 2005.
  • La Démocratie des autres : pourquoi la liberté n'est pas une invention de l'Occident, Payot, 2005.
  • L'économie est une science morale, La Découverte, 2004 (Poche. Essais).
  • Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté. Odile Jacob, 2000 (extraits).
  • (en) Development as freedom, Oxford, Oxford University Press, 1999.
  • Repenser l'inégalité, Seuil, 2000, (L'Histoire immédiate).
  • Éthique et économie, PUF, 1993.
  • (en) On ethics and Economics, Oxford, Basil Blackwell, 1987.
  • (en) Commodities and Capabilities, Oxford India Paperbacks, 1987.
  • (en) Poverty and Famines : An Essay on Entitlements and Deprivation, Oxford, Clarendon Press, 1982.
  • (en) Choice, Welfare and Measurement, Oxford, Basil Blackwell, 1982.
  • (en) Food Economics and Entitlements, Helsinki, Wider Working Paper 1, 1986.

Récompenses[modifier | modifier le code]

Sur Amartya Sen[modifier | modifier le code]

  • « Rencontre avec Amartya Sen. Un économiste humaniste », in Sciences Humaines, avril 2010, no 214, p. 50-57.
  • Bonvin J.M. et Farvaque M., Amartya Sen ; une politique de la liberté, Michalon, coll. « Le bien commun »,‎ 2008 (présentation en ligne)
  • Armand Denis Schor, « Amartya Sen », dans Alain Bruno, Les grands économistes, Ellipses,‎ 2012 (ISBN 9782729873097), p. 443-472

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Schor 2012, p. 443-445
  2. Professeur à Calcutta à l’âge de 23 ans, puis à Cambridge, à New Delhi, à la London School of Economics et à Oxford, il enseigne l’économie et la philosophie à Harvard depuis 1987.Rubrique Auteur.
  3. SEN AMARTYA KUMAR (1933- ) 5. Développer la théorie du choix social Universalis
  4. Amartya Sen, La possibilité du choix social Conférence lors la réception du prix Nobel en sciences économiques, Revue de l’OFCE n° 70,juillet 1999
  5. More Than 100 Million Women Are Missing 20 décembre 1990 sur le site nybooks.com
  6. Dans une mise à jour de ces estimations faites en 2002, Klasen, S. and Wink, C. en 2002 indiquent que selon les hypothèses de travail retenues, le chiffre en 1990 varie entre 60 millions et 107 millions de « femmes manquantes ». Ils relèvent que le chiffre global est en augmentation en valeur absolue, mais en baisse rapporté à l'ensemble de la population - A Turning Point in Gender Bias in Mortality? An Update on the Number of Missing Women. Population and Development Review, 28: 285–312. DOI:10.1111/j.1728-4457.2002.00285.x
  7. Elisabeth J. Croll Amartya Sen's 100 Million Missing Women Oxford Development Studies, Volume 29, Issue 3, 2001, DOI:10.1080/13600810120088840
  8. Pour l'Inde, voir en 2002 Gautam N. Allahbadia The 50 Million Missing Women Journal of Assisted Reproduction and Genetics, September 2002, Volume 19, Issue 9, pp 411-416
  9. (en) Stephen J. Dubner, Steven D. Levitt, « The search for 100 million missing women », sur http://www.slate.com,‎ 24 mai 2005 (consulté le 10 février 2008).
  10. Emily Oster, Gang Chen Hepatitis B Does Not Explain Male-Biased Sex Ratios in China NBER Working Paper No. 13971, 2008, DOI:10.3386/w13971
  11. « Grands noms et courants de l'économie : Amartya Sen », sur economie.gouv.fr (consulté le 6 juin 2014)
  12. a et b Amartya Sen, La démocratie des autres : Pourquoi la démocratie n'est pas une invention de l'occident, Paris, Payot, coll. « Manuels »,‎ 2005, 86 p.
  13. Agence France Presse.
  14. (en), Masao Tachibana, « The University of Tokyo Establishes a System to Award Honorary Doctorates », Tansei volume nº 2, mars 2002, p. 4, consulté sur www.u-tokyo.ac.jp le 4 juin 2010.
  15. Remise des insignes de Commandeur de la légion d’honneur à M. Amartya SEN

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]