Crise des euromissiles

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
L'un des quelques RDS-10 survivants exposé dans le National Air and Space Museum à Washington DC à côté d'un Pershing II. La coiffe du dernier étage étant enlevée, on distingue les 3 MIRV à son sommet

La crise des euromissiles est une période de relations internationales tendues entre l'URSS et plusieurs pays occidentaux, notamment ceux de l'Europe de l'Ouest et les États-Unis.

En 1977, les Soviétiques profitent de failles contenues dans les accords SALT I de 1972 pour installer des missiles SS-20 à moyenne portée (de 500 à 5 000 km) sur leur territoire, ce qui procure une supériorité importante aux Soviétiques, qui peuvent alors atteindre de vastes zones hors du Bloc de l'Est : Europe de l'Ouest, Moyen-Orient, Chine, Japon. Les Européens craignaient une attaque de l'URSS qui serait dévastatrice, car bénéficiant maintenant d'une possibilité de première frappe rapide à leur encontre et contre d'autres alliés des États-Unis. En réponse, les États-Unis firent mettre en place, essentiellement en RFA, des missiles Pershing II. Chacun des blocs pointait vers l'autre une armada de missiles, d'une puissance jusque-là inégalée sur une si faible surface de la terre.

Genèse[modifier | modifier le code]

Dans les années 1960, l'URSS avait déployé contre l'Europe des missiles SS-4 et SS-5, peu précis, dotés de têtes nucléaires puissantes et adaptés contre des grands centres urbains. Leur mise en action aurait provoqué une riposte américaine équivalente. On restait donc dans le cadre de la dissuasion classique. Les SS-20 qui les remplacent sont dotés de têtes nucléaires beaucoup moins puissantes car beaucoup plus précis, et sont adaptés pour la frappe de cibles militaires (bases aériennes, navales, centres de commandements) et menaçant moins les grands centres de population. Ces missiles disposent d'une meilleure capacité de réaction.

Si des objectifs militaires sont les seuls à être visés, les États-Unis hésiteront à engager des forces nucléaires stratégiques contre des villes soviétiques. La nature des SS-20 est donc différente des missiles de la génération précédente, parce qu'ils pourraient provoquer un découplage entre la sécurité des États-Unis et de leurs alliés de l'OTAN.

La réaction de l'Occident[modifier | modifier le code]

Article connexe : Parapluie nucléaire.

Le chancelier fédéral d'Allemagne, Helmut Schmidt, fut le premier à tirer la sonnette d'alarme en 1977 et à inciter les alliés du Pacte Atlantique à demander de l'aide aux États-Unis. À un sommet de l'OTAN, le 14 décembre 1979, fut prise la double décision d'installer des missiles en Europe occidentale pour riposter aux SS-20 soviétiques et d'engager des négociations pour en obtenir le retrait. Si les négociations n'aboutissaient pas dans un délai de 4 ans, l'OTAN devait déployer des missiles de croisière et des Pershing II en Europe. Le 18 novembre 1981, le président américain propose publiquement au National Press Club l’ « option zéro » : retrait des SS-20, SS-4 et SS-5 et retrait ou non-installation de leur équivalents à l’Ouest[1].

L'offensive diplomatique soviétique[modifier | modifier le code]

L'Union Soviétique engagea une offensive diplomatique en mobilisant les partis communistes et en soutenant des mouvements pacifistes. Seul le Parti communiste italien, dirigé par Enrico Berlinguer, se démarque, ainsi que quelques groupuscules pro-chinois. Les organisations pacifistes déclenchent des manifestations de protestations énormes comme au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en RFA. En Allemagne, on y entend parfois : « plutôt rouges que morts ! » Au Royaume-Uni, le mouvement pacifiste s'appuie sur le Parti travailliste qui connaît alors une évolution pacifiste sous la direction de Michael Foot, et exige le désarmement nucléaire unilatéral. En Suède, le Premier ministre social-démocrate Olof Palme s'aligne totalement sur la position soviétique. Aux Pays-Bas, la grande organisation pacifiste NKV regroupe des dizaines de milliers de militants. Ce mouvement n'épargne pas les États-Unis : le 28 août 1983 pour le vingtième anniversaire de la marche sur Washington pour les droits civiques des Noirs où Martin Luther King s'écria "j'ai fait un rêve", un grand rassemblement pour la paix et contre l'installation des Pershing était organisé.

La fermeté occidentale[modifier | modifier le code]

Poursuite des mouvements pour le désarmement en Europe, ici en 1983 à La Haye (Pays-Bas) sous la présidence de Reagan: le déploiement des euromissiles pour contrer les SS-20[2] n'arrange rien.

Les gouvernements occidentaux de l'OTAN -Grèce exceptée- se rendent compte que céder aux soviétiques reviendrait à leur donner un droit de regard inacceptable sur leur politique étrangère, puis celle de défense, voire plus.

En France, le président François Mitterrand, favorable à l'installation de missiles Pershing II en Allemagne, déclare le 20 janvier 1983 lors d'un discours au Bundestag : « Seul l'équilibre des forces peut conduire à de bonnes relations avec les pays de l'Est, nos voisins et partenaires historiques. Mais le maintien de cet équilibre implique à mes yeux que des régions entières de l'Europe ne soient pas dépourvues de parade face à des armes nucléaires dirigées contre elles. » En octobre, à Bruxelles, il déclare : « Je suis moi aussi contre les euromissiles, seulement je constate que les pacifistes sont à l'Ouest et les euromissiles à l'Est. » Paradoxalement, le chancelier Schmidt est abandonné par son parti et tombe en octobre 1982, devant une coalition CDU-CSU-FPD dirigée par Helmut Kohl qui gagne les élections de mars 1983 avec pour thème la fermeté face à l'URSS.

En Grande-Bretagne, Margaret Thatcher vient de connaître un triomphe électoral après sa victoire aux Malouines en 1982 et affiche un soutien sans faille au projet.

Aux États-Unis, Ronald Reagan, qui a facilement gagné contre Jimmy Carter en 1980 en mettant en avant un programme clairement anti-soviétique, propose en mars 1983 le programme « Guerre des étoiles » contre ce qu'il appela "l'Empire du mal". Les Soviétiques ne pouvaient contrer ni financièrement, ni technologiquement ce projet.

Le rejet de la contre-proposition soviétique[modifier | modifier le code]

De ce fait quelques anciens hommes d'état qui avaient contribué en 1979 à la double décision estiment désormais inutile l'implantation des euromissiles. Et on peut y ajouter six anciens membres de l'administration Kennedy encore en vie qui à l'occasion des 20 ans de la crise des missiles publièrent dans Times le 27 septembre 1982[3], un article où ils expliquaient que la crise d'octobre 1962 réputée unanimement et à juste titre être une démonstration de fermeté vis-à-vis de l'URSS, se dénoua grâce à des concessions dûment négociées à l'opposé de l'esprit d'affrontement en vigueur depuis 1979 : promesse publique de ne pas envahir Cuba et surtout engagement secret par feu Robert Kennedy auprès de l'ambassade soviétique à Washington de retirer les missiles terrestres Jupiter de Turquie et d'Italie ; leur remplacement par des Polaris maritimes les rendait obsolètes.

Pourtant Iouri Andropov, qui succède à Brejnev en novembre 1982, propose le 21 décembre la réduction en Europe du nombre de SS20 à 162 pour les transporter en Asie[4]. Le problème des négociations butte sur la prise en compte des forces de frappe française et britannique : François Mitterrand prend fait et cause pour l'installation des missiles américains, mais prétexte sa non-participation aux négociations de Genève pour refuser cette même prise en compte réclamée par Moscou en janvier 1983. Néanmoins, le 26 août 1983, Andropov annonce qu'il est prêt à détruire tous les SS 20 en surnombre par rapport aux missiles français et britanniques[5].

La proposition est reportée sine die après l'annonce de la destruction par la chasse soviétique du Vol 007 Korean Air comprenant 269 personnes qui fit intrusion pendant deux heures dans l'espace aérien de l'URSS. Bien que la tragédie soit sans rapport avec la double décision de l'OTAN, l'administration Reagan décide de porter exclusivement l'affaire dans les discussions à Genève. Le président des États-Unis déclare que "l'Union Soviétique ne doit pas seulement des comptes aux États-Unis et à la Corée du Sud mais à l'humanité toute entière" [6]. Le mouvement pacifiste s'en trouve affaibli : les crédits militaires réclamés jusqu'ici sans grand succès par le président Reagan auprès du Sénat sont alors votés sans difficulté. Le 28 septembre 1983, Iouri Andropov s'exprima personnellement pour la première fois sur cette tragédie (ce fut aussi sa dernière déclaration publique) en dénonçant "une provocation sophistiquée" destinée "à faire approuver une augmentation énorme des dépenses militaires"[7]en même temps qu'il qualifiait l'administration Reagan "d'aventuriste, militariste et dangereuse" [8]. En octobre 1983, l'URSS annonce qu'elle installera des missiles à courte et moyenne portée en Tchécoslovaquie et en RDA, et qu'elle fera le nécessaire pour déployer des missiles capables d'atteindre les États-Unis en moins de 10 minutes.

Les missiles américains commencent finalement à être installés en Europe occidentale à partir de novembre 1983, sans que la concession du 26 août 1983 soit prise en compte : 108 Pershing II d'une portée de 1 800 km et 464 missiles Cruise d'une portée de 2 500 km sont prévus. Ceci entraîne une rupture des négociations de Genève, sur décision de Moscou. Les soviétiques réagissent, notamment en installant des missiles à courte portée en Europe de l'Est et en déployant des sous-marins nucléaires à proximité relative des États-Unis. Le dialogue reprend progressivement après l'avènement de Gorbatchev en mars 1985 : en novembre de la même année, Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan se rencontrent pour la première fois lors du Sommet de Genève.

La fin de la crise[modifier | modifier le code]

En décembre 1987, l'URSS et les États-Unis se mettent d'accord, au sommet de Washington, pour l'« Option Zéro », comme l'avait proposé le président Reagan en 1981, et suppriment ainsi tous les SS-20 situés en Europe de l'Est (Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire) ainsi que les 108 Pershing II et les 304 missiles de croisière alors installés. L'URSS, sous l'égide de Mikhaïl Gorbatchev se lance dans la Perestroïka qui l'oblige à se concentrer sur ses problèmes intérieurs : elle met donc en place une véritable politique de désarmement, en acceptant le contrôle sur son propre territoire, ce qu'avaient toujours refusé ses prédécesseurs.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Michel Tatu, La bataille des euromissiles, Paris, Seuil, 1983.
  • Maxime Gremetz, Le troisième grand, une chance pour la paix, Paris, Messidor, 1984.

Filmographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) « Reagan’s Zero Option », sur Air Force Magazine,‎ janvier 2013 (consulté le 16 mars 2014)
  2. SS-20 : désignation par l'OTAN des missiles soviétiques RSD-10 Pionnier
  3. Dean Rusk, Robert MacNamara, George W. Ball, Rowell L. Gilpatrick, Theodore Sorensen, McGeorge Bundy, « The Lessons of the Cuban Missile Crisis » in Time, 27 septembre 1982.
  4. Lily Marcou, Les héritiers, Pygmalion, 2004, p. 147 >
  5. Ibid.
  6. Ronald Reagan, Une vie américaine, mémoires >Paris, 1999
  7. Lily Marcou, op cit, p. 148.
  8. Idem.