Déstalinisation

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Les bottes de la statue de Staline abattue lors de l'insurrection de Budapest, en 1956, conservées aujourd'hui à Memento Park.

La déstalinisation en Union soviétique commence aussitôt après la mort de Joseph Staline en mars 1953. Elle prend cependant un tour officiel le 24 février 1956, lorsque Nikita Khrouchtchev, alors Secrétaire général du Comité central du Parti communiste d'Union soviétique divulgue son « Rapport secret » à la fin du XXe congrès du Parti. Pour les dirigeants soviétiques, elle consiste à abandonner le culte de la personnalité et à dénoncer les « excès » de la période du stalinisme.

Dans les démocraties populaires du bloc de l'Est ainsi que dans les autres pays communistes (Chine, Corée du Nord, etc.), la déstalinisation connut un rythme différent et des vicissitudes spécifiques.

Le rapport Khrouchtchev[modifier | modifier le code]

Le Rapport sur le culte de la personnalité, dit « rapport Khrouchtchev » a été communiqué le 24 février 1956 aux seuls 1 436 délégués du XXe congrès du Parti communiste d'Union soviétique réunis à huis clos[1]. Pour la circonstance, les membres des « Partis frères » ont été exclus de l'assemblée. À la fin de son réquisitoire, Khrouchtchev lance d'ailleurs à l'auditoire :

« Aucune nouvelle à ce sujet ne devra filtrer à l'extérieur ; la presse spécialement ne doit pas être informée. C'est donc pour cette raison que nous examinons cette question ici, en séance à huis clos du Congrès. Il y a des limites à tout. Nous ne devons pas fournir des munitions à l'ennemi ; nous ne devons pas laver notre linge sale devant ses yeux. »

— Nikita Khrouchtchev[2].

Initialement secret, le rapport n'a été publié en Union soviétique qu'à la fin des années 1980. Mais deux personnalités hors du sérail en ont eu discrètement connaissance avec la fin février 1956 : l'ennemi no 1 de Staline, le Yougoslave Tito, et la fille de Staline, Svetlana Allilouïeva[3]. Le document fut cependant très vite connu dans le monde entier. La première information à son sujet en Occident remonte au 10 mars 1956[4], car il aurait été revendu aux services secrets étrangers par des communistes polonais hostiles à l'Union soviétique. Selon Khrouchtchev, à vil prix.

Sont dénoncés les déportations massives, les arrestations arbitraires « d'honnêtes communistes et de chefs militaires traités en ennemis du peuple », l'incapacité du dictateur dans les préparatifs de guerre, son caractère irascible, y compris dans ses rapports avec les partis communistes frères. La biographie officielle qui présente Joseph Staline comme « le plus grand stratège de tous les temps », comme un véritable sage infaillible est sévèrement critiquée.

Le rapport ouvre le procès de l'ancien dictateur mais pas celui du système qu'il a mis en place. Ainsi, le choix de l'année 1934 comme début de la « dégradation du caractère de Staline » est significatif : il ne remet en cause ni l'essentiel de la politique économique (planification et collectivisation) ni la répression exercée par Staline contre les compagnons de Lénine. La critique se fonde essentiellement sur la dénonciation du culte de la personnalité et s'efforce de dédouaner le parti des excès du stalinisme. « Le culte de la personnalité est un abcès superficiel sur l'organe parfaitement sain du parti », écrit la Pravda. Seules « la glorification d'un individu, son élévation au rang de surhomme doté de qualités surnaturelles comparables à celles d'un dieu » sont à bannir car « contraires aux principes du marxisme-léninisme ».

Les conséquences[modifier | modifier le code]

Staline était jusqu'alors exposé dans le mausolée de Lénine sur la place Rouge. En 1961, son corps fut retiré et inhumé. La ville de Stalingrad est rebaptisée Volgograd. Presque toutes les statues à l'effigie de Staline disséminées à travers l'URSS furent démontées. Il en resta un moment trois à Tbilissi (capitale de la Géorgie), défendues par la population, mais qui furent démontées par les Russes[N 1]. Une statue de Staline échappa pourtant à la déstalinisation : elle se trouvait à Gori, la ville natale de Staline. Son avenir était cependant menacé par les suites politiques de la Deuxième Guerre d'Ossétie du Sud[5]. Elle a été abattue le 24 juin 2010[6].

Les prisonniers politiques sont progressivement réhabilités, de telle sorte qu'en 1957, parmi les prisonniers des camps, on ne compte plus que 2 % de « politiques »[réf. nécessaire]. Mais cette « sortie de la peur » se fait dans une certaine discrétion et le parti tente de circonscrire la déstalinisation à la dénonciation du culte de la personnalité et de la répression. Les intellectuels sont ainsi encouragés à écrire des biographies des victimes de Staline : Alexandre Soljenitsyne peut publier Une journée d'Ivan Denissovitch ; Grigori Tchoukhraï réalise Ciel pur.

Le rapport constitue néanmoins un choc brutal, notamment pour les « partis frères » de l'Europe de l'Est, car il met à bas le principe de l'infaillibilité du Comité central. Les Hongrois exigent la destitution du stalinien Mátyás Rákosi et les Polonais et Yougoslaves expriment leur colère. D'un autre côté, les dirigeants installés par Staline, de même que les Chinois et les Albanais manifestent un vif mécontentement face à cette remise en cause : Mao Zedong adopte ainsi un credo « anti-révisionniste » afin d'éviter, en Chine, toute forme de déstalinisation, assimilée à un écart vis-à-vis du marxisme-léninisme. La République populaire de Chine rompt avec l'Union soviétique au début des années 1960. La République populaire d'Albanie se brouille également avec l'URSS et s'aligne sur la Chine : le régime d'Enver Hoxha demeure le seul, en Europe, à conserver officiellement des références staliniennes.

Un espoir déçu[modifier | modifier le code]

Les intellectuels qui espéraient dépasser le strict contenu du rapport pour dénoncer globalement le système stalinien voient très vite leurs espoirs déçus. Fondamentalement, malgré la dénonciation publique des crimes de l'ancien dirigeant en 1961, le Parti continue d'accaparer le pouvoir sans modifier son idéologie.

Déstalinisation post-1989[modifier | modifier le code]

La chute du mur de Berlin en 1989 et la fin de l’URSS en 1991 ont amené plusieurs des anciennes « démocraties populaires » à supprimer toute référence au culte de la personnalité de Staline et à criminaliser l’apologie du totalitarisme soviétique en général. Par exemple, lors de son arrivée au pouvoir en 2004, le président de Géorgie, Mikheil Saakachvili a initié une politique de déstalinisation : en 2010, il fait déboulonner une immense statue de Staline à Tbilissi, la capitale, et en 2011 il fait voter par le Parlement l’interdiction des symboles soviétiques. Néanmoins, deux villes à l’ouest de Tbilissi, Akura et Alvani, ont érigé en décembre 2012 deux statues à la gloire de Staline ; celles-ci ont été déboulonnées en février 2013 par des inconnus ; à noter qu’il existe toujours un musée de Staline célébrant son culte de la personnalité[7].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Les habitants Tbilissi s'étaient organisé pour surveiller 24 heures sur 24 les trois statues et empêcher qu'elle ne fussent démontées. Mais les autorités organisèrent une fausse alerte aérienne nucléaire et, profitant que la population se fût réfugiée dans les abris anti-aériens, démontèrent rapidement les statues.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Branko Lazitch 1976, p. 13
  2. Branko Lazitch 1976, p. 15
  3. Branko Lazitch 1976, p. 16
  4. Cité par Branko Lazitch 1976, p. 17
  5. Problèmes en Géorgie? La faute incombe à Staline, RIA Novosti, 8 octobre 2008.
  6. Le Monde, 25 juin 2010
  7. Isabelle Lasserre, « Staline statufié mais déboulonné en Géorgie », in Le Figaro, lundi 11 février 2013, p. 10.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Hélène Carrère d'Encausse, 1956 : La Déstalinisation commence, Éditions Complexe, Bruxelles, 1984
  • Branko Lazitch, Le Rapport Khrouchtchev et son histoire : Texte présenté et annoté par Branko Lazitch, Paris, Édition du Seuil, coll. « Points Histoire » (no H23),‎ 1976 (1re éd. 1976), 191 p. Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Boris I. Nicolaevski, Les Dirigeants soviétiques et la lutte pour le pouvoir : essai, Paris, Collection : Dossiers des Lettres Nouvelles, Denoël, 1969
  • Muriel Blaive (préf. Krzysztof Pomian), Une déstalinisation manquée : Tchécoslovaquie 1956, Bruxelles, Édition Complexe, coll. « Histoire du temps présent »,‎ 2005, 282 p. (ISBN 978-2-8048-0027-X[à vérifier : isbn invalide])