John Rawls

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John Rawls

Philosophe Occidental

Philosophie contemporaine

Naissance 21 février 1921 (Baltimore)
Décès 24 novembre 2002 (à 81 ans) (Lexington)
École/tradition Analytique
Principaux intérêts Philosophie politique
Idées remarquables Principe de différence, justice comme équité
Œuvres principales Théorie de la justice, Libéralisme politique, La justice comme équité
Influencé par Emmanuel Kant, Jean-Jacques Rousseau, John Locke
A influencé (toute la philosophie politique ultérieure, dont :) Catherine Audard, Ronald Dworkin, Jürgen Habermas, Will Kymlicka, Alasdair MacIntyre, Thomas Nagel, Robert Nozick, Martha Nussbaum, Alain Renaut, Michael Sandel, Amartya Sen, Charles Taylor, Michael Walzer, Matthew Kramer

John Rawls est un philosophe américain né le 21 février 1921 à Baltimore et mort le 24 novembre 2002 à Lexington. Rawls est l'un des philosophes politiques les plus étudiés du XXe siècle. Professeur dans les universités de Princeton, Oxford, Cornell et Harvard jusqu'en 1995, il a été rendu célèbre par son œuvre majeure, à laquelle il travaillait depuis les années 1960 et qui parut sous le titre A Theory of Justice (Théorie de la justice) en 1971.

Rawls élabore sa théorie durant une période marquée par la guerre du Viêt Nam et la lutte pour les droits civiques, où les États-Unis sont traversés par de profonds mouvements culturels et sociaux. Axée sur les notions d'éthique et de justice, son œuvre renoue avec une tradition contractualiste délaissée, et prolonge la réflexion libérale en cherchant à articuler rationnellement liberté individuelle et solidarité sociale. Sa pensée est largement commentée et critiquée dans le monde anglo-saxon.

Biographie[modifier | modifier le code]

John Borden (Bordley) Rawls est né dans une famille aisée de Baltimore, Maryland. Il est le deuxième des cinq enfants de William Lee Rawls et de Anna Abell Stump. Il entre en 1939 à l'université de Princeton, où il commence à s'intéresser à la philosophie, mais est appelé à servir dans l'armée américaine (infanterie) dans le Pacifique et en Nouvelle-Guinée lors de la Seconde Guerre mondiale. Au Japon, il fut témoin des dégâts causés par la bombe à Hiroshima. Après cette expérience, il renonce à devenir officier et quitte l'armée. Il retourne à Princeton en 1946 et termine son doctorat de philosophie morale en 1949. Il y enseigna jusqu'en 1952, année à partir de laquelle il fut influencé par les idées du théoricien de la politique libérale et historien des idées Isaiah Berlin, de l'université d'Oxford. Il se marie dans la même année avec Margaret Fox, diplômée de l'université de Brown. Ils ont passé leur premier été ensemble à partager un intérêt commun, celui d'indexer les livres, ils ont alors répertorié le vocabulaire de Nietzsche, pour un de ses livres ; Rawls créa lui-même l'index de son livre : Théorie de la justice. Après Oxford, il retourne aux États-Unis, et commence à être assistant puis professeur associé à l'Université Cornell. Il enseigne ensuite au Massachusetts Institute of Technology (MIT). En 1964, il devient professeur à Harvard, et le resta pendant presque quarante ans.

Dès 1995, il subit quelques crises cardiaques, ce qui pénalisa son travail d'écriture. Néanmoins, il acheva son livre The Law of Peoples, dans lequel il cherche à étendre ses analyses à la justice internationale.

John Rawls est mort en 2002 à l'âge de 81 ans.

Philosophie[modifier | modifier le code]

La critique de l’utilitarisme[modifier | modifier le code]

John Rawls n'est pas un pur produit de la tradition analytique anglo-saxonne. Il est surtout influencé par le contractualisme des libéraux classiques, c'est-à-dire de Locke à Kant.

Selon John Rawls, chaque individu tend consciemment à opter pour des décisions collectives qui maximisent l’intérêt général. L’homo œconomicus singulier et égoïste ne se retrouve pas complètement chez Rawls, en effet il considère l'homme comme un être se réalisant personnellement tout en pensant à l'intérêt collectif. En ce sens, l'argumentation théorique rawlsien s'écarte du concept de la « main invisible » chez Smith, pour qui cette visée collective était naturelle.

Cependant, pour Rawls, dans la morale utilitariste, une action peut être considérée comme « bonne » si, et seulement si, elle permet d'accroitre « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre » et ce, même au prix du sacrifice du bien être de certains. Avant de devenir le célèbre théoricien d'une conception déontologique de la justice, Rawls a été très marqué par l'utilitarisme qui est, dans le monde anglo-américain, la doctrine morale à laquelle l'on se réfère le plus fréquemment. Dans son article Two concepts of rule, il défend une version originale d'un « utilitarisme de la règle ».

Selon Francisco Vergara, Rawls - fortement influencé par le vocabulaire et certaines formes de raisonnement issues des théories économiques néoclassiques - n'aurait pas vraiment compris l'utilitarisme[1], et la théorie que Rawls critiquera plus tard sous le nom d'utilitarisme ne devrait en aucun cas être appelée ainsi car les auteurs utilitaristes n’emploient jamais l’argument du sacrifice[2].

L'idée de justice[modifier | modifier le code]

« La justice est la première vertu des institutions sociales comme la vérité est celle des systèmes de pensée »[3]. En comparant explicitement le principe essentiel de la pensée spéculative à celui du politique, Rawls bâtit une théorie politique fondée sur la recherche de règles de justice. Il cherche à rendre compatible le plus haut niveau de liberté avec la réalisation d'une égalité effective des chances. Alexis de Tocqueville avait déjà souligné les tensions qui pouvaient naître de ce double attelage (liberté/égalité)[4].

Il fait ainsi de la justice le principe du politique, comme la vérité est la clef de voûte des systèmes de pensée. La recherche de la justice constitue donc pour lui un axiome absolument incontournable. En effet, comme il serait impossible de spéculer rationnellement sans avoir comme postulat fondamental le principe de vérité, la justice devrait être également à la base de toute réflexion politique, précédant toute décision : « étant les vertus premières du comportement humain, la justice et la vérité ne souffrent d'aucun compromis. »[4]

En conséquence, on ne pourrait transformer nos conceptions de la justice sans bouleverser toute la structure du système politico-social.

Les deux principes de la justice[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Théorie de la justice.

Sa théorie de la justice est construite à partir d'une expérience de pensée selon laquelle l'ignorance de notre situation réelle, à la fois biologique et sociale, serait la condition sine qua non d'une neutralité nécessaire à l'adoption de règles équitables (fair), pour l'organisation des structures de base de la société. Sous ce voile d'ignorance, un consensus se dégagerait pour adopter deux principes rationnellement appliqués selon un ordre de priorité (le principe no 1 prime sur le no 2.1 qui lui-même prime sur le no 2.2). En 1993, dans Libéralisme politique, Rawls énonce ainsi ses deux premiers principes de justice[5] :

  1. « Chaque personne a droit à un système pleinement adéquat de libertés de base égales pour tous, compatible avec un même système de liberté pour tous. »
  2. « Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions :
    1. Elles doivent d’abord être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, dans des conditions de juste égalité des chances.
    2. Elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société. »

Après la publication de son ouvrage Théorie de la justice, Rawls devient très rapidement une lecture incontournable dans l'enseignement de la philosophie morale, sociale et politique [réf. nécessaire].

Une théorie libérale de la justice[modifier | modifier le code]

Le deuxième principe est lié à l'égalité des chances : celle-ci doit permettre à tout le monde, à capacités égales, un même accès aux diverses fonctions de la société. Rawls ne se limite pas à la vision libérale de l'égalité : s'il n'est pas juste de naître dans telle ou telle catégorie sociale, il n'est pas juste non plus d'être né avec un faible quotient intellectuel ou avec des capacités physiques défavorables (maladies, invalidités…). Il ne faut donc pas seulement prendre en compte les facteurs sociaux, mais aussi les facteurs naturels.

Les inégalités ne peuvent être justifiées que si les membres les plus désavantagés de la société en retirent eux-mêmes un plus grand avantage. Une personne talentueuse aura donc droit légitimement aux revenus plus élevés que lui « vaut » son talent si l'ensemble de la collectivité en profite également; et en particulier que les plus mal lotis tirent parti indirectement de la dynamique initiée par les plus avantagés.

Ce principe de différence indique qu'il faut assurer cette égalité de chances en supprimant non pas toutes les inégalités, mais juste celles qui ne seraient pas, au moins minimalement, favorables aux plus défavorisés. J. Rawls reprend donc ainsi le principe de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 estimant que des distinctions sont acceptables là où elles sont justifiées par l'utilité commune (ainsi des véhicules prioritaires aux feux de croisement) [réf. nécessaire].

Amartya Sen a été particulièrement critique face à John Rawls. Selon lui, inspiré des analyses de Montesquieu, loin de se limiter à poser des principes généraux de justice, le droit doit refléter le mouvement des mœurs[6]. Ce qui l'a conduit à affirmer sa notion de capabilité et critiquer en même temps les critères de la liberté réelle rawlsienne qui ne dépendent que du simple critère financier en oubliant toutes les coercitions culturelles (ou superstructurelles).

Libéralisme politique[modifier | modifier le code]

Rawls s'est ensuite consacré à la question de la stabilité possible (ou non) de sociétés partagées entre les deux conceptions de la justice. Il développe ainsi l'idée d'un « consensus général », soit un accord implicite entre citoyens sur une justice « équitable » entre différents citoyens qui possèdent des vues philosophiques (ou religieuses) différentes. Il introduit ainsi le concept de « raison publique », soit une raison se prêtant à la critique dans le cadre d'un espace public de discussion.

La conception politique de la justice que développe Rawls dans Libéralisme politique montre que des individus avec des opinions conflictuelles, mais raisonnables et conciliables par compromis, se mettent d'accord pour réguler les structures de base de la société. Ainsi, la conception politique de la justice ne serait rien d'autre qu'un consensus « par recoupement » (overlapping consensus).

Rawls modifie aussi les principes de justice de la façon suivante, le premier ayant priorité sur le second :

  1. Chaque personne peut invoquer la possession d'un ensemble adéquat de droits et libertés fondamentales, qui sont les mêmes pour tous. Et dans cet ensemble, seules les libertés politiques sont garanties de façon générale.
  2. Les inégalités économiques et sociales doivent remplir deux conditions pour être acceptables ; d'abord, elles ne doivent pas empêcher l'égale opportunité de mobilité sociale. Ensuite, elles doivent se faire au plus grand bénéfice de l'ensemble de la société.

Il confirme et complète ainsi sa théorie libérale de la justice.

Exemples[modifier | modifier le code]

  • « La liberté ne peut être limitée qu'au nom de la liberté. » (Théorie de la justice, § 46)

Selon J. Rawls, il découle de ce principe qu'une restriction de la liberté est justifiée dans deux cas seulement:

  1. si elle permet de renforcer le système total des libertés partagé par tous : « si la liberté est moins étendue, le citoyen représentatif doit y trouver en fin de compte un gain pour sa liberté » (§ 39) ;
  2. si une inégalité des libertés est acceptable pour ceux qui ont une liberté moindre : « si la liberté est inégale, la liberté de ceux qui ont le moins de liberté doit être mieux protégée » (§ 39).

Pour le premier cas, Rawls mentionne les exemples d’une limitation de la liberté de conscience et de pensée de manière compatible avec l’ordre public, la limitation du pouvoir du gouvernement par la majorité, la limitation des libertés des intolérants et la répression de la violence des sectes concurrentes.

Pour le second cas, J. Rawls mentionne l’exemple d’une inégalité des libertés civiques : « si certains ont plus de voix que d’autres, la liberté politique est inégale ; il en va de même si les voix de certains pèsent bien plus lourd que celles des autres, ou si une partie de la société est totalement dépourvue du droit de vote. Dans de nombreuses situations historiques, une liberté politique moins grande a dû, peut-être, être justifiée ».

Publications[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Théorie de la justice (1971), trad. par Catherine Audard, Paris, Seuil, 1987.
  • Justice et démocratie, trad. par Catherine Audard, Paris, Seuil, 1993.
  • Libéralisme politique (1993), trad. par Catherine Audard, Paris, PUF, 1995.
  • Débat sur la justice politique, avec Jürgen Habermas, trad. par Catherine Audard et Rainer Rochlitz, Paris, éd. du Cerf, 1997.
  • Le droit des gens (1996), trad. par Bertrand Guillarme, Paris, Esprit, 1998.
  • Leçons sur l'histoire de la philosophie morale (2002), trad. par Marc Saint-Upéry et Bertrand Guillarme, Paris, La Découverte, 2002.
  • John Rawls (trad. Bertrand Guillarme), La justice comme équité : une reformulation de Théorie de la justice, Paris, La Découverte,‎ 2003 (1re éd. 2001)
  • Paix et démocratie. Le droit des peuples et la raison politique, traduit par Bertrand Guillarme, Paris, La Découverte, 2006.
  • Le péché et la foi. Écrits sur la religion, trad. par Marc Rüegger, Éditions Hermann, collection L'Avocat du Diable, 2010.

Articles[modifier | modifier le code]

  • « La justice comme équité », trad. par Jean-Fabien Spitz, Philosophie, n° 14, 1984.
  • « L'idée d'un consensus par recoupement », trad. par Alexis Tchoudnowsky, Revue de Métaphysique et de Morale, janvier-mars 1988, 93(1), p. 3-32.
  • « Les Libertés de base et leur priorité », Critique, juin-juillet 1989, 45 (505-506), p. 423-465.
  • « Une conception kantienne de l'égalité » in La pensée américaine contemporaine, J. Rajchman, C. West, PUF, 1991, p.309-325.
  • « L'indépendance de la théorie morale », trad. par Bertrand Guillarme, Cités, n° 5, 2001, p. 161-182.
  • « Unité sociale et biens premiers », trad. par Marc Rüegger, Raisons politiques, n° 33, 2009, p. 9-44.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • La mort du Léviathan - Hobbes, Rawls et notre situation politique, Gilbert Boss, 1984, Zurich, Grand Midi, 163 p.
  • Individu et Justice sociale - autour de John Rawls, ouvrage collectif, 1988, Paris, Seuil, 317 p.
  • J. Rawls et la théorie de la justice, Jacques Bidet, PUF, 1995.
  • « Morale et démocratie (entretien avec Catherine Audard au sujet de l'œuvre de J. Rawls) », Jean-François Bacot, in Philosopher N° 17, 1995, Montréal.
  • « John Rawls : le rationnel et le raisonnable », Jean-François Bacot, in Philosopher, N° 17, 1995, Montréal. http://cat.inist.fr/?aModele=afficheN&cpsidt=3713325
  • Le juste, Paul Ricoeur, 1995, Paris, Esprit, 221 p.
  • La justice sociale. Le libéralisme égalitaire de J. Rawls, Véronique Munoz-Dardé, col. 128, Nathan, 2000.
  • “Rawls’s Law of Peoples.” Ethics 110:4 (2000) : 669–696. Charles Beitz
  • Autour de John Rawls, Revue de philosophie économique, N° 7, Paris, 2003/1.
  • John Rawls : politique et métaphysique, ouvrage collectif, Catherine Audard (dir.), 2004, Paris, PUF, 176 p.
  • « Une critique de la théorie de la justice de John Rawls », Sylvain Dzimira, in La Revue du MAUSS permamente.
  • « Le professeur Rawls et le Nobel des pauvres. La politisation différenciée des théories de la justice de John Rawls et d’Amartya Sen dans les années 1990 en France »,Mathieu Hauchecorne, Actes de la recherche en sciences sociales, n° 176-177, mars 2009.
  • « L'universalisme rawlsien confronté à la diversité du réel », Justice spatiale | Spatial Justice, Bernard Bret, n° 01, septembre 2009.
  • John Rawls ou comment s'orienter dans la pensée politique, Pierre Ansay, Politique, revue de débats, Bruxelles, n°70, mai-juin 2011.
  • (en) Jeffrey Edward Green, « Rawls and the Forgotten Figure of the Most Advantaged : In Defense of Reasonable Envy toward the Superrich », American Political Science Review, vol. 107,‎ 2013, p. 123-138 (DOI 10.1017/S0003055412000585)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. El utilitarismo segun John Rawls (L'utilitarisme selon John Rawls) El gran error de John Rawls : una concepción errónea del utilitarismo. (es) (La grande erreur de John Rawls : une conception erronée de l'utilitarisme) Publicado en Retos de la razon práctica, Universitat de Barcelona, 2002
  2. Jean-Pierre Dupuy dans Libéralisme et justice sociale. Le sacrifice et l’envie, Paris, Calmann-Lévy, 1992 ; Hachette Littératures, « Pluriel », 1997. Cf. particulièrement le chapitre IV : « John Rawls, l’utilitarisme et la question du sacrifice », p. 107-160.
  3. Théorie de la justice, I, §1, p. 29, édition Seuil, 1997
  4. a et b Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Folio/Gallimard.
  5. p. 347
  6. Alain-Gérard Slama, « Le choc des pouvoirs », Le Figaro, 29 janvier 2010.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]