Jean Perrin

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Jean Perrin
Description de cette image, également commentée ci-après
Jean Perrin en 1926.
Naissance
Lille (France)
Décès (à 71 ans)
New York (États-Unis)
Nationalité Française Drapeau de la France
Domaines Chimie
Physique
Institutions Université de Paris
Diplôme Lycée Janson-de-Sailly
École normale supérieure
Université de Paris (1897)
Distinctions Prix Nobel de physique (1926)

Signature

Signature de Jean Perrin

Jean Baptiste Perrin ( à Lille en France - à New York aux États-Unis) est un physicien, chimiste et homme politique français, Prix Nobel de physique 1926. Ancien élève de l'École normale supérieure, il fut nommé chargé de cours (1898) puis professeur (1910) de chimie physique à la Faculté des sciences de Paris où il enseigna pendant 40 ans.

Dans son premier projet de recherche, Jean Perrin a entrepris de résoudre l'énigme de la nature des rayons cathodiques et des rayons X. Sont-ils lumière ou matière ? En 1895, il démontra par des expériences très convaincantes que les rayons cathodiques sont composés de corpuscules de matière chargés négativement. En 1896, il constata que les rayons X se comportent comme de la lumière ultra-violette de très courte longueur d'onde et il découvrit qu'ils ont le pouvoir d'ioniser les molécules de gaz.

Ses recherches les plus connues concernent une série d'expériences menées en 1907-1909 pour valider de l'interprétation du mouvement brownien proposée par Albert Einstein en 1905 et déterminer le nombre d'Avogadro. Dans un livre intitulé Les Atomes, paru en 1913, Jean Perrin a dressé un état des connaissances en sciences physiques, incluant ses propres découvertes. Cet ouvrage de synthèse lui assura une renommée internationale. Il reçut le prix Nobel de physique de 1926 pour avoir mis un terme définitif à la longue bataille concernant l’existence réelle des molécules.

Pendant la première guerre mondiale, Jean Perrin a conçu et mis au point divers appareils stéréo-acoustiques pour localiser les batteries d'artillerie et les sous-marins ennemis. Après la guerre, il a poursuivi son activité pédagogique comme auteur d'ouvrages et d'articles pour les étudiants et le grand public. Parallèlement, il a consacré beaucoup d'énergie au développement, à l'organisation et à la valorisation, aussi bien culturelle qu'industrielle, de la recherche scientifique, d'abord comme conseiller, puis comme membre du gouvernement français. Il a en particulier été un des artisans majeurs de la création de l'Observatoire de Haute-Provence en 1936, du Palais de la découverte en 1937 et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en 1939.

Jean Perrin était membre de l'Académie des sciences de Paris, de la Royal Society de Londres, de l'Académie royale de Belgique et de bien d'autres académies. Il était Grand-officier de la Légion d'Honneur. Jean Perrin est mort en exil volontaire à New York en 1942. Ses cendres, ainsi que celles de son confrère et ami Paul Langevin, ont été transportées au Panthéon en 1948.


Biographie[modifier | modifier le code]

Enfance et adolescence (1870-1891)[modifier | modifier le code]

Jean Perrin naît le à Lille[1], alors que son père, le capitaine Jean Baptiste Perrin, blessé à la bataille de Saint-Privat le 18 août, est enfermé dans Metz avec l'armée du Rhin, avant d'être fait prisonnier par les Prussiens le 29 octobre[2]. Sa mère, Thérèse Estelle Lasalle, est née de parents épiciers à Boulogne-sur-mer[3]. Le capitaine Jean Baptiste Perrin est né à Saint Dié dans une famille de cultivateurs[4]. Il a été incorporé à 21 ans au 66e régiment de ligne en qualité de soldat et a gravi un à un les échelons hiérarchiques, d'abord sous-officier, puis officier avec le grade de sous-lieutenant en 1854[2]. Il épouse Thérèse Lasalle à Boulogne le 11 juillet 1857[5]. Il est promu lieutenant en 1860, puis capitaine en 1867. Il rentre de captivité en Allemagne en avril 1871. Il est fait chevalier de la légion d'honneur par décret du ministre de la Guerre le 10 mars 1872[2]. Il est admis à la retraite en 1874 et se retire à Lyon où il meurt en 1880 à l'âge de 59 ans. Son fils Jean n'a que 10 ans.

Jean Perrin a deux sœurs aînées : Eugénie, née en 1858, et Marie Rose, née en 1867. Eugénie épousera son cousin germain, François Leprêtre, médecin-major de 1re classe, à Lyon le 24 juin 1882. Marie Rose, institutrice, épousera Gustave Bernard, instituteur, à Sourdun. À la suite du décès de son mari, elle se remariera, le 25 novembre 1911, avec Pierre Frédéric.

À la mort de son mari, Thérèse Perrin-Lasalle ne dispose que de sa pension de veuve d'officier et des revenus d'un bureau de tabac[6]. Les ressources de la famille sont faibles. Jean est boursier de la IIIe République. Il effectue ses études primaires au petit lycée de Saint-Rambert, devenu le lycée Jean Perrin en 1949, et ses études secondaires au grand lycée Ampère. Il obtient le baccalauréat en lettres et en sciences, et part à Paris, où il entre en classe de mathématiques supérieures au lycée Janson-de-Sailly pour préparer le concours d'entrée à l'École normale supérieure. Il y est reçu 12e dans la section sciences[6]. Il fait alors son service militaire comme soldat de 2e classe au 36e régiment d'infanterie du 3 novembre 1890 au 23 septembre 1891. Il fait par la suite 6 périodes d'exercices militaires au cours desquelles il devient officier de réserve. Il passe dans la réserve territoriale le 1er octobre 1909 avec le grade de lieutenant[7].

École normale supérieure et Sorbonne (1891-1914)[modifier | modifier le code]

Thèse, mariage et premier poste d'enseignement[modifier | modifier le code]

Jean Perrin entre à l'École normale supérieure à l'automne 1891[8]. Il y étudie de 1891 à 1894, date à laquelle il est reçu au concours d'agrégation de physique. Parallèlement avec ses études à l'ENS, il suit les cours à la Sorbonne où il obtient la licence ès sciences mathématiques et la licence ès sciences physiques. De 1895 à 1898, il occupe les fonctions d'agrégé préparateur[9] tout en préparant une thèse de doctorat au laboratoire de physique de l'école, alors dirigé par Jules Violle. Il soutient sa thèse, intitulée Rayons cathodiques et rayons de Röntgen. Études expérimentales, en juin 1897[10]. La même année, la Physical Society de Londres lui décerne le prix James Joule pour sa thèse.

Jean Perrin en 1908

Il épouse Henriette Duportal, sœur d'un de ses camarades de Janson-de-Sailly, le 31 août 1897. Henriette est bachelière, ce qui est exceptionnel à cette époque. Elle est fille d'Henri Duportal, ingénieur des Ponts et Chaussée, ardent républicain, et petite fille d'Armand Duportal qui avait été Préfet de Haute-Garonne. Ils ont deux enfants : Aline, née en 1899, et Francis, né en 1901[1]. Aline épousera le peintre Charles Lapicque. Elle-même sera illustratrice sous le nom d'Aline Lapicque-Perrin. Francis Perrin sera physicien, spécialiste de la fission nucléaire, et haut-commissaire du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) de 1951 à 1970. Il épousera Thérèse Auger, fille de Victor Auger, professeur de chimie à la faculté des sciences de Paris.

En 1898, Jean Perrin postule à la fonction de chargé de cours de chimie-physique de la faculté des sciences de l'université de Paris. Il est en concurrence avec Pierre Curie. Bien que plus jeune que Curie, Perrin obtient le poste à la faveur de son statut de normalien et d'agrégé. Le fait que le rapporteur de sa candidature, Henri Poincaré, soit plus influent que Gabriel Lippmann, rapporteur de Pierre Curie, semble avoir aussi joué un rôle[11]. Il devient aussi professeur à l'École normale supérieure de Sèvres en 1900 et y enseignera jusqu'en 1925.

Affaire Dreyfus[modifier | modifier le code]

C'est en janvier 1898 que le célèbre "J'accuse" d'Émile Zola, en première page de l'Aurore, déclenche l'Affaire Dreyfus. Lucien Herr, bibliothécaire de l'ENS, lance une pétition en faveur de la révision du procès, pétition qui recueille les signatures des normaliens, des professeurs, des écrivains, des journalistes, des artistes, première manifestation de ceux qu'on nommera les intellectuels[12].

C'est dans le cadre de l'École normale supérieure, et dans le contexte de l'affaire Dreyfus, que Jean Perrin s'entoure d'un groupe d'amis indéfectibles, par affinités politiques notamment : ils sont tous socialisants, et farouchement dreyfusards. Il s'agit d'Émile Borel, de Pierre et Marie Curie et de Paul Langevin. Ils militent tous à Ligue des droits de l'homme dès sa fondation, et participent également aux premières universités populaires. Le clan Borel, Curie, Langevin et Perrin est très soudé. Le couple Borel et le couple Perrin seront d'un grand secours pour Marie Curie lors de la mort tragique de Pierre Curie en 1906 et lors de l'affaire Curie-Langevin en 1911[13].

Au cours de leur longue amitié, ils organiseront des dîners entre intellectuels, auxquels participent Paul Painlevé, Paul Adam, Charles Péguy, Léon Blum, Édouard Herriot, entre autres. En 1906, est créée par Borel et sous l'impulsion de ce groupe La Revue du mois, qui regroupe, dans son comité de rédaction, outre Perrin et Langevin, Aimé Cotton, Jacques Duclaux, Henri Mouton, Robert Lespieau et Louis-Jacques Simon. Blum, Painlevé et Herriot y écrivent également. En 1907, les familles du « clan » décident d'élever conjointement et eux-mêmes leurs enfants en dehors de l'institution scolaire publique[14].

C'est au début du siècle aussi que se forme une communauté de vacances. En été, Jean Perrin fréquente la maison que le physiologiste Louis Lapicque a fait construire à l'Arcouest en 1902, puis celle que l'historien Charles Seignobos, a édifié peu après à proximité. Jean Perrin loue une maison modeste sans confort mais qui permet à sa famille de profiter du site exceptionnel de l'Arcouest et de la communauté des universitaires parisiens qui s'enrichit rapidement de la famille Borel et de la famille Curie[15]. Après la guerre, Jean Perrin fait construire sa propre villa, Ti-Yann, avec l'argent du prix Nobel. Il y reçoit ses amis avec grand plaisir. Marie Curie fait aussi construire sa villa. L'Arcouest devient "Sorbonne Plage".

Les Atomes[modifier | modifier le code]

En 1907-1909, Jean Perrin publie une série d'articles sur le mouvement brownien dont il fait une synthèse sous le titre Mouvement brownien et réalité moléculaire[16] publié dans les Annales de Chimie et de Physique en 1909. Cet article, immédiatement traduit en anglais, contribue à sa notoriété scientifique en France et à l'étranger. En 1910, Jean Perrin est promu professeur de chimie physique à la Sorbonne. En 1911, il est élu membre d'honneur de l'Institut de physique de l'université de Berlin.

Il est aussi convié au premier congrès Solvay de physique qui se tient à Bruxelles. Ernest Solvay organise ainsi le premier congrès scientifique qui rassemble une vingtaine des plus grands physiciens de l'époque. Les congressistes doivent envoyer leur communication en avance pour qu'elles soient distribuées au participants avant la réunion. La conférence de Jean Perrin, intitulée Les preuves de la réalité moléculaire, est si claire et argumentée que tous les participants sont convaincus de l'existence des atomes, même les plus sceptiques. En particulier, Wilhelm Ostwald qui, comme chimiste, n'a pas participé à la réunion et qui avait été un opposant déterminé à l'atomisme défendu par son collègue Ludwig Boltzmann, s'est déclaré converti à la lecture de la communication de Perrin[17].

Jean Perrin veut communiquer sa conception atomique ou moléculaire de la matière à l'ensemble des citoyens éclairés en publiant son livre Les Atomes en 1913, livre aussi traduit en plusieurs langues. Jean Perrin est nommé Chevalier de l'ordre de la Légion d'Honneur le 30 juillet 1914[18].

Première guerre mondiale[modifier | modifier le code]

À la déclaration de guerre, Jean Perrin à 43 ans. Il ne semble pas avoir été rappelé dans une unité de l'armée. Au cours de l'été 1914, les physiciens français se mobilisent pour apporter leur concours à la défense nationale. Jean Perrin, Paul Langevin, Ernest Esclangon, Aimé Cotton orientent les recherches de leurs laboratoires vers la détection du son émis par les batteries d'artilleries et les sous-marins en vue de les localiser et de les neutraliser. Pierre Weiss, qui enseigne à Zurich, rejoint Cotton à l'ENS. Ensemble, ils développent le système Cotton-Weiss[19]. Sur intervention de Painlevé, des essais sont réalisés sur le front et se révèlent satisfaisants. Mais l'Administration de la Guerre se désintéresse de ces dispositifs "expérimentaux" et interdit même aux scientifiques l'accès au front, ce qui scandalise les parlementaires. Après la démission du gouvernement en octobre 1915, Paul Painlevé devient ministre de l'Instruction publique. Il crée la Direction des inventions intéressant la défense nationale. Il nomme Borel et Perrin, respectivement, chef et chef adjoint du Cabinet technique, et Jules-Louis Breton, chef de la Commission des inventions, organisme créé en 1877 mais peu actif jusqu'alors et désormais rattaché à la Direction des inventions. La grande nouveauté de cette Direction est qu'elle dispose d'un budget conséquent. Les chercheurs doivent adresser leurs projets et le Grand Quartier Général doit adresser ses besoins au Comité technique. C'est donc Borel et Perrin qui opèrent un premier tri des offres et des demandes, et les transmettent à la Commission des inventions (Breton) qui procède à la sélection finale à travers 7 jurys d'experts. En décembre 1916, Painlevé quitte le gouvernement. Breton devient secrétaire d'État aux inventions dans le nouveau ministère de l'artillerie et des munitions dirigé par Albert Thomas. Jean Perrin quitte ses fonctions politiques. Il reste très marqué par cette expérience sous la tutelle de Painlevé, de sept ans son aîné, dont il admire l'expérience et la vision politique. Il retourne à plein temps au laboratoire.

Pendant ce temps, le système de localisation Cotton-Weiss se révèle moins efficace face aux nouveaux canons allemands. Lorsque les obus sont animés d'une vitesse supérieure à la vitesse du son, il se crée une onde de choc qui a été décrite dès 1886 par le physicien autrichien Ernst Mach. Cette onde de choc, ou onde de Mach, accompagne le projectile le long de sa trajectoire et se superpose à l'onde de bouche, c'est-à-dire à l'onde sonore émise au moment où le projectile quitte le canon. Le mathématicien Ernest Esclangon s'attache à définir les équations de propagation ces deux ondes sonores pour améliorer la détection de l'onde de bouche, seule informative de la position des batteries.

Langevin, professeur à l'École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris, s'intéresse à la détection des sous-marins et met au point un système de détection précurseur du sonar. Jean Perrin retrouve l'uniforme en septembre 1917. Il est affecté avec son grade, par décision présidentielle, à la section technique du Génie[7]. Il développe des appareils qu'il nomme géophones et myriaphones. Les géophones sont des détecteurs d'ondes sonores transmises par le sol, qui, correctement positionnés, doivent permettre de déterminer le lieu d'émission. Les myriaphones sont des détecteurs d'ondes sonores dans l'air, composés de 6, 6x6=36 ou 6x7=42 cornets hexagonaux assemblés en nid d'abeille. Le montage de ces ensembles par paires horizontales ou verticales permet de déterminer la direction de la source sonore. Ils sont appliqués à la détection des avions à la fin de la guerre. Ces systèmes, conçus pour la réception des bruits, peuvent aussi être utilisés comme haut-parleurs (et appelés familièrement clairons des tranchées) pour transmettre des messages sur la ligne de front[20].

« Cette sorte d'oreille composée, constituée par la mise en parallèle de prises d'écoute identiques, peut fonctionner réversiblement pour l'émission de sons dirigés, comme porte-voix, par exemple. Il suffit, au moyen d'un commutateur acoustique, de substituer au tuyau qui allait à l'oreille un tuyau qui vient de la bouche. J'ai proposé d'appeler myriaphone l'appareil composé qui vient d'être décrit. De tels myriaphones ont été construits et expérimentés par centaines (Jean Perrin, cité dans Charpentier-Morize, 1997[21]). »

Jean Perrin tente d'appliquer le même principe avec des hydrophones pour la détection des sous-marins. C'est d'ailleurs par décret du ministre de la Marine qui il est promu au grade d'officier de la Légion d'Honneur en 1920 avec la mention suivante

« Savant physicien dont les travaux sont bien connus en France et à l'étranger. A rendu pendant la guerre des services de très grande importance, imaginant et mettant au point plusieurs appareils (géophones, myriaphones, télésitemètres et hydrophones) adoptés et mis en service par la Guerre et la Marine (p. 13)[18]. »

Fin 1915, lorsque le Haut commandement s'avise de l'importance du rôle que jouent les savants dans l'armée allemande, il décide de retirer du front les savants français pour qu'ils contribuent à l'effort de guerre selon leurs compétences. Cependant, à la fin de la guerre, 40% des anciens étudiants de la Sorbonne et 50% des anciens de l'ENS sont morts au combat. Il faut donc déployer des efforts importants pour reconstruire la recherche et l'enseignement universitaire français[22].

Années 1920-1939[modifier | modifier le code]

En 1922, Jean Perrin obtient de l'université de Paris la création d'un Institut de chimie physique avec l'appui du député Léon Blum. L'Institut est construit entre 1922 et 1926 à proximité de l'Institut du radium créé pour Marie Curie en 1909, sur un terrain que l'université avait acquis en 1906 grâce à un don du Prince de Monaco. Jean Perrin s'implique personnellement dans les plans, la construction et la décoration. À peine ce chantier terminé, Jean Perrin lance la construction de l'Institut de biologie physico-chimique. Etabli sur une Fondation Rothschild, cet institut a des moyens financiers très importants.

Jean Perrin envoie le résumé de ses Titres et Travaux[23] à l'Académie des sciences en appui de sa candidature. Il est élu le 11 juin 1923, avec une voix de plus que son concurrent, Charles Fabry[24].

Il reçoit le prix Nobel de physique de 1926 « pour ses travaux sur la discontinuité de la matière, et particulièrement pour sa découverte de l'équilibre de sédimentation. »[25] Plus explicitement, le jour de la remise du prix, Carl Benediks, membre du comité Nobel qui avait défendu sa candidature, précisa que « l’objet des recherches du professeur Jean Perrin (…) était de mettre un terme définitif à la longue bataille concernant l’existence réelle des molécules. »[26]

Jean Perrin adhère dès sa fondation, en mars 1934, au Comité de vigilance des intellectuels anti-fascistes dont Paul Langevin est un des protagonistes.

Dans les années 1930, Henriette Perrin-Duportal publie chez Nathan, sous son nom de jeune fille, une série de livres pour enfants autour du personnage de Georgie, qui est un avatar de son petit-fils Georges Lapicque[27]. Elle meurt le 9 novembre 1938.

Jean Perrin joue un rôle fondamental dans l'organisation de le recherche scientifique française. Il fonde l'Observatoire de Haute Provence, crée le Palais de la Découverte et fonde le CNRS.

Deuxième guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Le CNRS est créé par décret le 19 octobre 1939, un mois après la déclaration de guerre. Le nouvel organisme est constitué de la fusion de trois institutions: la Caisse nationale, le Service central et le Haut Conseil pour la recherche scientifique appliquée[28].

Le 10 juin 1940, Jean Perrin, accompagné de sa collègue Nine Choucroun, quitte Paris avec le gouvernement, qui se réfugie à Bordeaux devant l'avancée allemande. Le 21 juin, il embarque à bord du paquebot Massilia, à destination de Casablanca. Le navire est en rade et l'embarquement se fait en chaloupe. Marcelle Huisman, citée par Micheline Charpentier-Morize[29], témoigne: « Quelle ne fut pas ma surprise, en descendant dans la chaloupe, d'y retrouver Jean Perrin. Dès qu'il nous vit, il s'exclama avec force: "Pétain est un traître à la Patrie! C'est un nouveau Bazaine!" Ces propos que l'on avait pas l'habitude d'entendre dans Bordeaux dominé par la peur, m'allèrent droit au cœur. » Jean Perrin revit donc explicitement l'humiliation de son père, fait prisonnier à Metz, au moment de sa naissance.

Le but de Jean Perrin, comme celui des ministres, députés et hauts fonctionnaires qui se rendaient au Maroc, était de constituer un gouvernement et une administration française non vichyste en dehors de la métropole. Arrivés à Casablanca, ils déchantent car l'administration locale, acquise au Maréchal Pétain, isole immédiatement les politiques et les renvoie en France. Jean Perrin reste libre de ses mouvements mais il constate qu'aucune organisation libre ou résistante ne peut prendre corps au Maroc. Commence alors une errance dans l'incertitude qui dure 18 mois. Il quitte Casablanca et gagne Alger où il s'embarque pour Marseille avec les Huisman[30]. Il se réfugie à Lyon, probablement dès août 1940. Il est admis à la retraite le 30 septembre 1940. Francis Perrin, son fils, se porte candidat à la chaire de chimie-physique de la Sorbonne. Le conseil de la faculté des sciences de Paris choisit Jean Thibaud pour le remplacer (par 18 voix contre 13)[31]. Francis Perrin informe son père de ces événements. Comme la direction du laboratoire est aussi remise à Thibaud, Francis récupère les affaires personnelles que son père avait laissées dans son bureau (lettre de Francis à Jean Perrin du 26 décembre). Francis félicite son père d'avoir rédigé plusieurs fascicules. Il s'agit probablement des chapitres de son traité de Physique générale, intitulé À la surface des choses, qui paraîtront chez Hermann en 1941. En mai 1941, Francis informe son père qu'il attend son visa pour les États-Unis. Il semble que Jean Perrin mûrit à ce moment le dessein d'émigrer lui aussi aux États-Unis.

À la fin juin 1941, Emile Borel et son épouse viennent passer trois jours à Lyon en compagnie de Jean Perrin qui les quitte à la gare de Perrache comme s'il s'en allait définitivement vers le Sud-Ouest[32]. Mais il est revenu car Jean Cabannes rapporte avoir été témoin d'un entretien émouvant entre Charles Fabry et Jean Perrin, près de Toulon, à la fin de l'automne, la veille du départ de ce dernier[33]. « Marcelle Huisman raconte que, fin 1941, elle et son mari, ont accompagné Jean Perrin à la gare de Marseille, d'où il prit le train pour Madrid, première étape vers les Etats-Unis. Elle rapporte que, jamais, elle n'avait vu Perrin aussi tendu et aussi triste : peut-être avait-il le pressentiment qu'il ne reverrait jamais plus son pays[30]. » Jean Perrin et Nine Choucroun embarquent, probablement à Lisbonne, sur le SS Excambion et débarquent à New York le [34]. Georges Huisman, haut-fonctionnaire, et son épouse ont décidé de rester en France pour combattre l'ennemi de l'intérieur. Jean Perrin a décidé de combattre de l'extérieur : « En ce qui me concerne, écrit-il, j'ai toujours été de ceux qui savaient pouvoir rendre plus de services hors de France que sous l'emprise allemande[30] ».

À New York, Jean Perrin est accueilli par Louis Rapkine, qui était chercheur à l'Institut de biologie physico-chimique depuis 1931 et qui a organisé l'exode des scientifiques allemands vers la France, puis des Français vers les États-Unis. Avec Rapkine, il fonde l'"École libre des hautes études de New York" dont il devient président. Lors de l'inauguration, le 28 mars 1942, il déclare : « Je suis venu vous rejoindre, presque le dernier, vous qui avez su créer ici ce nouveau foyer libre de culture française qu'est notre École des Hautes Etudes qui vient prolonger en Amérique notre Sorbonne et notre Collège de France[35]. »

Jean Perrin meurt trois semaines plus tard. Par une petite annonce parue dans le JAMA[36], on apprend que Jean Perrin vivait chez son fils, Francis Perrin, visiting professor de physique et de mathématiques à l'Université Columbia, et qu'il est mort le 17 avril 1942 au Mount Sinai Hospital. Henri Focillon, qui enseigne à Yale à New Haven mais ne peut pas se déplacer, rédige le discours qui est lu aux funérailles de Jean Perrin à New York. Un hommage lui est rendu par Ernest Esclangon à l'Académie des sciences, le 20 avril 1942[37], ainsi que par J.S. Townsend à la Royal Society, le 1er novembre 1943[38]. Louis de Broglie lui consacre un éloge plus développé devant l'Académie des sciences le 17 décembre 1945[39].

Tombe de Jean Perrin au Panthéon de Paris

En 1948, le cercueil de Jean Perrin est transféré de New York à Montréal où le croiseur Jeanne d'Arc le prend en charge pour le rapatrier. Le 17 juin, il est accueilli à Brest par sa famille, quelques amis et Jean Cabannes, représentant l'Académie des Sciences[33]. Le lendemain, le cercueil est reçu solennellement dans la cour d'honneur de la Sorbonne[32]. Le 17 novembre 1948, ses cendres, ainsi que celles de son confrère et ami Paul Langevin, sont transportées au Panthéon de Paris à l'issue de funérailles nationales[40].

Colloques tenus en mémoire de Jean Perrin[modifier | modifier le code]

Un hommage national a été rendu à Jean Perrin le 4 mai 1962, à l'occasion du 20e anniversaire de sa mort. Louis de Broglie a fait un discours au Panthéon. Francis Perrin a retracé les grandes lignes de l'œuvre scientifique de son père par une conférence dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Enfin, Jean Coulomb a rappelé le rôle de Jean Perrin dans la fondation du CNRS[41].

Le centenaire de la naissance de Jean Perrin a été célébré par un colloque à l'Académie des sciences, le 13 octobre 1970, au cours duquel trois orateurs ont exposé différents aspects de son œuvre scientifique:

  • Jean Perrin physicien par Louis de Broglie[42]
  • Jean Perrin et la chimie physique par Charles Sadron[43]
  • Jean Perrin et l'astronomie par Paul Couderc[44]

Chronologie[modifier | modifier le code]

  • 1891 : il entre à l'École normale supérieure de Paris
  • 1894 : il est reçu au concours d'agrégation de physique
  • 1895 : agrégé préparateur au Laboratoire de physique de l'École normale supérieure, il démontre que les rayons cathodiques sont constitués de corpuscules de charge négative
  • 1897 : docteur ès sciences physiques
  • 1898 : chargé de cours de chimie-physique à la Sorbonne
  • 1900 : professeur à l'École normale supérieure de Sèvres
  • 1908 : il détermine de manière précise le nombre d'Avogadro
  • 1910 : titulaire de la chaire de chimie-physique à la Faculté des sciences de Paris
  • 1911: membre du conseil Solvay de physique (Bruxelles)
  • 1913 : il publie Les Atomes
  • 1913 : Professeur en échange à l'université Columbia (New York)
  • 1914-1918 : il est officier du Génie dans l'armée française
  •  : il est élu membre de l'Académie des sciences (section de Physique générale)
  • 1926 : il reçoit le prix Nobel de physique. Création de l'Institut de Chimie physique.
  • 1930 : création de l'Institut de biologie physico-chimique
  • 1936 : en octobre il est nommé sous-secrétaire d'État à la Recherche dans le premier gouvernement Léon Blum[45]
  • 1937 : il crée le Palais de la découverte à l'occasion de l'Exposition universelle
  • 1938 : il est nommé sous-secrétaire d'État à la recherche scientifique dans le deuxième gouvernement de Léon Blum
  • 1938 : il décide la fusion de la Caisse nationale de la recherche scientifique avec l'Office national des recherches scientifiques et industrielles et des inventions, ce qui conduira à la fondation le du Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
  • 1940 : il quitte sa chaire de la Sorbonne quand Paris est envahi par les Allemands et s'enfuit à Bordeaux où il embarque à bord du Massilia ; Jean Thibeau puis Louis Dunoyer lui succèdent pendant la guerre. En 1945, la chaire de chimie physique est attribuée à Edmond Bauer puis, en 1953, Yvette Cauchois
  • 1942 : il est nommé directeur de l'université française de New York.

Jean Perrin Professeur[modifier | modifier le code]

« Jean Perrin avait un beau visage de Christ, auréolé de cheveux blonds et frisés auxquels, comme dans la figure sacrée, répondait une barbe blonde et frisée. Sous ses cheveux, dont le désordre augmentait la masse, sans en diminuer la grâce, bombait un grand front de poète et de rêveur. Les yeux avaient une immense gravité lorsque la conversation était sérieuse; mais elle [...] se détendait bientôt pour une réflexion, une comparaison, une image plaisante, et alors ces yeux s'égayaient d'un immédiat et vif éclat auquel s'ajoutait celui d'un rire explosif. Perrin s'amusait de tout. Il aimait la fantaisie, la blague, la farce, le mystification. Un enfant terrible habitait le savant (Hubert Bourgin, cité dans Charpentier-Morize, 1997[9]) »

Le 17 novembre 1948, lors des funérailles nationales, deux de ses anciens élèves témoignent. D'abord, (Edmond Bauer cité dans Charpentier-Morize, 1997[46]):

« Reportons-nous à la fin du siècle dernier, plus précisément au mois de novembre 1898 [...] Dans ce qu'on appelait le Petit Amphithéâtre, [...] un jeune maître inaugurait cette année-là l'enseignement d'une science toute jeune, elle aussi, la chimie physique [...] Ce jeune maître était Jean Perrin, qui venait d'être chargé de cours à l'âge de 27 ans [...] Sa parole était ardente, parfois un peu hésitante et mystérieuse, puis, brusquement, des éclairs soudains illuminaient des perspectives infinies. Nous trouvions en lui toute la poésie, toute la force entraînante, toute la philosophie de la Science que nous avions vainement cherché ailleurs. Nous comprenions les mots d'atomes et de molécules et pourquoi la chimie ne pouvait s'en passer. [...] Perrin agissait sur ses auditeurs par suggestion, par illumination soudaine. »

Un autre de ses anciens élèves, Pierre Girard (cité dans Charpentier-Morize[6]), se souvient:

« Je suis entré au laboratoire de Jean Perrin à la Sorbonne en 1909. C'est son enseignement à la Faculté qui m'en a donné le désir. Malgré qu'une voix assez étouffée et un débit trop précipité rendit difficile d'y prendre des notes, je fus tout de suite conquis par la puissante personnalité qui éclatait, si je puis dire, au cours de ses leçons. Non pas que Jean Perrin ait été un grand professeur au sens scolastique du mot. Il était même assez dépourvu des qualités qu'on attribue généralement aux maîtres de l'enseignement .[...] C'est beaucoup moins à des candidats à la licence ou à l’agrégation que convenaient ses leçons qu'à des chercheurs qui avaient déjà franchi les successifs tourniquets des examens et des concours.[...] Ce qui m'a toujours séduit chez Jean Perrin Professeur, c'est, j'allais dire, son originalité (mais le mot est loin d'être assez fort), c'est son besoin de repenser les questions par lui-même, de les découvrir en quelque sorte, de les faire siennes, de se les incorporer et de les formuler à sa façon. [...] Je ne dis pas que, dans son enseignement, toutes les questions qu'il abordait portaient le sceau de son esprit, le sceau du grand artiste, du grand créateur qu'il était. Mais ces questions-là, on les reconnaissait d'emblée. Elles s'annonçaient, si je puis dire, par la soudaine volubilité de son débit, et, dans son désir d'expliciter sa pensée, de la communiquer à l'auditeur, il s'aidait alors de gestes de la main. »
Monument en hommage à Jean Perrin dans le square Jean-Perrin à proximité du Palais de la Découverte à Paris

Dans son hommage devant la Royal Society, le 1er novembre 1943, J.S. Towsend témoigne[38]:

« Il persuada le gouvernement de former un département dont la mission était de conforter les étudiants avancés qui étaient qualifiés pour faire de la recherche, et d'établir pour eux des laboratoires en province. Il était enthousiaste pour ce travail comme il l'avait été pour ses recherches sur les rayons cathodiques et le mouvement brownien quand il était jeune homme. Comme il le disait lui-même: Je veux que l'Etat puisse susciter dans la classe ouvrière des Ampère, des Faraday et des Pasteur. Il fut un professeur inspirant et un très agréable collègue. Il serait impossible de donner une meilleure description de sa personnalité joyeuse et brillante que celle que contient son épitaphe écrite par un de ses amis qui a collaboré avec lui en France et qui est maintenant en Angleterre avec les Français Combattants: »
« Passant, laisse ton pas s'alanguir, le soleil / Là-bas achève de descendre. / Viens rêver un instant, sans funèbre appareil. / D'un grand humain voici la cendre. / Il n'avait d'autre foi que sa ferme raison / Et ne haïssait que la haine. / Son génie était vaste, aventureux, divers. / Pas d'audace qu'il n'ait osée. / Il comptait des milliards de milliards d'univers / Dans une goutte de rosée. / Il croyait à la Vie, au Progrès, au Bonheur / Et donnait avec allégresse / A tous, autour de lui, les fruits de son labeur / Et trésor de sa tendresse. / Il aimait son pays, mais quand la liberté / Y fut dans la honte égorgée, / Il préféra l'exil où dans l'adversité / Son âme restait inchangée. / Il est mort dans la lutte en nous criant Espoir! / La France renaîtra plus belle / Dans un monde plus juste, après le gouffre noir, / Car la lumière est éternelle. »

Œuvre scientifique[modifier | modifier le code]

Thèse: Rayons cathodiques et Rayons de Röntgen[modifier | modifier le code]

En juin 1897, Jean Perrin obtient le doctorat ès sciences physiques en soutenant, devant la faculté des sciences de l'université de Paris, une thèse intitulée Rayons cathodiques et rayons de Röntgen. Étude expérimentale.

Nature corpusculaire des rayons cathodique[modifier | modifier le code]

Figure 2 de la thèse de Jean Perrin
Schéma d'un tube de Crookes construit spécialement pour démontrer que les rayons cathodiques sont des corpuscules de matière chargés négativement. Le tube contient un récepteur cylindrique ABCD, relié à un électromètre à feuilles d'or extérieur au tube. Le récepteur est lui-même placé dans un cylindre EFGH servant de cage de Faraday et d'anode. N est la cathode.

Un tube de Crookes est un tube à décharge, c'est-à-dire une ampoule en verre munie de deux électrodes, une anode et une cathode, dans laquelle est établi un vide partiel (10-1 à 5x10-3 Pa). Lorsqu'un fort champ électrique (10 à 100 kV.m-1) est appliqué entre les électrodes, des rayons cathodiques sont émis en ligne droite par la cathode. Quand ces rayons (invisibles) frappent le verre de l'ampoule, ils provoquent une lumière fluorescente jaune-verte. Lorsqu'on interpose un objet opaque entre la cathode et le verre, on observe l'ombre portée de l'objet sur le verre. Depuis les expériences de Crookes en 1875, les physiciens ont tenté de déterminer la nature des rayons cathodiques sans vraiment y parvenir. Les anglais (et William Crookes lui-même) penchaient pour un flux de particules chargées négativement, sans pouvoir en faire la démonstration irréfutable. Les allemands, Heinrich Hertz et son élève Philipp Lenard, ont envisagé cette hypothèse et ont tenté de dévier les rayons avec un champ électrique perpendiculaire à leur trajet. Mais l'expérience n'a pas été concluante (sans doute le vide de leur tube était-il insuffisant). Ils en ont déduit que les rayons étaient de nature ondulatoire comme les ondes électromagnétiques. Cependant, en 1895, au moment où Jean Perrin commence ses expériences, le physicien néerlandais Hendrik Lorentz maintient l'hypothèse corpusculaire sans en apporter la preuve. Jean Perrin part de l'hypothèse que les rayons cathodiques sont constitués de corpuscules chargés négativement et s'attache à en fournir la démonstration à l'aide de deux dispositifs expérimentaux qu'il construit méticuleusement.

Figure 3 de la thèse de Jean Perrin
Schéma d'un autre tube de Crookes dans lequel sont placés une anode-grille P et un fil A perpendiculaire au trajet des rayons cathodiques. Représentation du trajet des rayons cathodiques lorsque le fil A est neutre (), chargé négativement () et chargé positivement (). La position de l'impact des rayons sur le tube est détectée par la fluorescence du verre.

Dans le premier (Figure 2, ci-contre), les rayons issus de la cathode, à droite, sont reçus dans un cylindre creux ABCD, lui-même à l'intérieur d'un cylindre plus grand EFGH, relié à la terre, qui forme écran aux charges extérieures (cage de Faraday). La plaque frontale FG du grand cylindre, qui sert d'anode, est percée d'un petit trou pour laisser passer les rayons. Le petit cylindre intérieur (récepteur de Faraday) est relié à un électromètre à feuilles d'or. Après décharge, l'électromètre indique que des charges électriques ont été véhiculées par les rayons. Ces charges s'étant déplacées de la cathode vers l'anode sont de signe négatif. Lorsqu'un champ magnétique est appliqué perpendiculairement au trajet des rayons, l'électromètre ne reçoit plus de charge et la face FG du cylindre, qui a été préalablement recouverte de poudre fluorescente, brille fortement.

Dans la deuxième expérience, Jean Perrin utilise le dispositif décrit à la figure 3, ci-contre. Les rayons cathodiques, c'est-à-dire les corpuscules électrisés négativement, accélérés par la différence de potentiel entre la cathode N et l'anode P, traversent l'anode P constituée d'une grille métallique et poursuivent leur trajectoire jusqu'à la paroi de l'ampoule qui s'illumine. Lorsque le fil A, placé transversalement au flux de particules, est porté à un potentiel négatif par rapport à l'anode, le flux se sépare en deux courants qui divergent. Lorsque le fil A est porté à un potentiel positif par rapport à l'anode, les deux composantes du flux convergent.

Ces expériences ont montré de façon convaincante que les rayons cathodiques sont constitués d'un flux de particules chargées négativement qui sont libérées de la cathode au moment de la décharge. Malheureusement, ces observations sont restées qualitatives. Jean Perrin avoue lui-même qu'il a eu des difficultés à maîtriser le vide dans ses tubes et le potentiel électrique appliqué aux électrodes. C'est grâce à la maîtrise de ces paramètres que Joseph John Thomson pourra établir, en 1897, le rapport masse/charge de l'électron et découvrir qu'il s'agit d'une nouvelle particule de masse plus de 1000 fois plus petite que celle de l'atome d'Hydrogène.

Nature ionisante des rayons de Röntgen[modifier | modifier le code]

Alors que Jean Perrin travaille sur les rayons cathodiques, la nouvelle de la découverte des rayons X par Wilhelm Röntgen fait la une des journaux d'Europe. Le 8 janvier 1896, l'"Opinion" (Bruxelles) écrit: « Le Professeur Röntgen aurait fait une découverte réellement merveilleuse. » Le 10 janvier, le Petit Parisien s'enthousiasme pour les photographies du savant physicien qui circulent à Vienne depuis quelques jours: « La photographie de la main [de Bertha Röntgen] n'est pas moins saisissante: on compterait tous les os, phalanges, articulations. Impossible de deviner même le contour des doigts [...] Est-il besoin d'insister sur l'importance d'une telle découverte »[47].

Figure 7 de la thèse de Jean Perrin
Dispositif utilisé pour démontrer que les rayons X ionisent les gaz. Enceinte blindée (B) contenant la bobine de Ruhmkorff et le tube à rayons X. AA et A'A', plaques d'un condensateur éloignées de 1 cm. En bas, électromètre à cadrans. À gauche, coupe reliée à la terre (sol).

Jean Perrin réoriente aussitôt sa recherche vers l'exploration des propriétés de ces nouveaux rayons, sans même publier l'intégralité des résultats obtenus sur les rayons cathodiques. Il dispose des appareils nécessaires à cette recherche puisque les rayons X sont produits par les tubes de Crookes. Il confirme que « aux points où une matière quelconque arrête les rayons cathodiques, il se forme des rayons de Röntgen ». Il teste le degré d'opacité de différents matériaux. Les métaux lourds (Au, Pb, Hg) sont très opaques, les métaux usuels (Cu, Fe, Zn) le sont moins. L'aluminium et le verre encore moins. Les os sont peu opaques, mais plus opaques que la chair, le bois ou la paraffine. Plusieurs physiciens, dont Ernest Rutherford, avaient constaté que les rayons X provoquent la décharge des corps électriquement chargés, alors qu'ils ne sont pas eux-mêmes chargés et sans qu'ils touchent les objets chargés, une action à distance semblait-il. Jean Perrin fait plusieurs expériences et donne une explication de ce mystère qu'il appelle l'"Effet gaz". Dans le dispositif de la figure 7, il enferme la bobine de Ruhmkorff et le tube à rayons X dans une enceinte totalement blindée. Avant d'activer la décharge de rayons X, il charge les plaques AA et A'A' d'un condensateur en fermant l'interrupteur P, puis l'ouvre: les plaques sont chargées, l'une de charges positives, l'autre de charges négatives. Il fait alors passer le faisceau de rayons X entre les deux plaques. Il constate à l'aide d'un électromètre que les plaques se déchargent.

Figure 9 de la thèse de Jean Perrin
Partie du dispositif pour démontrer l'ionisation de l'air par les rayons X. AA et A'A' sont les plaques d'un condensateur. La plaque AA est découpée de telle sorte qu'un disque soit tenu isolé électriquement du reste de la plaque AA.

Il fait une seconde expérience. Un disque est découpé dans la plaque inférieure AA du condensateur et maintenu en place sans contact avec le reste de la plaque AA. Il fait passer un faisceau de rayons X transversalement au plan de la figure aux endroits notés , ou . Lorsque le faisceau passe en ou en , la plaque se décharge. Lorsque le faisceau passe en , la plaque garde sa charge. Il y a donc un effet fortement local. L'air situé dans les lignes de champ électrique entre les deux plaques se comporte comme un conducteur quand il est traversé par les rayons X. L'air contigu à la région traversée par les rayons reste isolant, à condition que l'air soit stable, sans courant d'air. Jean Perrin interprète ainsi ses expériences : « En tous les points d'un gaz où passent des rayons de Röntgen, il se forme des quantités égales d'électricité positive et négative, ou on dira, d'une manière abrégée, que ces rayons ionisent les gaz. S'il existe un champ électrique, les charges positives ainsi créées se meuvent dans le sens du champ et les charges négatives en sens inverse." Les plaques AA et A'A' se déchargent lorsque les charges les atteignent. "L'action sur les corps électrisés se présente ainsi, non comme une propriété proprement dite des rayons de Röntgen, mais comme une conséquence nécessaire de l'altération que ces rayons font subir aux gaz qu'ils traversent" (p. 37)[10]. » Comme ni l'existence de l'électron, ni la structure de l'atome n'étaient connu, Jean Perrin précise en note que « le mot d'ionisation n'implique aucune hypothèse moléculaire et doit évoquer seulement l'idée d'une séparation d'électricités contraires, liées à la nature de la matière. » Il publie ce travail en 1896[48].

Jean Perrin analyse ensuite ce qui se passe quand les rayons X frappent directement une surface métallique. Il constate une ionisation superficielle du métal qu'il nomme Effet métal[49]. Il conclut : « Au point où nous sommes alors arrivés, les rayons de Röntgen se présentent donc comme ayant pour caractères: de se propager très rigoureusement en ligne droite, affaiblis, mais jamais déviés par les obstacles; d'exciter des fluorescences; et d'ioniser les gaz, cette ionisation devenant plus énergique au contact du métal. Cette dernière propriété, sans rapprocher directement les rayons de Röntgen de la lumière ultra-violette, augmente pourtant les raisons qu'on avait pour y voir des vibrations de nature électrique (p. 59)[10]. »

Existence des atomes[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Les Atomes.

L'existence des atomes ne fait pas de doute pour Jean Perrin. En 1901, il est le premier à esquisser un modèle atomique qui sera repris par Ernest Rutherford en 1911 puis par Niels Bohr en 1913. Dans une revue destinée au grand public, il écrit:

« Pour la première fois nous entrevoyons un moyen de pénétrer dans la constitution intime d'un atome. On fera, par exemple, l'hypothèse suivante: chaque atome serait constitué, d'une part, par une ou plusieurs masses chargées d'électricité positive, une sorte de soleil positif dont la charge serait très supérieure à celle d'un corpuscule, et, d'autre part, une multitude de corpuscules, sorte de petites planètes négatives, l'ensemble de ces masses gravitant sous l'action de forces électriques, et la charge totale équivalent exactement à la charge positive totale, en sorte que l'atome soit électriquement neutre[50]. »

Jean Perrin a donc formulé ce qui est universellement appelé le modèle de Rutherford, dix ans avant Rutherford.

Après qu'Albert Einstein eut publié (1905) son explication théorique du mouvement brownien en fonction du mouvement aléatoire des molécules, Jean Perrin effectua les expériences pour vérifier les prédictions d'Einstein. Il démontre en 1908 un accord complet entre théorie et expérience, ce qui confirme l'existence effective des atomes, proposée un siècle auparavant par John Dalton, et il détermine par plusieurs méthodes une valeur précise du nombre d'Avogadro.

Fluorescence[modifier | modifier le code]

Énergie du Soleil[modifier | modifier le code]

En 1919, dans son article intitulé Matière et Lumière, Perrin propose que la source d'énergie des étoiles pourrait provenir de fusion nucléaire des atomes d'hydrogène. Il en examine la possibilité en calculant la durée de vie du Soleil qu'une telle hypothèse permettrait. Sachant que la masse d'un atome d'hélium est inférieure à celle de quatre atomes d'hydrogène, la fusion 4 1H → 4He s'accompagne d'une perte de masse de:

Soit un peu moins de 7 millièmes de la masse de 4 atomes d'hydrogène:

Si le soleil était constitué exclusivement d'hydrogène et si la totalité de sa masse se transformait en hélium, la masse transformée en énergie serait égale à:

D'après l'équivalence masse-énergie d'Einstein, l'énergie libérée serait

Sachant que la puissance radiative du Soleil est égale et qu'une année équivaut à secondes, la durée de vie possible du Soleil serait

années

Soit 100 milliards d'années! En fait la totalité du Soleil n'est pas convertible en hélium. La durée de vie probable du Soleil est évaluée actuellement à 10 milliards d'années. Mais, quand Perrin a formulé son hypothèse, aucune explication satisfaisante de la source d'énergie des étoiles n'avait été trouvée. On sait aussi aujourd'hui que la nucléosynthèse de l'hélium est un processus qui comporte plusieurs étapes intermédiaires (voir Chaîne proton-proton) qui ont été élucidées par Hans Bethe et Carl Friedrich von Weizsäcker en 1938[51],[52].

Chimie physique[modifier | modifier le code]

Organisation de la recherche scientifique française[modifier | modifier le code]

Premières tentatives (1919-1922)[modifier | modifier le code]

La Caisse des recherches scientifiques, créée le 14 juillet 1901, existe toujours. Elle a pour mission d'encourager la recherche plutôt que de récompenser la découverte. Elle est sous la tutelle du ministère de l'Instruction publique. Elle ne dispose, en 1919, que d'un million de francs fournis par les bénéfices du Pari Mutuel Urbain sur les courses de chevaux. Les crédits sont affectés non pas à des laboratoires mais à des chercheurs sélectionnés chaque année pour permettre l'achat d'appareils ou pour couvrir des frais de publications[53].

Pendant la guerre, tout le monde a apprécié la mise en place et le fonctionnement de la Direction des inventions et de la Commission des inventions, les inventeurs (universitaires et ingénieurs) , les industriels, les militaires et les parlementaires qui leur ont voté des crédits généreux. « L'esprit d'ingéniosité et d'innovation avait soufflé sur le pays tout entier pour prendre part à cette aventure. Aussi, à la fin de la guerre, des hommes comme J.-L. Breton étaient remplis d'espoirs. Pourquoi ne pas poursuivre cette entreprise dans un sens de paix désormais? (Yves Roussel)[54]. » On peut dire que Jean Perrin, riche de son expérience sous le gouvernement Painlevé, faisait partie de ces hommes de science remplis d'espoir. Mais il y a eu une certaine compétition entre Breton et Perrin. L'un était un partisan de la science utile tandis que l'autre était partisan de la science pure et désintéressée.

En 1919, Breton garde son poste à la tête de ce qui est appelé désormais la Direction des recherches industrielles et des inventions. Il a un allié scientifique de poids en la personne d'Henry le Chatelier, professeur de chimie à la Sorbonne. Ce dernier écrivait en 1901: « Mon but est de combattre le sentiment aujourd'hui très général en France que la Science doit rejeter loin d'elle toute préoccupation des applications pratiques, qu'elle doit s'isoler de l'industrie comme d'une promiscuité compromettante[55]. » De plus, sur le plan scientifique, Le Chatelier s'opposait radicalement aux conceptions atomistes de Jean Perrin.

De son côté, dès 1919, Jean Perrin se lance, selon ses propres termes, dans une croisade pour la création d'un organisme dédié à la recherche fondamentale. Il affirme: « La découverte de l'inconnu doit être poursuivie sans préoccupation pratique, précisément si l'on veut en tirer de grands résultats. Ce n'est pas en se donnant pour problème de voir nos organes à l'intérieur de notre corps qu'on eût pu découvrir les rayons X [...] Ce n'est pas en cherchant à communiquer avec les antipodes qu'on eût pu découvrir les ondes hertziennes » (Jean Perrin)[56]. Il a une haute idée de sa mission. « Il a tout d'un prophète, sa foi dans la science est bel et bien d'origine religieuse. Il n'en disconvenait pas. » (Pascal Ory)[56]

En 1920, Jean Perrin adhère à la Confédération des travailleurs intellectuels, créée par son ami Jean Borel pour voir « l'intelligence [...] acheminer le pays tout entier vers une organisation technique et une politique régénérée. » Il prononce son premier discours en faveur de la recherche scientifique en 1921.

Office national des recherches scientifiques et industrielles et des inventions[modifier | modifier le code]

En 1922, Charles Moureu, chimiste et professeur au Collège de France, qui avait participé à la Commission des substances explosives pendant la guerre, persuade le député Maurice Barrès, dont il est ami, de faire campagne au Parlement pour la défense de la recherche scientifique. Cette action aboutit à deux réalisations:

  • L'organisation d'une journée de quête sur la voie publique, appelée Journée Pasteur, qui est bien accueillie et rapporte plusieurs millions de francs. Cette collecte permet notamment la construction d'un puissant électroaimant pour les recherches d'Aimé Cotton. L'appareil est installé, en 1928, à Meudon sur le domaine de Bellevue acquis par le ministère de l'Instruction publique[57].
  • Le vote d'une loi en décembre 1922 qui transforme l'organisme que dirige Breton en l'Office national des recherches scientifiques et industrielles et des inventions (ONRSII). Les deux écoles de pensée, les tenants de la science pure et les défenseurs de la science appliquée, sont représentées au conseil d'administration par Jean Perrin et Henry le Chatelier, bien qu'il s'agisse d'une institution essentiellement dédiée à la technologie. L'office s'installe à Bellevue. Il poursuivra sa mission avec succès sous la direction de Breton jusqu'en 1938. Dès 1923, Breton crée le Salon des arts ménagers, manifestation qui assure d'emblée une bonne part des revenus de l'Office.

Face à l'ONRSII solidement établi, Jean Perrin n'aura de cesse de promouvoir une autre institution aussi bien structurée et dotée, dédiée à la recherche fondamentale. Dans le gouvernement du Cartel des gauches (1924-1926), Emile Borel, mathématicien ami de Jean Perrin et député radical-socialiste, est nommé ministre de la Marine. Il propose la création d'une taxe d'apprentissage prélevée sur les bénéfices industriels. Cette mesure, appelée le sou du laboratoire, est incluse dans la loi des finances du 13 juillet 1925. En 1926, elle rapporte 14 millions sur un budget global de 25 millions de francs pour la recherche publique. « Pour la première fois, des crédits réguliers de la recherche existaient [...] Mais, comme le disait plaisamment Emile Borel lui-même, si on fait de la recherche avec des appareils, il y faut, en premier lieu, tout de même, des cerveaux. Or, les cerveaux fâcheusement pourvu d'estomacs ne se présentaient pas en nombre suffisant. » (Jean Perrin)[58]

Caisse nationale des sciences[modifier | modifier le code]

Sous le gouvernement Tardieu-Laval (1929-1932), l'heure est aux mesures sociales permises par le rétablissement de l'économie et la restauration du franc sous le gouvernement Pointcarré: retraite du combattant, assurances sociales, allocations familiales. A l'instigation de Jean Perrin, la Chambre vote une loi le 16 avril 1930, par laquelle « il est créé au ministère de l'Instruction publique et des beaux-arts, sous les dénominations de Caisse nationale des lettres et de Caisse nationale des sciences, deux établissements publics dotés de l'autonomie financière et de la personnalité civile. » L'objectif de ces Caisses semble être double, d'une part allouer des pensions et des secours à des écrivains ou à des savants vivants, aux conjoints ou aux enfants d'écrivains ou de savants décédés, ce que Jean Perrin appelle « des secours à des savants dans le besoin ou à leurs familles », d'autre part de financer des bourses pour les jeunes chercheurs universitaires.

En juin 1930, Édouard Herriot, après un échange approfondi avec Jean Perrin, fait un vibrant discours à la Chambre en faveur d'un effort important, à hauteur de 20 millions de francs, pour le développement de la recherche scientifique. Les députés votent un crédit de cinq millions de francs, pris sur le budget de la défense nationale (ligne Maginot) pour alimenter la Caisse nationale des sciences. À la même période, Jean Perrin et André Mayer crée une Fondation nationale pour la recherche scientifique dont on ne perçoit pas bien l'objectif sinon de compenser les insuffisances de la Caisse nationale des sciences[59]. Ils trouvent le nouvel organisme sans autorité et sans stabilité suffisante. Ils lancent, au début de l'année 1933, une pétition, qui est signée par une centaine d'universitaires éminents répartis en 7 groupes de disciplines (les futures sections du CNRS), pour que soit créé un organisme selon leurs vœux. Ils obtiennent par décret du 11 avril 1933 la création du Conseil Supérieur de la Recherche Scientifique dont Jean Perrin prend la direction. Avec le concours de Marie Curie, il démarche les parlementaires et les ministères et obtient que l'enveloppe de 5 millions soit portée à 7,5 millions, une partie étant dévolue au financement des sciences humaines[60]. L'originalité du Conseil tient au fait que les attributions de crédit sont remises entre les mains de commissions composées exclusivement de scientifiques[61].

Le succès de l'activisme de Jean Perrin suscite la curiosité de la Cour des comptes sur l'activité des autres organismes de recherche, le Collège de France, le Muséum national d'histoire naturelle, la Bibliothèque nationale ainsi que l'Office national des recherches scientifiques et industrielles et des inventions. Cette dernière institution, installée à Meudon-Bellevue, a prospéré dans la recherche à visée industrielle. Cependant, depuis la crise de 1929, l'activité de l'ONRSII a peu à peu décliné, le soutien industriel s'est considérablement réduit, la gestion a été sévèrement jugée par la Cour des comptes. Jules-Louis Breton se sent menacé. En 1934, il lance une pétition en soutien à l'institution qu'il dirige, sur le modèle de celle que Perrin a lancé l'année précédente. Le gouvernement maintient l'ONRSII, mais supprime les subventions qui lui étaient accordées. Cet organisme doit désormais fonctionner exclusivement avec les crédits fournis par les entreprises qui exploitent son activité de recherche et par ses revenus propres[62].

Caisse nationale de la recherche scientifique[modifier | modifier le code]

Le , un décret-loi crée la Caisse nationale de la recherche scientifique (la CNRS) par fusion du Conseil supérieur de la recherche scientifique, de la Caisse des recherches scientifiques (fondée en 1901) et de la taxe d'apprentissage (la taxe Borel de 1925). Le conseil d'administration de la CNRS est dirigé par Jean Perrin. La nouvelle Caisse a pour mission de distribuer des bourses de recherche, de financer les laboratoires et de financer des pensions de retraites aux vieux savants[62].

Les élections du amènent le Front populaire au pouvoir. Dans le gouvernement Léon Blum, Jean Zay est ministre de l'Education nationale et Irène Joliot-Curie est nommée sous-secrétaire d'état à la Recherche. Irène Joliot-Curie, qui préfère l'activité scientifique à la politique, démissionne. Jean Perrin lui succède en octobre. Avec l'entier soutien de Léon Blum et de Jean Zay, il continue son combat. Sa plus grande difficulté est de « convaincre la sévère commission des finances du Sénat de la nécessité, non seulement d'élargir le budget de la recherche, mais de créer en permanence au sein de l'Education nationale, un véritable Service central de la recherche scientifique[63]. » Perrin réclame 20 millions de francs que la Chambre lui accorde sans trop de réticence. Mais au Sénat, Joseph Caillaux veut réduire la somme de moitié. Finalement, après s'être engagé à ce que le nouveau Service ne recrute pas de fonctionnaires supplémentaires et ne fonctionnent qu'avec des chercheurs, Jean Perrin obtient les 20 millions demandés. Henri Laugier, professeur de physiologie à la Sorbonne, prend la tête du nouveau Service dont Jean Perrin préside le conseil d'administration. Le Service assure le recrutement de chercheurs, le recrutement de techniciens et le financement régulier des laboratoires. Entre 1936 et 1939: le budget de la science pure passe de 15 à 35 millions de francs[64].

Jean Perrin n'oublie pas les sciences humaines et sociales. Il rappelle que « Berthelot ne doit pas faire oublier Renan ». Il crée au sein de la Caisse deux comités de direction, l'une pour les sciences mathématiques et expérimentales, l'autre pour les sciences humaines. Avec l'appuis du député Georges Cogniot, il alloue des fonds aux recherches en économie politique, histoire, géographie humaine, sociologie ou droit international[65].

Le gouvernement Blum crée un fond de financement de grands travaux pour lutter contre le chômage. Jean Perrin réussit à bénéficier de ce fond pour construire des laboratoires (53 millions), financer les recherches (33 millions) et réaliser des grands répertoires d'enquête (13 millions). C'est dans ce cadre qu'il fonde, en 1937[66]:

  • l'Observatoire de Haute Provence et l'Institut d'astrophysique de Paris dont la direction est assurée par Henri Mineur.
  • le Laboratoire de synthèse atomique d'Ivry, confié à Frédéric Joliot-Curie, qui forme l'amorce de ce qui deviendra le Commissariat à l'énergie atomique. Le laboratoire reçoit en particulier une dotation pour la construction d'un cyclotron.
  • le Laboratoire des Gros traitements chimiques, implanté à Vitry devait être dirigé par Georges Urbain. La mort de ce dernier en 1938 modifie le projet qui devient le Centre d'études métallurgiques sous la direction de Georges Chaudron.
  • l'Institut de Biométrie humaine, dirigé par Henri Laugier.
  • le Laboratoire de Physiologie de la Nutrition, dirigé par André Mayer.
  • l'Institut de recherche et d'histoire des textes qui est intégré aux Archives nationales.
  • l'Inventaire général de la langue française qui avait pour mission de créer le Littré du XXe siècle.

Enfin, Jean Perrin profite de l'Exposition universelle de 1937 à Paris pour fonder le Palais de la Découverte.

Centre national de la recherche scientifique[modifier | modifier le code]

Le , avec la chute du gouvernement Blum, le sous-secrétariat à la recherche est supprimé mais, le 13 mars 1938, Léon Blum redevient, pour un mois, président du Conseil, et Jean Perrin redevient sous-secrétaire d'Etat à la Recherche. Pendant ce bref exercice, Jean Perrin amorce la rédaction d'une loi sur l'organisation de la Nation en temps de guerre, loi qui est adoptée par la Chambre et ratifiée par le Sénat le 11 juillet 1938. Le texte de la loi reconnait pour la première fois en France le rôle de la recherche scientifique dans l'effort de défense. Pour mettre en oeuvre ce principe, un Haut comité de coordination des recherches scientifiques est créé. Il est présidé par Jean Perrin[67].

Fin 1938, Jules-Louis Breton est malade. Il démissionne de la direction de l'Office national des recherches scientifiques et industrielle et des inventions. Compte tenu ses insuffisances, l'Office doit être sérieusement restructuré. Lors d'une séance solennelle du Conseil supérieur de la recherche appliquée, dont Jean Perrin est président, l'ONRSII est renommé Centre national de la recherche scientifique appliquée (CNRSA) dont Jean Zay, à nouveau ministre de l'Éducation nationale, confie la direction à Henri Longchambon, doyen de la faculté des sciences de Lyon. L'ONRSII était né de la réorientation de la recherche appliquée pour la Défense nationale vers la recherche industrielle civile. Le nouveau directeur organise l'activité du CNRSA pour préparer la guerre[61].

Finalement, la loi du , quelques mois après la déclaration de guerre, fusionne la CNRS et le CNRSA pour former le Centre national de la recherche scientifique (le CNRS), tout en conservant deux directions, celle des sciences pures (Laugier) et celle des sciences appliquées (Longchambon)[28]. La création du CNRS est l'aboutissement de 20 ans de travail de conception et de concertation de Jean Perrin avec ses collègues ainsi que de pédagogie et de persuasion vis à vis des politiques. C'est aussi son dernier acte politique puisque, huit mois plus tard, il prend sa retraite et tente de quitter la France.

Principales publications[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Liste des œuvres de Jean Perrin.

Distinctions[modifier | modifier le code]

Hommages[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Micheline Charpentier-Morize, Jean Perrin (1870-1942). Savant et homme politique, Paris, Belin, Collection « Un savant, une époque », , 285 p. (ISBN 2-7011-2002-0)

Notes et références[modifier | modifier le code]

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Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]