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Jean-Jacques Rousseau

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Jean-Jacques Rousseau
Jean-Jacques Rousseau (painted portrait).jpg

Pastel de Quentin de La Tour, Jean-Jacques Rousseau, en 1753 (alors âgé de 41 ans).

Naissance
Décès
Lieu d'enterrement
Cénotaphe de Jean-Jacques Rousseau (d), PanthéonVoir et modifier les données sur Wikidata
Langue maternelle
École/tradition
Contractualisme, précurseur du romantisme
Principaux intérêts
Idées remarquables
Influencé par
A influencé
Adjectifs dérivés
rousseauiste
Père
Concubine
Signature de Rousseau

Jean-Jacques Rousseau, né le à Genève et mort le (à 66 ans) à Ermenonville, est un écrivain, philosophe et musicien genevois francophone. Léo Strauss considère que la pensée de Rousseau marque le début de la seconde modernité. La première modernité commençant avec Machiavel et Hobbes et la troisième avec Nietzsche.

La vie de Jean-Jacques Rousseau est marquée par l'errance. Orphelin très jeune, il est élevé par son père, puis confié à un pasteur protestant. Il quitte Genève à seize ans pour la Savoie, où il reçoit de Mme de Warens un complément d'éducation et une initiation à l'amour. En 1742, il arrive à Paris pensant faire carrière dans la musique. Pendant deux ans , entre 1743 et 1744, il est secrétaire de l'Ambassadeur de France à Venise. Il mène ensuite une existence difficile, cherchant divers protecteurs et vivant avec Thérèse Levasseur, qui lui donnera cinq enfants, tous confiés à l'Assistance publique. Dans le même temps, il rencontre Diderot et écrit des articles sur la musique pour l'Encyclopédie.

En 1749, la lecture dans le Mercure de France de la question mise en concours par l'Académie de Dijon : « le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer ou à corrompre les mœurs ? » provoque ce qu'on appelle « l'illumination de Vincennes ». De là naissent les ouvrages qui inscrivent durablement Rousseau dans le monde de la pensée : le Discours sur les sciences et les arts, le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes et le Contrat social. Entretenant de façon générale des relations interpersonnelles difficiles, il se réfugie plusieurs fois dans la solitude, séjournant de nouveau en Suisse en 1762 après la condamnation du Contrat social et de l'Émile par le Parlement de Paris et les autorités de Genève. Il entreprend alors d'écrire son autobiographie pour se justifier et multiplie les lieux de résidence, pour finalement retourner à Paris en 1770 et vivre en copiant de la musique. Il meurt à 66 ans en 1778 . Sa dépouille est transférée au Panthéon par la Convention au moment de la Révolution française en 1794.

La philosophie politique de Rousseau est bâtie autour de l'idée que l'homme est naturellement bon et que c'est la société qui le pervertit. Par naturellement bon, Rousseau entend que l'être humain à l'état de nature a peu de désir de sorte qu'il est plus farouche que méchant. Ce sont les interactions avec les autres individus qui rendent les êtres humains méchants et conduit à l'accroissement des inégalités. Pour retrouver une bonté naturelle l'homme doit avoir recours à l'artifice du contrat social et être gouverné par des lois découlant de la volonté générale exprimée par le peuple. Il convient de noter que pour Rousseau, contrairement à ce que pense par exemple Diderot, la volonté générale n'est pas universelle, elle est propre à un État, à un corps politique particulier. Rousseau est le premier à conférer la souveraineté au peuple. En cela, on peut dire que c'est un des penseurs de la démocratie même s'il est favorable à ce qu'il nomme l'aristocratie élective ou le gouvernement tempéré.

Rousseau est aussi le premier grand critique de la pensée politique et philosophique telle qu'elle se déploie à partir de la fin du 17e siècle. En rupture avec les idées de Bacon, Descartes, Locke, Newton, Rousseau soutient que ce qu'ils nomment progrès est d'abord un déclin de la vertu et du bonheur, que les systèmes politiques et sociaux de Hobbes et Locke basés sur l'interdépendance économique et sur l'intérêt conduisent à l'inégalité, à l'égoïsme. et à la société bourgeoise (un terme qu'il est un des premiers à employer). Toutefois s'il est critique de la philosophie des Lumières, il s'agit d'une critique interne. En effet, Il ne veut revenir ni à Aristote, ni à l'ancien républicanisme ou à la moralité chrétienne. S'il accepte bien les principaux préceptes des traditions individualistes et empiristes de son temps, il en tire des conclusions différentes en se posant des questions différentes. Par exemple : est-ce que l'état de guerre de tous contre tous est premier, ou est-ce qu'il ne s'agit que d'un accident de l'histoire ? Pour lui l'état de guerre est second. Il est engendré par la formation des premières sociétés. Autre question : est-ce que la nature humaine ne peut pas être modelée pour arriver à un état démocratique ? Ce sera toute la thématique chez lui du contrat social et de l'éducation.

Dans le domaine littéraire, l'apport de Jean-Jacques Rousseau est également déterminant. Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761), roman par lettres sur le modèle anglais du Paméla ou la Vertu récompensée de Samuel Richardson, sera un des plus gros tirages du XVIIIe siècle qu'il séduit par sa peinture préromantique du sentiment amoureux et de la nature. Dans Les Confessions (rédigées entre 1765 et 1770, avec publication posthume en 1782 et 1789) et Les Rêveries du promeneur solitaire (écrites en 1776-1778, publiées en 1782) Rousseau se livre à une observation approfondie de ses sentiments intimes. Par ailleurs, l'élégance de l'écriture de Rousseau provoque une transformation significative de la poésie et de la prose française en les libérant des normes rigides venues du Grand Siècle (histoire de France). Hors la France, il influence de nombreux écrivains. Parmi les plus célèbres, il est possible de citer Pouchkine et Tolstoi. Si Rousseau se méfie du théâtre qu'il juge contraire à sa conception de la vie publique, en revanche, il soutient qu'une République doit favoriser les fêtes.

La philosophie politique de Rousseau a eu une influence considérable lors de la période révolutionnaire durant laquelle son livre le Contrat social sera "redécouvert". À plus long terme, Rousseau marque le mouvement républicain français ainsi que la philosophie allemande. Par exemple, l'impératif catégorique de Kant est imprégné par l'idée rousseauiste de volonté générale. Si de nombreux auteurs estiment que la pensée de Rousseau a fortement marqué le socialisme, Karl Marx lui témoigne une certaine défiance et qualifie même certaines parties de l'œuvre du Citoyen de Genève de bourgeoise . Les libéraux se méfient en général de Rousseau. C'est vrai à son époque avec Benjamin Constant c'est encore vrai avec Friedrich Hayek qui associe le citoyen de Genève au constructivisme, sa bête noire. Durant une partie du 20e siècle une controverse opposera ceux qui estiment que Rousseau est en quelque sorte le père des totalitarismes et ceux qui l'en exonèrent. La pensée de Rousseau est toujours étudiée, commentée. Jurgen Habermas considère que Rousseau est le premier à avoir pensé au rôle de l'opinion publique. Toutefois, il reproche au citoyen de Genève d'avoir négligé le processus délibératif, un point que ce philosophe développera dans certains de ses livres.

Sommaire

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Biographie

Famille et enfance

Statue de Jean-Jacques Rousseau à Genève, sa ville natale.

Raymond Trousson, dans la biographie qu'il consacre à Jean-Jacques Rousseau, indique que la famille était originaire de Monthléry, près d'Étampes, au sud de Paris[1]. L'aïeul de Jean-Jacques, Didier Rousseau, quitte Monthléry pour fuir la persécution religieuse contre les protestants. Il s'installe à Genève en 1549 où il ouvre une auberge[2]. Son petit-fils Jean Rousseau tout comme son fils Didier Rousseau (1641-1738), le grand-père de Rousseau, exercent le métier d'horloger, profession respectée et lucrative dans ce temps. Didier Rousseau épouse Suzanne Cartier qui lui donnera de nombreux enfants dont six atteindront l'âge adulte ; trois garçons, David, André et Isaac le père de Jean-Jacques (on ignore ce que deviendront les deux premiers) ; trois filles, Clermonde qui épousera Antoine Fazy, Théodora et Suzanne, ces deux tantes joueront un rôle plus actif dans la vie de Jean-Jacques.

Jean-Jacques Rousseau, est né le au domicile de ses parents situé Grand-Rue dans la ville haute de Genève. Il est le fils d'Isaac Rousseau (Genève, 1672 - Nyon, 1747), horloger comme son père et son grand-père, et de Suzanne Bernard (Genève, 1673 - Genève, 1712), elle-même fille d'un horloger nommé Jacques Bernard. Ses parents se marient en 1704, après qu'une première union eut réuni les deux familles puisque le frère de Suzanne, Gabriel Bernard avait épousé la sœur d'Isaac, Théodora Rousseau en 1699. Un premier garçon, François, naît le . Puis Isaac laisse femme et nouveau-né à Genève pour exercer son métier d'horloger à Constantinople. Il y restera six ans et reviendra au foyer en 1711, le temps de faire un deuxième enfant avec sa femme ; cette dernière décédera malheureusement de fièvre puerpérale le , neuf jours après la naissance de Jean-Jacques Rousseau[3].

Isaac Rousseau, membre de la petite minorité de Genevois bénéficiant du rang de citoyen, a un caractère parfois violent. À la suite d'une altercation avec un compatriote, il se réfugie à Nyon dans le canton de Vaud, le , pour échapper à la justice[4]. Il ne reviendra jamais à Genève, mais conservera quelques contacts avec ses fils, notamment Jean-Jacques qui fera régulièrement le voyage à Nyon et à qui il communiquera sa passion pour les livres. Il confie sa progéniture à son double beau-frère Gabriel Bernard en s'engageant à lui verser une pension.

À partir de l'âge de dix ans, Rousseau est donc élevé par son oncle Gabriel[5], un pasteur protestant qu'il prend pour son grand-père, et sa tante Suzanne. Son frère, François, quitte le domicile très tôt et l'on perd sa trace en Allemagne, dans la région de Fribourg-en-Brisgau. Rousseau est ensuite confié en pension au pasteur Lambercier à Bossey au pied du Salève, au sud de Genève, où il passe deux ans (1722 - 1724) en compagnie de son cousin Abraham Bernard.

Son oncle le place ensuite en apprentissage chez un greffier, puis, devant le manque de motivation de l'enfant, chez un maître graveur, Abel Ducommun. Le contrat d'apprentissage est signé le pour une durée de cinq ans[6]. Jean-Jacques qui a connu jusqu'à présent une enfance heureuse, ou tout au moins apaisée, va être alors confronté à une rude discipline[7]. Le , rentrant de balade sur le tard et trouvant les portes de Genève fermées, il décide de fuir (craignant d'être à nouveau battu par son maître[8]), non sans avoir fait ses adieux à son cousin Abraham.

Madame de Warens et la conversion au catholicisme

Vue de la fontaine et du buste entourés par un grillage doré, commémorant la première rencontre entre Jean-Jacques Rousseau et Madame de Warens à Annecy.

Après quelques journées d'errance, il se réfugie par nécessité alimentaire auprès du curé de Confignon, Benoît de Pontverre. Celui-ci l'adresse à une Vaudoise de Vevey, la baronne Françoise-Louise de Warens, récemment convertie au catholicisme. La baronne s'occupait des candidats à la conversion. Rousseau s'en éprend et elle sera plus tard sa tutrice et sa maîtresse. Dans les Confessions, Rousseau souhaite que leur rencontre, le , soit matérialisée par un balustre d'or. Aussi peut-on observer à Annecy une niche abritant un buste du philosophe et une fontaine entourée d'un grillage doré, avec un bassin sur lequel est écrit « un matin de Pâques fleuries, Rousseau rencontra ici Madame de Warens ». La baronne l'envoie à Turin à l'hospice des catéchumènes de Spirito Santo où il arrive le . Il s'accommode assez vite de la conversion au catholicisme marquée par son baptême le , même s'il prétend dans ses Confessions avoir longuement résisté[9]. Il réside quelques mois à Turin en semi-oisif, vivotant grâce à quelques emplois de laquais-secrétaire et recevant conseils et subsides de la part d'aristocrates et abbés auxquels il inspire quelque compassion. C'est lors de son emploi auprès de la Comtesse de Vercellis que survient l’épisode du larcin (vol du ruban rose appartenant à la nièce de Mme de Vercellis) commis par le jeune homme et dont il fait lâchement retomber la faute sur une jeune cuisinière qui est renvoyée[10].

L'espérance déçue de ne pouvoir s'élever de sa condition, Rousseau se dissipe jusqu'à décourager ses protecteurs et il reprend, le cœur léger, le chemin de Chambéry pour retrouver la baronne de Warens en juin 1729. Jean-Jacques est encore un adolescent, timide, émotif à la recherche d'affection féminine qu'il trouve auprès de la baronne[11]. Il est le « Petit », il la nomme « Maman », devenant son factotum. Le jeune homme s'intéressant à la musique, elle l'encourage en octobre à se placer auprès d'un maître de chapelle, M. Le Maître. Mais une escapade à Lyon se termine brutalement par une crise d'épilepsie de Le Maître que Rousseau, affolé, abandonne en pleine rue[12]. La poursuite du voyage à Paris est un échec et il va connaître une année de tribulations en Suisse où il donne ses premières leçons de musique à Neuchâtel en novembre 1730. En avril 1731, il devient interprète d'un faux archimandrite rencontré à Boudry, mais cet escroc est vite démasqué[8].

En septembre 1731, il retourne auprès de Mme de Warens. Il y trouve aussi Claude Anet, sorte de valet-secrétaire, mais aussi amant de la maîtresse de maison. Mme de Warens est à l'origine d'une grande partie de son éducation sentimentale et amoureuse. Le curieux ménage à trois fonctionne tant bien que mal jusqu'au décès de Claude Anet d'une pneumonie le 13 mars 1734[13]. « Maman » et Rousseau s'installent pendant l'été et l'automne aux Charmettes[14]. Pendant ces quelques années idylliques et insouciantes selon ses Confessions, Rousseau s'adonne à la lecture en puisant dans l'importante bibliothèque de M. de Conzié avec laquelle il va se fabriquer « un magasin d'idées ». Grand marcheur, il décrit le bonheur d'être dans la nature, le plaisir lié à la flânerie et la rêverie, au point d'être qualifié de dromomane[15]. Il travaille aux services administratifs du cadastre du duché de Savoie, puis comme maître de musique auprès des jeunes filles de la bourgeoisie et de la noblesse chambériennes. Mais sa santé est fragile. « Maman » l'envoie en septembre 1737 consulter un professeur de Montpellier, le docteur Fizes, sur son polype au cœur. C'est au cours de ce voyage qu'il fait la connaissance de Madame de Larnage âgée de vingt ans de plus que lui, mère de dix enfants, sa vraie initiatrice à l'amour physique[16].

De retour à Chambéry, il a la surprise de trouver auprès de Madame de Warens un nouveau converti et amant, Jean Samuel Rodolphe Wintzenried[17], et le ménage à trois reprend. En 1739, il écrit son premier recueil de poèmes, Le Verger de Madame la baronne de Warens, poésie grandiloquente éditée en 1739 à Lyon ou Grenoble.

Les premiers contacts avec le monde des Lumières françaises

« Je me trouble. Je m'égare. Et bref, me voilà épris de Madame Dupin. »
Jean-Jacques Rousseau,
Les Confessions, chapitre VII.

Rousseau rentre dans l'orbite de deux figures importantes des Lumières, Condillac et d'Alembert, lorsqu'en 1740, il trouve un emploi de précepteur auprès des deux fils du prévôt général de Lyon, M. de Mably. Ce dernier est le frère aîné de Gabriel Bonnot de Mably et Étienne Bonnot de Condillac qui feront tous deux une carrière littéraire[3]. Rousseau compose pour le plus jeune des deux fils un Projet pour l'éducation de M. de Sainte-Marie. Il a l'occasion de fréquenter la bonne société lyonnaise et de gagner quelques amitiés, notamment celle de Charles Borde qui l'introduira dans la capitale. Chambéry est proche et il peut rendre quelques visites à « Maman », mais les liens sont distendus. Après une année difficile auprès de ses jeunes élèves, Rousseau et M. de Mably s'accordent pour mettre fin au contrat. Rousseau décide alors de tenter sa chance à Paris.

De retour à Chambéry en 1741, Rousseau, qui avait appris en autodidacte la théorie musicale, entreprend d'inventer un système de notation musicale en supprimant la portée pour lui substituer un système chiffré. Il dispose d'une lettre d'introduction auprès de M. de Boze qu'il retrouve à Paris en août 1742, ce dernier le présente à Réaumur. Il peut ainsi rapidement présenter son projet à l'Académie des Sciences en 1742. Mais il lui est répondu que le système n'est pas nouveau, l'inventeur étant le père Souhaitty et surtout peu efficace. Rousseau n'en démord pas, améliore son projet et le fait publier à ses frais sous le titre de Dissertation sur la musique moderne, mais sans rencontrer le succès espéré. À cette époque, il se lie d'amitié avec Denis Diderot tout aussi méconnu que lui, et reçoit les conseils du père Castel. Il fréquente le salon de Madame de Beserval et de Madame Dupin qu'il tente vainement de séduire. Bonne âme, elle lui confie quelque temps l'éducation de son fils[8], Jacques-Armand Dupin de Chenonceaux en 1743.

Rousseau voyait souvent Condillac à l'époque où il composait l'acte d'Hésiode des Muses galantes, c'est-à-dire en 1743[18]. En juillet 1743, il est embauché comme secrétaire de Pierre-François, comte de Montaigu qui vient d'être nommé ambassadeur à Venise. Sa connaissance de l'italien et son zèle le rendent indispensable auprès d'un ambassadeur incompétent. Il apprécie la vie animée de Venise (spectacles, amours tarifées[19]) et par dessus tout la musique italienne. Mais son importance supposée le rend arrogant et Montaigu le congédie au bout d'un an. Il est de nouveau à Paris le 10 octobre 1744. Cette courte expérience lui a néanmoins permis d'observer le fonctionnement du régime vénitien. C'est à ce moment, alors qu'il a 31 ans, que son intérêt pour la politique s'éveille, et il conçoit le projet d'un grand ouvrage qui se serait intitulé Les Institutions politiques, et qui deviendra le fameux Du contrat social. Il y travaille de temps à autre pendant plusieurs années[20].

Il s'installe derechef à l'hôtel Saint-Quentin, rue des Cordiers, où il se met en ménage avec une jeune lingère, Marie-Thérèse Le Vasseur en 1745. Marie-Thérèse lui apporte l'affection qui lui manque et elle restera auprès de lui sa vie durant. Il épousera Thérèse civilement à Bourgoin-Jallieu le 30 août 1768. Jean-Jacques devra supporter non seulement cette femme bavarde et inintelligente, mais aussi toute la famille de celle-ci[21]. Entre 1747 et 1751, naîtront de cet amour ancillaire cinq enfants que Jean-Jacques Rousseau, peut-être sur l'insistance de la mère de Marie-Thérèse[22], fera placer sans regret aux Enfants-Trouvés, l'assistance publique de l'époque. Il expliquera d'abord qu'il n'avait pas les moyens d'entretenir une famille[23], puis au livre 8 des Confessions, où il écrit clairement qu’il a livré ses enfants à l'éducation publique en considérant cet acte comme un acte de citoyen, de père, et en représentant de la République idéale selon Platon[24]. Au livre suivant des Confessions, il écrit également qu'il fit ce choix principalement pour soustraire ses enfants à l'emprise de sa belle-famille qu'il jugeait néfaste. Cette décision lui sera reprochée plus tard par Voltaire, lorsque Rousseau se posera en pédagogue dans son livre Émile, et par ce que Rousseau appelle la « coterie holbachique » (l'entourage de Holbach, Grimm, Diderot, etc.). Cependant, certains des amis de Rousseau, dont Madame d'Épinay avant sa brouille avec Jean-Jacques pour son amitié avec Grimm, offriront d'adopter ces enfants[25].

Il se met au travail et rédige quelques pièces en prose ou poésie. En mai 1743, il commence la composition d'un ballet héroïque, les Muses galantes, qui est représenté en 1744. Certaines pièces sont jouées en privé, mais n'apportent aucune notoriété à l'auteur. Il en est de même pour les récitatifs qu'il compose pour La Princesse de Navarre mais ils lui permettent de se prévaloir d'une maigre collaboration à la comédie-ballet du duo Voltaire-Rameau. Il gagne sa vie en exerçant les fonctions de secrétaire, puis de précepteur chez les Dupin de 1745 à 1751. Il étend surtout le cercle de ses relations en fréquentant Dupin de Francueil et sa maîtresse Louise d'Épinay, Condillac, d'Alembert, Grimm qui partage sa passion pour la musique et surtout Denis Diderot qui commence son œuvre originale et pour lequel Jean-Jacques éprouve une vive amitié et une sincère admiration. Diderot l'invite à participer au grand projet de l'Encyclopédie en lui confiant, en 1749, les articles sur la musique.

La célébrité et ses tourments

Pierre-Alexandre Du Peyrou, riche habitant de Neuchâtel et son ami, qui a publié une partie de son œuvre.

Les premières grandes œuvres

En 1749, l'Académie de Dijon met au concours la question Le progrès des sciences et des arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ? Encouragé par Diderot, Rousseau participe au concours. Son Discours sur les sciences et les arts (dit Premier Discours) qui soutient que le progrès est synonyme de corruption, obtient le premier prix, en juillet 1750. L'ouvrage est publié l'année suivante. Ce discours suscite de nombreuses réactions ; pas moins de 49 observations ou réfutations paraissent en deux ans, parmi lesquels ceux de Charles Borde, l'abbé Raynal, jusqu'à Stanislas Leszczynski ou Frédéric II, ce qui permet à Rousseau d'affiner son argumentation dans ses réponses et apporte la notoriété à l'auteur[26].

Rousseau abandonne alors ses emplois de secrétaire et précepteur pour se rendre indépendant, il vit alors grâce à sa fonction de copiste (transcription de partitions musicales)[8] ; il adopte une attitude physique et vestimentaire plus en harmonie avec les idées développées dans le Discours. Mais ce sont ces idées qui vont l'éloigner progressivement de Diderot et des philosophes de l'Encyclopédie.

Le 18 octobre 1752, son intermède en un acte, Le Devin du village est représenté devant le roi Louis XV et la Pompadour, à Fontainebleau. L'opéra est un succès, mais Rousseau se dérobe le lendemain à la présentation au roi, refusant de ce fait la pension qui aurait pu lui être accordée. Il fait jouer immédiatement après sa pièce Narcisse, à laquelle Marivaux avait apporté quelques retouches.

Cette année 1752 voit le début de la Querelle des Bouffons. Rousseau y prend part auprès des encyclopédistes en rédigeant sa Lettre sur la musique française où il soutient la primauté de la musique italienne sur la musique française, celle de la mélodie sur l'harmonie, écorchant au passage Jean-Philippe Rameau.

En 1754, l'Académie de Dijon lance un autre concours auquel il répond par son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (également appelé Second Discours), qui achève de le rendre célèbre. Rousseau y défend la thèse que l'homme est naturellement bon et dénonce l'injustice de la société[22]. L'œuvre suscite, comme le Premier Discours, une vive polémique de la part notamment de Voltaire, Charles Bonnet, Castel et Fréron. Sans attendre le résultat du concours, il décide de se ressourcer à Genève, non sans rendre au passage une visite à sa vieille amie, Mme de Warens. Célèbre et admiré, il est bien accueilli. Dans le domaine des idées, Rousseau s'éloigne des encyclopédistes, athées qui croient au progrès, alors que lui prône la vertu et l'amour de la nature. Il reste fondamentalement croyant. Il abjure le catholicisme, réintègre le protestantisme et redevient par là citoyen de Genève. Toutefois, il ne reste que quelques mois dans la cité. Le 15 octobre, il est de nouveau à Paris.

De grandes œuvres mais une difficulté grandissante à s'intégrer dans la société

Louise d'Epinay qui a prêté à Rousseau l'Ermitage en Forêt de Montmorency.

Rousseau ne s’adresse plus seulement à la société bourgeoise comme les artistes de cour ou érudits des siècles précédents. Il n'a de cesse de s’adresser à un autre public, différent de celui de la haute société qui hante les salons littéraires[27]. Progressivement, sa célébrité devient « funeste » selon ses propres termes, cette célébrité qu’il a cherchée comme une arme sociale se retourne contre lui, et il entre dans une paranoïa, confronté à la personnalité publique qu’est devenu « Jean-Jacques », celle que les gens veulent voir, rencontrer, dont des portraits circulent[27],[28]. En avril 1756, Mme d'Épinay met à la disposition de Rousseau l'Ermitage, une maisonnette située à l'orée de la forêt de Montmorency. Il s'y installe avec Thérèse Levasseur et la mère de celle-ci, puis commence à rédiger son roman Julie ou la Nouvelle Héloïse et son Dictionnaire de la musique. Il entreprend aussi, à la demande de Mme d'Épinay, la mise en forme des œuvres de l'abbé de Saint-Pierre. Au début 1757, Diderot envoie à Rousseau son drame Le Fils naturel. On y trouve la phrase « L'homme de bien est dans la société, il n'y a que le méchant qui soit seul ». Rousseau prend cette réplique pour un désaveu de ses choix et il s'ensuit une première dispute entre les amis.

Au cours de l'été, Diderot éprouve des difficultés pour faire paraître l'Encyclopédie à Paris. Ses amis Grimm et Saint-Lambert sont enrôlés dans la guerre de Sept Ans. Ils confient au vertueux Rousseau leur maîtresses respectives, Mme d'Épinay et Mme d'Houdetot. Il tombe amoureux de cette dernière. S'ensuit une idylle vraisemblablement platonique, mais, du fait de maladresses et d'indiscrétions, les rumeurs vont bon train jusqu'aux oreilles de l'amant. Rousseau en accuse successivement ses amis Diderot, Grimm et Mme d'Épinay qui vont définitivement lui tourner le dos. Mme d'Épinay lui signifie son congé, et il doit quitter l'Ermitage en décembre. Il part s'installer à Montmorency où il loue la maison Mont-Louis.

Dans sa Lettre à M. d'Alembert (1758) il s'oppose à l'idée défendue par ce dernier selon laquelle Genève aurait intérêt à construire un théâtre. Selon Rousseau, le théâtre affaiblirait l'attachement des citoyens à la vie de la cité[29].

Isolé à Montmorency et atteint de la maladie de la pierre, il devient bourru, misanthrope et cynique. Il gagne toutefois l'amitié et la protection du maréchal de Luxembourg et de sa deuxième épouse. Il reste cependant très jaloux de son indépendance ce qui lui laisse le temps d'exercer une intense activité littéraire. Il achève son roman Julie ou la Nouvelle Héloïse qui obtient un immense succès[30], et travaille à ses essais Émile, ou De l'éducation et Du contrat social. Les trois ouvrages vont paraître en 1761-1762 grâce à la complaisance de Malesherbes, alors directeur de la Librairie. Dans La Profession de foi du vicaire savoyard, extrait de l'Émile, Rousseau réfute autant l'athéisme et le matérialisme des Encyclopédistes que l'intolérance dogmatique du parti dévot[31]. Dans Le Contrat Social, le fondement de la société politique repose sur la souveraineté du peuple et l'égalité civique devant la loi, expression de la volonté générale. Ce dernier ouvrage inspirera l'idéologie pré-révolutionnaire[32]. Si l'Émile et le Contrat social, marquent le sommet de la pensée de Rousseau, ils isolent cependant l'auteur du monde. En effet, le Parlement de Paris et les autorités de Genève estiment qu'ils sont religieusement hétérodoxes et les condamnent[33].

Rousseau face aux religions et à Voltaire

Les malheurs de Rousseau n'ont pas attendri les philosophes qui continuent à l'accabler, notamment Voltaire et D'Alembert. Physiquement, la maladie de la pierre le fait souffrir et il doit être régulièrement sondé. C'est alors qu'il adopte le long vêtement arménien plus commode pour cacher son affection[34]. Il se remet à écrire un mélodrame, Pygmalion puis une suite à L'Émile, Émile et Sophie, ou les solitaires qui restera inachevée.

L'Émile est mis à l'Index en septembre 1762 et Christophe de Beaumont, archevêque de Paris lance l'anathème contre les idées professées par le Vicaire savoyard. Rousseau y répond par une Lettre à Christophe de Beaumont qui paraîtra en mars 1763, libelle contre l'Église romaine, mais qui ne calmera pas les ardeurs des pasteurs ennemis de Rousseau à Genève. Ces derniers mènent une lutte sourde contre les amis de Jean-Jacques qui cherchent vainement à le réhabiliter. Fatigué, Rousseau va finir par renoncer le 12 mai 1763 à la citoyenneté genevoise. Entre temps il se passionne pour la botanique et fait publier son Dictionnaire de la musique, fruit de seize années de travail.

Le conflit devient politique avec la publication des Lettres de la campagne de Jean-Robert Tronchin, procureur général auprès du Petit Conseil de Genève, auquel Rousseau réplique par ses Lettres de la montagne où il prend position en faveur du Conseil général, représentant le peuple souverain, contre le droit de véto du Petit Conseil. Les lettres sont publiées en décembre 1764, mais sont brûlées à La Haye et Paris, interdites à Berne. C'est le moment que choisit Voltaire pour publier anonymement Le Sentiment des citoyens où il révèle publiquement l'abandon des enfants de Rousseau. Le pasteur de Môtiers, Montmollin, qui l'avait accueilli lors de son arrivée, cherche alors à l'excommunier avec le soutien de la « Vénérable Classe de ses confrères de Neuchâtel ». Mais Rousseau est protégé par un rescrit de Frédéric II. Il passe toutefois pour un séditieux et la population rameutée par Montmollin devient si menaçante que, le 10 septembre 1765, Jean-Jacques se réfugie provisoirement dans l'île Saint-Pierre sur le lac de Bienne ; le gouvernement bernois l'expulse toutefois le 24 octobre. Jean-Jacques Rousseau confie alors à son ami Du Pêyrou une malle contenant tous les papiers qu'il possédait (manuscrits, brouillons, lettres et copies de lettres).

Les années d'errance

Ces dernières publications, Rousseau les a voulues malgré les inquiétudes de ses amis et des éditeurs hollandais. Menacé de prise de corps par la Grande Chambre du Parlement de Paris en juin 1762, il doit fuir seul la France avec l'aide du maréchal de Luxembourg ; Thérèse le rejoindra plus tard. Il évite Genève et se réfugie à Yverdon chez son ami Daniël Roguin. Si sa condamnation à Paris est surtout due à des motifs religieux, c'est le contenu politique du Contrat Social qui lui vaut la haine de Genève. Berne suit Genève et prend un décret d'expulsion. Rousseau doit quitter Yverdon et se rend à Môtiers auprès de Madame Boy de la Tour. Môtiers est situé dans la principauté de Neuchâtel qui relève de l'autorité du roi de Prusse Frédéric II. Ce dernier accepte d'accorder l'hospitalité au proscrit.

La lande et l'île Saint-Pierre où vécut Rousseau, vue du nord.

Rousseau, dès lors, vit dans la hantise d'un complot dirigé contre lui et décide de commencer son œuvre autobiographique en forme de justification. Il gagne Paris où il séjourne en novembre et décembre 1765 au Temple qui bénéficie de l'exterritorialité. Il est d'ailleurs sous la protection du prince de Conti et reçoit des visiteurs de marque. À l'invitation de David Hume, attaché à l'ambassade de Grande-Bretagne à Paris, il gagne l'Angleterre le 4 janvier 1766. Thérèse le rejoindra plus tard. Durant son séjour en Angleterre son instabilité mentale croit et il se persuade que David Hume est au centre d'un complot contre lui[33]. C'est à cette époque que circule dans les salons parisiens une fausse lettre du roi de Prusse adressée à Rousseau. Elle est bien tournée mais peu charitable à son égard. L'auteur est Horace Walpole, mais Rousseau l'attribue dans un premier temps à D'Alembert, puis soupçonne Hume de tremper dans le complot[35]. Hume a fréquenté à Paris les Encyclopédistes qui ont pu le mettre en garde contre Rousseau. Ce dernier, hypersensible et soupçonneux, se sent persécuté. Après six mois de séjour en Angleterre, la rupture est complète entre les deux philosophes, chacun se justifiant par des écrits publics, ce qui génère un véritable scandale dans les Cours européennes. Les ennemis de Rousseau, au premier rang desquels Voltaire, jubilent, alors que ses amis, qui l'ont poussé à confier son destin à Hume, sont consternés par la tournure des évènements.

Il passe l'essentiel de son séjour anglais chez Richard Davenport, dans sa propriété de Wootton Hall dans le Staffordshire, du 22 mars 1766 au 1er mai 1767. Il y écrit les premiers chapitres des Confessions. Selon Christopher Bertram, la façon dont Rousseau y traite Diderot, Friedrich Melchior Grimm, atteste de la paranoïa de Rousseau[33].

Les rêveries du promeneur solitaire édition de 1782

En mai 1767, toujours sous la menace de la condamnation du Parlement, Rousseau regagne la France sous le nom d'emprunt de Jean-Joseph Renou, nom de jeune fille de la mère de Thérèse[36]. Pendant un an il est hébergé par le prince de Conti au château de Trye, près de Gisors dans l'Oise. Le séjour est particulièrement terrifiant pour Rousseau qui en vient à soupçonner ses amis, y compris le fidèle Du Peyrou, venu lui rendre visite.

Le 14 juin 1768, il quitte Trye, ne peut s'établir à Lyon qui relève du Parlement de Paris, et va donc errer quelque temps en Dauphiné autour de Grenoble. Thérèse le rejoint à Bourgoin où le 29 août, et pour la première fois, il la présente au maire de la ville comme sa femme[37]. Il reprend son nom et s'installe à la ferme Monquin à Maubec[38]. Le Parlement de Paris semble vouloir laisser Rousseau tranquille dans la mesure où il ne publie pas. Il décide donc de quitter le Dauphiné le 10 avril 1770, séjourne quelques semaines à Lyon, et arrive à Paris le 24 juin 1770 où il loge à l'hôtel Saint-Esprit, rue Plâtrière.

À Paris, il survit en indépendant grâce à ses travaux de copiste en partitions de musique. Il organise des lectures de la première partie des Confessions dans des salons privés devant des auditoires silencieux et gênés face à cette âme mise à nu[39]. Ses anciens amis craignent des révélations et Mme d'Épinay fait interdire ces lectures par Antoine de Sartine, alors lieutenant-général de police.

Il condamne la politique russe de démantèlement de la Pologne dans ses Considérations sur le gouvernement de Pologne, alors que la plupart des philosophes admirent Catherine II. Il poursuit l'écriture de ses Confessions et entame la rédaction des Dialogues, Rousseau juge de Jean-Jacques. Ne pouvant les publier sans susciter de nouvelles persécutions, il tente de déposer le manuscrit sur l'autel de Notre-Dame, mais la grille fermée lui en empêche l'accès. En désespoir de cause, il va jusqu'à distribuer aux passants des billets justifiant sa position[40].

C'est aussi l'époque où il herborise et écrit ses Lettres sur la botanique, activité qu'il partage avec Malesherbes, ce qui rapproche les deux hommes. Les Rêveries du promeneur solitaire, ouvrage inachevé, sont rédigées au cours de ses deux dernières années entre 1776 et 1778. Toutes ces dernières œuvres ne seront publiées qu'après sa mort. Il entretient aussi à cette époque une correspondance avec le compositeur d'opéra Gluck.

Le décès

En 1778, le marquis de Girardin lui offre l'hospitalité, dans un pavillon de son domaine du Château d'Ermenonville, près de Paris ; c'est là que l'écrivain philosophe meurt subitement le , de ce qui semble avoir été un accident vasculaire cérébral. Certains ont avancé l'hypothèse d'un suicide, créant une controverse sur les circonstances de la mort du philosophe[41]. Le lendemain de sa mort, le sculpteur Jean-Antoine Houdon prend le moulage de son masque mortuaire. Le 4 juillet, le marquis René-Louis de Girardin fait inhumer le corps dans l'île des Peupliers dans la propriété où, en 1780, s'élèvera le monument funéraire dessiné par Hubert Robert, exécuté par J.-P. Lesueur. Le philosophe est rapidement l'objet d'un culte, et sa tombe est assidûment visitée.

L'itinéraire intellectuel

La grande sensibilité de Rousseau marque profondément son œuvre et explique, en partie, les brouilles qui ont jalonné sa vie. David Hume disait de lui[42] : « Toute sa vie il n'a fait que ressentir, et, à cet égard, sa sensibilité atteint des sommets allant au-delà de ce que j'ai vu par ailleurs ; mais cela lui donne un sentiment plus aigu de la souffrance que du plaisir. Il est comme un homme qui aurait été dépouillé non seulement de ses vêtements, mais de sa peau, et s'est retrouvé dans cet état pour combattre avec les éléments grossiers et tumultueux[trad 1] ». Bertrand Russell ajoutait[43] : « C'est le résumé le plus sympathique de son caractère qui est en quelque forme compatible avec la vérité[trad 2] ».

La philosophie de Rousseau dans son contexte

Rousseau n'a pas suivi des cours de philosophie. Autodidacte, ce sont ses lectures, notamment celle de ses immédiats prédécesseurs : Descartes, Locke, Malebranche, Leibniz, la Logique de Port-Royal et les jusnaturalistes[44], qui lui ont permis de devenir philosophe. Dès la première œuvre qui le rend célèbre, le Discours sur les sciences et les arts, Rousseau se revendique comme n'étant pas un philosophe de profession et exprime sa méfiance envers certains de ceux qui se disent philosophes. Il écrit à ce propos :

« Il y aura dans tous les temps des hommes faits pour être subjugués par les opinions de leur siècle, de leur pays, de leur société : tel fait aujourd'hui l'esprit fort et le philosophe, qui, par la même raison, n'eût été qu'un fanatique du temps de la ligue. Il ne faut point écrire pour de tels lecteurs, quand on veut vivre au-delà de son siècle[45]. »

Trois aspects de la pensée de Rousseau sont particulièrement à relever [46] :

  • Tout d'abord, Rousseau est le premier grand critique de la pensée politique et philosophique telle qu'elle se déploie à partir de la fin du 17e siècle. Á l'encontre de Bacon, Descartes, Locke, Newton, il soutient que ce qu'ils nomment progrès est d'abord un déclin de la vertu et du bonheur, que les systèmes politiques et sociaux de Hobbes et Locke basés sur l'interdépendance économique et sur l'intérêt conduisent à l'inégalité, à l'égoïsme. et à la société bourgeoise (un terme qu'il est un des premiers à employer) [46] ;
  • Ensuite, si Rousseau est un critique de la théorie politique et philosophique de son temps, sa critique vient de l'intérieur. Il ne veut revenir ni à Aristote, ni à l'ancien républicanisme ou à la moralité chrétienne car, s'il accepte bien des principaux préceptes des traditions individualistes et empiristes de son temps, il en tire des conclusions différentes en se posant des questions différentes. Par exemple : est-ce que l'État de guerre de tous contre tous est premier ou est-ce qu'il ne s'agit que d'un accident de l'histoire ? est-ce que la nature humaine ne peut pas être modelé pour arriver à un état démocratique ? [47] ;
  • Enfin, Rousseau est le premier à penser que la démocratie est la seule forme légitime d'état[46].
Jean Bodin, une des sources d'inspiration de Rousseau

Dans ses écrits politiques, Rousseau se place dans la continuité de Bodin qu'il interprète à l'aide de « la théorie philosophique et juridique du droit naturel moderne[48] ». Pour lui, Grotius et Pufendorf ainsi que Locke ont commis l'erreur de penser que les passions étaient naturelles[49] alors qu'elles ne sont que les produits de l'histoire. Pour Rousseau, la nécessaire satisfaction des besoins primaires (nourriture, boisson etc.) qui imprègne si fortement l'histoire des hommes, tend à les isoler. Elle ne les rapproche pas, comme chez Pudendorf, pas plus qu'elle n'attise leur discorde comme chez Hobbes[50].

Dans son livre le Contrat social, contre Grotius et Hobbes qui estiment que, parce que la vie est première, la liberté peut s'aliéner, Rousseau soutient qu'elle est inaliénable car vie et liberté sont synonymes[51]. De même, alors que chez Hobbes, le peuple est constitué grâce à la terreur qu'exerce sur lui le pouvoir, chez Rousseau, le peuple se constitue grâce à un pacte social qui fonde son unité politique[52]. À la différence de ce que ce que pensent Locke, Spinoza ou Hobbes, pour Rousseau, une fois le pacte passé, l'être humain perd tout droit naturel[53]. Rousseau s'oppose, en effet, à l'école du droit naturel de Pufendorf, Grotius, Burlamaqui, Jean Barbeyrac qui conçoivent « le droit politique, en tant que droit des sociétés civiles ». Or ce que cherche Rousseau, ce n'est pas le droit des sociétés civiles, mais le droit de l'État[54].

L'« illumination de Vincennes », les deux premiers discours et les lumières

L'illumination de Vincennes et le Discours sur les sciences et les arts

En 1749, lors d'une visite à Diderot, alors emprisonné à Vincennes, Rousseau lit sur le Mercure de France [46] que l'académie de Dijon a mis en concours la question suivante : « Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer ou à corrompre les mœurs ? »[55]. Cette lecture provoque chez lui ce qu'on nomme usuellement l'« illumination de Vincennes »[56]qui va profondément changer le cours de sa vie. « Tout d'un coup, écrit-il, je me sens l'esprit ébloui de mille lumières ; des foules d'idées s'y présentèrent à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable » [55].

Discours sur les sciences et les arts

Dans le texte qu'il écrit pour ce concours, Rousseau s'oppose à Montesquieu, Voltaire et Hume qui voient la modernité et le rétablissement des arts et sciences comme extrêmement positives [57]. Le citoyen de Genève fait débuter le rétablissement des arts « à la chute du trône de Constantin », c'est-à-dire à la chute de l'empire Byzantin, « qui porta dans l'Italie les débris de l'ancienne Grèce » [58]. Rousseau influencé par la pensée des classiques anciens, tels Tite-Live, Tacite ou Plutarque, « dresse un réquisitoire contre la société moderne et l'artifice »[59]. Ses modèles parmi les anciens sont Sparte et la République romaine, du temps où elle était « le temple de la vertu » avant de devenir « le théâtre du crime, l'opprobre des nations et le jouet des barbares »[60]. L'anti-modèle est constitué par la Cité d'Athènes au siècle de Périclès qu'il trouve trop mercantile, trop portée sur les sciences littéraires, les arts, qui poussent à la corruption des mœurs[60].

La pensée de Rousseau s'articule autour de trois axes : la distinction entre les sciences et arts utiles et ceux qu'il estime inutiles, l'importance accordée au génie, l'opposition au luxe qui corrompt la vertu. Concernant le premier point, Rousseau donne aux arts et aux sciences une origine peu flatteuse : « L'astronomie est née de la superstition ; l'éloquence, de l'ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge ; toutes, et la morale même, de l'orgueil humain. Les Sciences et les arts doivent donc leur naissance à nos vices »[61]. Toutefois, il distingue les sciences et arts utiles, ceux qui portent sur les choses et qui ont trait aux métiers, au travail manuel des hommes (au XVIIIe siècle, en France, le travail manuel est méprisé) d'avec les sciences et arts abstraits seulement motivés par la recherche du succès mondain[62]. L'important, chez Rousseau, c'est la vertu, « science sublime des âmes simples » dont les principes sont « gravés dans tous les cœurs » et dont on apprend les lois en écoutant « la voix de sa conscience dans le silence des passions »[63].

En concordance avec sa conception du lien entre art ou science et vertu, Rousseau distingue entre le génie, qui ne se laisse pas corrompre par le monde, et le mondain. S'adressant à Voltaire, il écrit : « dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à votre fausse délicatesse, et combien l'esprit de la galanterie si fertile en petites choses vous en a coûté de grandes » [64]. De façon générale, selon Rousseau, les génies (Bacon, Descartes, Newton) ont su se focaliser sur l'essentiel et ont contribué à l'amélioration de l'entendement humain. Rousseau estime que « c'est à ce petit nombre qu'il appartient d'élever des monuments à la gloire de l'esprit humain »[65].

Rousseau voit une antinomie entre le luxe qu'il associe au commerce et à l'argent, et la vertu : « Les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu ; les nôtres ne parlent que de commerce et d'argent »[66]. Pour Rousseau, le luxe conduit au développement des inégalités et à la dépravation des mœurs. Sur ce point, Rousseau est en opposition avec le courant majeur de son siècle représenté par des gens comme Mandeville ou Voltaire qui dans le Mondain plaide en faveur du superflu, ou encore les physiocrates ou David Hume qui y voit un aiguillon à l'activité économique [67]. Le citoyen de Genève, conscient de cette opposition note :

« Que le luxe soit un signe certain des richesses ; qu'il serve même à les multiplier: que faudra-t-il conclure de ce paradoxe si digne d'être né de nos jours ; et que deviendra la vertu, quand il faudra s'enrichir à quelque prix que ce soit[66] ? »

Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes

Pour Jean Starobinski, Rousseau dans cet ouvrage « recompose une Genèse philosophique où ne manquent ni le jardin d'Éden, ni la faute, ni la confusion des langues version laïcisée , "démythifiée" de l'histoire des origines, mais qui, en supplantant l'Écriture, la répète dans un autres langage »[68].

Rousseau imagine ce qu'aurait pu être l'humanité quand l'homme était bon : c'est l'état de nature qui n'a peut-être jamais existé. C'est ce qu'on nomme une histoire conjecturale basée sur une conjecture c'est-à-dire sur une hypothèse[68]. À partir de cette base, il explique comment l'homme naturellement bon est devenu mauvais. Selon lui la chute n'est pas due à Dieu (il le suppose bon), ni à la nature de l'homme, mais au processus historique lui-même, et aux institutions politiques et économiques qui ont émergées au cours de ce processus.

Chez Rousseau, le mal désigne à la fois les tourments de l'esprit qui préoccupaient tant les stoïciens mais également, ce que les Modernes nomment l'aliénation, c'est-à-dire l'extrême attention que les hommes portent au regard des autres. Attention, qui les détourne de leur moi profond, de leur nature[69]..

Rousseau termine son discours en définissant, d'une part, sa vision de l'égalité où l'inégalité des conditions doit être proportionnée à l'inégalité des talents, et en constatant, d'autre part, que l'homme ne peut pas revenir en arrière, que l'état de nature est définitivement perdu[70].

Le changement de vie des années 1756-1759

Moralia, 1531

Durant cette période, Rousseau ressent la nécessité de changer de vie et de suivre le précepte qu'il fait figurer désormais dans de nombreux textes « vitam impedere vero (consacrer sa vie à la vérité) » [71]. Tout d'abord, il change de tenue. « Je quittais la dorure et les bas blancs ; je pris une perruque ronde ; je posais l'épée ; je vendis ma montre en me disant avec une joie incroyable : Grâce au ciel, je n'aurais plus besoin de savoir l'heure qu'il est (C, OC I,363) »[72]. Par ailleurs, il quitte la ville pour s'installer à la campagne, d'abord à l'Ermitage en forêt de Montmorency, puis dans la maison du Petit Mont-Louis. Enfin, il refuse les places et les rentes qu'on lui offre. Pour rester libre, il gagne sa vie en exerçant le métier de copiste de musique. Il rompt, également, le lien fort qui existait entre lui et Diderot depuis 1742 [73].

Pour Jean Starobinski, la pauvreté ostentatoire de Rousseau a une double visée. C'est d'abord une « démonstration de vertu à la manière stoïcienne ou cynique' » destinée à alerter les consciences, à accuser l'inégalité sociale alors très forte. Par ailleurs, elle est une manifestation de la fidélité de Rousseau à son origine sociale [74]. Toujours selon cet auteur, Rousseau a eu le génie de se conformer à un principe très à la Plutarque, qu'il énonce ainsi dans une lettre adressée à son père alors qu'il n'a que dix-neuf ans :« J'estime mieux une obscure liberté qu'un esclavage brillant (C.C., t1, p.13) » [74].

Le Contrat social et l'Émile

Articles détaillés : Du contrat social et Émile ou De l'éducation.

Ces deux ouvrages sont parus en 1762. Ils seront presque immédiatement condamnés. En France, la condamnation viendra à la fois du Parlement (Ancien régime) et de la Faculté de théologie. À Genève, elle sera l'œuvre du Petit Conseil. Ces condamnations auront des conséquences lourdes pour Rousseau dans la mesure où elles le condamnent à une vie d'errance. Si, en France, la Révolution française contribuera à faire du Contrat social l'œuvre la plus estimée de Rousseau. La tradition allemande lui préfère le Second Discours et l'Emile[75].

Le contrat social

Contrat social

Au départ, Rousseau veut écrire un livre intitulé Institutions politiques. Puis, il abandonne ce projet qu'il estime déjà traité par Montesquieu, pour un autre plus tourné vers la nature des choses et par là à même de fonder le droit politique [48]. Comparant le livre de Montesquieu et le sien, il écrit dans l'Émile, « l'illustre Montesquieu ... se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis; et rien au monde n'est plus différent que ces deux études »[76]. Le Contrat social vise en effet à fonder à la fois le droit politique et l'État. Selon Mairet, ce qui donne à cet ouvrage son statut unique c'est qu'à la manière de Platon, il « établit d'emblée la liaison de la vérité et de la liberté »[77].

Selon Victor Gourevitch, la notion de Contrat social ne doit pas s'entendre comme désignant un contrat formel entre individus mais comme l'expression de l'idée selon laquelle, « le pouvoir légitime pour gouverner n'est pas directement fondé sur un titre divin ou sur un droit naturel à gouverner, mais doit être ratifié (« autorisé ») par le consentement des gouvernés »[78].

Selon Christopher Bertram [79] dans le Contrat social, Rousseau cherche à répondre à ce qu'il pense être la question fondamentale de la politique à savoir : comment réconcilier la liberté des citoyens avec l'autorité de l'État. État fondé sur la notion de souveraineté, une notion qu'il reprend à Bodin. Pour Gilles Mairet, la nouveauté radicale du Contrat social vient de ce qu'il affirme à la fois que le peuple est souverain et que la république est une démocratie [80]. Dans cet ouvrage, Rousseau veut absolument éviter que les êtres humains soient soumis à l'arbitraire des chefs, c'est pourquoi, comme il l'indique dans une lettre du 26 juillet 1767 adressée à Mirabeau, son but est de « trouver une forme de gouvernement qui mette la loi au-dessus des hommes »[81]. Rousseau veut allier idéalisme politique et réalisme anthropologique. Il écrit à ce propos : « Je veux chercher si, dans l'ordre civil, il peut y avoir quelque règle d'administration légitime et sûre, en prenant les hommes tels qu'il sont et les lois telles qu'elles peuvent être. Je tâcherai d'allier toujours, dans cette recherche, ce que le droit permet avec ce que l'intérêt prescrit, afin que la justice et l'utilité ne se trouvent point divisées[82]. »

Le Contrat social comporte quatre livres. Les deux premiers sont consacrés à la théorie de la souveraineté et les deux derniers à la théorie du gouvernement[83].

L'Émile

Article détaillé : Émile ou De l'éducation.
Page de garde d'Émile ou de l'Éducation de Jean Jacques Rousseau

Cet ouvrage commencé en 1758 et publié en 1762 est à la fois un des plus importants traité d'éducation et un des plus influents. En Amérique du Sud, Simon Bolivar sera éduqué selon ces préceptes. L'ouvrage s'inscrit dans la lignée de la République (Platon) et des Aventures de Télémaque de Fénelon qui mêlent politique et éducation. Peu de chose disposent Rousseau à écrire un ouvrage sur l'éducation. S'il a été précepteur des enfants de Mably (le frère de Condillac et de l'Abbé de Mably), l'expérience semble n'avoir pas été très concluante. Par ailleurs, comme Voltaire ne manquera pas de le faire savoir, Rousseau a confié ses cinq enfants, nés entre 1746-1747 et 1751-1752, à l'hospice des enfants trouvés[84].

L'ouvrage repose sur l'anthropologie de Rousseau qui veut que l'homme soit né bon et que ce soit la société qui l'ait corrompu. Aussi pose-t-il comme « maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits : il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain. Il ne s'y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment et par où il y est entré (E.OC IV, 322) »[84]. Rousseau divise l'éducation des êtres humains en cinq phases qui correspondent aux livres de l'Émile. Le livre II traite des enfants de 2 à 10/12 ans, le livre III des 12 à 15/16 ans, le livre IV de la puberté dominée par des conflits entre raison et passions. Ce livre traite aussi de métaphysique ou de religion. Cette partie est aussi connue sous le titre de La Profession de foi du vicaire savoyard. Enfin le livre V traite du jeune adulte au moment où il s'initie à la politique et prend une compagne[85].

En lien avec sa perception de l'anthropologie humaine, l'éducation doit être négative c'est-à-dire qu'on ne doit pas instruire car par là on risque de pervertir la nature humaine. Il note « L'éducation négative ne donne pas les vertus, mais elle prévient les vices; elle n'apprend pas la vérité, mais elle préserve de l'erreur (OC IV, 945) ». Il reproche justement au Traité de l'éducation de John Locke de vouloir trop tôt considérer l'enfant comme un être raisonnable[86]. Pour Rousseau, c'est seulement au moment de la puberté que l'éducation doit donner une formation morale et permettre à l'élève d'intégrer le monde social.

Rousseau et la religion

Rousseau se méfie beaucoup de la religion telle que révélée par les témoignages des hommes (l'Église) et les livres sacrés (tous traduits).

On constate en effet, qu'au cours de son existence, Rousseau, élevé à Genève dans la foi protestante du calvinisme genevois, se laisse convertir au catholicisme romain lors de son passage à Turin à l'âge de 17 ans, puis abjure le catholicisme à l'âge de 42 ans, pour renouer avec les autorités genevoises. En 1768, il épouse civilement Thérèse Levasseur à Bourgoin en France, sans pour autant consacrer religieusement cette union, ce qui, à l'époque, rend le mariage invalide.

De ses différents écrits publiés de son vivant, trois groupes de textes sont à prendre en compte pour comprendre son rapport à la religion :

  • Les écrits « théoriques », ou « dogmatiques », comme la Lettre à Voltaire sur la Providence, le livre IV de l'Émile, Profession de foi du vicaire savoyard, ajouté in extremis à l'ouvrage, peu avant l'impression ; le 8e et dernier chapitre du Contrat social, lui aussi ajouté au dernier moment à la fin du livre (ce chapitre 8 est le plus long de l'ensemble de l'ouvrage) ; enfin, la Nouvelle Héloïse. On remarquera que ces trois derniers ouvrages ont été publiés à la même période (1762-1763).
  • Les écrits de justification ou de polémique : la Lettre à Christophe de Beaumont, les Lettres écrites de la montagne et les Dialogues (Rousseau juge de Jean-Jacques).
  • La correspondance privée, notamment les lettres à Paul Moultou et la lettre à Franquières de 1769[87].

Ce qui ressort de manière frappante dans l'ensemble des textes publics et privés peut être résumé par la formule que Rousseau adresse à Christophe de Beaumont :

« Monseigneur, je suis chrétien, et sincèrement chrétien, selon la doctrine de l'Évangile. Je suis chrétien, non comme un disciple des prêtres, mais comme un disciple de Jésus-Christ. »

Cette formule révèle un christianisme singulier, débarrassé de toute théologie ; Jean-Jacques Rousseau nie la nécessité des médiations : ni prêtres, ni théologiens, il ne croit pas en la foi nécessaire et non plus qu'aux miracles, ou à la doctrine du péché originel. Sa foi chrétienne est une sorte de déisme rationaliste, héritée de Bernard Lamy et de Nicolas Malebranche[88] : il y a un dieu parce que la nature et l'univers sont ordonnés. Rousseau n'est pas matérialiste (voir la Lettre à Franquières), mais il n'est ni un protestant orthodoxe, ni un catholique romain. Pourtant, il se dit croyant, y compris dans sa lettre du 14 février 1769 à Paul Moultou, lequel semble désireux de renoncer à sa foi, et qu'il exhorte à ne pas « suivre la mode »[89].

En particulier, Rousseau ne croit pas en la doctrine du péché originel, qui est selon lui une doctrine bien commode qui incrimine sans cesse la nature humaine. C'est la raison pour laquelle Rousseau a souvent, résolument et longuement, combattu cette doctrine. Il parle avec ironie de ce péché « pour lequel nous sommes punis très justement des fautes que nous n’avons pas commises » (Mémoire à M. de Mably)[90]. S'il nie cette doctrine, c'est pour des raisons théologiques, car il voit dans les anathèmes qui semblent impliqués dans ce dogme une conception dure et inhumaine, qui « obscurcit beaucoup la justice et la bonté de l'Être suprême », mais aussi parce que, se sentant bon, il ne peut concevoir d'être affecté par une tare secrète[91]. Cette position amènera Rousseau à forger la fiction d'un « état de nature », extra-moral et extra-historique, pour écarter tous les faits de l'histoire[92].

Rousseau vu par Rousseau

La « cabane du philosophe », fabrique du Désert (partie nord-ouest du parc d'Ermenonville), où Jean-Jacques Rousseau passait de longues heures lors de son séjour en 1778. Vers 1860.

En guise d'autobiographie, Rousseau a écrit trois ouvrages : Les Confessions, Rousseau juge de Jean-Jacques, et les Rêveries du promeneur solitaire qu'il n'achèvera pas.

La rédaction des Confessions s'échelonne de 1763 ou 1764 à 1770. Si Rousseau présente dans cet ouvrage ses fautes passées, tel l'épisode du ruban volé, les Confessions sont moins des confessions au sens d'Augustin d'Hippone, qu'une sorte d'autoportrait à la Montaigne. L'objet du livre « est de faire connaître exactement mon intérieur dans toutes les situations de ma vie. C'est l'histoire de mon âme que j'ai promise (C, OC I, 377) »[93].

L'écriture de Rousseau juge de Jean-Jacques s'étend sur la période allant de 1772 à 1776. L'ouvrage paraît partiellement en 1780 et provoque un profond malaise car Rousseau y dénonce un complot qui serait mené contre lui par Grimm, Voltaire, D'Alembert et David Hume [94]. L'ouvrage se présente comme un dialogue entre Rousseau, Jean-Jacques qui représente le Rousseau tel que le voient ses ennemis et un troisième personnage appelé "le Français" qui représente l'opinion publique qui n'a pas ni rencontré Rousseau, ni lu ses livres. C'est ce personnage qu'il veut convaincre [95].

Les Rêveries du promeneur solitaire sont écrites entre 1776 et 1778 date de la mort de Rousseau. Si dans ce livre, pour Lepan, la vie est « constituée en objet philosophique » [96] des contradictions sont visibles entre son projet politique qui vise à intégrer le citoyen dans la vie politique et l'inclination profonde de Rousseau. Il écrit « [...] Je n'ai jamais été vraiment propre à la société civile où tout est gêne, obligation, devoir, et [..] mon naturel indépendant me rendit toujours incapable des assujettissements nécessaires à qui veut vivre avec les hommes (R, OC I, p.1059) » [97].

Le statut de ces textes fait problème. Pour Alexis Philonenko , la philosophie de Rousseau « face à l'obstacle a reflué vers une théorie de l'existence individuelle ». Au contraire, pour Géraldine Lepan, ces œuvres « peuvent être lues comme le complément nécessaire du "triste et grand système" issu de l'Illumination de Vincennes »[98]. L'objectif serait toujours le même « dévoiler le moi sous les déformations sociales »[99].

Histoire conjecturale et nature humaine chez Rousseau

Histoire conjecturale

Présentation de la notion

Augustin d'Hippone, un des théoriciens du péché originel, par Sandro Botticelli

Pour George Armstrong Kelly, Rousseau aborde le puzzle de l'histoire de la façon la plus antithétique qui soit : l'aspect moral. Pour Rousseau, l'histoire est à la fois un recueil d'exemples et une succession d'états des facultés humaines qui évoluent en fonction des défis du temps[100]. L'histoire, pour le citoyen de Genève, n'est jamais un point de départ, mais au contraire le moyen d'étendre une tension propre à Rousseau à l'humanité vue comme un tout. Il n'utilise pas les données pour s'interroger sur leur sens, il les utilise pour appuyer ses propres convictions.[101]. Dans l'Emile, Rousseau défend l'idée que nos impressions sur le passé doivent être utilisées à des fins éducatives, pas pour cultiver un savoir théorique. Sur ce point, il se démarque de d'Alembert qui avait une vue plus objective de l'histoire qu'il voyait comme devant donner à la postérité un spectacle dépassionné des vices et des vertus[101]. Au contraire, Rousseau écrit dans Histoire de Lacédémone :

« Je me soucie fort peu qu'on me reproche d'avoir manqué de cette froideur grave recommandée aux historiens [...] comme si la principale utilité de l'histoire était pas de faire aimer avec ardeur tous ses gens de bien et détester les méchants[réf. insuffisante][102]. »

D'une certaine façon, son histoire conjecturale vise à proposer une histoire alternative à celle développée par le christianisme. Jean Starobinski note que dans le Second Discours, « Rousseau recompose une Genèse philosophique où ne manque ni le jardin d'Éden ni la faute, ni la confusion des langues. Version laïcisée, "démythifiée" de l'histoire des origines, mais qui, en supplantant l'Écriture, la répète dans un autre langage »[68]. De sorte que l'état de nature peut être vu comme une reconstruction imaginaire qui se substitue au mythe biblique du jardin d'Éden dans le Livre de la Genèse. Au début du Ve siècle la sortie des hommes du paradis terrestre suite à la désobéissance humaine à l'ordre donné par Dieu de ne pas manger du fruit défendu de l'arbre de la connaissance du bien et du mal avait inspiré au théologien chrétien Augustin d'Hippone la doctrine du péché originel, à laquelle Rousseau ne croyait pas, mais auquel il se réfère explicitement dans la note 9 du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes[92].

Stades de l'évolution de la société et constitution de la société civile

Thomas Hobbes un penseur auquel Rousseau s'oppose en s'en inspirant

Comme Hobbes et Locke et d'autres penseurs de l'époque, mais l'inverse de Platon, Aristote, Augustin d'Hippone, Machiavel et d'autres, le point de départ de la philosophie de Rousseau est l'état de nature[103]. Mais Rousseau ne considère pas les hommes qui de son temps vivaient en tribus en Amérique comme étant l'état de nature, pour lui, ils sont à un stade plus avancé. Pour penser l'être humain c'est-à-dire comme « il dû sortir des mains de la Nature », il faut imaginer remonter plus loin et imaginer quelque chose qui n'a peut-être jamais existé. Rousseau écrit qu'il va considérer l'être humain « tel qu'il a dû sortir des mains de la Nature », ce faisant écrit-il « je vois un animal moins fort que les uns, moins agiles que les autres, mais à tout prendre, organisé le plus avantageusement que tous »[104]. Pour Rousseau un intervalle immense sépare l'état de nature de la société civile. Il imagine cet intervalle découpés en quatre stades :

  1. L'homme oisif vivant dans un habitat dispersé qui peu à peu s'associe en horde[105]
  2. La première révolution : l'humanité entre dans l'ordre patriarcal et les familles peuvent se regrouper. Pour Rousseau, cette période est celle de l'âge d'or[105].
  3. L'ordre patriarcal cède la place à un monde marqué par la division des tâches qui fait perdre à l'homme son unité. Les plus violents ou les plus habiles deviennent les riches et les autres les pauvres[106];
  4. La guerre de tous contre tous[107] entendue par Rousseau dans un sens à la Hobbes[108]

À l'issue de ce processus, l'établissement d'un contrat social inique pour sortir de l'état de guerre et de réaliser une société civile marquée par l'inégalité. Jean Starobinski écrit à ce propos : « stipulé dans l'inégalité, le contrat aura pour effet de consolider les avantages du riche, et de donner à l'inégalité valeur d'institution »[107].

Pour reformuler la présentation ci-dessus, la sortie de l'état naturel conduit les hommes à se grouper en villes toujours plus grandes, d'où la Nature est chassée tandis que les catastrophes se multiplient. Dans l’Émile, par exemple, Rousseau tonne contre Paris et Londres, où l'homme vit à l'encontre des lois de la Nature et se détruit en succombant aux épidémies, en renonçant à faire des enfants, en dégradant ses mœurs : « Les villes sont le gouffre de l'espèce humaine [...] Les hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilières, mais épars sur la terre qu'ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent, plus ils se corrompent. Les infirmités du corps, ainsi que les vices de l'âme, sont l'infaillible effet de ce concours trop nombreux[109].» Par ailleurs l'interdépendance économique qui se développe partir de la sortie de l'état de nature, entraîne la guerre de tous contre tous. Ce qui amène les hommes à un contrat social inique où les riches et ceux qui ont des propriétés réduisent les faibles à la subordination et à la perte de la liberté. Dans le Contrat social, Rousseau cherche à sortir de cet état à travers le concept de volonté générale qui permettra, selon l'expression de Christopher Bertam[108]« à chaque personne de bénéficier de la force commune tout en restant aussi libre qu'ils l'étaient dans l'état de nature ». Bref pour Rousseau l'État est le moyen de sortir du mal que constitue la société civile.

Maintenant, il est temps d'examiner comment Rousseau explique la chute de l'homme naturellement bon dans le mal.

Amour-propre et pitié

Rousseau répète à plusieurs reprises que l'idée selon laquelle l'homme est naturellement bon et que la société le corrompt, domine sa pensée. La question qui vient alors à l'esprit est la suivante : comment le mal peut-il jaillir dans une société composée d'hommes bons ? [110].

Rousseau avance pour permettre la préservation de l'espèce, les créatures sont dotées de deux instincts, l'amour de soi et la pitié. L'amour de soi leur permet de satisfaire leurs besoins biologiques, tandis que la pitié les conduit à prendre soin des autres. Notons que, si la pitié est dans le Second discours, un instinct indépendant, dans l'Émile et dans l'Essai sur l'origine des langues, elle n'est considérée que comme un prolongement de l'amour de soi vu comme l'origine de toutes les passions[111].

La chute, ou le mal s'introduit chez l'homme avec l'apparition de l'amour-propre, apparition d'ailleurs liée à la compétition sexuelle pour attirer un(e) partenaire. Rousseau écrit, dans la note 15 du Discours sur l'origine des inégalités « L'amour de soi-même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation et qui, dirigé dans l'homme par la raison et modifié par la pitié, produit l'humanité et la vertu. L'Amour-propre n'est qu'un sentiment relatif, factice, né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tous les maux qu'ils se font mutuellement et qui est la véritable source de l'honneur » [112]. En résumé, l'amour-propre pousse les êtres humains à se comparer, à chercher à être supérieurs aux autres ce qui engendre des conflits. Toutefois, si on regarde la façon dont il traite la question en partant de l'Émile, il est possible de noter que l'amour-propre est à la fois l'instrument de la chute de l'homme et de la rédemption[111]. En effet, dans ce livre, l'amour-propre est la forme que prend l'amour de soi dans un environnement social. Si, chez Rousseau, l'amour-propre est toujours vu comme dangereux, il est possible de contenir ce mal grâce à l'éducation et grâce à une bonne organisation sociale comme on les trouve exposées respectivement dans l'Émile' et le Contrat social[113].

Même si l'amour-propre prend sa source dans la compétition sexuelle, il ne révèle son plein potentiel de dangerosité que lorsqu'il est combiné à l'interdépendance économique qui se développe lorsque les individus vivent en société. En effet, dans ce cas, les êtres humains vont à la fois chercher les biens matériels et la reconnaissance, ce qui les conduit à entretenir des relations sociales marquées par la subordination de certains et par le désir d'atteindre ses fins quels que soient les moyens employés. De sorte que sont menacées à la fois la liberté des êtres humains et leur l'estime de soi[113]

Passions, raison et perfectibilité

Pour Rousseau, comme d'ailleurs Hobbes et Locke mais contre Aristote, la raison est subordonnée aux passions et notamment à l'amour-propre[114]. Par ailleurs les passions et la raison évoluent, ont une dynamique propre. Au départ, à l'état de nature, l'être humain n'a que peu de passions et de raison. Rousseau note, concernant les hommes en l'état de nature, qu'il appelle les sauvages, ils « ne sont points méchans précisément parce qu’ils ne savent ce que c’est que d’être bons ; car ce n’est ni le développement des lumières, ni le frein de la Loi, mais le calme des passions et l’ignorance du vice qui les empêche de mal faire »[115]. La dynamique des passions et de la raison qui conduit à leur évolution est explicitée par Rousseau dans le passage suivant:

« Quoiqu’en disent les Moralistes, l’entendement humain doit beaucoup aux Passions, qui, d’un commun aveu, lui doivent beaucoup aussi: C'est par leur activité, que notre raison se perfectionne; Nous ne cherchons à connaître que parce que nous désirons jouïr, et il n'est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n'aurait ni désirs ni craintes se donnerait la peine de raisonner. Les Passions, à leur tour, tirent leur origine de nos besoins, et leurs progrès de nos connaissances; car on ne peut désirer ou craindre les choses, que sur les idées qu'on peut en avoir, ou par la simple impulsion de la Nature; et l'homme sauvage, privé de toute sorte de lumière, n'éprouve que les Passions de cette dernière espèce[116]. »

Pour Rousseau, le trait dominant de l'homme, ce n'est pas la raison mais la perfectibilité[103]. Parlant de la différence être humain et animal, Rousseau écrit « Il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c'est la faculté de se perfectionner; faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce, que dans l'individu, au lieu qu'un animal est, au bout de quelque mois, ce qu'il sera toute sa vie »[117]. Si Rousseau est un des premiers, voire le premier, à utiliser le mot perfectibilité, il convient de noter que, pour lui, le mot n'a pas qu'un aspect positif. Il a, au contraire, le plus souvent un aspect négatif. En effet, pour le citoyen de Genève, la perfectibilité est seulement la capacité de changer, capacité qui conduit le plus souvent à la corruption[114]

Vertu et conscience

Selon Georges Armstrong Kelly, « Rousseau se réfère à la sagesse comme le siège de la vertu, la conscience qui ne crée pas de lumière, mais plutôt qui active le sens de l'homme des proportions cosmiques »[118]. Pour Rousseau, la vérité morale est l'élément unificateur de toute réalité. Les connaissances ne sont que de fausses lumières, de simples projections de l'amour-propre, si elles ne sont pas enracinées, comme chez lui, dans une certitude intérieure[119]. En effet, selon lui, la raison peut être corrompue par les passions et se transformer en raisonnements faux qui flattent l'amour-propre. Si la raison peut permettre d'accéder à la vérité, seule la conscience, qui impose d'aimer la justice et la moralité de façon quasi-esthétique, peut la faire aimer. Toutefois un problème se pose à Rousseau qui estime que la conscience basée sur une appréciation rationnelle d'un ordre tracé par un Dieu bienveillant[120] est chose rare dans un monde dominé par l'amour-propre.[121] .

La philosophie politique de Rousseau

Rousseau expose principalement sa philosophie politique dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, le Discours sur l'économie politique, le Contrat social ainsi que dans les Considérations sur le gouvernement de la Pologne[79]. La philosophie politique de Rousseau se situe dans la perspective dite contractualiste des philosophes britanniques des XVIIe siècle et XVIIIe siècles. Au demeurant, son Discours sur l'inégalité est parfois considéré comme un dialogue avec l'œuvre de Thomas Hobbes. Pour Christopher Bertram, le cœur de la doctrine politique de Rousseau tient dans l'affirmation « qu'un État peut être légitime seulement s'il est guidé par la volonté générale de ses concitoyens »[79]

Quelques mots importants de la philosophie politique de Rousseau

Termes Définitions et/ou signification des termes pour Rousseau
Amour de la patrie. Sentiment doux et vif qui joint la force de l'amour-propre à toute la beauté de la vertu. Efficace pour aider les gens à se conformer à la volonté générale [122].
Corps politique. Est aussi un être moral qui a une volonté; et cette volonté générale, qui tend toujours à la conservation et au bien-être du tout et de chaque partie [123]. Son établissement se réalise grâce à un vrai contrat par lequel les deux parties s'obligent à l'observation des lois.
Corruption du peuple et des chefs. Elle intervient lorsque les intérêts particuliers se réunissent contre l'intérêt général; lorsque les vices publics ont plus de force pour énerver les lois que les lois pour réprimer les vices. Alors la voix du devoir ne parle plus dans les cœurs.[124]
Gouvernement. N'est pas maître de la loi mais en est le garant et a mille façon de la faire aimer.[125]
Législateur. Son premier devoir est de se conformer à la volonté générale[126].
Loi. Synonyme de raison publique et opposée à raison privée qui vise des intérêts particuliers[127].
Souveraineté. C'est l'autorité suprême, dont procède le droit législatif [128]. Avec Rousseau, la souveraineté, c'est-à-dire la « puissance absolue et perpétuelle » passe du monarque au peuple[129].
Vertu. Science des âmes simples. Ses principes sont gravés dans tous les cœurs. Pour apprendre ses lois, il suffit de rentrer en soi-même et d'écouter la voix de la conscience dans le silence des passions[63]. La vertu consiste aussi en la conformité de la volonté particulière à la volonté générale [130]
Volonté générale. Elle tend à la conservation du corps politique et de ses parties; elle est toujours pour le bien commun. C'est la voix du peuple lorsqu'il ne se laisse pas séduire par les intérêts particuliers [131]

La volonté générale

Numa Pompilius consultant les dieux.

La volonté et la généralité chez Rousseau

La volonté générale est le concept clé de la philosophie politique de Rousseau. Mais cette expression est faite de deux termes volonté et généralité dont il convient d'abord de préciser le sens, si l'on veut bien comprendre la pensée du Citoyen de Genève[132].

La volonté, chez Rousseau, comme chez tous les « volontaristes » venant après le Du libre arbitre d'Augustin d'Hippone doit être libre pour avoir une valeur morale. La liberté s'entend d'abord comme la non soumission à l'autorité d'autres hommes comme c'est le cas dans le cadre du pouvoir paternel, ou du pouvoir du plus fort[133]. Toutefois, Rousseau doute que la volonté seule puisse conduire les hommes à la morale. Selon lui, les hommes ont besoin soit de grands législateurs comme Moïse, Numa Pompilius ou Lycurgue (législateur) soit d'éducateurs pour que la volonté s'oriente vers le bien tout en restant libre[134].

Pour Rousseau dire que la volonté est générale signifie qu'elle se place quelque part entre le particulier et l'universel comme chez Pascal, Malebranche, Fénelon ou Bayle. Patrick Riley, spécialiste de langue anglaise de Rousseau, estime que cette vision du général est « assez distinctivement française »[135]. Notons que sur ce point Rousseau s'oppose à Diderot qui dans l'article Droit naturel de l'encyclopédie développe l'idée qu'il existe à la fois une volonté générale du genre humain et une morale universelle ce qui le conduit à penser le général en terme universel. Rousseau, dont les modèles sont Rome, Sparte ou encore Genève, insiste, au contraire, sur l'importance des particularismes nationaux[136].

Rousseau n'est pas le premier à accoler les deux mots général et volonté et à utiliser l'expression de volonté générale. Avant lui, Arnauld, Pascal, Malebranche , Fénelon, Bayle ou Leibniz.[137] l'ont utilisé. Mais ils l'utilisaient pour désigner la volonté générale de Dieu, alors que pour Rousseau, il s'agit de la volonté générale des citoyens. Bref, il laïcise et démocratise l'expression.

Les interprétations de la notion de volonté générale

Pour Christopher Bertram, la volonté générale chez Rousseau est une notion ambiguë qui peut être interprétée de deux façons : dans une perspective démocratique, elle est ce que les citoyens ont décidé; dans une perspective plus tournée vers la transcendante, elle est l'incarnation de l'intérêt général des citoyens obtenu en faisant abstraction des intérêts particuliers[108]. La première interprétation s'appuie principalement sur le chapitre 3 du livre 2 du Contrat social où Rousseau insiste sur les procédures de délibération pour atteindre l'intérêt général[108].

Il est possible d'unifier ces deux vues en supposant que, pour Rousseau, dans de bonnes conditions et avec de bonnes procédures, les citoyens feront en sorte que la volonté générale issue de la délibération corresponde à la volonté générale transcendante [108]. Mais pour le Citoyen de Genève, cette identité n'est pas assurée. Il écrit à ce propos :

« Il s'ensuit de ce qui précède que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique : mais il ne s'en suit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours (Contrat social livre II, chapitre III). »

Estimant que la qualité de la délibération des citoyens, dès lors qu'ils sont suffisamment informés, est mise en danger par les effets de la rhétorique et la simple communication des citoyens entre eux, il affirme que la démocratie athénienne était en réalité « une aristocratie très tyrannique, gouvernée par des savants et des orateurs »[138].

Droit et loi chez Rousseau

Diderot, un homme qui développe une idée du droit naturel différente de celle de Rousseau, par Louis-Michel van Loo, 1767 (Musée du Louvre)

La Loi et le droit naturel

Rousseau, dans le Discours sur l'inégalité, expose que la loi naturelle peut être comprise de deux façons très différentes. Pour les jurisconsultes romains, la loi naturelle exprime « l'expression de rapports généraux établis par la nature entre tous les êtres animés, pour leur commune conservation[139]. » Pour les jurisnaturalistes modernes, la loi est « une règle prescrite à un être moral, c’est-à-dire intelligent, libre, et considéré dans ses rapports avec d’autres êtres[139] », elle est naturelle au sens où elle poursuit les fins naturelles de l'homme[140] sur lesquelles, selon Rousseau, les philosophes de son temps ne s'accordent guère[141]. Il en ressort que s'il existait une loi naturelle, elle devrait répondre aux deux définitions précédentes, ce qu'il estime impossible. Car si les hommes en l'état de nature agissaient spontanément en vue de l'utilité commune, ce n'est plus le cas de l'homme moderne. De sorte que, selon Gourevitch, quand Rousseau emploie le terme « loi naturelle », il ne fait pas référence à ses propres vues mais à celle des jusnaturalistes modernes[140]. Quand il expose ses vues, Rousseau préfère parler de « droit naturel », pour au moins deux raisons : la loi est généralement entendue comme l'expression d'un commandement d'un supérieur à un inférieur, pas le droit ; par ailleurs, le droit peut être appliqué de façon différente en fonction des circonstances[140].

Le problème pour Rousseau est que si, à l'origine les deux principes qui sont l'amour de soi et la pitié poussent les êtres humains à suivre le droit naturel, avec le développement de l'interdépendance économique entre les hommes, l'amour de soi fait place à l'amour-propre et la loi de la nature humaine cesse d'assurer le respect du droit naturel. Ce constat conduit Rousseau sa « thèse centrale [selon laquelle] une fois que les hommes sont devenus irréversiblement dépendant les uns des autres, la conformité spontanée — « naturelle » — au droit naturel ne peut être restaurée à une échelle mondiale[142]. »

Droit politique et justice

Le sous-titre du Contrat social, Principes du droit politique, indique la différence que Rousseau établit entre le droit naturel et le droit politique. Ce dernier se réfère aux principes ou lois de ce qu'il appelle souvent les « États bien-constitués ». Le droit politique vise dans le cadre d'un État ou d'un corps politique à établir de façon positive une société qui permette aux hommes de vivre bien. Il ne s'agit pas de retourner à l'état de nature mais de pouvoir mener une vie bonne. Pour cela, le droit politique aidé par la raison instrumentale, doit permettre le retour à une certaine forme de justice. Rousseau distingue entre une « justice divine », une « justice universelle » et une « justice humaine ». La première vient de Dieu, la seconde se réfère à Diderot qui voit, dans l'article Droit naturel de l'encyclopédie (IC, 2) ce droit comme un pur acte de raison, la troisième est celle de Rousseau. Chez lui, l'idée de justice se réfère à un corps politique et ne s'étend pas au monde entier[143]. Rousseau note à cet égard :

« Ce qui est bien et conforme à l’ordre est tel par la nature des choses et indépendamment des conventions humaines. Toute justice vient de Dieu, lui seul en est la source ; mais si nous ne savions la recevoir de si haut, nous n’aurions besoin ni de gouvernement ni de lois. Sans doute il est une justice universelle émanée de la raison seule ; mais cette justice, pour être admise entre nous doit être réciproque. À considérer humainement les choses, faute de sanction naturelle les lois de la justice sont vaines parmi les hommes ; elles ne font que le bien du méchant et le mal du juste, quand celui-ci les observe avec tout le monde sans que personne les observe avec lui. Il faut donc des conventions et des lois pour unir les droits aux devoirs et ramener la justice à son objet[144]. »

Corps politique et citoyenneté

Buste d'Aristote qui, contrairement à Rousseau, considère que l'homme est un animal politique

Société politique, société civile et droit politique

Selon Rousseau, la société politique n'est pas naturelle et pour lui, l'homme n'est pas un animal politique comme chez Aristote. Le corps politique qui naît de la convention et du consentement des membres permet l'agrégation des ressources ainsi que la mise en commun des forces et des ressources des membres de la société. Pour désigner ce corps politique, Rousseau emploie aussi les termes société bien constituée, "peuple"[145], République, « État quand il est passif, Souverain quand il est actif, puissance en le comparant à ses semblables »[146]. La fin ou le but d'un corps politique, c'est de proposer un moyen de transformer le contrat social inégal de la société civile en « une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant » [147].

La distinction homme/citoyen

Le droit naturel est bon pour l'homme, le droit politique pour le citoyen. Le citoyen à travers le droit politique s'engage dans un projet visant à améliorer les choses. Participer à un vrai contrat social provoque pour Rousseau un changement de perspective qui distingue l'homme du citoyen. En effet, le citoyen doit apprendre à se considérer comme la partie d'un tout, à écouter la voix du devoir à « consulter sa raison avant d'écouter ses penchants »[148]. Pour unir les citoyens, pour qu'ils forment un tout, Rousseau considère qu'avoir les mêmes habitudes, les mêmes croyances et pratiques est une aide. Le patriotisme est aussi un moyen de souder les citoyens et de faciliter leur acceptation de la volonté générale. Rousseau écrit à ce propos : : « L’amour de la patrie est la plus efficace; car comme je l’ai déjà dit, tout homme est vertueux quand sa volonté particulière est conforme en tout à la volonté générale, et nous voulons volontiers ce que veulent les gens que nous aimons »[149] Nous savons que, pour Rousseau, les hommes sont animés par deux principes : l'amour propre et la pitié. Chez le citoyen, la pitié doit laisser place à la réciprocité. « Les engagements qui nous lient au corps social ne sont obligatoires que parce qu’ils sont mutuels »[150].

Egalité, justice, l'utilité et corps politique

Chez Rousseau, la notion de Justice est liée à la réciprocité. Le problème est que pour qu'il y ait réciprocité, il faut qu'il y ait égalité. Or depuis la fin de l'état de nature, la liberté et l'égalité naturelle se sont évanouies. Il faut donc les reconstituer de façon conventionnelle. Dans son projet de reconstitution de l'égalité et de la liberté, Rousseau ne considère pas l'égalité comme une fin en soi, mais comme le moyen de sécuriser la liberté politique qui ne peut exister qu'entre égaux. Il convient de noter ici que si Rousseau ne s'oppose pas aux inégalités issues des efforts des êtres humains mais aux inégalités non justifiées par la nature, il considère néanmoins que l'égalité est toujours menacée et, il voit son inscription dans la durée comme un défi que les hommes ont en permanence à relever[151]. Pour lui, les droits politiques sont basés sur les hommes tels qu'ils sont avec leur amour-propre, leurs intérêts, leurs vues du bien commun ce qui le conduit à une démarche relativement pragmatique. Il écrit dans son livre le Contrat social :

« Je tâcherai d'allier toujours, dans cette recherche, ce que le droit permet avec ce que l'intérêt prescrit, afin que la justice et l'utilité ne se trouvent point divisées[152]. »

La souveraineté du peuple

Chez Rousseau, le peuple entendu au sens politique d'ensemble des citoyens est souverain, cela veut dire que c'est lui qui promulgue ou qui ratifie les lois, c'est de lui que vient la volonté générale. S'il est souverain, il ne gouverne pas et n'a pas vocation à gouverner[153].

Le problème qui se pose maintenant est de savoir comment la souveraineté du peuple peut s'exercer. Il existe deux solutions possibles : la démocratie directe ou la démocratie représentative. Rousseau n'est pas très enthousiaste pour la démocratie représentative et lui préfère une forme de démocratie directe calquée sur le modèle antique. Se borner à voter, c'est, selon lui, disposer d'une souveraineté qui n'est intermittente. Il moque ainsi le système électoral alors en cours en Angleterre, en affirmant que le peuple n'y est libre que le jour des élections, et esclave sitôt que ses représentants sont élus[154]. Sa critique envers l'idée de représentation de la volonté est donc sévère. Après avoir écrit que : « la souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement », il conclut : « toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi »[155]. Christopher Bertram estime toutefois que si l'interprétation exposée ci-dessus est la plus répandue, il n'est pas si évident que cela qu'elle soit correcte et que Rousseau rejette réellement toute forme de représentation comme elle le laisse entendre, [156].

Même si Rousseau a une vision différente de la souveraineté que Hobbes, tout comme chez le philosophe anglais, les citoyens en s'associant perdent tous leurs droits naturels, en particulier celui du contrôle du pouvoir souverain[157]

Le Gouvernement

Gouvernement et souveraineté

Le souverain, le peuple chez Rousseau, promulgue les lois qui sont l'expression de la volonté générale. Le gouvernement, par contraste, est un corps plus limité de personnes qui administrent l'État dans le cadre des lois. Il est autorisé à promulguer des décrets d'application des lois dans les cas où cela est nécessaire[156].

Rousseau insiste sur la nécessaire séparation du gouvernement (l'exécutif) et du législatif : le second émet des lois générales tandis que le premier les exécute et les adapte aux cas particuliers. Rousseau craint qu'en mêlant exécutif et législatif, il ne soit porté atteinte à la généralité de la loi. Par ailleurs, le citoyen de Genève insiste sur la tentation du gouvernement d'usurper le pouvoir souverain (législatif). Pour Gourevitch, cette crainte pose la question de savoir « jusqu'à quel point, les "hommes comme ils sont" et les "lois comme elles peuvent être" sont réconciliables même dans la meilleurs des sociétés ordonnées ? » et donne à la pensée de Rousseau quelque chose d'insoluble voire de tragique[158].

Les trois formes de gouvernement

Rousseau distingue trois sortes de gouvernement: la démocratie pure ou directe, la monarchie et l'aristocratie. L'aristocratie peut revêtir trois formes : l'aristocratie naturelle, élective et héréditaire.[158]. La démocratie directe est bonne pour les petits États vertueux où règne l'égalité des rangs[159]. Rousseau n'est pas vraiment un adepte de la monarchie qui favorise, selon lui, l'émergence des courtisans au détriment des gens compétents[160]. Au niveau financier, si la démocratie directe est soucieuse de ne pas imposer trop trop d'impôts au peuple, ce n'est pas le cas de la monarchie, qui, selon lui, ne convient qu'aux nations opulentes[161]. Concernant l'aristocratie, le modèle héréditaire lui semble à proscrire quant à l'aristocratie naturelle, il ne la tient possible que dans les petits États. Le meilleur mode de gouvernement est donc, selon lui, l'aristocratie élective, qu'il appelle aussi gouvernement tempéré[153]. Parlant de l'aristocratie élective, Rousseau écrit :

« Mais si l'aristocratie exige quelques vertus de moins que le gouvernement populaire, elle en exige aussi d'autres qui lui sont propres: comme la modération dans les riches et le contentement dans les pauvres ; car il semble qu'une égalité rigoureuse y serait déplacé; elle ne fut pas même observée à Sparte[162] »

La religion civile

Fête de l'Être Suprême, une tentative de religion civile durant la Révolution, 1794. Musée Carnavalet, Paris

Rousseau traite de cette question au livre IV chapitre 8 du Contrat social. Pour lui, les premiers corps politiques ont été formés à la fois par des grands personnages qui leur ont donné leurs lois et par des dieux qui les ont, en quelque sorte, validés en leur donnant leur onction[163]. De sorte que le contrat social acquiert une dimension transcendante qui incite les gens à le suivre par crainte d'une sanction divine. Selon lui, le christianisme a cassé le lien entre la religion et le corps politique car il s'est soucié des hommes pas des citoyens [164]. Si le christianisme a répandu l'idée de droit naturel, en devenant une force, il a divisé la souveraineté des États. Aussi, le Citoyen de Genève considère-t-il que les États chrétiens ne pratiquent pas ce qu'il appelle une saine politique[164]. Pour rétablir l'unité perdue à cause du christianisme, c'est-à-dire l'opposition entre la religion et le corps politique local, pour « réunir les deux têtes de l'aigle, et .. tout ramener à l'unité politique, sans laquelle jamais ni État ni gouvernement ne sera bien constitué[165] », Rousseau propose la création d'une religion civile reposant sur un petit nombre de dogmes positifs tels que « en l'existence d'une divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiments des méchants, la sainteté du contrat social et des lois[166] ».

Le droit international

Selon Rousseau, ce qu'il nomme le droit des nations et que nous appellerions de nos jours, droit international, est une chimère. En effet, il considère qu'il est difficile de "punir" un État souverain. Ses propres projets pour une fédération des États européens et pour un droit de la guerre valable sont demeurés fragmentaires. Notons que Rousseau ne voit pas la guerre comme une opposition d'individus les uns contre les autres, mais comme une lutte entre entités morales où l'État Y, combat l'État Y. Le but de la guerre n'est pas la mort d'une population mais de briser la volonté générale de l'État ennemi[164].

Jean-Jacques Rousseau et l'art

Rousseau et le théâtre

D'Alembert , portrait par Quentin de La Tour (1753).
Article détaillé : Lettre à D'Alembert.

La Lettre à d'Alembert est rédigée pour répondre à l'article de l'encyclopédie intitulé Genève où D'Alembert plaide pour la création d'un théâtre à Genève. Rousseau se sent provoqué car il croit que D'Alembert a été influencé par Voltaire qui possède une propriété prés de Genève.Si l'on passe outre ces susceptibilités et que l'on s'en tient aux faits, le projet d'établissement d'un théâtre à Genève voit s'opposer la haute société protestante de la ville favorable au théâtre, et les simples citoyens que Rousseau, soutient. Pour comprendre la signification politique de cette opposition, il convient de se souvenir que Rousseau perçoit le théâtre comme un fait social participant à l'aliénation du peuple et à la destruction des mœurs et de la liberté publique[167].

Aussi, dans sa Lettre à D'Alembert, Rousseau s'oppose à la thèse soutenue par Cicéron, Corneille, Racine, Voltaire et Diderot selon laquelle, un objet esthétique provoque à la fois plaisir et participe de la civilisation en promouvant la vertu et en provoquant une haine du le vice[168]. Pour lui, au contraire, comme l'expose Platon au chapitre X de la République (Platon), l'art flatte la partie irrationnelle de l'âme et n'instruit pas[169]. En effet, il estime qu'une pièce doit d'abord plaire et flatter[169], préoccupations qui annihilent tout travail éducatif. Par ailleurs, Rousseau reproche au théâtre de son temps, de donner dans l'art pour l'art, et par là, de refuser toute finalité sociale[170].

Sa critique du théâtre rejoint aussi celle de ce qu'on appellerait aujourd'hui « la société du spectacle »[171]. La société de cours pouvant être analysée comme une première société du spectacle. Rousseau considère que le théâtre en France s'est développé dans le cadre de la monarchie et symbolise à la fois la prééminence des grandes villes sur les petites villes; et celle de l'aristocratie qui s'adonne aux loisirs sur le peuple qui travaille. Pour le citoyen de Genève, le théâtre participe d'institutions politiques qui pervertissent le peuple et le rendent mauvais[170]. D'une façon générale, Rousseau trouve l'art français de son temps trop savant, trop uniformisateur, ou, pour reprendre une expression actuelle, trop pensée unique. Pour lui la culture varie selon les peuples, est particulière, pas uniforme. Aussi estime-t-il, que ce qui peut convenir à Paris peut être néfaste à Genève [172].

Rousseau s'oppose aussi à Diderot sur l'importance à accorder au métier de comédien. Diderot dans le Paradoxe sur le comédien apprécie chez les acteurs leur capacité à jouer un rôle tout en restant eux-mêmes. Or, précisément ce que Diderot considère comme le sommet de l'art de l'acteur, de sa virtuosité, Rousseau le perçoit, au contraire, comme le sommet du mensonge et de la duplicité[173].

En fait, pour Rousseau, dans une République, ce n'est pas le théâtre qu'il faut valoriser mais la fête [174].

« Quoi! Ne faut-il donc aucun spectacle dans une République ? Au contraire, il en faut beaucoup ! C'est dans les Républiques qu'ils sont nés...Mais quels seront enfin les objects de ces spectacles ? Qu'y montra-t-on ? Rien, si l'on veut...Plantez au milieu d'une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fête (OCV, 115). »

Rousseau et le roman : La Nouvelle Héloïse

Article détaillé : La Nouvelle Héloïse.

Dans Les Confessions (Rousseau), Rousseau soutient qu'il a écrit ce roman pour satisfaire dans la fiction un irrépressible désir d'aimer qu'il n'a pas pu satisfaire dans la réalité[175]. D'une certaine façon, ce roman a une valeur consolatrice. Il écrit aussi ce roman parce qu'il pense qu'une œuvre romanesque permettra à ses idées de toucher un public plus large et plus vaste[176]. Par ailleurs, il estime qu'à la différence du théâtre, auquel il s'est opposé dans la Lettre à D'Alembert, l'œuvre romanesque est susceptible de rendre la vertu aimable à tous car elle met en scène des personnes ordinaires[177]. La trame du roman se présente ainsi. Saint-Preux, un précepteur, tombe amoureux de son élève Julie d'Etange. L'amour est réciproque mais les contraintes financières et sociales s'opposent à ce mariage. Saint-Preux est pauvre. Aussi, Julie épouse Monsieur de Wolmar un brave homme riche et athée, de trente ans son aîné. Dans ce roman, Rousseau introduit une séparation entre mariage et amour. Il estime en effet que bien que M et Mme de Wolmar ne soient pas amoureux, ils doivent rester unis. Il écrit à ce propos : « chaque fois que deux époux s'unissent par un nœud solennel, il intervient un nœud tacite de tout le genre humain de respecter ce lien sacré, d'honorer en eux l'union conjugale (NH, OCII, 359) »[178]. Alors que chez Léon Tolstoï, grand admirateur de Rousseau, Anna Karénine meurt en s'abandonnant à sa passion et en quittant son mari, les époux Wolmar restent ensemble. Ils fondent la communauté de Clarens où règnent douceur et modération. Malgré tout, à la fin, Julie avoue s'être un peu ennuyée pendant son mariage et ne pas avoir oublié Saint-Preux. Le roman a eu un succès considérable tant au XVIIIe siècle qu'au XIXe siècle[179].

Rousseau la langue et la littérature

Les écrivains Allemands Goethe, Schiller et Herder ont soutenu que les œuvres de Rousseau les avaient inspirés. Herder considérait Rousseau comme son "guide". Goethe, en 1787, remarquait que l'« Émile ou De l'éducation avaient eu une influence notable sur les esprits cultivés du monde »[180]

Par ailleurs, l'élégance de l'écriture de Rousseau a provoqué une transformation significative de la poésie et de la prose française en les libérant des normes rigides venues du Grand Siècle (histoire de France). Hors la France de nombreux écrivains ont été également influencés par Rousseau. Citons parmi les plus célèbres : Pouchkine et Tolstoi en Russie; Wordsworth, Coleridge, Lord Byron, Shelly, et John Keats en Angleterre; Hawthorne et Thoreau aux États-Unis. Tolstoi a écrit : « à quinze ans je portais autour de mon cou un médaillon avec un portrait de Rousseau en lieu et place de l'habituelle croix »[181].

Compositeur et théoricien

Musique de la pièce Avril, page 2

La musique fut la vocation contrariée de Rousseau ; loin d'être un compositeur aussi brillant que Rameau, il n'en a pas moins su apporter des innovations telles que, par exemple, le mélodrame (Pygmalion) inspirant notamment Hector Berlioz (Lélio ou le Retour à la vie). Initié par Madame De Warens, il en vécut médiocrement durant son séjour à Paris, gagnant sa vie essentiellement en tant que copiste : « Je sens combien je vais me nuire à moi-même si l'on compare mon travail à mes règles : mais je n'ignore pas que celui qui cherche l'utilité publique doit avoir oublié la sienne. Homme de lettres, j'ai dit de mon état tout le mal que j'en pense ; je n'ai fait que de la musique française, et n'aime que l'italienne ; j'ai montré toutes les misères de la société quand j'étais heureux par elle : mauvais copiste, j'expose ici ce que font les bons. O vérité ! mon intérêt ne fut jamais rien devant toi ; qu'il ne souille en rien le culte que je t'ai voué[182]. » Rousseau fut l'auteur et compositeur d'un intermède, Le Devin du village (1752), lequel fut célébré par le roi Louis XV de France. En conséquence, ce dernier proposa d'offrir une bourse à Jean-Jacques, mais celui-ci la refusa. Ce fut à cette occasion qu'éclata la première dispute entre Rousseau et Diderot, ce dernier le pressant d'accepter l'offre du roi.

Dans le deuxième Dialogue, Rousseau énumère un acte de Daphnis et Chloé, une seconde musique du Devin du Village, plus de cent morceaux de divers genres, six mille pages copiées de musique de harpe, de clavecin, des solo et concerto de violon, résumant un travail de copiste de six ans, lequel lui permit de vivre. Il écrivit aussi le Dictionnaire de musique, édité en 1767, approuvé par Alexis Claude Clairaut (le 15 avril 1765) et très prisé des musiciens européens de l'époque, dans lequel Rousseau reprenait et actualisait, à la demande de Diderot, les dizaines d'articles écrits pour l'Encyclopédie. Très influencé d'abord par les écrits harmoniques de Rameau, il était devenu très critique, depuis la Querelle des Bouffons (voir sa Lettre sur la musique française en 1752), à l'égard de l'harmonie. Selon Louis Laloy : « Pour le citoyen de Genève [Rousseau], toute musique qu'il ne saurait écrire lui-même est gothique »[183].

Il décida notamment d'adapter un air à la pièce Avril de Rémy Belleau (écouter la musique de la pièce Avril).

Durant sa période chambérienne, il avait imaginé un nouveau système de transcription des notes de musique.

Influence, controverses et interprétations

Un portrait de Rousseau âgé.

L'influence de Rousseau a été et demeure forte. La continuité de la présence de l'œuvre du citoyen de Genève s'est nourrie tant par la variété des interprétations dont elle a fait l'objet que par les controverses auxquelles elle a donné lieu. Durant sa vie, Rousseau et Voltaire se sont fortement opposés. Voltaire feignait de croire que Rousseau voulait que le lecteur adopte un mode de vie convenant à un sauvage[184]. Or, selon Jacques Barzun, Rousseau, contrairement au mythe n'est pas un primitiviste, mais a pour modèle un fermier non soumis à l'autorité d'un supérieur et libre de mener sa vie[185].

La pensée de Rousseau a imprégné tant la Révolution française que le républicanisme de la Troisième République (France). Au niveau philosophique, si Rousseau a fortement influencé la philosophie allemande, il a aussi été accusé d'avoir favorisé l'éclosion du totalitarisme. De nos jours, son œuvre continue à faire l'objet d'interprétations diverses et de critiques. Son influence s'est faite sentir au-delà des pays occidentaux. En 1874, durant l'ère Meiji, le penseur politique japonais Chōmin Nakae a traduit une partie du Contrat social en chinois classique, afin d'en faire profiter les Japonais et les peuples d'Asie.

Rousseau, la Révolution française et la tradition républicaine

Influence sur la Révolutions française

Pour George Armstrong Kelly, avant la Révolution, Rousseau est surtout connu comme étant l'auteur de l'Émile et des Discours [186]. Ce n'est qu'après le début de la Révolution que ses écrits politiques sont réellement découverts par Sieyès, Marat et d'autres[187]. Ce qui marque les révolutionnaires au tout début, c'est l'idée développée par Rousseau que l'homme s'est éloigné de la nature, ce qui l'a conduit à l'esclavage et à ses suites. C'est aussi l'idée prégnante chez lui que les peuples ont parfois droit, comme Sparte et Rome, à une seconde naissance. C'est ce scénario rousseauiste qui a profondément marqué les Montagnards, notamment Robespierre et Saint-Just[188]. Là où Rousseau voyaient des maîtres et des esclaves, les tenants de la Révolution française insisteront sur la nature cachée, préservée de la dépravation de l'Ancien régime du peuple français. Pour George Armstrong Kelly, les disciples montagnards de Rousseau, ont transformé la notion très prégnante chez Rousseau de mémoire en volonté, volonté de procéder à un recommencement avec de nouveaux héros et une nouvelle cité, volonté de faire en sorte que l'histoire rejoigne celle du temps où l'homme était bon[187].

Rousseau est souvent critiqué pour son influence sur la Terreur du temps de Maximilien Robespierre (portrait du XVIIIe siècle, musée Carnavalet.

La critique de Arendt sur l'influence de Rousseau sur la Révolution française

La critique d'Arendt concernant Rousseau porte sur deux points . Selon elle, Rousseau, d'une part, identifie souveraineté et pouvoir et d'autre part, donne à la pitié un rôle politique. Elle insiste fortement sur le second point. Pour elle, c'est la primauté donnée à la question sociale qui a empêché la Révolution d'instituer la liberté. Or cette mise en avant de la pitié vient de Rousseau, le premier à avoir donné de l'importance à cette émotion. Elle écrit à ce propos : « il s'intéressait plus à son émotion qu'à la souffrance d'autrui, il s'enchantait aux émotions et humeurs à mesure qu'elles se révélaient à lui dans les délices exquises de l'intimité que Rousseau fut le premier à découvrir.. »[189]. Le problème pour Arendt vient du fait que la pitié n'est pas un sentiment politique constructif notamment quand, comme les hommes de la Révolution, on la prend pour une vertu et qu'on ne croit pas au précepte de Montesquieu qui veut que même la vertu doit comporter des limites[190]. Pour Arendt, en politique, ce n'est pas la pitié, mais la solidarité qui participe de la raison qui permet d'améliorer les choses.

Rousseau et la tradition républicaine en France

Claude Nicolet, dans son ouvrage L'idée républicaine en France (1982), un livre qui a contribué au retour en force de l'idée républicaine dans les années 1980, soutient que c'est Rousseau qui a fourni le socle théorique à la notion de République telle qu'elle est entendue en France. Selon cet auteur, l'idée républicaine en France s'est construite, autour du concept de souveraineté et de la théorie de la loi développés par le citoyen de Genève[191]. Nicolet écrit :

« La grande affaire des républicains, c'est bien entendu Rousseau. L'homme et l'œuvre ont été, par lui-même, si intimement liés, ils sont d'ailleurs si contradictoires en apparence, et si cohérents en réalité, qu'on ne pourra pas s'étonner que Rousseau ait été, un siècle durant - et peut-être plus- à la fois la référence inévitable et le signe de division le plus éclatant des républicains français, comme de quelques autres[192]. [191] »

De façon plus générale Rousseau est considéré avec Kant et le positivisme comme l'une des trois "sources" de la doctrine républicaine en France[193]. Il a permis aux républicains de disposer d'une légitimité historique faces aux monarchistes et aux catholiques[191]. Toutefois cet héritage pose le problème de l'interprétation du Contrat social. qui oppose un Rousseau en faveur d'un gouvernement aristocratique à un Rousseau plus républicain revendiqué par Robespierre. Pour Nicolet, Rousseau ne serait pas un auteur démocratique au sens contemporain comme l'ont cru Mme de Staël et Benjamin Constant, car il conserve au mot république son sens ancien, aristotélicien d'État légitime gouverné par des lois qui doit beaucoup à la politeia aristotélicienne. Selon cette interprétation, « le legs de Rousseau serait triple : au-delà du prince de la souveraineté populaire et la définition de la loi comme expression de la volonté générale, l'œuvre du philosophe aurait inspiré une théorie de la vertu comme visée d'intérêt général, jugée consubstantielle au républicanisme »[194]

Il est à noter que Rousseau est absent du renouveau de la pensée républicaine initiée par Quentin Skinner et John Pocock à partir des années 1960-1970. Ce renouveau qui récuse le dualisme introduit par Isaiah Berlin entre liberté positive et négative, s'inscrit plus dans le sillage de Cicéron que d'Aristote et dans la tradition républicaine de Machiavel. Pour eux la liberté individuelle réside d'abord dans la participation à des institutions politiques[195].

Influence sur la philosophie allemande

Rousseau a influence Emmanuel Kant

Rousseau a influencé Kant qui possédait un portrait du célèbre citoyen de Genève dans sa maison. Pour Bertram, la notion rousseauiste de volonté générale imprègne la notion d' impératif catégorique notamment dans la troisième formulation que l'on trouve dans Fondation de la métaphysique des mœurs. [196]. Toutefois, la pensée de Rousseau s'oppose à l'idée kantienne d'une législation universelle. En effet, le célèbre genevois, dans des travaux préparatoires au contrat social a rejeté l'idée d'une volonté générale de l'humanité. Pour lui, la volonté générale, n'apparait que dans le cadre de l'État[196]. L'influence de Rousseau sur Kant est aussi perceptible dans sa psychologie morale, notamment dans son livre La Religion dans les limites de la simple raison.

La relation entre Rousseau et Hegel est également complexe. Si dans la philosophie du droit, Hegel félicite Rousseau de voir la volonté comme la base de l'État, il se fait une fausse idée de la notion de volonté générale qu'il voit comme recouvrant les volontés contingentes des individus. Enfin, Hegel reprend la notion d'amour propre de Rousseau ainsi que l'idée qu'attendre des autres respect et reconnaissance exactes peut amener à se soumettre eux [196].

Schopenhauer, quant-à-lui, disait : « Ma théorie a pour elle l'autorité du plus grand des moralistes modernes : car tel est assurément le rang qui revient à J.-J. Rousseau, à celui qui a connu si à fond le cœur humain, à celui qui puisa sa sagesse, non dans des livres, mais dans la vie ; qui produisit sa doctrine non pour la chaire, mais pour l'humanité ; à cet ennemi des préjugés, à ce nourrisson de la nature, qui tient de sa mère le don de moraliser sans ennuyer, parce qu'il possède la vérité, et qu'il émeut les cœurs[197] ».

Concernant Karl Marx, si les idées d'aliénation et d'exploitation peuvent être vues comme présentant certains liens avec la pensée de Rousseau sur ces sujets, les références à Rousseau dans l'œuvre de Marx sont trop rares, et de trop peu d'importance pour réellement en tirer des conclusions certaines[196].

La cohérence de l'œuvre

Si la cohérence de l'œuvre de Rousseau a longtemps fait débat, il convient de noter que le citoyen de Genève admet ses paradoxes et se place dans la lignée du plus paradoxal des philosophes : Socrate[46]. Pour Géraldine Lepan[72], « Rousseau s'inscrit [...] dans une tradition philosophique incarnée par Socrate et Montaigne ». Chez lui, la philosophie est d'abord une sagesse à deux faces : une face théorique, qui vise à « connaître les « principes » de l'âme humaine », et « une face pratique, donnant les préceptes d'un art de vivre pour atteindre le bonheur, fin légitime de l'existence[72] ». Rousseau soutient malgré tout que l'unité fondamentale de son œuvre repose sur l'idée que l'homme est naturellement bon, que c'est la société qui le pervertit. Il n'en demeure pas moins que jusqu'au début du XXe siècle Rousseau a été lu de façon très dichotomique : d'un côté il était vu comme un « magicien de la langue » et de l'autre comme un homme de contradiction dont le cas relevait presque de la pathologie[198]. Encore faut-il préciser qu'il s'agissait des interprétations les plus bienveillantes. Selon Jean Starobinski, ses accusateurs « le tenaient coupable de tous les désastres politiques et moraux qu'ils voyaient survenir dans le monde moderne[198] ». Ce n'est qu'à partir du début du XXe siècle que ses œuvres politiques ayant été enfin complètement éditées, il est possible de le lire de façon systématique. Si Gustave Lanson est un des premiers à insister sur l'unité de la pensée de Rousseau, c'est l'analyse de Ernst Cassirer exposée dans son livre Le problème Jean-Jacques Rousseau de 1932 qui marque le vrai tournant. Si l'unité de l'œuvre de Rousseau est aujourd'hui couramment acceptée, cette idée rencontre des résistances. Par exemple, contre Cassirer, Victor Basch soutient en 1932 que Rousseau est d'abord un poète et qu'il « n'a été penseur et philosophe qu'autant qu'il a été poète et romancier »[199].

Au début du XXIe siècle, un auteur comme John Scott estime que s'il y a bien des paradoxes dans l'œuvre de Rousseau, cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas unité. En effet, la contradiction peut n'être qu'apparence de contradiction et ne demander qu'à être levée[200]. Á la suite de Rousseau qui a toujours soutenu que ce qui fait l'unité de son œuvre c'est son hypothèse selon laquelle l'homme serait naturellement bon et que la société le pervertirait, il considère l'œuvre du citoyen de Genève comme un exposé du système de la bonté naturelle de l'homme [201]. Toutefois, dans cette maxime ou cette conjecture, il convient de préciser le sens de l'adjectif bon. Il ne signifie pas qu'à l'origine les hommes sont naturellement vertueux et bienfaisants mais, selon John Scott, qu'en l'homme « existerait à l'origine un équilibre entre les besoins et passions et la capacité à les satisfaire », et ce serait cet équilibre qui ferait l'homme « bon pour lui-même et non dépendant des autres », car précisément c'est la « dépendance vis-à-vis des autres qui fait les hommes mauvais » [202].

Rousseau, le socialisme, le marxisme

La pensée politique de Rousseau influence les révolutionnaires de 1830 et de 1848, Blanqui et les Communards de 1871, ainsi que les anarchistes de la fin du XIXe siècle[203].

L'économiste libéral Frédéric Bastiat voit en Saint-Simon, Charles Fourier et leurs disciples les « fils de Rousseau »[204]. De même, pour le socialiste Jean Jaurès, Rousseau est le précurseur du socialisme. Célestin Bouglé, de son côté, estime que la théorie des lois de Rousseau « ouvre directement la voie au socialisme » [204].

La place que Rousseau donne aux antagonismes sociaux issus de la division des tâches et de la propriété privée en fait également un précurseur du marxisme [205]. Pourtant, Marx ne cite que très peu Rousseau. Quand il se réfère à la partie du chapitre 7 du livre II du Contrat social, c'est de façon négative pour noter que c'est « un excellent tableau de l'abstraction bourgeoise »[204]. En fait, Karl Marx reproche à Rousseau de ne pas assez tenir compte des rapports sociaux[204]. D'une façon générale la lecture marxiste, notamment dans les années 1960, privilégie la lecture du Contrat social par rapport au Second discours et est très critique envers la notion de volonté générale. Selon eux, la volonté générale s'oppose à la lecture marxiste des situations en termes de luttes des classes et de conflits politiques[206].

En Italie, Rousseau a été étudié par Galvano Della Volpe, un disciple de Gramsci. Dans un premier temps, en 1945, cet auteur soutient que Rousseau s'oppose au marxisme en tant que continuateur d' une tradition « qui part de Platon et, à travers le christianisme, rejoint le jusnaturalisme laïc »[207]. En 1954, au contraire, il estime qu'il existe à partir de Locke et de Rousseau deux théories de la démocratie « une ligne Locke-Kant-Humboldt-Constant qui produit la théorie de la démocratie libérale ; une ligne Rousseau-Marx-Engels-Lénine qui trouve son incarnation historique dans la démocratie soviétique (prolétarienne et non représentative) »[208]. Dans ces conditions, Rousseau aurait pu, selon lui , contribuer à enrichir le marxisme[208].

Le marxisme au début du 21e siècle tel qu'il se développe autour d'Antonio Negri est très critique envers Rousseau qu'il voit comme un des penseurs de la souveraineté, un concept qu'il juge réactionnaire, et comme le promoteur d'une vision juridique qui pousse vers des visions très organisationnelles, voire bureaucratiques du pouvoir et de la société[209].

Influence sur les libéralismes

Madame de Staël, critique libérale de Rousseau, portrait par Gérard,
Château de Versailles

Dès 1788, Madame de Staël publie ses Lettres sur l'œuvre et le caractère de J.-J. Rousseau[210] où elle critique Rousseau. Benjamin Constant, fait de Rousseau un des responsables de la Terreur (Révolution française) pour ne pas avoir posé pas de limite à la souveraineté populaire[211]. Hegel en partant d'une prémisse différente - ne pas avoir mis la volonté générale au service de l'État vu comme possédant quelque chose de divin, mais au service de la société civile - arrive également comme Constant à la conclusion que Rousseau serait responsable de la Terreur[212].

Par ailleurs, Constant qui est célèbre pour la distinction qu'il opère entre la liberté des anciens tournée vers la politique, et celle des modernes plus orientée vers la sphère individuelle et économique, reproche à Rousseau de ne pas s'inscrire dans ce cadre. et d'en être resté à la liberté ancienne. [212]. Á la fin du XIXe siècle, début du XXe siècle, des libéraux comme Emile Faguet ou Léon Duguit reprocheront à Rousseau d'avoir sacrifié l'individu à l'État[213]. Déjà chez Duguit pointe l'accusation du Rousseau père de la tyrannie. Ce dernier écrit, dans Souveraineté et liberté de 1921, que Rousseau est « l'initiateur de toutes les doctrines de dictature et de tyrannie, depuis les doctrines jacobines de 1793 jusqu'aux doctrines bolcheviques de 1920 »[214]. Cette critique sera reprise au moment de la guerre froide, où Rousseau sera vu par un libéral comme Jacob Leib Talmon comme un des pères du totalitarisme. Si chez ce dernier l'aspect totalitaire vient de la volonté de Rousseau de changer la nature humaine et du refus du pluralisme, Friedrich Hayek associe Rousseau au constructivisme. Dans le tome 2 de Droit, législation et liberté, il écrit

« La nostalgie d'une société à la Rousseau guidée non par des lois morales apprises et justiciables seulement par la saisie intellectuelle des principes sur lesquels cet ordre est fondé, mais par les émotions "naturelles" irréfléchies, enracinées dans les millénaires de vie en petites hordes- cette nostalgie mène directement à réclamer une société socialiste où l'autorité fait régner la "justice sociale" visible d'une manière qui convient à ces émotions naturelles[215]. »

Selon Christopher Bertram, la philosophie politique libérale de John Rawls, notamment celle de son ouvrage majeur la Théorie de la justice, présente certaines proximités avec la pensée de Rousseau. Pour cet auteur, la façon dont Rawls introduit la notion de position originelle pour mettre l'intérêt personnel au service des principes de justice n'est pas sans rappeler l'argument de Rousseau selon lequel les citoyens devraient être tirés au sort pour sélectionner les lois de façon impartiale[196].

Rousseau et le totalitarisme du 20e siècle

Bertrand Russell, un critique de Rousseau, peint par Roger Fry en 1923.

Bertrand Russell décrit Rousseau, dans son Histoire de la philosophie occidentale (1952) comme « l’inventeur de la philosophie politique de dictatures pseudo-démocratiques », et conclut que « Hitler en est le résultat »[216].

Bien que Rousseau ait critiqué à maintes reprises les tyrannies et régimes autoritaires de son temps, défendant la liberté de conscience et d'expression comme bases de la démocratie, au moins trois auteurs lui ont reproché d'avoir influencé l'émergence du totalitarisme même si, pour Jan Marejko, un tenant de cette thèse, cela ne signifie pas que l'on trouve dans les écrits de Rousseau une intention délibérée d'élaborer un système totalitaire[217].

Selon l'universitaire américain Lester G. Crocker[218] la tendance autarcique de la pensée de Rousseau et son insistance sur l'idée d'unité nationale (critiquée en son temps par l'abbé Bergier qui évoquait un «patriotisme fanatique») aurait favorisé le totalitarisme contemporain.

L'historien israélien Jacob L. Talmon voit également dans la théorie de la volonté générale de Rousseau l'origine de ce qu'il appelle la « démocratie totalitaire »[219]. Léo Strauss s'oppose à cette interprétation car il estime, selon Céline Spector[220], « que le contrat rousseauiste ne peut exiger le sacrifice de l'individu, car la nature ne dicte rien d'autre que l'intérêt personnel ». Selon Strauss, « Rousseau croyait que des révolutions pourraient restaurer la modération de l'antiquité sur des principes nouveaux, conscients. Sa pensée est une union bizarre du progressisme radical et révolutionnaire de la modernité et de la discrétion et de la réserve de l'antiquité. »[221].

Si sous Vichy, Marcel Déat a salué un « Jean-Jacques Rousseau totalitaire », socialiste et national[222], le citoyen de Genève a été parfois dépeint comme la figure même du «juif errant» voire, chez Maurras, de l'«anarchiste individualiste» et du «faux prophète»[223]. Dans un livre sur Montesquieu publié en 1943, M. Duconseil écrit ainsi: «Jean-Jacques Rousseau est la grande figure sémite qui domine notre époque. [...] Voilà le père des dogmes démocratiques modernes[223]», appréciation peu flatteuse chez un tenant de la «Révolution nationale» de Pétain. Collaborateur de L'Action française, Dominique Sordet rapproche Rousseau et Léon Blum, et qualifie les idées du philosophe de «destructives [...] de tout ordre social hiérarchique, et par conséquent aryen»[223].

L'interprétation de la pensée de Rousseau par Léo Strauss

Rousseau est avec Machiavel, Hobbes et Tocqueville, un des auteurs favoris de Léo Strauss [224]. Pour ce philosophe, le citoyen de Genève marque le début de la deuxième vague de la modernité. La première vague débutant avec Machiavel et Hobbes, tandis que la troisième débute avec Friedrich Nietzsche. Si la première vague a fait de la morale et de la politique un problème technique, Rousseau au contraire, a voulu redonner une place non technique à celle-ci sans toutefois revenir aux classiques[225]. Strauss interprète la notion de volonté générale comme une extension de la volonté particulière, comme une préfiguration de l'impératif catégorique de Kant[226]. La volonté générale, selon lui, serait « une contrainte nécessaire » à la vie bonne en société[227]. Cet auteur insiste sur le Rousseau du Discours sur les sciences et les arts qu'il analyse comme voulant s'émanciper d'une conception de la science vue par les Lumières comme un substitut à la religion, comme devant conduire les hommes au bonheur[228]. Selon Strauss, pour Rousseau,

« La science est mauvaise, non dans l'absolu, mais seulement pour le peuple ou pour la société ; elle est bonne, et même nécessaire, pour le petit nombre parmi lequel Rousseau se compte[229]. »

Selon Léo Strauss, alors que les lois issues de la volonté générales sont tributaires du législateur et comportent toujours une part de mystère, la philosophie cherche à mettre ce mystère en lumière et donc à lui faire perdre son efficacité propre : « en d'autres termes, note-t-il, la société doit faire tout ce qui est possible pour faire oublier aux citoyens les faits mêmes que la philosophie politique met au centre de leur attention, comme constituant les fondements de la société. La société joue son existence sur un aveuglement spécifique contre lequel la philosophie se révolte nécessairement[230] ».

Rousseau vu par Habermas (école de la Théorie critique)

Habermas, dans L'espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, considère Rousseau comme un des premiers à avoir pensé au rôle de l'opinion publique. Selon le philosophe allemand[231], le citoyen de Genève « rattache la volonté générale à une opinion publique qui coïncide avec l'opinion irréfléchie et spontanée, avec l'opinion telle qu'elle est publiée[232][231] ». Il remarque à cet égard que Rousseau se prononce contre les longs débats qu'il voit comme un affaiblissement du lien social[233]. Chez Rousseau, l'opinion publique exerce un certain pouvoir de direction (Habermas rappelle que Rousseau écrit dans le Contrat social (Liv 4, Ch.7) « l'opinion publique est l'espèce de loi dont le censeur est le ministre », mais que chez lui, cette opinion publique est en quelque sorte " canalisée" par le législateur qui traduit la volonté générale en loi)[233]. Habermas, sur ces points, se démarque de Rousseau en insistant sur l'aspect délibératif de sorte que, chez lui, « la volonté générale est...formée discursivement, dans l'espace de la discussion publique »[234]. Un autre point de désaccord peut être relevé entre Habermas et Rousseau. Alors que le citoyen de Genève insiste sur la notion de patrie et suppose une communauté relativement homogène qui partage le respect des mêmes vertus, la même conception du bien de la communauté, Habermas, qui pense que ces conditions ne peuvent pas être remplies dans le cadre d'une société non-homogène, propose pour le monde du 21e siècle « un modèle d'intégration politique, insistant sur les conditions procédurales de formation de l'opinion et de la volonté »[235].

Rousseau et le courant urbaphobe

Rousseau est considéré, comme l'un des fondateurs du courant « urbaphobe » qui va, jusqu'à nos jours, combattre la grande ville (Cf Colloque La ville mal aimée, Cerisy-la-Salle, 2007[236]). Dans l’Émile, Rousseau décrit son idéal, la ferme isolée vivant en autarcie sous un régime patriarcal : « ce pain bis, que vous trouvez si bon, vient du blé recueilli par ce paysan; son vin noir et grossier, mais désaltérant et sain, est du cru de sa vigne; le linge vient de son chanvre, filé l'hiver par sa femme, par ses filles, par sa servante; nulles autres mains que celles de sa famille n'ont fait les apprêts de sa table; le moulin le plus proche et le marché voisin sont les bornes de l'univers pour lui[237]

Hommages et présence de Rousseau dans la culture populaire

Hommage de la France : le transfert au Panthéon

Tombeau de Rousseau au Panthéon de Paris

La question de l'hommage de la nation à Rousseau a été posée peu de temps après la décision de l'Assemblée du de transformer l'église Sainte-Geneviève en sépulture des grands hommes, à la suite de l'entrée de Voltaire le dans ce qui était devenu le Panthéon. En août 1791, le journaliste et écrivain Pierre-Louis Ginguené rédigea une pétition qu'il fit circuler parmi les gens de lettres. Appuyée par 300 signatures, elle fut remise par deux députations, l'une de Parisiens, l'autre d'habitants de Montmorency. Les Parisiens exigeaient une statue, mais aussi le transfert au Panthéon, tandis que les habitants de Montmorency se seraient contentés d'un cénotaphe dans le mémorial républicain[238].

Le projet sommeilla quelques années. Thérèse veuve Rousseau se présenta le à la Convention nationale pour réclamer fermement la translation promise. Les événements de la Terreur repoussèrent encore l'application de la décision. Finalement, la cérémonie fut fixée au [239].

L'entrée au Panthéon se fit au son de l'orgue, dans un « recueillement religieux ». Cambacérès, président de la Convention, fit l'éloge du grand homme :

« Moraliste profond, apôtre de la liberté et de l'égalité, il a été le précurseur qui a appelé la nation dans les routes de la gloire et du bonheur. [...] C'est à Rousseau que nous devons cette régénération salutaire qui a opéré de si heureux changements dans nos mœurs, dans nos coutumes, dans nos lois, dans nos esprits, dans nos habitudes... Ce jour, cette apothéose, ce concours de tout un peuple, cette pompe triomphale, tout annonce que la Convention veut acquitter à la fois envers le philosophe de la nature, et la dette des Français, et la reconnaissance de l'humanité. »

La cérémonie fut conclue par un Hymne à Jean-Jacques Rousseau de Marie-Joseph de Chénier sur une musique de Gossec. Le soir, pendant que le peuple dansait, on pouvait voir une gravure de Geissler représentant la Résurrection de Jean-Jacques Rousseau où, coiffé de son bonnet d'Arménien, il sortait de son tombeau comme un nouveau Christ[240].

Hommage de Genève

Dans la littérature populaire

Dans la série les enquêtes de Nicolas Le Floch de Jean-François Parot, qui se passe sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, Rousseau est l'auteur favori du second du commissaire Le Floch, Bourdeau.

Hommages divers

L'astéroïde (2950) Rousseau a été pour lui rendre hommage.

Œuvres

  • L'édition de référence, riche en introductions, notes et variantes, est pour l'heure, celle des Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 5 tomes, publiée sous la direction de Bernard Gagnebin et Marcel Raymond[241] sous le patronage de la Société Jean-Jacques Rousseau et avec l'appui du Fonds national suisse de la recherche scientifique et de l'État de Genève.
  • On trouve l'intégrale des œuvres de Rousseau sur le site « rousseauonline ». Il s'agirait d'une numérisation de l'édition Du Peyrou-Moultou mais certains passages laissent à penser que le projet contient un mélange de plusieurs éditions. Il est également important de noter que le texte "OCRisé" n'a pas encore été relu, ni corrigé.
  • R. A. Leight (dir.), Correspondance complète de Rousseau : Édition complète des lettres, documents et index (Volumes 1-52), Voltaire foundation - University of Oxford, 20 474 p., 343 ill. (ISBN 9780729406857, présentation en ligne)
  • Discours sur l'oeconomie politique, 1758
    Rousseau est l'un des auteurs de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, dont il a rédigé la plupart des articles sur la musique, ainsi que l'article « Économie politique » (publié en 1755 dans le tome V de l'Encyclopédie), plus généralement connu aujourd'hui sous le titre de Discours sur l'économie politique[242].

Chronologie des œuvres

Notes et références

Traductions

  1. (en) « He has only felt during the whole course of his life, and in this respect his sensibility rises to a pitch beyond what I have seen any example of ; but it still gives him a more acute feeling of pain than of pleasure. He is like a man who was stripped not only of his clothes, but of his skin, and turned out in this situation to combat with the rude and boisterous elements. »
  2. (en) « This is the kindest summary of his character that is in any degree compatible with truth. »

Notes

  1. Pour consulter l'arbre généalogique de Rousseau, voir « Connaissez-vous Jean-Jacques ? Famille, je vous aime ! », sur le site de l'Académie de Grenoble.
  2. Trousson, t. I, p. 19.
  3. a et b Bertram 2012.
  4. Trousson, t. I, p. 38-39.
  5. « Gabriel Bernard, frère de ma mère », Les confessions : Livre premier, Garnier-Flammarion, , p. 44.
  6. Trousson, t. I, p. 48.
  7. Tous ces renseignements sur la petite enfance de Jean-Jacques se trouvent dans le Livre premier des Confessions.
  8. a, b, c et d Bernard Cottret, « Rousseau fête ses 300 ans ! », émission Au cœur de l'histoire sur Europe 1, .
  9. Trousson, t. I, p. 62-63.
  10. Trousson, t. I, p. 71.
  11. Trousson, t. I, p. 93.
  12. Trousson, t. I, p. 97.
  13. Trousson, t. I, p. 127.
  14. La maison est une propriété du marquis François de Conzié. Rousseau reverra Conzié longtemps après le décès de Mme de Warens. Cf. Guillermin C., Notice de M. de Conzié des Charmettes, sur Mme de Warens et Jean-Jacques Rousseau et « Bail de la propriété des Charmettes », Bulletin de la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie, vol. I,‎ , p. 73-90.
  15. Emmanuel Régis, La dromomanie de Jean-Jacques Rousseau, Société française d'imprimerie et de librairie, (lire en ligne).
  16. Sur ce point, voir la notice consacrée à Mme de Larnage dans Raymond Trousson (éd.) et Frédéric S. Eigeldinger (éd.), Dictionnaire de Jean-Jacques Rousseau, Paris, Éditions Honoré Champion, .
  17. Trousson, t. I, p. 151.
  18. Raymond Trousson, Jean-Jacques Rousseau, Tallandier, p. 197.
  19. Jean-Jacques Rousseau, Les confessions, seconde partie, livre 7, p. 91.
  20. Raymond Trousson, Jean-Jacques Rousseau, Tallandier, p. 452.
  21. Trousson, t. I, p. 217.
  22. a et b « Rousseau », dans Le Nouveau Dictionnaire des Auteurs, Laffont-Bompiani, .
  23. « Lettre à Madame de Francueil, 1751 ».
  24. Platon, La République [détail des éditions] [lire en ligne] (livres V et VI).
  25. Sur ce point, voir la biographie de Trousson.
  26. Trousson, t. I, p. 271-275.
  27. a et b Entrez sans frapper, émission de la Première en radio, diffusée le lundi 29 septembre 2014.
  28. Antoine Lilti, Figures publiques : L'invention de la célébrité 1750-1850, 2014, Fayard.
  29. Bertram 2012, p. 5.
  30. Trousson, t. II, p. 123.
  31. Trousson, t. II, p. 79-81.
  32. Trousson, t. II, p. 127.
  33. a, b et c Bertram 2012, p. 6.
  34. Trousson, t. II, p. 197.
  35. Trousson, t. II, p. 328.
  36. Trousson, t. II, p. 355.
  37. « Le Mariage à Bourgoin : le 29 août 1768 », sur bourgoinjallieu.fr.
  38. « Maubec, vieille ferme de Monquin ».
  39. Trousson, t. II, p. 404.
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  87. Voir l'édition en 20 volumes de la Correspondance Générale (1926) par Théophile Dufour et Pierre-Paul Plan. La lettre à Franquières et la lettre à Paul Moultou se trouvent au volume XIX.
  88. Sur la pensée religieuse de J.-J. Rousseau et son inspiration : Henri Gouhier, Les méditations métaphysiques de Jean-Jacques Rousseau, Vrin, .
  89. Jean-Jacques Rousseau, Correspondance Générale, Armand-Colin, édition de Théophile Dufour et Pierre-Paul Plan, , 20 volumes. Particulièrement, s'agissant de la Lettre à Franquières et de la lettre à Paul Moultou, voir le volume XIX.
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  230. L.Strauss, "L'intention de Rousseau", tard. P. Manent, dans Pensée de Rousseau (Paris, 1984), p.89.
  231. a et b Spector 2011, p. 210.
  232. J.Habermas, L'espace public: archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise tard. de M.-B De Launay (Paris, 1978), p.10.
  233. a et b Spector 2011, p. 211.
  234. Spector 2011, p. 212.
  235. Spector 2011, p. 216.
  236. Conférences et discussions disponibles sur http://www-ohp.univ-paris1.fr.
  237. L'Émile, op. cit, p. 190.
  238. Raymond Trousson, Jean-Jacques Rousseau, Tallandier, 2003, p. 753.
  239. Raymond Trousson, Jean-Jacques Rousseau, Tallandier, 2003, p. 754.
  240. Raymond Trousson, Jean-Jacques Rousseau, Tallandier, 2003, p. 758.
  241. Le tome I (1959) comprend les œuvres autobiographiques ; le tome II (1961), La Nouvelle Héloïse, les pièces de théâtre, et les essais littéraires ; le tome III (1964), les écrits politiques ; le tome IV (1969), les ouvrages relatifs à l'éducation, la morale et la botanique (Rousseau a suivi les cours de René Desfontaines) ; le tome V (1995) les écrits sur la musique, la langue et le théâtre, ainsi que les textes historiques et scientifiques.
  242. « Discours sur l'économie politique », in Rousseau - Montesquieu. Discours et écrits, Éditions de l'Épervier, 2010.

Annexes

Source

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Raymond Trousson, Jean-Jacques Rousseau, Paris, Tallandier, , 2 tomes (ISBN 284734098X) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • (en) Christopher Bertram, « Jean Jacques Rousseau », dans Stanford Encyclopedia of Philosophy, (lire en ligne)Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Patrick Riley (éditeur), The Cambridge companion to Rousseau, Cambridge, Cambridge University Press, .Document utilisé pour la rédaction de l’article
    • (en) Christopher Brooke, « Rousseau's Political Philosophy : Stoic and Augustinian Origins », The Cambridge companion to Rousseau,‎ .
    • (en) George Armstrong Kelly, « A General Overview », The Cambridge companion to Rousseau,‎
    • (en) Mark Hulliung, « Rousseau, Voltaire, and the Revenge of Pascal », The Cambridge companion to Rousseau,‎ .Document utilisé pour la rédaction de l’article
    • (en) Patrick Riley, « Rousseau's General Will », The Cambridge companion to Rousseau,‎ .
  • Jean Starobinski, « Introduction », dans Jean-Jacques Rousseau. Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Paris, Gallimard, Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Gérard Mairet, « Commentaire », dans Jean-Jacques Rousseau. Du contrat social, Paris, Le Livre de Poche, Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Géraldine Lepan, Rousseau : une politique de la vérité, Paris, Belin, (ISBN 978-2-7011-9153-9) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Jean-Jacques Rousseau, Jean-Jacques Rousseau : Écrits politiques, Paris, Le Livre de Poche, Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Paris, Gallimard Folio/essais, Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Victor Gourevitch, « Introduction », dans Jean-Jacques Rousseau. The Social Contract andother later political writings, Cambridge, Cambridge University Press, Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • John T. Scott, « Introduction », dans The Major Political Writings of Jean-Jacques Rousseau, Chicago et Londres, The University of Chicago Press, Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Paris, Le livre de Poche, Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Céline Spector, Au prisme de Rousseau : usages politiques contemporainsl, Oxford, Voltaire foundation, Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Ernst Cassirer, Le problème Jean-jacques Rousseau, Paris, Hachette Pluriel, Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Jean Starobinski, « Préface », dans Le problème Jean-Jacques Rousseau, Paris, Hachette Pluriel, 2o12Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes IIII : Contrat socal et Écriys politiques, Paris, Gallimard La Pléiade, Document utilisé pour la rédaction de l’article

Bibliographie

Ouvrages généraux

Ouvrages spécialisés

  • Harumi Yamazaki-Jamin, Jean-Jacques Rousseau et Paris, Villeneuve-d'Ascq, Éditions Presses Universitaires du Septentrion, (réimpr. 7 juillet 2000 et 2003), 534 p. (ISBN 978-2-28401-845-2)
  • Blaise Bachofen, La Condition de la liberté. Rousseau, critique des raisons politiques, Paris, Payot, (ISBN 9782228896658)
  • Bruno Bernardi, La Fabrique des concepts. Recherches sur l'invention conceptuelle chez Rousseau, Paris, Honoré Champion,
  • Augustin Cabanès, J.-J. Rousseau, Paris, Albin Michel, — Psychologie et névropathie de Jean-Jacques Rousseau.
  • André Charrak, Raison et perception : fonder l'harmonie au XVIIIe siècle, Paris, Vrin, (ISBN 9782711614981)
  • Charles Coutel, Lumières de l'Europe : Voltaire, Condorcet, Diderot, Paris, Ellipses,
  • Michel Coz, Jean-Jacques Rousseau, Paris, Vuibert, (ISBN 9782711762187)
  • Michel Coz, La Cène et l'Autre Scène : Désir et profession de foi chez Jean-Jacques Rousseau, Paris, Honoré Champion, (ISBN 9782852038448)
  • Michel Coz et François Jacob, Rêveries sans fin : Autour des « Rêveries du promeneur solitaire », Orléans, Paradigme, (ISBN 9782868781871)
  • Robert Derathé, Jean-Jacques Rousseau et la science politique de son temps, Paris, Vrin, (ISBN 9782711601783)
  • Arbi Dhifaoui (préf. Henri Coulet), Julie ou la Nouvelle Héloïse : roman par lettres, roman de la lettre, Tunis, Centre de Publication Universitaire,
  • Arbi Dhifaoui (préf. Jan Herman), Le roman épistolaire et son péritexte, Tunis, Centre de Publication Universitaire,
  • Béatrice Didier, La musique des Lumières : Diderot, l'Encyclopédie, Rousseau, Paris, PUF,
  • Frédéric S. Eigeldinger, Études et documents sur les minora de Jean-Jacques Rousseau, Paris, Éditions Honoré Champion,
  • Francis Farrugia, Archéologie du pacte social, Paris, L'Harmattan,
  • Victor Goldschmidt, Anthropologie et politique, Paris, Vrin, (ISBN 9782711603114)
  • Florent Guénard, Rousseau et le travail de la convenance, Paris, Honoré Champion,
  • Jean-Luc Guichet, Rousseau, l’animal et l’homme : l’animalité dans l’horizon anthropologique des Lumières, Paris, Éditions du Cerf,
  • Catherine Kintzler, Poétique de l'opéra français de Corneille à Rousseau, Paris, Minerve, (ISBN 9782869311114, présentation en ligne)
  • Tanguy L'Aminot (dir.), « Politique et révolution chez Jean-Jacques Rousseau », Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, Oxford, Voltaire Foundation, no 324,‎
  • Roger D. Masters (trad. G. Colonna d’Istria & J.-P.Guillot), La philosophie politique de Rousseau, Lyon, ENS Éditions, (ISBN 9782847880007)
  • Arthur Metzler, Rousseau. La bonté naturelle de l'homme, Paris, Belin,
  • Gérard Namer, Le système social de Rousseau : De l'inégalité économique à l'inégalité politique, Paris, L'Harmattan, (ISBN 9782738474377)
  • Gérard Namer, Rousseau sociologue de la connaissance : De la créativité au machiavélisme, Paris, L'Harmattan, (ISBN 9782738478474)
  • Colette Soler, L’aventure littéraire, ou la psychose inspirée, Rousseau, Joyce, Pessoa, Paris, Éditions du Champ Lacanien,
  • Yves Vargas, Les promenades matérialistes de Jean Jacques Rousseau, Le Temps des Cerises,
  • Pierre Villey, L'influence de Montaigne sur les idées pédagogiques de Locke et de Rousseau, Paris, Hachette, , 270 p. (lire en ligne) — Articles connexes : Montaigne et John Locke
  • Frédéric Worms, Rousseau, Émile ou de l'éducation, Livre IV, Paris, Ellipses, (ISBN 9782729806347)

Recueils d'articles

Biographies et fictions

  • Jean-Louis Boissier, Moments de Jean-Jacques Rousseau, Gallimard - NRF, , CD-ROM (présentation en ligne)
  • Edwige Chirouter, Moi, Jean-Jacques Rousseau, Paris, Les petits Platons éditeur, — Album jeunesse illustré présentant, sous forme de fiction, la vie et l'œuvre de Rousseau.
  • Lion Feuchtwanger (trad. Claude Porcell), La Sagesse du fou ou Mort et transfiguration de Jean-Jacques Rousseau, Paris, Fayard, — Traduit de l'allemand.
  • Isabelle Marsay, Le Fils de Jean-Jacques ou la Faute à Rousseau, Paris, Ginkgo éditeur, — Réédition. Fiction autour de l'abandon de ses enfants et ses regrets en fin de vie.
  • Frédéric Richaud, Jean-Jacques, Paris, Grasset, — Roman cocasse autour de la figure de Jean-Jacques Rousseau, 230 ans après sa mort.
  • Odile Nguyen-Schœndorff, Je suis... Jean-Jacques Rousseau, Lyon, Jacques André Éditeur, — Biographie écrite à la première personne à destination des collégiens et des lycéens.

Articles connexes

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Liens externes

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