Pierre Abélard

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Pierre Abélard

Philosophie occidentale

Époque médiévale

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Sculpture imaginaire d'Abailard au Louvre[1]

Naissance 1079
Le Pallet (Bretagne)
Décès 21 avril 1142 (à 62 ou 63 ans)
Abbaye Saint Marcel lès Chalon (Bourgogne, France).
École/tradition scolastique.
Principaux intérêts théologie de la Trinité, logique, ontologie du genre et de l'espèce, méthode dialectique, exégèse, péché, règle monastique.
Idées remarquables conceptualisme, invention de la théologie chrétienne[note 1] (critique des Saintes Ecritures), droit de l'intention, doute méthodique, liberté d'opinion, enseignement libre, féminisme.
Influencé par Platon, Aristote, Porphyre de Tyr, Saint Jérôme, Saint Augustin, Boèce, Saint Anselme, Adélard de Bath, Rachi, Roscelin, Guillaume de Champeaux.
A influencé Jean de Salisbury, Pierre Lombard, Thomas d'Aquin, Guillaume d'Ockham, Umberto Eco.

Abélard, Abailard, ou encore Abeilard, Abaelardus en latin, Pierre alias Petrus en religion[note 2] (né en 1079 au Pallet près de Nantes - mort le 21 avril 1142, à l'Abbaye Saint-Marcel près de Chalon-sur-Saône) est un philosophe, dialecticien et théologien chrétien, père de la scolastique. Breton de naissance, il a été abbé du Rhuys mais a exercé principalement en France, d'où sa renommée à travers tout l'Occident, comme professeur appointé par des familles aristocratiques et comme compositeur de chansons pour goliards puis de musique liturgique, a été un phénomène social du début du XIIe siècle qui aboutira à l'extension du statut de clerc.

Auteur latin, entre autres, de deux ouvrages, Sic et non (la) et Historia calamitatum (en), qui, de son vivant, ont été les premiers à être diffusés à un large public non spécialisé, il est un des principaux acteurs du renouveau des arts du langage au sortir d'un Haut Moyen Âge carolingien entrant dans la réforme grégorienne. Fondateur en 1110 à Sainte Geneviève du premier collège qui, préfigurant l'Université, échappe à l'autorité épiscopale puis en 1131 en Champagne de la première abbaye qui suive une règle spécifiquement féminine, le Paraclet, il est condamné, s'étant fait moine en 1119 à Saint Denis, pour hérésie au concile de Soissons en 1121 puis au concile de Sens en 1140 à cause de ses écrits exégétiques appelant à la réflexion personnelle. Ses cours, Theologia summi boni et Theologia scholarium, subissent l'autodafé.

Instrument de propagande au gré des disgrâces du second personnage de l'état, le Chancelier Etienne de Garlande, Abélard, protégé du rival des capétiens, le comte de Champagne Thibault, a été un objet de gloire et de scandale, plus encore à l'occasion d'un fait divers, la castration criminelle dont il a été victime en 1117 et qui a motivé la rédaction de la première autobiographie où le récit subjectif et le romanesque l'emportent sur le didactique et l'édification. Sa liaison initiée en 1113 avec celle qui deviendra la mère de son fils Astralabe, Héloïse, annonçant le modèle de l'amour courtois, est devenue un mythe fondateur de l'amour libre et les lettres échangées par le couple, un monument de la littérature[2]. Le 16 juin 1817, les restes de la nonne amoureuse et de son époux moine sont solennellement transférés au cimetière du Père-Lachaise[3], où leur mausolée se visite (division 7).

Biographie[modifier | modifier le code]

Les années de formation[modifier | modifier le code]

L'enfance d'un chevalier (1079-1092)[modifier | modifier le code]

Abélard est un issu d'une famille noble dont toute la fortune, selon la coutume de Bretagne, appartient à la femme[note 3].

Il n'est pas établi cependant qu'il soit né gentilhomme. En effet, son père, Béranger, né vers 1055, est un « homme d'armes » poitevin qui s'est mis au service du comte de Nantes Matthias, frère cadet du Duc souverain Alain Fergent[4] et oncle du futur Conan III. Il a épousé Lucie, l'héritière d'un autre vassal du comte, Daniel, seigneur du Palais[5][note 4], qui est une place poitevine au frontières des Mauges et des Tiffauges passée dans la mouvance bretonne en 942. Devenu baillistre du Palais à la mort de son beau-père, il ne possède donc rien par lui même, sinon par une délégation expresse accordée par sa femme. Son métier est de commander cette garnison dotée d'un donjon qui, au centre et en retrait d'un dispositif comprenant les forteresses de Machecoul, La Bénâte, Clisson, Oudon et Ancenis, garde la capitale du Duché au sud de la Loire face aux chateaux forts français de Montaigu, Tiffauges et Châteauceaux.

Béranger est un homme qui aspire lui même à une vie d'art et de lettres, très vraisemblablement parce qu'il a eu l'occasion d'entendre les bardes bretons et d'assister à la cour du duc d'Aquitaine Guillaume IV (Guillaume IX en tant que comte de Poitiers) à l'éclosion de l'art des troubadours, à commencer par celui qui a peut-être été le plus ancien d'entre eux (et un des plus fameux), le jeune comte de Poitiers lui même. Âgé de huit ans de plus qu'Abélard, ce prince inaugure une nouvelle époque de la chevalerie où se développera, dans le domaine littéraire et musical, la notion très nouvelle d'amour courtois. Béranger réalisera son ambition par procuration et, chose remarquable, participe à l'éducation de ses enfants[6]. Aussi acceptera-t il qu'Abélard récuse son droit d'aînesse et renonce à lui succéder dans la chevalerie. Formés à l'escrime et à la cavalerie, ses fils apprennent également la lecture, la grammaire, le latin et la musique[note 5]. Abélard grandit dans un milieu « romanz » vivant aux frontières de la « langue limousine ». Le breton lui est une langue étrangère.

L'importance du rôle militaire de Béranger l'élèvera à la cour du Duc Fergent[5], dont il deviendra suffisament intime pour que le souverain le choisisse en 1118 pour être de sa suite personnelle quand celui ci prend sa retraite monastique à l'abbaye de Redon[5]. La complicité entre les hommes doit alors être grande puisqu'elle se double de celle qu'ont nouée entre elles leurs femmes respectives. C'est en effet avec Lucie que la Duchesse Ermengarde se retirera simultanément dans la nouvelle abbaye de Fontevrault[5]. Les deux parents d'Abélard réaliseront à cet égard l'idéal chrétien de finir sa vie comme moine ou nonne.

Abélard est l'aîné de trois frères et une sœur[7] : Raoul, qui relèvera l'office militaire récusé par son aîné, Porchaire, qui deviendra un chanoine influent du chapitre de Nantes[8], Dagobert et Denyse, qui élèvera son fils Astralabe.

Étudiant itinérant (1093-1100)[modifier | modifier le code]

Avec l'agrément de son père, Abélard renonce à son titre d'écuyer et au métier des armes auquel il est destiné et auquel il a été formé. Elevé dans un milieu lettré et moderne, il part étudier à l'École de Chartres[9] puis rejoint les étudiants de Roscelin de Compiègne, inventeur du nominalisme, à Loches, où il arrive entre 1093 et 1095 et qu'il quitte au plus tard en 1099. Il écoute probablement d'autres maitres exerçant dans la vallée de la Loire, notamment à Angers et Tours[10], et rencontre des auteurs influents, tel Marbode, évêque de Rennes, ou Baudri, abbé de Bourgueil, sinon des personnes de leur entourage.

Abélard a vingt ans quand les premiers croisés prennent Jérusalem.

Il se rend à Paris vers 1100 pour y suivre l'enseignement de Guillaume de Champeaux, archidiacre du chapitre cathédral de Paris et écolâtre de l'École du Cloître, avec lequel il rompra de façon fracassante en 1108. Comme Rouen et Provins, La ville connaît au lendemain de la première croisade un boom économique et démographique. Abélard y trouve une jeunesse effervescente, les goliards, qui découvre la Logica nova, échappe à la condition familiale, fuit le destin guerrier de la noblesse et réinvente le monde. Lui-même est un jeune chevalier au physique des plus séduisant, célibataire qui a fait le choix de ne pas encombrer sa carrière d'un mariage et d'une paternité.

Professeur de dialectique[modifier | modifier le code]

Écolâtre de Melun puis de Corbeil (1101-1107)[modifier | modifier le code]

En 1101, il obtient le poste d'écolâtre de Melun c'est-à-dire de maître des écoles du chapitre de la collégiale Notre Dame, chargé d'enseigner et d'organiser l'enseignement, en général avec des étudiants avancés capables d'aider les plus jeunes. En 1104, il mute pour Corbeil[11], qui, sous la direction des seigneurs Le Riche, est une ville en plein essor, mais en 1107, épuisé par une vie d'études intenses, il souffre d'une dépression nerveuse (« ex immoderata studii afflictione correptus infirmitate coactus ») et prend une année sabbatique dans sa « patrie » bretonne, le Pallet.

Querelles dans le Cloïtre de Paris (1108-1109)[modifier | modifier le code]

En 1108, il postule au poste d'écolâtre de l'école cathédrale du Cloître de Paris que vient d'abandonner Guillaume de Champeaux pour se retirer du monde avec ses meilleurs étudiants dans les ruines laissées par les Normands d'une abbaye située sur les berges en face de l'île de la Cité, Saint Victor. Le remplaçant en titre de Guillaume, Gilbert, qui est du parti moderniste que soutient des courtisans influents, cède sa place au professeur de vingt neuf ans.

Cette manœuvre provoque la colère de Guillaume, qui a été humilié lors d'une disputation à l'origine de la Querelle des Universaux en défendant piètrement la thèse platonicienne du réalisme des Idées. Il préfère reprendre son poste l'année suivante plutôt que de le voir occuper par son ancien élève devenu son ennemi. Le conflit entre les deux hommes, partisans d'orientations de l'Église opposées, durera jusqu'à leur mort. Loin de se réduire à une jalousie entre vedettes, ce conflit de personnes n'est que l'écho d'une lutte de pouvoir séculaire entre thibaldiens, grands féodaux dont le réseau de domination s'étend à partir de Blois sur l'ancienne Neustrie et qui seront supplantés par les Plantagenêts, et les capétiens, autre clan prétendant succéder aux carolingiens dont la prééminence est alors loin d'être établie. Favorables aux échanges marchands entre l'Angleterre et le Levant, les premiers, par l'intermédiaire d'Étienne de Garlande, soutiennent un projet libéral qu'incarne Abélard dans l'enseignement. Les seconds chercheront et obtiendront avec Suger l'appui de la papauté à l'occasion de la reprise en main des monastères et des chanoines qu'a été la réforme grégorienne. Chaque parti a sa cohorte de fils de familles, étudiants regroupés par clans autour d'un professeur d'un camp ou de l'autre qui viennent faire la claque lors des disputations.

Une école d'un genre nouveau (1110-1111)[modifier | modifier le code]

La base de la Tour Clovis est l'unique vestige de l'abbaye Sainte Geneviève du Mont qu'a connue Abélard quand il s'y est retiré, tel Jésus sur la montagne, pour attirer les étudiants. L'abbaye génovéfaine est aujourd'hui remplacée par l'église Saint-Étienne-du-Mont, le Panthéon et le Lycée Henri-IV

En 1110, Étienne de Garlande, revenu en faveur à la cour de Louis le Gros, obtient le titre de doyen de l'abbaye Sainte Geneviève. L'abbaye survit dans les ruines laissées par les Normands à Lucotèce, sur la montagne Sainte-Geneviève qui domine Lutèce depuis la rive gauche. Entre la cité et le « diable Vauvert », ce qui était dans l'Antiquité le forum n'est plus qu'une banlieue ensauvagée et mal fréquentée, une cour des miracles de nature à plaire à des goliards turbulents, un lieu de liberté donc.

Étienne de Garlande autorise aussitôt Abélard à y fonder une école de rhétorique et de théologie[12], le premier collège qui échappe au contrôle quotidien de l'évêque enfermé dans l'île de la Cité. Il ne s'agit pas seulement, comme ce le sera quarante cinq ans plus tard pour le studium de Bologne, d'un centre de formation des moines et des futurs chanoines. À la différence de Guillaume de Champeaux, qui, en contre bas à Saint Victor a voulu deux ans plus tôt fonder un monastère et se retirer du monde, Abélard veut attirer la foule et ouvre aux laïcs parmi les quelques génovéfains en place un nouveau Lycée.

C'est la première fois qu'une abbaye ouvre les portes du savoir. Elle trouve là, à travers la notoriété de son enseignement, un moyen de détourner les dons de ses concurrentes et de de susciter des vocations auprès d'une jeunesse fuyant l'austérité. La seule activité d'enseignement intellectuel autorisée par la règle de Saint-Benoît, c'est l'étude non critique de l'Évangile et des Pères de l'Eglise, le catéchisme, un acte de foi et non de science. Cet acte de libération de l'enseignement contrôlé par le chapitre cathédral préfigure l'Université, qui ne sera officialisée que quatre-vingt dix ans plus tard.

À Sainte Geneviève, Abélard, suivi par Robert de Melun, enseigne le trivium et la dialectique pendant deux années, le temps pour lui de retrouver la gloire. Il y invente la philosophie scolastique et jouit très rapidement d'une renommée suffisante dans le monde des intellectuels pour pouvoir prétendre aux postes les plus prestigieux.

Voyages et rencontres (1112-1113)[modifier | modifier le code]

Pour révolutionnaire que soit la démarche d'Étienne de Garlande et d'Abélard, celui ci ne semble pas avoir conçu son école comme un projet pérenne mais simplement comme un moyen d'enrichissement rapide. En 1112, il quitte Sainte Geneviève pour retourner au Pallet, afin d'assister à la cérémonie d'entrée dans les ordres monastiques de ses parents[13]. Il voyage jusqu'aux frontières d'Al Andalus et rencontre Adélard de Bath à Léon.

À Paris comme à Laon, où il fait un séjour d'études durant l'année 1113 auprès d'Anselme de Laon[14] avant de retrouver un poste, Abélard se fait remarquer par l'originalité de sa pensée et son caractère incommode (qui sera souvent source de ses ennuis). On le compare à un « rhinocéros indompté[15] ».

La romance d'Héloïse (1113-1115)[modifier | modifier le code]

Pierre Abélard et Héloïse selon Edmund Blair Leighton.

En 1113, Abélard obtient une seconde fois le poste d'écolâtre de l'école cathédrale du Cloître Notre-Dame. L'enseignement moderne fait de l'entrisme. Commence alors sa fameuse aventure amoureuse avec Héloïse, liaison tragique où l'anecdote éclipsera la pensée fondatrice d'Abélard.

De famille noble, Héloïse a pour oncle Fulbert, chanoine de Notre-Dame de Paris. Après avoir été éduquée au monastère d'Argenteuil, elle obtient de poursuivre des études avec un précepteur. Abélard, choisi pour ce rôle, vient s'installer en pension chez Fulbert. S'ensuit une liaison amoureuse entre le maître et sa jeune élève. Dans l'Historia calamitatum (vers 1132), Abélard noircit volontairement les circonstances de cette liaison. Dans ses lettres écrites en latin depuis l'Abbaye du Paraclet, Héloïse rappelle qu'à l'époque, Abélard l'inonde de lettres pressantes. Certains historiens pensent avoir identifié ces documents dans un recueil de lettres d'amour anonymes, les Epistolae duorum amantium[16].

Paternité, mariage et castration (1116-1117)[modifier | modifier le code]

Le scandale éclate en deux temps. Après que Fulbert découvre les deux amants enlacés « comme Mars et Vénus », Héloïse révèle à Abélard sa grossesse. Abélard la met alors à l'abri dans sa famille, au Pallet, où elle met au monde un fils qu'elle nomme Astralabe. Pendant ce temps, à Paris, Fulbert veut obtenir réparation, malgré les protestations d'Héloïse, qui s'oppose au mariage dans une lettre (dont des extraits sont insérés par Abélard dans l'Historia calamitatum. L'authenticité de cette lettre d'opposition au mariage a récemment été démontrée[17]). Abélard cède à Fulbert, et ramène Héloïse à Paris, l'enfant demeurant chez sa sœur Denise.

Afin de préserver la carrière d'enseignant d'Abélard, le mariage a lieu à l'aube, en présence de peu de témoins, et ne doit pas être rendu public, car cela briserait la carrière d'Abélard. En effet, depuis la réforme grégorienne (1074-1075), les clercs doivent être célibataires, et Ives de Chartres a décrété qu'un chanoine qui se marie perd son bénéfice[18]. Mais le chanoine Fulbert révèle le mariage au grand jour. Abélard ayant placé Héloïse au couvent d'Argenteuil, pour la protéger de son oncle, le chanoine crie à la répudiation, et envoie des hommes de main pour punir Abélard. Celui-ci est émasculé en août 1117. Le scandale est énorme, car c'est une punition réservée aux adultères et aux violeurs[19]. De plus, rendant Abélard imparfait de corps, cette mutilation met un coup d'arrêt brutal à sa carrière ecclésiastique et, par là même, à son enseignement. S'agissant d'une vengeance privée, commise au sein même du chapitre de Notre-Dame et sur le plus illustre clerc de son temps, elle consterne tout le royaume. Les deux malfrats sont émasculés suivant la loi du talion[20] ; on leur crève également les yeux ; Fulbert est suspendu de ses fonctions de chanoine pendant deux ans. Héloïse prend le voile à Argenteuil, et Abélard se retire comme moine à l'abbaye de Saint-Denis.

Moine théologien[modifier | modifier le code]

Écolâtre de Saint Denis (1118-1119)[modifier | modifier le code]

Abélard commence tardivement ses recherches en théologie, vers 1119, une fois moine à l'abbaye de Saint-Denis, mais son succès est aussi important dans l'enseignement de cette matière qu'en logique (« dialectique »)[21]. Il rédige un cours de théologie, Theologia Summi Boni (Théologie du Souverain Bien).

Dans ses recherches à travers les bibliothèques de Saint Denis et de Paris, il trouve chez Boèce la preuve que le Saint Denis honoré par ses frères n'est pas l'Aréopagite qu'ils croient. Cette remise en cause par le texte d'une tradition est insupportable à l'abbé Adam. Celui ci est cependant navré de devoir se séparer d'un professeur éminent qui confère une grande notoriété à son établissement. Un compromis est trouvé. Abélard est nommé à la tête d'un prieuré que possède l'abbaye et qui sera leur école. La tradition identifie celle ci au prieuré Sainte Marguerite de Maisoncelles[note 6], hypothèse renforcée par l'appartenance du lieu à un allié d'Abélard, le comte de Champagne Thibault. Celui ci a pu faciliter la nomination.

Prieur de Maisoncelles (1120-1121)[modifier | modifier le code]

De nouveau entouré d'une foule d'étudiants, Abélard à l'imprudence de réfuter brillamment le nominalisme de son ancien maître Roscelin, inventeur de la théorie des universaux. Celui réclame une disputation[22], débat publique qui se résout en général par la victoire de celui qui à la claque la plus turbulente. Il importe donc que les avis favorables soient acquis d'avance. Pour cela Roscelin, relayé par ses étudiants, mène une campagne violente de dénigrement ad hominem. Déjà lui-même vilipendé par Anselme de Cantorbéry, il s'en prend au point faible de l'homme, Héloïse, en faisant circuler une lettre ouverte dans laquelle il accuse son ancien élève d'entretenir sa femme avec les honoraires de son enseignement tout en restant moine[23]. Abélard, en mêlant condition monastique et condition maritale, troublerait l'Église[23]. D'un débat théorique, la querelle dérive sur une question de moralité des représentants de l'Église et de leur célibat. Héloïse est insultée et dénoncée tout en même temps comme une innocente victime et une fille de joie[23]. Roscelin va jusqu'à reprocher au professeur son sceau, qui le représente formant un seul corps avec sa femme[23]. Peut être à cause de l'outrance de la démarche de Roscelin et de sa maladresse à vouloir faire dériver le débat plutôt que de répondre au sujet, ou tout simplement parce qu'il est mourant, il semble qu'il n'a pas été donné suite à sa demande.

Le parti opposé, celui du réalisme des Idées que professe Guillaume de Champeaux est tout aussi remonté mais se montre plus habile. Des personnalités éminentes telles que Bernard de Clairvaux et Guillaume de Saint-Thierry, qui défendent la restauration rigoureuse de la tradition, sont heurtées par l'introduction de la théologie antique, païenne, d'Aristote dans l'études des fondements de la Foi chrétienne. Le terme même de théologie désigne alors la seule étude de la mythologie grecque et de la genèse du monde telle que la narre Hésiode. En outre, les zélateurs de la réforme grégorienne sont gênés par un enseignement de la dialectique qui arme le raisonnement individuel et discrédite les arguments d'autorité des agents de cette réforme, les prédicateurs Prémontrés et Norbertiens. « La foi, dit Abélard, est l'opinion que l'on se fait des réalités cachées, non évidentes. » Aussi espèrent ils faire taire Abélard non en cherchant à réfuter ses thèses sur les universaux mais en le faisant condamner sur leur propre terrain de la Doctrine. Seront déclarées hérétiques les positions théologiques et doctrinaires que professe Abélard sur la question de la trinité et de la foi. Bernard de Clairvaux provoque Abélard à une disputation entre champions des deux paris adverses qui se tiendra lors concile de Soissons prévu pour avril 1121.

Le rendez vous se révèlera au dernier moment être une convocation devant un tribunal. Le siège s'est entendu pour déclarer que la Theologia Summi Boni[24], « traité de l'unité et de la trinité divines », est contraire à l'article 20 du symbole de Sirmium de 351, et ce en dépit du fait qu'il est conforme au symbole de Nicée qui précise, sinon corrige, le précédent. Le futur Saint Bernard, dans un discours aussi diffluent qu'impressionnant[25], y met en cause l'auteur[26]. Yves de Chartres prend la défense de son ami et met en garde contre les divisions de l'Église auxquelles conduirait la condamnation d'un savant aussi populaire. Sous les protestations du public scandalisé, Bernard, obtient la clôture immédiate de la séance et une condamnation, sans débat contradictoire[25], de l'auteur pour sabellianisme. Abélard doit sur le champ livrer lui-même un exemplaire de sa Théologie du souverain bien à un autodafé[27]. Il est assigné à résidence dans le cloître Saint-Médard de Soissons, où parvient rapidement une missive du légat du Pape prononçant sa levée d'écrous. Les amis ont été diligents.

Une université aux champs (1122-1126)[modifier | modifier le code]

Abélard réintègre l'abbaye Saint Denis. En proie à la haine de son abbé, Adam, il profite de la vieillesse finissante de celui ci pour s'évader de nuit et se réfugier à Provins sous la protection de Thibault, puissant comte de Champagne et frère aîné de l'héritier de Guillaume le Conquérant, le roi Étienne. Il est accueilli par le prieur de Saint Ayoul, qui dépend de l'Abbaye Saint-Pierre de Montier-la-Celle, dans ce qui est alors la troisième plus grande ville du Royaume. Celle ci s'est enrichie par un commerce international qui donnera lieu dix ans plus tard à la première réglementation des foires de Champagne. Elle abrite trois synagogues animés par des tossafistes issus de l'école talmudique de Troyes que dirigeait Rachi vingt an plus tôt. L'installation des juifs, banquiers non soumis à l'interdiction faite par l'Église de prêter, a été favorisée par le Comte. Par ces financiers de la brillantissime cour comtale qu'anime Adèle de Normandie[note 7], Abélard est une des rares personnes à avoir un accès direct au Tanakh et une expérience du pilpoul.

Autour du cas Abélard, des tractations sont entamées à la cour du roi entre Suger, remplaçant d'Adam, décédé le 22 janvier, à la direction de abbaye de Saint Denis, et Étienne de Garlande, Boucher du Roi, c'est-à-dire ministre de l'Intendance, et avocat de Thibault. Ce prince récupère les terres à blé qui relient géographiquement ses comtés de Troyes et de Meaux et que l'abbaye royale n'a pas eu les moyens de remettre en exploitation depuis les invasions normandes. En position de force grâce aux moyens financiers dont il dispose pour donner ces terres à concession ou à emphytéose, il en obtient de profitables contrats d'approvisionnement[note 8].

Pendant ce temps, Abélard rédige un ouvrage qui aura en quelques années un retentissement inouï et sera discuté jusque dans les campagnes les plus reculées, Sic et non (la). C'est un exposé des réponses contradictoires de la Bible et des Pères à cent cinquante sept questions regardant tant l'éthique que la théologie chrétienne, la liturgie que la conduite de la vie quotidienne. Abélard a l'audace d'y ajouter les avis divergeant des auteurs antiques, plaçant au même rang la pensée païenne et le point de vue des docteurs. Devançant les Humanistes de quatre siècles et demi, cinq cents ans avant Calvin, il invite par là chacun, et non pas seulement les clercs, à se référer directement au texte et non pas seulement à la parole de prédicateurs ou d'évêques trop souvent incultes.

Au cours de la même année 1122, Abélard fonde un ermitage, près de Nogent, dans le vallon de l'Ardusson, affluent de la Seine, abrité sous une colline boisée, le mont Limars. C'est cet oratoire dédié initialement à Saint Denis, qu'Héloïse consacrera en 1130 au Paraclet en souvenir de la consolation que son époux y avait trouvé et par allusion à leurs échanges secrets sur la Sainte Trinité. Aussitôt une foule d'étudiants, fils de famille séduits par le retour à la nature, l'y rejoignent et s'installent dans des cabanes. Ils se font maçons pour aménager le dortoir de leur maître de quarante trois ans et pourvoient à tous ses besoins matériels. Plus qu'une école, une vie communautaire sans règle monastique, laïque, s'organise.

Abbé du Rhuys (1127-1132)[modifier | modifier le code]

Il est abbé de Saint-Gildas de Rhuys, dans le Morbihan, de 1125 à 1133, où il échappe à un assassinat organisé par ses frères. Il écrit alors Histoire de mes malheurs (vers 1132)[28].

Les œuvres fondatrices[modifier | modifier le code]

Un ordre féminin (1133-1135)[modifier | modifier le code]

Article connexe : Abbaye du Paraclet.

L'école Sainte Géneviève (1136-1139)[modifier | modifier le code]

En 1136, Étienne de Garlande, de nouveau revenu en faveur à la cour de Louis le Gros après avoir une avant dernière fois, en 1127, connu une période de disgrâce, retrouve son titre de doyen de l'abbaye Sainte Geneviève et y rappelle son protégé. Abélard y réédite l'expérience de 1110. Il y connaît un succès encore plus grand et passe dès lors pour l'un des philosophes les plus importants de sa génération. Son école est fréquentée par plusieurs hommes célèbres et devient un centre de formation des maîtres. Son étudiant Robert de Melun est rejoint par des auditeurs de toutes les nations, tels que Jean de Salisbury, Pierre Lombard, Gilbert de la Porrée, ou le futur pape Célestin II.

Moine hérétique (1140)[modifier | modifier le code]

Depuis quelques années, Guillaume de Saint-Thierry, brillant rival mais néanmoins admirateur d'Abélard qui était présent au concile de Soissons, fait circuler des textes qui veulent alerter l'Église contre le péril novateur. Il adresse à Yves de Chartres, ami d'Abélard devant servir d'intermédiaire, la réfutation de treize propositions relatives aux effets de la Grâce et du Saint-Esprit ou au péché qu'il a relevées dans la Theologia Scholarium[29], puis alerte Bernard de Clairvaux par lettre. Abélard répond en offrant une disputation.

Il est convenu qu'elle se tiendra au cours du concile de Sens[30] le lundi 26 mai. Répétition un siècle plus tard de l'affaire des hérétiques d'Orléans, c'est en fait un nouveau procès qui attend Abélard, un procès sous influence organisé à l'occasion d'un déplacement du roi, où se joue, à travers la question de la place des clercs dans l'Église, le conflit[note 9] entre thibaldiens, protecteurs d'Héloïse et Abélard, et capétiens, conflit qui dégénère deux ans et huit mois plus tard par le massacre de Vitry perpétré par Louis VII[31].

Tombeau d'Abélard[32] érigé en 1142 au prieuré clunisien de Saint-Marcel lès Chalon, vidé début novembre 1144 et sécularisé le 18 octobre 1792, tel qu'il apparaissait peu avant son démontage en mars 1801.

Comme dans l'affaire de 1121, la disputation est biaisée par le zèle de Bernard de Clairvaux[note 10]. Pour éviter les incidents qui ont alors failli faire échouer le traquenard, il obtient qu'une condamnation soit prononcée par les évêques, réunis à huit clos pour un banquet, dans la nuit du dimanche 25, veille du jour prévu, à force de vin, affirment ses adversaires[33]. L'argument de la sentence est la sauvegarde de la tradition[33]. Le lendemain, l'accusateur Bernard de Clairvaux prend la parole pour exiger sans débat la repentance d'Abélard. En assurant celui ci du contraire[34], il insinue la menace du bûcher, supplice inauguré un siècle plus tôt. Abélard a cette fois l'intelligence de ne pas argumenter. Il déclare qu'il conteste la procédure et veut faire appel. Profitant de la faveur de la foule, il s'échappe et évite un second autodafé.

Clivant un peu plus l'Église comme le redoutait l'évêque de Chartres Geoffroi et comme il arrivera lors des attaques contre Thomas d'Aquin et de la condamnation de Galilée, le scandale est proportionnel à la notoriété de l'accusé, immense. Le parti de la sauvegarde des traditions s'est insurgé contre celui du progrès de la raison dans la Foi. Le condamné décide de passer par Héloïse pour protester publiquement[33] de sa bonne foi. Comme une lettre adressée à l'abbesse du Paraclet, il écrit pour sa défense une profession de foi[35], en vain. Un rescrit signé du pape Innocent II, simple formalité de la Curie, confirme cette seconde condamnation d'Abélard le 18 juillet 1141.

Mort (1141-1142)[modifier | modifier le code]

En se rendant à Rome pour faire appel de sa seconde condamnation, Abélard fait étape au prieuré clunisien de Saint Marcel, près de Chalon. Malade et fatigué, son séjour s'y prolonge jusqu'à ce que Pierre le Vénérable, supérieur de Cluny, lui offre l’hospitalité du siège de l'ordre. Pierre le Vénérable y organise une rencontre de réconciliation avec Bernard de Clairvaux. Abélard, vieillard diminué, est traité avec les plus grands égards mais lui même souffre d'un certain diogénisme. Caractéristique de l'avancement dans la sénilité, il lui arrive entre de longues périodes de silence de s'enflammer de nouveau et de montrer la puissance d'un génie qui semble alors intact.

Abélard retourne à Saint Marcel soigner ce qui est décrit comme une psore. C'est là qu'il meurt le 21 avril 1142. Ses frères lui dresse un tombeau monumental.

Célébration[modifier | modifier le code]

Culte (1144-1817)[modifier | modifier le code]

À la demande d'Héloïse, Pierre le Vénérable, qui admire celle-ci depuis son adolescence, autorise le transfert du corps de son époux, au Paraclet. Il dirige lui-même l'équipée qui dérobe à sa propre filiale, un nuit des alentours de la Toussaint 1144, la relique jalousée et la dépose au Paraclet le 10 novembre. Le 16 novembre, revenu à Cluny, il accorde de son autorité nullius diœcesis une indulgence plénière à celui dont l'hérésie est restée jusqu'alors pendante et obtient de l'abbesse que le Paraclet intègre l'ordre clunisien, affiliation qui ne sera actée par la Curie qu'en 1198 sous le pontificat d'Innocent III.

Héloïse a fait dresser un tombeau, non pas dans le cimetière de son abbaye comme le défunt l'avait demandé, mais dans une chapelle annexe, le Petit Moustier. Elle y organise un véritable culte, célébré une fois l'an pour l'anniversaire de la mort de son mari, date qui coïncide avec la fête mobile de Pâques. La cérémonie est agrémentée d'une oraison, la Nénie d'Abélard, dont la musique, perdue, était, d'après la composition du texte, en forme de dialogues. Le scénario la rapproche du drame liturgique avec musique. La veille, une procession rassemblant les villageois de Saint Aubin, Fontaine-Mâcon et Avant-lès-Marcilly venus s'acquitter de la dîme, exhibe la « croix du Maître ».

À son décès, le 16 mai 1164, Héloïse, est enterrée, dernier signe de soumission, sous le corps de son mari. La légende rapporte qu'à l'ouverture du cercueil, les bras du cadavre se déplièrent. Le rituel de Pâques sera interrompu par les nombreuses destructions que le Paraclet, plusieurs fois déserté, aura à souffir mais le souvenir de la Nénie sera transmis[36], vraisemblablement par des émigrés. La population, reconnaissante aux sœurs, maintiendra la procession, semble-t il jusqu'à l'aliénation de l'abbaye prononcée le 30 mars 1792 par l'Assemblée législative.

Le 9 octobre 1792, les dernières religieuses âgées du Paraclet ayant été expulsés, les reliques sont retirées solennellement pour être exposées à Nogent-sur-Seine. Elles deviennent l'objet d'une dévotion dans les cercles romantiques. Alexandre Lenoir, qui a obtenu l'autorisation de transférer les restes à Paris, en 1800, en fait de nombreux cadeaux aux adorateurs du couple[37]. Il dresse dans la cour des Petits Augustins un mausolée dessiné par ses soins à partir des éléments du tombeau de Saint Marcel et de pièces éparses restant de différent monuments gothiques ou renaissants. L'innauguration, le 27 avril 1807, donne lieu à un défilé incessant et mondain. La mode est à la passion impossible et au suicide. Finalement, entre le 16 juin et 8 novembre 1817, la ville de Paris organise le transfert du mausolée au cimetière de l'Est, près de l'entrée ouest, dans le but de promouvoir ce nouveau lieu de sépulture.

Rédécouverte (1818-2014)[modifier | modifier le code]

La vie de Pierre Abélard est connue grâce à sa correspondance : Lettres d'Abélard et d'Héloïse. Celle-ci comprend d'abord une longue lettre adressée à un ami inconnu (qui n'est peut-être qu'un personnage imaginaire), dans laquelle Abélard expose les malheurs et persécutions qu'il a subis, comme un exemple théologique démontrant que la providence divine vient au secours des pécheurs : l’Historia Calamitatum (« L'Histoire de mes Malheurs »)[28]. Recevant cette lettre au prieuré du Paraclet, où Abélard l'a installée après son expulsion d'Argenteuil, Héloïse lui reproche de ne pas lui avoir adressé de lettre de consolation et de direction religieuse. Leur célèbre échange de lettres se poursuit par un dialogue intellectuel – Abélard rédige en 1135-1139 une règle pour le Paraclet (qui n'est jamais mise en usage), répond aux questions exégétiques d'Héloïse (les Problemata Heloissae) et lui dédie d'autres œuvres. À plusieurs reprises, depuis deux siècles, l'authenticité de cette correspondance est contestée, jusqu'à proposer que le texte latin ait été rédigé par son traducteur français, Jean de Meung[38]. L'authenticité des lettres est aujourd'hui admise presque unanimement par la communauté des historiens. Récemment, il est démontré que le plus ancien manuscrit survivant a été produit à Paris dans les années 1230[39].

Philosophie[modifier | modifier le code]

Le conceptualisme[modifier | modifier le code]

Article détaillé : universaux.
Abélard docte enseignant (gravure du XIXe siècle).

Pierre Abélard est un spécialiste du langage. Chez lui, la dialectique s'apparente à la logique. Avant René Descartes, il pratique le doute méthodique : « En doutant, nous nous mettons en recherche, et en cherchant nous trouvons la vérité[40]. »

Abélard est sans doute le plus grand défenseur du nominalisme au Moyen Âge. Il s'attaque au réalisme des universaux enseigné par Guillaume de Champeaux[41] et au nominalisme de Roscelin. Il réussit à dépasser les contradictions de ces deux doctrines dans un système : le conceptualisme (ou théorie non-réaliste du « statut »). Essayant de sortir de l'opposition entre vox (voix) et res (chose), il remplace la voix par le mot nomen (nom). Les mots sont conventionnels, mais ils ont une valeur significative pour la pensée. Ce sont des termes qui, par fonction, ont le pouvoir d'être attribués à plusieurs. C'est le langage qui est créateur de termes universels. Ce qui correspond, dans la réalité, aux universaux, c'est une chose à l'individualité irréductible. L'universel est donc une appellation conventionnelle. L'esprit opère sur l'individuel un travail d'abstraction qui le dépouille de ses particularités, pour ne considérer que les éléments communs. Les universaux ont donc un fondement objectif dans la réalité[42].

Comme ce n'est pas une essence ou une nature commune qui est à l'origine des universaux, mais un « statut », cette notion abélardienne donne, au fil du temps, lieu à deux interprétations dont aucune ne fait encore l'unanimité de nos jours. La première dit que le statut est pour ainsi dire une « manière d'être » ; ainsi, deux hommes auraient le même « statut » d'homme car ils partagent tous deux la même cause d'attribution du nom « homme », cause qui ne doit pas être considérée comme un être réel subsistant dans ceux-ci, comme c'est le cas dans le réalisme. La deuxième considère qu'Abélard entend, par « statut », uniquement un être de raison, fruit d'une activité abstractive de l'esprit extrayant et combinant en une notion générale les propriétés identiques présentes chez les différents membres d'une espèce.

Abélard demeure, malgré sa position proche du nominalisme, tributaire de la théorie néo-platonicienne des idées divines. Ainsi, dans sa théorie, un homme particulier appartient à l'espèce « homme », car il tire son origine de l'idée d'homme qui réside dans la pensée divine. Il est possible à l'homme de parvenir à une certaine connaissance de cette idée, mais cette connaissance ne peut être que confuse étant données les limites du processus d'abstraction et celles de la raison humaine elle-même. Aujourd'hui encore, la solution d'Abélard semble avoir le mérite d'être, à la fois, naturelle et dénuée de dogmatisme.

Selon certains interprètes de son œuvre, Abélard aurait défendu une telle position au sujet des universaux à cause du problème du mal : celui-ci aurait pensé qu'adopter la théorie réaliste reviendrait à donner au mal une existence réelle, contredisant ainsi la théorie commune tenue depuis saint Augustin, disant que le mal n'est qu'une privatio boni (privation d'un bien).

L'intention, fondement du droit et de la morale[modifier | modifier le code]

La philosophie d'Abélard ne se limite pas à sa théorie des universaux. Nous lui devons également, en plus de nombreuses œuvres de logique, un traité intitulé Scito te ipsum (« Connais-toi toi-même ») (vers 1139), où celui-ci élabore une théorie morale fondée sur l'intention. « Car, non ce qui se fait, mais dans quel esprit cela se fait, voilà ce que pèse Dieu[43]. ». Cette idée, il la doit à Héloïse : « La culpabilité n'est pas dans l'acte mais dans la disposition d'esprit. La justice pèse, non les actes, mais les intentions. Or mes intentions à ton égard, tu es le seul qui peut en juger, puisque tu es le seul à les avoir mises à l'épreuve[44]. ».

Hommage de la Sorbonne au Maître[45]. La condamnation du 26 mai 1140 plonge dans un certain oubli la pensée d'Abélard, réhabilitée seulement en 1836 par Victor Cousin[46].

Exégèse et opinion personnelle[modifier | modifier le code]

Également, avec le Sic et Non (Oui et Non, 1122), recueil de citations extraites des Pères de l'Église, Abélard cherche à résoudre les oppositions sur des questions où ceux-ci font des affirmations s'opposant entre elles. L'ouvrage, dont on ne connait que deux manuscrits, a été publié pour la première en 1836 par le philosophe spiritualiste, Victor Cousin. Abélard veut provoquer l'intérêt de ses étudiants et favoriser l'exercice de la réflexion. Abélard propose ainsi une nouvelle forme de dialectique, science du langage qui doit étudier le sens des mots, un même mot pouvant avoir plusieurs sens. Il contribue ainsi au développement de la scolastique.

Selon la méthode dialectique aristotélicienne, il pose au lecteur des apories, l'incitant à chercher par soi même, c'est-à-dire par le Saint-Esprit, la vérité au-delà du texte apparent et à se résoudre à une opinion personnelle face aux limites du connaissable. C'est que le Dogme ne se confond pas avec le Mystère, c'est-à-dire une part d'inconnu, auquel Abélard, loin d'un rationalisme caricatural auquel le réduisent ses détracteurs contemporains[47], réserve toute sa place, comme le théorisera Pierre Duhem[note 11]. Pour Abélard, une foi sincère ne se heurte pas à la raison. Au contraire, la raison conduit d'une part à la compréhension du Dogme et d'autre part à la reconnaissance d'un inconnaissable, voire à un mysticisme tel que professera Erasme.

La dialectique à laquelle Sic et non (la) initie le laïc, offre à celui ci des arguments opposables à l'autorité de ceux des prêtres qui ont été mal formés. « Répliquer par une vérité fondée en raison se montre plus solide que de faire étalage ds son autorité »[48],[note 12]. Ce n'est pas sans conséquence éthique. Le salut et le péché deviennent affaire moins de se conformer à la morale du temps que de comprendre personnellement son erreur et de rechercher intérieurement la vérité[49]

En ce XIIe siècle, où les civilisations entrent en contact, Abélard est aussi un précurseur du dialogue interculturel. Il écrit le Dialogue entre un philosophe, un juif et un chrétien (1142), qui reste inachevé, et insiste sur les origines juives de l'Église et de ses rites[50].

Théologie[modifier | modifier le code]

Le Paraclet ou Sainte Trinité[modifier | modifier le code]

Haut relief gothique choisi en 1807 par Alexandre Lenoir pour évoquer le fondateur du Paraclet. Peut être récupéré du l'ancien tombeau de Saint Marcel lès Chalon, il est visible aujourd'hui au Père Lachaise.

La pensée d'Abélard demeure l'un des principaux points de repère dans l'histoire de l'introduction de la méthode dialectique dans la théologie qui allait culminer avec la scolastique un siècle plus tard. En théologie, sa doctrine est fondée sur une position selon laquelle il serait impossible d'arriver à la connaissance du monde sans répudier le réalisme des choses. Ses nombreuses innovations dans le domaine de la foi, en particulier celles trouvées dans son traité Theologia Summi Boni (1120), où il utilise la dialectique pour traiter d'une manière systématique du dogme de la Trinité, provoquèrent les foudres de Bernard de Clairvaux. Entre autres, sa manière de rapporter les termes « Puissance », « Sagesse » et « Bonté » aux trois personnes de la Trinité (Père/Fils/Saint-Esprit).

« Le Christ, notre Seigneur, qui est la Sagesse incarnée, a soigneusement distingué la perfection du Bien Suprême, qui est Dieu, en le décrivant par trois noms... Il a appelé la substance divine « le Père », « le Fils », et le « Saint-Esprit » pour trois causes. Il l'a appelée « le Père », en accord avec cette puissance unique de Sa majesté qu'est l'omnipotence... La même substance divine est aussi « le Fils », en accord avec la distinction de Sa sagesse... Il a pareillement appelé cette substance « le Saint-Esprit », en accord avec la grâce de Sa bonté... Voilà donc comment Dieu est trois personnes, c'est-à-dire « le Père », « le Fils » et « le Saint-Esprit ». Ainsi donc nous pouvons dire que la substance divine est puissante, sage et bonne ; en vérité, elle est la puissance même, la sagesse même et la bonté même. »

— Pierre Abélard, Theologia Summi Boni. Tractatus de unitate et trinitate divina[51]

Cela amena certains à l'accuser de trithéisme (cette accusation avait déjà été formulée contre son maître Roscelin); d'autres, par après, se mirent au contraire à penser qu'Abélard niait en fait la réalité des personnes divines en ramenant leurs noms à des attributs du divin hypostasiés (voir modalisme). Des spécialistes modernes (Jean Jolivet) ont depuis nié qu'Abélard ait pu défendre de telles opinions.

Le témoignage personnel de la présence du Paraclet[modifier | modifier le code]

Une autre position théologique que l'on attribue communément à Abélard est la théorie selon laquelle l'incarnation et la mort du Christ n'auraient servi qu'à donner aux hommes un exemple moral à suivre[52]. L'incarnation a sens et efficacité en prêchant par l'exemple la loi d'amour. Cette thèse, qui va à l'encontre des positions orthodoxes sur le sujet, et fut condamnée au concile de Sens en 1140, a refait surface au XIXe siècle avec le développement du libéralisme théologique, trouvant en la personne du théologien protestant Schleiermacher l'un de ses principaux représentants.

La réforme de l'Église[modifier | modifier le code]

Abélard s'est aussi indigné du manque de religiosité de certains moines qui passaient selon lui trop de temps à la chasse et pas assez à se recueillir dans la prière ; quand il se réfugie en Bretagne dans l’évêché de Vannes, dans l'abbaye de Saint-Gildas de Ruys, (« une terre barbare, une langue inconnue, une population brutale et sauvage », il évoque chez les moines, « des habitudes de vie notoirement rebelles à tout frein » (...) « Les moines m’obsédaient pour leurs besoins journaliers, car la communauté ne possédait rien que je pusse distribuer, et chacun prenait sur son propre patrimoine pour se soutenir lui et sa concubine, et ses fils et ses filles. Non contents de me tourmenter, ils volaient et emportaient tout ce qu’ils pouvaient prendre, pour me créer des embarras, et me forcer, soit à relâcher les règles de la discipline, soit à me retirer. Toute la horde de la contrée étant également sans lois ni frein, il n’était personne dont je puisse réclamer l'aide »[53]; « Les portes de l’abbaye n’étaient ornées que de pieds de biche, d’ours, de sanglier, trophées sanglants de leur chasse. Les moines ne se réveillaient qu'au son du cor et des chiens de meute aboyant. Les habitants étaient cruels et sans freins »[54].

De même, il fustige un rituel ostentatoire, un clergé inculte, l'enrichissement des évêques. Il prône une sincérité fondée sur la compréhension des textes et de leur signification. Fidèle au το μεσον, le juste milieu aristotélicien, il préconise la modération et une simplicité naturelle qui ne tourne pas à une ascèse excessive ou une outrancière mendicité.

Musique[modifier | modifier le code]

Médaillon d'Abélard sculpté en 1843 par Guillaume Grootaërs, visible au haut de la galerie Santeuil à Nantes.

Abélard fut également un compositeur apprécié de son temps. Les chansons d'amour composées pour Héloïse connurent un grand succès, si l'on en croit les lettres de celle-ci. Ces chansons ne sont toutefois pas retrouvées.

On connaît en revanche les nombreux hymnes et planctus[55] (chants de lamentation) qu'il composa pour les moniales du Paraclet. Il s'agit là d'un cas assez exceptionnel, l'anonymat étant très fréquent dans la musique médiévale.

Œuvres d'Abélard[modifier | modifier le code]

Correspondance[modifier | modifier le code]

  • Epistolae Duorum amantium, 1115, édition Ewald Könsgen, Leiden, Brill, 1974. Traduction Sylvain Piron : Lettres des deux amants, attribuées à Héloïse et Abélard, Paris, Gallimard, 2005. Premières lettres (authentiques ?) entre Abélard et Héloïse.
  • Historia calamitatum. Epistola I) (« Histoire de mes malheurs. Lettre I », vers 1132) : édition Jacques Monfrin, Paris, Vrin, 1974. Traduction Yves Ferroul : Héloïse et Abélard. Lettres et vies, Garnier-Flammarion, 1996, p. 39-92 (Lettre I : À un ami, Histoire de mes malheurs)[28].
  • Epistolae I-VIII et Règle pour le Paraclet (1135-1139) : Lettres d’Abélard et Héloïse, édition Éric Hicks, trad. É. Hicks, Th. Moreau, Paris, Le Livre de poche, 2007. Traduction Yves Ferroul : Héloïse et Abélard. Lettres et vies, Garnier-Flammarion, 1996, p. 39-152 (lettres I : Histoire de mes malheurs, II : Première lettre d'Héloïse à Abélard, III : Réponse d'Abélard à Héloïse, IV : Réponse d'Héloïse au même Abélard, V : Seconde réponse d'Abélard à Héloïse).
  • Epistolae IX-XIV : édition Renno Smits, Peter Abelard. Letters IX -XIV. An Edition with an Introduction, Groningen: Bouma, 1983.

Poésie[modifier | modifier le code]

  • Epithalamica, édition Chrysogonus Waddell, Musical Quarterly, 72, 1986, 239-271.
  • Planctus', Consolatoria, Confessio fidei (« Plainte », 1121-1140 ?), édition Massimo Sannelli, La Finestra editrice, Lavis 2013 (ISBN 978-8895925-47-9). Traduction Paul Zumthor : « Abélard, Lamentations », Paris, Actes Sud, 1992, p. 31-91. Poèmes[56].

Dialectique[modifier | modifier le code]

  • Dialectica (« Dialectique », 1115-1116 selon C. Mews, 1240 selon N. Kretzmann), édition L. M. De Rijk, Petrus Abaelardus: Dialectica, Assen, Van Gorcum, 1970 (2e édition). Somme sur la logique, auteurs (Aristote, Porphyre, Boèce) et thèmes : 1) catégories, 2) propositions catégoriques et syllogismes, 3) règles d'inférence, 4) propositions hypothétiques et syllogismes, 5) division et définition.
  • De intellectibus (« Des intellections », 1124), édition et trad. Patrick Morin, Traité des intellections, introduction, traduction (texte latin en vis-à-vis), notes et commentaire par P. Morin, Vrin, coll. « Sic et Non » 1964, 174 p. (ISBN 978-2-7116-1166-9).
  • Glossulae (« Gloses ») I (ou Introductiones dialecticae, Introductiones parvulorum) : Gloses littérales sur Porphyre, Aristote et Boèce (1102-1104 selon C. Mews).
    • 1) Editio super Porphyrium (sur l'Isagoge de Porphyre) : édition Mario Dal Pra (manuscrit de Paris), Scritti di logica, Florence, La Nuova Italia, 1969, p. 3-42 ; ou édition Y. Iwakuma (manuscrit de Munich), « Vocales or Early Nominalists », Traditio, 47, 1992, p. 74-100.
    • 2) Glossae in Categorias (Gloses sur les Catégories d'Aristote, vers 1105-1108 selon J. Marenbon) : édition M. Dal Pra, Scritti di logica, Florence, 1969, p. 43-68. Logique selon la méthode de Roscelin ?
    • 3) Editio super Aristotelem de Interpretatione (sur le De l'interprétation d'Aristote) : édition M. Dal Pra, Scritti di logica, Florence, 1969, p. 69-154.
    • 4) De divisionibus (Gloses sur le De divisione de Boèce : édition M. Dal Pra, Scritti di logica, p. 155-204.
  • Glossulae II : Logica 'Ingredientibus' (« Logique. Pour débutants », 1117-1121, ou vers 1130) ou Gloses de Milan. Trad. partielle en an. : Peter Overton King, Peter Abailard and the Problem of Universals in the Twelfth Century, Princeton University, 1982, vol. II.
    • 1) Glossae super Porphyrium (sur l'Isagoge de Porphyre de Tyr) : édition Bernhard Geyer, Peter Abaelards Philosophische Schriften, « Commentary on Porphyry's Isagoge », in Beiträge zur Geschichte der Philosophie und Theologie des Mittelalters, 21, 1, Aschendorff: Munster, 1919, p. 1-109 ; trad. an. Paul V. Spade, Five Texts on the Mediaeval Problem of Universals, Indianapolis, Hackett Publishing, 1994, p. 26-56 [1]. Thèse selon laquelle les universaux sont des mots (voces) ou des noms (nomina) (nominalisme).
    • 2) Glossae super Predicamenta Aristotelis (sur les Catégories d'Aristote) : édition Bernhard Geyer in Beiträge zur Geschichte der Philosophie und Theologie des Mittelalters, 21,2, Aschendorff: Munster 1921, p. 111-305.
    • 3) Glossae super Peri hermeneias (sur De l'interprétation d'Aristote) : édition Klaus Jacobi et Christian Strub, in coll. « Corpus christianorum continuatio medievalis » (CCCM), Turnhout (Belgique), Brepols, 2010 ; édition L. Minio-Paluello, Abaelardiana inedita, Rome, 1958, p. 3-108. Trad. an. : Arens Hans, Aristotle's Theory of Language and Its Tradition, Amsterdam, Benjamins, 1984, p. 231-302. Sur la prédication (chap. 3), les futurs contingents (chap. 9), la logique modale (chap. 12-14).
    • 7) Super Topica glossae (sur le De topicis differentiis (Différences topiques) de Boèce) : édition Mario Dal Pra, Scritti di logica, Florence, 1969, p. 205-330 ; Karin Fredborg, Abelard on Rhetoric, in Mews et alii, Rhetoric and Renewal in Latin West 1100-1540, Turnhout, Brepols, p. 55-61. Théorie logique de Pierre Abélard.
  • Glossulae III : Logica 'Nostrorum Petitioni sociorum' (« Logique. À la demande des nôtres », 1121-1125 ou 1122-1125) ou Gloses de Lunel. Trad. partielle en an. : Peter Overton King, Peter Abailard and the Problem of Universals in the Twelfth Century, Princeton University, 1982, vol. II.
    • 1) Glossulae super Porphyrium (Commentaire sur l'Isagoge de Porphyre de Tyr). édition Bernhard Geyer, Peter Abaelards Philosophische Schriften, « Commentary on Porphyry's Isagoge », in Beiträge zur Geschichte der Philosophie und Theologie des Mittelalters, 21, 4, Aschendorff: Munster, 1933, p. 505-588.
    • 2) Glossae super librum Porphyrii secundo vocalem (1120-1121) : édition Carmelo Ottaviano, Un opuscolo inedito di Abelardo ?, in Testi medioevali inediti, Florence, L. S. Olschki, 1933, p. 106-207.
    • 3) Positio vocum sententiae (1118-1120) : édition Yukio Iwakuna, « Vocales or early nominalists », in Traditio, 47, 1992, p. 66-73. Distinction entre vox (émission de voix) et sermo (discours signifiant).
  • De generibus et speciebus (« Des genres et des espèces »)
  • Sententiae secundum Magistrum Petrum (« Sentences selon maître Pierre », 1135-1139), édition Lorenzo Minio-Paluello, in Twelfth-Century Logic: Texts and Studies, vol. 2 : Abaelardiana inedita, Roma, 1958, p. 109-122. « Sentences » logiques.

Philosophie éthique[modifier | modifier le code]

  • Soliloquium, Édition Charles Burnett, Studi medievali, 25, 1984, p. 857-894. Dialogue entre Pierre et Abélard.
  • Carmen ad Astralabium (« Poème à Astrolabe », 1132-1139), édition Jose M. Rubingh-Bosscher, Groningue, 1987[57].
  • Ethica sive Scito te ipsum (« Éthique, ou Connais-toi toi-même », vers 1139, ou vers 1125), édition Rainer M. Ilgner, Turnhout, Brepols, 2001, CCCM, 190). Traduction Maurice de Gandillac : Œuvres choisies d'Abélard (Logique, Éthique, Dialogue entre un philosophe, un juif et un chrétien), Aubier-Montaigne, 1945 ; rééd. Conférences (Dialogue d'un philosophe avec un juif et un chrétien). Connais-toi toi-même (Éthique), Cerf, 1993. La moralité placée dans l'intention.

Cours de théologie[modifier | modifier le code]

  • De unitate et trinitate divina, sive Theologia Summi Boni (« De l'unité et de la trinité divine, ou Théologie du Bien suprême », 1120), édition E. M. Buytaert et Constant J. Mews, Turnhout, Brepols, 1987, Corpus Christianorum. Continuatio Mediaevalis (CCCM), t. 13. Traduction J. Jolivet : De l'unité et de la trinité divines, Vrin, 2002. Première version de sa Theologia. Ouvrage condamné au concile de Soissons en 1121.
  • Theologia Christiana (« Théologie chrétienne », 1124 ?), in Petri Abaelardi Opera omnia, t. 2, 1849-1859, p. 357-565. [2] Édition E. M. Buytaert, Turnhout, Brepols, 1969 (CCCM, t. 12), 510 p. Deuxième version de sa Theologia. Trad. an. (incomplète) : J. R. McCallum : Abelard's Christian Theology, Oxford, Blackwell, 1948.
  • Theologia Scholarium (« Théologie des élèves », ou Introductio ad Theologiam, « Introduction à la théologie », 1133-1137), in Petri Abaelardi Opera omnia, vol. 2, p. 1-149.[3] Édition E. M. Buytaert et C. J. Mews, Turnhout, Brepols, 1987, CCCM, t. 13. Troisième version de sa Theologia. Ouvrage condamné au concile de Sens en 1140.
  • Problemata Heloissae (1132-1135), Patrologia latina, 179, c. 677-730.
  • Sententiae Parisienses (« Sentences de Paris ») : édition A. Landgraff, Écrits théologiques de l'école d'Abélard, Louvain, 1934. « Sentences » théologiques.


Critique exégétique[modifier | modifier le code]

  • Sic et Non (« Oui et Non », 1122), in Petri Abaelardi Opera omnia, vol. 1, p. 1329-1683. [4] Édition Blanche Boyer et Richard McKeon, Chicago/London: University of Chicago Press, 1976. Encyclopédie doctrinale rassemblant des textes des Pères de l'Église[58].
  • Commentaria In Epistolam Pauli ad Romanos (Commentaires sur l'épître aux Romains de saint Paul) (vers 1139), édition E. Buytaert, Turnhout, Brepols, 1969 (CCCM, 11). Trad? en an. partielle : E. R. Fairweather (éd.), A Scholastic Miscellany, Westminster John Knox Pr, 1995, p. 276-287.
  • Dialogus inter Philosophum, Christianum et Iudaeum, sive Collationes (« Dialogue entre un philosophe, un chrétien et un juif, ou conférences », 1136-1139, 1125-1127 selon C. Mews), édition G. Orlandi, trad. J. Marenbon, Oxford, Clarendon Press, 2001. Traduction Maurice de Gandillac : Œuvres choisies d'Abélard (Logique, Éthique, Dialogue entre un philosophe, un juif et un chrétien), Aubier-Montaigne, 1945 ; rééd. Conférences (Dialogue d'un philosophe avec un juif et un chrétien). Connais-toi toi-même (Éthique), Cerf, 1993. La raison contre l'autorité.


Disputes théologiques[modifier | modifier le code]

Copie manuscrite du XIIe siècle de Contra Bernardum.
  • Apologia contra Bernardum (« Apologie contre Bernard de Clairvaux », 1139-1140) : édition Eligius M. Buytaert, Apologia contra Bernardum (Ne iuxta Boethianum), in CCCM t. 12, 359–368 ; édition Raymond Klibansky, Epistola contra Bernardum, in Medieval and Renaissance Studies, 5 (1961), p. 1–27. Première réponse aux accusations d'hérésie par saint Bernard.
  • Confessio fidei Universis (« Profession de foi universelle »), édition Charles Burnett, Peter Abelard, Confessio fidei 'universis' : a critical edition of Abelard’s reply to accusations of heresy, in Medieval Studies, 48 (1986), p. 111-138. Deuxième réponse à saint Bernard.
  • Confessio fidei ad Heloisam (« Profession de foi à Héloïse », avril 1141), édition Charles Burnett, in Mittellateinische Jahrbuch, 21 (1986), p. 147-155. Troisième réponse à saint Bernard[59].

Règles liturgiques[modifier | modifier le code]

  • Hymnarius Paraclitensis, édition Joseph Szövérffy, Albany, 1975.
  • Sermones - Epistola introductoria Abaelardi, Patrologia latina, 178, c. 379-610.
  • Expositio Orationis Dominicae, édition Charles Burnett, Revue bénédictine, 95, 1985, 60-72.
  • Expositio Symboli Apostolorum, Expositio Symboli Athanasii, Patrologia latina, 178, 617-632.
  • Expositio in Hexaemeron (vers 1135), édition E. M. Buytaert, Antonianum, 43, 1968, p. 163-194.

Annexes[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Mosaïque de photos de la tombe d'Abélard et d'Héloïse, au cimetière du Père-Lachaise, où il a été transferé en 1817.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Aubé, Saint Bernard de Clairvaux, Paris, Fayard, 2003 (ISBN 2-213-61539-X).
  • Michael Clanchy, Abélard, Grandes biographies, Flammarion, 2000 (ISBN 2-08-212524-6).
  • Étienne Gilson, Héloïse et Abélard, Paris, Vrin, 3e édition 1997.
  • Pierre Lasserre, Un conflit religieux au XIIe siècle, Abélard contre Saint Bernard, Paris, Cahiers de la Quinzaine, 1930.
  • Jean Jolivet :
    • Arts du langage et théologie chez Abélard, Vrin, 1969
    • Abélard, ou la philosophie dans le langage, Cerf/Éditions universitaires de Fribourg, 1969
    • Abélard, Du Bien Suprême, (trad., intro. et notes), Cahiers d'études médiévales, Montréal-Paris, 1978
    • Abélard et son temps, Actes du colloque international de Nantes, Les Belles Lettres, 1979
    • La théologie d'Abélard, édition du Cerf, 1997
  • Jean Jolivet et Jacques Verger, Bernard, Abélard, ou le cloître et l'école, 1982.
  • Jean Jolivet et Henri Habrias, Pierre Abélard, colloque international de Nantes, Presses Universitaires de Rennes, (ISBN 2-86847-777-1), 2003
  • J.P. Letort-Trégaro, Pierre Abélard, Petite Bibliothèque Payot, 1997, (ISBN 2-228-89069-3)
  • (en) John Marenbon, The Philosophy of Peter Abelard, Cambridge University Press, 1997 (ISBN 0-521-66399-7)
  • Constant Mews :
    • (en) Abelard and Heloise, New York, Oxford University Press (Great Medieval Thinkers), 2005.
    • (en) Abelard and his legacy, Aldershot, Algate (Variorum collected studies series ; 704), 2001.
    • (en) Reason and belief in the age of Roscelin and Abelard, Aldershot, Algate (Variorum collected studies series ; 730), 2001.
    • (en) The Lost Love Letters of Heloise and Abelard: Perceptions of Dialogue in Twelfth-Century France, New York: Palgrave, 1999 ; édition révisée, 2008.
    • La voix d’Héloïse. Dialogue de deux amants, Fribourg, Academic Press-Paris, Le Cerf (Vestigia, 31), 2005. (ISBN 2-204-07218-4).
  • (de) Ursula Niggli (éd.), Peter Abelard. Leben, Werk, Wirkung, Forschungen zur europäischen Geistesgeschichte, Herder 2003.
  • Roland Oberson, Héloïse-Abélard. Correspondance, Éditions Hermann, 2008.
  • Roland Oberson, Héloïse revisitée, Éditions Hermann, 2008.
  • Roland Denise Oberson, Abélard et Héloïse. À singulière esclave, maître spécial, Éditions Hermann, 2010.
  • Rémusat de, Charles, Abélard, Librairie philosophique DELADRANGE, 1845.

Références[modifier | modifier le code]

  1. J. Cavelier, 1er étage façade de l'aile du Pavillon Turgot, Cour Napoléon, Paris, ca. 1850.
  2. E. Bouyé, Notice, in Abélard & Héloïse, Correspondance, p. 364, Folio Gallimard, Paris, décembre 2006 (ISBN 2-07-041528-7).
  3. Les sépultures successives d'Abélard et d'Héloïse
  4. B. M. Cook, The birth of Héloïse : New light on a old mystery., Institut of historical research of University of London, Londres, septembre 2000.
  5. a, b, c et d Généalogie de Pierre Abélard
  6. M. et Mme Guizot, Abailard et Héloïse - Essai historique suivi des lettres d'Abailard et d'Héloïse, Didier libraire éditeur, 1853, p. VIII.
  7. Charles de Rémusat, Abélard : sa vie, sa philosophie et sa théologie, volume 1, Didier libraire éditeur, 1855, p. 2
  8. Archives de Loire-Inférieure, fonds de l'abbaye de Buzé : Jugement de Bernard, évêque de Nantes sur un litige avec les moines de Buzay relatif à une vigne. 1153/1157, in Bulletin, vol. IV, p. 50-51., Société des bibliophiles bretons et de l'histoire de Bretagne, Nantes, 1881.
  9. Pierre Abélard, Le nouveau dictionnaire des auteurs 1994, Robert Laffont, p. 4.
  10. Michael Clanchy, Abelard, Flammarion, coll. Grandes biographies, 2000, p. 45, 96, 139, 356, 405, 412.
  11. Abélard, Histoire de mes malheurs, in Héloïse et Abélard, Lettres et vies, Garnier-Flammarion, 1996, p. 42.
  12. M. Clanchy, Abélard, p. 99, 122.
  13. Pierre Riché et Jacques Verger, Des nains sur des épaules de géants: maîtres et élèves au Moyen Âge, Tallandier, 2006, p. 95
  14. Abélard, Histoire de mes malheurs, in Héloïse et Abélard, Lettres et vies, Garnier-Flammarion, 1996, p. 46.
  15. Vita Gosuini (Vie de Goswin), 4445, in M. Bousquet, Recueil des historiens de la France, 14 (1806), p. 442-446.
  16. (notice BnF no FRBNF146260598)
  17. (en) Sylvain Piron, Heloise’s self-fashioning and the Epistolae duorum amantium, dans Lucie Doležalová (éd.), Strategies of Rememberance. From Pindar to Hölderlin, Newcastle-upon-Tyne, Cambridge Sholars Publishing, 2009, p. 103-162.
  18. M. Clanchy, Abélard, p. 71, 236. Ives de Chartres, lettre 218, PL, 162, col. 1196-1197.
  19. M. Clanchy, Abélard, p. 233.
  20. M. Clanchy, Abélard, p. 232, 246.
  21. M. Clanchy, Abélard, p. 323-350 J. Jolivet, La Théologie d'Abélard, Paris, Cerf, 1997.
  22. Abélard, Lettre à Girbert, in Y. Ferroul, Héloïse et Abélard, lettres et vie, Flammarion Paris, 1996.
  23. a, b, c et d Roscelin, Lettre à Abélard, in L. Stouff, Héloïse et Abélard - Lettres, p. 248, 10/18, Paris, 1964.
  24. Concile de Sens
  25. a et b Abélard, Histoire de mes malheurs.
  26. Saint Bernard accusateur d'hérésie contre Abélard : lettre 190 au pape Innocent II (Tractatus contra quaedam capitula errorum Petri Abaelardi, 1140), PL 182. XIV capitula et lettre de Bernard à Innocent II.
  27. O. de Frisingen, Chronique (de), XLVII, cité in L. Stouff, Héloïse et Abélard - Lettres, p. 299, 10/18, Paris, 1964.
  28. a, b et c Abelard, Histoire de mes malheurs, traduction française
  29. Guillaume de Saint-Thierry accusateur d'hérésie contre Abélard : Disputatio adversus Petrum Abaelardum, PL 180, col. 249-282.
  30. Sur le procès en hérésie à Sens en 1140 : Geoffroi d'Auxerre, lettre au cardinal Albinus (vers 1180) ; Bérenger de Tours, Apologeticus, édition R. M. Thomson, in Mediaeval Studies, 42 (1980), p. 111-133 ; Othon de Freising, Gesta Frederici imperatoris.
  31. Paul Émile, De rebus gestis Francorum, X, 5, p. 105v, Michel Gascon, Paris, 1544.
  32. A. Guyot, Vue du tombeau d'Abélaird à Saint-Marcel. Gravure d'après un dessin d'Alexandre Lenoir., in Le Musée des monuments français.
  33. a, b et c Bérenger, Lettre ouverte à Bernard, in L. Stouff, Héloïse et Abélard - Lettres, 10/18, Paris, 1964.
  34. Geoffroy d'Auxerre, Vie de Saint Bernard, V, $ 14, in L. Charpentier, Œuvres complètes de Saint Bernard, t. VIII, 3, Librairie Louis de Vivès édition, Paris, 1866.
  35. Abélard, Dernière lettre à Héloïse, in L. Stouff, Héloïse et Abélard - Lettres, p. 264, 10/18, Paris, 1964.
  36. A.A.L. Follen (de), Alte christliche Lieder und Kirchengesänge : Teutsch und lateinisch: nebst einem Anhange, p. 128-233, Büschler, 1819.
  37. Les Bénéficiaires des cadeaux d'Alexandre Lenoir
  38. H. Silvestre, « L'idylle d'Abélard et d'Héloïse : la part du roman », dans Bulletin de la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques de l'Académie royale de Belgique, 5e série, 71, 1985, p. 157-200.
  39. Jacques Dalarun, « Nouveaux aperçus sur Abélard, Héloïse et le Paraclet », dans Francia. Mittelalter, 32-1, 2005, p. 19-66.
  40. Pierre Abélard, Sic et Non (1122), édi. Boyer et McKeon, 1976, p. 103.
  41. Pierre Abélard, Logica Ingredientibus, édition B. Geyer, I, 1919, p. 10-16 : contre le réalisme des universaux.
  42. Pierre Abélard, Logica Ingredientibus (avant 1121), in B. Geyer (édi.), Peter Abaelards philosophische Schriften, Münster, Aschendorff, 1919-1927.
  43. Pierre Abélard, Éthique, ou Connais-toi toi-même (vers 1139), trad. Maurice de Gandillac, in Conférences. Dialogue d'un philosophe avec un juif et un chrétien, suivi de Connais-toi toi-même, Cerf, 1993, p. 223.
  44. Héloïse, première lettre à Abélard (vers 1133), trad. in Héloïse et Abélard. Lettres et vies, Garnier-Flammarion, 1996, p. 102.
  45. F. Flameng, Abélard et son école sur la montagne Sainte-Geneviève, fresque, Grand escalier du péristyle de la Sorbonne, Paris, 1889.
  46. V. Cousin, Ouvrages inédits d'Abelard pour servir a l'histoire de la philosophie scholastique en France, Imprimerie royale, Paris, 1836.
  47. B. de Fontaine, « comprendre par la raison humaine tout ce qui est en Dieu », Lettre CXCI, 1140.
  48. Abélard, Dialogus inter Philosophum, Christianum et Iudaeum, sive Collationes, in J.P. Migne, Patrologia Latina, vol. CLXXVIII, p. 1641, Le Petit Montrouge édition, Paris, 1855.
  49. E. A. Weber, Histoire de la philosophie européenne, p. 203, Paris, 1886.
  50. V.g. Abélard, Lettre VI à Héloïse, in E. Bouyé, Correspondance, p. 236 & sq., Folio Gallimard, Paris, septembre 2000 (ISBN 2-07-041528-7).
  51. Pierre Abélard, Theologia Summi Boni. Tractatus de unitate et trinitate divina (Théologie du Bien Suprême. Traité de l'unité et de la trinité divines) (1120), édition Constant J. Mews, Turnhout, Brepols, 1987, Corpus Christianorum Continuatio Mediaevalis (CCCM), t. 13 : Petri Abaelardi Opera theologica III'Theologia Summi Boni. Tractatus de unitate et trinitate divina', 1969, p. 86-87. Trad. J. Jolivet : De l'unité et de la trinité divines, Vrin, 2002 (trad. de 1977 revue). M. Clanchy, Abélard, Flammarion, 2000, p. 330.
  52. Pierre Abélard, Commentaria In Epistolam Pauli ad Romanos (Commentaire sur l'épître aux Romains de saint Paul) (vers 1139) : édition E. M. Buytaert, Commentary on Romans, CCCM, t. 11 : Petri Abaelardi Opera Theologica I, p. 113-118.
  53. Wikisource : Lettre première. — Abélard à un ami : histoire de ses malheurs.
  54. Phrase reprise, avec une traduction du latin différente par Alphonse de Lamartine (« Ils étaient cruels et sans frein dans leur licence », dit-il en parlant des moines et non des habitants du pays comme le fait une autre traduction, celle de wikisource), Héloïse et Abélard, année 1070 de J.-C.
  55. Planctus
  56. Abélard, Lamentations
  57. Poeme a Astrolabe
  58. Traduction sic et non d'Abélard
  59. Dernière lettre d'Abélard à Héloïse

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Abélard réhabilite le mot et la chose, science païenne alors interdite parce qu'antérieure à l'Évangile. Il sera condamné pour avoir oser promouvoir un discours sur Dieu au lieu de se contenter de répéter et illustrer la Parole divine et avoir cherché à l'expliquer au lieu de seulement s'y conformer et lui obéir.
  2. Abailard, improprement transcrit aujourd'hui Abélard, le ae latin indiquant un é ouvert, est son prénom. Les noms de famille n'existaient pas à l'époque. Les individus d'un même prénom étaient parfois distingués par leur lieu d'origine. Abélard eut été Abailard du Palais. Le second prénom, qui n'était pas utilisé à la ville, indique probablement que l'enfant a été baptisé le jour de la Saint Pierre. Durant la vie monastique, c'est ce prénom de baptême qui était utilisé.
  3. Béranger, le père d'Abélard, habite chez son beau père. Il n'y a pas en Bretagne ni en Irlande à proprement parler de dot. Le régime normal, à la différence des pays de droit latin, est celui de la séparation de biens.
  4. Il est plausible que Béranger a servi sous les ordres de son futur beau père.
  5. A cette époque, tous les bretons s'adonnent au jeu de crosse, qui a une fonction éducatrice importante.
  6. Une tradition orale rapportée en 1894 par l'historien local Gabriel du Chaffault évoque une rencontre d'Héloïse et Abélard au bord de l'étang où il aurait été question de suicide, pratique rendue à la mode au XIXe siècle par Werther. Cette localisation a été dénoncée en 2009 par Mickael Wilmart, enseignant de l'EHESS, au seul motif d'absence de preuve (Cf. note de l'Association Pierre Abélard, site référencé infra).
  7. Cette cour verra naître soixante ans plus tard le genre de cour en langue vulgaire sous la plume de Chrétien de Troyes
  8. Il s'agit donc d'une affaire où le Boucher du Roi mêle, ce qui est la norme, intérêts privés et intérêt public.
  9. La déposition du l'empereur Charles le Gros et les invasions normandes ont donné l'occasion au marquis de Neustrie Eudes de prendre le pouvoir le 29 février 888 au titulaire du royaume de Francie occidentale Charles le Simple, pendant la minorité de celui-ci. À la mort d'Eudes, la conjuration est poursuivie par le frère du défunt, Robert, lequel est tué à la bataille de Soissons, le 15 juin 923. Pour autant, Charles le Simple ne parvient pas à restaurer sa puissance. Son fils Louis d'Outremer puis son petit-fils Lothaire ne règnent plus que nominalement face aux grands féodaux.
    En 958, quatre ans après l'avènement de Lothaire, Thibauld de Blois, inventeur du donjon (Blois, Chartres, Châteaudun, Chinon, Saumur), beau-frère du roi Alain puis du comte Foulques, s'érige en gouverneur de la Neustrie, c'est-à-dire chef administratif, et ne reconnait aucun suzerain. Deux ans plus tard, Hugues Capet, devenu majeur, obtient du même Lothaire le titre de duc des Francs, c'est-à-dire de chef militaire, dont son père, Hugues le Grand, avait bénéficié. Presque trente ans plus tard, le 21 mai 987, la mort opportune du dernier carolingiens Louis Le Fainéant sur un terrain de chasse d'Hugues Capet ne fait que relancer la rivalité entre robertiens et thibaldiens. Ceux-ci finissent, par mariages, par acquérir un territoire enserrant le domaine capétien entre la vallée de la Loire, la Champagne et la seigneurie de Montmorency étendue au comté de Beauvais. La guerre d'influence se joue également au sein de l'Église.
  10. Bernard de Clairvaux fera beaucoup d'efforts par la suite, vis-à-vis du pape comme de ses confrères ainsi que dans ses écrits, pour justifier la condamnation à laquelle il a apporté tout son zèle. Dans cette œuvre de propagande, seule la version du saint, à quelques témoignages près, est restée documentée. Par exemple, il fait dire que c'est Abélard, simplement demandeur d'une disputation, qui aurait demandé à avoir un procès mais que lui, plein de bienveillance, n'aurait jamais voulu y participer (Cf. B. de Fontaine, Lettre au pape Innocent II au nom des évêques de France, in Charpentier, op. cité, t. II. Cf. Geoffroy d'Auxerre, op. cité, V, 13). Ayant apparemment récusé ses juges quand il a vu qu'il n'aurait pas de procès équitable et demandé un examen direct de l'affaire par Rome, Abélard a été décrit par ses détracteurs comme un homme soudainement, pour ne pas dire miraculeusement, frappé d'une incapacité à prendre la parole (Cf. Geoffroy d'Auxerre, op. cité, V, 14).
  11. Il s'agit de l'absence de réponse positive définitive dans toute « expérience cruciale », ce que Karl Popper reformule d'un point de vue athé sous le terme de « falsifiabilité ».
  12. « In omni quippe disciplina tam de scripto quam de sententia se ingerit controversia et in quolibet disputiationis conflictu firmior rationis veritas reddita quam auctoritas ostensa »

    — Dans tout domaine, exégèse aussi bien que doctrine, surgit la controverse, et au milieu des contradictions d'un débat, etc.