Mystique rhénane

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La mystique rhénane est un courant spirituel catholique de grande ampleur, qui s'est étendu approximativement des Flandres à la Rhénanie, entre le XIIIe et le XIVe siècle. Lorsqu'ils entendent souligner son extension géographique, les spécialistes parlent de "mystique rhéno-flamande", mais lorsqu'ils veulent désigner le courant par son épicentre culturel (de Cologne à Constance), ils le nomment "mystique rhénane", certains allant jusqu'à réserver cette expression à la tendance spéculative (eckhartienne) du courant. Ses plus célèbres représentants sont Hildegarde von Bingen et Gertrude de Helfta, Hadewijch d'Anvers et Mechtilde de Magdebourg, Maître Eckhart, Henri Suso et Jean Tauler, ainsi que Jan van Ruusbroec.

Contexte historique[modifier | modifier le code]

XIIe siècle[modifier | modifier le code]

La mystique rhénane trouve son origine dans le bouillonnement spirituel du XIIe siècle, lequel se manifeste par la réforme ou la création d'ordres monastiques : cisterciens, chartreux, fontevristes, etc., auxquels on peut adjoindre les prémontrés. Ces nouveaux ordres religieux drainent de nombreuses recrues, de sorte qu'entre l'Escaut et le Rhin, les fondations de monastères masculins, et plus encore féminins, se multiplient. Ces communautés développent une théologie basée sur leur mode de vie : liturgie, lectio divina, contemplation. Ainsi, avec Bernard de Clairvaux, mais aussi Rupert de Deutz ou Philippe de Harveng, émerge une exégèse spirituelle des textes sacrés, qui fera école. En Rhénanie, deux bénédictines dominent cette époque : Hildegarde von Bingen et Elisabeth de Schönau[1].

XIIIe siècle[modifier | modifier le code]

Le XIIIe siècle voit l'apparition de mouvements apostoliques qui cherchent à mettre en exergue et pratiquer la pauvreté évangélique. Parmi ceux-ci, les uns seront jugés hétérodoxes (les cathares ou les disciples de Pierre Valdo, par exemple), tandis que d'autres deviendront des fers de lance de la chrétienté, à savoir les ordres mendiants, initiés par François d'Assise (franciscains) et Dominique de Guzman (dominicains). Ce phénomène vient du Sud, mais le Nord (Flandre, Brabant, Pays-Bas, Allemagne du nord) va également être témoin d'une forme de vie inédite, relevant de la mouvance apostolique : les béguines, dont l'origine demeure, à ce jour, sujette à hypothèses[2].

Ces femmes ne sont pas des religieuses, mais elles vivent pieusement, dans de petites communautés, travaillant de leurs mains pour gagner leur pain, et soignant les malades. Comme il ne s'aligne pas sur les cadres reconnus par l'Eglise, ce mode d'existence et la culture spécifique qui l'accompagne, vont attirer la suspicion des autorités. Les cisterciens et les prémontrés s'étant récusés, les béguines trouveront parmi le personnel des ordres mendiants des directeurs spirituels avertis[3]. Arrivés à Cologne en 1221, les Dominicains rencontrent un énorme succès en Rhénanie : nantis de leur prestige intellectuel, ce sont eux qui guideront la plupart des béguines de la région, mais aussi les moniales dominicaines et même les cisterciennes[4]; étant donné qu'ils s'expriment en moyen allemand, leur prédication va également toucher des groupes dévots ("les Amis de Dieu") et le petit peuple.

Au mouvement béguinal du XIIIe siècle appartiennent, d'ouest en est, des personnalités comme Hadewijch d'Anvers, sainte Lutgarde d'Aywières, Marie d'Oignies, Julienne de Cornillon et Mechtilde de Magdebourg, laquelle finira ses jours dans le fameux monastère de Helfta. Cette communauté cistercienne fondée par Gertrude de Hackeborn, compte, à cette époque, deux illustres mystiques : Mechtilde de Hackeborn et Gertrude de Helfta. Du côté belge, il convient de citer une autre moniale : Béatrice de Nazareth[5].

XIVe siècle[modifier | modifier le code]

Le XIVe siècle assiste à l'émergence de la mystique spéculative dans le milieu rhénan. En 1303, Maître Eckhart, frais émoulu de l'Université de Paris, est élu provincial de Saxe, tandis que ses principaux disciples, Henri Suso et Jean Tauler ne sont encore que des enfants[6]. Ces dominicains vont s'attacher à une double mission : d'une part, jeter des passerelles entre l'expérience des béguines et moniales, et les concepts de la théologie scolastique; d'autre part, se démarquer de cercles voisins, considérés comme hérétiques (secte du Libre Esprit), et ce dans le contexte délicat de la condamnation du mouvement béguinal, prononcé par le concile de Vienne (1311-1312). Pour y parvenir, ils se basent essentiellement, à la suite d'Albert le Grand (dominicain de Cologne), sur la théologie du Pseudo-Denys, un philosophe néoplatonicien du Ve siècle, converti au christianisme[7]; mais contrairement à son aîné, Thierry de Freiberg, Eckhart cherche également à réaliser une synthèse entre ce néoplatonisme et l'aristotélisme de son maître, Thomas d'Aquin. Par ailleurs, en contexte brabançon, le chanoine Jan van Ruusbroec opère le lien entre pôle flamand et pôle rhénan. Sa réévaluation critique de l'œuvre d'Eckhart, après la condamnation posthume de celle-ci en 1329[8]., prépare la Devotio moderna qui, apparue en Hollande vers la fin XIVe siècle, répandra, dans la zone d'influence de la Mystique rhénane, sa méfiance à l'égard de toute construction intellectuelle comme de tout phénomène surnaturel.

XVe siècle[modifier | modifier le code]

Entre 1400 et 1430 paraît la Theologia deutsch, un ouvrage anonyme qui reprend certaines thèmes eckhartiens, en insistant surtout sur la vie du Christ. Même si Luther appréciait cette œuvre, ainsi que certains textes de Tauler, il n'en reste pas moins que le réformateur n'a pas voulu fonder sa spiritualité sur l'héritage médiéval, et que la Réforme a fait fermer, au cours du XVIe siècle, toutes lees maisons religieuses d'Allemagne[9]. Du côté catholique, Erasme reste fidèle à la Devotio moderna de ses maîtres hollandais : c'est un moraliste, pas du tout un mystique. Parmi les humanistes du XVe siècle, Nicolas de Cues semble le seul à manifester encore un certain intérêt pour la théologie négative d'Eckhart[10]. En réalité, il faudra attendre le XVIe siècle pour que se manifeste un regain d'intérêt vis-à-vis de la mystique rhénane : chez le bénédictin Louis de Blois-Châtillon et, par son intermédiaire, dans la spiritualité du Siècle d'or espagnol.

Spiritualité[modifier | modifier le code]

Deux herméneutiques[modifier | modifier le code]

Sans vouloir rigidifier les oppositions, on distingue habituellement dans la Mystique rhénane une tendance affective et une tendance spéculative. Chacune se fonde sur un texte biblique emblématique, assorti d'une herméneutique précise. La tendance affective se base sur une exégèse spirituelle du Cantique des cantiques, tandis que la tendance spéculative se base sur une interprétation métaphysique du Prologue de l'évangile de Jean[11]. L'exégèse spirituelle poursuit une tradition qui débute avec Bernard de Clairvaux, marquée par l'enseignement patristique et la lyrique courtoise, alors que l'interprétation métaphysique constitue une reprise critique de la théologie négative du Pseudo-Denys, marquée par un souci de traduire en termes néoplatoniciens l'approche chrétienne du divin. Le point de départ est évidemment toujours le donné révélé, et sa mise en relation avec l'expérience vécue. Cependant, la tendance affective théorise cette mise en relation au moyen d'un héritage platonicien légué par Augustin d'Hippone : comme dans l'exemplarisme, il s'agit de rechercher l'empreinte trinitaire dans les réalités sensibles, en vue d'une élévation progressive vers leur Créateur. De son côté, la tendance spéculative insiste essentiellement sur le dépassement des images sensibles, en fonction d'une dialectique déterminée par la transcendance du Dieu Un, laquelle exige, après l'affirmation des perfections divines, la négation de celles-ci, conçues en des termes trop faiblement humains.

La mystique affective[modifier | modifier le code]

La contemplation tend à l'union avec le divin. Trouvant son origine dans un chant d'amour biblique, la spiritualité peut envisager cette union sur le modèle du mariage : l'Epoux du texte sacré, c'est Jésus, et l'Epouse c'est l'âme, choisie pour entrer, par la médiation du Christ, parfaite image de Dieu, dans les secrets de la Trinité. Cette mystique dite "sponsale"[12] est donc christocentrique. Elle va développer une écriture, souvent collective, qui exprime l'expérience spirituelle pas le biais de visions et de révélations particulières, qui, sans avoir le caractère cosmique des ouvrages d'Hildegarde von Bingen, ne sont jamais séparées d'un contexte liturgique et sacramentel, où l'image a valeur de symbole. Ce faisant, elle constitue un patrimoine de dévotions qui connaîtra de longs développements ultérieurs (pas toujours dans le sens originel) : principalement le Sacré-Cœur, la Vierge médiatrice et l'intercession pour les âmes du Purgatoire. Les œuvres les plus représentatives de cette tendance sont celles rédigées par la moniale Gertrude la Grande, au XIIIe siècle, à Helfta. Toutefois, la mystique sponsale ne se limite pas aux cisterciennes : béguines, Hadewijch développe un lyrisme courtois, Lutgarde initie le culte du Sacré-Cœur et Mechtilde de Magdebourg s'intéresse au Purgatoire. Elle ne concerne pas seulement les femmes, comme en témoigne la biographie d'Hermann Joseph de Steinfeld. Elle dépasse largement le XIIIe siècle, avec L'ornement des noces spirituelles de Jan van Ruusbroec, par exemple.

La mystique spéculative[modifier | modifier le code]

Chez Eckhart[modifier | modifier le code]

L'union avec le divin trouve ici sa justification intellectuelle, par l'intermédiaire de l'aristotélisme : la nature a doté l'intellect humain d'une capacité de contempler le Premier Moteur; et du néoplatonisme : dans son irrésistible remontée vers l'Un, l'âme individuelle réfléchit, comme un miroir (speculum, d'où spéculatif), les perfections de celui-ci. Selon Eckhart, cette union ne doit pas être envisagée comme une réalisation personnelle, indépendamment des sacrements (thèse du Libre Esprit). En effet, le baptême octroie le don de la grâce créée, et le chrétien peut alors, de surcroît, aspirer à la grâce incréée : l'Esprit-Saint venant habiter l'âme du croyant. Cette inhabitation trinitaire est le sommet d'un processus de déification de l'humain, lequel processus a été rendu possible par l'incarnation du Verbe (prologue de l'évangile de Jean), et doit prendre modèle sur le comportement vertueux du Christ, nouvel Adam : humilité, pauvreté, noblesse et surtout détachement, c'est-à-dire liberté profonde de l'âme[13]. En dépit de ce christocentrisme, des difficultés surgissent dans la formulation des étapes spirituelles : le détachement par rapport au créé ne doit pas aboutir à un quelconque quiétisme; la saisie de la Déité (fonds commun aux personnes trinitaires) dans un au-delà de l'Etre, relève de la théologie négative et non du panthéisme; l'union finale, dite "transformante", s'opère sans confusion ni suppression des natures humaine et divine.

Chez ses disciples[modifier | modifier le code]

La conceptualisation de l'expérience mystique exige donc mise au point théorique et discernement pratique. C'est à cette tâche que s'attelleront les disciples d'Eckhart, après la condamnation de certaines thèses de celui-ci. Henri Suso relie l'idéal de détachement à une conformation au Christ souffrant sa Passion, condition pour être transformé dans la déité. Plus sensible à une mystique de Noël, Jean Tauler approfondit dans ses prédications l'idéal d'engendrement du Christ dans l'âme. Ruusbroec réalise une reprise très critique de la doctrine eckhartienne, supprimant la référence à l'Un pour ne garder que la Trinité, et dénonçant la "vacuité" des spéculations ontologiques, qu'il rend responsable d'un certain quiétisme[14]. Il convient de souligner des communications possibles avec la mystique affective : en réinvestissant la Passion du Christ, Suso renoue avec des thèmes dévotionnels, qui seront exploitées par ses moniales biographes (dont Elisabeth Stagel), non sans mièvrerie ni dolorisme, dans un style proche de la Vita d'Hermann Joseph; en développant une mystique de Noël, Tauler s'apparente au cistercien Guerric d'Igny, qui évoquait déjà un engendrement du Christ dans l'âme; Ruusbroec relance la mystique sponsale et justifie, comme son émule, Jan van Leeuwen, le recours aux images.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Alain de Libera, La mystique rhénane, Paris, Éditions du Cerf, 1999.
  • Article de Giovanni Gonnet : Les Vaudois et la mystique rhénane
  • Article de Benoit Beyer de Ryke : Mystique rhénane et spiritualité laïque. Les raisons probables du procès contre Maître Eckhart au XIVe siècle - Centre interdisciplinaire d'étude des religions et de la laïcité
  • Article de Marie-Anne Vannier : Eckhart et le prologue de Jean - Graphè no 10 (2001), p. 125-142
  • Andrew Weeks, German mysticism from Hildegard of Bingen to Ludwig Wittgenstein, State University of New York, 1993.
  • Eric Kaija Guerrier, La Traversée de l'Intervalle (un livre-disque consacré aux aperçus fragmentaires de l'influence de la mystique rhénanique sur la franc-maçonnerie christique), Paris, Éditions Yves Meillier et Balandras Éditions, 2010.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. J. Ancelet-Heustache, "Maître Eckhart et la mystique rhénane", coll. Maîtres spirituels, 7, Seuil, 1980, p. 13.
  2. J. Ancelet-Heustache, op. cit., p. 15.
  3. J. Ancelet-Heustache, op. cit., p. 16.
  4. J. Ancelet-Heustache, op. cit., p. 21.
  5. J. Ancelet-Heustache, op. cit., pp. 16-19.
  6. J. Ancelet-Heustache, op. cit., p. 41.
  7. J. Ancelet-Heustache, op. cit., p. 10.
  8. J. Ancelet-Heustache, op. cit., p. 127.
  9. J. Ancelet-Heustache, op. cit., p. 167.
  10. J. Ancelet-Heustache, op. cit., p. 170.
  11. A. de Libéra, "Rhéno-flamande, mystique", pp. 1226, col. 2 - 1229, col. 2, in Y. Lacoste (dir.), "Dictionnaire critique de théologie", Paris, Presses Universitaires de France, 2007, p. 1227, col. 1.
  12. P. Doyère, Gertrude d'Helfta, p. 331-339, in Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, tome VI, Paris, Beauchesne, 1967, pp. 334.
  13. A. de Libéra, op. cit., p. 1228, col. 1.
  14. A. de Libéra, op. cit., p. 1228, col. 2 - 1229, col. 1.

Liens externes[modifier | modifier le code]