Gilbert de la Porrée

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Gilbert de la Porrée
Image illustrative de l'article Gilbert de la Porrée
Gilbert de la Porrée
Biographie
Naissance 1076
Poitiers
Décès 4 septembre 1154
Poitiers
Évêque de l’Église catholique
Consécration épiscopale 1142
évêque de Poitiers
1142 – 1154
Précédent Grimoard Calo Suivant
Autres fonctions
Fonction religieuse
chancelier du séminaire cathédral de Chartres

Gilbert de la Porrée, (connu aussi comme Gilbertus Poretta, de préférence à Porretanus[1], ou Pictavieiisis, ou simplement Gilbert de Poitiers), (né à Poitiers en 1076, mort le 4 septembre 1154) était un théologien scolastique et philosophe français, nommé évêque de Poitiers en 1142.

Biographie[modifier | modifier le code]

Né à Poitiers, il étudie dans les écoles de cette ville, à la tête desquelles se trouve Hilaire de Poitiers, puis aux écoles de Chartres, avec pour maître, Bernard de Chartres, puis à Laon, où il sera l'élève d'Anselme et Raoul (ou Radulphe). Il se fait remarquer par l'étendue à la subtilité de son esprit à chacune de ses apparitions.

De retour à Chartres, il enseigne la philosophie pendant une quinzaine d'années, où il obtient le titre de chancelier. Il y fut considéré rapidement comme un maître important et s'éleva contre les paresseux ou les arrivistes qui considéraient la durée de l'étude trop longue et leur conseillait de se faire boulanger : « le seul qui accepte tous ceux qui n'ont pas d'autre métiers ou d'autres travail, un métier très facile à exercer et propre surtout à ceux qui cherchent plutôt leur pain que leur instruction » [2]. Il enseigne l'année suivante à l'Université de Paris, avec Jean de Salisbury pour élève.

Il participe au concile de Sens en 1141, à l'issue duquel Abélard fut censuré. On dit que l'accusé, l'ayant aperçu, lui lança ce vers d'Horace : Nam tua res agitur, paries cum proximus ardet (Quand le feu est à la maison voisine, vous pouvez craindre pour la vôtre). Placé ensuite à la tête de l'école de Saint-Hilaire de Poitiers, il se voit confier, en 1142, le gouvernement du diocèse du même nom[3].

Concile de Paris[modifier | modifier le code]

En plein synode, au cours d'un sermon, il produit sur la Sainte-Trinité des propositions qui choquent la foi commune. Deux archidiacres du diocèse croient devoir soumettre ces propositions au Saint-Siège. Ils s'appellent Arnaud — surnommé « qui ne rit pas » — et Calon. Ils partent pour l'Italie et rencontrent à Sienne le pape Eugène III. Celui-ci, forcé de s'éloigner de Rome devant la révolte suscitée par Arnaud de Brescia, avait pris le chemin de la France.

Un concile est ouvert à Paris après les fêtes de Pâques 1147, auquel participent le Pape et plusieurs cardinaux. Bernard de Clairvaux y remplit contre Gilbert le rôle qu'il avait rempli à Sens contre Abélard. Sous la pression de Bernard de Clairvaux[4] et du pape Eugène III, il voit quatre de ses propositions condamnées :

  • L'essence divine n'est pas Dieu.
  • Un seul Dieu n'est pas trois personnes, bien que trois personnes soient un seul Dieu.
  • Les attributs divins ne tombent pas sur les personnes divines.
  • La nature divine n'est point incarnée, mais seulement la personne du Verbe.

La discussion dure plusieurs jours, mais le Pape remet la décision au concile qui se tiendra à Reims l'année suivante.

Concile de Reims[modifier | modifier le code]

À ce concile, ouvert à Reims (dans la « salle du Tau » de l'évêché et non à la cathédrale) le 21 mars 1148, sont présents des cardinaux, des évêques de France, d'Allemagne, d'Angleterre, d'Espagne, et parmi les docteurs, Pierre Lombard et Robert de Melun.

Les quatre thèses incriminées, qui avaient été publiées dans un commentaire sur Boèce (et dans une prose rimée sur la Trinité), sont condamnées au cours du concile, mais Gilbert se rétracte : « Si vous croyez autrement, je crois comme vous ; si vous dites autrement, je dis comme vous ; si vous écrivez autrement, j'écris comme vous », dit-il au pape. On lui reprochait d'avoir enseigné que « la nature divine, ou divinitas, n'est pas Dieu mais la forme par laquelle il est Dieu, de même que l'humanité n'est pas l'homme mais la forme par laquelle elle est homme », bien qu'il n'ait jamais enseigné cela, puisqu'il maintenait la simplicité divine. C'est grâce à son immense érudition théologique qu'il a pu étayer sa doctrine. Plus généralement, Bernard lui reprochait une approche trop dialectique et philosophique de la Trinité et des mystères, comme il en avait été pour Abélard au concile de Sens, huit ans plus tôt.

Le pape condamne les quatre articles et ordonne la correction de l'ouvrage incriminé. Gilbert est acquitté, et se réconcilie avec les archidiacres qui l'ont dénoncé, dont l'un, Calon, deviendra son successeur immédiat sur le siège de Poitiers.

Gilbert meurt en 1154, dans sa ville épiscopale, avec la réputation d'homme religieux et savant. Il est inhumé dans l'église de Saint-Hilaire.

Théologie[modifier | modifier le code]

Après le concile de Reims, Bernard lui demande un entretien théologique. L'évêque répond que si Bernard veut comprendre sa pensée, il lui faut avant étudier tous les arts libéraux et aussi les autres.

« La nature de la distinction échappe à certains esprits rudes et sans culture, mais elle doit être affirmée en même temps que la simplicité divine ; elle tient à une condition absolue de la pensée elle-même fondée dans l'être. »

— Gilbert de la Porrée, In libibrum de Trinitate, P.L., t. LXIV, col. 1302-1303.

Il distingue entre Dieu (deus) et déité (deitas), ce qui inspirera Maître Eckhart.

Philosophie[modifier | modifier le code]

Gilbert de la Porrée se mit à la tête des réalistes de l'universel (Scot Érigène, Anselme de Laon, Guillaume de Champeaux). Pour lui, seul existe l' individuum ou individu (c'est-à-dire qu'il possède une réalité ontologique relative), alors que le dividuum, ou universel, est intelligible par la relation de similitude entre les individus. Gilbert est un platonicien  : les formes sont l'image des Idées.

À l'instar de Bernard de Chartres et dans la droite ligne des néoplatoniciens tels le Pseudo-Denys l'Aréopagite, Gilbert de la Porrée affirme que l'homme à la recherche des secrets de la nature, à la recherche de son destin, déchiffrant l'univers, s'y retrouve lui-même[5]. Quant à Dieu, pour les chartrains, il n'agit que par ses lois, s'étant retiré du monde qu'il a créé.

Gilbert fait une distinction entre le quod est (ce qui est) et le quo est (par quoi c'est). Selon Alain de Libera, "la distinction quo est / quod est est peut-être l'acquis le plus important de la métaphysique préscolastique."[6]

Il divise les prédications (attributions) en substances (substantiae), inhérences (inhaerentiae) et adhérences (adhaerentiae). Son commentaire du Contra Eutychen et Nestorium de Boèce distingue entre ce qui inhère, ce qui est présent de l'extérieur et ce qui s'attache de quelque manière extrinsèque. Un Clarembaud d'Arras critiquera le système conceptuel de Gilbert de la Porrée pour sa difficulté, voire son obscurité (J. Jolivet).

Le Livre des six principes[modifier | modifier le code]

On connait les dix Catégories ou classifications d'Aristote qui forment le premier livre de l’Organon. Parmi ces dix Catégories, le Stagirite semble s'être attaché de préférence aux quatre premières, la substance, la quantité, la relation, la qualité. Aussi estimait-on que ses explications étaient insuffisantes sur les six dernières, l'action, la passion, le lieu, le temps, la situation, la manière d'être. C'est pour compléter l'œuvre du philosophe grec que Gilbert composa le Livre des six principes, ou des dix dernières catégories d'Aristote.

Ce livre a été souvent imprimé in antiquis latinis Aristotelis editionibus, à la suite des Catégories d'Arisote. Devenu un classique de l'université, rangé parmi les œuvres d'Aristote, Porphyre et Boèce, il fut commenté par Albert le Grand et Gilles de Rome.

Gilbert de la Porrée et ses disciples : Jourdain Fantosme, Yves de Chartres et Jean Beleth.

Postérité[modifier | modifier le code]

Gilbert de la Porrée forma de nombreux disciples, les porrétains, tels Nicolas d'Amiens, connu par son De arca fidei, l'anglais Jourdain Fantosme, Yves de Chartres, Jean Beleth, auteur du Rationale divinum officiorum, Ébrart de Béthune, Othon de Freising et enfin Jean de Salisbury.

Liste des œuvres[modifier | modifier le code]

  • Sermon sur le Cantique des Cantiques
  • des Commentaires, sur les Psaumes, Jérémie, les Épîtres de Saint-Paul et sur l'Apocalypse.
  • Deux lettres, une à Bernard de Clairvaux et l'autre à l'abbé de Saint-Florent.
  • La prose rimée sur la Trinité, mentionnée au concile de Reims est perdue.
  • Commentarium in Boethii Opuscula Sacra, édi. N. M. Häring, Toronto, Pontifical Institute of Medieval Studies, 1966.
  • De sex Principiis ou Liber sex principiorum [Des six Principes] (PL. t. CLXXXVIII, col. 1257-1270). C'est Roland de Crémone et Albert le Grand qui attribuaient, les premiers, ce texte à Gilbert. Il reste des doutes sur son attribution.
Apocryphes
  • Liber de causis est un traité remanié de Proclus.
  • Livre des 24 philosophes.
Œuvres de l'école porrétienne
  • Compendium logicae porretanum (Compendium porrétien de logique), in Cahiers de l'Institut du Moyen Âge grec et latin (CIMAGL), XLVI (1983), p. 1-113.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Geoffroy d'Auxerre, Libellus contra capitula Gilberti Pictaviensis episcopa, Patrologie Latine, t. CLXXXV, col. 617-618.
  • H.C. Van Elswijk, Gilbert Porreta. Sa vie, son œuvre, sa pensée, Louvain, 1966.
  • J. Jolivet et A. de Libera (éd.), Gilbert de Poitiers et ses contemporains, Naples, Bibliopolis, 1987.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. F. Pelster, Scholastik, XX-XXIV, 1949, p. 401-403.
  2. Jean de Salisbury, Metalogicus, I, 5, Patrologie Latine, t. CXCIX, col. 832.
  3. Cf. Theresa Gross-Diaz, The Psalms Commentary of Gilbert of Poitiers. From Lectio Divina to the Lecture Room, Leyde,‎ 1996, p. 1-9
  4. Bernard de Clairvaux, De Consideratione, Livre V, et Sermon LXXXX, par exemple.
  5. J. Le Goff, Les intellectuels au Moyen Âge, Paris, 1985.
  6. Dictionnaire du Moyen Âge, PUF, 202, p. 589.

Sources[modifier | modifier le code]

  • Barthélémy Hauréau, De la philosophie scolastique, Paris, 1850, p. 294-318. (Google)
  • Pierre Féret, La Faculté de théologie de Paris et ses docteurs les plus célèbres, vol. I, Paris, 1894-1897. (Gallica)