Intentionnalité

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L'intentionnalité (on trouve parfois aussi « intentionalité ») est un concept majeur de la philosophie de l'esprit du XXe siècle. Issu d'Aristote et de la philosophie médiévale, il est remis au centre des réflexions par Franz Brentano dans ses cours à Vienne à la fin du XIXe siècle. Dans l'acception contemporaine du mot, est intentionnel ce qui est « à propos de quelque chose », « contient quelque chose à titre d'objet », « a un objet immanent ». Les croyances sont un exemple typique d'états mentaux intentionnels. Elles sont nécessairement à propos de quelque chose. Certains philosophes, comme les phénoménologues, ont fait de l'intentionnalité une caractéristique centrale de la conscience, affirmation qui est controversée.

Histoire du concept[modifier | modifier le code]

Conceptions médiévales[modifier | modifier le code]

Le concept d'intentionnalité remonte aux scolastiques, notamment à partir des commentaires du De Anima d'Aristote. Alain de Libera relève les différents sens du terme :

« Intention (latin intentio) :

  1. Sens psychologique : au XIIe siècle, traduction de l'arabe (ma'qûl, ma'nâ), pensée, concept, idée, signification. Traduit aussi le grec logos, au sens de forme (comme dans l'expression « l'intention d'une chose », intentio rei) et de formule (comme dans l'expression : « l'intention d'homme » est animal-raisonnable-mortel-bipède) ;
  2. en optique : « idole » [image] émise par un objet affectant l'appareil perceptif ;
  3. chez Avicenne : représentation d'origine non sensible (par ex. la saisie d'un danger), formée dans les sens internes, associée à une perception sensible (par ex. la vision d'un loup)[1]... »

Thomas d'Aquin héritera de cette polysémie et fera de l'intentio, dans le domaine intellectuel, la notion de la chose telle qu'elle est connue et appréciée par l'intellect, c'est-à-dire sa représentation[2].

Duns Scot est un bon témoin de cette diversité, qu'il s'efforce de réduire à quatre acceptions principales :

  1. l’intentio comme actus voluntatis (acte de volonté), acception éthique d' intentio, la première historiquement attestée, qui rejoint le sens courant de l'intention volontaire ;
  2. l’intentio comme forme (la forme aristotélicienne, entendue à la fois comme forme et comme définition réalisée dans les choses extra-mentales) ;
  3. l’intentio comme concept ;
  4. l’intentio comme ratio tendendi in objectum (au sens de ce qui fait office de principe formel dans l'acte de visée par lequel une puissance cognitive s'oriente vers son objet).

La reprise de Franz Brentano[modifier | modifier le code]

Au début du XXe siècle, un philosophe et psychologue autrichien, dominicain et commentateur d'Aristote, Franz Brentano, remet le concept d'intentionnalité au centre de la pensée philosophique. Selon lui, l'intentionnalité est le critère permettant de distinguer les « faits » psychiques des « faits » physiques : tout fait psychique est intentionnel, c'est-à-dire qu'il contient quelque chose à titre d'objet, bien que ce soit toujours d'une manière différente (croyance, jugement, perception, conscience, désir, haine, etc.).

« Ce qui caractérise tout phénomène mental, c'est ce que les scolastiques du Moyen Âge nommaient l'in-existence intentionnelle (ou encore mentale) d'un objet, et que nous décrivons plutôt, bien que de telles expressions ne soient pas dépourvues d'ambiguïtés, comme la relation à un contenu ou la direction vers un objet (sans qu'il faille entendre par là une réalité), ou encore une objectivité immanente[3]. »

L'intentionnalité en phénoménologie[modifier | modifier le code]

Le concept d'intentionnalité est repris par Edmund Husserl, un élève de Franz Brentano, qui s'émancipe de ce dernier et fonde une nouvelle discipline : la phénoménologie. L'intentionnalité a toujours gardé un rôle central dans l'élaboration de la phénoménologie.(voir Heidegger et Être et Temps )

« Le concept d'intentionnalité, pris comme nous l'avons fait dans son ampleur indéterminée, est un concept de départ et de base absolument indispensable au début de la phénoménologie[4]. »

Il restera le concept clé de la phénoménologie et de l'existentialisme au long du XXe siècle. Jean-Paul Sartre par exemple, s'inspire largement de ce concept, qu'il considère comme étant « l'idée fondamentale de la phénoménologie », comme « éclatement au monde »[5].

Par la suite, il est également repris pour être analysé et critiqué par la philosophie de l'esprit analytique et plutôt anglo-saxonne (Searle notamment), dont le projet principal est de « naturaliser » l'intentionnalité, c'est-à-dire d'en rendre compte en termes non intentionnels.

Intentionnalité et intensionnalité[modifier | modifier le code]

Dans cette démarche, les philosophes analytiques ont essayé de rapprocher l'intentionnalité du concept linguistique d'intensionnalité (avec un S), qui est une caractéristique de certaines propositions : les propositions intensionnelles (par opposition aux propositions extensionnelles) ne satisfont pas certaines règles de substituabilité extensionnelle. Ainsi, « Pierre croit que la Corse est au sud de la France » n'est pas équivalent à « Pierre croit que l'île de Beauté est au sud de la France » si Pierre ignore que l'île de Beauté est la Corse.

Toutefois, ce rapprochement a été critiqué, notamment par Searle. En effet, l'intensionnalité est un critère linguistique qui concerne des propositions, c'est-à-dire une façon d'exprimer les choses, alors que l'intentionnalité caractérise des phénomènes. Un état intentionnel peut être exprimé extensionnellement, et un état extensionnel peut être exprimé intentionnellement (exemple : dans « 9 est nécessairement supérieur à 5 », on ne peut remplacer « 9 » par « le nombre des planètes du système solaire » ; c'est donc une proposition intensionnelle qui ne concerne pas un fait intentionnel).

L'intentionnalité, critère du mental ?[modifier | modifier le code]

Par ailleurs l'usage de l'intentionnalité comme critère du mental affirmée par Brentano a été abondamment critiquée : il y a des faits physiques qui sont intentionnels (un tableau, une photo, un texte) et des faits psychiques non intentionnels (un sentiment d'exaltation, d'angoisse, plus généralement l'ensemble des qualia). Ainsi l'intentionnalité ne serait une condition ni nécessaire ni suffisante de l'activité mentale ou de la conscience, bien qu'elle y occupe une place importante.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Textes[modifier | modifier le code]

Études[modifier | modifier le code]

  • Alain de Libera, article "Intention", dans : Dictionnaire du Moyen Âge, PUF, 2002, p. 722-724.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Alain de Libera, La querelle des universaux, Seuil, 1996, p. 499 ;m:uijkjitfxzescdefdcfffkrf^tfmkdcdxq<mdsj;akQZIWQS « Intentio », in Dictionnaire du Moyen Âge, PUF, 2002, p. 722.
  2. Thomas d'Aquin, Somme contre les Gentils, I, chap. 53, n°4
  3. Franz Brentano, La Psychologie au point de vue empirique (1873), trad. Maurice de Gandilac, Aubier-Montaigne, 1944, p. 102.
  4. Edmund Husserl, Ideen I, §84
  5. Jean-Paul Sartre, Situation I, Gallimard, Paris, janvier 1939, p. 30-33