Arnaud de Brescia

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Buste d'Arnaud de Brescia, parc de la Villa Borghèse, Rome

Arnaud de Brescia (né vers 1100 à Brescia et mort en juin 1155) est un réformateur religieux italien. Influencé par l'école de Pierre Abélard, il critique la richesse et la corruption de l'Église et s'oppose avec vigueur au pouvoir temporel des papes.

Biographie[modifier | modifier le code]

Statue d'Arnaud de Brescia par Odoardo Tabacchi à Brescia.

Originaire de la ville de Brescia, en Italie, Arnaud complète ses études de clerc, et est nommé lecteur de l'église de Brescia, le deuxième des quatre ordres mineurs. Il se rend en France suivre l'enseignement de Pierre Abélard et fait sienne la doctrine du logicien. Il préconise l'abandon par l'Église de son pouvoir temporel et de ses biens, pour uniquement se concentrer sur le message de l'Évangile. De retour à Brescia, Arnaud se sépare des prêtres séculiers et revêt l'habit monastique[1]. C'est en tant que prieur au monastère de Brescia qu'il participe en 1137 à une révolte populaire contre l'évêque Manfred. Ses propositions de réforme du clergé le font condamner comme schismatique par le pape Innocent II en 1139. Banni de l'Italie, Arnaud vient en France où il devient le défenseur du philosophe Pierre Abélard. Ils sont tous les deux condamnés pour hérésie au concile de Sens en 1140, à l'initiative de Bernard de Clairvaux[2].

« Le nouveau Goliath (Abélard), tel qu'un géant terrible, s'avance armé de toutes pièces et précédé de son écuyer, Arnaud de Brescia. Ils sont l'un et l'autre comme l'écaille qui recouvre l'écaille et ne permet point à l'air de pénétrer par les jointures. L'abeille de France a appelé comme d'un coup de sifflet celle d'Italie, et elles se sont réunies contre le Seigneur et son Christ. »

— Bernard de Clairvaux, Ep. 189[3].

Après cette nouvelle condamnation, Arnaud reste à Paris, où, sur la montagne de Sainte-Geneviève, il ouvre une école afin d'exposer librement les Saintes Écritures, et s'insurger contre la vie mondaine du clergé et la cupidité des évêques. Bernard de Clairvaux insiste auprès du roi de France Louis VII afin d'expulser le jeune théologien, ce qu'il fait en 1141. Arnaud s'enfuit alors à Zurich, où il accepte l'hospitalité des chanoines augustins de Saint-Martin, et profite, dans un premier temps, de la protection de l'évêque de Constance. Il se réfugie ensuite à Passau en Bohême, auprès du légat apostolique Guido de Castello[4].

Gravure représentant la crémation du corps d'Arnaud

En 1143, pendant que le pape Innocent II est occupé à réduire la ville de Tivoli, les partisans des idées d'Arnaud de Brescia s'emparent de Rome. Le mouvement se poursuit sous les pontificats de Célestin II puis de Lucius II[5]. En 1144, Suite à l'invasion des États pontificaux par Roger II de Sicile, le patricien Giordano Pierleoni entraine les Romains à proclamer la République. Les insurgés expulsent le pape et les cardinaux, et restaurent l'ancien Sénat [2]. Le nouveau pape Lucius II en appelle à l'empereur Conrad III, en vain. Lucius II meurt en menant l'assaut sur le Capitole[6]. Réconciliés brièvement avec le pape Eugène III en 1145, les Romains acceptent un compromis mais le pape est de nouveau expulsé et forcé de se réfugier à Viterbe[4].

En septembre 1145, le cardinal Guido de Castello parvient à réconcilier Arnaud de Brescia avec le pape Eugène III. Arnaud est alors envoyé par le pape en pèlerinage pénitentiel à Rome. Il s'allie rapidement avec les insurgés et reprend sa prédication contre le pape et les cardinaux[2]. Arnaud veut fonder à Rome un régime communal indépendant, déposséder le pape de sa seigneurie temporelle, et couronner sur le Capitole la royauté du peuple[7]. Il est excommunié en juillet 1148, mais son agitation vitalise la révolte contre le pape et il contrôle bientôt les Romains, attirés par son caractère austère et son mode de vie ascétique[2].

Cependant, accueilli par les nobles, Arnaud est amené à abolir, en faveur d'un sénat populaire, la constitution aristocratique de la commune. Abandonné par les barons, il est poursuivi par le nouveau pape Adrien IV[7]. En 1155, le Sénat accepte de remettre Arnaud de Brescia au pape et le gouvernement pontifical est restauré[2]. Arnaud parvient à s'enfuir mais est pris par les forces de l'empereur Frédéric Barberousse, venu recevoir la couronne impériale à Rome. Arnaud est condamné pour hérésie par un tribunal ecclésiastique, et transféré au bras séculier de l'empereur. Arnaud de Brescia est finalement pendu, puis brûlé[2]. Ses cendres, afin qu'elles ne soient pas vénérées comme les reliques d'un saint, sont jetées dans le Tibre[4].

Portrait d'un réformateur[modifier | modifier le code]

La vie d'Arnaud de Brescia est bien documentée par de nombreux récits, avec par exemple une description par Othon de Freising dans sa Gesta Friderici Imperatoris. Ce passage est exemplaire de la vision du personnage dans le Moyen Âge, vu comme un pur hérétique. Son hérésie doit être considérée dans le contexte de l'époque, agitée par la réforme grégorienne, qui fait naître en réaction de nombreux mouvements « traditionalistes » voulant recouvrer la pureté de l'Église. L'ambiguïté du pouvoir temporel du pape, qui prend de plus en plus d'importance, va jusqu'à diviser l'empereur, dépositaire traditionnel du temporel, et la papauté qui veut devenir la seule institution dirigeante de la société. Dans ce contexte, la séparation des pouvoirs que prône Arnaud de Brescia n'a pas dû toujours être considérée comme hérétique par certains, dont l'empereur. Arnaud de Brescia lui offre d'ailleurs son soutien, se livre à une critique vigoureuse de l'Église, de la Curie, du pape.

En réalité, c'est le rapprochement du pape et de l'empereur, tous deux confrontés à des problèmes intérieurs, qui condamne le religieux, qui apparaît alors comme un réformateur apostolique. L'empereur, qui a besoin de l'Église pour assurer la stabilité religieuse dans son empire, va livrer au pape Arnaud de Brescia, et signer l'arrêt de la révolte romaine qui s'était amplifiée par sa passivité intéressée. On lui taille alors un costume d'hérésiarque sur mesure, conçu de façon classique, avec de nombreux lieux communs très présents chez Othon de Freising. On lui attribue, au sujet des sacrements, des doctrines hérétiques qu'il n'a jamais défendues de son vivant.

Sa figure, devenue légendaire, est ensuite vénérée par les hérétiques et les révolutionnaires italiens. La perception de sa personnalité connaît quelques évolutions par la suite. À partir du XVIIe siècle, on le considère selon sa confession soit comme un hérétique, soit comme un combattant de la liberté. Les écrivains du XIXe siècle en feront un humaniste éclairé, de façon romantique, inspirés par sa tentative de « restauration antique ».

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

  • Bernard de Clairvaux : Bernard de Clairvaux, Œuvres complètes, Éditions du Cerf, 1986-2012.
  • Otton de Freising : Otto von Freising, Die Taten Friedrichs oder richtiger Cronica, Darmstadt, 1965.
  • Cardinal Boso, Les vies des papes [Gesta pontificum Romanorum], in : Le liber pontificalis. Texte, introduction et commentaire, éd. Louis Duchesne, Paris, 1955, p. 351-446.
  • Jean de Salisbury : John of Salisbury, Memoirs of the Papal Court, éd. Marjorie Chibnall, Londres, 1956.

Monographies et articles[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • (fr) H. Sirven, Étude sur la vie et les doctrines d'Arnaud de Brescia, Montauban, 1861 [lire en ligne]
  • (fr) Émile Gebhart, L'Italie mystique, Paris, 1890, p. 39-49 [lire en ligne]
  • (en) George William Greenaway, Arnold of Brescia, Cambridge, 1931.
  • (it) Pietro Fedele, Fonti per la Storia di Arnaldo da Brescia (Testi medievali per uso delle scuole universitarie 1), Rome, 1938.
  • (ru) Naum Abramovic Bortnik, Арнолд Брешианский – борец против католической церкви, Moscou, 1956.
  • (it) Grado Giovanni Merlo, Eretici ed eresie medievali, Bologna, 1989, pp. 33-38.
  • (it) Grado Giovanni Merlo, La storia e la memoria di Arnaldo da Brescia, Studi Storici 32/4, 1991, pp. 943-952.
  • (fr) Arsenio Frugoni, Arnaud de Brescia dans les sources du XIIe siècle, Les Belles Lettres, 1993 (ISBN 978-2-251-38020-9) ; p. 250
  • (de) Romedio Schmitz-Esser, In Urbe, quae caput mundi est. Die Entstehung der römischen Kommune (1143-1155). Über den Einfluss Arnolds von Brescia auf die Politik des römischen Senats, Innsbrucker Historische Studien 23/24 (2004) pp. 1-42.
  • (en) Romedio Schmitz-Esser, Arnold of Brescia in Exile : April 1139 to December 1143 – His Role as a Reformer, Reviewed, in : Exile in the Middle Ages. Selected Proceedings from the International Medieval Congress, University of Leeds, 8-11 July 2002, éd. Laura Napran et Elisabeth van Houts, Turnhout 2004, pp. 213-231.
  • (de) Romedio Schmitz-Esser, Arnold von Brescia im Spiegel von acht Jahrhunderten Rezeption. Ein Beispiel für Europas Umgang mit der mittelalterlichen Geschichte vom Humanismus bis heute (LIT Geschichte 74), Vienne-Berlin-Münster, 2007.
  • (de) Romedio Schmitz-Esser, Giuseppe Mazzini im 12. Jahrhundert. Zur Rezeption Arnolds von Brescia in Italien zwischen 1750 und 1850, Römische Historische Mitteilungen 47 (2005) pp. 369-394.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Sirven [1861], p. 9-27.
  2. a, b, c, d, e et f (en) « Arnold of Brescia, » Encyclopæda Britannica, Fifteenth Edition, 2010.
  3. Bernard de Clairvaux, Ep. 189 [lire en ligne]
  4. a, b et c (it) Antonino De Stefano, « Arnaldo da Brescia, » Enciclopedia Italiana, 1929 [lire en ligne]
  5. Sirven [1861], p. 39.
  6. Sirven [1861], p. 41.
  7. a et b Gebhardt [1890], p. 41-46.