Intellectuel

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Jacques Barzun, un intellectuel franco-américain.

Un intellectuel est une personne dont l'activité repose sur l'exercice de l'esprit, qui s'engage dans la sphère publique pour faire part de ses analyses, de ses points de vue sur les sujets les plus variés ou pour défendre des valeurs, qui n'assume généralement pas de responsabilité directe dans les affaires pratiques[1], et qui dispose d'une forme d'autorité. L'intellectuel est une figure contemporaine distincte de celle plus ancienne du philosophe qui mène sa réflexion dans un cadre conceptuel.

Selon les historiens Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, un intellectuel est « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie[2] ».

Origines[modifier | modifier le code]

Le terme « intellectuel » est considéré comme d'apparition récente ; il serait directement lié à l'Affaire Dreyfus en France. Toutefois le Trésor de la Langue Française suggère l'existence d'occurrences antérieures : " FIELD (T.). "Vers une nouvelle datation du substantif intellectuel", Trav. Ling. Litt. Strasbourg, 1976, tome 14, n° 2, pages 159-167. Geneviève Idt. "L'Intellectuel avant l'affaire Dreyfus", Cahiers de Lexicologie, 1969, n° 15, pages 35-46. "

Le mot a été adopté par Maurice Barrès[3] et Ferdinand Brunetière[4], qui, dans leurs écrits anti-dreyfusards, entendaient dénoncer l'engagement d'écrivains comme Émile Zola, Octave Mirbeau ou Anatole France en faveur de Dreyfus, et sur un terrain – les affaires militaires et l'espionnage – qui leur était étranger. La connotation péjorative initiale (l'intellectuel comme penseur réfugié dans l'abstraction, perdant de vue la réalité et traitant de sujets qu'il ne connaît pas bien) a ensuite très largement disparu, au profit d'une image positive d'hommes, appartenant certes à des professions intellectuelles, mais avant tout soucieux de défendre des causes justes, fût-ce à leurs risques et périls.

L'intellectuel n'est pas nécessairement un philosophe ou un écrivain, et sa définition n'a rien de sociologique. Il s'agit de toute personne qui, du fait de sa position sociale, dispose d'une forme d'autorité et la met à profit pour persuader, proposer, débattre, permettre à l'esprit critique de s'émanciper des représentations sociales. Si l'on suit cette définition, l'intellectuel n'est pas une « institution » récente : dès la Grèce antique des rhéteurs comme Gorgias ou Protagoras s'inscrivent dans cette démarche passionnelle de l'esprit.

Mais, depuis l'Affaire Dreyfus, le mot d'intellectuel est utilisé plus précisément pour désigner quelqu'un qui s'engage dans la sphère publique pour défendre des valeurs. Dans la continuité de Voltaire défendant Calas[5], c'est Émile Zola et Octave Mirbeau s'engageant pour le capitaine Dreyfus, c'est Jean-Paul Sartre et Pierre Vidal-Naquet dénonçant la torture en Algérie, c'est Michel Foucault bataillant pour les droits des prisonniers et Pierre Bourdieu pour ceux des chômeurs, ou encore Noam Chomsky lorsqu'il stigmatise la politique étrangère des États-Unis.

Rôle social[modifier | modifier le code]

Plusieurs conceptions du rôle de l'intellectuel dans la société peuvent être évoquées. Raymond Aron, dans L'Opium des intellectuels (1955), pose cette question du rôle du savant dans la cité, et concernant les grands débats du moment. Pour Aron, l'intellectuel est un « créateur d'idées » et doit être un « spectateur engagé ». À cette conception s'oppose celle du dreyfusard Julien Benda. Dans un essai intitulé La Trahison des clercs (1927), il déplorait le fait que les intellectuels, depuis la guerre, aient cessé de jouer leur rôle de gardiens des valeurs « cléricales » universelles, celles des dreyfusards (la Vérité, la Justice et la Raison), et les délaissent au profit du réalisme politique, avec tout ce que cette expression comporte de concessions, de compromis, voire de compromissions. La référence aux « clercs » (que la tonsure distinguait des laïcs) souligne cette fonction quasi-religieuse qu'il assigne aux intellectuels. L'attitude du clerc est celle de la conscience critique (plutôt que de l'engagement stricto sensu).

Jean-Paul Sartre, enfin, définira l'intellectuel comme « quelqu'un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ». C'est celui à qui, selon la formule de Diderot empruntée à Térence, rien de ce qui est humain n'est étranger, qui prend conscience de sa responsabilité individuelle dans une situation donnée, et qui, refusant d'être complice, par son silence, des injustices ou des atrocités qui se perpètrent, en France même ou ailleurs dans le monde (pensons au rôle de Sartre dans le Tribunal Bertrand Russell érigé pour juger les crimes de guerre au Vietnam), utilise sa notoriété pour se faire entendre sur des questions qui ne relèvent pas strictement de son domaine de compétence, mais où l'influence qu'il exerce et le prestige, national ou international, dont il bénéficie peuvent se révéler efficaces. L'intellectuel, pour Sartre, est forcément « engagé » pour la cause de la justice, et donc en rupture avec toutes les institutions jugées oppressives. Cela l'oppose évidemment à Raymond Aron, son ancien « petit camarade » de l'École Normale, à propos duquel il écrira, en mai 1968 : « C'est le système actuel qu'il faut supprimer Cela suppose qu'on ne considère plus, comme Aron, que penser seul derrière son bureau – et penser la même chose depuis trente ans – représente l'exercice de l'intelligence. […] Il faut, maintenant que la France entière a vu de Gaulle tout nu, que les étudiants puissent regarder Raymond Aron tout nu. On ne lui rendra ses vêtements que s'il accepte la contestation »[6].

Pour Sartre, l'intellectuel ne peut donc être que « de gauche », à condition d'entendre ce terme dans le sens d'un désir éthique de justice, et non dans un sens purement politique et partidaire.

En 1895, Octave Mirbeau définissait ainsi la mission de l'intellectuel : « Aujourd’hui l’action doit se réfugier dans le livre. C’est dans le livre seul que, dégagée des contingences malsaines et multiples qui l’annihilent et l’étouffent, elle peut trouver le terrain propre à la germination des idées qu’elle sème. Les idées demeurent et pullulent : semées, elles germent ; germées, elles fleurissent. Et l’humanité vient les cueillir, ces fleurs, pour en faire les gerbes de joie de son futur affranchissement[7]. » Pour Albert Camus, soixante ans plus tard, l'écrivain « ne peut se mettre au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent » : « Notre seule justification, s’il en est une, est de parler, dans la mesure de nos moyens, pour ceux qui ne peuvent le faire. » Mais, ajoute-t-il, il ne faudrait pas pour autant « attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales. La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante[8]. »

Serge Halimi, reprenant une célèbre expression de Paul Nizan[9], a qualifié de « nouveaux chiens de garde » du système, par opposition aux intellectuels « dissidents » et « résistants »[10], les intellectuels de la fin du siècle. Dans la continuité de Michel Foucault, et selon la définition que celui-ci en a donnée, Pierre Bourdieu était un « intellectuel spécifique »[11] et il entendait mettre ses compétences de sociologue au service de son engagement. En revanche, des hellénistes comme Jean-Pierre Vernant, ancien résistant, et Pierre Vidal-Naquet ne prétendaient pas avoir de compétences particulières dans leurs interventions sur la scène publique, que ce soit contre la torture en Algérie ou pour les droits du peuple palestinien, et se situaient davantage dans la lignée d'Albert Camus et des intellectuels dreyfusards comme Émile Zola et Octave Mirbeau, qui partaient du principe d'éthique.

Selon Noam Chomsky[modifier | modifier le code]

Noam Chomsky – souvent présenté comme un intellectuel d'envergure internationale – est très critique à l'égard de la figure de l'intellectuel telle qu'elle se manifeste dans les médias. Pour lui, elle caractérise les acteurs d'un consensus politique qui étouffe toute critique réelle et efficiente des discours dominants. Dans cette perspective, l'intellectuel est avant tout au service de l'idéologie dominante[12]. Chomsky considère qu'« il y a le travail intellectuel, que beaucoup de gens font ; et puis il y a ce qu'on appelle la « vie intellectuelle », qui est un métier particulier, qui ne requiert pas spécialement de penser – en fait, il vaut peut-être mieux ne pas trop penser – et c'est cela qu'on appelle être un intellectuel respecté. Et les gens ont raison de mépriser cela, parce que ce n'est rien de bien spécial. C'est précisément un métier pas très intéressant, et d'habitude pas très bien fait »[13]. Il ajoute : « Ces gens-là sont appelés « intellectuels », mais il s'agit en réalité plutôt d'une sorte de prêtrise séculière, dont la tâche est de soutenir les vérités doctrinales de la société. Et sous cet angle-là, la population doit être contre les intellectuels, je pense que c'est une réaction saine[14]. »

D'autres auteurs dans la lignée de Chomsky, comme Normand Baillargeon ou Jean Bricmont, défendent cette idée.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir par exemple Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942, Paris: Petite bibliothèque Payot, II. La sociologie de l'intellectuel. p. 158 et suivantes disponible sur Les Classiques des sciences sociales
  2. Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les Intellectuels en France. De l’affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 2002, p. 10.
  3. Zeev Sternhell, Barrès et le nationalisme français.
  4. Article dans La Revue des Deux Mondes du 15 mars 1898.
  5. Encore que faire remonter l'apparition de l'intellectuel moderne à Voltaire soit une erreur assez commune : en effet à son époque il n'y avait pas d'« opinion publique » telle qu'on l'entend aujourd'hui, ni le même degré de liberté d'expression. De plus, ce combat était celui d'un seul homme et non une mobilisation de masse. L'intellectuel moderne fait « acte de discours » en portant à la connaissance du public son analyse ; cependant le véritable destinataire est le pouvoir, qu'il avertit en lui signifiant les conséquences néfastes que pourraient avoir ses décisions, or cet acte de discours nécessite la présence d'une opinion publique mobilisable au service de cet objectif. Voir Goulemot, J.-M., Adieu les Philosophes - Que reste-t-il des Lumières ?, Seuil, 2001.
  6. Cité par Annie Cohen-Solal, Sartre, Gallimard, 1989, pp. 588-589.
  7. Article paru le 11 mars 1895 dans Le Journal.
  8. Discours de Suède, Gallimard, 1958, p. 14, 59 et 19.
  9. Les Chiens de garde, Rieder, 1932.
  10. Les Nouveaux Chiens de garde, Liber - Raisons d'agir, 1997, nouvelle édition en 2005.
  11. Pour Michel Foucault, il s'agit d'un « intellectuel qui ne travaille plus dans « l’universel », « l’exemplaire », « le-juste-et-le-vrai-pour-tous », mais dans des secteurs déterminés, en des points précis où les situent soit leurs conditions professionnelles, soit leurs conditions de vie (le logement, l’hôpital, l’asile, le laboratoire, l’université, les rapports familiaux) », Michel Foucault, Dits et écrits, « La Fonction politique de l’intellectuel », nº 184, 1976, p. 109.
  12. « les intellectuels sont des spécialistes de la diffamation, ce sont fondamentalement des « commissaires politiques », des directeurs idéologiques, et ce sont donc eux qui se sentent le plus menacés par la dissidence. » dans Comprendre le pouvoir, deuxième mouvement, Noam Chomsky (propos recueillis par Peter R. Mitchell et John Schoeffel), éditions Aden, 2006. p. 184.
  13. Comprendre le pouvoir, premier mouvement, Noam Chomsky (propos recueillis par Peter R. Mitchell et John Schoeffel), éditions Aden, 2006, p. 185.
  14. Comprendre le pouvoir, premier mouvement, de Noam Chomsky (propos recueillis par Peter R. Mitchell et John Schoeffel), éditions Aden, 2006, p. 183.

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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