Averroïsme

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Averroès, portrait présumé, L'École d'Athènes, 1511, (détail)

L’averroïsme désigne l’ensemble des doctrines philosophiques qui se réclament d’Averroès (1126-1198), dans toute l’Europe occidentale, spécialement au Moyen Âge et à la Renaissance, et qui connut une grande réputation par ses commentaires d'Aristote. À cette époque, le système de ce philosophe n'est connu que par les écrits de son commentateur si enthousiaste qu’il disait que « la doctrine d’Aristote est la souveraine vérité, et son intelligence la limite de l’intelligence humaine ».

Il considérait l’âme dans chaque être humain comme une substance individuelle périssable, mais s’unissant à l’intelligence universelle dans l’acte de l’entendement.

Se préoccupant peu de faire concorder ses idées avec le Coran, Averroès professait que la philosophie est absolument distincte de la religion.

Sommaire

[modifier] Averroïsme latin

Entrée autour de 1230 dans le monde chrétien grâce aux traductions de Michel Scot, l'œuvre d'Averroès, d'abord noyée dans le flot des auteurs arabes, émerge peu à peu lorsque Thomas d'Aquin et les dominicains décident de commenter un Aristote purifié des commentaires arabes, tandis que des maîtres de la Faculté des arts commençent à enseigner l'aristotélisme tel que l'enseigne le Commentateur Averroès. Ce courant sera baptisé au XIXe siècle "averroïsme latin" par Ernest Renan. Le conflit se précise lorsque Albert le Grand en 1256 et Thomas d'Aquin vers 1270 critiquent la doctrine averroïste de l'Intellect agent. Étienne Tempier, évêque de Paris, condamne 13 articles averroïstes en 1270 et 219 propositions enseignées à la Faculté des arts en 1277. Selon Tempier, « ils disent que cela est vrai selon la philosophie, mais non selon la foi catholique, comme s'il y avait deux vérités contraires, et comme s'il y avait, opposée à la Vérité de l'Écriture sacrée, une vérité dans ce que disent les païens damnés ». Ainsi est lancée l'expression « double vérité » qu'on ne trouve jamais dans les écrits averroïstes. Parmi l'accusation de 1277, trois points dominent :

1°) L'idée que Dieu agit toujours selon une nécessité interne de son essence, reprise d'Avicenne et en contradiction avec les dogmes de la Création, de la Providence et de la liberté humaine.

2°) L'éternité des seules espèces au détriment des individus périssables.

3°) L'union de l'âme avec l'Intellect, agent divin, et son retour en lui après la mort.

Ces deux derniers points entraînent la négation de l'immortalité personnelle et avec elle la négation du péché et de la responsabilité individuelle du pécheur.

Les dominicains thomistes, soupçonnés d'enseigner un averroïsme larvé, subissent aussi la décision qui interdit au maîtres ès-arts d'enseigner la théologie.

Liste d'averroïstes latins : Jean de Jandun, Siger de Brabant, Boèce de Dacie.

[modifier] Averroïsme de la Renaissance

Article détaillé : école de Padoue.

[modifier] Averroïsme juif

L'influence d'Averroès ne se limite pas au monde chrétien. Si Maïmonide n'est pas directement influencé par Averroès, son rationalisme, son aristotélisme, sa critique du Kalam et son élitisme philosophique prédisposaient ses disciples à accepter cette influence.

C'est le cas de Gersonide dont l'œuvre représente la synthèse des deux penseurs. L'influence d'Averroès le conduit à réduire au maximum la part d'intervention divine dans la création. Cette démarche rappelle celle de Descartes, trois siècles plus tard et fait de Gersonide un authentique représentant du rationalisme médiéval.

C'est aussi le cas de Shemtov ibn Falaquera qui plaide en faveur d'un concordat Averroès/Maïmonide.

Par contre, au nom d'Averroès, Isaac Albalag repproche à Farabi et Avicenne de « s'être écarté de la voie d'Aristote ». Il s'attaque aussi à al-Ghazali qui n'a pas compris les philosophes et enfin à Maïmonide « qui ne vaut guère mieux ». Se situant à l'opposé de la démarche de Gersonide, Albalag est un pur représentant de l'avérroïsme juif. Comme Averroès, il distingue nettement « la méthode "narrative" dont se sert la législation révélée pour les établir dans le vulgaire et la méthode "démonstrative" dont se sert la philosophie pour les enseigner à l'élite » (Alain de Libera). Plus encore, prophétie et philosophie sont soigneusement distinguées : la prophétie étant un objet de croyance et non de connaissance, la philosophie ne peut en pénétrer les mystères.

Notons encore l'existence de Moïse de Narbonne (1300-1362) et Elie del Medigo (v.1460-1497), représentant juif de l'école de Padoue.

[modifier] Averroïsme arabe

La pensée d'Averroès a été quasiment ignorée du monde arabo-islamique ; la redécouverte et la réappropriation d'Averroès coïncide avec la Nahda, la renaissance arabe. C'est la confrontation avec la modernité occidentale qui pousse les penseurs arabes, à partir de la fin du XIXe siècle, à choisir Averroès comme figure de proue de toutes les aspirations modernistes et progressistes. Pour ses penseurs, l'oubli d'Averroès est le symptôme du déclin intellectuel du monde arabe et du glissement vers un obscurantisme dont il importe de se libérer au plus vite. Cependant, la lecture de ces penseurs est très influencée par l'interprétation d'Averroès dans le monde occidental. La focalisation sur le problème de l'accord ou du désaccord de la Raison et de la Révélation ne leur permet pas d'aborder la problématique d'Averroès qui est celle du statut juridique et social de la philosophie dans un monde dominé par les théologiens et les juristes. L'enjeu des débats reflète donc plus les tensions et les exigences internes de la pensée arabe moderne que le contenu et les enjeux de la pensée d'Averroès à l'intérieur de son contexte historique.

  • Les représentants du courant sécularisant comme Farah Antun et Zaki Najib Mahmud critiquent le bien fondé de la démarche conciliatoire et prônent l'autonomie de la raison telle que la conçoit la science moderne.
  • Inversement, les réformistes-fondamentalistes comme Muhammad Yusuf Musa et M. Amara le considèrent comme un précurseur de leur propre projet. L'idée que la religion est conforme à la raison et qu'une coexistence harmonieuse entre les deux est possible est utilisée en faveur du caractère essentiellement rationnel de l'Islam. L'œuvre d'Averroès est donc utilisée comme instrument au service de l'émancipation des sociétés musulmanes.
  • Les marxistes comme Tayyib Tizini le présentent au contraire comme un philosophe rationaliste, matérialiste et athée. Ils considèrent la théorie de l'harmonie et du concordat entre religion et philosophie comme une stratégie destinée aux masses aliénées par une idéologie féodale.
  • Enfin, Muhammad Abid al-Jabiri (dans Critique de la raison arabe), considère Averroès comme le point culminant d'une autonomisation complète de la raison au sein du monde arabo-islamique, autonomie en contradiction avec la conception orientale dominante, mais indispensable pour assurer le passage du monde arabe à une modernité intellectuelle ayant ses propres racines.

[modifier] Bibliographie

  • Averroès, L'intelligence et la pensée, éd. GF-Flammarion, 1999. Il s'agit du Grand Commentaire au traité De l'âme d'Aristote.
  • Averroès, L'Islam et la raison, éd. GF-Flammarion, 2000. Précédé d'un essai d'Alain de Libera, Pour Averroès.
  • Ernest Renan, Averroès et l'averroïsme, éd. Ennoïa, 2004.
  • Kurt Flasch, D'Averroès à Maître Eckhart, éd. Vrin, 2008.
  • Alain de Libera, Averroès et l'averroïsme, PUF, Que sais-je ?, 1991.
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