Boudjak

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Boudjak

Blason
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Le Boudjak (en turc: Bucak, en ukrainien, bulgare, et russe : Буджак transcrit Budžak, en roumain : Bugeac) est une région multi-ethnique sur les bords de la mer Noire entre le delta du Danube et le liman du Dniestr, au sud de la République de Moldavie. Le Boudjak fait partie aujourd'hui de l'oblast d'Odessa en Ukraine.

Toponymie[modifier | modifier le code]

La région apparaît dans Hérodote sous le nom de Γονιος χαρϖιανών (coin des Harpiens), et dans les textes romains sous le nom d’Angulus (coin, angle) dont Bucak est une traduction turque, probablement due aux Huns, aux Avars, aux Petchenègues, aux Coumans ou aux Tatars qui, tous, passèrent par cette région (et pour les trois derniers, s'y installèrent). Cette notion de « coin » fait probablement référence à l'espace ouvert steppique, facilement accessible, entre les « codri (forêts profondes) » au nord (actuelle Moldavie), les marais des bouches du Danube au sud, et le liman du Tyras et le Pont Euxin à l'est. Au VIIe siècle, la région est mentionnée sous le nom d'Ongal[1] qui signifie "angle" (unghiul) en langue romane orientale.

Lorsque la Principauté de Valachie, fondée et gouvernée par la dynastie des Basarab, chasse les Tatars de la région en 1328-1330, la région est appelée Bessarabie, nom qu'elle conserve au temps de la Principauté de Moldavie qui gouverne le pays de 1408 à 1484, et par la suite jusqu'en 1812 en roumain et sur les cartes des pays chrétiens. En revanche, les Ottomans, qui gouvernent le pays de 1484 à 1812, l'appellent « Bucak ». Pour tout le monde, Bessarabie ou Boudjak, alors synonymes, désignent le « triangle » entre Akkerman/Cetatea Albă, Bender/Tighina, et Oblucitsa/Ismail.

Mais en 1812, au traité de Bucarest, la Russie annexe la partie de la Moldavie située à l'est du Prut et étend le nom de Bessarabie à tout ce territoire (aujourd'hui en grande partie occupé par la République de Moldavie), tandis que la dénomination Boudjak reste appliquée au « triangle » entre Cetatea Albă, Tighina, Reni et Izmail. À partir de ce moment, les Roumains appelleront le Boudjak : Bugeac ou Basarabia de sud (Bessarabie du sud).

Géographie[modifier | modifier le code]

Carte du Boudjak

Le Boudjak est géographiquement une partie de la plaine pontique (en ukrainien Причерноморске Иизменость) parcourue de rivières intermittentes aux noms moldaves ou tatars (Kirghiz-Kitaï, Kogylnik, Sărata, Caplana...), et dont les collines sont peu escarpées et ne dépassent pas 120 m d'altitude. Le climat est continental sec, torride l'été, glacial l'hiver. Les précipitations, rares, tombent sous forme de jours de pluie au printemps et en automne, de violents et soudains orages en été, de neiges en hiver (le krivetz, blizzard venu de Sibérie, les accumule souvent en congères). La végétation est steppique, avec quelques bosquets et des saules le long des cours d'eau (notamment le Dniestr et le Danube, seuls cours d'eau permanents).

Le long du Danube et de la Mer Noire, des lagunes saumâtres (les limans, du grec Λιμνης) aux noms tatars, grecs ou moldaves (Kahul, Yalpuh, Çugurlu, Katlapuh, Κελλια/Kilia, Drăculia, Kunduk-Sasık, Șagani, Ali-Bey, Tuzla, Codăești, Șabolat) sont séparées du large par des cordons littoraux sableux : c'était, avant la pollution par l'agro-industrie, d'importantes sources de poisson pour la population ; il y avait là des pêcheries traditionnelles exploitées par les Lipovènes (des russophones vieux-croyants) qui conservaient le poisson (essentiellement des mulets et des esturgeons) dans des glacières alimentées, l'hiver, par la glace de surface des limans. La steppe, quant à elle, était traditionnellement le domaine du pâturage extensif des élevages ovins, spécialité des bergers moldaves. De leur côté, les Gagaouzes (turcophones chrétiens) et les Bulgares étaient des jardiniers réputés autour des points d'eau. Les Ukrainiens et les Allemands étaient principalement des cultivateurs de céréales (surtout de l'orge et du seigle) et des charrons ; ils élevaient également des chevaux.

À intervalles réguliers le long des rivières, le pouvoir soviétique, qui avait décidé de donner la priorité à la culture intensive des céréales et du maïs, a créé des biefs pour pallier la sécheresse et l'intermittence des rivières. Mais la plupart se sont envasés, l'apport en sels minéraux des rivières dans leurs limans naturels a cessé, la culture intensive a échoué et les limans ont été pollués par les engrais et les pesticides. Les spécialistes de la Réserve naturelle des Bouches du Danube à Vylkove (en ukrainien : Дунайский биосферный заповедник)[2] et ceux de l'Université d'Odessa ont proposé un plan de reconstruction écologique du Boudjak, mais les moyens financiers manquent.

Le Boudjak, grand comme deux départements français, n'est rattaché au reste de l'Ukraine que par une route traversant la Moldavie, et un pont ferroviaire à l'embouchure du Dniestr. En effet la frontière moldo-ukrainienne, qui n'était initialement qu'une limite administrative à l'intérieur de l'URSS, n'a pas été conçue pour être une frontière internationale selon le principe de "viabilité des frontières" défini par Emmanuel de Martonne, et elle recoupe à sept reprises la voie ferrée Tchernivtsi-Mohyliv au nord du pays et à 6 reprises la voie Odessa-Reni au sud, ainsi que de nombreuses routes. Elle ne laisse à la Moldavie que 340 m de rivage danubien et coupe ce pays de tout accès à la mer Noire (liman du Dniestr) à 850 m près. Cela pose d'importants problèmes de circulation et de logistique qui ont fait émettre plusieurs propositions d'échanges territoriaux (par exemple la Transnistrie contre une partie du Boudjak, ou encore les rayons moldaves de Tiraspol et Slobozia contre le rayon ukrainien de Reni) dont aucune n'a abouti. Contrairement aux informations qui ont circulé dans divers média, l'échange plus limité entre une partie de la commune moldave de Palanca et une partie de la commune ukrainienne de Reni, proposé en 1997, globalement défini en 1999 et qui a fait l'objet d'un protocole additionnel en 2001, n'a jamais été mis en application, le statut du lieu-dit ”Rîpa de la Mîndrești” posant problème. Cet échange avait pour objet d'agrandir l'accès de la Moldavie au Danube tout en supprimant la traversée de la Moldavie par la route Odessa-Reni.

Histoire[modifier | modifier le code]

Sources[3].

Dans l'Antiquité, le Boudjak a été habité par les Harpiens, une tribu dace de la confédération Tyrgète ; les Scythes (iranophones), les Germano-Celtes (Bastarnes), et sur la côte, les Grecs (colonies de Τύρας ou Tyras, de Χάρϖης ou Harpis à l'embouchure du Kogylnik (ancienne capitale des Harpiens), et de Lykostoma au débouché du Danube, entre Kilia/Kiliya et Periprava).

Du IIIe au Xe siècles, la région a été un couloir de passage pour les Germains, les peuples des steppes et les Slaves en route vers l'ouest et le sud : le roi Wisigoth Alaric y est né. Toutefois, des populations héllénophones et latinophones sédentaires, vivant de la pêche, ont pu se maintenir dans le labyrinthe semi-aquatique et boisé du delta du Danube.

Du Xe au XIVe siècles, la région s'est trouvée sous le contrôle successif de la la Rus' de Kiev (970-972), de l'Empire romain d'Orient dit "Byzantin" (973-1186), de la "Bulgaro-Valachie" (regnum Bulgarorum et Valachorum, 1186-1224), des Tatars de Crimée ou Nogaïs (1224-1328), de la Valachie (1230-1408) et de la Moldavie (1408-1484), tandis que les commerçants de la République de Gênes construisirent à partir de 1315 trois citadelles sur les bords de la mer Noire et sur le Danube (Montecastro = Cetatea Albă ou la Cité blanche, Licostomo (Embouchure du loup en grec) près de Chilia et Licovrissi (Fontaine du loup en grec) = Oblucitsa). Les Génois et les voïvodes valaques et moldaves développent les cinq ports des bouches du Danube et de la Mer Noire : Galați, Reni, Oblucița, Chilia et Cetatea Albă, et fortifient les citadelles. En 1484, le prince de Moldavie Étienne III le Grand (Ștefan cel Mare) fut forcé d'abandonner les forteresses de Chilia/Kiliya et de Cetatea Albă/Akkerman aux Ottomans. Le reste de la région avec Bender/Tighina fut cédé en 1538 après une autre campagne militaire ottomane.

Sous domination ottomane, la région n'était pas une province en soi, mais une raya (marche militaire) de la province (eyalet) de Silistra (Özi en turc). La raya était divisée en deux sandjaks : Kiliya et Akkerman (Cetatea Albă). En 1538, le sandjak de Bender fut ajouté, tandis que Kiliya et Akkerman étaient regroupés en un sandjak du Bucak. L'ensemble était rattaché, pour ce qui concerne les populations chrétiennes (alors grecques et "valaques"), à l'exarchat du Proïlavon, dont le siège était à Brăila (en turc Ibrahil) sur le bas-Danube, également ottomane depuis 1538 (et jusqu'en 1829).

Pendant les guerres napoléoniennes, le Boudjak (qui figure sur toutes les cartes sous le nom de Bessarabie) fut conquis par la Russie durant la guerre russo-turque de 1806-1812, et incorporé par le traité de Bucarest de 1812 à la nouvelle goubernia de Bessarabie. Le delta du Danube y fut adjoint en 1829. Avec l'annexion russe, les Nogaïs musulmans furent chassés de la région vers la Dobroudja, encore ottomane jusqu'en 1878, tandis que des Bulgares et des Gagaouzes chrétiens (les Gök-Oguz de langue turque) vinrent les remplacer. En outre, environ 90 000 colons Allemands, Lorrains et Suisses vaudois y furent implantés par les tsars.

Après la défaite de la Russie dans la guerre de Crimée en 1856, une partie du Boudjak fut rendue à la Moldavie, vassale ottomane, qui forme la Roumanie en s'unissant à la Valachie en 1859. Après la guerre russo-turque de 1877-1878, le Traité de San Stefano (1878) et le Traité de Berlin de 1878 reconnurent l'indépendance de la Roumanie, mais restitua le Boudjak à la Russie.

Le 14 décembre 1917 la première République démocratique de Moldavie proclamait son indépendance, incluant le Boudjak. Cette première Moldavie allait ainsi jusqu'au Danube et à la Mer Noire. Après la Première Guerre mondiale, le Boudjak, comme la République démocratique de Moldavie, s'unit la Grande Roumanie, et forma les județe d'Izmaïl et de Bilhorod-Dnistrovskyi.

En 1939, une clause secrète du Pacte Molotov-Ribbentrop assigna la Moldavie orientale (Bessarabie, Boudjak) à la sphère d'influence de l'URSS et en juin 1940, la Roumanie ayant perdu son principal soutien (la France) les Soviétiques s'emparèrent de la Bessarabie et de la Bucovine du nord. En août 1940, le centre de la Bessarabie forma la nouvelle République socialiste soviétique moldave, tandis que le Boudjak était attribué à la République socialiste soviétique ukrainienne. Selon les dispositions du Pacte Hitler-Staline, les Allemands furent rapatriés vers l'Allemagne. Après la déclaration de guerre de Hitler à Staline en juin 1941, les Roumains se trouvèrent aux côtés des forces de l'Axe, et reprirent le Boudjak, qu'ils rendirent à l'URSS le 23 août 1944 lorsqu'ils déclarèrent la guerre à l'Allemagne nazie. Les Soviétiques peuplèrent d'Ukrainiens et de Russes les villages évacués en 1940 par les Allemands.

Depuis la chute de l'Union Soviétique, le Boudjak fait partie de l'Ukraine indépendante. Malgré quelques associations roumaines qui revendiquèrent un temps le retour de cette région à la Roumanie, celle-ci n'a aucune revendication territoriale sur l'Ukraine. Mais des contentieux subsistèrent jusqu'en février 2009 : l'URSS s'était emparée en 1948 de davantage d'îles que ne lui en avait officiellement cédé la Roumanie au Traité de Paris de 1946[4]. Le contentieux concernait les îles Daler, Coasta-Dracului, Maican et Limba sur le bras de Chilia, l'île des Serpents en Mer Noire, et les eux territoriales correspondantes. La Roumanie reprocha à l'Ukraine d'avoir posé unilatéralement des bornes frontière jusque devant le port roumain de Sulina, et le fait que les tableaux et dépliants explicatifs des monuments historiques de Cetatea Albă/Bilhorod-Dnistrovskyi ou de Hotin, ne mentionnent pas leur passé moldave. Un jugement du CIJ, accepté par les deux pays, régla le contentieux le 13 février 2009, reconnaissant l'appartenance des îles à l'Ukraine, mais attribuant à la Roumanie 80 % des eaux territoriales contestées[5].

Groupes linguistiques et démographie[modifier | modifier le code]

Les langues majoritaires du Boudjak (recensement ukrainien de 2002)

Les principaux groupes linguistiques du Boudjak sont aujourd'hui les Ukrainiens, les Bulgares, les Russes, et les Roumains/Moldaves. Comme en République de Moldavie, il y a des Gagaouzes dans le Boudjak : ce sont des Turcs chrétiens orthodoxes qui arrivèrent de Bulgarie entre 1812 et 1829, et qui s'installèrent dans les villages laissées vacants par les Tatars nogaïs musulmans. Mais contrairement à la Moldavie, l'Ukraine n'a pas toléré qu'ils érigent leurs communes en "unité territoriale autonome". Les Bulgares, comme les Gagaouzes, descendent de colons venus de Dobrogée, lors de l'échange de populations entre le tsar russe et le sultan ottoman, consécutif à l'annexion du Boudjak par l'Empire russe en 1812 : les musulmans du Boudjak (des Tatars) partirent les remplacer en Dobroudja du Sud.

Les Allemands qui ont jadis vécu ici étaient originaires du Württemberg et de Prusse : accompagnés de Lorrains et de Suisses du canton de Vaud, ils s'installèrent dans la région entre 1814 et 1820. Un grand nombre cultivèrent les steppes du Boudjak à l'ouest d'Akkerman appelées "Kronsland", dont ils firent une "Mini-Souabe" pleine de jardins et de vignes. Petit-à-petit ils assimilèrent les Lorrains et les Suisses, et ils étaient 140 000 en 1941 lorsqu'ils furent déportés, comme ceux de Bucovine lors des transferts de population. Ces "Allemands hors Allemagne", ou Volksdeutsche furent ré-installés en Pologne occupée et se trouvèrent en première ligne fin 1944 et début 1945 lors de l'offensive de l'Armée rouge : la plupart s'enfuirent, bien peu survécurent.

Avant la Seconde Guerre mondiale, la région avait un nombre significatif de Juifs qui furent exterminés avec la plupart des Juifs de Bessarabie par le régime du maréchal Ion Antonescu.

Selon le recensement ukrainien de 2001, la population du Boudjak s'élevait à 617 200 habitants. La majorité est ukrainienne (248 000, 40 %), les autres sont des Bulgares (129 000, 21 %), des Russes et Lipovènes (124 500, 20 %) et des Roumains/Moldaves (78 300, 13 %). Les Bulgares sont majoritaires dans les raions d'Arșița ou Artsyz (39 %), de Palada ou Bolhrad (61 %) et de Tarutino ou Tarutyne (38 %), les Russes dans la ville d'Izmail (44 %) et les Roumains dans le raion de Reni (49 %). Les autres rayons de la région sont à majorité ukrainienne. Le nom d'Arșița, Arciz ou Artsyz vient de la victoire du tsar sur Napoléon à la bataille d'Arcis-sur-Aube. Cette petite ville, initialement peuplée de Lorrains francophones, passés à l'allemand durant le XIXe siècle, a été évacuée en 1941 et repeuplée de Bulgares et d'Ukrainiens après 1944.

Dans le raion d'Ismail, 29 % de la population est ukrainienne, 28 % roumaine et 26 % bulgare.

Dans le raion de Sarata, la population roumaine semble avoir augmenté de 154 % ; en réalité, ce phénomène est dû aux progrès de la démocratie en Ukraine : les gens n'ont plus peur de se déclarer Roumains, alors qu'auparavant ils préféraient se déclarer Russes ou éventuellement Moldaves.

Raions[modifier | modifier le code]

Population totale des raïons : 482 000 individus.

Villes du Boudjak[modifier | modifier le code]

Population totale des villes : 136 200 individus.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Georg Ostrogorsky, Histoire de l'État byzantin, éditions Payot, 1996
  2. (ru) Site de la Réserve naturelle de la biosphère des Bouches du Danube.
  3. Le paragraphe "Histoire du Boudjak" a pour sources le Westermann Grosser Atlas zur Weltgeschichte, 1985, (ISBN 3-14-100919-8), le DTV Atlas zur Weltgeschichte, 1987 traduit chez Perrin, (ISBN 2-7242-3596-7), le Putzger historischer Weltatlas Cornelsen 1990, (ISBN 3-464-00176-8), l’Atlas historique Georges Duby chez Larousse 1987, (ISBN 2-03-503009-9), l’Europe centrale : 1992, (ISBN 2-7071-2032-4) et l’Orient : 1993, (ISBN 2-7071-2222-X) dans la série des "Atlas des Peuples" d'André et Jean Sellier à La Découverte, avec des détails pris dans le Történelmi atlasz de l'Académie hongroise, 1991, (ISBN 963-351-422-3) CM et dans l'Atlas istorico-geografic de l'Académie roumaine, 1995, (ISBN 973-27-0500-0).
  4. L'île des Serpents, un confetti de la mer Noire très prisé
  5. Dépêche sur le site du Tageblatt