Charles Rogier

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Charles Rogier
Charles Rogier (ca. 1855)
Charles Rogier (ca. 1855)
Fonctions
10e et 13e chef de cabinet belge
12 août 184731 octobre 1852
Monarque Léopold Ier
Gouvernement Rogier I
Coalition Libéral
Prédécesseur Barthélémy de Theux
Successeur Henri de Brouckère
9 novembre 18573 janvier 1868
Monarque Léopold Ier
Léopold II
Gouvernement Rogier II
Coalition Libéral
Prédécesseur Pierre de Decker
Successeur Walthère Frère-Orban
Biographie
Date de naissance 16 août 1800
Lieu de naissance Saint-Quentin, (France)
Date de décès 27 mai 1885 (à 84 ans)
Lieu de décès Saint-Josse-ten-Noode, (Belgique)
Nationalité Belge
Parti politique Parti libéral
Résidence 16, rue de la Loi

Charles Rogier
Chefs de cabinet belges

Charles Rogier, né à Saint-Quentin le 17 août 1800 et mort à Saint-Josse-ten-Noode le 27 mai 1885, est un homme politique belge de tendance libérale.

Famille et enfance[modifier | modifier le code]

Charles Rogier est né le 17 août 1800 (29 thermidor an VIII) à Saint-Quentin (France) dans une famille d'origine belge. Son grand-père (Firmin Nicolas Joseph Rogier), qui était né à Renlies (Hainaut) en 1699, alla s’établir marchand de draps à Cambrai au milieu du XVIIIe siècle. Son père (Firmin Noël Albert Rogier), qui épousa le 25 août 1788 Henriette Louise Joséphine Estienne, était, lui aussi, marchand de draps. En 1791 naquit le frère aîné de Charles, Firmin Rogier. Investi par élection en 1791, à l’âge de vingt-sept ans, des fonctions d’officier municipal de Cambrai, Firmin Noël Albert Rogier les exerçait encore au mois d’octobre 1792, lors de la formation des premiers bataillons de volontaires. Élu second lieutenant-colonel du 6e bataillon du Nord, il commanda successivement la place de Doullens et celle de Ham, puis il prit part aux opérations de l’armée des Ardennes. « Un crachement de sang considérable » (certificat de l’officier de santé du 6e bataillon du Nord, en date du 16 septembre 1794) lui ayant interdit, tout au moins provisoirement, le métier des armes, il revint à Cambrai. La réaction thermidorienne y sévissait. On reprocha au lieutenant-colonel d’avoir secondé avec une énergie trop républicaine les efforts faits de 1792 à 1793 par le conventionnel Le Bon, le farouche « proconsul d’Arras », pour défendre le Cambrésis contre les Autrichiens. C’est même là l’origine d’une calomnie qui, après avoir pesé sur sa mémoire pendant plusieurs années, fut reprise et exploitée contre son fils Charles par des pamphlétaires orangistes de 1830 à 1839, et dont les tribunaux firent justice en 1861-1862 par une condamnation sévère infligée au Journal de Bruxelles, qui s’en était fait l’écho. Le colonel, rentré dans la vie civile, avait transporté le siège de ses affaires commerciales d’abord à Saint-Quentin, où naquit Charles en 1800, et ensuite à Avesnes. Lorsque, vers la fin de 1811, un décret de Napoléon permit aux militaires congédiés pour motif de santé de rentrer sous les drapeaux s’ils avaient recouvré leurs forces, il reprit du service et partit pour la Russie en mai 1812, en qualité de directeur ou inspecteur dans l’administration des vivres. Il mourut on ne sait dans quelles circonstances : toute trace de lui est perdue depuis les derniers jours de novembre 1812. Quelques mois avant la chute de Napoléon, sa femme suivit à Liège son fils aîné Firmin, qui venait d’être nommé maître élémentaire au lycée impérial de cette ville. Elle avait deux autres fils : Tell, médecin et juge de paix à Trélon (canton d’Avesnes), mort en 1859, et Charles ; deux filles : Henriette Eugénie, morte en 1875, et Pauline, morte en 1902. Pour créer des ressources, madame Rogier fonda un pensionnat rue Sœurs de Hasque et elle fut aidée dans sa tâche tout d’abord par l’aînée de ses filles. Les Rogier entraient dès lors dans la famille belge : l’article 133 de la Constitution du 7 février 1831 stipule que les étrangers établis en Belgique avant le 1er janvier 1814 et qui ont continué d’y être domiciliés sont considérés comme Belges de naissance[1],[2].

Jeunesse[modifier | modifier le code]

Monument Charles Rogier, place de la Liberté à Bruxelles.

Charles, qui avait fait ses premières études au collège d’Avesnes, entra au lycée impérial de Liège au mois d’octobre 1813 dans la classe de grammaire : le grand-maître de l’université venait de lui accorder, par son arrêté du 28 août, une bourse de demi-pensionnaire. Il se montra digne des encouragements officiels. Le proviseur du lycée certifie, le 25 août 1814, que « Charles Rogier a fait les cours de première et de seconde grammaire avec beaucoup d’assiduité et le plus grand succès, surtout le dernier, dans lequel il a obtenu le second prix de mérite, le premier en thème latin, le second en version et de même en vers, ainsi qu’un accessit en grec ; qu’il a toujours joint à l’abondance de ses moyens une application très bien soutenue, beaucoup de docilité et une fort bonne conduite ». Son aîné, Firmin, le dirigea dans ses débuts. Une vive affection, qui dura toute leur vie, unissait les deux frères. Firmin ayant été nommé à Falaise, puis à Rouen, M. Charmant, un professeur du lycée de Liège, lui écrivait : « Vous étiez bien nécessaire à Charles : ce pauvre petit homme pense à vous toutes les fois qu’il a quelque chagrin ». Charles, à dix-sept ans, avait terminé sa rhétorique avec un réel succès : c’est ce qu’atteste le programme de la distribution des prix du gymnase royal et premier collège inférieur de la ville de Liège en 1817. Il en a dit un mot dans un cahier de notes et souvenirs : « J’obtiens quatre premiers prix comme mon frère aîné à Douay en 1809 ». Il aurait désiré commencer immédiatement l’étude du droit. Mais sa mère ne pouvant pas faire pour lui les sacrifices qu’exigeait la fréquentation des cours, il demanda des ressources à l’enseignement privé. Des leçons particulières et des répétitions à des fils de famille presque de son âge : voilà l’occupation de Charles Rogier de 1817 à 1821. Ses loisirs, il les consacrait soit à compléter par ses lectures les connaissances acquises au collège, soit à faire des vers. Il a beaucoup lu. Il consignait dans des cahiers les passages, les expressions, les mots même qui l’avaient le plus frappé, avec les réflexions qu’ils lui avaient suggérées. Il avait un goût marqué pour les ouvrages historiques, politiques, pour les livres de philosophie et de pédagogie – soit latins, soit français – qui offrent un côté utilitaire, un côté pratique. L’Émile, par exemple, le retint plusieurs mois. Les cahiers de Rogier montrent qu'il admirait certaines idées de Jean-Jacques Rousseau, mais restait néanmoins critique vis-à-vis de ce philosophe. Les ouvrages de Montesquieu, Les Causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, De l'esprit des lois, l’Essai sur les mœurs de Voltaire, les Considérations sur la Révolution française de Madame de Staël attirent également toute son attention[1].

Il cultivait surtout la poésie pour se consoler des ennuis et de la tristesse de son métier de répétiteur. Son petit poème Les Vœux ou les Prières obtint une mention honorable au concours de la société libre d’émulation de Liège en 1819 ; il en fut de même de son Élégie sur le dernier chant du poète un an après. À un poème plus important, La mort de Madame Roland, auquel collabora son ami Néoclès Hennequin, l’émulation décerna une médaille (le Mathieu Laensbergh le publia in extenso en février 1825)[1].

Rogier aidait en même temps sa mère et sa sœur aînée dans la gestion du pensionnat familial. Dès sa sortie de rhétorique, il aurait rédigé les discours que la « chère maman » prononçait dans les distributions des prix. Sa famille a conservé avec soin les manuscrits de ces discours. Pour se procurer les 2 000 francs que coûtaient les études juridiques qu’il comptait toujours faire, Rogier finit par accepter un emploi de précepteur chez le baron de Senzeilles, qui demeurait à quelques lieues de Liège[1].

Activités dans la presse (1824-1830)[modifier | modifier le code]

Joseph Lebeau, l'un des fondateurs du Mathieu Laensbergh.

Voilà soudain que deux amis, Paul Devaux et Joseph Lebeau, sollicitent son activité pour une tâche tout autre que celle de précepteur : il s’agit de la fondation d’un journal libéral. Devaux et Lebeau étaient avocats : le premier avait vingt et un ans, le second trente ans. Rogier s’associe avec eux et son frère Firmin (revenu depuis 1815 à Liège), le 10 mars 1824, pour faire paraître à Liège, tous les jours, à six heures du soir, les dimanches et fêtes exceptés, le Mathieu Laensbergh, journal politique, littéraire, de l’industrie et du commerce. L’imprimeur éditeur du journal est un cinquième associé, Jean-Paul Latour, auquel chacun des quatre autres verse 300 francs pour faire face aux premiers frais. L’avocat Félix van Hulst entra dans la société quinze jours plus tard. Le 15 mai Latour la quitta et c’est à Henri Lignac, écrivain, que passèrent l’administration et l’impression du Mathieu Laensbergh[1].

La nécessité d’une « collaboration active » – c’était un des engagements pris par les associés – forçait Rogier à renoncer à la vie du préceptorat. Il n’en resta pas moins dans l’enseignement libre : il donna des répétitions tout en étudiant le droit et en collaborant au Mathieu Laensbergh. Sa part dans la publication de ce journal – appelé Le Politique dès 1825 – dont l’influence sur le mouvement de 1830 et les destinées de la Belgique a été considérable est importante. La politique intérieure, les analyses des productions nouvelles et spécialement, sous la signature du « bourgeois de Saint-Martin », les embellissements de la ville, les améliorations que nécessitent la voirie et l’hygiène : tel est le domaine où il se cantonnait généralement. Il aimait à secouer l’apathie des Belges en matière électorale. Il leur reprochait de rester trop indifférents au choix de leurs mandataires[1].

C’est la question de l’élection des conseillers communaux et provinciaux aux Pays-Bas que Rogier traite à son examen de docteur en droit le 29 juillet 1826. Dans les cinq thèses annexées à la dissertation, il défend notamment que la publicité la plus large est à souhaiter dans la poursuite et dans la répression des crimes et que la publicité en matière d’administration communale et provinciale est conforme au droit public. Rogier fait un tableau succinct du système électoral de son temps, il discute les conditions requises pour être électeur et pour être éligible, les causes d’incapacité, les inconvénients de la loi, les modifications qu’on y pouvait apporter. Il préconise, entre autres réformes, l’élection directe qui lui paraît constituer seule le vrai système représentatif[1].

Il venait donc de réaliser le projet qu’il avait conçu d’entrer au barreau de Liège. Bien d’autres projets hantaient son cerveau. Il voulait réorganiser le comité de littérature de la société d’émulation, dont il avait été nommé secrétaire adjoint ; donner une impulsion nouvelle aux travaux du comité grec qui s’était formé à Liège, en 1825, sous la présidence de de Selys, et dont le zèle paraissait s’attiédir ; pousser à la translation du Mathieu Laensbergh à Bruxelles ou à la création dans cette ville d’un journal fondé sur le plan et d’après les principes du Mathieu ; réunir des documents pour un Manuel électoral ; commencer la publication des Mémoires de don Juan Van Haelen ; créer un journal hebdomadaire, La Récompense, destiné à la jeunesse. La plupart de ces projets seront exécutés[1].

Les Mémoires de Van Haelen datent de 1827. Voici dans quelles circonstances Rogier était entré en relations avec le chef d’état-major de Mina. Van Haelen, sorti non sans peine des griffes des inquisiteurs en 1826, était venu remercier les rédacteurs du Mathieu Laensbergh d’un article des plus sympathique paru en 1824. Il avait noué à cette occasion des relations assez intimes avec la famille Rogier. Il offrit à Charles de lui fournir les notes, les documents, les souvenirs nécessaires à la rédaction de ses mémoires. Les événements auxquels Van Haelen avait été mêlé ayant provoqué une vive curiosité dans les Pays-Bas et en France, on pouvait espérer que les partisans du libéralisme y feraient bon accueil à une publication où étaient peints les excès du despotisme et de la réaction. Rogier n’eut guère à se louer du succès du livre, d’après les lettres de Renouard, qui publia une édition pour la France, et de Tarlier, qui en publia une pour les Pays-Bas[1].

Mais le succès alla à la Récompense, qui voulait « contribuer à faire naître ou à développer chez les enfants des connaissances utiles, à leur faire comprendre et aimer des devoirs rigoureux ». Tel était le but que s’assignaient les fondateurs de ce journal, Paul Devaux, Charles et Firmin Rogier, Lignac (25 décembre 1827). Charles Rogier fut constitué le fondé de pouvoirs de la société ; l’administration du journal était aux mains de mademoiselle Henriette Eugénie Rogier. Les rédacteurs du Mathieu Laensbergh se délassaient en quelque sorte de leurs graves études de philosophie et de droit administratif dans la rédaction d’articles destinés à l’instruction et à l’éducation du jeune âge, articles de peu d’étendue, écrits dans un style simple et clair et qui, donnant à la lecture des enfants plus d’attrait, devaient les encourager à des études de plus longue haleine. Ils virent leurs efforts aussi bien accueillis en Hollande qu’en Belgique. Des éloges flatteurs leur arrivèrent de toutes parts, même des sphères officielles[1].

Il devait venir un moment où la politique ferait du tort à la Récompense. Les événements allaient prendre bientôt un caractère de gravité tel que Charles Rogier se désintéresserait du journal pédagogique pour se mieux consacrer à la rédaction du Mathieu et, plus particulièrement, à la publication de son Manuel électoral[1].

Le Mathieu Laensbergh avait continué à faire beaucoup parler de lui pendant les années 1827 et 1828. Ses articles sur l’organisation judiciaire, sur la liberté de la presse et le timbre des journaux étaient fort lus, fort commentés et provoquaient des discussions de plus en plus animées avec les organes ministériels. Au moment où s’ouvrit la session législative de 1828, Rogier (Mathieu Laensbergh du 25 octobre) émit le vœu que, dans l’adresse en réponse au discours du trône, on ne se bornât pas à retourner puérilement les phrases ministérielles. « Il serait beau », disait-il, « il serait d’un heureux augure que déjà l’esprit national commençât à s’y manifester ». Le gouvernement tenait à avoir le budget décennal. À la veille de voter plus d’un milliard d’impôts (le total des dix années du budget décennal dépassait 500 millions de florins), la seconde Chambre était tenue à énumérer ses griefs et ses vœux : elle avait le droit d’exiger de sages réformes et de bonnes lois en retour de si énormes sacrifices. L’abolition de la mouture, la diminution des impôts, le retrait des arrêtés de 1819 et de 1822 qui avaient de fait supprimé officiellement le français dans toutes les parties de la Belgique où le flamand était généralement en usage, le rétablissement du jury, le désaveu de la servile doctrine qui refusait aux États provinciaux jusqu’au droit d’émettre des vœux et qui leur contestait cette indépendance de conscience que partout on réclamait des magistratures locales : voilà ce que Rogier aurait voulu voir demander au gouvernement par la Seconde Chambre[1].

Comme les journaux catholiques se plaignaient, autant que le Mathieu Laensbergh, de la conduite du ministère, comme ils réclamaient non moins vivement que lui les garanties constitutionnelles, la liberté de la presse, le jury, les députés indépendantes, il se forma entre libéraux et catholiques une union qui devait assurer la victoire aux adversaires du gouvernement. Le Mathieu, devenu, le 1er janvier 1829, Le Politique, préconisa cette union avec une ténacité que rien ne rebuta[1].

Sous l’influence des articles parus dans le Courrier des Pays-Bas, dans le Catholique et dans le Politique, sous l’influence également de l’irritation provoquée par les procès Claes, Ducpétiaux, De Potter, l’union prit un corps. Elle se manifesta tout d’abord par l’organisation d’un pétitionnement universel pour le redressement des griefs[1].

Plusieurs de ces griefs sont indiqués par Rogier dans le Mathieu. Les pétitionnaires se plaignaient aussi de l’accaparement par les Hollandais de presque tous les emplois dans le gouvernement, la diplomatie, l’armée, les finances ; de la non-responsabilité ministérielle ; du monopole de l’enseignement surtout. Ils comprenaient l’élite de la nation, la noblesse, les membres les plus distingués du barreau, du commerce, de l’industrie[1].

L’élection pour les États provinciaux, de qui dépendait la nomination des membres de la seconde Chambre des États généraux, était fixée au mois de juillet. Rogier, par son Manuel électoral, qui parut en février et fut traduit en flamand au mois d’avril, contribua grandement au succès remporté par l’opposition à Liège[1].

Le Courrier de la Meuse proposa de former par souscription une société d’assurance contre les destitutions arbitraires, les vexations fiscales et les actes illégaux des ministres. Rogier engagea les lecteurs du Politique à souscrire. Face à la répression gouvernementale, Rogier et ses collaborateurs du Politique ne se découragèrent pas : « les persécutions, loin de retarder le triomphe de la liberté », disaient-ils, le 2 mai 1830, « en accéléreront la marche ». Une élection devait avoir lieu au commencement de juillet pour la désignation des délégués des États provinciaux à la Seconde Chambre. La campagne fut menée avec une rare vigueur par Rogier, dans son journal. Le succès des deux candidats de l’opposition fut un peu son œuvre. Le parquet de Liège voulut sans doute se venger sur lui et sur les autres rédacteurs du Politique de l’échec essuyé par le gouverneur de la province, de Liedekerke, qui était tout dévoué au ministère. Le procureur du roi prétendit découvrir le « délit d’injure ou d’outrage au roi » dans ces lignes de Rogier : « Cet échec est un dernier avertissement au pouvoir, que désormais toute lutte essayée par lui au sein de nos États provinciaux ne lui réserve que la défaite ». Le procès intenté à Rogier et à ses collaborateurs était fixé au 31 août 1830. Les troubles qui éclatèrent à Bruxelles six jours auparavant détournèrent l’attention du parquet liégeois : le procureur du roi fit dire aux rédacteurs du Politique que leur affaire était remise indéfiniment[1].

Rôle dans la révolution belge (1830)[modifier | modifier le code]

Charles Soubre, Rogier à la tête des volontaires de Liège (1878).
Charles Soubre, Arrivée de Charles Rogier et des volontaires liégeois à Bruxelles (1880).

Rogier n’avait pas dissimulé les « joies vives » (Politique du 7 août 1830) que lui causait la chute de la monarchie autoritaire de Charles X. Comme s’il tenait tout spécialement à marquer que l’hommage enthousiaste aux combattants des Trois Glorieuses (27, 28 et 29 juillet 1830) est bien de lui, il a écrit, dans le volume de sa collection du journal, au bas de l’article, en plus gros caractères que d’ordinaire : Ch. R…R. Depuis 1829, d’ailleurs, il avait pris l’habitude de se rappeler ainsi ses articles[1].

De graves troubles éclatèrent à Bruxelles le 25 août. Ils furent connus à Liège dans la soirée du 26. La garde communale prit les armes. « Un grand nombre de jeunes gens, armés de fusils de chasse se réunissent dans la cour du Palais », dit Rogier dans son cahier de notes et souvenirs, « je prends le commandement de ce corps improvisé ». La commission de sûreté publique constituée, de commun accord, par le gouverneur et le bourgmestre, envoie des délégués demander au roi le redressement des griefs de la nation. Mais Rogier n’a pas grande confiance dans le succès de cette démarche, puisque le 28 il arbore les couleurs liégeoises, rouge et jaune, à l’hôtel de ville. Le 1er septembre, à 5 heures du matin, au moment où l’on annonçait des mouvements de troupes de Maastricht et Bois-le-Duc sur Liège, il « prend possession de la caserne de St.-Laurent près de la citadelle » (notes et souvenirs)[1].

Alors que Paul Devaux et Joseph Lebeau espéraient encore dans la sagesse du roi, Rogier, comme son frère Firmin, songe à aller à Bruxelles. Le peuple qui voulait des armes pour se défendre contre les Hollandais, dont on annonçait l’arrivée, en prend chez le fabricant Devillers, auquel Rogier délivre un « reçu au nom du peuple » (notes et souvenirs). « Dans la soirée du 2 septembre, je me mets, ajoute Rogier, à la tête des ouvriers et les promène dans la ville après les avoir harangués en leur recommandant de respecter les propriétés et de se défendre avec énergie. » D’aucuns assuraient que le roi avait promis la séparation administrative de la Belgique et de la Hollande. Devaux y croyait. Rogier n’y croit pas. Aussi, le 4 septembre, à l'annonce qu'un soulèvement a éclaté à Bruxelles et sans attendre de connaître la réponse royale, il va partir pour la capitale à la tête d'un bataillon de trois cents Liégeois. Écoutons-le « Samedi 4 septembre au soir… Mon allocution dans la cour du Palais… Je leur promets de la liberté, de la gloire, mais pas de richesse… ». Le 7 septembre, après avoir traversé Hannut, Jodoigne, Wavre, Auderghem, où le rejoignent cent trente hommes et deux pièces d’artillerie du capitaine De Bosse et où le sort le désigne pour commander les deux troupes, il entre à Bruxelles, alors que les insurgés viennent de tenir l'armée hollandaise en échec pendant quatre jours[1].

Une proclamation du roi venait de faire tomber l’espoir d’une séparation administrative des deux pays et laissait envisager par conséquence la perspective d’une lutte à main armée. Rogier y répond par cet ordre du jour : « Mes braves camarades, ordre, union, discipline, loyauté, courage : voilà la devise des vrais Liégeois. Elle sera toujours la nôtre. » En regard de cet ordre du jour, Rogier a reproduit, dans ses notes et souvenirs, cette affiche de la commission de sûreté publique de Bruxelles : « La Commission engage les étrangers à rentrer dans leur domicile. Elle prendra toutes les mesures nécessaires pour le maintien de la dynastie et de la tranquillité publique. (Signé) Fél. de Merode, Gendebien, Rouppe, F. Meeus, S. Van de Weyer. » Pour imprimer plus d’énergie à cette Commission, et la faire sortir des voies diplomatiques, Rogier, avec une quarantaine d’hommes dévoués tels que Van Meenen, Ducpétiaux, Jottrand, fonde la Réunion centrale, pendant que l’on signale (15 septembre) dans les environs de Vilvorde et de Tervuren, les vedettes que l’armée de Guillaume envoie, sous les ordres du prince Frédéric, pour mettre les Bruxellois à la raison. Un premier choc eut lieu le 18 entre des patrouilles de volontaires et de gendarmes. Le lendemain, une proclamation de la Commission, désavouant la conduite des volontaires, est lacérée. Le 20, la Commission est dissoute par le peuple qui a enfoncé les portes de l’hôtel de ville. Elle est remplacée par un gouvernement provisoire de trois membres, De Potter, d’Oultremont et Gendebien, qui n’entre pas en fonctions. Le 21, pas d’ombre du gouvernement à l’hôtel de ville. Le prince Frédéric, avec 13 000 hommes et 52 canons, n’est plus qu’à une lieue de Bruxelles. Rogier, avec les volontaires liégeois et 200 ou 300 Bruxellois, soutient à Diegem, toute la journée, le feu de l’avant-garde hollandaise. Le 22 se passe en escarmouches au nord et au nord-est des Bruxelles, à Evere et en avant des portes de Schaerbeek, de Louvain et de Namur. À l'ouest de la ville, une troupe hollandaise qui tente d'entrer par la porte de Flandre se heurte à une réaction populaire. Dans les rues étroites, une pluie d'objets, même des fourneaux, tombent sur les soldats. Mais la consigne est de ne pas tirer sur des civils. Pourtant, dans la population, beaucoup croient que tout est perdu et une grande confusion règne dans la ville – c’est un correspondant du Politique qui l’écrit - Chacun croyait que tout était perdu. Il faudrait que Bruxelles se soulevât pour arrêter la marche du prince Frédéric. Aucun des hommes politiques, aucun des chefs du mouvement révolutionnaire n'y compte. « La veille du jour où Bruxelles fut attaqué », écrivait Félix de Merode, le 15 octobre 1830, au Courrier des Pays-Bas, « je n’attendais aucune résistance ; persuadé qu’il n’existait plus de moyen actuel d’agir pour l’indépendance belge, je m’étais décidé à chercher un refuge sur le sol français ». Les désespérances de Félix de Merode s’expliquent. Un témoin oculaire – c’est un des volontaires tournaisiens – le futur général Renard, a établi que les Hollandais auraient pu sans coup férir prendre possession de Bruxelles après la journée du 22 septembre… « Dans la nuit du 22 au 23 », dit-il, « il n’y avait pas quarante hommes armés qui veillassent. Nous n’étions peut-être pas trois cents disposés à la résistance et disséminés sur une longue étendue. Il n’y avait ni chefs, ni pouvoir, ni plan arrêté, ni direction ». Le matin du 23, pendant que l’armée hollandaise, vainement harcelée par la fusillade des volontaires, pénétrait le long des boulevards dans le Parc, Rogier et plusieurs de ses amis, que visait tout particulièrement une proclamation du prince Frédéric (20 septembre), réservant toutes ses rigueurs pour « les combattants étrangers à la ville », alors qu'elle accordait le pardon aux combattants bruxellois, vont, comme Félix de Merode et Jottrand, chercher un refuge en France. Ce n’est que dans l’après-midi que Bruxelles acheva de se soulever et que le peuple tint tête vaillamment aux Hollandais à la porte de Flandre et à la porte de Laeken. Rogier était dans la forêt de Soignes, près de Braine-l'Alleud, à trois heures, quand il entendit le canon dans la direction de Bruxelles[1],[2]. Sa réaction fut immédiate : Si on se bat à Bruxelles, j'y vais.

Il était environ sept heures du soir quand Rogier rentra à Bruxelles. Ses amis de l’ancienne commission de sûreté, renversée le 20 septembre, parlaient d’entamer des négociations avec le prince Frédéric. « Puisque Bruxelles est décidé à lutter, pas de soumission ! » dit Rogier. Le 24, au point du jour, sur la proposition de quelques hommes non moins résolus que lui, réunis à l’hôtel de ville, il entre dans une commission administrative dont les Bruxellois apprennent la constitution, une heure après, par cette proclamation qui est de sa main : « Depuis deux jours Bruxelles est dépourvu de toute espèce d’autorité constituée ; l’énergie et la loyauté populaires en ont tenu lieu ; mais tous les bons citoyens comprennent qu’un tel état de choses ne peut durer sans compromettre la ville et le triomphe d’une cause dont le succès dès hier est assuré. Des citoyens, guidés par le seul amour du pays, ont accepté provisoirement un pouvoir qu’ils sont prêts à remettre en des mains plus dignes aussitôt que les éléments d’une autorité nouvelle seront réunis. Ces citoyens sont le baron Emmanuel Vanderlinden d’Hoogvorst, de Bruxelles ; Charles Rogier, avocat à Liège ; André Jolly, ancien officier du génie. Ils ont pour secrétaires F. de Coppin et J. Vanderlinden, de Bruxelles. – Bruxelles, le 24 septembre 1830 ». Vanderlinden fut, le 25, nommé trésorier et remplacé comme secrétaire par l’avocat Nicolay[1].

Les souvenirs de Rogier sont ici surtout précieux pour l’histoire : « 24 septembre : Nos rapports avec la Banque il s'agit de la Société Générale): Nous demandons pour le service public 5 000 florins, elle en apporte 10 000, fort étonnée de notre modération… Le soir je fais venir Van Haelen et obtiens qu’il prenne le commandement… Il accepte à la condition que, s’il vient à périr, on prendra soin de sa femme et de son enfant. » Le jour même où il rédigeait l’arrêté décrétant l’inhumation sur la place Saint-Michel, devenu la place des Martyrs, des braves qui avaient succombé ou qui succomberaient dans le combat, il annonçait la victoire : « Le sang belge va cesser de couler… l’ennemi est dans le plus grand désordre » (ordre du jour du 25 septembre). Dans la matinée du 26, la commission administrative, dans laquelle entrèrent Gendebien, Van de Weyer et Félix de Merode, qui étaient revenus à Bruxelles le soir du 25, prit le nom de Gouvernement provisoire. L’héroïsme des volontaires belges sous la direction de Van Haelen finit par avoir raison de la ténacité des Hollandais. Des volontaires étrangers affluaient, des exilés s'engagaient dans les combats tels des militaires français comme celui qui deviendra le général Chazal ou le général Mellinet. Pendant trois jours, les régiments ennemis réfugiés dans le Parc environné par les palais (palais du parlement, palais royal, palais du prince d'Orange) seront pilonnés par une petite artillerie installée dans la barricade principale de la place Royale, mais aussi criblés par les tirs des volontaires occupant les maisons des rues qui entourent la position. Dès le 25 septembre, ils ont déchaîné une mousquetterie démoralisante pour les soldats abrités dans le bas-fond du parc et derrière les arbres. Mais des sorties de volontaires lancées dans le but de prendre le parc seront repoussées par les feux organisés d'une troupe restée disciplinée. Pourtant, dans la nuit du 26 aux 27, l'armée hollandaise se retirera en catimini et Rogier d'écrire à sa famille, dans la soirée du 27, qu’il n’y avait plus un soldat hollandais dans Bruxelles[1].

Il s’agissait de consolider la victoire. Il importait de procéder non seulement à l’organisation de l’armée pour « combattre au dehors », mais à celle de l’administration civile, de l’ordre judiciaire et de l’administration des finances. Rogier, avec de Merode, Van de Weyer et De Potter (appelé au Gouvernement provisoire le 27), faisait partie du comité central chargé de cette besogne aussi rude que délicate. Les différents décrets que rendit le gouvernement, en attendant la réunion du Congrès national fixée au 10 novembre, donnèrent satisfaction aux vœux que Rogier, ses amis et ses alliées avaient exprimés dans la presse : tels ceux qui établissaient la liberté de l’enseignement, la liberté d’association, la liberté des cultes, la liberté de la presse, l’abolition de la censure, la publicité des budgets des communes, l’adjonction des capacités au corps électoral censitaire[1].

Au milieu d’octobre des désordres graves ayant éclaté dans le Borinage, le Gouvernement provisoire confia à Rogier le soin d’aller les réprimer. Il s’en acquitta vite et bien : « Quelques bonnes paroles à tous ces braves gens », écrivait-il à ses collègues le 22 octobre, « valent mieux que cent mille coups de fusil ». À peine rentré à Bruxelles, il reçoit une autre mission : celle d’aller maintenir l’ordre parmi les troupes nationales composées de ralliés belges de l'armée royale. À la suite des combats glorieux de Walem et de Berchem, ils ont refoulé les Hollandais jusque dans la citadelle d’Anvers. Forts de leurs succès et débarrassés des officiers qui avaient choisi de rester fidèle au roi de Hollande, ils manifestent une indiscipline fort dangereuse pour leur cohésion. D’ailleurs, la cause de la révolution était loin d’être gagnée à Anvers. Une notable partie de la population était sympathique au gouvernement de Guillaume. La plupart des fonctionnaires de l’ordre administratif lui étaient encore acquis. Rogier ne montra pas moins de décision, de sang-froid et de tact à Anvers que dans la Borinage. La situation y devint terrible, le 27 octobre, quand le général Chassé, commandant de la citadelle, invoquant que certains volontaires n’avaient pas respecté un armistice, fit bombarder la ville. Rogier courut les plus grands dangers pendant les cinq jours qu’il passa dans Anvers où, exerçant une espèce de dictature au nom du Gouvernement provisoire, il réussit à faire cesser les hostilités et à rallier à la cause belge bien des adversaires de celle-ci que le bombardement avait dressé contre la présence hollandaise[1].

Carrière politique[modifier | modifier le code]

Au Congrès national (1830-1831)[modifier | modifier le code]

Le duc de Nemours, candidat au trône de Belgique ?

Au Congrès national, où le district de Liège l’envoya (le sixième sur neuf députés), il joua un rôle secondaire[3]. Il donna, le 12 novembre, au nom du Gouvernement provisoire, lecture de la déclaration suivante : « Le Gouvernement provisoire, ayant reçu notification de la constitution du Congrès national, vient remettre à cet organe légal et régulier du peuple belge le pouvoir provisoire qu’il a exerce, depuis le 24 octobre 1830, dans l’intérêt et avec l’assentiment du pays. Il déposa sur le bureau du président la collection des actes et des arrêtés que la nécessité des circonstances l’a déterminé à prendre ». À la déclaration de Rogier, voici la réponse que fit le bureau de l’assemblée : « Le Congrès national, appréciant les grands services que le Gouvernement provisoire a rendus au peuple belge, nous a chargés de vous en témoigner sa vive reconnaissance et celle de la Nation dont il est l’organe. Il nous a chargés également de vous manifester son désir, sa volonté même, de vous voir conserver le pouvoir exécutif jusqu'à ce qu’il y ait été autrement pourvu par le Congrès ». Tous les membres du Gouvernement provisoire, sauf De Potter, se soumirent au désir, à la volonté du Congrès[1].

Dans la séance du 17, voulant déjouer les espérances du parti orangiste qui se vantait de reconstituer le gouvernement de Guillaume avec l’aide de la Russie et de la Prusse, Rogier insista pour que l’on proclamât « sans désemparer » l’indépendance de la Belgique : elle fut proclamée le lendemain à l’unanimité[1].

Sur la forme du gouvernement, Rogier eut des hésitations. Au commencement d’octobre, par nécessité politique plus que par conviction monarchique, il avait combattu, dans les réunions du Gouvernement provisoire, la proposition de De Potter qui voulait qu’on proclamât le plus tôt possible la république. « Attendons le Congrès », avait-il dit. Dans ses notes et souvenirs, on lit : « Au Congrès, je prépare un discours inclinant à la République. » Ce discours ne fut pas prononcé. Les arguments de ses amis royalistes, Lebeau, Devaux, etc., le rallièrent à la cause de la monarchie constitutionnelle qui fut votée par 174 voix contre 13. C’était surtout les raisons d’économie et les dangers de l’hérédité au point de vue de l’incapacité et des vices, qu’il invoquait dans le discours préparé[1].

Rogier n’assistait pas à la séance du Congrès où fut votée, par 161 voix contre 28, l’exclusion des membres de la famille d’Orange-Nassau de tout pouvoir en Belgique (23 novembre). Il était alors en mission. Son collègue Jolly et lui avaient été chargés d’aller inspecter les différents corps de troupes établis dans le sud et l’ouest du pays. Comme conclusion à l’enquête à laquelle Jolly et lui se livrèrent, il rédigea une proclamation du Gouvernement provisoire à l’armée, où nous lisons : « Rappelez-vous que l’armée belge ne doit être désormais qu’une armée libre et citoyenne toujours prête à repousser la tyrannie de l’étranger et à protéger la liberté et l’indépendance de la patrie » (3 décembre 1830). Il va de soi que l’un des corps qu’il avait inspectés avec le plus de soin pendant sa mission, était le corps des volontaires liégeois dont un arrêté du Gouvernement venait de faire le noyau d’un bataillon de tirailleurs (il en était le colonel)[1].

Restait à trancher la question fort grave du choix d’un souverain. Rogier savait ce qui se passait à Paris par son frère Firmin que, le 18 novembre, le Gouvernement provisoire avait chargé à titre officieux d’une mission diplomatique et qui fut nommé officiellement, le 20 décembre, premier secrétaire de légation belge quand le Gouvernement envoya Gendebien et Van de Weyer auprès du roi Louis-Philippe. Guizot affirme, dans ses Mémoires, que Louis-Philippe et ses conseillers étaient résolus à soutenir la Belgique indépendante et neutre et à ne prétendre rien de plus : c’était du reste l’opinion des hommes politiques les plus importants, tels que La Fayette, avec lesquels le frère de Rogier entretenait des relations suivies depuis son arrivé à Paris. Le cabinet français ne fit point preuve d’une grande franchise vis-à-vis des délégués du Gouvernement provisoire quant au choix de notre souverain, auquel allait procéder le Congrès national dans les premiers jours de 1831. Il ne voulait sans doute à aucun prix du duc de Leuchtenberg à cause de son origine impériale. Pour le faire échouer, il donna à entendre aux délégués belges qu’il désirerait voir le Congrès porter son choix sur le duc de Nemours. Rogier, dont le nom avait été mis en avant pour la royauté par quelques hommes politiques qui tenaient à rendre hommage à ses éminents services et à son noble caractère, Rogier se prononça le 2 février en faveur du prince français, parce que ce choix offrait, surtout au point de vue des intérêts du commerce et de l’industrie, des avantages plus positifs, plus nombreux, plus assurés que le choix de Leuchtenberg. Le duc de Nemours, fils d’un roi élu et populaire, élevé dans les principes plébéiens, apporterait, d’après lui, à la Belgique l’alliance, l’amitié et le marché de la France et l’associerait, sans l’y enchaîner, au sort de ce glorieux pays. Un pareil choix serait une garantie pour l’indépendance belge. Il avouait qu’il avait hésité quelque temps avant de prendre la parole. « Des souvenirs d’enfance me rattachent à la France et j’avais des scrupules à parler ici d’un prince français. Mais j’ai vu de vieux et purs Belges défendre le même prince et alors mes scrupules ont été levés ». Au second tour de scrutin, le Congrès donna 97 suffrages à Nemours, 74 à Leuchtenberg (4 février). Sept jours après la constitution fut promulguée[4]. Louis-Philippe ayant, par crainte des puissances, refusé la couronne pour son fils, le Congrès appela à la régence le baron Surlet de Chokier, son président. La tâche du Gouvernement provisoire était accomplie (24 février 1831)[1].

Au service de la sûreté de l'État (mars 1831)[modifier | modifier le code]

Aussitôt après sa sortie du pouvoir, Rogier était allé reprendre le commandement du bataillon liégeois. Mais Surlet de Chokier l’attacha à sa personne comme aide de camp. Il sera pour ainsi dire le bras droit, le conseiller du régent qui, entre autres missions, le charge (3 mars 1831) d’aller au quartier général de l’armée de la Meuse veiller à l’exécution stricte des décrets du gouvernement. Des ferments d’indiscipline nombreux travaillaient cette armée : six semaines auparavant Rogier avait eu quelque peine à les calmer. Cette fois c’était presque de la rébellion qu’il s’agissait de réprimer chez le général Mellinet qui, à défaut de la royauté du duc de Nemours, aurait voulu voir proclamer la république. Toutes les mesures que Rogier prit obtinrent l’approbation du gouvernement et la discipline fut définitivement rétablie à l’armée de la Meuse[1].

Sous le nom d’administration de la sûreté publique, il existait pendant la Régence une espèce de sixième ministère, comme qui dirait le ministère de la police. Le chef de ce ministère n’avait pas précisément une sinécure au milieu des circonstances difficiles où l’on se trouvait, alors que les orangistes, qui étaient forts des sympathies du ministre plénipotentiaire du Royaume-Uni lui-même (Lord Ponsonby), poursuivant leurs menées. La situation s’aggravait. La conférence de Londres, par son protocole du 20 janvier 1831, manifestait des dispositions qui déplaisaient fort aux patriotes et éveillaient chez les partisans de Guillaume des espérances de restauration. Les têtes ardentes qui voyaient avec peine le gouvernement français refuser d’entrer en conflit avec les puissances pour donner à la Belgique les parties du Limbourg et du Luxembourg laissées par la Conférence aux Pays-Bas, préconisaient la guerre immédiate avec « nos seules forces » : c’était, disait l’Association nationale belge, que présidaient Tielemans et Gendebien, le seul moyen de salut pour la Belgique. Quoiqu’elle eût recommandé, tout en stigmatisant les traîtres, de respecter l’ordre public et les propriétés, le peuple, trompé sur le caractère des actes de cette association qu’il prenait pour des encouragements, et excité d’ailleurs par les provocations incessantes des feuilles orangistes, se laissa entraîner à des désordres déplorables. Pendant plusieurs jours il y eut des pillages à Bruxelles, à Liège, à Anvers, à Gand (27, 28 et 31 mars, 4 avril)[1].

Rogier accepta les fonctions d’administrateur de la Sûreté sur les instances du cabinet que le Régent avait nommé le 24 mars. Son énergie et ses excellentes dispositions (Lebeau, Souvenirs personnels) ne contribuèrent pas peu au rétablissement de l’ordre. Il écrit à Firmin le 30 mars : « Oui, mon cher ami, haut policier, chef de la police, Stephany de la Belgique, tout ce qu’on voudra enfin, si ça peut être utile à la Révolution et dur aux méchants qui veulent la perdre… » Il cite ensuite un certain nombre de ces « méchants », dont Chazal, son alter ego dans cette circonstance, confirme la trahison ou soupçonne les intentions de trahison dans une lettre à Firmin, écrite le même jour[1].

« Du reste, » ajoute-t-il, « tu sens bien, mon camarade, que ceci ne rentre pas dans l’éducation de ton frère. C’est bon pour huit, quinze ou trente jours, et puis après je remettrai l’administration à quelqu’un de confiance. » En effet, une fois l’ordre rétabli, et ce fut l’affaire d’une semaine ou deux, il résigna ces fonctions. Chazal ne tarissait pas d’éloges sur ses services dans la lettre que nous venons de citer, et qui figure dans les papiers de Firmin Rogier[1].

Gouverneur de la province d'Anvers et député de Turnhout (avril 1831-octobre 1832)[modifier | modifier le code]

Rogier joua un rôle secondaire au cours de la première année du règne de Léopold Ier[3].

Dans la seconde quinzaine d’avril, Rogier put se convaincre lui-même que le ministère français n’épousait pas avec une bien vive ardeur la cause de la Belgique dans son différend avec la Conférence de Londres. Au cours des visites qu’il fit pendant un séjour peu prolongé à Paris, il acquit la conviction que le gouvernement de Louis-Philippe ne ferait pas la guerre pour nous, que les députés même les plus sympathiques aux Belges hésitaient à le pousser dans cette voie et qu’enfin, dans certaines sphères diplomatiques, on agitait sourdement la question d’un partage éventuel de notre pays[1].

Joseph Lebeau devenu ministre, il nomma Rogier gouverneur de la province d'Anvers le 14 juin. Il y tissa un réseau de relations qui lui permit d'être par la suite régulièrement élu député d'Anvers[5].

Au moment de la ratification du traité des XVIII articles par le Congrès (du 1er au 15 juillet), une effervescence inouïe régna dans tout le pays. Dans quelques villes comme Gand, Louvain, Liège, Grammont, il y eut des tentatives de révolte contre le gouvernement. « Mort aux ministres ! » criait-on dans les rues de Bruxelles. Rogier, en tant que gouverneur de la province d’Anvers, eut fort à faire pour y contenir d’une part la réaction toujours menaçante et d’autre part les volontaires, leurs officiers surtout, plus disposés à courir à l’ennemi qu’à se pénétrer des nécessités de la politique ! Il rallia au ministère les hommes de bonne foi. Il fut des 126 membres du Congrès (contre 70) qui votèrent le traité des XVIII articles. Il fit même un discours un faveur du vote. « Faites taire comme moi vos répugnances pour sauver le patrie », disait-il à ses collègues, le 7 juillet, « n’aventurez pas le sort de la révolution en des entreprises téméraires, sans issue, sans résultat ». La veille de la séparation définitive du Congrès, le 19 juillet, il proposa, en ces termes, de célébrer le souvenir des journées de septembre par des fêtes annuelles : « Il faut que toute la nation célèbre chaque année l’époque de sa régénération, afin qu’elle n’oublie jamais de quel prix elle a été payée ». La proposition fut accueillie avec enthousiasme[1].

Les premières élections législatives suivirent de près la campagne des Dix-Jours. Rogier fut élu représentant par l’arrondissement de Turnhout. Il avait hésité entre les candidatures qui lui étaient offertes à Liège et à Anvers. Les Anversois et les Liégeois donnèrent leur préférence à d'autres candidats. Quoique le comte de Merode eût présenté lui-même son collègue du gouvernement provisoire au corps électoral, Rogier faillit échouer devant l’opposition du « jeune clergé » de la Campine (Lettre de Ooms, procureur du roi à Turnhout). Les questions relatives à la garde civique, à l’armée, à la marine marchande et au commerce l’occupèrent tout particulièrement pendant la session 1831-1832. Il refusa son approbation (15 novembre) au traité des XXIV articles, aggravation de celui des XVIII articles[1].

Ministre de l'Intérieur (octobre 1832-août 1834)[modifier | modifier le code]

Inauguration du premier chemin de fer en Belgique (tableau réalisé en 1885).

Il y avait plus d’un an que, dans ses fonctions de gouverneur, il montrait tout à la fois une remarquable activité pour le développement du commerce anversois et une habileté délicate pour rallier au régime nouveau la grande bourgeoisie et l’aristocratie lorsque, le 20 octobre 1832, le roi, sur la proposition de Goblet et Lebeau, le chargea du portefeuille de l’Intérieur. Le gouvernement néerlandais n’avait pas encore consenti à l’évacuation de tout le territoire belge, malgré le traité des XXIV articles dont les grandes puissances garantissaient l’exécution. Celles-ci avaient acquis la certitude qu’en s’abstenant plus longtemps de recourir à des moyens coercitifs vis-à-vis des Pays-Bas, elles plaçaient la Belgique dans l’imminente nécessité de se faire justice à elle-même : elles n’avaient pas voulu courir cette chance de guerre générale. Deux d’entre elles, la France et le Royaume-Uni, s’étaient engagées à commercer l’exécution du traité par l’évacuation immédiate de notre territoire. Les flottes française et britannique enchaîneraient le commerce des Pays-Bas et, si ces moyens de coercition ne suffisaient pas, une armée française – le discours du trône de novembre 1832 le disait bien nettement – viendrait, sans troubler la paix de l’Europe, prouver que « les garanties données n’étaient pas de vaines paroles ». Si le roi avait appelé Rogier dans le cabinet nouveau, c’est que le combattant des journées de septembre était assez populaire pour faire accepter l’intervention étrangère qui, on le pense bien, provoquait des colères dans maints journaux et chez certains députés taxant Goblet et Lebeau de lâcheté. L’acte de suprême résolution auquel Rogier apportait son appui lui pesait fort : il eût certes mieux aimé que les Belges fussent seuls chargés du soin d’affranchir leur territoire, mais les Puissances ne le toléraient pas. Devant l’opposition de la Chambre, le ministre offrit, le 26 novembre, sa démission que le roi n’accepta pas. L’armée du maréchal Gérard avait investi, huit jours auparavant, la citadelle d’Anvers, qui se rendit le 23, après une vaillante résistance. Mais Guillaume refusait d’évacuer les forts de Lillo et de Liefkenshoek. Il comptait toujours sur les puissances du Nord et sur le succès des menées de ses partisans. Rogier, en sa qualité de ministre de l’Intérieur, combattit ces menées avec énergie partout où elles se manifestèrent, à Liège et à Bruxelles, comme à Gand, à Namur, à Anvers. De ce ministère de Rogier datent la première exposition des beaux-arts (15 août 1833), la révision de la loi sur la garde civique, la réorganisation du conservatoire de Bruxelles, la création des archives publiques, et surtout le chemin de fer[1].

Ces mots devaient finir par remplacer officiellement ceux de « route en fer, chemin à ornières, chemin en fer » qui avaient été employés auparavant[6], et qui le furent longtemps encore dans les discussions et les rapports parlementaires. Le 19 juin 1833 Rogier donna lecture à la Chambre de l’exposé des motifs d’un projet de loi autorisant un emprunt de 18 millions affecté à l’établissement de la première partie de la route de fer de la mer à l’Escaut, à la Meuse et au Rhin. En même temps étaient déposés les tableaux, plans et calculs à l’appui du projet. Les sections de la Chambre discutèrent longtemps. Le rapport de la section centrale qui l’adopta ne fut déposé que le 23 novembre. Le mauvais vouloir de quelques députés en fit retarder la discussion jusqu’au 10 mars 1834. Rogier commença par rappeler que, déjà au commencement d’octobre 1830, il avait lancé l’idée de cette entreprise qui devait doter le pays d’immenses bienfaits et à laquelle ses collègues du Gouvernement provisoire s’étaient ralliés à la nouvelle du bombardement d’Anvers. « … Vous voulez, sans doute, interrompit Dumortier, qu’on dise la voie Rogiérienne comme on disait la voie Appienne… » « Que la voie soit Dumortérienne ou anti-Dumortérienne, riposta Rogier, elle est nationale ! Il ne suffit pas à la révolution belge d’avoir donné au pays la Constitution la plus libérale ; elle doit compléter son œuvre par un fait matériel de la plus haute portée. Cette entreprise sera aux intérêts matériels du pays ce qu’est notre Constitution à ses intérêts moraux ». Il avait, sur la proposition de la section centrale, élargi son projet initial : le rail passerait par Malines, Louvain, Tirlemont, Liège, avec deux embranchements : de Malines sur Bruxelles et la France par Namur, Mons ou Charleroi et de Malines sur l’Angleterre par Termonde, Gand, Bruges et Ostende. Pendant la discussion, où il montra une habileté rare, il s’empressa de faire droit aux réclamations et de calmer des plaintes qui lui paraissaient légitimes, quoique certaines d’entre elles fussent exprimées dans un langage presque révolutionnaire. Mais si des réclamations et des plaintes étaient marquées au coin de la fantaisie ou révélaient l’ignorance des principes les plus élémentaires de l’économie politique – et il y en eut plus d’une – il employait, pour les écarter, le langage de la plaisanterie courtoise. Secondé efficacement par le rapporteur de la section centrale, Smits, et par Nothomb et Devaux, il finit par avoir raison d’une hostilité qui faisait arme de tout. C’est à son argumentation qu’il dut de faire résoudre affirmativement, par 55 voix contre 35, cette question de principe si importante : les routes en fer portées au projet seront-elles faites par le gouvernement ? Il soutenait que la Belgique pourrait conquérir l’indépendance commerciale non point par la guerre, dont les chances seraient incertaines, mais par le grand travail d’art qu’il préconisait, et qu’elle commettrait un véritable suicide si elle abandonnait le marché de l’Allemagne aux Pays-Bas, aux villes hanséatiques et à la France. « Gloire », disait-il, « à la nation qui, à trois années de sa naissance, après avoir traversé des jours mauvais, se montrerait l’égale des plus fortes et des plus anciennes ; qui, enchaînée et mutilée, hélas ! en deux de ses parties, saurait se redresser sur elle-même et puiser dans ses propres forces des germes de vie et de gloire ! C’est à de tels signes que se reconnaît la véritable grandeur d’un peuple ; c’est par de telles victoires qu’on égale et qu’on justifie d’anciens triomphes, que l’on conquiert ce qui peut rester de Belges hostiles ou indifférents à la Belgique, que l’on fortifie le sentiment national, que l’on obtient l’estime, la considération, les sympathies de l’étranger… » L’ensemble du projet, voté le 28 mars par cinquante-six représentants contre vingt-huit et une abstention, le fut au Sénat par trente-deux voix contre huit et trois abstentions. Le roi sanctionna la loi le 1er mai 1834[1]. Cette initiative se concrétisera finalement sous la forme d'une société d'État (les chemins de fer de l’État belge), qui ouvrit, en 1835, la première ligne du continent européen, entre Malines et Bruxelles. Dans un but social, Rogier avait veillé à ce que des voitures découvertes nommées chars à bancs soient accrochées aux convois à la disposition des classes populaires.

C’est dans l’intervalle des débats de la Chambre et de ceux du Sénat, qu’une souscription pour le rachat des chevaux du prince d’Orange, organisée par les partisans de la monarchie belgo-hollandaise, aristocrates et fournisseurs mêlés, occasionna à Bruxelles (4 et 5 avril) des désordres des pillages que Rogier ne put arrêter qu’au péril de sa vie[1].

Rogier tenta de convaincre le Parlement de la nécessité de créer un Conseil d'État, mais il échoua. Deux autres lois non moins importantes, à un autre point de vue, que la loi du chemin de fer, la loi provinciale et la loi communale, furent discutées sous ce premier ministère de Rogier. Les projets de loi préparés par Rogier prévoyaient une certaine décentralisation, mais réservaient au pouvoir central la faculté de choisir les bourgmestres et échevin. Léopold Ier craignit que ses ministres ne parviennent pas à faire approuver ces lois par le Parlement et il se mit à chercher une occasion de renvoyer le cabinet. C'est une dissension entre Rogier et le ministre de la Guerre, Louis Évain, qui conduisit le gouvernement à remettre sa démission au souverain en juillet 1834[1],[7].

Vers la fin de ce premier ministère, il reçut un blessure qui aurait pu être mortelle dans un duel avec Gendebien. Lorsqu’il quitta le pouvoir à la fin de juillet 1834, il venait de présenter un projet de loi sur l’instruction publique, dont la Chambre détacha la partie qui concernait l’enseignement supérieur ; il venait aussi d’inscrire à son projet de budget pour 1835 une somme de 500 000 francs destinée au service de l’hygiène publique[1].

Retour à Anvers (août 1834-avril 1840)[modifier | modifier le code]

Il reprit son poste de gouverneur de la province d’Anvers après avoir repoussé les avances qui lui furent faites pour entrer dans le nouveau cabinet de Theux-Ernst-de Muelenaere. Dans ses notes et souvenirs, Rogier constate que l’accueil que lui firent les Anversois, après deux ans d’absence, fut froid, et il donne comme raison de cette froideur qu’il était « révolutionnaire, wallon, libéral non pratiquant, roturier sans fortune ». Il parvint néanmoins à nouer des relations dans le monde commercial et dans le monde artistique. La popularité qu’il avait réussi à reconquérir dans la province est attestée par son succès électoral de juin 1837. Il fut honoré d’un double mandat de député, par l’arrondissement d'Anvers où il recueillit 1 151 suffrages contre 31, et par l’arrondissement de Turnhout où il ne trouva pas non plus d’adversaires. Il opta pour Anvers. Il n’en continua pas moins (la loi sur les incompatibilités parlementaires ne date que de 1848) à être tout à la fois gouverneur et député. Le roi lui avait offert, en 1836, de rentrer au ministère : de Theux lui aurait cédé l’Intérieur et aurait pris pour lui le ministère des Affaires étrangères délaissé par de Muelenaere. Rogier n’accepta pas. En 1837 il repoussa de nouvelles instances. C’est que s’il s’entendait avec de Theux sur la politique extérieure et sur les grandes lignes de la politique intérieure, il était certaines questions, par exemple celles de l’instruction moyenne, de l’instruction primaire, de la bienfaisance, que leurs dissentiments ne leur permettraient jamais de résoudre en commun. La politique unioniste en était à ses derniers jours[1].

Le 28 janvier 1837, la Chambre venait d’être saisie du projet de loi sur les mines, voté en juin 1836 par le Sénat, lorsque Rogier développa une proposition tendant à ce que l’assemblée examinât tout d’abord la question de savoir « jusqu’à quel point il serait convenable, dans l’intérêt général, que le gouvernement se réservât de disposer, pour le compte du domaine, des mines de houille non encore concédées ». Il s’était souvent demandé s’il n’y aurait pas possibilité de faire décréter pour les mines, comme pour le chemin de fer, l’exploitation par l’État. Depuis plusieurs mois il s’était livré à des études extrêmement compliquées sur cette question. Il échangea à ce sujet une correspondance intéressante avec des ingénieurs et des économistes de premier ordre, tels que Bidaut et Michel Chevalier. Devant l’attitude hostile de la majorité de la Chambre et du cabinet, il renonça à sa proposition. On voit qu’il continuait à prendre, comme pour le chemin de fer, l’initiative de réformes sociales, en même temps qu’il aimait à s’éclairer des conseils des spécialistes. C’est ainsi encore que, pour la question militaire, il s’adressa aux généraux les plus expérimentés, à Magnan, à Hurel, par exemple. Il y avait urgence à s’occuper de cette question. On pressentait que bientôt les Pays-Bas se lasseraient d’un état de choses extrêmement onéreux pour ses finances et son commerce et finirait par entamer des négociations pour la réconciliation sur la base du traité du 15 novembre 1831. Rogier savait bien que lorsqu’elle en viendrait là, il y aurait des protestations ardentes dans la Belgique, qui s’était habituée à l’idée de conserver les territoires du Limbourg et du Luxembourg attribués au roi Guillaume. Il entendait déjà les cris belliqueux et il avait voulu savoir du général Magnan ce que nous pouvions espérer dans le cas où l’on déciderait de lutter avec les Pays-Bas soutenue par les troupes de la Confédération germanique : la réponse était loin d’être rassurante[1].

Quand, le 4 mars 1839, la Chambre aborda la discussion publique de deux projets de loi, l’un autorisant la conclusion du traité présenté en 1831 par la Conférence de Londres et enfin adopté par Guillaume, l’autre déterminant les conditions auxquelles les habitants des parties cédées pourraient conserver la qualité de Belges, nul n’en pouvait prévoir l’issue : dans les sections, quarante-deux représentants avaient donné un vote approbatif, trente-neuf avaient dit non, dix-sept s’étaient abstenus. L’opposition avait escompté le vote négatif de Rogier, parce qu’il avait refusé son approbation au traité de novembre 1831. Mais il fut d’avis que les engagements pris alors devaient être respectés. S’il soutenait le système pacifique, ce n’était pas qu’il voulût la paix pour la paix : « Ce système n’est pas, d’ailleurs », disait-il en terminant son discours du 12 mars, « l’immobilité, l’inertie, le sommeil : c’est la source féconde de toute activité matérielle, le perfectionnement successif de nos institutions, le développement de notre force industrielle. Faire la guerre, c’est enlever au peuple jusqu’au dernier homme, jusqu’au dernier écu. Faire la paix, c’est descendre à lui pour lui apporter du bien-être, de l’instruction, de la moralité, du travail… » Cinquante-huit membres de la Chambre votèrent le traité. Il y eut quarante-deux opposants[1].

Ministre des Travaux publics (avril 1840-avril 1841)[modifier | modifier le code]

Le cabinet de Theux ayant été renversés par un vote de la Chambre, il se constitua, le 1er avril 1840, sous la présidence de Lebeau, un cabinet centre-gauche où Rogier, qui ne quitta Anvers qu’à regret (Souvenirs de Lebeau), eut le portefeuille des Travaux publics, auxquels étaient annexés les beaux-arts, les lettres et l’instruction publique détachés de l’Intérieur. L’institution des concours généraux de l’enseignement est le premier fruit des études de Rogier pendant ce second ministère. Suivirent ses études pour un projet de loi sur l’enseignement moyen officiel où les branches commerciales et industrielles n’étaient point oubliées, et qui furent interrompues par la chute prématurée du cabinet. La Chambre l’accusa de « prodigalités inouïes » lorsqu’il proposait d’élever de 400 à 550 000 francs le budget des beaux-arts et de la littérature. Elle lui refusait 5 000 francs pour la carte géologique du pays, 4 000 francs pour l’impression des chartes et diplômes. À cause des exigences hollandaises en matière de langue, le flamand avait souffert, dans les premières années de l'indépendance, d’injustices et d’abus que Rogier chercha à corriger. Rogier conçut le projet de créer une académie flamande en 1841[1].

Dans le domaine des chemins de fer, il complétait par des réformes démocratiques son œuvre de 1834. Secondé très activement par le directeur de l’exploitation, Masui, il travaille à recueillir, suivant l’expression de son collaborateur, « le fruit de l’arbre de vie » planté six ans auparavant ; il introduisait des améliorations de toute espèce dans les règlements, dans l’organisation des bureaux, dans le service spécial du transport des bagages et des marchandises[1].

Si le cabinet disposait à la Chambre d’une majorité de dix voix, il n’en était pas de même au Sénat. Les catholiques étaient les plus nombreux dans cette assemblée ; ils auraient voulu que les ministres désavouassent les doctrines du radical Paul Devaux, qui revendiquait pour le libéralisme le droit de diriger désormais les destinées du pays, dénonçait l’union devenue inutile depuis la paix avec les Pays-Bas et condamnait ainsi à tout jamais la politique des ministères mixtes. Lebeau et Rogier, que d’ailleurs irritait la « guerre à coups d’épingles » - le mot est de Thonissen – de l’opposition, fort dépitée de la constitution du ministère du 18 avril 1840, Lebeau et Rogier se refusèrent à blâmer leur ancien collaborateur du Mathieu Laensbergh. « Nous ne reculerons pas », s’écria Lebeau, vers « une sphère d’idées qui nous ramèneraient à 1790 ». Et Rogier, après avoir dit : « Je n’ai jamais désavoué mes amis », déclara qu’il se faisait gloire de continuer à marcher sous le drapeau de la monarchie constitutionnelle libérale qu’il défendait déjà dix-huit ans plus tôt. Là-dessus vingt-trois sénateurs (contre dix-neuf) envoyèrent au roi une adresse (dont on a contesté la constitutionnalité) où ils protestaient contre la politique des ministres et ses tendances. Une demande de dissolution de la haute assemblée n’ayant pas été agréée par le roi, le cabinet tout entier estima qu’il était de sa dignité de démissionner. Il persista dans sa résolution malgré le désir du souverain et, le 13 avril 1841, se forma un cabinet à peu près mixte (de Muelenaere, Nothomb, de Briey, Van Volxem, Desmaisières et Buzen)[1].

Simple député (1841-1847)[modifier | modifier le code]

On avait disposé du poste de gouverneur de la province d’Anvers auquel Rogier avait renoncé en entrant au ministère. Il ne conservait donc plus que son mandat de représentant. Or, il s’en fallut de peu qu’aux élections de juin 1841 les violentes attaques de ses adversaires n’enlevassent ce mandat à l’homme « dévoré d’ambition, insatiable du pouvoir, à cet ultra libéral… », etc. (voir journaux et pamphlets de l’époque). Au renouvellement législatif de 1845, quoique la lutte n’eût pas été moins âpre, Rogier obtint à Anvers une majorité plus forte, en même temps que les électeurs de Bruxelles lui confièrent le soin de leurs intérêts. Il opta pour Anvers. Le rôle qu’il avait joué au Parlement pendant les quatre dernières années et la dignité de sa conduite en 1841 l’avaient grandi et fortifié dans l’opinion publique. Le roi lui demanda de constituer un cabinet mixte. Il refusa et passa la main à Van de Weyer, qui fit la dernière expérience de ce genre de ministère. Van de Weyer disparut au bout de neuf mois. Rogier, appelé de nouveau par le roi, lui proposa une combinaison où toutes les fractions du libéralisme étaient représentés. Le roi accepta, mais n’agréa pas le programme à cause de la dissolution éventuelle du Parlement. Les négociations ayant été rompues, un ministère catholique homogène (de Theux, Malou, Deschamps, d’Anethan) fut formé le 31 mars 1846. L’union de toutes les forces du libéralisme se fit cette même année au Congrès libéral. Le résultat de cette union fut la victoire éclatante des libéraux aux élections du 8 juin 1847 : ils gagnèrent quinze voix à la Chambre et onze au Sénat. De Theux et ses collègues déposèrent leurs portefeuilles le 12 juin. Rogier fut appelé à constituer un cabinet. Ce cabinet ne pouvait évidemment être que libéral. Mais Léopold laissa s’écouler deux mois entre la démission du cabinet de Theux et la nomination du cabinet du 12 août[1].

Chef de cabinet (1847-1852)[modifier | modifier le code]

En 1848, les autorités craignaient que la révolution qui avait éclaté en France ne s'étendît à la Belgique.

La composition du ministère constitué par Rogier était la suivante : Rogier à l’Intérieur, d’Hoffschmidt aux Affaires étrangères, de Haussy à la justice, Frère-Orban aux Travaux publics, Veydt aux Finances, Chazal à la Guerre. (En juillet 1848, Frère, qui depuis le mois de mai remplaçait intérimairement Veydt, prit définitivement le portefeuille des Finances et laissa les Travaux publics à Rolin, député de Gand. En 1849, Victor Tesch remplaça de Haussy)[1].

La misère des Flandres, tel fut l’objet des premières préoccupations de Rogier revenu au pouvoir. À peine installé, il créa un Bureau spécial pour les affaires des Flandres, et il lui confia l’étude d’un certain nombre de remèdes auxquels il songeait depuis l’excursion qu’il avait faite, avec son ami Veydt, dans les différents centres industriels et agricoles du pays flamand pendant les vacances parlementaires de 1846. La cause première de l’appauvrissement des Flandres, c’était la substitution de la machine au travail manuel et la crise industrielle s’était dans les derniers temps compliquée d’une crise alimentaire. Au point de vue de l’industrie, les Flandres n’avaient point marché avec le temps. Rogier recommanda d’introduire dans la fabrication des toiles une plus grande variété. Il conseilla également de ne pas se renfermer exclusivement dans l’industrie linière et d’aborder résolument la fabrication des tissus de laine, de coton et même des tissus mélangés. Pour le perfectionnement des tissus, pour la fabrication des étoffes il créa ou des ateliers modèles ou des ateliers d’apprentissage à Courtrai, Tielt, Roulers, Rumbeke, Waregem, Lendelede, Eeklo, Renaix, Deinze, Lede, Kaprijke, etc. Il agit également en matière agricole. Il était déplorable que les cultivateurs fussent privés des ressources du crédit. L’institution de ce crédit, dont il avait souvent entretenu son ami Michel Chevalier, devint un de ses objectifs. Il s’efforça d’en assurer le bienfait à la population des campagnes, se rappelant que si l’Écosse avait pu échapper aux sinistres qui avaient éclaté sur les autres points de la Grande-Bretagne, elle le devait à ses petites banques, à ses banques agricoles. En même temps que dans des circulaires et dans des instructions envoyées à ses agents en province, il préconisait des réformes, des innovations, il instituait la première exposition d’agriculture, comme il avait institué la première exposition des œuvres de l’art et de l’industrie. Le cabinet, sur la proposition de ceux de ses membres qui avaient pris part aux combats de septembre 1830, décida de donner désormais plus d’éclat aux journées anniversaires de l’indépendance. Chazal organisa une fête militaire. Rogier, lui, prépara, outre l’exposition agricole, une solennité professorale, une espèce de revue du corps enseignant, à l’issue de la distribution des prix du concours général. Il honora de sa présence, le 25 septembre, le congrès des professeurs de l’enseignement moyen et leur banquet. Quelques semaines après (2 novembre), il créait, sur le modèle des écoles des mines et du génie civil annexées aux universités de l’État, des cours spéciaux où se formeraient les futurs professeurs de l’enseignement moyen et qui devinrent, en 1851, les écoles normales supérieurs de Liège et de Gand que la loi de 1891 a fait disparaître. La création de cet enseignement pédagogique n’était que le prélude d’études plus importantes qui allaient aboutir au dépôt du projet de loi de 1850 sur l’enseignement moyen officiel[1].

La situation financière exigeant emprunt et impôts, le cabinet se mit à élaborer, non sans difficultés, des combinaisons et des plans dont les Chambres n’eurent connaissance qu’au milieu de la session 1847-1848. D’autre part, les électeurs s’étant catégoriquement prononcés, le 8 juin, contre les lois politiques votées par la majorité catholique du Parlement depuis 1845 et ayant manifesté le désir d’une extension du droit électoral, Rogier déposa, le 14 février 1848, trois projets de loi qui devaient lui donner satisfaction. Le premier rapportait la loi dite du fractionnement, dont le principal résultat avait été « d’entretenir un esprit d’hostilité entre les quartiers d’une même ville » ; le deuxième exigeait l’avis conforme de la députation permanente pour que le bourgmestre pût être choisi en dehors du conseil ; la troisième introduisait dans les listes électorales les capacités officiellement constatées et reconnues aptes à faire partie du jury[1].

À l’heure où la Chambre des représentants discutait ces projets, la monarchie de Juillet s’effondrait et les Français, pour la seconde fois, se mettaient en république. La contagion ne gagna pas la Belgique, quoiqu’il existât un foyer discret de républicains à Bruxelles et qu’à Gand, comme à Verviers, il eût été poussé quelques cris hostiles à la royauté de Léopold. Le ministère libéral, après avoir pris sans retard toutes les précautions pour empêcher la propagande annexionniste, toujours possible de la part des révolutionnaires français (cf. circulaire de Rogier aux gouverneurs en date du 26 février et son discours à la Chambre du 1er mars), et après avoir fait voter la perception anticipée des cinq douzièmes de la contribution foncière, commencement d’emprunt forcé, résolut d’agrandir considérablement son projet de réforme électorale. Rogier émit l’avis qu’en a baissant le cens au minimum constitutionnel de 20 florins et en le rendant uniforme, on consoliderait la monarchie et on aurait raison de toutes les oppositions légales. Il réussit à faire partager son avis par ses collègues et par le roi. Les Chambres furent unanimes à l’adopter le 28 mars. « Le gouvernement », disait Dechamps, « a voulu, par cette réforme hardie, désarmer toutes les opinions sincères et constitutionnelles, et ne pas permettre à d’autres nations d’offrir à l’envi à la Belgique des institutions plus libérales que les siennes ». La même unanimité se retrouva dans le vote des deux lois corollaires de cette réforme capitale : l’abaissement uniforme du cens électoral communal au même taux que les cens électoral législatif, et la réduction à six ans, comme il l’était en 1836, du mandat des conseillers communaux. Bien que le cabinet, pénétré de la nécessité de procureur du travail à la classe ouvrière (cf. circulaire du 2 mars aux gouverneurs), eût adressé un appel chaleureux dans ce sens aux administrations communales et, par elles, aux propriétaires, aux manufacturiers, aux personnes aisées de toute condition ; bien qu’il eût recommandé surtout de mettre la main sans retard aux travaux d’utilité commune pour l’exécution desquels des fonds étaient portés au budget des villes. Il n'y eut donc pas d'agitation sociale en Belgique. Karl Marx dut à cette époque quitter le pays, car le gouvernement menaçait de l'arrêter. Vainement Lamartine, le ministre des Affaires étrangères de la jeune république, s’était empressé d’assurer au prince de Ligne, ambassadeur de Belgique à Paris, que le gouvernement français entendait respecter l’indépendance et la nationalité belges, et ne pas violer une neutralité que les traités nous avaient solennellement garantie. Il se rencontrait dans les clubs de Paris et dans la rédaction de quelques journaux des voix qui désiraient que l’armée française fut chargée d'instaurer la république en Belgique. Leur exaltation provoqua dans la colonie belge de Paris, et spécialement parmi les ouvriers sans travail, un mouvement de propagande révolutionnaire. Ce mouvement aboutit, à la fin de mars, à une tentative d’invasion par Quiévrain, non suivie d’exécution, et à l’échauffourée de Risquons-Tout où l’avant-garde d’une brigade de l'infanterie belge tua ou blessa, le 29 mars, une cinquantaine d’hommes parmi les bandes d’envahisseurs auxquelles la complaisance de certaines autorités administratives de Lille avait donné des armes. Comme les déclarations pacifiques du gouvernement français, qui désavoua d’ailleurs les bandes de Quiévrain et de Risquons-Tout, ne dissipaient point les craintes de guerre et comme des complications politiques menaçantes pour notre indépendance pouvaient sortir de la trombe révolutionnaire qui parcourait l’Europe, il importait que nous fussions prêts à toutes les éventualités. Un projet d’emprunt forcé de 40 millions, dont neuf pour le département de la Guerre à titre de crédit extraordinaire, fut soumis au Parlement. Il devait être prélevé 1° sur les contributions foncières et personnelles ; 2° sur les rentes hypothécaires ; 3° sur les traitements et pensions payés par l’État. La troisième partie se composait : a. d’une retenue de 4 pour cent des traitements et pensions de 2 000 à 3 000 francs ; b. d’une retenue de 6 pour cent s’ils atteignaient ou dépassaient le chiffre de 3 000 francs ; c. d’une retenue de 5 pour cent des traitements de tout officier ou fonctionnaire militaire du grade de capitaine ou d’un grade supérieur. L’emprunt porterait intérêt à 5 pour cent à partir du 1er juillet 1848. Les rares adversaires du crédit extraordinaire de 9 millions pour le ministère de la Guerre invoquaient les déclarations formelles, des puissances qui garantissaient notre indépendance. « Mais », disait Rogier le 4 avril, « à quelle condition la Belgique peut-elle espérer d’être respectée comme neutre par les nations étrangères ? À la condition de pouvoir défendre elle-même sa neutralité. Sans armée, elle n’est plus qu’un territoire ouvert à toutes les invasions. Nous ne resterons neutres que si nous pouvons défendre nous-mêmes fortement, efficacement notre neutralité. Sans doute, il en coûte de mettre sur pied un plus grand nombre d’hommes. Mais veut-on bien calculer ce qu’il en coûterait d’une invasion qui ne durerait que huit jours ?... Les dépenses que nous faisons aujourd’hui, ce sont de sages, de prévoyantes économies. Les hommes que nous arrachons momentanément à leurs travaux contribuent au maintien de l’ordre dans le pays. Chaque jour d’ordre que nous assurons au pays lui produit des sommes immenses… » L’emprunt forcé, qui devait contribuer également à l’exécution des travaux publics, fut critiqué assez vivement quant à la répartition. L’opposition qui, au moment du danger de février-mars, semblait avoir disparu, renaissait à la Chambre avec violence. Le cabinet, tout en acceptant à son projet financier les modifications présentées par la section centrale, tint bon sur le fond, et, à la séance du 22 avril, soixante-douze députés lui donnèrent raison ; dix votèrent contre, neuf s’abstinrent, quinze n’assistaient pas à la séance. Le Sénat qui, contrairement à toutes les prévisions, se montra assez hostile à la loi, ne se décida à la voter que quand la question de cabinet eut été posée. Dans le même mois, Rogier fit voter un projet relatif au papier de circulation de la Société générale. Il avait décidé aussi ses collègues, sauf Veydt, qui se retira, à soumettre aux Chambres une réforme postale : la taxation des lettres à vingt centimes. Une autre réforme d’ordre essentiellement démocratique, qu’il demandait déjà lors de son début dans le journalisme, la suppression du timbre des journaux et écrits périodiques, fut défendue en mai par lui et par son collègue Frère-Orban avec une ténacité qui finit par triompher de la résistance du Sénat. À la fin de cette session si mouvementée et si laborieuse de 1847-1848, Rogier combattit la volonté de la Chambre d'étendre à tous les fonctionnaires, moins les ministres, le principe des incompatibilités parlementaires inscrit dans un projet déposé par le cabinet le 27 avril : « Je n’attend pas », disait-il le 20 mai, « de bons résultats de l’expérience à laquelle la Chambre a voulu se livrer. Je désire en bon citoyen me tromper. Le Sénat du reste appréciera ». Conséquence de la réforme électorale, les chambres furent dissoutes. Les élections législatives du 13 juin 1848 furent un véritable triomphe pour le libéralisme constitutionnel, qui pouvait revendiquer quatre-vingt-cinq députés sur cent quatre et une trentaine de sénateurs. Les radicaux ou les pseudo-républicains avaient échoué partout. Le parti catholique était décimé : plusieurs de ses chefs, Malou, Brabant, d’Huart n’avaient pu se faire réélire. Un témoignage de haute satisfaction et de reconnaissance venait d’être donné au cabinet du 12 août qui, tout en maintenant son programme de 1847 (circulaire de Rogier aux gouverneurs du 8 juin 1848), était resté neutre dans la lutte, comme le témoigne cette phrase des instructions aux commissaires d’arrondissement : « Nous n’hésitons pas, dans les circonstances actuelles, à abandonner l’opinion publique à ses propres inspirations, convaincus que nous sommes que plus l’opinion publique aura été libre dans ses manifestations, plus le prochain Parlement sera fort devant la nation et devant l’étranger, et plus le gouvernement, à son tour, aura d’appui dans le Parlement ». Le Journal de Bruxelles, adversaire acharné du cabinet, n’a pas contesté cette neutralité au lendemain de l’élection[1].

Le temps était aux réformes et aux économies. Rogier qui marchait dans cette voie et qui entendait ne pas s’en écarter, refusa encore cependant, en dépit des critiques de certains, de réduire le poids de l’armée. « Que ceux qui veulent », disait-il le 7 juillet, « faire descendre le budget de la guerre à 20 millions, viennent prendre nos places… Nous voulons, nous, maintenir notre armée sur le pied respectable qui a fait et qui continue à faire la sécurité du pays ». Le vote du Parlement manifesta une volonté semblable. Rogier ne consentit pas davantage à établir des réductions dans le budget de l’instruction publique. À de La Haye qui en demandait, et de grandes même, il répondit qu’il fallait, au contraire, accroître la dotation de l’enseignement ; que l’enseignement agricole et l’enseignement industriel étaient nuls en Belgique, qu’il fallait les créer. Rogier reçut à nouveau certaines critiques à la rentrée des Chambres (session ordinaire de 1848-1849). Vous n’avez pas fait assez pour les Flandres, dit-on à Rogier dans la discussion de l’Adresse. Il répondit d’abord par l’énumération des travaux de voirie vicinale, des travaux hydrauliques et des travaux d’assainissement et de défrichement exécutés ou en voie d’exécution. Il indiqua les moyens directs employés pour perfectionner l’agriculture et ajouta qu’il travaillait à la perfectionner encore par des moyens indirectes, par le secours de l’instruction, en faisant publier et distribuer à bon marché, parmi les classes ouvrières, des livres, journaux, voire des ouvrages. Il venait d’adjoindre des cours d’enseignement agricole et horticole à deux écoles normales et d’ouvrir des négociations pour l’établissement dans les campagnes d’écoles pratiques d’agriculture ; il allait ouvrir une école d’horticulture à Gand. Quant à l’industrie, il rappelait les encouragements nombreux accordés aux fabricants liniers. La population si éprouvé depuis deux ans et à laquelle il était venu en aide, dès sa rentrée au ministère, par des projets de loi qu’on semblait oublier, avait eu du travail. Des ateliers dirigés par l’État ou des ateliers privés qu’il subsidiait conditionnellement avaient été ouverts, des avances faites à l’industrie dentellière, à des fabricants de tissus pour l’exportation ; des bourses de voyage fondées pour de jeunes commerçants. Les déclarations de Rogier furent confirmées par les témoignages irrécusables, tel que celui d’un député catholique de Tielt, Le Bailly de Tilleghem, qui paya un hommage ému de reconnaissance (19 novembre 1849) à ce gouvernement « protecteur efficace » des districts liniers des Flandres[1].

Pendant les années 1849 et 1850, Rogier s’occupa à compléter son œuvre dans les Flandres, à élaborer son projet de loi sur l’enseignement moyen et à résoudre le problème très compliqué de l’organisation des services de la voirie vicinale, de l’hygiène, des beaux-arts. Il se rendit fréquemment sur le terrain pour juger par lui-même de ce que produisaient les ateliers ou les écoles, voir à l’œuvre les fonctionnaires ou les industriels qui secondaient ses vues d’amélioration, rencontrer ici les laboureurs, là les négociants, les artistes dans les diverses expositions dont il avait pris ou favorisé l’initiative. Il fut l'objet de sarcasmes et des critiques : on le traitait par dérision de « sauveur » des Flandres ou encore de « communiste ». C’est que ses adversaires politiques étaient loin d’approuver les mesures qu’il prenait pour venir en aide aux populations industrielles et agricoles de la Flandre. Son socialisme – le mot courait les rues en 1850 – lui était fréquemment reproché. « Si c’est être socialiste », répondait-il (discussion du budget de l’intérieur de 1849-1850), « que de prendre des mesures propres à assurer du travail aux classes laborieuses, à augmenter leur bien-être, à leur créer des ressources nouvelles, tout homme sensé doit se déclarer socialiste… Un projet est-il bon ou mauvais ? Là est toute la question. S’il est bon, qu’on l’appelle socialiste ou autrement, il faut le réaliser. Les mots ne doivent pas faire peur. En fait d’administration il n’y a pas de système absolu : le véritable homme d’État est celui qui puise ce qu’il y a de bon dans tous les systèmes, quitte à répondre à ceux qui seraient tentés de lui en faire un reproche : je prends mon bien où je le trouve »[1].

Ce reproche de socialisme devait être l’argument principal des adversaires du projet de loi sur l’enseignement moyen, dont les représentants commencèrent l’examen le 9 avril 1850, après une campagne de presse d’une rare violence et pendant qu’affluaient sur le bureau de la Chambre des milliers de pétitions hostiles. Les préventions qui s’étaient amassées contre le projet se dissipèrent pendant la discussion, grâce tout à la fois à la fermeté de Rogier, à la modération et à l’habileté de ses concessions. La Chambre le vota par soixante-douze voix contre vingt-cinq. Malgré cette énorme majorité, l’épiscopat intervint dans le débat et en appela de la Chambre au Sénat parce que – c’étaient les griefs principaux – le projet ne reconnaissait pas aux évêques le droit d’entrer dans les établissements à titre d’autorité, parce qu’il accordait au gouvernement le droit de nommer des ministres du culte chargés de l’enseignement religieux, qu’il permettait de créer un nombre indéfini d’établissements aux frais de l’État, lésant ainsi les droits acquis des catholiques, et qu’il se bornait à inviter le clergé à donner l’instruction religieuse. Le Sénat approuva néanmoins la loi par trente-deux voix contre dix-neuf. Des élections législatives devant avoir lieu trois semaines après l’adoption du projet, la presse catholique se mit à exploiter avec une grande vivacité contre le cabinet des paroles prononcées dans le consistoire du 20 mai 1850 par Pie IX, qui avait témoigné « sa douleur à la vue des périls qui menaçaient chez l’illustre nation des Belges la religion catholique ». Dans le Moniteur du 8 juin, Rogier, au nom du cabinet, répondit que le Saint-Siège avait été trompé, qu’il n’existait pas dans le monde chrétien un seul pays où le clergé jouît d’une liberté et d’une indépendance plus grandes, et où sa position, sous le rapport matériel et moral, fût plus forte et mieux garantie ; que si la religion avait des dangers à courir, ce serait de la part de ceux qui abusaient de son nom pour satisfaire leurs rancunes politiques ; que si le clergé avait besoin d’être défendu et protégé, ce serait contre l’imprudence de ceux qui se couvraient de son autorité pour faire servir la religion à des calculs de parti. Mais la protestation de Rogier arrivait trop tard : le coup était porté. Le parti libéral sortit de l’élection numériquement diminué ; il perdit trois voix à Louvain, une à Turnhout, une à Tielt. Aucun de ses chefs, toutefois, n’avait succombé et les grands arrondissements de Bruxelles, d’Anvers, de Bruges, de Namur et de Malines lui restaient fidèles comme Liège, Gand, Mons, Tournai. Rogier était élu à Anvers à une éclatante majorité (2 108 voix contre 1 960 données à Malou)[1].

Mais l’ère des difficultés n’était pas close pour le cabinet. Afin de satisfaire les désirs d’un grand nombre de libéraux convaincus que la France ne sortirait pas d’une politique pacifique, Rogier déclara que le cabinet travaillait à ramener le budget normal de l’armée sur pied de paix au chiffre de 25 millions de francs. Dans ce but, il proposa de faire examiner par une commission spéciale toutes les questions relatives à la question militaire. Il espérait que cette commission indiquerait des économies possibles tout en donnant à l’organisation de l’armée « une base respectable et fixe » : c’est ainsi qu’il s’exprimait, le 17 janvier 1851, dans une circulaire qu’il envoyait aux chefs de l’armée pendant l’intérim du ministère de la Guerre dont il fut chargé par suite de la retraite successive des généraux Chazal et Brialmont. Sous le bénéfice de cette déclaration, le cabinet avait réussi à faire adopter le budget de la guerre pour 1851. La question militaire résolue tout au moins provisoirement, le cabinet eut à résoudre la question financière et économique. Un projet de loi en faveur des sociétés de secours mutuelles ne passa point sans difficulté. Certains députés voyaient un commencement de socialisme dans l’intervention du gouvernement qui, sur une base prudente et généreuse, établissait les rapports de ces sociétés avec l’État (discours de Rogier du 17 février 1851). L’institution d’une caisse de crédit foncier provoqua, chez les mêmes députés, des terreurs et des plaintes plus vives encore. Frère-Orban, qui, en absence de Rogier, retenu au lit de mort de sa vénérable mère (4 avril), supporta tout le poids de la discussion et finit par triompher[1].

Le projet de loi sur les successions, présenté dix-huit mois auparavant, avait été ajourné à cause de l’hostilité d’un grand nombre de libéraux unis à la droite. Les concessions faites par le cabinet sur la question du serment ne désarmèrent pas les opposants de 1849 : il fut battu par cinquante-deux voix (douze libéraux et quarante catholiques) contre trente-cinq, le 16 mai 1851. Le jour même il offrit sa démission au roi, parce que, disait Rogier à la Chambre le lendemain, il ne lui était permis, à en juger par les votes émis dans la discussion, « de compter sur le concours de la majorité pour le succès des mesures financières dont l’adoption lui paraissait importer essentiellement à la bonne marche des affaires et aux intérêts du pays ». Aucun des hommes politiques importants de la gauche n’accepta l’héritage du cabinet qui était fermement résolu à se retirer, moins parce qu’il n’avait pu faire admettre le serment que parce qu’il croyait voir de profondes divergences de principes entre la majorité et lui sur la loi en général. La crise ministérielle ne se dénoua qu’au bout de six semaines par le maintien du cabinet. « Je suis plein de confiance dans les ministres actuels », écrit le roi à Rogier le 4 juin, « et je regarde leur maintien aux affaires comme la meilleure solution de la difficulté où nous sommes ». Il convient d’ajouter que, dans une réunion à laquelle assistaient une cinquantaine de représentants de la gauche, à la fin de mai, il était résulté des explications échangées et communiquées à la presse, « que la majorité, qui ne s’était trouvée fractionnée que sur une seule question, avait l’intention bien arrêtée de rester unie et compacte et d’empêcher que le pouvoir ne passât à une autre opinion, soit catholique, soit mixte ». Le ministère ayant apporté au projet des modifications qui attestaient son désir de conciliation, le principe de l’impôt et ligne directe, soutenu par Frère-Orban, fut voté par soixante et un représentants contre trente et un et quatre abstentions (libérales) ; trois membres de la droite, dont De Decker, faisaient partie des soixante et un. L’opposition du Sénat amena sa dissolution. Les élections du 27 septembre 1851 y ayant déplacé la majorité et le gouvernement ayant déclaré, par l’organe de Rogier, qu'il acceptait un amendement, l’amendement Spitaels, on allait ainsi mettre fin, d’une manière honorable pour tous et efficace pour le trésor, à ce conflit, alors que se profilait une crise européenne, que rendait imminente la situation de la France, ballottée entre la terreur du socialisme et l’ambition du césarisme. Grâce à l’amendement Spitaels, la loi passa au Sénat (novembre 1851). Les représentants l’acceptèrent telle qu’elle lui avait été renvoyée par la Chambre haute. Vingt-quatre seulement persistèrent dans leur hostilité[1].

Le coup d'État du 2 décembre 1851 devait être bien plus funeste au libéralisme et au cabinet du 12 août 1847 que les mécontentements provoqués par les dépenses militaires et par l’impôt sur les successions. Dans les sphères gouvernementales de la France on avait fini par ajouter foi aux déclamations des journaux catholiques, qui criaient sur tous les tons depuis trois ans que chacune des lois de Rogier et Frère-Orban s’inspirait directement des théories socialistes. La presse bonapartiste, de son côté, faisait rage par ordre contre le libéralisme. Elle donnait parfaitement à entendre que le maintien du ministère Rogier ne pouvait être agréable au gouvernement du Prince-Président. Les divergences entre le cabinet et Paris et celui de Bruxelles s’accusaient surtout dans les négociations nécessitées par le renouvellement du traité de commerce de 1845. L’opposition prit une attitude d’autant plus agressive, au Parlement et dans la presse, que l’on affirmait dans les cercles politiques que le roi désirait « voir un changement d’allure dans la marche de son gouvernement ». Il appert bien d’une lettre écrite par Rogier, quarante-huit heures avant l’élection législative de juin 1852, que le roi boudait son ministère, qu’il lui battait froid. Comme Rogier le faisait pressentir dans sa lettre, la journée du 8 juin diminua la majorité libérale qui fut réduite à soixante-quatre voix. Cette majorité paraissait encore suffisante (vingt voix) pour permettre au cabinet de gouverner : Rogier ne se doutait pas de la défection qui allait se produire chez certains de ses amis. Ses collègues, Frère-Orban surtout, n’avaient qu’une médiocre confiance dans la cohésion de la majorité. Le cabinet offrit de se retirer. Le roi, après avoir vainement demandé à Lebeau et Leclercq, les anciens ministres de 1840, de former un ministère, invita le 16 août Rogier à reconstituer le cabinet de 1847. Frère-Orban, qui sur les négociations commerciales avec la France différait d’opinion avec ses collègues, ne voulut pas rester aux affaires. Liedts fut chargé provisoirement des Finances. Ceci se passait le 20 septembre. Huit jours après, lors de la nomination du président de la Chambre, la défection soupçonnée par Frère-Orban – huit ou neuf voix – décida Rogier et ses collègues à envoyer leurs démissions au roi. Le 31 octobre, celles de Rogier, d’Hoffschmidt et Victor Tesch furent acceptées. Celles d’Anoul (Guerre), Van Hoorebeke (Travaux publics) et Liedts (Finances) ne le furent pas. Henri de Brouckère, Piercot et Faider prirent respectivement les portefeuilles des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de la Justice[1].

Le ton de la lettre par laquelle Rogier annonce à son frère « les décès du ministère du 12 août, trépassé à la suite d’une assez longue agonie soufferte avec un résignation toute chrétienne » (papiers de la famille Van der Stichelen-Rogier), montre qu’il était heureux de sortir du pouvoir[1].

Retour au Parlement (1852-1857)[modifier | modifier le code]

Au cours des sessions 1852-1853, 1853-1854, il fut un des députés les plus assidus, et quand s’engageaient des débats sur les chemins de fer, sur l’enseignement, sur la garde civique, sur les arts et les lettres, il faisait entendre son opinion. Aux élections de juin 1854 il ne put, faute de quelques voix, conserver son mandat de représentant[1].

Il fut nommé au comité et bientôt à la présidence du cercle artistique et littéraire de Bruxelles. Il prit fort à cœur sa présidence. Son influence (nous ne pouvons dire sa fortune : Rogier, qui ne fit jamais argent de son nom, resta pauvre) aida le cercle à sortir d’embarras financiers assez graves[1].

On dirait qu’à certains jours, pour utiliser ses loisirs politiques, il a eu des désirs sérieux de publier des études historiques dans le genre de celles où ses amis Devaux et Van Praet se sont illustrés. Çà et là dans ses papiers on a trouvé les premiers linéaments d’une esquisse qui aurait pu, le temps et les circonstances s’y prêtant, se transformer en un grand tableau d’histoire générale. Des sujets d’intérêt plus particulier l’attirèrent aussi : à preuve les notes recueillies sur Les Femmes au XVIe siècle et en particulier les femmes belges, ou sur Vingt-cinq ans de l’histoire belge. Sa famille avait autrefois prié de recueillir ses souvenirs. Il invoquait alors l’excuse du manque de temps. L’excuse lui faisant maintenant défaut, il écrivit sous la rubrique Notes et Souvenirs une trentaine de pages, résumé bien succinct qu’il ne continua même pas. La politique le reprit tout entier à partir du mois de février 1856. Les libéraux bruxellois le firent rentrer à la Chambre où il remplaça Charles de Brouckère, démissionnaire[1].

Dans les deux sessions de 1855-1856 et de 1856-1857 Rogier soutint de sa parole et de ses votes ceux qui revendiquèrent les droits de la pensée libre en faveur du professeur de l’université de Gand, le juriste Laurent, dont les études sur le christianisme (Histoire du droit des gens) avaient été l’objet d’un blâme officiel. Il critiqua vivement les actes du gouvernement en matière de bienfaisance et d’enseignement et prophétisa, pour ainsi parler, l’agitation que causerait le projet de loi sur la charité déposé par Nothomb. Il ne voulut admettre, à aucun titre et à aucun prix, l’innovation des cours à certificats, mais insista à deux reprises (24 janvier et 19 février 1857) sur la nécessité de rétablir l’examen d’entrée à l’université, supprimé en mars 1855. Il prit plusieurs fois la parole dans la discussion du projet de loi Nothomb. Son discours fut applaudi, le 16 mai, quand il combattit l’autorisation de créer par arrêté royal des fondations pourvues d’administrateurs spéciaux, même à titre héréditaire, et qui, ainsi constituées, acquéraient la personnalité civile. « Qu’on le voulût ou non », disait-il, « on arriverait à donner une extension énorme au développement, déjà si considérable, des ordres monastiques ; on favorisait la concurrence des écoles cléricales au détriment des établissements publics ; on encourageait les captations sous le couvert des fondations charitables ». Comme la fièvre parlementaire s’exacerbait et avec elle la colère populaire contre « la loi des couvents » - le nom est resté – Rogier conjura le ministère de faire œuvre de sagesse en retirant le projet (27 mai). Le ministère crut qu’il était de sa dignité de ne pas même accepter un projet d’enquête, d’où eût pu venir une détente, et qui fut repoussé par soixante voix contre quarante-quatre. Alors non seulement à Bruxelles, mais à Liège, à Gand, à Namur, à Verviers, à Mons, à Louvain et ailleurs les adversaires des couvents manifestèrent. Leurs manifestations furent ardentes, brutales parfois. L’orage s’apaisa quand la session eut été close sur les conseils du roi, qui n’aurait pas d’ailleurs sanctionné « une mesure pouvant être interprétée comme tendant à fixer la suprématie d’une opinion sur l’autre » (lettre de Léopold Ier à De Decker le 14 juin)[1].

À nouveau chef de cabinet (1857-1867)[modifier | modifier le code]

Frère-Orban, le ministre des Finances qui fit finalement tomber le second cabinet Rogier.

D’un commun accord, les catholiques et les libéraux placèrent les élections communales du 27 octobre sur le terrain de la politique générale. La journée fut un triomphe pour les libéraux. Le cabinet De Decker donna sa démission le 31. Henri de Brouckere n’ayant pas accepté de former un cabinet, Rogier, sur l’offre que lui en fit Léopold Ier, constitua le 8 novembre un cabinet libéral. Il rentrait à l’Intérieur, Frère-Orban aux Finances et Tesch à la Justice ; les Affaires étrangères étaient attribuées à de Vrière, gouverneur de la Flandre-Occidentale, et la Guerre au général Berten. Le secrétaire général des Travaux publics, Partoes, était chargé provisoirement de la gestion des affaires de ce département, qu’il accepta définitivement au bout de quelques mois. Rogier, qui aurait préféré – il ne le cacha pas au roi – que la couronne attendît les élections législatives de juin 1858 pour changer de ministres, devait évidemment dissoudre la Chambre. Le 10 décembre 1857 la libéralisme remporta une victoire qui rappelait presque celle du 8 juin 1848 : un gain de vingt-six voix lui assura à la Chambre une majorité considérable (soixante-dix voix contre trente-huit). Rogier eut les honneurs d’une double élection au premier tour. À Bruxelles, sur huit mille cent quarante-deux votants, il obtint cinq mille sept cent trente-sept voix. À Anvers, sur cinq mille six cent quarante-deux suffrages exprimés, il en eut deux mille neuf cent quatre-vingt-huit. Il opta pour Anvers, cédant aux sollicitations pressantes des chefs du libéralisme anversois. Aucune opposition n’était alors à craindre de la part du Sénat. Le roi avait d’ailleurs donné à entendre à Rogier, au cours des négociations du commencement de novembre, que si la haute assemblée faisait de l’opposition au cabinet, sa dissolution suivrait. Il était à craindre que les articles violents de la presse catholique contre le « gouvernement de l’émeute » fissent une vive impression sur les cabinets étrangers. La circulaire de Rogier aux gouverneurs (du 23 novembre) et le manifeste de la gauche en eurent raison et c’est avec les sympathies des gouvernements voisins que Rogier entra dans la quatrième et dernière période de sa carrière ministérielle[1].

La majorité de la Chambre comptait, comme en 1848, un certain nombre d’impatients et de radicaux qui ne devaient pas rendre la vie toujours facile au nouveau cabinet. L’attentat Orsini et les menaces adressées par les journaux officieux de l’Empire au Royaume-Uni et à la Belgique, d’où partaient des attaques fréquentes contre Napoléon III, avaient décidé le cabinet à prendre des mesures et à faire voter des lois qui mécontentaient l’aile gauche de sa majorité : telles la police sur les étrangers et la poursuite d’office en cas d’outrages aux souverains étrangers. En outre, les impatients trouvaient qu’on s’attardait dans l’exécution des réformes attendues. « Mais veuillez bien », disait Rogier dans un banquet de la gauche tout entière (12 mai 1858), « veuillez bien ne pas perdre de vue, jeunes et vieux grognards, que la première nécessité du libéralisme, après la victoire du 10 décembre 1857, est d’affermir et d’étendre son influence légitime en donnant un démenti aux prédictions sinistres du parti clérical. C’est la tâche à laquelle s’est consacré jusqu’ici le ministère… » Et il annonçait le dépôt d’un projet affectant un million à la construction d’écoles dans les campagnes et d’un projet de grands travaux publics, parmi lesquels l’agrandissement et l’achèvement des fortifications d’Anvers. Si l’annonce du premier projet fut accueillie par une joie unanime, il n’en fut pas de même du second. Dès que les sections de la Chambre eurent été appelées à examiner la question des fortifications d’Anvers (enceinte du Nord), le cabinet put pressentir qu’il courait à un échec. Plusieurs députés libéraux, et parmi eux les députés d’Anvers, trouvaient le projet insuffisant, dangereux même au point de vue de la défense nationale et absolument désastreux pour les intérêts de notre métropole commerciale. D’autres membres de la gauche, et parmi eux Paul Devaux, estimaient qu’il eût mieux valu fortifier Bruxelles. Quant à la droite, elle était presque tout entière hostile à ce qu’elle appelait « les exagérations militaires ». La grande enceinte que l’administration communale d’Anvers réclamait ne déplaisait pas à Rogier, mais il aurait fallu quarante-cinq millions pour l’exécuter. Le crédit proposé pour l’enceinte du nord fut rejeté, le 5 août, par cinquante-trois voix contre trente-neuf et neuf abstentions : toute la droite, sauf De Decker et Vilain XIIII, était comprise dans les cinquante-trois opposants. La majorité sur laquelle le cabinet croyait pouvoir compter dans les questions politiques proprement dites, venant à lui manquer pour le vote d’un projet qui se présentait comme exclusivement d’intérêt national et gouvernemental (lettre de Rogier au roi du 5 août), le cabinet s’était demandé « s’il conservait désormais une autorité suffisante vis-à-vis de la Chambre et du pays pour conduire les affaires avec efficacité et dignité ». Le roi estima que le cabinet avait « patriotiquement rempli sa tâche » (lettre du roi à Rogier du 6 août) « et qu’il pourrait continuer à rendre de bons et utiles services au pays ». C’est sur ces incidents que se termina la session de 1857-1858. Pendant les vacances parlementaires, Rogier organisa une de ces fêtes de la jeunesse et de la science où il aimait à se retremper en revivant ses souvenirs d’école. Étendant le programme de la fête de 1848, il fit défiler devant le roi les élèves des établissements d’instruction moyenne et ceux de la plupart des écoles qui, se rattachant aux études moyennes ou pratiques, représentaient en quelque sorte dans un ensemble imposant la jeunesse studieuse du pays[1].

Pendant la session ordinaire de 1858-1859 les vieux et les jeunes libéraux échangèrent, avec une certaine vivacité, des vues différentes sur la liberté de la chaire, sur la réforme électorale et sur l’instruction obligatoire. Rogier qui, dans un congrès tenu un peu auparavant à Francfort, s’était prononcé en faveur du principe de l’obligation en matière d’instruction, déclara que ses sympathies restaient acquises à ce principe. Seulement il y avait une question préalable à résoudre : possédait-on des locaux suffisants, des locaux convenables pour recevoir les enfants ? À cette question on était obligé de répondre : non. Le personnel enseignant était incomplet, d’autre part. Force était d’ajouter l’instruction obligatoire tant que le personnel et les locaux manqueraient : mais on allait sans retard pourvoir à cette double lacune. Rogier pensait enfin que l’exclusion du clergé des écoles était inconciliable avec l’obligation de l’instruction et qu’il n’y avait pas de majorité pour la révision de la loi de 1842. Malgré les tiraillements qui s’étaient produits entre les deux groupes de la gauche pendant les dernières discussions parlementaires et qui eurent pour conséquence à Bruxelles une scission du libéralisme, l’élection législative du 14 juin 1859 fut bonne pour le ministère. Il avait sans doute perdu trois voix à la Chambre, mais le vote du corps électoral bruxellois, qui avait désavoué les impatients, lui permettait de compter dans cette assemblée sur une majorité « plus homogène et mieux disciplinée » et il avait réussi à déplacer la majorité dans le Sénat où les libéraux seraient désormais trente et un contre vingt-sept. Rogier fut réélu sans trop de difficulté à Anvers. On y avait sans doute exploité vivement contre lui non seulement l’affaire de l’embastillement et des nouvelles servitudes militaires, mais encore et surtout la question flamande. Seulement Van Ryswyck, un excellent répondant, avait rendu hommage au bon vouloir de ce « ministre qui avait fait pour le flamand plus que tous les ministres flamands » (réunion électorale du 9 juin)[1].

C’était moins, après tout, la politique que les affaires d’administration et de réglementation qui avaient caractérisé la session ordinaire de 1858-1859 : à preuve cet aperçu des travaux de la session présenté par Rogier : « la loi sur la contrainte par corps votée, une dotation d’un million pour les écoles primaires, le traitement des professeurs de l’enseignement moyen augmenté, des crédits extraordinaires alloués à la voirie vicinale et à l’hygiène, l’achèvement de la loi sur les prud’hommes, l’établissement d’une ligne de bateaux à vapeur entre Anvers et le Levant, etc. » Une session extraordinaire, qui suivit la précédente de six semaines, fut consacrée à des questions de travaux publics et spécialement au nouveau projet de fortifications d’Anvers, auquel le général Chazal, successeur du général Berten, venait de mettre la dernière main. Dans l’exposé des motifs du projet de loi déposé le 20 juillet, il était affecté vingt millions aux travaux d’agrandissement et à la continuation des travaux de défense de notre métropole commerciale. Vingt-cinq autres millions étaient demandés pour des canaux, des routes, des chemins de fer, pour la construction ou l’amélioration de bâtiments civils, etc. Le cabinet évaluait à près de cinquante millions la totalité des dépenses qu’il faudrait faire « pour que les nouvelles fortifications d’Anvers fussent à la hauteur des progrès que l’art de l’ingénieur et celui de l’artilleur avaient réalisés en Belgique et dans d’autres pays ». Il allait rencontrer sur ce terrain des adversaires divers : plusieurs députés libéraux, effrayés de ce chiffre de cinquante millions qu’ils craignaient de voir encore dépasser et qui préféraient voir fortifier Bruxelles ; la plupart des députés catholiques qui espéraient bien, à la faveur d’une scission dans le camp libéral, faire échec au gouvernement ; enfin les journaux ultra-napoléoniens qui nous déniaient le droit d’élever ces fortifications. Après de longs débats, dont Rogier et Chazal supportèrent le poids principal, la Chambre vota le principe des travaux d’Anvers par cinquante-sept voix (dont sept catholiques) contre quarante-deux (dont douze libéraux) et sept abstentions. La résistance fut moins vive au Sénat, qui adopta l’ensemble du projet par trente-quatre voix contre quinze et deux abstentions. Le duc de Brabant ne fut pas des derniers à féliciter Rogier d’avoir accompli la grande tâche où avait failli succomber le cabinet. « Il me semble », écrivait-il en décembre 1859, « que si après avoir pourvu, par la création du système d’Anvers, à la défense nationale, il était possible maintenant d’assurer par l’établissement de quelques comptoirs transatlantiques la prospérité publique, on ferait une chose énorme. L’œuvre de 1830 ne doit rien avoir, mais absolument rien à envier à l’ancien régime. Je compte, pour mille raisons, que vous m’aiderez à atteindre ce résultat… » Lorsque Rogier, vingt mois plus tard, prendra le portefeuille des Affaires étrangères, il répondra à l’attente du futur Léopold II. Dans les derniers mois qu’il passa à l’Intérieur (1860-1861), Rogier donna tous ses soins à l’organisation de l’enseignement agricole (création de l’Institut de Gembloux), supprima la formule du serment des conseillers provinciaux, où se perpétuait le souvenir d’anciennes inimitiés qui n’avaient plus de raison d’être, célébra, à ce propos, la réconciliation des Belges et des Néerlandais dans le chant national (1830-1860) et rétablit, sous le titre de graduat en lettres et en sciences, l’examen d’entrée à l’université. S’il n’intervint qu’une fois dans la grande discussion que provoqua la suppression de l’octroi c’est que, comme il le disait à Dechamps, qui semblait vouloir lui faire un grief de sa réserve, « le projet de loi possédait dans M. Frère un défenseur tellement complet, qu’il se serait fait scrupule de joindre sa faible voix à la sienne » (séance du 2 juin 1860)[1].

Rogier remplaça de Vrière aux Affaires étrangères en octobre 1861. Peu de temps avant sa sortie du ministère de l’Intérieur, où il laissait des souvenirs qui ne s’effaceront pas, ses amis d’Anvers avaient eu l’idée de faire offrir au créateur des chemins de fer la maison de la rue Galilée n° 12, à Saint-Josse-ten-Noode, dont il était le locataire depuis le commencement de 1831 et où il disait souvent qu’il voudrait mourir. Une souscription à laquelle participèrent les différentes régions du pays permit d’acheter et de restaurer cette maison. Le 1er mai 1861, le comité des souscripteurs remit à Rogier les titres de propriété de cette maison, qu’une « glorieuse pauvreté » ne lui avait jamais permis d’acquérir. Rogier remercia ceux qui lui procuraient la joie de dire : « Je suis chez moi, j’ai mon foyer », et il ajouta : « Cette maison, je ne la considère pas entièrement comme mienne : elle est vôtre, elle est nôtre : chacun de vous y aura sa place, comme il l’a déjà dans mon cœur affectueux et reconnaissant ». Au-dessus de la porte d’entrée de la maison devenu historique sont gravés ces mots : « Maison offerte à M. Charles Rogier – ministre de l’intérieur – promoteur du chemin de fer 1834 – témoignage de la reconnaissance nationale – 1861 »[1].

La reconnaissance du roi d'Italie par la Belgique avait causé la crise ministérielle qui s’était terminée par la retraite de de Vrière et l’entrée d’Alphonse Van den Peereboom à l’Intérieur. Il y eut un échange de lettres assez piquant sur cette reconnaissance, en novembre 1861, entre Léopold Ier et Rogier. La droite de la Chambre eut connaissance des répugnances ou du moins des hésitations que manifesta le roi à l’endroit de la conduite de Victor-Emmanuel qui, écrivait Léopold à Rogier le 14 novembre 1861, « bien qu’il eût pris le titre de roi d’Italie, n’avait pourtant pas l’Italie, malgré les iniquités inouïes de son gouvernement ». C’est ce qui explique la vivacité des attaques dirigées par Nothomb, De Decker, Vilain XIIII et Kervyn contre le cabinet « approbateur d’usurpations odieuses ». « Si », répondit Rogier, « nous avons reconnu le roi d’Italie, c’est que, d’après le droit des gens, en cas de changement d’État, lorsqu’un gouvernement règne en fait et est obéi, alors même que des mécontents font résistances, les puissances étrangères doivent reconnaître cet État ». Soixante-deux représentants contre quarante-sept et (le 3 mars 1862) vingt-huit sénateurs contre vingt et un approuvèrent sa conduite. L’opposition comptait sur cette affaire pour ébranler le ministère, peut-être même pour le culbuter, car on disait que plusieurs libéraux, regrettant la précipitation que le cabinet avait mise à reconnaître le roi d’Italie, auraient fait cause commune avec les catholiques. La déception éprouvée par son principal organe, le Journal de Bruxelles, le surexcita au point d’outrager Rogier dans ses sentiments les plus intimes, en l’appelant « fils de bourreau ». Les 10 000 francs de dommages-intérêts auxquels le journal fut condamné furent partagés par Rogier entre des associations typographiques ou distribués à des veuves d’ouvriers imprimeurs. « La presse me les a donnés », dit-il, « je les rends à la presse »[1].

Les deux premières années que Rogier passa aux Affaires étrangères ont été consacrées à des négociations qui modifièrent notre législation internationale dans le sens de la liberté commerciale avec la plus large : traités avec le Royaume-Uni (28 juillet 1862), la Suisse (11 décembre 1862), l’Espagne (25 février 1863), le Zollverein (28 mars 1863), l’Italie (9 avril 1863), les Pays-Bas (12 mai 1863), les États-Unis (20 mai 1863). Ces traités, qui s’inspiraient des mêmes principes que ceux qui avaient dicté le traité conclu avec la France le 1er mai 1861, devaient avoir pour couronnement le traité européen du 16 juillet 1863, consacrant l’affranchissement de l’Escaut (voir plus bas)[1].

Toutes ces négociations avec l’étranger s’étaient poursuivies au milieu de difficultés intérieures d’une réelle gravité. La population anversoise, qui avait accueilli avec des transports de joie la solution donnée en 1859 à la question des fortifications, était extrêmement mécontente des décisions prises par le gouvernement quant aux servitudes commandées par la citadelle du Nord. Dans Cinquante Ans de liberté, le comte Goblet d’Alviella explique l’origine de ces mécontentements. On n’admettait pas à Anvers que le rayon de ces servitudes s’étendit jusqu’aux nombreux établissements maritimes et on protestait contre l’intention manifestée par le ministère de ne donner aucune indemnité aux propriétaires lésés de ce chef. Une commission des servitudes militaires organisait, dès le mois de février 1862, un meeting où furent prononcés des discours violents contre le cabinet et spécialement contre le ministre de la Guerre. Un mois plus tard (10 mars), les cris de « À bas Chazal ! À bas le ministère ! » avaient éclaté plus bruyants encore. Sur la question des servitudes s’était greffé un incident particulier, celui du lieutenant-colonel Hayez auquel le département de la Guerre, conformément à des précédents administratifs que l’on ne pouvait pas d’ailleurs nier, avait appliqué une mesure dont la Cour de cassation proclama l’illégalité (25 mars) et dont les Anversois se firent une arme nouvelle contre le gouvernement. Irrités de l’attitude de la Chambre qui, par soixante-cinq voix contre vingt-sept, s’était montrée défavorable à leurs réclamations (9 avril 1862), les chefs du parti antimilitariste donnèrent à l’agitation des proportions de plus en plus inquiétantes. Dans des pétitions extrêmement agressive adressées au Parlement, on remettait tout en question. Le roi s’étant refusé à abandonner ses ministres, qui n’avaient pas cessé de marcher d’accord avec lui dans cette affaire, les meneurs et les journaux meetinguistes ne gardèrent plus aucun ménagement pour lui. Durant les mois de février, mars et avril 1863, alors que le meeting sévissait à Anvers et qu’on discutait au Parlement la loi sur les bourses d’études, Rogier qui avait déjà été passé quelques semaines à Londres pour trancher certaines difficultés, mais qui en rencontrait de nouvelles avec les Néerlandais, menait de front avec les Pays-Bas la dernière négociation relative à la capitalisation du péage, et avec chacune des autres nations maritimes le règlement de quantum de leur intervention. Le Parlement donna, le 22 mai, son approbation unanime au traité spécial avec les Pays-Bas pour la capitalisation sur le base d’une somme de 36 278 566 francs[1].

Rogier, à qui le roi avait offert le grand cordon de l’ordre de Léopold, déclina cet honneur, mais demanda et obtint pour son collaborateur Lambermont le titre de baron. En même temps il fit ses adieux à l’arrondissement, sous la forme d’une lettre ouverte à un de ses amis politiques (26 mai 1863). Il protestait de son dévouement à la « noble cité si tristement troublée et égarée », mais il en sortait « la tête et la conscience tranquille ». Son seul crime était de n’avoir pas oublié qu’aux termes de la Constitution les membres du Parlement représentent tout le pays et non seulement l’arrondissement qui les a élus. La circulaire envoyée aux gouverneurs à l’occasion de l’élection législative du 9 juin, tout en expliquant et défendant les actes du ministère nommé en novembre 1857, faisait nettement entendre que les clameurs dont on le poursuivait seraient vaines et ne le détourneraient pas du « but qu’il avait poursuivi dans l’intérêt de ceux-là mêmes qui dénaturaient sa pensée ». La fin de cette circulaire, la dernière qu’ait rédigée Rogier comme chef d’un cabinet libéral, est à retenir : « La politique du ministère sera toujours progressive, mais conciliante. Il gouverna, comme il l’a fait jusqu’ici, par la légalité et la tolérance ; il ne méconnaître aucun des principes politiques, moraux, religieux, sur lesquels reposent l’ordre social et la civilisation moderne, mais s’efforça de les développer tous en harmonie et chacun dans sa sphère ; il appliquera ses efforts à guider un peuple libre dans les voies du progrès calme et continu, à accroître sa prospérité, à raffermir ses constitutions, à consolider son indépendance ». Étant donnée la situation spéciale de l’arrondissement d’Anvers, qui était tout à la haine du cabinet et où la coalition entre catholiques et meetinguistes amènerait un déplacement certain de dix voix, la journée du 9 juin ne pouvait pas être une victoire pour le ministère. Si la majorité libérale se renforça de quatre voix au Sénat, elle fut diminuée considérablement à la Chambre où elle n’était plus que de six voix. Ce fut surtout une défaite morale pour les libéraux. Deux de leurs ministres d’État, Devaux et d’Hoffschmidt, échouèrent à Bruges et à Bastogne. Rogier, qui s’était laissé présenter à Dinant y essuya un échec que l’arrondissement de Tournai répara, du reste, d’une manière brillante trois mois après. Élu cette fois à cinq cents voix de majorité sur trois mille volants, il fut dès lors constamment député de Tournai. Les élections de Bruges ayant été annulées et un scrutin nouveau ayant amené l’élection de trois catholiques, le ministère ne disposait plus que d’une majorité minime à la Chambre. Il offrit sa démission le 12 janvier 1864. Après avoir proposé en vain à de nombreuses personnalités de former un cabinet, le roi pria Rogier et ses collègues de reprendre le gestion des affaires. Ils se déclarent « imperturbablement démissionnaires ». Après un nouveau refus d'Adolphe Dechamps, il fit donc encore une fois appel (le 15 mai) au dévouement de Rogier, lui promettant d’autoriser au besoin la dissolution de la Chambre. Il fallait certainement du dévouement pour rester aux affaires avec une majorité insignifiante et en présence d’une minorité de plus en plus agressive. Le ministère se trouverait apparemment bientôt « dans cette situation de ne pouvoir vivre sans dissolution et de ne pas pouvoir survivre à une dissolution ». Telle était l’opinion de Tesch, qui reconnaissait pourtant que la reculade de la droite obligeait le cabinet de 1857 à conserver le pouvoir. Après de nouveaux pourparlers avec le roi sur le maintien de leur programme, Rogier et ses collègues rentrèrent aux affaires. Un débat politique très long (31 mai-18 juin) fut clôturé par un vote de confiance obtenu péniblement. Le cabinet devait « vivre au jour le jour », comme disait Tesch, « et attendre de l’imprévu une solution que la sagesse humaine ne donnerait probablement pas ». L’imprévu vint d’une grève parlementaire causée par la proposition Orts qui augmentait de six le nombre, des membres de la Chambre. La droite ne voulut pas même que l’on discutât sa proposition qui avait le caractère d’un expédient politique, le libéralisme pouvant espérer quatre des six sièges nouveaux. Profitant de l’absence forcée de deux ou trois députés libéraux, elle s’abstint en masse de venir aux séances, et le mort de Cumont (10 juillet), réduisant à une voix la majorité libérale, le roi accorda à Rogier la dissolution de la Chambre. Le ministère sortit raffermi de l’élection du 11 août, grâce surtout à un revirement inattendu des électeurs brugeois. Douze voix de majorité lui étaient acquises à la Chambre. Rogier, attaqué à outrance à Tournai, distança son adversaire de plus de huit cents voix sur trois mille votants, et le principal auteur de la crise enfin dénouée, Dechamps, perdit à Charleroi le siège dont Rogier lui avait vainement contesté la possession en juin 1859[1].

Un dissentiment se produisit après le 11 août 1864 entre la couronne et le cabinet sur la loi des bourses d’études, qui faillit échouer au Sénat à l’ouverture de la session 1864-1865, et à laquelle la sanction royale ne fut donnée que tardivement. Le dissentiment fut assez vif pour que Rogier offrît de modifier la composition du cabinet. Sans doute, le roi n’accepta pas l’offre, mais il avait été péniblement impressionné par les violences de journaux catholiques contre les coupeurs de bourses dont il était le complice (sic). « Le roi n’avait plus », disait un de ces journaux, « droit au respect de ses sujets quand il sanctionnait une loi de vol… » Le cabinet tentait, dans la mesure du possible, d'écarter les occasions de débats très irritants : c’est ce qui lui fit ajourner l’examen du projet Guillery sur la réforme électorale. Il ne put cependant empêcher l’opposition de soulever, en 1864 et 1865, une discussion d’une rare vivacité sur la participation prise par le gouvernement à l’organisation de la légion belge qui alla, au Mexique, soutenir la cause de la fille de Léopold[1].

Le 10 décembre 1865 s’achevait le règne de Léopold Ier. Aux termes de l’article 79 de la Constitution, les ministres, réunis en conseil, devaient, sous leur responsabilité, exercer les pouvoirs du roi jusqu’à la prestation du serment de son successeur. Rogier et ses collègues purent accomplir leur mission sans difficulté. Léopold II les pria, le 17, de conserver les portefeuilles qu’ils avaient mis à sa disposition immédiatement après sa prestation de serment. Sous ce titre : Note après mûres réflexions le 17 décembre 1865, Rogier avait écrit les lignes suivantes qui paraissent être comme un programme soumis par lui à ses collègues : « Un règne nouveau n’exige pas nécessairement une politique nouvelle ; mais sans rien abandonner des traditions dont le pays s’est montré satisfait dans ses manifestations légales, on doit rechercher des actes nouveaux… ». Au nombre des réformes auxquelles il a pensé figurent l’abolition de la peine de mort, l’abolition de la contrainte par corps, la liberté de la parole dans la chaire comme ailleurs, l’abaissement du cens électoral avec la réserve : lire et écrire. Il y eut au début du nouveau règne un visible désir d’apaisement chez les chefs des deux grands partis. C’est apparemment pour respecter ce qu’on appelait « la trêve patriotique des partis », que le cabinet refusa de se rallier au projet de réforme électorale de Guillery, dont la droite s’effrayait. Les jeunes libéraux furent très mécontents de voir trouver trop radicale une réforme qui abaissait uniformément à 15 francs le cens communal et provincial avec la garantie du savoir lire et écrire. Le cabinet déposa un autre projet à côté : l’âge du vote abaissé à vingt et un ans, le cens réduit de moitié pour ceux qui avaient fait trois années d’études moyennes. L’imminence de la guerre austro-prussienne fit ajourner la discussion des deux projets à la session de 1866-1867. Le ministère fut renforcé par le résultat de la première élection législative qui eut lieu sous le règne de Léopold II. La journée du 11 juin 1866 renforça sa majorité dans le Parlement. Il disposait désormais de soixante-douze voix (contre cinquante-quatre) à la Chambre des Représentants et de trente-trois (contre vingt-cinq) au Sénat[1].

La question militaire, comme le dit Banning, avait pris des proportions plus vastes depuis la guerre austro-prussienne de 1866 : elle fit naître des idées nouvelles tant en matière d’organisation qu’en matière d’armement. Rogier fit décider qu’une commission parlementaire et militaire aurait à examiner si, sous ce double point de vue, la situation était satisfaisante en Belgique. Il n’intervint pas dans les débats sur la réforme électorale en mars 1867, époque où, pour la première fois le suffrage universel fut préconisé[1].

L’année 1867 devait être la dernière année ministérielle (la vingt-deuxième) de Rogier. Comme ministre de l’Intérieur il avait, de 1847 à 1852 et de 1857 à 1861, donné à la loi de 1842 la même interprétation que venait de lui donner Van den Peereboom, dont le règlement sur les écoles d’adultes n’était pas du goût d’une partie du cabinet. Le 28 novembre, Frère-Orban envoya sa démission au roi. Dans les premiers jours de décembre, Léopold II appela successivement Rogier et Frère-Orban. Il constata que l’accord entre eux était impossible. Dans un dernier entretien avec Rogier (17 décembre), il lui proposa de reconstituer le cabinet. Rogier préféra se retirer. Invité à ne point prendre une résolution immédiate, Rogier, par déférence pour le roi, consentit à ajourner sa réponse. Le surlendemain 19, il confirma sa volonté de retraite. Frère-Orban fut alors chargé de la présidence d’un cabinet nouveau. Rogier, créé ministre d’État, rentrait rue Galilée. Il avait, pendant l’ultime période de sa carrière ministérielle – avril et mai 1867 – éprouvé une déception qui explique son désir de repos, mieux peut-être que son désaccord avec ses collègues sur les écoles d’adultes, ou (comme on l’a prétendu plus tard) sur la participation de la Belgique à la conférence qui devait débattre les affaires romaines, ou sur le système de réorganisation militaire[1].

La déception dont il a souffert profondément est la solution donnée à l’affaire du grand-duché de Luxembourg. Napoléon III rêvait un agrandissement qui lui fit pardonner par la France Sadowa et le Mexique. Une entente avec la Prusse ne lui aurait pas déplu dans ce but. Les Pays-Bas à la Prusse, la Belgique et le Luxembourg à la France, tel eût été le prix de l’alliance. Si l’on ne s’entendit pas à Berlin, apparemment parce que les compensations demandées par le gouvernement français étaient trop considérables, Napoléon III espéra être plus heureux en négociant avec le roi des Pays-Bas la cession du grand-duché. Aussitôt que la Prusse eut connaissance de cette négociation particulière, elle manifesta la plus vive opposition à toute cession, quelle qu’elle fût : elle était décidée à en faire un cas de guerre. Comme, après tout, elle n’avait pas un grand intérêt stratégique à conserver le droit de tenir garnison dans Luxembourg, elle se disait toute disposée à renoncer à ce droit si la France désavouait ses projets d’annexion. Le désaveu ayant été obtenu (parce que la France n’était pas prête pour la guerre), les Prussiens quittèrent Luxembourg. Le traité de Londres du 11 mai 1867 stipula le démantèlement de la ville, ainsi que l’autonomie et la neutralité du grand-duché. Or, au cours des négociations qui eurent lieu à ce sujet entre les puissances et alors que des bruits de guerre circulaient partout, von Beust, Premier ministre en Autriche, qui cherchait sans doute à être agréable à la France comme à la Belgique, suggéra l’idée de donner la grand-duché à la Belgique qui, de son côté, aurait cédé à Napoléon III les huit cantons des provinces de Hainaut et de Namur que la France possédait à la chute du Premier Empire. On conçoit bien que notre gouvernement ne se prêta pas au système de von Beust. Toute cession de territoire belge, rappelait Rogier le 17 avril aux légations belges de Vienne, Londres et Saint-Pétersbourg, était impossible. Le 20, Napoléon déclarait à notre ministre plénipotentiaire en France qu’il ne voulait rien de la Belgique et qu’il n’entendait pas préjuger la destinée du Luxembourg ; qu’il s’en tenait à la renonciation réciproque de la France et de la Prusse. Rogier imagina alors de modifier la combinaison de von Beust. Si la Belgique pouvait acquérir le Luxembourg aux prix d’une seule indemnité pécuniaire au roi grand-duc, quelle joie pour tous ceux qui avaient voté le traité de 1839 le douleur dans l’âme ! Il donna l’ordre à notre ministre à Vienne, de Jonghe, d’entretenir von Beust de ce système nouveau, et à Van de Weyer, notre ministre à Londres, de l’appuyer auprès de la conférence. Pendant les pourparlers préliminaires de la conférence, les Luxembourgeois envoyaient des pétitions demandant leur réunion à la Belgique, au vif déplaisir, il faut le dire, du gouvernement grand-ducal, que ne tentaient pas les douze millions qui, d’après un correspondant autorisé de la Gazette de Cologne du 10 mai, lui auraient été payés sur l’heure. Van Damme, gouverneur du Luxembourg belge, écrivait à Rogier que les pétitions exprimaient le vœu réel de la population. De son côté, le gouvernement français, par l’organe de Rouher, le vice-empereur, allait jusqu’à déclarer que, quant à lui, il était disposé à appuyer le retour du Luxembourg néerlandais à la Belgique (7 mai). Devant l’attitude du gouvernement grand-ducal, Rogier engageait Van Damme et ses subordonnés à une grande réserve, tout en persistant dans sa combinaison financière. Van de Weyer lui écrivait que la solution belge avait d’autant moins de chances d’être adoptée par la conférence de Londres que tout le monde à Bruxelles n’en voulait pas. Il faisait évidemment allusion à Frère-Orban qui, paraît-il, était d’accord sur ce point avec le roi. On estimait à Londres que le démantèlement de la ville de Luxembourg, d’où les Prussiens se retireraient, et la neutralité du grand-duché satisferaient la France. Non, faisait répondre Rogier par notre ministre plénipotentiaire ; le Luxembourg restant dans le Zollverein, la France se demandera quel profit elle aura retiré de l’abandon de la forteresse par une garnison que remplacera toute une population prussienne groupée autour d’un point stratégique important, même après le démantèlement des fortifications. La France non satisfaite, c’est une menace de guerre toujours pendante. Si les cinq puissances ne croyaient pas devoir conseiller la « solution belge », il n’y avait plus rien à espérer. De la Belgique aux Pays-Bas, une négociation pour un tel article est impossible, écrivait Rogier à Van de Weyer la veille du jour où fut signé le traité du 11 mai… « Mécompte pénible », ajoutait-il, « pour moi comme pour tous les hommes, je le suppose, de notre révolution d’avoir vu, irrévocablement peut-être, s’échapper une occasion de reconquérir des citoyens que nous avons été forcés d’abandonner en 1839… On aura beau m’objecter les inconvénients, ou même, va-t-on jusqu’à dire, les dangers que pourrait faire naître cette rentrée du Luxembourg dans la famille belge, l’objection disparaît à mes yeux devant la grandeur du but à atteindre »[1].

Retour à la Chambre[modifier | modifier le code]

« Pour n’être plus ministre », disait Rogier à la Chambre, le 16 janvier 1868 lors des explications données sur la crise ministérielle, « je n’entends pas abdiquer mon rôle politique. On peut aussi en dehors du gouvernement rendre des services ». Et répondant à une lettre de Jean-Baptiste Nothomb, dont il avait été le collègue et l’ami, le collaborateur et l’adversaire politique, qui était alors ministre de Belgique à Berlin, il écrivait : « Je ne vous parlerai pas de la grande satisfaction intime que je ressens de ma délivrance : je craindrais de vous tenter. Après cela, je ne dis pas avec le rat retiré dans son fromage : les choses d’ici-bas ne me regardent plus. Je ne renonce pas à être utile autant que possible dans ma liberté et mon indépendance »[1].

En mars 1868, lors de l’examen du projet de réorganisation militaire, il défendit l'importance de l’armée. Il affirma qu’elle était une des bases essentielles de notre organisation constitutionnelle et conjura la droite, fort hostile au contingent de 12 000 hommes, demandé par le ministre de la Guerre, de ne pas se séparer du gouvernement. Il ne niait pas que le sort du soldat réclamât quelques améliorations. Il exprimait le désir qu’on assurât une pension à chaque milicien à l’expiration de son temps de service, ou du moins qu’on lui remît un petit pécule qui lui facilitât la transition entre la vie militaire et la vie civile. Au point de vue de la formation des soldats, il proposait également plusieurs mesures. Il protestait contre « certaines doctrines malsaines » qui tendaient à faire du régime militaire un épouvantail pour les familles et qui prétendaient que « la caserne est démoralisante ». Aux contempteurs de l’armée, il opposait « les avantages matériels et moraux que retire le milicien de sa présence dans l’armée ». Il insistait surtout sur les avantages moraux : « l’armée », disait-il, « est une école pratique où l’on forme des hommes, où l’on apprend à comprendre ce qui est souvent ignoré ailleurs : la dignité personnelle, les sentiments d’honneur, l’amour du pays… »[1].

Les 11 et 12 février 1869, pendant la discussion du budget de l’instruction publique, il prononça deux discours en faveur des études classiques dont la nécessité s’imposait, à son avis, autant au point de vue de l’utilité scientifique et littéraire qu’au point de vue de l’éducation générale. « Faisons une large part aux études commerciales, industrielles et scientifiques, disait-il, mais grâce pour les études classiques[1] ! »

Le cabinet catholique du 2 juillet venait de dissoudre la Chambre quand éclata la guerre franco-allemande. Aussitôt Rogier exprima le désir de voir proclamer la trêve des partis et écarter toute cause d’agitation intérieure. On aurait, a-t-on dit, songé un moment à rapporter l’arrêté de dissolution et à constituer un cabinet d’affaires. Le bruit en ayant couru, la presse catholique fit entendre des crises de colère. Comme les nations belligérantes et le gouvernement britannique nous garantirent formellement que notre territoire serait respecté si nous étions bien décidés à en défendre l’entrée, le cabinet maintint l’arrêté de dissolution[1].

Pendant huit ans les libéraux furent rejetés dans l'opposition. Pendant cette période, Rogier présida à leurs réunions et parla plus d’une fois en leur nom ; c’était à lui qu’à chaque session ils donnaient leurs voix pour la présidence de la Chambre. Il continuait à se mêler aux discussions. Il combattit le projet de réforme électorale – que le ministère du 2 juillet avait déposé au début de la session de 1870-1871 – parce qu’il n’accordait rien aux capacitaires et qu’il se contentait d’abaisser le cens électoral provincial à vingt francs d’impôts directs et le cens communal à dix (loi du 5 juin 1871)[1].

D’autre part Rogier s’était refusé, en novembre 1870, à la prise en considération de la proposition Demeur, Balisaux, Bergé et consorts, relative à la révision des articles 47, 53 et 56 de la Constitution (minimum du cens électoral pour les Chambres, minimum du cens d’éligibilité pour le Sénat)[1].

Dans les premiers temps de l'existence du cabinet Malou, le calme fut de nouveau troublé par la présence à Anvers du comte de Chambord, délibérant avec ses amis sur un programme qui devait sceller la réconciliation des Bourbons et des Orléans et sur l’époque du couronnement d’Henri V. Une vive discussion s’engagea entre les journaux catholiques et les journaux libéraux. L’agitation descendit dans la rue. Les libéraux d’Anvers commirent des excès regrettables que Rogier fut des premiers à blâmer, tout en exprimant l’opinion que le ministère aurait dû appliquer la loi de 1835 sur les étrangers au comte de Chambord et à ses féaux conspirant contre le gouvernement français. « Ne le feriez-vous pas », disait-il, « si demain les prétendants d’une république rouge ou d’un gouvernement révolutionnaire venaient s’installer à Bruxelles (février 1872) ? » Il attira ainsi les attaques de la presse catholique. Huit jours plus tard, il vota le maintien du ministre belge au Vatican : il n’admettait pas que la communauté d’intérêts moraux qui existait entre le royaume d'Italie et la Belgique nous défendit d’avoir un représentant auprès du pape comme nous en avions un auprès du roi Victor-Emmanuel (6 mars 1872). Il se déclara également prêt à réviser la loi de 1842 dans le sens des desiderata de la jeune gauche, à la condition toutefois que l’enseignement religieux pût se donner dans l’école de quelque manière qu’on voulût. Lord de la session de 1875-1876, Frère-Orban, en désaccord avec la majorité des libéraux, voulait que tous les établissements universitaires délivrassent leurs diplômes en toute liberté sous leur responsabilité. Le ministre de l’Intérieur, Delcour abandonna son projet (le maintien des jurys combinés) pour se rallier au système de Frère-Orban. Aux députés de la gauche qui combattaient sa réforme Frère-Orban reprochait d’avoir « peur de la liberté ». Rogier s’en défendit vivement. Au moment même, il demandait la liberté de la profession médicale pour les femmes. Une fois lancé dans « la voie émancipatrice », comme il disait, il demandera pour elles une autre liberté, la liberté électorale, ou tout au moins l’autorisation de déléguer leur droit électoral à un mandataire quelconque, si elles n’ont pas de fils[1].

Les libéraux réclamèrent, dès la rentrée parlementaire de 1876, une loi qui assurât la liberté de l’électeur et garantît la sincérité de son vote. Le projet que le chef du cabinet, Malou, déposa au commencement de janvier 1877 répondait si peu à leur attente, il était de nature si peu conciliatrice que Rogier ouvrit par ces mots une des réunions particulières que la gauche tint à cette époque sous sa présidence : « Ce projet est injuste… Le peuple belge est de sa nature calme et modéré, mais l’injustice l’exaspère et il est dangereux de le pousser à bout. Par le plus singulier des renversements de tous les faits, c’est le gouvernement qui se fait révolutionnaire. Dans l’intérêt de la paix publique, il faut qu’il rentre dans les voies légales : nous l’y ferons rentrer par une attitude tout à la fois calme et énergique ». Rogier visait spécialement les dispositions rétroactives du projet qui étaient essentiellement préjudiciables à l’opinion libérale. Malou fit finalement le sacrifice des dispositions rétroactives[1].

Rogier critiquait la presse catholique : « Vos feuilles traitent nos libertés avec le plus grand mépris… Je parle en patriote, en vrai unioniste de 1830. À cette époque-là on se donnait la main franchement ; on savait se respecter, s’estimer et s’aimer même, sans tenir compte des opinions religieuses. Cet esprit de tolérance réciproque a disparu. C’est un grand mal… » (18 mars 1877)[1].

La candidature du libéral radical Paul Janson à Bruxelles (30 avril) provoqua de violents débats au sein de l’association des libéraux bruxellois. Les modérés firent des efforts auprès de Rogier pour qu’il usât de son influence contre cette candidature qui leur paraissait mettre en danger « la royauté, la propriété, l’existence même de la Belgique ». Rogier s’y refusa obstinément. Il ne voyait dans les relations de Janson avec les socialistes de l’Internationale que « le besoin qui s’impose à toutes les intelligences élevées, à tous les cœurs généreux, de sonder les navrants et redoutables problèmes de la misère ». Il ne s’agissait pas d’aller discuter à la Chambre la forme du gouvernement : Janson était présenté non parce que républicain, mais quoique républicain. Après tout, est-ce que lui, Rogier, n’avait pas été, au début de sa carrière, partisan en principe du gouvernement républicain ? L’entrée de Janson au Parlement ne lui paraissait pas devoir ouvrir l’ère des révolutions. Ce fut l’avis des Bruxellois qui donnèrent 5 394 voix à Janson contre 2 845 au candidat d’une société libérale nouvelle[1].

Aux élections législatives du 11 juin 1878, les libéraux obtinrent la majorité tant au Sénat qu'à la Chambre. Un cabinet libéral fut donc constitué. La gauche appela Rogier à la présidence de la Chambre ; mais il fut entendu que ce serait uniquement pour la durée de la session extraordinaire d’août, où devaient être votés les crédits nécessités par la création du ministère de l’Instruction publique[1].

Les dernières années[modifier | modifier le code]

Rogier avait perdu son frère Firmin en 1875. Pendant les dernières années de sa vie, il vécut entouré des soins de Pauline Degrelle-Rogier qui, après la mort de son mari, était venue remplacer près du frère chéri la sœur aînée Eugénie, morte peu de temps avant Firmin. Rogier entremêlait ses travaux parlementaires de visites fréquentes à la crèche de Saint-Josse-ten-Noode dont il était le président. Il ne joua plus dans la politique un rôle prépondérant – il n’est plus guère intervenu dans les discussions que pour appuyer les propositions les plus modérées comme la transaction de l’article 4 dans la loi sur l’instruction primaire. Plusieurs administrations communales donnèrent son nom à des places publiques, à des rues, à des avenues ; des sociétés qui lui offrirent des présidences d’honneur ; des congrès qui lui demandèrent de les autoriser à placer son nom en tête des membres de leurs comités. La chambre de rhétorique anversoise De Olyftak lui écrivait le 18 septembre 1878 qu’elle lui serait éternellement reconnaissante de tout ce qu’il avait fait pour la langue flamande, pour la littérature flamande et particulièrement pour le théâtre flamand. Un autre témoignage est celui de la commission permanente de tir national qui, à l’occasion du 25e anniversaire de l’institution fondée par ce grand citoyen, vint le remercier d’avoir « excité le patriotisme en exerçant les citoyens à remplir utilement leur devoir sacré »[1].

Rogier prit part aux fêtes du cinquantenaire de 1880. L’ouverture des cérémonies officielles du cinquantenaire était fixée au 16 août. Quelques heures avant, Léopold II se rendit chez Rogier pour le féliciter de ce que, plus heureux que son frère Firmin, leurs amis communs Devaux et Lebeau, et tant d’autres membres du Congrès national – il n’en restait plus que 18 – il allait pouvoir assister au cinquantième anniversaire de cette indépendance conquise par leur énergie et consolidée par leur sagesse. Toutes les sociétés de travailleurs décorés remirent à Rogier le 15 une couronne civique. Rogier reçut deux ovations le 16, l’une au sein du Parlement, l’autre à la fête patriotique. Quand, à 11 heures du matin, présidant, en sa qualité d’ancien membre du Gouvernement provisoire, les derniers survivants du Congrès national, il entra dans la salle où les deux Chambres s’étaient réunies pour faire honneur aux pères de la patrie, d’immenses acclamations retentirent. Il fut acclamé par la foule à la fête du champ des manœuvres deux heures après[1].

Le 13 octobre 1882, le rédacteur en chef de l’Étoile Belge, Maurage, écrivait : « Rogier compte aujourd’hui un demi-siècle de vie parlementaire… Dans quelques semaines la Chambre se réunira de plein droit en session ordinaire… Rogier, affaibli par le poids des ans, mais l’âme toujours courageuse, se rendra modestement à pied, selon son habitude, par les rues constitutionnelles de l’ancien quartier Notre-Dame-aux-Neiges, au palais de la Nation, pour y retrouver sa place. Il nous semble que ses collègues s’honoreraient en le recevant au bas de l’escalier… et que deux mots de bienvenue adressés en cette circonstance par le président à ce vénérable vieillard, dont le cœur a battu à tous les actes de notre histoire depuis 1830, soulèveraient les applaudissements de toute la salle, catholiques et libéraux, Wallons et Flamands ». La manifestation parlementaire ne se fit pas, mais une manifestation populaire en tint lieu. Cent mille personnes défilèrent le 30 octobre au cri de « Vive Rogier ! » devant la maison de la rue Galilée. Le roi alla lui porter chez lui ses félicitations[1].

Le mausolée de Charles Rogier, œuvre de Paul Hankar (cimetière de Saint-Josse-ten-Noode).

Les derniers jours de Rogier furent attristés par le renversement du ministère de 1878. La réforme électorale avait fait renaître des divisions entre les radicaux, qui, depuis 1881, recommencèrent à faire campagne pour la révision de la Constitution et les libéraux modérés qui ne croyaient pas que l’heure fût venue de réviser notre pacte fondamental. Rogier qui estimait que la révision n’eût pas déplu à la nation au lendemain du cinquantenaire, essaya inutilement en 1883 d’apaiser les querelles parlementaires des jeunes et des vieux. La division s’accentua singulièrement dans les meetings de Bruxelles. Les catholiques remportèrent une victoire électorale le 10 juin 1884[1].

Rogier mourut le 27 mai 1885. Lorsque le président de la Chambre, de Lantsheere, eut annoncé sa mort et après que Beernaert, au nom du cabinet, De Haerne, au nom de la droite, et Frère-Orban, au nom de la gauche, eurent rendu hommage à la mémoire du ministre, la Chambre se sépara en signe de deuil. Le corps de Rogier resta exposé pendant plusieurs heures à l’hôtel de ville de Bruxelles, à l'initiative de sa famille et du collège échevinal de la capitale. Les funérailles eurent lieu aux frais du Trésor. Rogier repose dans le cimetière communal de Saint-Josse-ten-Noode, où une souscription publique a permis de lui ériger un mausolée[1].

Polémique[modifier | modifier le code]

Charles Rogier est souvent critiqué par les nationalistes flamands, qui voient avant tout en lui un défenseur de la francisation de la Belgique et en particulier de Bruxelles et du reste de la Flandre. Certains extraits supposés de la correspondance de Rogier (lettres à Jean-Joseph Raikem et à Lord Palmerston), particulièrement violents envers la langue néerlandaise, sont ainsi mis en exergue (exemple tiré d'une hypothétique lettre à Raikem : « Les premiers principes d’une bonne administration sont basés sur l’emploi exclusif d’une langue et il est évident que la seule langue des Belges doit être le français. Pour arriver à ce résultat, il est nécessaire que toutes les fonctions, civiles et militaires, soient confiées pour quelque temps à des Wallons ; de cette manière les Flamands, privés temporairement des avantages attachés à ces emplois, seront contraint d’apprendre le Français et l’on détruira, peu à peu l’élément germanique en Belgique. »). Cependant l'existence même de ces lettres est incertaine[8]. D'après Jean Stengers, « le caractère apocryphe [de la lettre de Rogier à Palmerston] saute aux yeux. » Cette lettre a néanmoins été utilisée par de nombreux auteurs flamingants et allemands (par exemple Hans Felix Zeck), ainsi que par l'historien Franz Petri[9].

D'ailleurs, comme le souligne son biographe, Ernest Discailles, la misère des Flandres fut l'objet des premières préoccupations de Rogier lors de son arrivée au pouvoir en 1847[10]. Dans un discours à la Chambre cette année-là, ne disait-il pas : « il faut que les Flamands aillent dans les contrées wallonnes où ils peuvent trouver du soulagement. Si les femmes et les filles flamandes connaissaient la langue qui se parle dans les autres parties du pays, elles seraient beaucoup plus recherchées pour le service domestique, à cause de leur renommée d'ordre et de propreté. Elles fourniraient aussi aux familles wallonnes l'occasion de faire apprendre à leurs enfants une langue que parle la moitié de la population, et ce n'est pas un petit avantage pour les Wallons que de faire enseigner le flamand à leurs enfants (...) ». Et Rogier d'ajouter : « Plein de respect pour la langue maternelle des populations, j'espère bien que ces observations ne vont pas être relevées dans cette enceinte comme une espèce de tendance chez le gouvernement à vouloir wallonniser les Flandres... »[11]. Rappelons aussi qu'il avait proposé la création d'une académie flamande en 1841[1].

Hommages[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, w, x, y, z, aa, ab, ac, ad, ae, af, ag, ah, ai, aj, ak, al, am, an, ao, ap, aq, ar, as, at, au, av, aw, ax, ay, az, ba, bb, bc, bd, be, bf, bg, bh, bi, bj, bk, bl, bm, bn, bo, bp, bq, br, bs, bt, bu, bv, bw, bx, by, bz, ca, cb, cc, cd, ce, cf, cg, ch, ci, cj, ck, cl, cm, cn, co, cp et cq Ernest Discailles, « Rogier, Charles-Latour », dans Biographie nationale, tome XIX, 1907, p. 693-781.
  2. a et b Jean Bartelous, Nos Premiers Ministres, de Léopold Ier à Albert Ier, 1983, Bruxelles, éd. J.M. Collet, p. 64.
  3. a et b Jean Bartelous, op. cit., p. 63.
  4. L'article 133 de cette constitution accorda à Rogier la nationalité belge. Voir plus haut.
  5. Jean Bartelous, op. cit., p. 65
  6. En 1824, Rogier, dans le Mathieu Laensbergh, parlait déjà du « chemin à ornières ».
  7. Jean Bartelous, op. cit., p. 66-67.
  8. (nl) Le style de la langue employée dénote une rédaction postérieure à l'époque de Rogier.La Flandre, qu'elle crève ! est-il censé avoir écrit. Mais cette apostrophe est la traduction littérale de "Belgie Barst !" qui veut dire "Que la Belgique crève !" qui est encore, au début du XXIe siècle, un des slogans des séparatistes flamingants. On peut légitimement ne voir rien d'autre, dans cette apostrophe attribuée à Rogier, qu'une manœuvre sous la forme d'une traduction littérale par des extrémistes de ce qui a toujours été leur propre invective à l'égard de la Belgique (www.liberaalarchief.be)
  9. Jean Stengers, Histoire du sentiment national en Belgique des origines à 1918, tome 1, Les Racines de la Belgique, éditions Racine, Bruxelles, 2000 (ISBN 2-87386-218-1), p. 206, note 35.
  10. Ernest Discailles, Charles Rogier, d'après des documents inédits, Lebègue & Cie (Bruxelles), 1893-1895, Tome III, p.190 et suivantes
  11. Ernest Discailles, o.c., 1893-1895, Tome III, p 219

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Ernest Discailles, Charles Rogier, d'après des documents inédits, Lebègue & Cie (Bruxelles), 1893-1895 (4 vol.).
  • Ernest Discailles, Un diplomate belge à Paris de 1830 à 1864, Librairie Nationale d'Art et d'Histoire, G. Van Oest & Cie, 1909.
  • Théodore Juste, Charles Rogier, ancien membre du gouvernement provisoire et du congrès national, ministre d'Etat, C.Muquardt (Bruxelles), 1880.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]