Histoire de la Sicile

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L'histoire de la Sicile a été influencée par de nombreux groupes ethniques. Elle a vu la Sicile parfois contrôlée par des puissances extérieures, romaine, vandale, ostrogothe, byzantine et islamique, mais connaître aussi de longues périodes d'indépendance, comme sous les Sicéliotes d'origine grecque et plus tard comme l'émirat autonome puis Royaume de Sicile. Le Royaume a été fondé en 1130 par Roger II, appartenant à la famille Siculo-Normane de Hauteville. Pendant cette période, la Sicile était prospère et politiquement puissante, devenant l'un des États les plus riches de toute l'Europe.En raison de la succession dynastique, le Royaume passa alors aux mains des Hohenstaufen. À la fin du XIIIe siècle, avec la guerre des vêpres siciliennes entre les couronnes d'Anjou et d'Aragon, l'île passa à cette dernière. Au cours des siècles suivants, le Royaume s'est uni personnellement avec les couronnes espagnoles et bourbonnes, préservant toutefois une substantielle indépendance jusqu'en 1816.

La Sicile est à la fois la plus grande région de l'État italien moderne et la plus grande île de la Méditerranée. Sa situation centrale et ses ressources naturelles lui ont permis d'être considérée comme une position stratégique cruciale en raison de son importance pour les routes commerciales méditerranéennes. Par exemple, Cicéron et al Idrissi décrivent respectivement Syracuse et Palerme comme les plus grandes et les plus belles villes du monde hellénique et du Moyen Âge.

L'histoire économique de la Sicile rurale s'est concentrée sur son économie de latifundium, due à la centralité des grands domaines originellement féodaux utilisés pour la culture céréalière et l'élevage, qui se développèrent au XIVe siècle et durèrent jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.

Parfois, l'île a été au cœur des grandes civilisations, parfois elle n'a été qu'un territoire colonial. Ses fortunes ont évolue au gré selon des événements hors de son contrôle, autrefois un territoire pour les immigrants, puis une terre d'émigrants.

Bien qu'elle fasse aujourd'hui partie de la République italienne, la Sicile est une région autonome d'Italie et a sa propre culture.

Formation géologique[modifier | modifier le code]

La Sicile émerge progressivement de la mer sous l'effet de la pression de la plaque africaine et de l'activité volcanique.

Carte Époque géologique Datation
Mappa della Sicilia - Tortoniano.jpg Tortonien 11 millions d'années
Mappa della Sicilia - Messiniano.jpg Messinien 7 millions d'années
Mappa della Sicilia - Pliocene.jpg Pliocène 5 millions d'années
Mappa della Sicilia - Pleistocene inferiore.jpg Pléistocène inférieur 1,8 million d'années
Mappa della Sicilia - Pleistocene superiore.jpg Pléistocène supérieur 20 000 ans

Préhistoire[modifier | modifier le code]

Gravures de la grotte de l'Addaura (détail).

Article détaillé : Préhistoire de la Sicile (it)

Les premiers habitants, des chasseurs-cueilleurs, seraient arrivés sur l'île entre 30.000 av. J.-C.[1] et 20 000 av. J.-C.[2] en passant par la péninsule italienne[3]. Les gravures de la Grotte de l'Addaura sur le Mont Pellegrino et les peintures murales de la grotte del Genovese à Levanzo témoignent de l'occupation de l'ouest de la côté nord au Paléolithique supérieur[4], comme celle de la pointe sud-est à l'instar de la grotte de San Teodoro à Acquedolci dans laquelle des sépultures ont été découvertes. Mais, selon Pierre Lévêque, des fouilles à Termini Imerese prouvent une présence humaine dès le Paléolithique inférieur[5].

À partir de 5 000 av. J.-C. apparaissent l'agriculture, l'élevage et la céramique[6]. Cette civilisation néolithique arrive en Sicile avec des humains originaires du Proche-Orient, arrivés par la mer, probablement via l'Italie méridionale et le Détroit de Messine. Ils délaissent les grottes pour des huttes réunies dans des villages fortifiés, comme Stentinello et Ognina, laissant des traces essentiellement sur la côte orientale, autour de l’Etna et dans la région de Syracuse. Ils utilisent le silex et l'obsidienne[5].

Le cuivre apparaît en Sicile vers 3 000 av. J.-C., via l'Anatolie et les îles voisines. La culture de la Conca d’Oro voit le jour près de Palerme, les outils en pierre et en os se perfectionnent, les décorations de céramique se diversifient, et les sépultures collectives remplacent la tombe individuelle néolithique[5].

La métallurgie du bronze émerge un millénaire plus tard. C'est l'époque de la culture campaniforme[7]. Déjà ouverte aux influences maritimes, notamment du bassin méditerranéen oriental et du Proche-Orient (Mésopotamie et Syrie), l'île est au centre d'intenses échanges qui s'ouvrent à la façade atlantique et aux îles Britanniques[5]. Si la culture de la Conque d'Or perdure, une nouvelle civilisation éclot au nord-est, à Tindari et Naxos, avec la spécificité d'une céramique grise, et une autre (it) sur la côte méridionale, qui a pris le nom de Castellucio di Noto. Au Bronze moyen sicilien correspond la civilisation de Thapsos, du nom du village fortifié découvert près de Syracuse, dont les vestiges attestent d'importants échanges avec le monde mycénien entre la fin du XVe siècle jusqu’au XIIIe[5].

La région a traversé une préhistoire complexe, à tel point qu'il est difficile de déterminer les peuples qui se sont succédé. Cependant on remarque l'impact de deux influences, celles des peuples proto-celtes de la culture campaniforme[7] venant du Nord-Ouest, et l'influence méditerranéenne avec une matrice orientale[8].

Vers 1 300 av. J.-C., les établissements urbains complexes deviennent de plus en plus présents.

Antiquité[modifier | modifier le code]

Sicile pré-hellénique[modifier | modifier le code]

Décorations et couteau en bronze, vers 1050-850 av. J.-C., Musée archéologique régional de Syracuse.
La Sicile archaïque.

Les plus anciens peuples de Sicile sont les Sicanes, puis les Élymes et enfin les Sicules, qui s'y installent au début du XIe siècle selon Thucydide, au XIIIe siècle selon Hellanicos et Philistos[5]. Ce sont les Sicules qui donnent son nom au pays. Au terme des invasions successives, les Élymes se retrouvent à l'ouest, les Sicanes au centre et les Sicules dans la partie orientale (carte). Pour améliorer leur sécurité, les Sicanes délaissent leurs habitats côtiers dispersés, pour se regrouper sur des sites naturellement protégés dans les terres[5].

La zone sud-est et la région de Messine développent une civilisation plus riche, dont la culture de Pantalica, qu'à l'ouest, grâce aux influences méditerranéennes (venues du Proche-Orient, d'Anatolie, et de Grèce), puis indo-européennes des Sicules. Ainsi, avant toute colonisation, la Sicile est partiellement indo-européanisée[5].

Des légendes grecques plus tardives racontent des évènements qui se seraient déroulés aux temps les plus anciens. Ainsi, Minos, le roi de Crète serait venu avec son armée récupérer Dédale, réfugié en Sicile chez Cocalos, le roi des Sicanes. Ce dernier aurait piégé et fait noyer Minos. Ces mythes n'ont pas été confirmées par l'archéologie[9]. En revanche, on sait que la Sicile intègre le réseau commercial mycénien entre 1400 et 1200 av. J.-C.[4]. Les Grandes Mères vénérées par les populations néolithiques et les Sicanes et les dieux mâles célébrés par les Sicules, sont hellénisés, tel Adranos qui se fond dans Héphaïstos[5].

Les Phéniciens, peuple sémite originaire de l'actuel Liban, et l'une de leur colonie, Carthage, fondée en 814 , diffusent également leur culture avant d'y fonder des cités, grâce à leurs liens commerciaux avec l'île entre le XIe et la fin du IXe siècle. Mais malgré les influences helléniques et sémitiques, « la Sicile reste à la fin du IXe siècle une terre encore barbare », sans civilisations d'envergure[5].

Les Phéniciens commencent réellement à immigrer en Sicile à la fin du IXe siècle et au début du VIIIe, et, à l'arrivée des premiers colons grecs (vers 750 av. J-C), délaissent leurs comptoirs disséminés le long de la côte pour fonder leurs premières colonies à l'ouest, à l'opposé des établissements grecs et au plus près de Carthage[10] : en -734, Zyz à l'emplacement de l'actuelle Palerme, puis Motyé en face de l'actuelle Marsala et vers -700 à Solonte, près de l'actuelle Palerme. Ils s'allient aux Élymes tandis que Carthage gagne de l'influence au détriment des cités phéniciennes asiatiques. Progressivement, les peuples autochtones, punicisés ou hellénisés, deviennent secondaires dans les sources historiques malgré leur nombre plus important[10]. La présence punique en Sicile prend fin en -241 avec la fin de la première guerre punique où ils affrontent les Romains.

Colonies grecques[modifier | modifier le code]

Les fondations (première et secondaire) grecques des cités de Sicile avec les dates de fondations.
Temple de Ségeste.

Cherchant de nouvelles terres à cultiver et de nouveaux marchés pour importer des denrées ou vendre la production de leurs cités, les Grecs s'installent, sous l'impulsion de quelques oikistes (fondateurs souvent déifiés par la suite)[10], sur la côte à partir du milieu du VIIIe siècle av. J.-C. : des colons de Chalcis fondent Naxos en -734 (cité qui fonde ensuite Léontinoi, seule colonie non côtière, et Catane) et Zancle en -750 (et ses colonies secondaires de Rhêgion, Mylai et Himère), des Corinthiens Syracuse un an plus tard (avant d'essaimer à Heloros, Akrai en 664, Kasmenai-Casmene en 643, Camarina en 598), des Rhodiens et des Crétois Gela en -688 (elle-même métropole d'Acragas en 582), des Mégariens Megara Hyblaea en 750 (laquelle donne naissance à Sélinonte en 650 elle-même fondatrice d'Héracléa Minoa)[11],[5]. Les colonies se développent et acquièrent leurs indépendances politiques vis-à-vis de leurs métropoles tout en conservant des liens religieux et économiques étroits. Les tentatives de colonisations de la côte occidentale échouent, à l'instar de l'éphémère colonie grecque de Lilybée dirigée par Pentathlos vers -580, ou de la vaine expédition de Dorieus sur le mont Éryx vers -510[10].

Les Grecs s'imposent progressivement aux peuples autochtones et aux comptoirs phéniciens, mais les conflits entre les Doriens et les Ioniens s'exportent entre les colonies en Sicile, fragilisant la domination hellénique[10]. Pour autant, les colonies croissent grâce aux riches cultures de blé (aux abords de l’Etna, de l’Anapo, de Gela, d’Agrigente et de Sélinonte)[10], mais aussi de la vigne et de l'olivier, introduits par les Grecs[11], l'élevage (ovins, équins), et la pêche, notamment au thon. L’artisanat se développe également autour du tissage de la laine, la céramique et le travail du métal (notamment à Syracuse)[10].

Malgré un rivage avec peu de mouillages protégés, exceptés Zancle et Syracuse, et des voies terrestres (Catane-Agrigente, Syracuse-Agrigente par Acrai, Catane-Himère par Enna, Agrigente-Himère) limitées et médiocres, les échanges maritimes sont intenses avec la Grèce, l’Italie, en particulier l’Étrurie, l'Afrique dont Carthage, important client pour Agrigente, et l'Ibérie et la Gaule, qui fournissement des métaux avec lesquels les cités battent leurs monnaies à partir du VIe siècle[10].

Les villes croissent, s'enrichissent de nombreux monuments. L'économie florissante nourrit la culture locale qui s’hellénise, tout en influençant la culture grecque. Aux Grandes Mères succèdent les divinités chthoniennes, en premier lieu Déméter, mais aussi Aphrodite. Le dorique s'impose dans les temples. Les Grecs ont laissé de nombreux vestiges (théâtre de Taormine, temples de Ségeste, Agrigente et Sélinonte, ou encore les vestiges du temple d'Athéna transformés en cathédrale à Syracuse)[12]. L'histoire retient les noms des poètes Stésichore d'Himère et Théocrite de Syracuse, du philosophe Empédocle d'Agrigente[11], du scientifique Archimède de Syracuse, de l'historien Diodore de Sicile, ou du législateur Charondas. Les figurines en terre cuite de Centuripe, le Kouros en marbre de Grammichele, les masques de théâtre de Lipari où les gargouilles de calcaire du temple de la Victoire d'Himère témoignent de l'essor de la sculpture hellénique en Sicile.

Mais face à des divisions sociales fortes entre les grands propriétaires aristocrates, descendants des colons grecs, et le reste de la population dans laquelle croit l'enrichissement des artisans et commerçants, et comme ailleurs dans le monde grec[10], les cités se laissent séduire par des dirigeants appelés « tyrans » : Panétios à Leontinoï à la fin du VIIe siècle, Phalaris à Acragas vers -570[13], Pithagore et Euryléon à Sélinonte, Cléandre et Hippocrate à Géla. Gélon s'empare du trône de ce dernier, avant de prendre le pouvoir à Syracuse, qu'il fortifie et enrichit, et domine l'essentiel de l'île avec son allié, Théron d'Acragas, en écrasant les forces carthaginoises appelées par Terillos d'Himère et d'Anaxilas II de Rhêgion lors de la première guerre gréco-punique (480 av. J.-C.)[14]. Les tyrans érigent des monuments prestigieux, concourent dans les courses de chevaux ou de chars à Delphes ou d’Olympie, s'entourent d'intellectuels et d'artistes.

La chute de Polyzalos et Thrasybule, qui ont succédé à leur frère Hiéron, lui-même frère et successeur de Gélon, libère les cités siciliennes de leurs tyrans, jusqu'à ce que Syracuse se donne pour maître Denys l'Ancien. Les anciens mercenaires s'installent à Messine alors que la démocratie reprend ses droits dans les cités siciliennes[14].

Doukétios réveille l'identité sicule : il prend Morgantina, installe sa capitale de sa fédération sicules à Palikè aux dépens de Ménai, soumet Etna et Motyon. Les pirates étrusques affaiblissent les forces de Syracuse qui s'allie à Agrigente contre Doukétios, vaincu à Noai ou Nomae en -450. Puis les alliés s'affrontent, Syracuse bat Agrigente puis rase Paliké, retrouvant une hégémonie sur l'île[14].

Mais les Chalcidiens et Egeste contestent cette domination en appelant Athènes à l'aide[14]. La Sicile devient un enjeu dans la Guerre du Péloponnèse opposant Athènes à Sparte. En 427, Athènes soutient Léontinoï contre Syracuse. Puis, sous l'influence d'Alcibiade, pupille de Périclès, Athènes répond à l'appel de Ségeste, qui offre de payer les frais d'expédition face à l'attaque en -416 par Sélinonte. À ce moment de la guerre, la perte de l'Eubée, et la défection de nombreux alliés d'Athènes ont rendu ses approvisionnements en blé précaires. La perspective de couper ceux des alliés siciliens de Sparte, tout en conquérant de nouvelles sources de ravitaillement a pu être un élément déterminant.

L'expédition prend la mer sous le commandement de Nicias, d'Alcibiade et de Lamachos en juin -415. À peine en Sicile, Alcibiade doit retourner en Grèce et Lamachos est tué. Nicias reste seul à la tête de l'expédition qui s'attaque à Syracuse, défendu par Hermocrate. Le renfort de Gylippos, général spartiate, et d'une flotte corinthienne, fait perdre aux Athéniens la bataille des retranchements autour de la ville (octobre -414). La flotte athénienne est emprisonnée dans la rade et ils envoient une force de secours commandée par Démosthène et Eurymédon. En août -413 la flotte est défaite à la bataille des Épipoles, puis l'armée est vaincue sur terre. Athènes perd plus de deux cents navires dans cette expédition, et cinquante mille hommes (dont sept mille prisonniers des Latomies, carrière de Syracuse).

Ségeste et Sélinonte poursuivent leur hostilités, la première se tournant en 410 vers Carthage qui missionne le général Hannibal de Giscon, lequel, en 409, réduit Sélinonte en cendres tuant 16 000 habitants et écrase Himère dont il fait immoler 3 000 prisonniers. Il revient en 406 avec son petit-neveu Himilcon, conquiert Acragas abandonné par ses habitants réfugiés à Leontinoi, puis Gela et Camarina en 405[14]. En réaction, Syracuse donne le pouvoir à Denys l'Ancien qui négocie en -405 une trêve avec les Carthaginois. Il reprend les hostilités à trois reprises, notamment en assiégeant Motyé en -397 dont il fait tuer la plupart des habitants, mais doit conclure un traité par lequel les Carthaginois conservent le tiers occidental de la Sicile, comprenant Sélinonte et une partie du territoire d’Agrigente jusqu’au fleuve Halycos[14].

Les affrontements réguliers et ravageurs entre Carthage et les cités grecques n'empêchent pas la présence de marchands carthaginois à Syracuse et grecs à Motyé, mais surtout une diffusion culturelle grecque dans les cités puniques : elles frappent des monnaies de type grec à partir du Ve siècle, Solonte est reconstruite selon un urbanisme et un habitat hellénique, des dieux grecs ont leurs temples à Motyé, des vases grecs ornent les tombes puniques[15]

Malgré ces conflits perpétuels au cours du Ve siècle, les villes croissent, la population atteint probablement son maximum antique, autour de 1 300 000 habitants, de nouveaux temples sont érigés à Sélinonte, Agrigente, Syracuse, Himère et Égeste durant les 50 premières années, la céramique locale se développe dans les dernières décennies[14].

Denys l'Ancien fait de Syracuse une cité puissante, rayonnant sur l'essentiel de la Sicile, mais aussi sur la Calabre, le Basilicate et sur des cités de la mer Adriatique. Son fils, Denys le Jeune, lui succède en -367, rapidement renversé par son oncle, Dion, qui meurt trois ans plus tard, laissant la confusion à Syracuse et dans les autres cités et colonies qui en dépendent. Denys reprend le pouvoir jusqu'à être destitué par le Corinthien Timoléon, qui capture également Mamercus de Catane, crucifié, Hippôn de Messine, torturé à mort, Hicétas d'Agrigente, mis à mort[16]. Il s'impose également face aux Carthaginois, lors de la bataille de Crimisos en -341. L'afflux d'immigrants d'Italie et de la Grande Grèce qu'il initie, entraîne un développement agricole de l'île et une prospérité qui se traduit par la construction de temples, de théâtres, édifices publics, fortifications[17].

Au retrait de Timoléon, les désordres reviennent[14]. Agathocle prend le pouvoir à Syracuse entrainant une guerre entre cités siciliennes et contre Carthage, qui domine toujours une petite partie de l'île, l'épicratie carthaginoise, insinuant la culture hellénique dans les mœurs puniques[14]. Il meurt en -289 avec le titre de roi, laissant place à des tyrans locaux tel Phintias d'Agrigente, qui détruit Gela pour 1500 ans mais échoue à s’emparer de Syracuse[18]. À Messine, ce sont les Mamertins, anciens mercenaires campaniens et osques d'Agathocle qui deviennent maîtres de la ville[14].

Appelé par Agrigente, Syracuse et Léontinoi, Pyrrhus Ier, roi d’Épire et gendre d'Agathocle, conquiert d'ensemble de l'île, exception faite de Lilybée, forteresse carthaginoise dont il doit lever le siège après 2 mois en 277 av. J.-C., et obtient le titre de roi de Sicile[18]. Il espère constituer ainsi un royaume unissant Grèce et Grande-Grèce pour égaler le pouvoir de Carthage et de Rome. Mais tandis qu'il cherche à constituer une grande flotte pour attaquer Carthage sur le sol africain, les Siciliens se retournent contre lui, préférant certains les Carthaginois, d'autres les Mamertins. C'est la fin de l'influence grecque sur la Sicile[14].

Après le départ de Pyrrhus de Sicile et sa défaite face aux Romains à Bénévent, Hiéron II prend le pouvoir durant 54 ans à Syracuse, et domine la Sicile orientale, dont il développe l'agriculture et les exportations agricoles vers l’Égypte puis Rome[19].

Sicile romaine[modifier | modifier le code]

Ancien espace de luttes entre Grecs et Phéniciens, la Sicile devient un important enjeu stratégique et économique lors des deux premières guerres puniques qui opposent Rome, qui domine toute la botte italienne, à Carthage, largement implanté en Sicile mais aussi maître de la Sardaigne et de la Corse. Agrigente tombe en -261, et 25 000 habitants sont vendus comme esclaves par les Romains, qui font subir le même sort à presque autant d'habitants de Camarina et à 13 000 habitants de Panormos[20]. La bataille de Mylae (-260), menée par Caius Duilius, est la première victoire navale romaine, doublée de la bataille du Cap Ecnome (256), mais les Romains sont défaits au large de Drépane et échouent face à Hamilcar Barca à faire tomber les places carthaginoises de Sicile : Heircté, Éryx, Lilybée. La Sicile tombe finalement aux mains des Romains après la victoire du consul C. Lutatius Catulus en -241 aux îles Égates. Après cette défaite, Carthage abandonne la Sicile qui devient, en dehors de Messine et Syracuse, alliées de Rome qui conservent leur indépendance, une province romaine, premier territoire à avoir ce statut, et qui assure désormais une partie importante du ravitaillement de Rome en céréales[21].

Hiéron II reste un fidèle allié des Romains pendant la deuxième guerre punique, mais son petit-fils Hiéronyme de Syracuse, également petit-fils de Pyrrhus, choisit en -215 le camp carthaginois, comme le gouvernement qui prend place après son assassinat. Après une série de victoires d'Hannibal, le pillage de Syracuse en -212, après deux ans de résistance grâce au génie d'Archimède, par le consul Marcus Claudius Marcellus, puis la chute d’Agrigente, marquent la fin de la Sicile grecque, annoncent le redressement romain, et préfigurent la défaite carthaginoise. Scipion se fait attribuer la province de Sicile qu'il réorganise et pacifie avant d'embarquer à Lilybée à la tête d'une importante flotte pour vaincre Carthage au large de Zama en -202[21]. Toute la Sicile, y compris l'ancien royaume de Hiéron II, annexée à la province, est soumise à Rome[21].

Sous la République, le préteur dirige l'île depuis l'ancien palais royal de Syracuse, aidé par deux questeurs pour l’administration financière, l'un à Syracuse, l'autre à Lilybée. La fiscalité des cités dépend de leurs alliances lors des guerres puniques : Centuripe, Halaesa, Panhormus, Halyciae et Ségeste, fidèles à Rome, sont libres et partiellement exemptes d’impôts (civitates liberae et immunes) ; Messine, Tauroménion et Neetum sont des cités fédérées, percevant leurs propres dîmes mais soumises aux obligations militaires (civitates foederatae) ; Syracuse, Lilybée et Eryx voient leurs territoires confisqués au profit du peuple romain (civitates censoriae) ; les autres cités sont soumises à la dîme en nature (civitates decumanae), alimentant ainsi Rome en blé et en orge[22], mais aussi en fruits, légumes, olives et vin[23]. Grâce au prélèvement d'un dixième des récoltes, la Sicile est alors, selon le mot de Caton l'Ancien, « le magasin aux vivres de notre République, le pays nourricier de la plèbe romaine ». « Par ses fournitures de cuirs, de tuniques, de froment, elle a vêtu, nourri, équipé nos armées », considère Cicéron. En effet, les Romains ont accru le peuplement rural et introduit l'agriculture extensive des latifundia, vastes propriétés aux mains de puissants Romains, qui tirent profit à distance de l'essor de la culture du blé dans les plaines, et de l'élevage (chevaux, bœufs, moutons) dans les régions montagneuses[21]. Cette concentration foncière marquera défavorablement l'économie agricole de l'île jusqu'au XXe siècle[23].

Les inégalités se creusent entre les riches propriétaires, la petite paysannerie fortement imposée et les esclaves exploités. Elles provoquent une Première guerre servile (135-132) partie d'Enna avant d'essaimer dans toute l'île, durant laquelle les esclaves menés par Eunus et soutenus par le peuple des campagnes, résistent aux armées romaines. Quand le consul Publius Rupilius parvient à écraser la révolte, il développe la petite propriété et limiter l’extension des latifundia qui restent toutefois la norme sicilienne. Une deuxième guerre servile éclate lorsque le Sénat affranchit une poignée d'esclaves. Athénion et Salvius Tryphon rassemblent 30 000 hommes qui ne se rendent qu'après quatre ans de lutte, en -100. Les Siciliens contestent également le pouvoir de leur propréteur, Verres, , qui instaure durant deux ans un système de fraude, de corruption, de justice arbitraire et de pillage, et qui s'enfuit en -70 à Marseille après la première plaidoirie de leur avocat, Cicéron, ancien questeur à Lilybée[21].

A la mort de César, Sextus Pompée, fils de Pompée, s'oppose au second triumvirat en se rendant maître de Messine puis l'essentiel de l'île en -44. La Sicile devient sa base de résistance via un blocus sur l'approvisionnement en blé de la péninsule et le ravitaillement des armées dans les Balkans. Il parvient à négocier avec les triumvirs le traité de Misène en -39 qui reconnait sa souveraineté sur la Sicile, la Corse et la Sardaigne. Mais après deux tentatives infructueuses d'invasion en -38 et -37, Octave dépêche en -36 Agrippa qui défait Sextus lors de la Bataille de Nauloque, contraignant le vaincu à fuir en Orient[24].

Jules César accorde le droit latin à l'île et Marc Antoine promet en -44 la citoyenneté romaine à tous les hommes libres. Mais Octave, en réponse au soutien des Siciliens aux Pompéiens, annule cette disposition en -36[22]. Une nouvelle révolte d'esclaves, menée par Sélurus, livre la région de l’Etna au brigandage, jusqu'à la mort de leur chef, livré aux fauves à Rome en -35.

Aux prémices de l'Empire d'Octave, devenu Auguste en -27, la Sicile est l'une des dix provinces sénatoriales[21]. Des colons militaires s'installent à Syracuse, Catane, Tauroménion et Tyndaris sous l'impulsion d'Auguste, qui donnent également de vastes domaines à de hauts dignitaires et officiers fidèles. Il visite l'île en -22[21], et accorde le statut de colonie, donc de citoyen romain à leurs habitants, à aux cités précédemment mentionnées, ainsi qu'à Termini et Panormos[25]. Syracuse et l'Etna attirent de la haute société romaine, à l'image de l'empereur Caligula[26]. Profitant de la fin des conflits séculaires, les lieux de spectacle renaissent pour abriter les jeux de l’amphithéâtre, comme à Syracuse et à Tauroménion. Cités et campagnes s'agrémentent de villas, thermes, gymnases et nymphées. La Vénus Landolina et le sarcophage de Phèdre et Hippolyte de la cathédrale d’Agrigente témoignent de l'influence persistante de la culture grecque dans la sculpture sicilienne romanisée du IIe siècle, qui survit également par un trilinguisme (sicule, grec et latin)[21]. Durant l'Empire, encore, selon le témoignage de Strabon, Rome consomme « toutes les productions de la Sicile, excepté le peu qui se consomme dans l’île ; [...] des fruits de la terre, mais aussi du bétail, des pelleteries, des laines et autres objets semblables »[21]. L'agriculture reste celle de grands propriétaires, dont des empereurs et des hommes d’État, et connait un développement porté par les progrès de la science, même si l'île est concurrencée par l'Afrique et l’Égypte pour alimenter Rome en blé[21].

Hadrien vient en Sicile en 125 apr. J.-C. L'édit de Caracalla accorde la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de Sicile en 212[21]. Mais la Crise du troisième siècle affecte la Sicile comme le reste de l'Empire : en 265, les esclaves se révoltent une nouvelle fois, et en 278, des pirates francs d'Orient ravagent Syracuse. A cette époque, apparaissent sur la côte est les premiers chrétiens de l'île, avec la transformation de temples païens en églises, des sépultures collectives comme la catacombe de Santa Lucia de Syracuse, et l'émergence des cultes Agathe de Catane puis Lucie de Syracuse. L’évêque de Syracuse assiste au concile d’Arles en 313 et sa religion se diffuse rapidement dans toute l'île durant le siècle.

L'influence romaine ne révolutionne pas l'urbanisme sicilien, si ce n'est la création de deux routes permettant de transporter les vivres, la Via Valeria, de Messine à Lilybée, et la via Pompeia, entre Messine et Syracuse, l'extension de cités de l'ouest, comme Panormos et Héracléa Minoa, et le développement des villas rurales, à l'instar de la villa del Casale. Les maisons urbaines et les édifices publics conservent les traditions grecques.

Les Vandales de Genséric conquièrent l’île depuis l'Afrique en 468 après avoir régulièrement harcelés la côte. En 491, les Ostrogoths de Théodoric s'imposent et en 535, Bélisaire rattache la Sicile à l'empire byzantin de Justinien puis de ses successeurs jusqu'à la conquête musulmane de 827 à 902.

Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Intérieur de la chapelle palatine de Palerme. Le décor de mosaïques et de stucs témoignent du mélange des influences normandes, byzantines et musulmane dans la Sicile normande.

Sicile byzantine[modifier | modifier le code]

Après la chute de l'Empire romain, la Sicile est ravagée par les Vandales de Genséric qui débarquent à Lilybée au printemps 440, assiègent vainement Palerme et pillent Syracuse. Retournés en Afrique, ils affrontent les troupes de Marcellinus et Ricimer après la mort de Valentinien III et prennent possession de l'île qu'ils remettent en 476 à Odoacre en conservant Lilybée jusqu'en 486. Après l'Italie, les Ostrogoths conquièrent la Sicile en 491 et la laissent prospérer, installant des soldats à Syracuse, Messine et Lilybée[27].

Le nouvel empereur byzantin Justinien, couronné en 527, s'engage dans une opération de reconquête de l'Italie. Menée par le général Bélisaire qui débarque à Catane, elle débute par la réoccupation de la Sicile et la prise de Palerme, seule place à montrer quelque résistance. L'île devient une base arrière des opérations militaires contre l'Italie péninsulaire. Le roi ostrogoth Totila tente de reprendre l'île et saccage l'île. Ses hommes en sont définitivement chassés par le général Artabanès en 551[27].

Dirigée par un gouverneur civil (prêteur ou préfet) et un commandant militaire (duc) envoyés de Constantinople, l'île semble avoir un statut particulier, « sorte de domaine privé de l’empereur » distinct de la préfecture du prétoire d'Italie puis de l'exarchat de Ravenne[27]. Les villes demeurent la base de l'administration sicilienne, gérées par l'assemblée de citoyens que domine les grands propriétaires[28]. Mais les villes se dépeuplent au profit de petites agglomérations rurales, voire de villages troglodytes. Les latifundia dominent toujours le système agricole qui a de moins en moins recours à l'esclavage sous l'influence du christianisme au profit d'une forme de servage (énapographoi) et de salariat libre (misthôtoi éleuthéroi)[27]. L'Empereur byzantin, et les église de Ravenne, Milan et de Rome sont les principaux propriétaires fonciers de l'île, cette dernière possédant à elle seule quatre cents domaines soit huit cent mille hectares pour lesquelles elle emploie le quart de la population de l'île[29]. L'île exploite également la vigne, le bois pour les charpentes et la construction navale, et élève des chevaux pour l'armée[29].

L'évêque est déjà l'homme puissant de la cité[28], car l'île byzantine reste rattachée à l’Église romaine à laquelle elle fournit plusieurs papes, souvent originaires d'Orient : Agathon, Léon II, Conon, Serge Ier, Étienne III. Le pape Grégoire Ier fonde en 575 six monastères en Sicile qui compte alors douze diocèses : Syracuse, Léontinoi, Catane, Taormine, Messine, Tyndarion, Palerme, Lilybée, Trokalis, Agrigente, Lipari, Malte, auxquels s’ajoutent au VIIe siècle Thermai et Mylae[28]. Le représentant du patriarche de Rome est l’évêque de Syracuse et les fidèles n'adoptent pas les dogmes byzantins du monothélisme ou de l'iconoclasme, jusqu'à ce que l'empereur Léon III l'Isaurien ne confisque les biens de l'église romaine en Sicile, et ne la rattache au patriarche de Constantinople en 732, pour renforcer l'influence byzantine[27].

Si la langue grecque était resté en usage courant sous l'Empire romain[27], les locuteurs latins sont majoritaires au VIe et VIIe siècles. Terre d'exil forcé ou choisi de Goths, de Romains, d'Africains, d’Alexandrins monophysites, de Syriens et de Grecs du Péloponnèse, la Sicile est à cette époque un creuset culturel[28] dans lequel latin que grec sont couramment parlés[27]. Les locuteurs grecs augmentent au VIIe siècle, occupant quelques dignités religieuses et prévalant dans les monastères de Syracuse, puis s'imposent dans les chancelleries épiscopales siciliennes à la veille de l'application du rite byzantin sur l'île[28], décision qui finit d'y assoir la primauté de la culture grecque [27].

L'empereur Constant II s'installe à Syracuse en 663 pour en faire la capitale de l'Empire romain, laissant ses collecteurs d'impôts extorquer les Siciliens[30]. Son fils, Constantin IV, rétablit son administration centrale à Constantinople et vainc l'usurpateur Mezezios et son fils en Sicile.

Sous le premier règne de Justinien II, la Sicile est érigée en thème (après 687), lequel comprend le Duché de Calabre, et est divisé sur l'île en trois ou cinq tourmai (Syracuse, Palerme, Agrigente,voire Messine et Catane) et en drongoi. La Sicile devient une province ecclésiastique dont le métropolite coordonne depuis Syracuse les quatorze évêchés suffragants : Catane, Taormine, Messine, Agrigente, Triokala, Lilybée, Drépanon, Palerme, Thermai, Cefalu, Alesa, Tyndarion, Malte et Lipari. Catane accède plus tard au statut d'archevêché, puis de métropole, comme ensuite Messine alors que Taormine devient archevêché[28].

Le stratège de Sicile, Serge, fait proclamer empereur un certain Basile sous le nom de Tibère en 718, rapidement démis par le patrice Paul dépêché par l'empereur légitime, Léon III[27]. En 721, Elpidius, gouverneur de la Sicile, s'oppose au pouvoir de l'impératrice Irène et fuit vers le califat abbasside où il se proclame empereur byzantin[27]. En 827, c'est Euphémios, chef de la flotte byzantine en Sicile qui se révolte contre l'empereur Michel II et se proclame empereur. Il demande l'aide des Arabes qui en profitent pour lancer leur conquête de la Sicile[27], alors que lui meurt en assiégeant Enna.

Des communautés juives existent à Palerme, Agrigente et Catane depuis le VIe siècle. Les premiers marchands arabes s'établissent en Sicile au début du IXe siècle[28].

Après l'invasion arabe de la Sicile, le primat de Sicile est assumé par le métropolite de Reggio et de Sicile[28].

Sicile musulmane[modifier | modifier le code]

Les razzias arabes sur les côtes siciliennes commencent dès le VIIe siècle, depuis l'attaque des côtes et des terres en 652 par les hommes du calife Othmân ibn Affân et le pillage de Syracuse en 669, jusqu'au siège de Syracuse en 740[27].

Les attaques avaient repris au début du IXe siècle, et lorsque Euphémios, rebelle byzantin, demande de l'aide à l'émir aghlabide Ziadet-Allah de Kairouan, ce dernier dépêche son câdi Asad à la tête d'une armée pour conquérir l'île. Les musulmans débarquent à Mazara en 827, prennent Mineo et Agrigente mais ne parviennent pas à faire tomber Syracuse, devant laquelle meurt Asad, et Enna, où est tué Euphémios. Grâce à l'appui de 300 vaisseaux envoyés par les Omeyyades de l'émirat de Cordoue en 830, Palerme tombe en 831 aux mains des musulmans qui en font leur capitale. Messine est prise en 842, Enna en 859, Syracuse en 878 à l'issue d'un siège de neuf mois, Taormine en 902[27].

La Sicile passe, en 910, sous contrôle des Fatimides conquérants de l'Afrique du Nord appuyés par les Kabyles de la tribu Kutâma. Le gouvernement en est confié à la dynastie kalbide des Banû Abî l-Husayn qui en deviennent les émirs héréditaires et quasi indépendants jusqu'en 1040[27].

Les musulmans s'installent essentiellement dans le Val di Mazara, offrant aux juifs et chrétiens une relative tolérance religieuse en instaurant le statut de dhimmi, et en les soumettant au djizîa (impôt par tête) et au kharâj (impôt foncier)[27]. L'ouest de l'île compte de nombreux convertis alors que l'est demeure majoritairement chrétien. Selon Michele Amari, « il était interdit aux dhimmi de porter les armes ; de monter à cheval, de mettre des selles sur leurs ânes et mulets ; de construire leurs maisons plus grandes ou même aussi grandes que celles des musulmans ; de porter des prénoms musulmans ou d'utiliser des cachets avec le lettrage arabe. Par ailleurs, il leur était interdit de boire du vin en public, d'accompagner leurs morts au cimetière avec la pompe funèbre et les lamentations. Il était interdit aux femmes d'entrer dans les bains publics fréquentés par les femmes musulmanes, ou de rester si des femmes musulmanes arrivaient. Et afin qu'ils n'oublient à aucun moment leur statut inférieur, les dhimmi devaient inscrire sur leur porte une marque distinctive, porter également un signe distinctif sur leurs vêtements, utiliser des turbans avec une couleur distincte et surtout porter une ceinture en cuir ou en laine. Dans la rue, ils devaient laisser le passage aux musulmans. S'ils étaient assis en groupe, ils devaient se lever à l'arrivée ou au départ d'un musulman. [Etait interdit] la construction de nouvelles églises et monastères, mais non la restauration des bâtiments, [...] de montrer des croix en public, de lire l'Évangile si fort que les musulmans pourraient l'entendre, de parler avec eux du Messie; ou de faire sonner les cloches vigoureusement ou de frapper dans les mains bruyamment. »[31]

La Sicile connaît alors un renouveau culturel mais aussi agricole, avec un morcèlement partiel des latifundia à l'Ouest, le développement de l'irrigation, l'introduction du mûrier, de la canne à sucre, de l'oranger, du palmier dattier, du coton[27], du papyrus, du melon, des pistaches. La Sicile, et Palerme en particulier, devient une place commerciale courrue par les marchands méditerranéens[32]. Au cours de cette période l'islamisation, l'arabisation et la berbérisation seront d'autant plus radicales qu'une importante vague migratoire berbère suit les famines qui ravagèrent l'Afrique du Nord de 1004 à 1040.

Après l'échec de la tentative de reconquête byzantine en 965, un processus d'arabisation totale du territoire sicilien est mis en place, favorisé par une importante immigration arabe et berbère en provenance d'Afrique du Nord, et appuyé sur une politique de développement économique et d'amélioration de la gestion fiscale. La Sicile se conforme alors au modèle économique des principautés d'Orient : production agricole destinée au marché et au palais, en particulier le coton, la soie, et les produits de luxe. Mazara, à l'extrémité sud-ouest de l'île, est alors le port central des échanges en Méditerranée.

Quelques très rares communautés chrétiennes grecques parviennent à subsister, à Palerme, à Catane et dans le Val Demone, au nord-est de l'île. Au début du XIe siècle, la Sicile entre dans une période de crise politique grave. Vers 1030, la légitimité de l'imamat fatimide est en effet remise en question et les gouverneurs kalbides sont chassés de l'île. Les querelles dynastiques entre émirats rivaux conduisent à une fragmentation du pouvoir et à un affaiblissement politique dont profitent les Byzantins. Et en 1037, avec l'aide d'une faction musulmane, les Grecs lancent une nouvelle tentative de reconquête. L'expédition, conduite par le général grec Georges Maniakès, qui comptait déjà trois cents mercenaires normands prêtés par le prince lombard Guaimar IV de Salerne échoue cependant en 1042.

Sicile normande[modifier | modifier le code]

Une famille de hobereaux normands (les fils de Tancrède de Hauteville) ayant conquis des terres en Italie méridionale, le pape chargea le plus jeune, Roger Guiscard, d'envahir la Sicile pour la reconvertir au catholicisme, et lui accorda la souveraineté sur les terres à prendre. La conquête normande de l'île se fit en une trentaine d'années 1060-1090.

Le petit-fils de Roger Ier parvint à faire ériger l'île en royaume féodal en 1130. Roger II, admirateur de la culture musulmane, poursuivit une partie de la politique de ses prédécesseurs.

Le territoire est organisé autour de trois types d’habitats ruraux : « les grosses agglomérations fortifiées disposant d’une administration particulière ; un habitat intermédiaire (terra), souvent fortifié ; les petites localités ouvertes et sans aucune autonomie (casal) »[33].

L'administration des rois normands était cosmopolite : elle rassemblait des Grecs, des Lombards, des Anglais et des Arabes. Ce syncrétisme se retrouve dans l'art de cette époque qui combine les apports romans, islamiques et grecs. L'île connut une période de prospérité, notamment dans l'agriculture.

Le trône passa ensuite, par héritage, à la dynastie germanique des Hohenstaufen qui gouverna la région à partir de 1194 et adopta Palerme comme capitale en 1220. C'est par son mariage avec la fille de Roger II que l'empereur Henri VI établit sa souveraineté sur la Sicile. Son fils, l'empereur Frédéric II, passera l'essentiel de son existence dans l'île[34].

Des conflits entre les Hohenstaufen et la papauté provoquèrent en 1266 la conquête de l'île par Charles Ier, comte d'Anjou et frère du roi de France Louis IX. Celui-ci mécontente les Siciliens en s'installant à Naples et en distribuant des fiefs à des Français. Le 30 mars 1282, le jour de Pâques, des émeutes, les Vêpres siciliennes, provoquées par des taxes excessives et exploitées par Pierre III d'Aragon et Michel VIII Paléologue, provoquèrent le massacre des Français de Sicile puis la conquête de l'île par Pierre III d'Aragon.

La fin du Moyen Âge est une période de crise pour la Sicile : la peste noire dépeuple la région, les luttes de la noblesse créent un climat négatif. L'Inquisition est instaurée en 1487.

Époque moderne[modifier | modifier le code]

La période espagnole est marquée par un relatif déclin de la Sicile. La société est dominée par une aristocratie et une Église qui disposent d'importants privilèges.

Époque contemporaine[modifier | modifier le code]

Castiglione di Sicilia

Pendant la période révolutionnaire, la Sicile reste aux mains du Bourbon Ferdinand III de Sicile (1759-1816), grâce à la protection britannique alors que les Français sont installés au sud de la péninsule italienne. Les tentatives de réformes aboutissent à la constitution de 1812 et à l'abolition des privilèges féodaux. Une petite bourgeoisie commence à se former. Mais ces efforts sont anéantis par le retour des Bourbons qui unifièrent les deux royaumes et s'installèrent à Naples. À partir de cette date, plusieurs mouvements de révoltes contre la politique réactionnaire des Bourbons (refus d'instituer un gouvernement constitutionnel) échouent. En 1820, les révolutionnaires de Palerme demandent l'autonomie de l'île. La révolution de 1848 est agraire et particulariste.

La Sicile au sein de l'Italie[modifier | modifier le code]

Après le débarquement de Giuseppe Garibaldi à la tête de l'expédition des Mille, la Sicile approuve, le 12 octobre 1860, un très contesté plébiscite d'annexion à l'État piémontais : le vote se fait parfois sous la menace de l'armée et n’est pas toujours secret. L'année suivante, le 17 mars 1861, l'État piémontais change son nom en Royaume d'Italie dont la Sicile devient une partie.

Ne connaissant pas le service militaire sous les Bourbons, l'application de la loi de conscription de 1861 provoque des révoltes et de nombreuses désertions : 25 000 déserteurs en 1861, 1862 et 1863. Ceux-ci rejoignent des soldats des Bourbons démobilisés, des sicaires des grands propriétaires... et forment des groupes de brigands opérant dans les campagnes[35]. Les bandits bénéficient de la sympathie et de l'aide de la population, les plus pauvres y voyant des Robin des Bois, tandis que les plus riches y perçoivent une forme d'opposition au nouveau régime dont ils craignent qu'il menace leurs privilèges. L'État décrète la loi martiale et envoie jusqu'à 120 000 hommes de troupes commandés par le général Govone. En 1865, la plupart des bandes de brigands est neutralisée mais la répression a fait 2 500 morts et 2 800 condamnés[35].

Avant l'union avec l'Italie, la Sicile a été une des régions les plus riches et développées d'Italie. Palerme et la Conca d'Oro s'enrichissent avec l'exportation d'agrumes, en particulier de citron, et un certain développement industriel et économique voit le jour, soutenu par les deux grandes familles de Palerme, les Florio, représentés à partir de 1891 par Ignazio Florio Jr., l'une des plus grosses fortunes d'Italie, et de l'autre côté par les Whitaker, propriétaires de la villa qui deviendra le Grand Hôtel des Palmes, où Wagner dirigea à l'hiver 1881-82 son dernier opéra, Parsifal. L'influence des Florio est telle que la presse désigne Palerme sous le nom de « Floriopolis », tandis que la haute société européenne de la Belle Époque afflue dans la ville admirer son opulence.

L'opulence va de pair avec un système de clientélisme et de fraude électorale importantes, symbolisé par le conseiller régional et député Raffaele Palizzolo. Dans les années 1890, les paysans tentent de s'organiser contre les gabelotti, suscitant la création des fasci. En 1894, le président du Conseil Francesco Crispi déclare la loi martiale.

Les historiens situent la naissance des réseaux de crime organisé à partir de la fin du XIXe siècle, puis leur influence s'étendit partout dans le monde. La mafia fut réprimée à la fin du XIXe siècle puis au début de l'ère fasciste sous le préfet Mori, mais cela cessa lors des années 1930. Après la Seconde Guerre mondiale, elle profita du débarquement allié en 1943, du marché noir puis de la reconstruction pour opérer une renaissance et se lier à la mafia italo-américaine dans le marché de l'héroïne.

Depuis 1946, la Sicile est une région autonome et a bénéficié de la réforme agraire partielle de 1950-1962, des subsides spéciaux provenant de la Cassa per il Mezzogiorno, du fonds du gouvernement italien pour les régions du Sud, ainsi que plus récemment des aides européennes (objectif I).

Un des plus gros enjeux pour la Sicile est celui de la lutte contre la Mafia (alias Cosa Nostra), organisation criminelle socialement enracinée et qui use de son pouvoir à travers tout un réseau clientéliste. Elle s'est distinguée dans les années 1950-1960 par le sac de Palerme. De la fin des années 1970 au début des années 1990, sous la direction du parrain Toto Riina, Cosa Nostra a mené une véritable guerre contre l'État italien, multipliant les assassinats de politiciens, de journalistes, de policiers et de magistrats (en particulier les juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino en 1992). Si la Mafia se fait depuis plus discrète, elle continue de racketter les entreprises par le pizzo et noyaute l'économie à travers de multiples appels d'offres truqués, formant un véritable obstacle au développement de la région.

Par ailleurs, l'île de Lampedusa attire régulièrement l'attention des médias par les boat-people sans-papiers qui y débarquent ou y sont débarqués, puis enfermés dans des centres de détention avant d'être expulsés.

Chronologie succincte[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (it) Robert Ross Holloway, Archeologia della Sicilia antica [1991], Società Editrice Internazionale, Turin, 1995, p.  3.
  2. (it) Moses I. Finley, Storia della Sicilia antica [1968], Laterza, Rome-Bari, 1998, p.  13.
  3. (en) Giulio Catalano et al., Late Upper Palaeolithic hunter-gatherers in the Central Mediterranean: new archaeological and genetic data from the Late Epigravettian burial Oriente C (Favignana, Sicily), biorxiv.org, juillet 2019
  4. a et b Norwich 2018, p. 27.
  5. a b c d e f g h i j et k Pierre Lévêque, « La Sicile préhistorique et protohistorique », Nous partons pour la Sicile, Presses universitaires de France, 1989, p. 39-58.
  6. (it) FabrizioNicoletti, « Percorsi nella Sicilia preistorica, Palermo 2003 », sur academia.edu (consulté le 23 décembre 2017).
  7. a et b Henriette Alimen, René Lavocat, Atlas de préhistoire. Généralités, méthodes en préhistoire, N. Boubée et Cie, , p. 152.
  8. (en) Salvatore Piccolo, Ancient Stones: The Prehistoric Dolmens of Sicily, op. cit., 2013, p.  31.
  9. (it) M. I. Finley, D. Mack Smith et C. Duggan, Breve storia della Sicilia, Laterza , (ISBN 978-88-420-3678-4), p. 5 et 6
  10. a b c d e f g h et i Pierre Lévêque, « La Sicile grecque : l’éclatante réussite de la colonisation archaïque », Nous partons pour la Sicile, Presses universitaires de France, 1989, p. 59-72.
  11. a b et c Norwich 2018, p. 28.
  12. Norwich 2018, p. 29.
  13. Norwich 2018, p. 31.
  14. a b c d e f g h i j et k Pierre Lévêque, « La Sicile grecque : les efforts d’unification de Gélon a Pyrrhos », Nous partons pour… La Sicile, Presses Universitaires de France, 1989, p. 73-84.
  15. Pierre Lévêque, « Les villes élymes et puniques de l’Ouest », La Sicile, Presses Universitaires de France, 1989, pp. 101-120.
  16. Norwich 2018, p. 54.
  17. Norwich 2018, p. 55-56.
  18. a et b Norwich 2018, p. 60.
  19. Norwich 2018, p. 62.
  20. Norwich 2018, p. 63.
  21. a b c d e f g h i j et k Pierre Lévêque, « La Sicile sous la domination romaine », in Nous partons pour… La Sicile, Presses universitaires de France, 1989, p. 85-96.
  22. a et b Julien Dubouloz et Sylvie Pittia, « La Sicile romaine, de la disparition du royaume de Hiéron II à la réorganisation augustéenne des provinces », Pallas. Revue d'études antiques, no 80,‎ , p. 85–125 (ISSN 0031-0387, DOI 10.4000/pallas.1774, lire en ligne, consulté le 16 février 2020)
  23. a et b Norwich 2018, p. 71-72.
  24. Norwich 2018, p. 83-85.
  25. Norwich 2018, p. 89.
  26. Norwich 2018, p. 91.
  27. a b c d e f g h i j k l m n o et p Jean Huré, Histoire de la Sicile, Que sais-je ?, Presses universitaires de France, 1975.
  28. a b c d e f g et h André Guillou, « Géographie administrative et géographie humaine de la Sicile byzantine (vie-ixe s.) », dans Philadelphie et autres études, Éditions de la Sorbonne, coll. « Byzantina Sorbonensia », (ISBN 978-2-85944-839-4, lire en ligne), p. 133–139
  29. a et b « Jean-Claude Cheynet, La Sicile byzantine - Clio - Voyage Culturel », sur www.clio.fr, (consulté le 20 mars 2020)
  30. Norwich 2018, p. 98.
  31. Michele Amari, Storia dei musulmani di Sicilia, vol. I, 1854.
  32. Norwich 2018, p. 100.
  33. Philippe Racinet et George-Pierre Woimant, « Le site archéologique médiéval et moderne de Terravecchia (Sicile, Italie) », Archéologie médiévale, no 40,‎ , p. 49–88 (ISSN 0153-9337, DOI 10.4000/archeomed.13532, lire en ligne, consulté le 17 avril 2019)
  34. (en) H. J. Pybus, « The Emperor Frederick II and the Sicilian Church », The Cambridge Historical Journal, vol. 3, no 2,‎ , p. 134 à 163.
  35. a et b Jean Huré, Histoire de la Sicile, Presse universitaire de France, coll. « Que sais-je ; 728 », , p.115.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Antiquité romaine